L’Île aux trente cercueils/12

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XII

LA MONTÉE DU GOLGOTHA



Vingt ou trente minutes s’écoulèrent. Véronique demeurait seule. Les cordes entraient dans sa chair et les barreaux du balcon meurtrissaient son front. Le bâillon l’étouffait. Ses genoux, pliés en deux et ramenés sous elle, portaient tout le poids de son corps. Position intolérable, martyre ininterrompu… Pourtant, si elle souffrait, elle n’en avait pas l’impression très nette. Sa souffrance physique restait en dehors de sa conscience, et elle avait éprouvé déjà de telles souffrances morales, que cette épreuve suprême n’éveillait pas sa sensibilité assoupie.

Elle ne pensait guère. Parfois elle disait : « Je vais mourir, » et elle goûtait déjà le repos du néant, comme on goûte par avance, au cours d’une tempête, le grand calme du port. De l’instant présent jusqu’au dénouement qui la libérerait, il se passerait certes des choses atroces, mais son cerveau refusait de s’y arrêter, et le sort de son fils, en particulier, ne lui arrachait que des idées brèves, qui se dissipaient aussitôt.

Au fond, et sans que rien pût l’éclairer sur son état d’esprit, elle espérait un miracle. Ce miracle se produirait-il chez Vorski ? Incapable de générosité, le monstre n’hésiterait-il pas, tout de même, devant le plus inutile des forfaits ? Un père ne tue pas son fils, ou du moins faut-il qu’un tel acte soit amené par des raisons impérieuses, et, des raisons, Vorski n’en avait aucune contre un enfant qu’il ne connaissait point et qu’il ne pouvait haïr que d’une haine factice.

Cet espoir du miracle berçait sa torpeur. Tous les bruits dont la maison résonnait, bruits de discussions, bruits de pas précipités, lui semblaient indiquer, plutôt que les préparatifs des événements annoncés, le signal d’interventions qui ruineraient tous les plans de Vorski. Son bien-aimé François n’avait-il pas dit que rien ne pourrait plus les séparer l’un de l’autre, et qu’à l’instant où tout leur paraîtrait perdu ils devraient garder toute leur foi ?

« Mon François, répétait-elle, mon François, tu ne mourras pas… nous nous reverrons… tu me l’as promis. »

Dehors, un ciel bleu, tacheté de quelques nuées menaçantes, s’étendait au-dessus des grands chênes. Devant elle, par delà cette même fenêtre où son père lui était apparu, au milieu de la pelouse qu’elle avait traversée avec Honorine, le jour de son arrivée, un emplacement avait été récemment défriché et couvert de sable, comme une arène. Était-ce donc là que son fils se battrait ? Elle en eut l’intuition brusque, et son cœur se serra.

« Oh ! pardon, mon François, dit-elle, pardon… Tout cela, c’est le châtiment des fautes que j’ai commises… autrefois. C’est l’expiation… Le fils expie pour la mère… Pardon… Pardon… »


À ce moment une porte s’ouvrit au rez-de-chaussée et des voix montèrent du perron. Parmi ces voix, elle reconnut celle de Vorski.

« Alors, disait-il, c’est convenu ? Nous allons chacun de notre côté, vous deux à gauche, moi à droite. Vous prenez ce gosse avec vous, moi je prends l’autre, et on se rencontre au lieu du tournoi. Vous êtes, comme qui dirait, les témoins du premier, moi du second, de sorte que toutes les règles sont respectées. »

Véronique ferma les yeux, car elle ne voulait pus voir son fils, maltraité sans doute, mené au combat comme un esclave. Elle perçut le double craquement des pas qui suivaient les deux avenues circulaires. L’immonde Vorski riait et pérorait.

Les groupes tournèrent et s’avancèrent en sens opposé.

« N’approchez pas davantage, ordonna Vorski. Que les deux adversaires prennent place. Halte-là, tous les deux. Bien. Et pas un mot, n’est-ce pas ? Celui qui parlerait serait abattu sans pitié par moi. Vous êtes prêts ? Marchez. »

Ainsi donc la chose affreuse commençait. Selon la volonté de Vorski, le duel allait se dérouler devant la mère, et, devant elle, le fils allait combattre. Comment aurait-elle pu ne pas regarder ? Elle ouvrit les yeux.

