L’Évangéliste/III

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
◄   II - Un Fonctionnaire III - ÉLINE EBSEN IV - Heures du Matin   ►


L’ÉVANGÉLISTE


___________________


III - ÉLINE EBSEN


___________________


Chez les dames Ebsen, grand’mère, à son coin de fenêtre, guettait tous les mouvements des gens du dessous. Avec ses mains tremblantes qui laissaient échapper les mailles et faisaient grelotter le volume d’Andersen, la bonne vieille n’avait guère que la rue pour distraction ; et comme il n’y passait pas grand monde, de temps à autre les épaulettes blanches d’un infirmier du Val, le collet brodé d’un élève, deux bonnes sœurs en cornettes à ailes, tout cela aussi régulier et automatique que des personnages de Jacquemart, l’arrivée des Lorie avait un peu varié l’ordinaire.

Elle savait l’heure du bureau pour le père, les achats de la bonne, et quels jours venait l’homme au panier. La petite fille l’intéressait surtout, frileusement serrée contre sa gardienne, sautillant parmi les flaques d’eau, avec ses jambes grêles court-vêtues. Grand’mère soupçonnait cette femme d’être très méchante ; et connaissant dans ses moindres détails la toilette de la petite, ses deux robes de deuil à l’ourlet sorti, les talons tournés de ses bottines, elle s’indignait toute seule pendant des heures : « A-t-on jamais vu ? Mais ils l’estropieront, cette mignonne… comme si c’était difficile de remettre des talons. »

Elle surveillait si l’enfant avait son manteau, s’inquiétait, la sachant dehors par la pluie, et n’était contente que lorsqu’à l’angle de la rue et du boulevard Saint-Michel, elle apercevait entre deux volées de pigeons la Berrichonne plantée au bord du trottoir, le garçon d’une main, la petite de l’autre, attendant pour traverser, avec une terreur provinciale des voitures.

« Allez donc… passez donc… », murmurait grand’mère comme si on pouvait l’entendre, et derrière la vitre, elle leur faisait des signes. Plus romanesque et sentimentale, Mme Ebsen était surtout impressionnée par les belles façons du monsieur et le grand crêpe de son chapeau, un deuil de veuf, bien sûr, puisqu’on ne voyait jamais la mère. Et c’était entre les deux femmes de longues discussions au sujet des voisins.

Éline, tout le jour à ses leçons, se mêlait de moins près à l’existence des Lorie, mais ces petits sans mère, perdus et seuls dans Paris, la remplissaient de pitié, et à chaque rencontre, elle leur souriait, essayait d’entrer en connaissance malgré les résistances du bonnet berrichon. La veille de Noël, le soir de cette « Juleaften » des Danois que les dames Ebsen ne manquaient jamais de fêter, elle descendit inviter les enfants à venir avec d’autres petits de leur âge manger le « risengrœd » et toutes les sucreries accrochées aux branchettes d’un arbre de Noël, parmi les cires allumées et les lanternes minuscules.

Et pensez quel chagrin pour les pauvres petiots cachés derrière Sylvanire qui se tenait debout en travers de la porte, quel crève-cœur de l’entendre répondre que les enfants ne sortaient pas, que monsieur l’avait bien défendu, et d’avoir toute la soirée au-dessus de leur tête des chants, du piano, des cris de joie, et le bruit sourd des petites bottes ébranlant le parquet autour d’un beau sapin de Noël. Cette fois, par exemple, M. Lorie trouva que Sylvanire exagérait le respect de la consigne ; et le lendemain, jour de congé, ayant fait habiller les enfants, il monta avec eux chez ces dames.

Elles étaient là toutes les trois ; et l’entrée cérémonieuse de l’ancien sous-préfet, les saluts plongeons du petit bonhomme et de sa sœur impressionnèrent tout d’abord ces personnes un peu simples. Mais la gentillesse de Fanny eut vite raison de cette froideur de l’arrivée. Elle était si contente de voir de près la demoiselle dont elle croisait souvent le joli sourire, et la vieille dame qui les guettait rentrer de sa fenêtre. Éline avait pris l’enfant sur ses genoux ; et bourrant ses petites poches des sucreries restées de la veille, elle la faisait causer : « Sept ans, déjà !… Quelle grande fille !… Alors vous devez aller en classe ?

