L’Île au trésor (trad. Laurie)/Chapitre 7

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Traduction par André Laurie.
Hetzel (p. 39-43).


VII

LE CUISINIER DU NAVIRE.[1]


Les préparatifs du départ prirent plus de temps que ne l’avait supposé le squire, et même le projet du docteur Livesey de me garder tout ce temps auprès de lui ne put être mis à exécution. Le docteur dut aller à Londres pour trouver un jeune médecin qui se chargeât de sa clientèle ; le squire était à Bristol, s’occupant avec activité de l’armement du navire. Je restai au château avec le vieux Redruth, le garde-chasse, à peu près prisonnier, mais ne rêvant que voyages et aventures, déserts étranges et charmants. Presque toutes mes journées se passaient à étudier la carte de l’île, dont les moindres détails étaient gravés dans ma mémoire. Assis près du feu chez la femme de charge, j’accostais en imagination notre île par toutes les directions possibles ; j’explorais chaque arpent de sa surface ; j’escaladais vingt fois par jour la haute colline désignée comme la Longue-Vue, et du sommet je me délectais à contempler le panorama le plus riche, le plus varié. Tantôt l’île était pleine de sauvages que nous combattions et mettions en fuite ; tantôt elle était remplie d’animaux dangereux qui nous donnaient la chasse. Mais dans aucun de mes rêves il ne m’arriva jamais rien d’aussi bizarre et d’aussi tragique que devaient l’être nos véritables aventures.

Les semaines passèrent. Un jour, une lettre arriva, à l’adresse du docteur Livesey, avec cette apostille :

« Pour être ouverte, en cas d’absence, par Tom Redruth ou par le jeune Hawkins ».

Nous, l’ouvrîmes donc, et nous trouvâmes, ou plutôt je trouvai (car le garde-chasse ne savait guère lire que les caractères imprimés) les importantes nouvelles que voici :


« Hôtel de la Vieille-Ancre, Bristol,
1er mars 1761.

« Mon cher Livesey,

« Ignorant si vous êtes chez vous ou à Londres, j’envoie ceci en double et aux deux adresses.

« Le bâtiment est armé et équipé, prêt à prendre la mer. C’est le plus joli schooner qu’on puisse voir, l’Hispaniola, de deux cents tonneaux ; si léger et si bien construit qu’un enfant se chargerait de le diriger. J’ai fait cette trouvaille grâce à mon ami Blandly, qui se montre serviable au possible. Le brave garçon s’est mis corps et âme à ma disposition. Tout le monde à Bristol, du reste, est absolument charmant pour moi, surtout depuis qu’on sait quel est le but de notre voyage, j’entends le Trésor… »


« Oh ! oh ! m’écriai-je en interrompant ma lecture, le docteur Livesey ne sera pas content ! Le squire a bavardé, malgré sa promesse.

— N’en avait-il pas le droit ? grommela le garde-chasse. Il ferait beau voir que le squire se privât de parler pour complaire au docteur Livesey. »


Je suspendis tout commentaire et repris ma lecture :

« C’est Blandly en personne qui a découvert l’Hispaniola et qui s’est arrangé de manière à l’avoir pour presque rien. Ce qui n’empêche pas les gens de jaser, bien entendu. Le pauvre Blandly a beaucoup d’ennemis, certains vont jusqu’à dire que l’Hispaniola lui appartenait en propre, qu’il me l’a vendue beaucoup trop cher, et autres sottises. Dans tous les cas, ils ne peuvent pas alléguer que ce ne soit pas un excellent schooner c’est ce qui me console.