Aussitôt elle les vit tous les deux s’empoignant et se repoussant. Mais ce qu’elle vit, elle ne le comprit pas tout de suite, ou du moins, elle n’en comprit pas la signification exacte. Elle apercevait bien les deux enfants, mais lequel était François et lequel était Raynold ?

« Ah ! balbutia-t-elle, c’est atroce… Non, cependant, je me trompe… il n’est pas possible… » Elle ne se trompait pas. Les deux enfants portaient les mêmes costumes, mêmes culottes courtes de velours, mêmes chemises de flanelle blanche, mêmes ceintures de cuir. Mais ils avaient tous les deux la tête enveloppe dans une écharpe de soie rouge, crevée de deux trous, comme des cagoules, à l’endroit des yeux.

Lequel était François ? Lequel était Raynold ?

Alors elle se souvint de la menace inexplicable de Vorski. C’est cela qu’il avait appelé l’exécution intégrale du programme élaboré par lui, c’est à cela qu’il faisait allusion en parlant d’un divertissement de sa composition. Non seulement le fils se battait sous les yeux de la mère, mais elle ignorait lequel était son fils.

Raffinement infernal, Vorski l’avait dit lui-même. Aucune douleur ne pouvait ajouter davantage à la douleur de Véronique.

Au fond, le miracle qu’elle avait espéré, il était en elle et dans l’amour qu’elle portait à son fils. Son fils se luttant en face d’elle, elle était sûre que son fils ne pourrait pas mourir. Elle le protégerait contre les coups et contre les ruses de l’ennemi. Elle ferait dévier le poignard et détournerait la mort de la tête adore. Elle lui insufflerait l’énergie indomptable, la volonté d’agression, la force qui ne se fatigue point, l’esprit qui prévoit et qui saisit la minute favorable. Mais maintenant que l’un et l’autre étaient voilés, sur lequel exercer la bonne influence ? Pour qui prier ? Contre qui s’insurger ?

Elle ne savait rien. Aucun indice ne pouvait la renseigner. L’un d’eux était plus grand, plus mince et d’allure plus souple. Était-ce François ? L’autre était plus trapu, plus robuste et plus lourd d’aspect ? Était-ce Raynold ? Elle n’aurait pu le dire. Seul un coin de figure, une expression même fugitive, lui eût révélé la vérité. Mais comment pénétrer à travers l’impénétrable masque ?

Et la lutte se continua, plus effrayante pour elle que si elle avait vu son fils à visage découvert.

« Bravo ! » cria Vorski, applaudissant une attaque.

Il semblait suivre le duel en amateur, avec l’affectation d’impartialité d’un dilettante qui juge des coups et qui souhaite avant tout que le meilleur l’emporte. Cependant, c’était l’un de ses fils qu’il avait condamné à mort.

En face se tenaient les deux complices, figures de brutes, à crânes également pointus, à gros nez chevauchés de lunettes, l’un d’une maigreur extrême, l’autre aussi maigre, mais gonflé d’un ventre en forme d’outre pleine. Ils n’applaudissaient pas, eux, et demeuraient indifférents, peut-être même hostiles au spectacle qu’on leur imposait.

« Parfait ! approuva Vorski. Bonne riposte ! Ah ! vous êtes de rudes gaillards, et je me demande à qui décerner la palme. »

Il se démenait autour des adversaires et les excitait d’une voix rauque où Véronique, se souvenant de certaines scènes du passé, crut reconnaître l’effet de l’alcool. Pourtant, elle s’efforçait, la malheureuse, de tendre vers lui ses mains attachées et elle gémissait, sous son bâillon.

« Grâce ! Grâce ! je ne peux plus… Ayez pitié ! »

Il était impossible que le supplice durât davantage. Son cœur battait avec une telle violence qu’elle en était toute secouée, et elle allait défaillir lorsqu’il se produisit un incident qui la ranima. L’un des deux enfants, après un corps à corps assez rude, avait fait un saut en arrière et rapidement bandait son poignet droit d’où coulaient quelques gouttes de sang, et il parut à Véronique qu’elle avait vu entre les mains de son fils le petit mouchoir rayé de bleu dont l’enfant se servait.

Sa conviction fut immédiate et irrésistible. L’enfant — c’était le plus mince et le plus souple — avait plus d’élégance que l’autre, plus de distinction, des attitudes plus harmonieuses.