– Oh ! non, mademoiselle, pas encore… » répondit le père vivement comme s’il eût craint quelque naïveté de la petite. C’était une enfant très délicate. Il ne fallait pas trop la pousser. Le garçon, au contraire, avait une santé d’athlète, bien le tempérament de sa vocation.

« Vous voulez en faire ?… » demanda Mme Ebsen.

« Un marin, » dit le père sans hésiter… « À seize ans, il entrera à Navale… » et se tournant vers le jeune garçon affaissé sur sa chaise, il le redressa d’un geste crâne : « Hein ? Maurice… le Borda ! » À ce nom du vaisseau-école, les yeux de la petite Fanny flambèrent fièrement ; quant au futur aspirant, qui tortillait les insignes de sa casquette et penchait vers la terre un de ces terribles nez d’enfant en croissance qui semblent dire au reste du corps : « Marchez toujours… je vais devant », il tressaillit à l’appel du Borda, fit un : « Ah ! » extatique, puis se tut comme écrasé.

« L’air de Paris l’impressionne un peu… » dit M. Lorie pour excuser cette attitude découragée ; et il raconta qu’ils n’étaient à Paris qu’en passant, pour le règlement de quelques affaires ; aussi n’avaient-ils fait qu’une demi-installation, et, dame ! il leur manquait bien des petites choses… Tout cela détaillé d’un ton mondain, le chapeau sur la hanche, le lorgnon au bout des doigts, avec des phrases arrondies, des ondulements d’épaules, de fins sourires entendus effleurant la solennité du visage régulier et hautain. Mme Ebsen et sa mère étaient éblouies.

Éline, elle, tout en trouvant M. Lorie un peu phraseur, resta touchée de l’accent ému et simple dont il mentionna la mort de sa femme, tout bas, très vite, avec une voix enrouée qui ne semblait plus du même homme. Elle s’apercevait aussi à certains détails de toilette chez la petite fille, qu’on avait mise pourtant dans son plus beau, aux reprises du col brodé, au ruban reteint du chapeau, que malgré les belles phrases du père, ils ne devaient pas être bien riches ; et sa sympathie s’augmentait de cette misère devinée qu’elle n’aurait jamais crue aussi complète, aussi profonde.

Quelques jours après cette visite, Sylvanire vint sonner tout éperdue chez ces dames, Fanny était malade, très malade. Ça l’avait prise subitement ; et la bonne en l’absence de son maître s’adressait dans son épouvante aux seules personnes qu’elle connût. Éline descendit bien vite avec sa mère, et toutes deux restèrent saisies du dénuement lugubre des trois pièces sans feu, sans rideaux ni meubles, où des piles de livres en loques, des cartons verts crevés débordant de paperasses, s’entassaient dans tous les coins.

Par ci par là, quelques ustensiles de cuisine, deux ou trois matelas roulés, et une foule de caisses de toute dimension, montrant un fouillis de vieux effets et de linge, ou complètement vides et suppléant au mobilier. L’une d’elles retournée servait de table avec des « fragile » aux quatre coins parmi les assiettes, le croûton de pain, l’angle de fromage du récent déjeuner ; une autre tenait lieu de lit à la fillette qui grelottait entre ces planches, pâle et le nez pincé comme une petite morte dans sa bière, pendant qu’à côté d’elle l’élève du Borda sanglotait sous sa casquette triomphante.

La distribution de l’appartement était la même qu’au premier étage ; et la comparaison de leur petit salon coquet, paré, de leurs chambres bien chaudes avec ce chenil, navrait Éline comme un remords. On peut donc vivre à côté de détresses pareilles sans les soupçonner. En même temps, elle se rappelait les belles façons du fonctionnaire et le ton dégagé dont il avouait, en jouant avec son lorgnon, qu’il leur manquait bien des petites choses. Oui, pas mal de petites choses, comme, par exemple, du feu, du vin, des vêtements chauds, des draps, des souliers ; et les enfants en meurent quelquefois de ces petits rien du tout qui leur manquent.

