L’Île au trésor (trad. Laurie)/Chapitre 6

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Traduction par André Laurie.
Hetzel (p. 32-38).


VI

LES PAPIERS DU CAPITAINE.


Quand nous arrivâmes chez le docteur, pas une fenêtre de la façade n’était éclairée. Sur l’ordre de M. Dance, je sautai à terre et je heurtai à la porte. Une servante ne tarda pas à paraître et nous informa que le docteur ne se trouvait pas chez lui. Il dînait ce soir-là au château avec le squire Trelawney[1].

M. Dance décida que nous nous y rendrions sur l’heure. Le château était d’ailleurs peu éloigné : aussi, sans remonter à cheval ne fis-je que prendre en main un étrier et trotter à côté des cavaliers jusqu’à la porte du parc et le long de l’avenue. En mettant pied à terre, M. Dance donna son nom et, me prenant avec lui, fut immédiatement admis. Au bout d’une galerie, le domestique nous introduisit dans une vaste salle, dont les quatre murs étaient couverts de rayons chargés de livres et d’une douzaine de bustes en marbre. Nous y trouvâmes le squire et le docteur installés au coin d’un bon feu et fumant paisiblement leur pipe.

Je n’avais jamais vu d’aussi près le squire Trelawney. C’était un homme de haute taille, plus de six pieds (anglais), fort et large à proportion, avec une bonne figure ouverte et franche, bronzée par de longs voyages. Ses sourcils étaient très noirs et se fronçaient facilement. Cela lui donnait l’air dur, quoiqu’il n’eût pas au fond mauvais caractère et fût seulement très vif et quelque peu hautain.

« Entrez, monsieur Dance, dit-il majestueux et affable.

— Bonsoir, Dance, dit le docteur avec un signe de tête. Et bonsoir aussi, ami Jim. Quel bon vent vous amène ? »

L’inspecteur, droit et raide, conta son histoire comme une leçon. Il fallait voir les deux gentlemen se pencher pour l’écouter, se regarder avec surprise et en oublier de fumer. Quand ils surent avec quel courage ma mère était revenue à l’auberge, le docteur Livesey se donna un grand coup sur la cuisse, en manière d’approbation, tandis que le squire criait : « Bravo ! » et, ce faisant, cassait net sa longue pipe sur la cheminée… Le récit n’était pas encore terminé que M. Trelawney avait déjà quitté son fauteuil et marchait à grands pas dans la salle. Quant au docteur, comme pour mieux entendre, il avait ôté sa perruque poudrée et il écoutait de toutes ses oreilles, sans s’occuper de la drôle de mine qu’il avait avec sa tête noire et tondue.

Enfin M. Dance arriva au bout de son rapport.

« Monsieur Dance, tous mes compliments pour votre conduite ! s’écria le squire. Et mes compliments aussi au petit Hawkins !… Veux-tu sonner, mon garçon ?… M. Dance prendra bien un verre de bière…

— Et tu crois, Jim, reprit le docteur, avoir réellement en poche ce que cherchaient si passionnément ces brigands ?

— Le voici, Monsieur, » répondis-je, en lui passant le paquet de toile cirée.

Le docteur le retourna de tous côtés, comme si les doigts lui démangeaient de l’ouvrir. Mais, au lieu d’en passer son envie, il finit par le mettre tranquillement dans sa poche.

« Squire, dit-il, quand Dance se sera rafraîchi, il va naturellement être obligé de nous quitter pour son service de nuit. Mais j’ai l’intention de garder Jim Hawkins chez moi, pour qu’il se repose jusqu’à demain, et, si vous l’avez pour agréable, je vous demanderai de faire apporter le pâté froid et de lui donner à souper.

— Très volontiers, mon cher Livesey, répliqua le squire. Hawkins a mérité mieux que du pâté froid. »

On apporta une grande tourte aux pigeons et l’on me dressa un couvert sur une petite table. Je fis un souper de prince, car j’avais une faim de loup, tandis que M. Dance, après de nouveaux compliments, prenait congé et se retirait.

