L’Évangéliste/V

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L’ÉVANGÉLISTE


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V - L'HÔTEL AUTHEMAN


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Ceux qui l’ont vu il y a dix ans, du vivant de la vieille mère, auraient peine à reconnaître l’hôtel des célèbres banquiers, un des plus anciens, des plus beaux qui soient restés dans le Marais, dressant au coin de la rue Pavée sa tourelle en moucharabie, ses hautes murailles vermiculées, ses fenêtres inégales, coiffées de frontons, de chapiteaux, avec des guirlandes autour des lucarnes sur les grands toits. À cette époque, il avait, comme ces demeures princières transformées en maisons de commerce, une physionomie vivante, industrielle, et sous son vaste porche un continuel va-et-vient de fourgons, traversant la cour immense, faisant le service entre la maison de Paris et les affineries de Petit-Port. Au fond, sur le large perron en pierre, se tenait le frère de madame, le vieux Becker, la plume à l’oreille, notant les arrivées et les envois des lingots expédiés dans des caisses de plomb, – car les Autheman étaient marchands d’or en ce temps-là, et fournissaient de matière brute tous les bijoutiers de France, – tandis que dans les vastes salons du rez-de-chaussée aux murs tout vaporeux de peintures mythologiques, la vieille femme juchée sur un bureau à forme de chaire, en taille, en chapeau, strictement gantée, avec le perchoir de sa perruche à côté d’elle, surveillait de haut les guichets, les balances, à l’achat comme à la vente, et criait à quelque commis, de sa voix dure et sifflante, dominant le bruit de l’or, les discussions du trafic : « Moïse, refais ton compte… tu as dix centigrammes de trop. »

Mais tout cela est bien changé depuis qu’à la mort de la mère ont disparu de chaque côté de la grande porte les plaques de marbre noir incrustées d’or : MAISON AUTHEMAN FONDÉE EN 1804. – VENTE ET ACHAT D’OR BRUT. Aujourd’hui, la maison ne fait plus que la banque, monnayant les lingots, remuant, promenant la fortune publique sans fourgons ni caisse plombée. Le coupé de Mme Jeanne Autheman résonne seul sur le pavé de la cour ; et le matin où Lina passa le seuil de l’hôtel pour rapporter ses traductions, elle fut frappée du silence majestueux de ces vieilles murailles.

Le concierge avait la redingote longue, la cravate blanche d’un concierge de temple. Lorsqu’elle s’engagea sous le porche de gauche dans l’escalier de pierre très ancien, avec des recoins, des jours de cathédrale dus à des irrégularités de construction, le timbre qui l’annonçait, en retentissant deux fois, éveilla tant d’échos de vide, de solitude, une telle solennité religieuse, que le cœur lui battit d’une émotion indéfinissable.

Anne de Beuil qui la reçut, brusque, la voix rauque, son petit œil enfoncé sous de gros sourcils, lui annonça que la présidente la verrait tout à l’heure… « Vous avez les prières ?… Donnez… » Et elle disparut par une haute porte à trumeaux dont les peintures avaient été badigeonnées d’une teinte sombre mieux en rapport avec les meubles et la tenture du parloir.

Éline attendait assise sur un banc de bois, un banc d’église pareil à d’autres rangés autour de la salle ou empilés tout au fond devant un harmonium empaqueté de serge ; mais les fenêtres garnies de vitraux de couleur donnaient une lumière si vague que la jeune fille ne distinguait pas bien cet endroit étrange, pas plus qu’elle ne pouvait lire ce qu’il y avait d’écrit sur les vieilles boiseries où voltigeaient naguère des guirlandes d’amours semant des roses, des Flore et des Pomone aux frais attributs.