« Vite, un médecin ! »

Justement le fils Aussandon, médecin militaire, était depuis quelques jours en congé chez ses parents ; Mme Ebsen courut le chercher, pendant qu’Éline s’occupait à transformer la pauvre chambre, aidée par Sylvanire qui avait perdu la tête, cognait partout un lit de fer descendu en hâte, laissait tomber dans l’escalier les bûches dont grand’mère venait de remplir son tablier, et répétait tout le temps : « Que dira monsieur ?… Que dira monsieur ?… »

« Eh bien ? » demanda Éline qui avait attendu la fin de la consultation dans une pièce à côté et ne se montra que lorsque le képi galonné du fils Aussandon eut disparu dans la brume du petit jardin. La bonne Mme Ebsen rayonnait : « Rien du tout… une fièvre biliaire… Quelques jours de repos et de soins… Regarde… On dirait déjà qu’elle va mieux, depuis qu’elle est bien couchée. » Puis, tout bas, penchée vers sa fille : « Il s’ est informé de toi si chendiment… Je crois qu’il espère toujours.

– Pauvre garçon ! » dit Éline, occupée à border la malade dans l’étroite couchette blanche où elle-même avait dormi toute petite ; et pendant que les yeux de l’enfant lui souriaient, luisants de fièvre, elle sentait sur sa main la mouillure chaude d’une caresse de gros chien. C’était Sylvanire qui pleurait de joie et lui disait merci avec les lèvres, sans parler. Décidément, cette fille n’était pas aussi méchante que croyait grand’mère… Le soir, quand monsieur rentra, Fanny dormait, très calme, entre les mousselines claires tirées sur son sommeil. Un bon feu brûlait dans la cheminée. Il y avait des rideaux blancs à la fenêtre, une table, un fauteuil, le reflet lacté d’une veilleuse sur le plafond ; et partout dans la chambre de l’enfant, mais rien que dans celle-là, comme le passage d’une maternité coquette et prévoyante.

Dès ce jour, l’intimité fut faite entre les deux ménages. Ces dames avaient adopté Fanny, l’appelaient à tout instant, et ne la laissaient jamais redescendre sans quelque cadeau, des mitaines bien chaudes pour ses menottes si peu faites à l’hiver, des socques, un bon fichu de laine. Éline, rentrant de ses leçons au dehors, la prenait une heure tous les soirs et s’occupait de l’instruire un peu. Livrée depuis longtemps à l’unique compagnie d’une servante, l’enfant avait l’esprit exclusivement meublé des fantaisies de la mère L’Oie, et sur son petit être distingué des façons de commère, un patois de tournure et d’accent, comme chez les petits restés trop longtemps en nourrice. Éline, laissant à sa mère les soins matériels, cherchait surtout à dégager Fanny des gros cotillons de sa bonne, à la remettre à son rang de petite demoiselle, sans blesser pourtant les susceptibilités de l’aimante et farouche Sylvanire.

Cette Lina, à quoi n’aurait-elle pas réussi, par la magie de sa grâce et de sa douceur ? Elle n’eut qu’un mot à dire chez la baronne Gerspach, où Chemineau était reçu ; et, tout de suite, il y eut une place vacante pour Lorie dans les bureaux de M. le directeur inaccessibles jusqu’alors. Deux cents francs par mois, moins la retenue. On pouvait espérer mieux ; mais enfin c’était un premier pas, la rentrée dans cette administration dont l’exil le tuait. Oh ! la joie de paperasser, d’ouvrir, de fermer des cartons verts à l’odeur fade et moisie, de se sentir un des rouages de cette machine de Marly, auguste et compliquée, encombrante et décrépite, qu’on nomme l’administration française… Lorie-Dufresne en fut tout rajeuni.

Et quel repos, après la fatigue des affaires, de monter le soir avec Fanny chez les Ebsen, dans ce salon modeste où des meubles lourds et surannés, la console Empire venue de Copenhague, et l’horloge électrique qui n’avait jamais marché, cause de tous leurs malheurs, contrastaient avec un joli siège du tapissier en renom, une jardinière en cloisonné, des cadeaux d’élèves riches. Sur tout cela les dentelles de la vieille dame, en nappes, en tapis, en jetés de fauteuil, répandaient une blancheur passée de mode, un calme pour le regard charmé déjà par ces trois âges de femme, grand’mère, fille et petite-fille, si dignement, si joliment représentés.