« C’est François, murmura-t-elle… Oui, oui, c’est lui… C’est toi, n’est-ce pas, mon chéri ?… Je te reconnais… L’autre est vulgaire et lourd… C’est toi, mon chéri… Ah ! mon François… mon François adoré !… »

De fait, si tous deux se battaient avec un acharnement égal, celui-là mettait dans son effort moins de fougue sauvage et d’emportement aveugle. On eût dit qu’il cherchait moins à tuer qu’à blesser, et que ses attaques visaient plutôt à le préserver lui-même contre la mort qui le guettait. Véronique s’en alarma, et elle balbutiait, comme s’il eût pu l’entendre :

« Ne le ménage pas, mon chéri ! C’est un monstre, lui aussi… Ah ! mon Dieu, si tu es généreux, tu es perdu. François, François, attention ! »

L’éclair du poignard avait brillé sur la tête de celui qu’elle appelait son fils, et, sous son bâillon, elle avait crié pour l’avertir. François ayant évité le coup, elle fut persuadée que son cri était parvenu jusqu’à lui, et elle continua instinctivement à le mettre en garde et à le conseiller.

« Repose-toi… Reprends haleine… Surtout ne le perds pas de vue… il prépare quelque chose… il va s’élancer… Il s’élance ! Ah ! mon chéri, un peu plus il te blessait au cou. Méfie-toi, mort chéri, c’est un traître… toutes les ruses lui sont bonnes… »

Mais elle sentait bien, la malheureuse mère, quoiqu’elle ne voulût pas encore se l’avouer, que celui-là qu’elle nommait son fils commençait à faiblir. Certains symptômes annonçaient moins de résistance, tandis que l’autre, au contraire gagnait en ardeur et en puissance. François reculait. Il atteignit les limites de l’arène.

« Eh ! là, le gosse, ricana Vorski, tu ne vas pas prendre la poudre d’escampette ? Du nerf, que diable ! du jarret… Rappelle-toi les conditions fixées. »

L’enfant s’élança avec une vigueur nouvelle, et ce fut à l’autre de reculer. Vorski battit des mains tandis que Véronique murmurait :

« C’est pour moi qu’il risque sa vie. Le monstre lui aura dit : « Le sort de ta mère dépend de toi. Si tu es vainqueur, elle est sauvée. Et il a juré de vaincre. Il sait que je le regarde. Il devine ma présence. Il m’entend. Mon bien-aimé, sois béni. »

C’était la dernière phase du duel. Véronique tremblait, épuisée par l’émotion et par des alternatives trop fortes d’espoir et d’angoisse. Une fois encore son fils perdit du terrain, une fois encore il bondit en avant. Mais, dans l’étreinte suprême qui s’ensuivit il perdit l’équilibre et tomba à la renverse de telle façon que son bras droit resta engagé sous lui.

L’ennemi aussitôt s’abattit, lui écrasa la poitrine de son genou, et leva le bras. Le poignard étincela.

« Au secours ! au secours ! » articula Véronique que son bâillon étranglait.

Elle se raidissait contre le mur sans souci des cordes qui la torturaient. Son front saignait, coupé par l’angle des barreaux, et elle sentait qu’elle allait mourir de la mort de son fils ! Vorski s’était approché et ne bougeait plus, la figure implacable.

Vingt secondes, trente secondes. De sa main gauche tendue, François arrêtait l’effort de l’ennemi. Mais le bras vainqueur pesait de plus en plus, la lame descendait la pointe n’était plus qu’à quelques centimètres du cou.

Vorski se baissa. À ce moment, il se trouvait derrière Raynold, de sorte qu’il ne pouvait être vu ni de celui-ci ni de François, et il regardait avec une attention extrême comme s’il eût eu le projet d’intervenir à tel instant précis. Mais intervenir en faveur de qui ? Son idée était-elle de sauver François ?

Véronique ne respirait plus, les yeux agrandis démesurément, suspendue entre la vie et la mort.

La pointe du poignard toucha le cou et dut piquer la chair, mais à peine, toujours retenue par l’effort contraire de François.

Vorski se courba davantage. Il dominait le corps à corps et ne quittait pas des yeux la pointe meurtrière. Soudain il tira de sa poche un canif qu’il ouvrit et il attendit. Quelques secondes encore s’écoulèrent. Le poignard continuait à descendre. Alors, brusquement, il taillada l’épaule de Raynold avec la lame du canif.

