L’Île aux trente cercueils/15

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XV

LA SALLE DES SACRIFICES SOUTERRAINS



Vorski n’avait jamais eu peur, et peut-être, en prenant la fuite, n’obéissait-il pas à un sentiment de peur réelle. Mais il ne savait plus ce qu’il faisait. Dans l’effarement de son cerveau c’était un tourbillon d’idées contradictoires et incohérentes où dominait l’intuition d’une défaite irrémédiable et, en quelque manière, surnaturelle.

Croyant aux sortilèges et aux prodiges, il avait l’impression que l’homme du Destin qu’était Vorski se trouvait déchu de sa mission et remplacé par un nouvel élu du Destin. Il y avait, l’une en face de l’autre, deux forces miraculeuses, l’une émanant de lui, Vorski, l’autre émanant du vieux Druide, et la seconde absorbait la première. La résurrection de Véronique, la personnalité du vieux Druide, les discours, les plaisanteries, les pirouettes, les actes, l’invulnérabilité de ce personnage funambulesque, tout cela lui semblait magique et fabuleux, et créait, dans ces cavernes des temps barbares, une atmosphère spéciale qui le détraquait et l’étouffait.

Il avait hâte de remonter à la surface de la terre. Il voulait respirer et voir. Et ce qu’il voulait voir, avant tout, c’était l’arbre dénué de branches auquel il avait attaché Véronique et sur lequel Véronique avait expiré.

« Car elle est bien morte, grinçait-il, en rampant au creux de l’étroit passage qui communiquait avec la troisième et la plus grande des cryptes… Elle est bien morte… Je sais ce que c’est que la mort… La mort, j’ai tenu ça souvent entre mes mains et je ne m’y trompe pas. Alors, comment ce démon a-t-il pu la ressusciter ? »

Il s’arrêta brusquement près du billot où il avait ramassé le sceptre.

« À moins que… » dit-il.

Conrad, qui le suivait, s’écria :

« Dépêchez-vous donc au lieu de bavarder.  »

Vorski se laissa entraîner, mais, tout en marchant, il continuait :

« Veux-tu que je te dise mon idée, Conrad ? Eh bien, la femme qu’on nous a montrée et qui dormait, ce n’était pas elle. Vivait-elle seulement, celle-là ? Ah ! ce vieux sorcier est capable de tout. Il aura modelé quelque image… une poupée de cire à laquelle il aura donné la ressemblance.

— Vous êtes fou. Marchez donc !

— Je ne suis pas fou. Cette femme ne vivait pas. Celle qui est morte sur l’arbre est bien morte. Et tu la retrouveras là-haut, je t’en réponds. Des miracles, oui, mais pas un tel miracle !… »

N’ayant plus leur lanterne, les trois complices se heurtaient aux murs et aux pierres étroites. Leurs pas résonnaient de voûte en voûte. Conrad ne cessait de grogner.

« Je vous avais prévenu… il fallait lui casser la tête. » Otto, lui, se taisait, essoufflé par la course.

Ils arrivèrent ainsi, en tâtonnant, au vestibule qui précédait la crypte d’entrée, et ils furent assez surpris de constater que cette première salle était obscure, bien que le passage qu’ils y avaient creusé à la partie supérieure, sous les racines du chêne mort, eût dû répandre une certaine clarté.

« C’est bizarre, dit Conrad.

« Bah ! répliqua Otto, il s’agit seulement de trouver l’escalier qui s’accroche au mur. Tiens, j’y suis… voilà une marche… et puis la suivante… »

Il escalada ces marches, mais presque aussitôt fut arrêté.

« Pas moyen d’avancer… on dirait qu’il y a eu un éboulement.

— Impossible ! objecta Vorski. D’ailleurs, attends… j’oubliais… j’ai mon briquet. »

Il alluma ce briquet, et un même cri de colère leur échappa à tous les trois : tout le haut de l’escalier et la moitié de la salle étaient ensevelis sous un amas de pierres et de sable, au milieu duquel avait glissé le tronc du chêne mort. Aucune chance de fuite ne leur restait.