« Et maintenant, squire ? dit aussitôt le docteur.

— Et maintenant, mon cher Livesey ? répéta le squire.

— Procédons par ordre, reprit le docteur en riant. Vous avez, je suppose, déjà entendu parler de ce Flint, dont feu Billy Bones se disait l’ex-lieutenant ?

— Si j’ai entendu parler de Flint ? s’écria le squire. Je vous crois, docteur. Le plus atroce brigand qui ait jamais existé ? Le plus redoutable des pirates qui ont jamais écumé les mers. Barbe-Bleue n’était qu’un enfant auprès de lui !… Les Espagnols avaient si grand’peur de lui, qu’il m’est arrivé, sur ma parole, d’être presque fier qu’il fût Anglais !… J’ai vu ses voiles de cacatois de mes propres yeux, moi qui vous parle, au large de la Trinité : et le fils de chien qui menait notre navire ne les eut pas plus tôt aperçues, qu’il donna l’ordre de virer de bord pour rentrer droit à Port-d’Espagne…

— Ces choses-là se sont vues même en Angleterre, répliqua le docteur. Mais la question est celle-ci : Flint avait-il de l’argent ?

— De l’argent !… Vous en doutez ?… Que veulent les misérables comme lui, sinon de l’argent ? Qu’aiment-ils, sinon l’argent ?… Pourquoi risqueraient-ils leur sale peau, sinon pour de l’argent ?…

— C’est ce que nous saurons bientôt, reprit le docteur. Mais vous vous emportez si vite et vous avez tant d’exclamations à votre service, qu’il n’y a pas moyen de s’expliquer. Voici ce que je vous demande : Supposé que j’aie là dans ma poche quelque indice sur l’endroit où Flint cachait son trésor, ce trésor, à votre avis, peut-il être considérable ?

— Considérable, Monsieur ?… Je ne vous répondrai que ceci : Si vous avez l’indice que vous dites, je m’engage à fréter un navire à Bristol, pour m’embarquer avec vous et le jeune Hawkins ici présent, et aller à la recherche de ce trésor, dussions-nous y passer un an !…

— Parfait, dit le docteur. Eh bien, maintenant, si Jim est de cet avis, nous allons ouvrir ce paquet. »

Et il le déposa sur la table.

Le paquet était cousu sur les côtés. Le docteur tira sa trousse et coupa les points avec ses ciseaux de chirurgien. La toile ciré enveloppait deux objets, un carnet de poche et un papier fermé par des cachets de cire.

« Voyons d’abord le carnet, » reprit le docteur.

Le squire et moi, nous regardions par-dessus son épaule pendant qu’il l’ouvrait, car le docteur Livesey, voyant que j’avais fini mon souper, m’avait dit avec bonté de m’approcher, pour participer à l’enquête.

Sur la première page, il n’y avait que des griffonnages, comme peut en faire le premier venu, une plume à la main, par désœuvrement ou pour s’exercer. Une autre page portait la même indication que j’avais vue tatouée sur le bras du capitaine : « Le caprice de Billy Bones » . Une troisième portait comme titre : « M. William Bones, second du navire » . Une autre, cette résolution : « Plus de rhum ! » Puis : « C’est au large de la Clef de Palmas qu’il l’a attrapé ». Et encore des griffonnages, pour la plupart inintelligibles. Je me demandais qui « l’avait attrapé, » et ce que c’était qu’il « avait attrapé » . Un coup de couteau dans le dos, probablement.

« Tout cela ne nous apprend pas grand’chose, » dit le docteur, en continuant à feuilleter le cahier.