L’enfant poussa un cri de douleur. Tout de suite son étreinte se desserra et, en même temps, François libéré, le bras droit dégagé se dressant à demi, reprenait l’offensive et, sans apercevoir Vorski, sans comprendre ce qui s’était passé, dans un élan instinctif de tout son être échappé à la mort et révolté contre l’agresseur, il frappa en plein visage. Raynold à son tour tomba comme une masse.

Tout cela n’avait certes pus duré plus de dix secondes. Mais le coup de théâtre fut si imprévu et bouleversa Véronique à un tel point que la malheureuse, ne comprenant plus, sachant pas si elle devait se réjouir, croyant qu’elle s’était trompée et que le véritable François venait de mourir, assassiné par Vorski, s’affaissa elle-même et perdit connaissance.


Du temps et du temps passa. Peu à peu, quelques sensations s’imposaient à Véronique. Elle entendit la pendule qui frappait quatre fois et elle dit :

« Voici deux heures que François est mort. Car c’est bien lui qui est mort… »

Elle ne doutait point que le duel n’eût fini de la sorte. Vorski n’aurait jamais permis que François fût vainqueur et que son fils à lui succombât. Et ainsi c’était contre son pauvre enfant qu’elle avait fait des vœux pour le monstre qu’elle avait prié !

« François est mort, répéta-t-elle. Vorski l’a tué… »

À ce moment la porte fut poussée, et la voix de Vorski résonna.

Il entra, la marche mal assurée.

« Mille excuses, chère madame, mais je crois que Vorski s’est endormi. La faute à votre papa, Véronique ! Il cachait dans sa cave un sacré vin de Saumur que Conrad et Otto ont découvert et qui m’a quelque peu éméché ! Mais ne pleurez pas, on va rattraper le temps perdu… D’ailleurs, il faut qu’à minuit tout soit réglé. Alors…  »

Il s’était approché, et il se récria :

« Comment ! ce coquin de Vorski vous avait laissée attachée ? Quelle brute que ce Vorski ! Et comme vous devez être mal à l’aise ! Sacrédieu, ce que vous êtes pâle ! Eh ! dites donc, vous n’êtes pas morte ? Ce ne serait pas une blague à nous faire ! »

Il saisit la main de Véronique, qui se dégagea vivement.

« À la bonne heure ! On le déteste toujours, son petit Vorski. Alors, tout va bien, et il y a de la ressource. Vous irez jusqu’au bout, Véronique. »

Il prêta l’oreille.

« Quoi ? Qu’est-ce qui m’appelle ? C’est toi, Otto ? Monte donc. Et alors, Otto, qu’est-ce qu’il y a de neuf ? J’ai dormi, tu sais. Ce sacré petit vin de Saumur… »

Otto, l’un des deux complices, entra en courant. C’était celui dont le ventre bombait si étrangement.

« Ce qu’il y a de neuf ? s’exclama-t-il. Voici. J’ai aperçu quelqu’un dans l’île. »

Vorski se mit à rire.

« Tu es gris, Otto… Ce sacré petit vin de Saumur…

— Je ne suis pas gris… j’ai vu… et Conrad a vu également.

— Oh ! oh ! fit Vorski, plus sérieux, si Conrad était avec toi ! Et qu’est-ce que vous avez vu ?

— Une silhouette blanche qui s’est dissimulée à notre approche.

— Où était-ce ?

— Entre le village et les landes, dans un petit bois de châtaigniers.

— Donc, de l’autre côté de l’île ?

— Oui.

— Parfait. Nous allons prendre nos précautions.

— Comment ? Ils sont peut-être plusieurs…

— Ils seraient dix que ça n’y changerait rien. Où est Conrad ?

— Près de la passerelle que nous avons établie à la place du pont brûlé. Il surveille de là.

— Conrad est un malin. L’incendie du pont nous avait retenus de l’autre côté, l’incendie de la passerelle produira le même obstacle. Véronique, je crois bien qu’on vient à ton secours… le miracle attendu… l’intervention espérée… Trop tard, belle chérie. »

Il détacha les liens qui la fixaient au balcon, et la porta sur le canapé, et desserra un peu le bâillon.