De la pièce voisine venaient des plaintes, des sanglots, le murmure d’une voix grondante. En s’éloignant jusqu’au bout du banc pour ne plus entendre ce bruit triste qui l’impressionnait, son mouvement réveilla quelqu’un dans cette salle où elle se croyait seule, et une voix cria tout près d’elle : « Moïse… Moïse, refais ton compte. »

Un angle de jour venu de la porte, qui s’ouvrait à ce moment, lui montra une perruche dans une grande cage, une vieille perruche aux plumes emmêlées, au bec dégarni, faite pour augmenter toutes les croyances sur la longévité de ces oiseaux. « La présidente vous attend, mademoiselle… », dit en même temps Anne de Beuil qui traversait le parloir, accompagnée d’une longue créature, pâle, hagarde, les yeux rougis sous son voile de voyage ; et tout à coup, apercevant elle aussi la perruche qui s’effarait à son approche : « Ah ! sale vermine d’hérétique… te voilà encore !… » Elle bondit sur la cage, l’emporta en la secouant de fureur, faisant sauter l’eau, les graines, le petit miroir cassé, pendant que la malheureuse bête, de sa voix ébréchée et avec son entêtement de vieille, appelait : « … Moïse… Moïse… » aussi fort qu’elle pouvait et lui ordonnait de refaire son compte.

Éline entra chez Mme Autheman qu’elle trouva à son bureau dans un grand cabinet d’homme d’affaires, et dont le front étroit, bombé sous de plats bandeaux noirs, le nez fin, la bouche rentrée, la saisirent tout d’abord.

« Asseyez-vous, mon enfant. »

Sa voix avait la froideur de son teint, de sa jeunesse finissante, de ses trente-cinq ans, serrés non sans une certaine coquetterie de jolie femme dans la robe unie, le camail religieux d’Anne de Beuil, en drap plus riche, mais de même couleur sombre. Droite comme un clergyman, elle écrivait lentement, régulièrement, et la lettre finie, cachetait, sonnait, remettait un paquet de missives au domestique, désignant chacune d’une brève indication autoritaire : « Pour Londres… Genève… Zurich… Port-Sauveur… » On eût dit l’heure du courrier dans une grande maison de commerce. Puis, lasse d’un effort intérieur, elle se renversa dans son dur fauteuil de bureau, et croisant ses mains sur sa pèlerine, elle regarda Éline avec un sourire tendre qui lui mit aux yeux, au lieu de flamme, comme un reflet bleuâtre de glacier.

« La voilà donc, cette petite merveille !… » Et, tout de suite, de grands compliments sur les traductions qu’elle venait de parcourir. Jamais aucun de ses traités n’avait été compris et rendu avec autant d’intelligence et de précision. Elle espérait bien qu’Éline travaillerait souvent pour elle.

« À propos, que je vous paie. »

Elle prit la plume, fit l’opération très vite sur un coin de buvard, aussi sûrement qu’un comptable… Six cents prières à quinze centimes… Tant pour l’allemand… Tant pour l’anglais… Elle remit à la jeune fille un chèque de la somme, à toucher en bas à la caisse ; puis la voyant se lever, elle la fit rasseoir, pour lui parler de sa mère qu’elle avait connue autrefois chez Mme de Bourlon, et de cette pauvre grand’mère enlevée dernièrement d’une façon si prompte et si cruelle. « Au moins, » dit-elle à Éline bien en face, aiguisant et dardant ses yeux clairs, « au moins, a-t-elle connu le Sauveur avant de mourir ?… »

Lina troublée ne sut que répondre, incapable de mensonge, même si la présidente n’eût pas semblé au fait des moindres détails de leur vie. C’est vrai que grand’mère n’était pas pratiquante. Dans la dernière année surtout, soit indifférence, soit crainte superstitieuse, elle ne parlait jamais de religion, cramponnée au matériel de sa pauvre existence prête à lui échapper. Puis cette fin subite, presque foudroyante, le pasteur arrivant quand tout était fini, la dernière parure faite, les draps blancs repliés sur le corps froid… Non, on ne pouvait pas dire que grand’mère eût connu le Sauveur avant de mourir.