« Jusqu’ici tout a marché comme sur des roulettes. Les ouvriers chargés du gréement et des radoubs mettent un temps de tous les diables à faire leur ouvrage ; mais enfin nous en sommes venus à bout. Ce qui m’a donné le plus de mal, c’est la formation de l’équipage. Il me fallait au moins une vingtaine d’hommes, pour le cas où nous trouverions des sauvages dans l’île, ou en mer quelqu’un de ces maudits Français ; mais j’avais eu d’abord tout le mal du monde à en recruter une demi-douzaine, quand un coup du ciel m’a fait précisément tomber sur l’homme de la situation. C’est un vieux marin avec qui, par le plus grand des hasards, je suis entré en conversation dans le bassin même du radoub. Il tient à Bristol une auberge de matelots, ce qui fait qu’il les connaît à peu près tous. J’ai appris qu’il voulait se remettre à naviguer, sa santé se trouvant mal de l’air de terre, et qu’il cherchait un emploi de cuisinier sur un bâtiment quelconque. Il se promenait par là pour humer la brise du large, au moment où j’ai fait sa connaissance, et ces détails m’ont beaucoup touché. Vous l’auriez été comme moi ; aussi l’ai-je immédiatement engagé en qualité de cuisinier de l’Hispaniola. Il se nomme John Silver, et il a perdu une jambe. Mais cela même lui sert de recommandation à mes yeux, car cette jambe, il l’a perdue au service du pays sous le commandement de l’immortel Hawke. Et dire que ce pauvre homme n’a même pas de pension, Livesey ! Dans quel temps vivons-nous, mon Dieu !…

« Écoutez la fin. Je croyais avoir seulement trouvé un cuisinier. Il se trouve que j’ai en même temps mis la main sur un équipage. Aidé de Silver, j’ai enfin trouvé ce qu’il nous faut. C’est le plus étrange assemblage de loups de mer que vous puissiez imaginer. Pas beaux à voir, c’est certain ; mais tous rudes marins, avec des figures tannées dont l’énergie fait plaisir à contempler. Je vous assure que des gaillards pareils n’auraient pas peur d’une frégate.

« John Silver a renvoyé deux des matelots déjà engagés par moi. Il m’a démontré clairement que ce n’étaient que des marins d’eau douce, plus encombrants qu’utiles dans une expédition comme la nôtre.

« Vous allez me trouver de la meilleure humeur du monde. Je dors comme une marmotte ; je mange comme une ogre ; et pourtant je ne rêve que du moment où j’entendrai mes vieux loups marquant le pas autour du cabestan. En mer ! quelle ivresse !… Au diable le trésor !… C’est la joie d’être en mer qui me tourne la tête. Ainsi, Livesey, arrivez bien vite, ne perdez pas une minute, si vous avez la moindre amitié pour moi !…

« Que le jeune Hawkins aille tout de suite faire ses adieux à sa mère, accompagné de Redruth, et puis, qu’ils nous rejoignent au plus vite à Bristol.

John Trelawney. »

« P.-S. J’oubliais de vous dire que Blandly enverra un navire à notre recherche si nous ne sommes pas revenus à la fin d’août. C’est une affaire entendue. Il m’a aussi procuré un maître voilier qui est une vraie perle. John Silver a déniché, de son côté, un officier plein d’expérience pour nous servir de lieutenant. Il se nomme M. Arrow. Pour maître d’équipage, nous avons un gaillard qui joue du fifre !… Vous voyez, mon cher, qu’à bord de l’Hispaniola tout va marcher comme sur un vaisseau de guerre.

« J’oubliais encore de vous dire que John Silver est un homme très sérieux. Je sais de source certaine qu’il a un compte courant chez un banquier. Sa femme doit rester ici pour diriger sa taverne en son absence. C’est une femme de couleur, et une paire de vieux célibataires comme vous et moi peut aisément deviner que la femme, plus encore que la raison de santé, le décide à reprendre la mer.

J. T.

« P.-S. Hawkins peut aller passer une nuit chez sa mère. »


On imagine aisément dans quelle excitation me plongea la lecture de cette lettre. Je ne me possédais plus de joie. Quant au vieux Redruth, il ne faisait que grommeler et se lamenter. Je suis bien sûr que tous les autres gardes auraient été ravis de partir à sa place ; mais le squire en avait décidé autrement, et le bon plaisir du squire était la loi. Personne, excepté le vieux Redruth, n’eût seulement osé protester.

Le lendemain dans la matinée, nous partions pour l’Amiral-Benbow, et j’y retrouvais ma mère en bonne santé et belle humeur. Le Capitaine, qui l’avait tant tourmentée, était parti pour le pays où les méchants sont impuissants à mal faire. Le squire avait fait réparer notre maison et repeindre à neuf notre enseigne. Il avait aussi fait apporter quelques meubles, entre autres un beau et bon fauteuil où ma mère trônait dans le comptoir. Il n’est pas jusqu’à un jeune garçon qu’il n’eût trouvé pour me suppléer en qualité d’apprenti. Tout était donc arrangé pour que les choses marchassent à merveille pendant mon absence.