« Dors, ma fille, repose-toi le plus que tu peux. Tu n’es encore qu’à moitié route du Golgotha, et la fin de la montée sera dure. »

Il s’éloigna en plaisantant, et Véronique entendit quelques phrases, échangées par les deux hommes, qui lui montrèrent qu’Otto et Conrad n’étaient que des comparses ignorants de l’affaire.

« Qui donc est-ce que cette malheureuse que vous persécutez ? demanda Otto.

— Ça ne te regarde pas.

— Cependant Conrad et moi nous voudrions bien être un peu renseignés.

— Pourquoi, mon Dieu ?

— Pour savoir.

— Conrad et toi, vous êtes deux idiots, répondit Vorski. Quand je vous ai pris à mon service et que je vous ai fait évader avec moi, je vous ai dit de mes projets tout ce que je pouvais vous en dire. Vous avez accepté mes conditions. Tant pis pour vous ; il faut aller jusqu’au bout avec moi…

— Sinon ?

— Sinon, gare aux conséquences. Je n’aime pas les lâcheurs… »

D’autres heures s’écoulèrent. Plus rien maintenant, semblait-il à Véronique, ne pouvait la soustraire au dénouement qu’elle appelait de tous ses vœux. Elle ne souhaitait pas que se produisît l’intervention dont avait parlé Otto. En réalité, elle, n’y songeait même point. Son fils était mort, et elle n’avait pas d’autre désir que de le rejoindre sans retard, fût-ce au prix du supplice le plus terrible. Que lui importait, d’ailleurs, ce supplice ? Il y a des limites aux forces de ceux que l’on torture et, ces limites, elle était si près de les atteindre que son agonie ne serait pas longue.

Elle se mit à prier. Une fois de plus, le souvenir de son passé s’imposait à son esprit, et la faute commise lui apparaissait comme la cause de tous les malheurs accumulés sur elle.

Et ainsi, tout en priant, épuisée, harassée, dans un état de dépression nerveuse qui la rendait indifférente à tout, elle s’abandonna au sommeil.

Le retour de Vorski ne la réveilla même pas. Il dut la secouer.

« L’heure est proche, ma petite. Fais ta prière. » Il parlait bas pour que ses acolytes ne pussent l’entendre, et, à l’oreille, il lui raconta des choses d’autrefois, des choses insignifiantes qu’il débitait d’une voix pâteuse. Enfin il s’écria :

« Il fait encore trop jour. Otto, va donc fouiller le placard aux provisions. J’ai faim. »

Ils se mirent à table, mais aussitôt Vorski se releva :

« Ne me regarde pas, ma petite. Tes yeux me gênent. Que veux-tu ? On a une conscience qui n’est pas bien chatouilleuse quand on est seul, mais qui s’agite quand un beau regard comme le tien pénètre jusqu’au fond de vous. Baisse tes paupières, ma jolie. »

Il posa sur les yeux de Véronique un mouchoir qu’il noua derrière la tête. Mais cela ne lui suffisait pas, et il enveloppa toute la tête d’un rideau de tulle qu’il décrocha de la fenêtre et qu’il passa autour du cou. Puis il se rassit pour boire et pour manger.

Ils causèrent à peine tous les trois, et ne dirent pas un mot de leur expédition dans l’île, et non plus du duel de l’après-midi. D’ailleurs, c’étaient là des détails qui n’avaient pas d’intérêt pour Véronique, et qui, au cas même où elle y eût prêté attention, n’auraient pu l’émouvoir. Tout lui devenait étranger. Les mots parvenaient à son oreille, mais ne prenaient aucune signification exacte. Elle ne pensait plus qu’à mourir.

Quand la nuit fut venue, Vorski donna le signal du départ.

« Vous êtes donc toujours résolu ? » demanda Otto, d’une voix où il y avait quelque hostilité.

— Plus que jamais. Pourquoi cette question  ?

— Pour rien… Mais tout de même…

— Tout de même ?

— Eh bien, autant le dire, c’est une besogne qui ne nous plaît qu’à moitié.

— Pas possible ! Et tu t’en aperçois maintenant, mon bonhomme, après avoir suspendu en rigolant les sœurs Archignat !

— J’étais ivre ce jour-là. Vous nous aviez fait boire.

— Eh bien, saoule-toi, mon vieux. Tiens, voilà le flacon de cognac. Remplis ta gourde, et fiche-moi la paix… Conrad, tu prépares le brancard ?… »

Il se retourna vers sa victime.

