L’Éveil (Haraucourt)
L’ÉVEIL Par EDMOND HARAUCOURT
Hélène Bonnavent de Romell de Candeleus méprisait son mari.
Vainement, sur ses premières cartes de visite, elle avait joint, au nom roturier des Bonnavent, l’illustre nom de ses propres ancêtres ; le pauvre garçon n’y avait rien gagné, et rustre il demeurait, malgré son million et son air jovial. Tel du moins il apparaissait à son aristocratique épouse : l’héritière des preux ne voyait en lui qu’un homme de la race destinée à produire les fermiers ou les fournisseurs ; on eût dit qu’elle le tolérait dans sa maison, à la manière d’un parent pauvre recueilli par condescendance, d’un majordome inamovible, chef des domestiques, intermédiaire entre la dame et les serviteurs. Elle ne parvenait pas à s’accoutumer aux familiarités de cet intrus, et ses manques de tact, son oubli des convenances, des distances, la torturaient sans cesse. Non seulement elle ne le tutoya jamais et l’idée ne lui en serait pas venue, mais elle souffrait comme d’un affront, chaque fois qu’il la tutoyait, en public ou en tête-à-tête. Pour un peu, elle eût souhaité qu’il lui parlât à la troisième personne, et quand le solide gaillard s’approchait de sa digne épouse pour lui témoigner sa tendresse, elle ne se soumettait au devoir conjugal qu’avec une répugnance visible, fermait les yeux, acceptait son martyre comme une pénitence, et disait sa prière en attendant la fin.
Le bon chanoine avait pourtant enseigné à Mme Hélène que l’Église ne réprouve point l’œuvre de chair entre les époux bénis par Elle : mais cette assurance du prêtre était venue trop tard. On ne l’avait donnée qu’au lendemain des noces, la chasteté n’ayant pas permis d’instruire par avance une vierge si candide, de souiller une âme si pure : par respect pour cette orpheline à peine sortie du couvent, nul ne s’était arrogé le droit de scandaliser son innocence. C’est pourquoi l’atroce attentat de la nuit, outrageant ses pudeurs, révoltant sa conscience, l’avait emplie d’horreur et d’épouvante : elle avait cru se débattre sous les attaques d’une bête sauvage ou d’un fou, et les angoisses de ce cauchemar furent si vives qu’elles se perpétuèrent en dépit du temps, pour ressusciter toutes à chaque approche du mari. Ah ! non, certes, elle n’aurait pas accepté le mariage, si elle avait soupçonné à quelles profanations il condamne une femme ! Surtout elle n’aurait pas accepté ce mariage-ci, et du moins elle aurait choisi un homme de son monde, car l’insulte n’eût alors offensé qu’elle seule, sans déshonorer toute une race ! Et très naïvement, la noble fille souffrait pour ses aïeux autant que pour sa pudeur, quand elle sentait venir vers sa poitrine cette main de serf enrichi.
Quant à l’époux, bien sain, bien sot, content de tout, même de lui, invitant des amis et saluant les dames, allant de son automobile au Cercle et du Cercle au lit conjugal, il savourait le présent et attendait l’avenir.
— Elle se formera ! Les femmes, c’est comme le vin : ça ne se fait qu’avec du temps.
Hélène ne se faisait pas.
Sèche, froide, elle gardait la rancœur de la première nuit ; même, ce fut en elle une recrudescence d’horreur, quand un soir elle crut, pendant sa prière soumise, percevoir au fond de son être le trouble stupéfiant d’un plaisir qui naissait. Elle s’indigna contre elle-même, et pleura de honte…
— Suis-je donc tombée si bas, Seigneur, par ma promiscuité avec l’ordure, et suis-je donc coupable pour avoir obéi, puisque vous me châtiez, Seigneur, par cette humiliation nouvelle ?
Hélène se confessa, dès le matin venu, et sans doute Dieu lui pardonna son péché, car aussitôt elle reçut avis d’une maternité prochaine. Le soir, elle en informa gravement son époux, qui fut d’abord très satisfait, mais qui le fut moins, quand Mlle de Romell lui déclara que, les fins du Créateur se trouvant désormais atteintes, M. Bonnavent ne l’approcherait plus. Le gros garçon, hilare, protesta et sa femme lui sut mauvais gré de plaisanter en de telles circonstances, sur de telles matières : cette suprême indécence, d’ailleurs, ne l’étonna nullement de la part d’un rustre et d’un impie, dont le grand oncle avait voté la mort de Louis XVI ; elle le congédia avec hauteur, ajoutant que toute tentative analogue, renouvelée quand Dieu venait de bénir leur union, serait considérée par elle comme une offense envers le Ciel, offense doublée d’ingratitude.