« Ah ! pauvre âme privée de la gloire de Dieu… »

La voix changée, les mains jointes, Mme Autheman s’était levée dans un mouvement oratoire…

« Où es-tu maintenant, pauvre âme ? Comme tu souffres, comme tu maudis ceux qui t’ont laissée sans secours… » Elle continua sur ce ton prophétique, mais Éline ne l’entendait plus, d’abord gênée, puis le cœur serré, les larmes prêtes, à l’idée que sa grand-mère pouvait souffrir et par sa faute. C’était, cette Éline Ebsen, sous des dehors tranquilles, une âme vibrante où dormait toute la femme du Nord, sentimentale et mystique. « Grand’mère souffre… » Son cœur éclata, sorti de son enveloppe enfantine, en sanglots qui la suffoquèrent, gonflèrent ses molles fibres de blonde et les lignes arrondies de son visage.

« Allons, allons… Calmez-vous… »

Mme Autheman s’approcha, lui prit la main. Elle savait par M. Birk qu’Éline avait de bons sentiments et remplissait, selon le monde, ses devoirs de chrétienne ; mais Dieu exigeait davantage, d’elle surtout, qui vivait entourée d’indifférence. Il lui fallait acquérir la foi pour ceux qui en manquaient, une foi large, et haute, et protégeante, pareille à ce grand arbre dans lequel les oiseaux du ciel font leur nid. Le moyen ? Rechercher les milieux spirituels, les âmes qui ne se réunissent qu’en Christ. « Venez me voir souvent, soit ici, soit à Port-Sauveur ; je serai heureuse de vous accueillir… Nous avons aussi dans Paris de bonnes réunions de prières… Prochainement une de mes ouvrières, – elle souligna le mot, – celle qui sortait d’ici tout à l’heure, doit faire un témoignage public à l’Évangile… Vous viendrez, vous l’entendrez, son cri enflammera votre zèle… Maintenant, allez ; l’heure me presse. » Elle eut le geste de la congédier, peut-être de la bénir. « Surtout, ne pleurez plus… Je vous recommanderai à Celui qui sauve et pardonne… » Elle en parlait sur un ton d’assurance comme de quelqu’un qui n’avait rien à lui refuser.

Éline sortit de là bouleversée. Dans son trouble, elle oubliait le chèque à toucher et revint sur ses pas jusqu’au large perron où s’ouvraient trois hautes portes vitrées, masquées à moitié de toile verte. C’était le comptoir toujours pareil d’une maison de banque, avec ses guichets, ses grillages, du monde qui attend et circule, les piles d’écus remuées ; mais ici comme au premier, quelque chose de froid et d’austère, une réserve dans l’attitude des employés, le même badigeonnage sombre recouvrant les allégories du plafond et des murs, les nuageux dessus de porte qui faisaient la gloire ancienne de l’hôtel Autheman.

On l’adressa à un guichet spécial, ouvert au-dessous d’un écriteau : Port-Sauveur. Dans la cage grillée, derrière le caissier et lisant par-dessus son épaule, un homme leva la tête à l’avance timide du chèque et montra une pauvre figure creuse, aux yeux caves, la joue tuméfiée sous un bandeau de soie noire qui ne lui laissait qu’un profil d’une expression amère et navrée. Éline songeait : « C’est Autheman… Qu’il est laid ! – N’est-ce pas ? » sembla répondre le sourire du banquier, qui la regardait tristement…

Tout le long de la route, poursuivie par le navrement de ce sourire de travers dans cette face de lépreux, elle se demandait comment une jeune fille avait pu se résigner à un mari pareil. Par bonté, par cet amour pitoyable des femmes pour les disgraciés ? La protestante rigide qu’elle venait de voir lui paraissait bien au-dessus de ces faiblesses, trop élevée aussi pour d’avilissantes questions d’argent. Alors, quoi ? Mais pour expliquer le mystère de cette nature étrange, de ce cœur fermé comme un temple en semaine, livré au vide, au silence des lieux de prière déserts, il aurait fallu connaître l’histoire de cette Jeanne Châtelus, l’ancienne élève du Bourlon.