« Une attention pour toi, ma chérie… deux vieilles échasses de ton gosse, que l’on a réunies par des sangles… Pratique et confortable… »

Vers huit heures et demie, le cortège sinistre se mettait en marche. Vorski prenait la tête, une lanterne à la main. Les complices portaient la civière.

Les nuages, qui menaçaient dans l’après-midi, s’étaient accumulés et roulaient au-dessus de l’île, lourds et noirs. Rapidement les ténèbres descendaient. Il soufflait un vent d’orage qui faisait danser la bougie de la lanterne.

« Brrrr, murmura Vorski, c’est lugubre… Une vraie soirée de Golgotha. » Il fit un écart et grogna en apercevant une petite masse noire qui débordait à ses côtés.

« Qu’est-que c’est que ça ? Regarde donc… On dirait un chien…

— C’est le cabot de l’enfant, déclara Otto.

— Ah ! oui, le fameux Tout-Va-Bien ?… Il tombe à pic, l’animal. Tout va rudement bien, en effet !… Attends un peu, sale bête. »

Il lui lança un coup de pied. Tout-Va-Bien l’esquiva, et, hors de portée, continua à accompagner le cortège en jetant à plusieurs reprises des aboiements sourds.

La montée était rude et, à tout moment, l’un des trois hommes, quittant l’allée invisible qui contournait la pelouse devant la façade principale et qui menait au rond-point du Dolmen-aux-Fées, s’embarrassaient dans les ronces et dans les branches de lierre.

« Halte ! commanda Vorski. Soufflez un peu, mes gaillards. Otto, passe-moi la gourde. J’ai le cœur qui chavire. »

Il but à longs traits.

« À ton tour, Otto… Comment, tu refuses ? Qu’y a-t-il donc ?

— Je pense qu’il y a des gens dans l’île, qui sûrement nous cherchent.

— Qu’ils continuent donc à nous chercher !

— Et s’ils viennent en bateau, et qu’ils montent ce sentier de la falaise, par où la femme et l’enfant voulaient s’enfuir ce matin, et que nous avons trouvé ?

— Nous avons à craindre une attaque par terre et non par mer. Or, la passerelle est brûlée. Plus de communication.

— À moins qu’ils ne découvrent l’entrée des cellules, aux Landes-Noires, et qu’ils suivent le tunnel jusqu’ici ?

— L’ont-ils découverte, cette entrée ?

— Je n’en sais rien.

— Eh bien, en admettant qu’ils la découvrent, n’avons-nous pas, depuis tantôt, bouché l’issue de ce côté, démoli l’escalier, mis tout sens dessus dessous ? Pour déboucher, il leur faudrait bien une bonne demi-journée. Or, à minuit, tout sera fini, et, au petit jour, nous serons loin de Sarek.

— Ce sera fini… ce sera fini… c’est-à-dire que nous aurons un crime de plus sur la conscience. Mais…

— Mais, quoi ?

— Le trésor ?

— Ah ! le trésor, voilà le grand mot lâché, le trésor, c’est ça qui te taquine, n’est-ce pas, brigand ? Eh bien, rassure-toi, c’est comme si tu avais dans ta poche la part qui te revient.

— Vous en êtes sûr ?

— Si j’en suis sûr ! Crois-tu donc que c’est de gaîté de cœur que je reste ici et que j’accomplis toute cette sale besogne ? »

Ils se remirent en marche. Au bout d’un quart d’heure, quelques gouttes de pluie tombaient. Il y eut un coup de tonnerre. L’orage semblait encore lointain.

Ils achevèrent difficilement l’âpre montée, et Vorski dut aider ses compagnons.

« Enfin, dit-il, nous y sommes. Otto, passe-moi la gourde.. Bien… Merci… »

Ils avaient déposés leur victime au pied du chêne, dont les branches inférieures étaient coupées. Un jet de lumière éclaira l’inscription : V. d’H. Vorski ramassa une corde, apportée d’avance, et dressa une échelle contre le fût de l’arbre.

« Nous allons procéder comme pour les sœurs Archignat, dit-il. Je vais enrouler la corde autour de la branche maîtresse que nous avons laissée… Ça nous servira de poulie. »

Il s’interrompit et fit un saut de côté. Quelque chose d’anormal venait de se produire. Il murmura :

« Quoi ? Qu’y a-t-il ? Vous avez entendu ce sifflement ?