Eugène Bonnavent se résigna sous la boutade, pendant une semaine entière : au bout de huit jours, il tenta de renouveler l’offense ; mais son audace n’eut d’autre résultat que d’installer, au cœur de la pieuse dame, une aversion définitive.
Donc, trois mois après son mariage, Eugène Bonnavent prit une maîtresse, et les trois arrondissements furent d’accord pour s’apitoyer sur le sort de l’épouse trompée. La pitié publique alla même jusqu’à souffrir qu’elle ignorât tout, pendant sa grossesse. Mais, après les relevailles, on lui laissa connaître la vérité.
Hélène en fut plus émue qu’elle n’aurait pensé devoir l’être, et son déplaisir ne manqua pas de lui occasionner une surprise : quel que fût son mécontentement, elle n’imagina point de l’attribuer à la jalousie, car elle ignorait l’existence de ce sentiment, et même la signification de ce vocable. Elle pensa seulement qu’on lui infligeait une avanie de plus, et offrit sa peine au Seigneur, en expiation de ses fautes. Pour le surplus, elle se réjouit d’avoir dorénavant un prétexte qui l’autorisait à refuser son corps aux devoirs d’incongruité, et libre, se sacrant veuve, purifiée du mariage passé par la maternité présente, elle rentra, comme après un voyage au loin, dans le recueillement heureux de sa jeunesse.
Des attaches mondaines, elle ne connaissait plus que son rôle de mère : encore devait-elle s’efforcer pour donner des marques de tendresse à cet enfant du réprouvé qui ressemblait trop à son père, et qui, vivant souvenir du cauchemar, portait au front la tache originelle : il ne fallut rien moins que le baptême pour que sa mère l’agréât, à l’exemple du Rédempteur, et l’enfant de sa chair n’eut grâce devant elle que comme un chrétien dont le Ciel lui commettait la garde.
Alors, seule sur terre, Hélène fit de l’église sa véritable maison, et le confessionnal fut l’unique endroit où l’on parle.
Des années passèrent ainsi. Repliée sur elle-même et concentrant son âme, la fausse veuve, vêtue de noir, devenait maigre avec des yeux ardents, et sa religion s’exaltait jusqu’au mysticisme.
Ses nerfs, tendus dans la solitude, se crispaient, amenant les nuits d’insomnie, et des visions la hantèrent. Trop pieuse pour concevoir et surtout pour admettre que l’âme est susceptible de se médicamenter, elle garda pour la confession le secret de ses troubles, de ses rêves et de ses extases.
Cependant, le vieux Chanoine était mort. Un prêtre béarnais, violent, âpre, d’éloquence chaude et rude, l’avait remplacé, et sa parole terrorisait les cœurs dévots. Son arrivée dans le pays ayant coïncidé avec l’ouverture du carême, ses premiers sermons avaient émerveillé la ville, et les sceptiques eux-mêmes voulurent l’entendre : les membres de la magistrature et du barreau furent unanimes à reconnaître son talent, et ceux qui pensaient bien lui donnèrent du génie.
— Il ira loin, celui-là !
Cet homme de trente-cinq ans était large d’épaules, haut de taille ; il avait le teint mat, le front blanc, le nez droit, les yeux profonds, la bouche hautaine ; il marchait avec majesté ; on le sentait dédaigneux, sûr de lui, et né pour le commandement.
Hélène lui raconta sa conscience. Elle avait peur de lui, quand elle s’agenouilla pour la première fois au confessionnal, près de cette grille derrière laquelle frémissait, au fond, des ténèbres, une âme trop puissante pour compatir aux misères des femmes. Mais sa surprise n’en fut que plus rassurante, lorsqu’elle entendit la grande voix du prédicateur se faire douce et fraternelle : il lui sembla que le noble esprit se baissait vers elle pour la comprendre, et la pauvre femme écoutait les mots d’apaisement qui tombaient en murmure, dans l’ombre, du haut de la bouche inspirée.
Une suave quiétude pénétra tout son être ; elle sortit du confessionnal avec une sensation pareille à celle qu’on éprouve au retour de la Sainte-Table : elle marchait, allégée, toute neuve, le cœur épanoui ; une lumière paisible baignait ses pensées, et le monde lui parut meilleur.
On eût dit que la nature elle-même s’éclairait de cette fête intérieure. C’était un matin de printemps, un jeudi. Hélène se promena dans son jardin, ce qu’elle faisait rarement, et cueillit des fleurs, ce qu’elle ne faisait jamais. Plusieurs fois elle s’arrêta pour respirer largement, avec la joie inconnue jusqu’alors de sentir qu’elle respirait. Elle regarda le ciel, où passaient de fins nuages blancs, et elle les vit. Elle songea qu’elle aurait trente ans bientôt, et, sans savoir de quoi elle se trouvait heureuse, elle remercia Dieu de l’avoir mise en ce bas monde…