*

Elle était Lyonnaise, fille d’un riche marchand de soie, Châtelus et Treilhard, une des plus importantes maisons de la ville ; née aux Brotteaux, en face de ce grand Rhône, qui, si vif et si joyeux lorsqu’il entre dans Arles ou Avignon, au carillon des cloches et des cigales, emprunte aux brumes lyonnaises, au ciel lourd ou rayé de pluie, la couleur terne de ses eaux, sans rien perdre de sa violence, et reflète bien cette race emportée et froide, au caractère de volonté et de mélancolique exaltation. La nature de Jeanne était de ce pays, développée encore par le milieu et les circonstances.

La mère étant morte jeune, le père, tout à son commerce, avait confié l’éducation de l’enfant à une vieille tante, d’un protestantisme étroit, exagéré, noyé de menues pratiques. Aucune distraction que les exercices du dimanche au temple, ou, l’hiver, quand il pleuvait, – et il pleut souvent à Lyon, – un culte de famille dans le grand salon qu’on n’ouvrait que ce jour-là et qui réunissait, sur ses meubles garnis de housses, le père, la tante, l’institutrice anglaise, les domestiques.

Longuement, la tante nasillait prières et lectures, tandis que le père écoutait, une main sur les yeux, comme absorbé dans la contemplation divine, en réalité pensant au mouvement boursier de ses soies, et que Jeanne, déjà sérieuse, s’assombrissait dans les idées de mort, de châtiment, de péché originel, ne levant les yeux de son recueil chrétien que pour apercevoir, derrière les vitres ruisselantes, le grand Rhône blafard et violent, vagué et troublé comme une mer après l’orage.

Cette éducation rendit très difficile pour l’enfant le moment de la croissance. Elle devint chétive, nerveuse ; et l’on ordonna des voyages de montagne, des séjours dans l’Engadine, à Montreux, près de Genève, ou dans une de ces vertes stations reflétées par la tristesse fermée, le noir de gouffre du lac des Quatre-Cantons. On s’installa, une saison, et quand Jeanne avait dix-huit ans, à Grindelwald, dans les Alpes Bernoises, un petit village de guides, sur un plateau, au pied du Wetterhorn, du Silberhorn, de la Junfgrau, dont la fine corne éblouissante s’aperçoit entre une multitude de pics neigeux et de glaciers.

On vient là en excursion pour déjeuner, prendre un guide, des chevaux ; et tout le jour, sur l’unique ruelle en montée, c’est un tumulte, un encombrement, des arrivées et des départs de touristes, l’alpenstock à la main, ou formant de longues caravanes qui disparaissent par les sentiers tournants, cadencées au pas lent des bêtes, au pas pesant des porteurs, avec des flottements de voiles bleus entre les haies. La tante Châtelus découvrit pourtant au fond d’un jardin d’hôtel un chalet disponible, à l’écart du train des ascensionnistes, dans une situation délicieuse, en face d’une forêt de sapins dont les fraîches émanations se confondaient avec l’odeur résineuse des chambres, au bas de neiges éternelles où l’arc-en-ciel se découpait, à certaines heures, en délicatesses de bleu et de rose exquis.

Pas d’autre bruit que le grondement lointain d’un torrent sur les pierres, le bouillonnement de son écume, la cantilène à cinq notes du cor des Alpes en écho parmi les forêts et les roches, ou la sourde détonation d’une avalanche se mêlant au canon que l’on tirait dans une grotte sur la route du petit glacier. Parfois, dans la nuit, la tempête soufflait du Nord, et au matin, sous le ciel éblouissant, une poussière de neige blanchissait légèrement, d’un blanc de dentelle, brodé, transparent, les pentes abruptes, les sapins, les pâturages, pour se fondre au soleil de midi en une foule de petits ruisselets de vif argent dégringolant des hauteurs, se perdant entre les verdures et les pierres, ou formant des chutes avec un lent mouvement d’eau.