Pendant qu’Éline installait la petite Fanny et ses livres, Lorie causait avec Mme Ebsen, l’entretenait de ses jours de puissance, de ses succès défunts, comme il sied à toutes les majestés tombées. Il aimait à redire les hauts faits de son administration, les services rendus à la colonie par ses facultés organisatrices ; et se rappelant tout à coup certains discours d’inauguration, il s’oubliait à en réciter des passages, le bras tendu vers des auditeurs imaginaires : « Beaucoup de place et tout à faire !… la devise des pays neufs, messieurs… »

Là-bas, dans le coin de grand’mère endormie derrière ses lunettes, la lampe éclairait un groupe plus calme, Fanny penchée sur son livre, avec le geste doucement protecteur d’Éline soutenant, entourant sa taille, tandis qu’au dehors grondait et mugissait, à vingt pas de la petite rue provinciale, la tempête du boulevard Saint-Michel, la montée des étudiants vers Bullier dont on entendait les pistons les soirs de bal. Et c’était bien cela les doubles courants de ce Paris complexe, si mêlé, si difficile à saisir.

Le dimanche soir, le salon s’animait, on allumait les bougies du piano pour recevoir quelques amis. D’abord, de fondation, deux familles danoises que ces dames connaissaient depuis leur arrivée, lourdes faces, épanouies et muettes, s’alignant en tapisseries, ou plutôt en verdures, tout autour du salon. Puis M. Birk, jeune pasteur de Copenhague, envoyé à Paris depuis peu pour desservir le temple danois de la rue Chauchat. Éline qui, du temps de l’ancien pasteur, M. Larsen, tenait l’orgue du temple le dimanche, avait continué ce service gratuit avec le nouveau venu ; et celui-ci se croyait en retour obligé à quelques visites polies, sans qu’il y eut entre eux sympathie réelle. Ce gros garçon à barbe fauve, à tête régulière et commune trouée de petite vérole, un christ de campagne mangé aux vers, affectait la plus grande austérité d’attitude et de parole ; au fond, un vulgaire homme d’affaires qui savait que les pasteurs de Paris se mariaient richement, et s’était mis en tête d’utiliser son passage à Babylone pour ramasser quelque grosse dot.

Le salon de Mme Ebsen ne pouvait en cela lui servir, composé de gens très simples, sans fortune ; aussi sa barbe en fourche ne s’y montrait-elle jamais longtemps. Birk donnait à entendre que le milieu n’était pas assez orthodoxe pour lui. Il est vrai que ces dames, fort tolérantes, s’occupaient assez peu de la religion des personnes qu’elles recevaient ; mais cela n’avait pas empêché M. Larsen de s’y rencontrer pendant des années avec le pasteur Aussandon.

L’illustre doyen, pour venir chez ses voisines, n’avait qu’à traverser le petit jardin qui les séparait de son pavillon et où on le voyait, le sécateur à la main, courber sa longue taille sur ses rosiers, pendant que d’une fenêtre la petite et fougueuse Mme Aussandon, le bonnet de travers, en bataille, surveillait son vieux grand homme, le rappelait au premier souffle de vent : « Aussandon, il faut rentrer. – Oui, Bonne… » Et il obéissait, plus docile qu’un enfant. Grâce à leur voisinage, à des traductions dont le pasteur avait eu souvent besoin pour son cours d’histoire ecclésiastique, les deux familles s’étaient liées ; et quelque temps avant l’arrivée de Lorie dans la maison, le plus jeune des fils Aussandon, Paul, celui que la maman n’appelait jamais que « le major », demandait Éline Ebsen en mariage.

Malheureusement, la vie de médecin militaire est une vie de garnison, toujours par les chemins ; et pour ne pas quitter sa mère et sa grand’mère, Éline disait « non » tout de suite, sans laisser deviner à personne l’effort que ce «  non » lui coûtait. Depuis, les relations n’avaient plus été les mêmes. Mme Aussandon évitait ces dames, on se saluait, mais on ne se visitait plus, et les soirées du dimanche y perdaient un peu de leur animation ; car le vieux doyen était très gai, et « Bonne » avait un terrible coup de trompette, qui secouait tout le salon, surtout quand Henriette Briss se trouvait là et discutait théologie.