Les dix ou douze pages suivantes étaient remplies d’une étrange série de notes. Il y avait deux colonnes : à un bout de chaque ligne, une date : à l’autre bout, une somme d’argent, comme dans un livre de comptes ordinaire. Mais, au lieu de renseignements sur chaque article, seulement un nombre de croix plus ou moins grand, entre les deux chiffres. Par exemple, à la date du 12 juin 1745 figurait une somme de soixante-dix livres sterling (environ dix-sept cent cinquante francs) ; mais la nature de cette recette n’était indiquée que par six croix. Parfois, pourtant, il y avait un nom de lieu, tel que : « au large de Caracas », ou même une mention de latitude et de longitude, telle que : « 62° 17’ 20’’ — 19° 2’ 40’’ ».

Ces comptes s’étendaient sur une période de près de vingt ans, les totaux inscrits au bas de chaque page allant toujours en augmentant. Après la dernière, il y avait un total général, — résultat de cinq ou six additions erronées d’ailleurs, — et cette signature : « Bones. Son magot ».

« Je n’y comprends rien, dit le docteur en terminant cet inventaire.

— C’est pourtant clair comme le jour ! s’écria le squire. Vous ne voyez donc pas que nous avons en main le livre de comptes de ce scélérat ?… Les croix représentent les noms de villes pillées par la bande, ou de navires coulés par elle. Les sommes d’argent représentent les parts de prise du gredin. Quand il craignait, de ne pas s’y reconnaître, il ajoutait un détail comme : « au large de Caracas » . Sans doute, quelque malheureux navire attaqué dans ces parages. — Dieu ait pitié des pauvres gens qui se trouvaient à bord !

— Vous avez raison, répondit le docteur. Ce que c’est, pourtant, d’avoir voyagé !… Et les recettes augmentent, voyez-vous, à mesure qu’il montait en grade. »

Il n’y avait plus dans le cahier que quelques relèvements nautiques portés sur les pages blanches de la fin, et une table pour réduire les monnaies françaises, anglaises ou espagnoles à une valeur commune.

« Le gaillard entendait ses intérêts ! s’écria le docteur. Il tenait à ne pas être dupé au change !…

— Et maintenant, dit le squire, voyons le reste. »

Le reste, c’était le papier, scellé de plusieurs cachets de cire, avec un dé à coudre en guise d’empreinte, le même dé peut-être que j’avais trouvé dans la poche du Capitaine. Le docteur ouvrit cette espèce d’enveloppe avec le plus grand soin : il en tomba la carte manuscrite d’une île, avec latitude et longitude, sondages, point d’atterrissage, hauteurs indicatrices, passes et baies, en un mot tous les détails nécessaires pour venir en toute sûreté y mouiller un navire. L’île pouvait avoir neuf milles de long sur cinq de large ; sa forme était à peu près celle d’un gros dragon sur ses pattes de derrière ; on y remarquait d’abord deux ports naturels, presque entièrement fermés par les terres voisines, et au centre une colline désignée comme « la Longue-Vue ». La carte paraissait assez ancienne, mais portait des indications de date plus moderne ; notamment trois croix à l’encre rouge, deux vers le nord de l’île, une au sud-ouest ; et tout à côté de celle-ci, de la même encre et d’une écriture fine, bien différente de la calligraphie enfantine du Capitaine ces mots : « Ici le gros du trésor ».

Au dos de la carte, la même main avait tracé ces indications supplémentaires :

« Grand arbre, sur la croupe de la Longue-Vue ; un point au N. de N.-N.-E.

« Île du Squelette E.-S.-E. par E.

« Dix pieds.

« L’argent en barres dans la cachette du Nord.

« Pour y arriver, suivre la vallée de l’Est, à dix brasses au sud du rocher noir qui porte une figure.

« Les armes et munitions faciles à trouver dans le sable, pointe N du cap qui ferme le mouillage nord, un point à l’E. quart N. »

C’était tout. Si brèves que fussent ces indications, pour moi parfaitement inintelligibles, elles remplirent le squire et le docteur de la joie la plus vive.