— Oui, fit Conrad, ça m’a frôlé l’oreille. On croirait un projectile.

— Tu es fou.

— Moi aussi, dit Otto, j’ai entendu, et ça m’a tout l’air d’avoir frappé l’arbre.

— Quel arbre ?

— Le chêne, parbleu ! c’est comme si on avait tiré sur nous.

— Il n’y a pas eu de détonation.

— Alors, une pierre, une pierre qui aurait atteint le chêne.

— Facile à vérifier, » fit Vorski.

Il tourna sa lanterne, et, tout de suite, lâcha un juron.

« Sacrédieu ! regardez !… sous l’inscription… » Ils regardèrent.

À l’endroit qu’il indiquait, une flèche était fichée dont les plumes vibraient encore.

« Une flèche ! articula Conrad, est-ce possible ? Une flèche ? »

Et Otto bredouilla :

« Nous sommes perdus. C’est bien nous qu’on a visés.

— Celui qui nous a visés n’est pas loin, observa Vorski. Ouvrez l’œil… on va chercher… »

Il projeta circulairement un jet de lumière qui scruta les ténèbres environnantes.

« Arrêtez, dit vivement Conrad… Un peu plus à droite… Vous voyez ?

— Oui… oui… je vois. »

À quarante pas d’eux, au delà du chêne tronqué par la foudre et dans la direction du Calvaire-Fleuri, on apercevait quelque chose de blanc, une silhouette qui tâchait, du moins pouvait-on le croire, de se dissimuler derrière un groupe d’arbustes.

« Pas un mot, pas un geste, ordonna Vorski… rien qui puisse lui faire supposer que nous l’avons découvert. Conrad, tu vas m’accompagner. Toi, Otto, reste ici, le revolver au poing, et fais bonne garde. Si on tentait d’approcher et de délivrer la dame, deux coups de feu, et nous rappliquons au galop. C’est compris ?

— Compris. »

Il se pencha sur Véronique et défit un peu le voile. Les yeux et la bouche étaient toujours cachés sous leurs bandeaux. Elle respirait mal, le pouls était faible et lent.

« Nous avons le temps, murmura-t-il, mais il faut se hâter si on veut qu’elle meure selon ce qui a été résolu. En tout cas, elle ne semble pas souffrir… Elle n’a plus conscience de rien… » Vorski déposa sa lanterne, puis, doucement, suivi de son acolyte, et tous deux choisissant les endroits où l’ombre était le plus dense, il se glissa vers la silhouette blanche.

Mais il ne tarda pas à se rendre compte, d’une part, que cette silhouette, qui paraissait immobile, se déplaçait en même temps que lui, de sorte que l’intervalle restait le même entre eux, et, d’autre part, qu’elle était escortée d’une petite silhouette noire qui gambadait à ses côtés.

« C’est ce sale cabot ! » grogna Vorski.

Il activa l’allure : la distance ne diminua pas. Il courut : la silhouette courut également. Et, le plus étrange, c’est qu’on n’entendait aucun bruit de feuilles remuées ou de sol foulé par la course de ce mystérieux personnage.

« Sacrédieu ! jura Vorski, il se moque de nous. Si on tirait dessus, Conrad ?

— Trop loin. Les balles ne l’atteindraient pas.

— Cependant, quoi ! nous n’allons pourtant pas… »

L’inconnu les conduisit vers la pointe de l’île, puis descendit jusqu’à l’issue du tunnel, passa près du Prieuré, longea la falaise occidentale, et atteignit la passerelle dont quelques planches fumaient encore. Puis il bifurqua, repassa de l’autre côté de la maison et monta la pelouse.

De temps à autre, le chien aboyait joyeusement.

Vorski ne dérageait pas. Quels que fussent ses efforts, il ne gagnait pas un pouce de terrain, et la poursuite durait depuis un quart d’heure. Il finit par invectiver l’ennemi.

« Arrête donc, si tu n’es pas un lâche !… Qu’est-ce que tu veux ? Nous attirer dans un piège ? Pourquoi faire ?… Est-ce la dame que tu veux sauver ? Dans l’état où elle est, ça n’en vaut pas la peine. Ah ! bougre de coquin, si je pouvais te tenir ! » Soudain Conrad le saisit par un pan de son vêtement.

« Qu’y a-t-il Conrad ?