Mais ces merveilles de la nature alpestre étaient perdues pour Jeanne et sa tante qui passaient leurs après-midi au rez-de-chaussée du chalet, en compagnie de vieilles piétistes anglaises, genevoises, à organiser des meetings de prières. Les rideaux tirés, les bougies allumées, on chantait des cantiques, on lisait des oraisons, puis chacune de ces dames développait un texte de la Bible aussi subtilement qu’un prédicateur de profession. Les pasteurs ne manquaient pourtant pas à l’hôtel de la Jungfrau, ni les étudiants en théologie de Lausanne et de Genève ; mais ces messieurs, presque tous membres du Club alpin, ne s’occupaient guère que d’ascensions. On les voyait défiler le matin sur la montée, avec des piolets, des cordes, des guides ; puis le soir ils se reposaient en jouant aux échecs, lisant les journaux, et même les plus jeunes dansaient au piano ou chantaient des chansonnettes comiques.

« Et ce sont nos prêtres ! » disaient les vieilles mômières indignées, secouant leurs cheveux fades ou les coques de leurs bonnets revêches. Ah ! si on les chargeait de répandre l’Évangile, elles y mettraient une autre ardeur, une foi communicative à embraser le monde. Ce rêve de l’apostolat de la femme revenait dans toutes leurs discussions. Et pourquoi pas des femmes prêtres, comme il y avait des femmes bacheliers, des femmes médecins ? Le fait est qu’on aurait pu les prendre toutes pour de vieux clergymen ; avec leurs teints échauffés ou blafards, ces plates robes noires où rien de leur sexe n’apparaissait.

Jeanne Châtelus s’imprégnait de cette mysticité ambiante, transformée en elle par l’ardeur de sa jeunesse ; et ce n’était pas la moindre curiosité des meetings de l’hôtel que le commentaire des Saintes Écritures par cette enfant de dix-huit ans, inquiétante et jolie, les cheveux noirs à plat sur son front saillant, la bouche amincie de volonté et d’intérieure méditation. Les voyageurs se faisaient dévots pour l’entendre ; et la bonne du chalet, une forte Suissesse coiffée d’un grand papillon de tulle, avait été tellement remuée par ses sermons qu’elle en restait comme ébervigée, pleurant ses fautes dans le chocolat du matin, parlant seule et prophétisant pendant qu’elle balayait les chambres et lavait les corridors.

On citait encore d’autres exemples de la pieuse influence de Jeanne. Un guide du village, Christian Inebnit, ramassé au fond d’une crevasse après une chute terrible, agonisait depuis dix jours dans d’abominables tortures, remplissant son chenil de hurlements et de blasphèmes, malgré les visites et les exhortations du pasteur. Jeanne alla le voir, s’installa sur l’escabeau du chevet, et doucement, patiemment, réconcilia ce malheureux avec le Sauveur, le fit s’endormir dans la mort, aussi calme, aussi inconscient que sa marmotte, prise – sous son petit toit de branches – de son engourdissement de six mois d’hiver.

Ces succès achevèrent d’exalter la jeune Lyonnaise. Elle se crut marquée pour la mission évangélique, écrivit le soir dans sa chambre des prières et des méditations, affecta de plus en plus une correction austère, parlant toujours comme au meeting, entremêlant ses discours de textes, de centons bibliques… « Une femme a perdu le monde, une femme le sauvera. » Cette devise ambitieuse qu’elle devait adopter plus tard sur son papier à lettres, jusque dans l’intérieur de ses bracelets et de ses bagues, où les autres femmes mettent un souvenir tendre, un chiffre d’amour, cette devise se formulait vaguement dans sa jeune tête, et l’œuvre des Dames Évangélistes y remuait déjà en germe, lointaine, indécise, perdue entre les mille projets confus de son âge intermédiaire, quand un hasard détermina sa vie.

Parmi les dames du meeting, une Genevoise la choyait tout particulièrement, la mère d’un étudiant en théologie, solide grand garçon qui se destinait aux missions étrangères et, en attendant d’aller évangéliser les Bassoutos, s’entraînait violemment, grimpait aux pics, montait à cheval, sablait le champagne suisse et yaudlait à toute gorge comme un pâtre de l’Oberland. La Genevoise vit en Mlle Châtelus, qu’elle savait très riche, un parti superbe pour son fils et prépara fort habilement le mariage, en exaltant l’héroïsme du jeune missionnaire prêt au départ et à l’exil pour Jésus.