« Livesey, s’écria M. Trelawney, vous allez abandonner dès demain votre misérable médecine. Je pars sans délai pour Bristol. En trois semaines ou même moins, en deux semaines, en dix jours je frète le plus fin voilier d’Angleterre, avec un équipage de choix… Nous prenons Hawkins comme mousse, et un fameux mousse ça sera qu’Hawkins !… Vous, Livesey, chirurgien du bord… Et moi grand amiral !… J’emmène Redruth, Joyce et Hunter… Nous tombons sur les vents favorables ; après la traversée la plus heureuse, nous trouvons l’île sans la moindre difficulté, et, dans l’île, de l’or en veux-tu en voilà, de l’or à rouler dessus, à en faire des choux et des raves !… »

Tandis que le squire s’abandonnait à ce mirage, la face pensive du docteur s’était subitement rembrunie.

« Vous n’oubliez qu’un point, Trelawney, dit-il tout à coup : c’est que cet or n’est pas notre propriété, et qu’il est d’ailleurs le produit du vol et du meurtre…

— C’est ma foi vrai ! Je n’y songeais pas, s’écria le squire avec sa franchise ordinaire. Mais quoi ! voulez-vous pour cela le laisser inutile et improductif dans cette île ? »

Le docteur semblait réfléchir profondément et poser en lui-même toutes les données du problème.

« Non, je crois que nous n’en avons pas le droit, dit-il enfin. On peut faire trop de bien avec un trésor comme celui qu’il y a peut-être là, réparer trop de crimes et d’injustices ; il y a dans le monde trop de misères à soulager ! Savez-vous ce que je vous propose, Trelawney ? le voici : convenons avant tout que nous regarderons ce trésor comme une trouvaille ordinaire de monnaies anciennes, dont la moitié, aux termes de la loi, appartient à celui qui l’a faite et l’autre moitié à l’État, c’est-à-dire au roi George.

— Cela me parait assez sage, dit M. Trelawney, non sans un soupir.

— Quant à cette moitié que la loi nous attribue, poursuivit le docteur, convenons, avant de la répartir entre nous, d’en prélever une importante fraction, le tiers, par exemple, au profit d’une fondation charitable, d’un hôpital, d’un asile pour les vieux marins… Ce sera la part des pauvres !…

— Va pour la part des pauvres ! s’écria le squire avec plus d’enthousiasme qu’il n’en avait éprouvé pour le roi George. Ce n’est pas moi qui la leur marchanderai !

— Eh bien, dans ces termes, je m’embarque avec vous, reprit le docteur dont le front s’était rasséréné. Et j’emmène Jim, et je compte que nous ferons tous deux honneur à l’expédition… Mais s’il faut tout vous dire, il y a un homme dont j’ai peur…

— Et qui est-ce ? demanda le squire. Nommez-le, Monsieur, s’il vous plaît !

— C’est vous, répliqua le docteur. Car vous ne savez malheureusement pas tenir votre langue, et la discrétion est de toute nécessité pour conduire à bien une entreprise comme celle-ci. Songez donc, mon cher Trelawney, que nous sommes déjà trop de gens à connaître l’existence de cette carte. Ces individus qui ont attaqué l’auberge ce soir, des coquins hardis et prêts à tout, vous pouvez y compter, et le reste de l’équipage du cotre, et d’autres encore peut-être, sont sûrement déterminés à s’emparer de ce trésor, coûte que coûte. Il faut donc à tout prix les dépister… Si vous m’en croyez, pas un de nous ne restera seul jusqu’au moment où nous prendrons la mer. Jim et moi nous attendrons ici. Vous, prenez Joyce et Hunter pour aller à Bristol. — Et jusqu’à la dernière minute, pas un mot sur le but de notre voyage, pas l’ombre d’une indiscrétion !…

— Livesey, dit gravement le squire, vous avez toujours raison. Je vous donne ma parole d’être silencieux comme la tombe. »


  1. Le mot squire (qu’il ne faut pas confondre avec celui d’esquire) désigne en Angleterre le propriétaire d’un manoir seigneurial. Esquire ou « écuyer » est la désignation qui s’ajoute par courtoisie, sur les adresses de lettres, au nom des gens non titrés.