— Regardez. On dirait qu’il ne bouge plus. »

De fait, pour la première fois, la silhouette blanche se distinguait, de plus en plus précise dans les ténèbres, et l’on pouvait apercevoir, entre les feuilles d’un taillis, l’attitude qu’elle gardait à la minute actuelle, les bras un peu ouverts, le dos voûté, les jambes ployées et comme croisées sur le sol.

« Il a dû tomber, » déclara Conrad.

Vorski, s’étant avancé, cria :

« Dois-je tirer, canaille ? Je te tiens au bout de mon canon. Lève les bras ou je fais feu. »

Aucun mouvement.

« Tant pis pour toi ! Si tu fais la mauvaise tête, tu y passes. Je compte trois et je tire. »

Il marcha jusqu’à vingt mètres de la silhouette et compta, le bras tendu :

« Une… deux… Tu es prêt, Conrad ? Tirons, vas-y. »

Les deux balles partirent en même temps.

Là-bas il y eut un cri de détresse.

La silhouette parut s’affaisser. Les deux hommes bondirent en avant.

« Ah ! tu y es, coquin ! tu vas voir un peu de quel bois se chauffe Vorski ! Ah ! chenapan, tu m’as assez fait courir ! ton compte est bon. »

À quelques pas, il ralentit, par crainte d’une surprise. L’inconnu ne bougeait pas, et Vorski put constater, de plus près, qu’il avait l’apparence inerte et déformée d’un homme mort, d’un cadavre. Il n’y avait donc plus qu’à sauter sur lui. C’est ce que fit Vorski, en plaisantant :

« Bonne chasse, Conrad. Ramassons le gibier. »

Mais il fut très étonné, en ramassant le gibier, de ne saisir entre les mains qu’une proie en quelque sorte impalpable, et qui se composait somme toute d’une simple tunique au-dessous de laquelle il n’y avait plus personne, le possesseur de cette tunique ayant pris la fuite à temps, après l’avoir accrochée aux épines d’un fourré. Quant au chien, il avait disparu.

« Sacrédieu de sacrédieu ! proféra Vorski, il nous a roulés, le brigand ! Mais, que diable, pourquoi ? »

Exhalant sa fureur de la manière stupide qui lui était familière, il piétinait le morceau d’étoffe, quand une pensée le heurta.

« Pourquoi ? Mais, sacrédieu, je le disais tout à l’heure… un piège… un truc pour nous éloigner de la dame pendant que des amis à lui attaquent Otto. Ah ! quel idiot je fais ! »

Il se remit en route à travers l’obscurité et, dès qu’il put discerner le Dolmen, il appela :

« Otto ! Otto !

— Halte ! Qui est-ce qui est là ? répondit Otto, d’une voix effrayée.

— C’est moi… Crédieu, ne tire pas !

— Qui est-ce qui est là ? Vous ?

— Eh ! oui, moi, imbécile.

— Mais les deux coups de feu ?

— Rien… une erreur… on te racontera… »

Il était arrivé près du chêne, et, tout de suite, saisissant la lanterne, il en projeta la lueur sur sa victime.

Elle n’avait pas bougé, étendue contre le pied de l’arbre et la tête enveloppée de son voile.

« Ah ! fit-il, je respire. Crédieu, que j’ai eu peur !

— Peur de quoi ?

— Qu’on ne nous l’enlève, parbleu !

— Eh bien, et moi, n’étais-je pas là ?

— Toi ! toi ! tu n’es pas plus brave qu’un autre… et si l’on t’avait attaqué…

— J’aurais toujours tiré… vous auriez entendu le signal.

— Est-ce qu’on sait ! Enfin, il ne s’est rien passé ?

— Rien du tout.

— La dame ne s’est pas trop agitée ?

— Au début, oui. Elle se plaignait en gémissant sous son capuchon, tellement que j’en étais à bout de patience.

— Mais après ?

— Oh ! après… ça n’a guère duré… d’un bon coup de poing je l’ai étourdie.

— Ah ! la brute ! s’écria Vorski. Si tu l’as tuée, tu es un homme mort. »

Vivement il s’accroupit et colla son oreille contre la poitrine de la malheureuse.

« Non, dit-il au bout d’un instant, le cœur bat encore… Mais cela ne durera peut-être pas longtemps. À l’œuvre, camarades. Dans dix minutes, il faut que tout soit fini. »