Quelle joie si son pauvre enfant, avant de s’expatrier, avait pu trouver une épouse vraiment chrétienne consentant à le suivre dans sa mission évangélique, à l’aider, à le suppléer au besoin ! Quelle noble existence de femme, quelle belle occasion d’apostolat ! Une fois entrée dans l’esprit de Jeanne, l’idée y fit son chemin toute seule, comme ces barbes d’ivraie que les enfants introduisent dans leur manche et qui grimpent plus haut à chaque mouvement du bras.

Le hasard aidant la finesse maternelle, les jeunes gens s’étaient convenus ; et si peu sur la terre que fût Mlle Châtelus, il est probable que la taille élégante du jeune théologien, sa figure énergique et brune sous la petite casquette blanche de l’université de Genève, l’impressionnèrent favorablement. Peu à peu elle s’habituait à songer à lui, le mêlait à ses projets d’avenir, s’inquiétait même de ses fréquentes et dangereuses ascensions, et, quand il n’était pas rentré le soir, s’attardait à regarder de sa fenêtre une lumière à des hauteurs inaccessibles, la petite lampe d’un de ces refuges que le Club alpin a fait construire sur tous les pics, où les excursionnistes trouvent du feu et un lit de planches dures.

La froide jeune fille pensait avec douceur : « Il est là !… il ne lui est rien arrivé… », et elle s’endormait toute heureuse, un peu surprise, – elle, l’enfant sans mère et sans tendresse, dont les sentiments s’étaient bornés jusque-là à aimer Dieu et haïr le péché, de sentir remuer son cœur autrement qu’en Jésus. Encore la passion religieuse avait-elle une grande part dans cet amour. Quand ils se parlèrent pour se fiancer, sans témoins, au bord de la Mer de glace, devant cet horizon figé dans son mouvement de vagues, ce qu’ils se dirent n’aurait pas été déplacé au temple : des protestations et des promesses froides comme la bise d’hiver qui soufflait par ces premiers jours de septembre avec un goût de neige, âpre à respirer.

Ils jurèrent d’être l’un à l’autre, de s’employer à répandre l’Évangile, la gloire et la parole du vrai Dieu, pendant que les pierres de la moraine s’ébranlaient, roulaient sous leurs pieds, ternissant de leur grise poussière les cristaux bleus du glacier. Il étudierait encore un an avant d’être pasteur ; elle, pendant ce temps, travaillerait à s’armer pour la mission sainte, ils s’écriraient toutes les semaines. Et ceci convenu et promis, la main dans la main, ils restèrent serrés l’un contre l’autre sans parler, le Genevois plus rassis que sa compagne, relevant son collet parce qu’il grelottait, elle brûlant d’une fièvre de prosélyte, la joue de ce même rose ardent que le soleil couché jetait encore sur les cimes solides et givrées de la Jungfrau.

On s’écrivit donc tout un an, amour et théologie mêlés, la correspondance d’Héloïse et de son maître, corrigée, réfrigérée par le protestantisme ; et comme Jeanne voulait très sérieusement se consacrer à sa mission, elle alla étudier l’anglais et la géographie à Paris, chez Mme de Bourlon où elle devait passer les quelques mois qui la séparaient de son mariage. Si étrange qu’elle parût à toutes ces Parisiennes riches et coquettes, Jeanne Châtelus s’imposa par la conviction de sa foi, ses allures sibyllines, la légende de ses fiançailles et de son prochain départ pour les missions. Elle menait d’ailleurs une vie à part, ayant en dehors des classes le privilège d’une petite chambre tout au bout du dortoir, où deux ou trois de ses amies, des grandes, veillaient le soir avec elle.