Vorski eut un moment de défaillance et s’écroula sur les marches.

«  Nous sommes fichus… C’est ce damné vieillard qui a combiné cela… ce qui prouve qu’il n’est pas seul.  »

Il se lamenta, déraisonnant, et sans forces pour continuer une lutte trop inégale. Mais Conrad se fâcha :

« Mais enfin, je ne vous reconnais plus, Vorski.

— Il n’y a rien à faire contre ce bonhomme-là.

— Rien à faire ? Il y a d’abord, ce que je vous ai répété vingt fois, à lui tordre le cou. Ah ! si je ne m’étais pas retenu !…

— Tu n’aurais même pas pu y toucher. Est-ce que nos balles l’ont atteint ?

— Nos balles… nos balles… murmura Conrad… tout ça est rudement louche. Passez-moi votre briquet… j’ai un autre revolver qui vient du Prieuré et que j’avais chargé moi-même hier matin. Je vais bien voir. »

Il examina l’arme et ne tarda pas à se rendre compte que les sept cartouches logées dans le barillet avaient été remplacées par sept cartouches sans balles et qui, naturellement, ne pouvaient tirer qu’à blanc.

« Voilà toute l’explication, dit-il, et votre vieux Druide n’a rien d’un sorcier. Si nos revolvers avaient été réellement chargés, on l’abattait comme un chien. »

Mais l’explication redoubla l’effarement de Vorski.

« Et comment les aurait-il déchargés ? À quelle minute a-t-il pu prendre nos armes dans nos poches, puis les remettre après les avoir rendues inoffensives ? Je n’ai pas quitté mon revolver un instant.

— Moi non plus, avoua Conrad.

— Et je défie qu’on y touche sans que je m’en aperçoive. Alors ?… Alors, n’est-ce pas la preuve que ce démon-là jouit d’une puissance particulière ? Quoi ! il faut voir les choses telles qu’elles sont. C’est un homme qui a des secrets lui… et il dispose de moyens… de moyens… »

Conrad haussa les épaules.

« Vorski, cette affaire vous a démoli… Vous touchiez au but, et vous lâchez tout au premier obstacle. Vous n’êtes plus qu’une loque. Eh bien, moi, je ne baisse pas la tête comme vous. Fichus ? et pourquoi ? S’il nous poursuit, nous sommes trois.

— Il ne viendra pas. Il nous laissera ici, et il nous enfermera comme dans un terrier sans issue.

— Alors, s’il ne vient pas, je retourne là-bas, moi ! J’ai mon couteau, ça suffit.

— Tu as tort, Conrad.

— En quoi ai-je tort ? Je vaux un autre homme, surtout ce vieux-là, et il n’a pour l’aider qu’une femme endormie.

— Conrad, ce n’est pas un homme, et, elle, ce n’est pas une femme. Méfie-toi.

— Je me méfie, mais je marche.

— Tu marches… tu marches… mais quel est ton plan ?

— Je n’ai pas de plan. Ou plutôt, je n’en ai qu’un, qui est de supprimer ce bonhomme-là.

— Tout de même, fais attention… Ne l’attaque pas de front, mais tâche de le surprendre…

— Parbleu ! dit Conrad, en s’en allant, je ne suis pas assez bête pour m’offrir à ses coups. Soyez tranquille, je le tiens, le bougre ! »

L’audace de Conrad réconforta Vorski.

« Après tout, dit-il quand son complice fut parti, il a raison. Si ce vieux Druide ne nous a pas poursuivis, c’est qu’il a d’autres idées en tête. Il ne s’attend sûrement pas à un retour offensif, et Conrad peut fort bien le surprendre. Qu’en dis-tu, Otto ? »

Otto partageait cet avis.

« Il n’y a qu’à patienter, » répondit-il.