C’était, cette Henriette Briss, une vieille fille de trente à trente-cinq ans, Norvégienne, catholique, qui, après un séjour d’une dizaine d’années dans un couvent de Christiania, avait dû en sortir à cause de sa mauvaise santé, et, depuis lors, essayait de rentrer dans ce qu’elle appelait la vie mondaine. Habituée à la règle, à la dépendance muette, ayant perdu tout sentiment d’initiative ou de responsabilité, elle allait à travers les choses et les êtres, effarée, déroutée, poussant des cris de plainte et d’appel, comme un oiseau tombé du nid. Pourtant, elle était intelligente, instruite, parlait plusieurs langues, ce qui lui avait valu de se placer comme gouvernante en Russie, en Pologne, dans des familles riches ; mais elle ne restait nulle part, froissée, choquée par les réalités de l’existence, dont les voiles blancs, aveuglants, enveloppants, de son ordre à la Vierge, ne la défendaient plus.

« Soyons pratiques ! » répétait la pauvre fille à tout instant, pour se raffermir, se guider elle-même. Pratique, personne ne l’était moins que cette détraquée aux traits dévorés de gastralgie, les cheveux mal repoussés sous un chapeau rond de voyage, vêtue de ses achats de pauvre sur d’anciennes défroques de ses maîtresses, opulentes et fanées, avec des fourrures en été, couvrant des robes de couleur claire. Restée très catholique et pratiquante, en même temps libérale, même révolutionnaire, elle mêlait dans une adoration enthousiaste Garibaldi et le père Didon, émettait les idées, les contradictions les plus folles, épouvantait, au bout de très peu de temps, les parents de ses élèves, et chaque fois remerciée, accourait à Paris dépenser son peu d’argent, à Paris, le seul endroit du monde où elle se sentit à l’aise, dans de l’air excitant et respirable.

Tout à coup, quand on la croyait en place à Moscou ou à Copenhague, Henriette arrivait toute contente et délivrée, louait une petite chambre en garni, suivait les grands prédicateurs, visitait des sœurs dans leurs couvents, des prêtres dans les sacristies, ne manquait pas un cours à la faculté de théologie, prenait des notes qu’elle rédigeait ensuite, son rêve étant de faire du journalisme catholique ; et régulièrement elle écrivait à Louis Veuillot, qui ne répondait jamais. Faute de quoi, partout où elle allait et surtout rue du Val-de-Grâce, à cause du milieu luthérien, Henriette Briss dépensait en paroles sa verve discutante, controversait, citait des textes, sortait de là épuisée, la bouche sèche, des ronds anémiques dans la tête, mais ravie d’avoir confessé sa foi. Puis, lorsqu’elle était à bout d’argent, ce qui l’étonnait toujours, elle se plaçait au hasard, repartait désespérée, et pendant des mois on n’entendait plus parler d’elle.

Quand Lorie la rencontra dans le salon de Mme Ebsen, elle était à cette période découragée ; et même, s’y étant prise trop tard, les réponses se faisant attendre, elle avait été obligée de se mettre en pension dans un couvent de la rue du Cherche-Midi, sorte de bureau de placement pour les filles de service, où ses idées démocratiques et son amour du peuple subissaient une rude épreuve au contact de la domesticité hypocrite et vicieuse, se signant à la chapelle, à l’entrée du parloir orné de fantastiques chemins de croix, et forçant les malles dans les chambres, chantonnant à l’ouvroir des refrains de rue infâmes, recouvrant d’un bonnet – pour parler aux clientes – des cheveux piqués d’épingles d’acier ou d’étoiles de clinquant. Chaque dimanche, chez les dames Ebsen, trop à l’étroit pour lui donner asile, elle se lamentait, racontait ses écœurements dans ce milieu bas et trivial ; mais ses amies, tout en l’aimant beaucoup, renonçaient à lui venir en aide, l’argent destiné à payer la chambre ou la pension s’en allant toujours à des fantaisies, des charités héroïques ou stupides. Henriette comprenait leurs méfiances, se désolait seulement de ne pas être plus pratique, « comme M. Lorie, par exemple, ou vous, ma chère Lina.