Là, comme sous les platanes de la récréation, Jeanne répandait la bonne nouvelle, essayait la puissance magnétique de sa parole et de ses regards, son indomptable volonté de prosélytisme ; elle formait de véritables catéchumènes, une entre autres, Déborah Becker, grande Juive aux cheveux cuivrés, la nièce de la veuve Autheman. Sur son teint laiteux de rousse, cette jolie Déborah avait reçu quelques éclaboussures du mal héréditaire dans la famille des marchands d’or. Aux changements de saison, sa figure, son cou, ses bras s’éraflaient de dartres sanglantes comme si elle eût traversé un buisson d’épines ; et elle était obligée de rester quelques jours à l’infirmerie, couverte d’amidon et d’onguents.

Les autres pensionnaires, jalouses de son immense fortune, disaient : « C’est l’or des Autheman qu’elle sue ! » Mais Jeanne voyait et lui montrait là un châtiment providentiel, la colère de Dieu pesant sur une race qui s’obstinait à ne pas le connaître ; et elle tourmentait cette âme faible de sermons, de longues controverses théologiques, jusque sous les ombrages de Petit-Port, chez la veuve Autheman où Déborah emmenait souvent son amie. La fille d’Israël se sentait ébranlée, toute prête à abjurer, à quitter son père, sa famille, pour suivre Jeanne, aller vivre avec elle et son mari sous la tente, comme Paul au désert ; tellement elle s’y entendait déjà, l’Évangéliste, à détacher les âmes de leurs affections naturelles, à les offrir à Jésus, encore toutes palpitantes et meurtries des liens rompus !

Mais, sur ces entrefaites, une crise commerciale atteignit la place de Lyon, ruina complètement Châtelus et Treilhard, et changea du tout au tout les projets de mariage du jeune théologien. On mit des formes à la rupture ; mais elle eut lieu, sous le prétexte que la santé du futur missionnaire ne supporterait décidément pas les grands voyages projetés, et aussi parce qu'il comprenait bien que les vertus, les hautes aptitudes apostoliques de Mlle Châtelus ne pourraient s’exercer glorieusement dans la modeste cure du canton d’Appenzell à laquelle il se résignait.

Jeanne, sans se plaindre, sans rien laisser voir, reçut de cette basse et humiliante rupture un coup terrible. Pendant les deux mois qu’elle passa encore chez Mme de Bourlon, personne, excepté Déborah, ne connut ce changement subit de sa destinée. Elle continua à commenter sa bible, à édifier la cour des grandes, cachant désormais sous ses dehors de sérénité un écœurement profond, un mépris de l’homme et de la vie, l’abîme ouvert dans cette âme de rancune par sa première et unique déception amoureuse. La tête seule survécut au désastre, et le foyer mystique brûlant sous ce front d’illuminée. Sa religiosité s’accrut encore, mais implacable, farouche, allant aux textes désespérés, aux formules de malédiction et de châtiment. Et toujours ce rêve d’évangéliser, de sauver le monde, avec une sourde colère contre l’impuissance où la tenait le manque d’argent. Comment partir seule, maintenant, chez les infidèles ?

La pensée lui vint d’entrer aux diaconesses de la rue de Reuilly ; mais elle savait l’esprit et la règle de la maison, et que ces religieuses à demi civiles s’occupent surtout de visiter, de soigner les maux et les misères. Or, le souci de la guenille humaine l’écœurait, et la pitié lui semblait irréligieuse, puisque les plaies, morales ou physiques, sont autant d’épreuves bénies qui doivent nous rapprocher de Dieu.

Un jeudi, on l’appela au parloir où elle trouva la vieille mère Autheman, dans son éternelle capote blanche et ses gants clairs, informée de la rupture avec le missionnaire, et venant demander à Jeanne d’épouser son fils. La Lyonnaise voulut une semaine pour réfléchir. Elle avait vu souvent à Petit-Port ce grand garçon taciturne, assombri par l’infirmité de sa figure, essayant de cacher à table sous sa main le bandeau noir que ballonnait son affreux mal, et, comme il arrive aux visages voilés ou masqués, concentrant dans ses yeux une acuité, une ardeur extraordinaire. Elle y pensa, de souvenir, sans frayeur. Tous les hommes à présent se ressemblaient et se valaient pour elle. Laideur intime ou visible, ils étaient tous atteints. Mais la fortune la tentait, une fortune colossale, à mettre au service d’œuvres pieuses. Elle eût accepté tout de suite, sans l’idée d’épouser un Juif, un réprouvé. Une heure de conversation avec Autheman, éperdûment épris, leva ses scrupules ; et le mariage eut lieu au temple, non à la synagogue malgré les cris de tout Israël.