Un quart d’heure s’écoula. Vorski reprenait de plus en plus son aplomb. Il avait fléchi par réaction, après des espoirs trop grands suivis d’une déception trop lourde, et aussi parce que l’ivresse provoquait chez lui de la lassitude et de l’abattement. Mais le désir du combat le surexcitait de nouveau, et il tenait à en finir avec son adversaire.

« Qui sait même, disait-il, si Conrad ne l’a déjà pas mis hors de combat ?… »

Il passait maintenant à une confiance exagérée, qui témoignait de son déséquilibre, et tout de suite il voulut repartir.

« Allons, Otto, c’est la fin du voyage. Un vieux bonhomme à supprimer, et ça y est. Tu as ton poignard ? Inutile, d’ailleurs. Mes deux mains suffiront.

— Et s’il a des amis, ce Druide ?

— Nous verrons bien. »

Il reprit encore une fois le chemin des cryptes, avançant avec précaution, et surveillant le débouché des passages qui communiquaient de l’une à l’autre. Aucun bruit ne parvenait jusqu’à eux. La lueur de la troisième crypte les guidait.

« Conrad a dû réussir, remarqua Vorski, sans quoi il n’aurait pas engagé la lutte et se serait replié vers nous. »

Otto approuva.

« Évidemment, c’est bon signe de ne pas le voir. Le vieux Druide a dû passer un mauvais quart d’heure. Conrad est un gaillard. »

Ils entrèrent dans la troisième crypte. Les choses étaient à leur place, le sceptre sur le billot, et le pommeau, que Vorski avait dévissé, un peu plus loin à terre. Mais, comme il jetait les yeux vers le trou d’ombre où dormait le vieux Druide, lors de leur arrivée, il fut stupéfait de revoir le bonhomme, non pas exactement au même endroit, mais entre le trou d’ombre et l’issue du couloir.

«  Sacrédieu ! qu’est-ce qu’il fait ? balbutia-t-il, déjà troublé par cette présence insolite. Non, mais on dirait qu’il dort ! »

Le vieux Druide semblait dormir en effet. Seulement pourquoi diable dormait-il dans cette attitude, à plat ventre, les bras allongés en croix, et le nez sur le sol ?

Est-ce qu’un homme qui se défie, ou qui tout au moins sait qu’un danger peut l’atteindre, s’offre ainsi aux coups de l’ennemi ? Et pourquoi, — le regard de Vorski perçait peu à peu les demi-ténèbres de l’arrière crypte, — pourquoi la tunique blanche était-elle maculée de taches qui paraissaient rouges… qui étaient rouges, aucun doute n’était possible. Pourquoi ?

Otto dit à voix basse :

« Il a une drôle de pose. »

Vorski avait la même pensée, et il précisa :

« Oui, une pose de cadavre.

— Une pose de cadavre, approuva Otto. Le mot est exact. »

Après un instant, Vorski recula d’un pas.

« Oh ! fit-il, est-ce croyable ?

— Quoi ? demanda l’autre.

— Entre les deux épaules… regarde…

— Eh bien ?

— Le couteau…

— Quel couteau ?

— Celui de Conrad, affirma Vorski… Le poignard de Conrad… je le reconnais… planté droit entre les deux épaules. »

Et il ajouta en frissonnant :

« Les taches rouges viennent de là… c’est du sang… du sang qui coule de cette blessure.

— En ce cas, observa Otto, il est mort ?

— Il est mort… oui, le vieux Druide est mort… Conrad l’aura surpris, et il l’a tué… Le vieux Druide est mort ! »

Vorski resta indécis un assez long moment, prêt à se jeter sur le corps inerte et à le frapper à son tour. Mais il n’osait pas plus le toucher mort que vivant, et tout ce qu’il eut le courage de faire, ce fut de se précipiter et d’arracher l’arme hors de la plaie.