– Je ne sais pas si je suis pratique, » disait Éline en souriant ; « mais je m’arrange pour vouloir la même chose longtemps et faire avec plaisir tout ce que je dois faire.

– Eh bien ! moi, je dois élever des enfants et j’en élève ; mais jamais ce ne sera avec plaisir… D’abord, j’ai les enfants en horreur. On est obligé de se courber pour leur parler, de se faire aussi petit qu’eux. C’est abêtissant.

– Oh ! Henriette… »

Lina la regardait épouvantée. Elle qui aimait tant tous les petits, et de tous les âges, ceux qui courent et qui commencent à lire, ceux qui ne sont encore que de la chair douillette à dorloter et à baiser ; elle qui prenait exprès par le Luxembourg pour entendre leurs cris, s’arrêter devant leurs jeux de pelle et de sable, devant leurs sommeils étalés sous la pèlerine des nourrices ou l’auvent des voitures-berceaux ; elle qui souriait à tous les petits yeux quêteurs, et, si elle voyait un de ces crânes tendres exposé au vent ou au soleil, s’élançait sur la nourrice distraite, pour redresser son bras ou son ombrelle : « Nourrice, votre enfant ! » cela lui paraissait monstrueux, cette négation du sentiment maternel chez une femme. À les regarder toutes deux, d’ailleurs, on comprenait la différence de leurs tempéraments, l’une née pour la maternité, petite tête, hanches larges, calme physionomie ; l’autre taillée à la serpe, avec des angles disgracieux, de longues mains plates, dures, comme on en voit jointes et tendues dans les tableaux primitifs.

Mme Ebsen intervenait quelquefois : « Mais, ma bonne Henriette, pourquoi continuer ce métier d’éleveuse d’enfants, puisqu’il vous ennuie ? Pourquoi ne pas retourner chez vos parents ? Ils sont vieux, dites-vous, ils sont seuls, votre mère est infirme, vous l’aideriez à son ménage… le linge, un peu de cuisine…

– Autant me marier, alors, » interrompait Henriette vivement… « Merci ! je ne suis pas une ménagère, moi ; et j’ai horreur de toutes ces besognes basses qui n’occupent que les doigts.

– On peut toujours penser… », disait Éline. Mais l’autre, sans écouter : « D’ailleurs, ma famille est pauvre, je lui serais à charge… puis ce sont des paysans, incapables de me comprendre. »

Sur ce mot, Mme Ebsen s’indignait :

« Les voilà bien, ces papistes, avec leurs couvents. Ce n’est rien d’arracher aux parents leurs filles, leurs garçons, les soutiens naturels de leur vieillesse, il faut encore tuer chez eux jusqu’au souvenir, jusqu’au sentiment de la famille. Elles sont jolies, vos prisons du bon Dieu ! »

Henriette Briss ne s’emportait pas, mais défendait sa chère maison par toute sorte d’arguments et de textes. Elle avait passé là onze années délicieuses, à ne pas se sentir vivre, irresponsable, anéantie en Dieu, dans une inconscience dont le réveil lui semblait bien dur et fatigant. « Allez, madame Ebsen, en ce siècle de matière, il n’y a pas d’autre refuge pour les âmes distinguées. »

La bonne dame suffoquait :

« Si on peut !… Si on peut !… mais retournez-y donc à votre couvent… Un tas de paresseuses et de folles… »

À ce moment, un déluge de notes, d’arpèges, noyait, emportait la discussion. Les « verdures » s’animaient discrètement, en se rapprochant du piano ; et de sa voix limpide, un peu molle, Éline commençait une romance de Chopin. Puis c’était le tour de grand’mère, à qui l’on demandait quelque vieille chanson scandinave, que Lina traduisait à mesure pour Lorie. L’aïeule se redressait dans son fauteuil, chevrotait un air héroïque, la chanson du roi Christian « debout près du grand mât, tout enveloppé de fumée… », ou bien la mélancolique invocation à la patrie lointaine : « Danemark, avec tes champs et tes prairies splendides, fermés par l’onde bleue… »

*

… À présent on ne chante plus chez les Ebsen. Le piano est muet, les bougies du salon éteintes. La vieille Danoise est partie vers un pays que rien ne ferme, des champs et des prairies splendides, mais si lointains et si vastes que personne n’en est revenu jamais.