Sitôt mariée, Jeanne se mit à son œuvre d’évangélisation, en plein Paris, comme si elle eût été chez les Cafres, aidée de toutes les ressources d’une immense fortune ; car la caisse des Autheman lui fut ouverte et les hautes cheminées de Petit-Port fumaient nuit et jour, l’or se liquéfiait dans les creusets, les fourgons roulaient lourds de lingots, de quoi racheter les âmes de l’univers entier. Elle eut des réunions de prières dans son salon de la rue Pavée, des prêches, d’abord restreints, dont la veuve Autheman entendait, le soir en montant chez elle, les cantiques et les accompagnements d’harmonium, de même qu’elle croisait dans l’escalier de bizarres et faméliques visages d’hallucinés, des habits râpés, des waterproofs pleins de boue, le troupeau triste et fidèle des catéchumènes besogneux. Elle s’étonnait bien un peu de cette vie austère, de ce renoncement au monde chez une jeune et jolie femme ; mais son fils était heureux, peut-être même voyait-elle dans ces mômeries une sécurité pour le pauvre infirme, et, loin de retenir sa bru, elle lui facilitait sa mission. Ah ! si elle avait su qu’un des premiers et, plus ardents convertis était le mari de Jeanne, et qu’il n’attendait que la mort de sa mère pour se faire « recevoir » et abjurer publiquement !

Ce fut un des événements de la fin de l’Empire que cette réception de l’Israélite Autheman au temple de l’Oratoire. Dès lors, chaque dimanche, on vit au banc des anciens et des diacres, en face de la chaire, la figure en lame de couteau, la joue défigurée et voilée du célèbre marchand d’or ; et sa conversion valut à Jeanne une véritable influence. Elle devint la « madame Guyon » du protestantisme, droite dans sa vie, persévérante dans son œuvre, estimée même de ceux qui avaient traité son exaltation de folie. Pour répandre la bonne nouvelle aux quatre coins de Paris, elle loua dans les quartiers populeux de grandes salles où elle allait prêcher à certains jours de la semaine, n’ayant d’abord pour acolyte et pour apôtre qu’une vieille fille, ancienne infirmière et lingère chez Mme de Bourlon, calviniste enragée, issue d’une famille de gentilshommes charentais déchue par les persécutions et retournée à ses origines paysannes.

La religion de cette Anne de Beuil gardait le fanatisme farouche et traqué de la Réforme au temps des guerres. La femme en avait l’œil guetteur, méfiant, l’âme prête au martyre comme à la bataille, le mépris de la mort et du ridicule ; grossière avec cela et l’accent de sa province, entrant – les jours de prêche – dans les ateliers, les blanchisseries, jusque dans les casernes, semant l’argent quand il le fallait, pour amener du monde à l’Évangile.

En même temps, l’hôtel de la rue Pavée changea d’aspect. Jeanne, tout en conservant la maison de banque, supprima le trafic d’or qui sentait trop la juiverie. L’oncle Becker alla installer ailleurs son commerce ; et les affineries de Petit-Port ou plutôt de Port-Sauveur abattues, on éleva à la place un temple et des écoles évangéliques. Bientôt, de l’ancienne maison des Autheman, il ne resta plus que l’antique perruche de la mère, à laquelle le banquier tenait beaucoup, mais qu’Anne de Beuil détestait, bousculait, chassait de chambre en chambre comme le dernier débris de cette race de réprouvés, l’image vivante de la vieille revendeuse d’or dont la bête avait bien la voix dure et la courbe de nez hébraïque.