Ce n’est qu’en voyant ce garçon à ma place que je compris véritablement ce que j’allais quitter. J’avais tant rêvé à mes aventures futures que j’avais complètement oublié le cher foyer, qu’il fallait maintenant laisser derrière moi. Mais, ce jour-là, la vue de ce garçon inconnu et maladroit qui tenait ma place auprès de ma mère me fit venir les larmes aux yeux. Je dus mettre ce pauvre enfant au supplice, pendant le temps que je passai chez nous. Comme il n’avait guère l’habitude du service, j’avais cent prétextes pour le réprimander, et je ne me privais pas assez de les saisir.

La nuit se passa, et le lendemain, après dîner, Redruth et moi nous partîmes à pied. Je dis adieu à ma mère, à la baie, au cher vieux Amiral-Benbow, — moins cher peut-être depuis qu’il avait été repeint. Ma dernière pensée fut, je crois, pour le Capitaine. Je l’avais vu si souvent se promener à grandes enjambées sur la plage, avec son tricorne, sa balafre, sa longue-vue sous le bras…

L’instant d’après, nous tournions le coin du chemin et la baie disparaissait à mes yeux.

Dans la soirée nous prîmes sur la route la diligence de Bristol. On me casa sur l’impériale, entre Redruth et un gros monsieur, et, en dépit de l’air frais de la nuit, bercé par le balancement du véhicule, je ne tardai pas à m’assoupir. Je ne me réveillai même pas aux relais, et il fallut, pour me rappeler à la réalité, que Redruth m’allongeât un coup de poing dans les côtes.

En ouvrant les yeux, je m’aperçus alors que nous passions dans une large rue, devant des maisons plus hautes que celles dont j’avais l’habitude, et qu’il faisait grand jour.

« Où sommes-nous ? demandai-je.

— À Bristol », me répondit-on.

Presque au même instant la diligence s’arrêta et nous mîmes pied à terre.

L’hôtel choisi par M. Trelawney se trouvait sur les quais mêmes. Il pouvait ainsi surveiller de près l’armement du schooner. Nous nous y rendîmes sans perdre de temps. On peut imaginer ma joie en voyant des vaisseaux de tous tonnages et de tous pays. Ici, les matelots procédaient en chantant à la toilette du pont. Là, ils étaient suspendus dans les airs à des cordages qui ne me semblaient pas plus gros que des fils d’araignée. Quoique j’eusse vécu toute ma vie au bord de la mer, il me semblait la voir pour la première fois. L’odeur du goudron et de la marée même me paraissait nouvelle. Je vis de merveilleuses figures de proue toutes dorées, qui avaient sillonné les mers des deux mondes. J’aperçus de vieux marins avec des boucles d’oreilles et des favoris en tire-bouchons, des queues goudronnées et leur démarche maladroite. Je crois bien que la vue d’un roi ou d’un archevêque ne m’aurait pas fait écarquiller de plus grands yeux.

Et moi aussi j’allais partir ! j’allais m’embarquer sur un vrai schooner avec un maître d’équipage qui jouait du fifre, et des matelots à queue goudronnée ! en mer à la recherche d’une île inconnue qui recélait d’immenses trésors !

Tout en rêvant, nous étions arrivés à l’hôtel. Sur la porte nous trouvâmes le squire Trelawney, revêtu d’un habit en beau drap bleu, galonné comme celui d’un officier de marine. Il vint à nous avec un sourire, et je remarquai qu’il avait déjà pris l’allure balancée des gens de mer.

« Enfin, vous voilà ! s’écria-t-il. Le docteur est arrivé hier de Londres. Nous sommes au complet !

— Oh ! monsieur, quand partirons-nous, demandai-je.

— Demain », me répondit le squire.


  1. On dit en général le « coq » d’un navire. Mais on a systématiquement écarté ici tous les mots d’argot nautique, quand sous prétexte de couleur locale ils ne font que rendre le récit obscur pour le lecteur peu familiarisé avec les choses maritimes.