« Ah ! bandit, s’écria-t-il, tu as ce que tu mérites, et Conrad est un rude type. Conrad, sois sûr que je ne t’oublierai pas.

— Où peut-il être, Conrad ?

— Dans la salle de la Pierre-Dieu. Ah ! Otto, j’ai hâte de retrouver la femme que le vieux Druide avait placée là et de lui régler son compte, à elle aussi !

— Vous croyez donc que c’est une femme vivante ? ricana Otto.

— Et bien vivante encore !… comme l’était le vieux Druide. Ce sorcier n’était qu’un charlatan qui pouvait avoir des trucs à lui, mais aucun pouvoir réel… La preuve, la voici !…

— Charlatan, soit, objecta le complice. Mais tout de même, par ses signaux, il vous a indiqué l’endroit de ces grottes. Or, dans quel but ? Et que faisait-il ici ? Connaissait-il vraiment le secret de la Pierre-Dieu, le moyen de la conquérir et son emplacement exact ?

— Autant d’énigmes, tu as raison, dit Vorski, lequel préférait ne pas examiner de trop près les détails de l’aventure, mais autant d’énigmes qui trouveront leur solution d’elles-mêmes, et dont je ne me préoccupe pas pour l’instant, puisque ce n’est plus cet horripilant personnage qui me les pose. »

Pour la troisième fois, ils franchirent l’étroit couloir de communication. Vorski pénétra dans la grande salle en vainqueur, la tête haute et le regard assuré. Plus d’obstacle, plus d’ennemi. Que ce fût la Pierre-Dieu que l’on voyait suspendue entre les dalles de la voûte, ou que la Pierre-Dieu fût ailleurs, nul doute qu’il ne la découvrît. Restait cette femme mystérieuse qui avait l’apparence de Véronique, mais qui ne pouvait pas être Véronique et dont il allait démasquer la véritable personnalité.

« Si toutefois elle y est encore, murmura-t-il. Et je soupçonne fort qu’elle n’y est plus. Elle jouait son rôle dans les combinaisons obscures du vieux Druide, et le vieux Druide me croyant écarté… »

Il avança et monta quelques marches.

La femme était là.

Elle était là, couchée sur la table inférieure du dolmen, entourée de voiles comme auparavant. Le bras ne pendait plus vers le sol. Il n’y avait que la main qui émergeât des voiles. Au doigt, la bague de turquoises.

Otto lui dit :

« Elle n’a pas bougé, elle dort toujours.

— Peut-être dort-elle, en effet, prononça Vorski. Je vais l’observer. Laisse-moi faire.  »

Il approcha. Il n’avait pas lâché le couteau de Conrad, et peut-être est-ce cela qui lui donna l’idée de tuer, car son regard se baissa vers l’arme, et il sembla se rendre compte seulement alors qu’il la tenait et qu’il pouvait s’en servir.

Il n’était plus qu’à trois pas de la femme quand il s’aperçut que celui des deux poignets qui se trouvait découvert était tout meurtri et comme marbré de taches noires, lesquelles provenaient évidemment de l’étreinte des cordes. Or, le vieux Druide lui avait fait remarquer, une heure auparavant, que les poignets n’offraient aucune trace de meurtrissure !

Ce détail le bouleversa de nouveau, d’abord en lui prouvant que c’était bien la femme, mise en croix par lui, que l’on avait détachée et qui était sous ses yeux, et ensuite parce qu’il rentrait soudain dans le domaine des miracles. Tour à tour le bras de Véronique lui apparaissait sous deux aspects différents, bras de femme vivante et intacte, bras de victime inerte et torturée.

Sa main tremblante serra le poignard, s’y accrochant pour ainsi dire comme si c’était l’arme même du salut. Dans son esprit confus surgissait une fois de plus l’idée de frapper, non pas pour tuer, puisque cette femme devait être morte, mais pour frapper l’ennemi invisible qui s’acharnait après lui, et pour conjurer d’un seul coup tous les maléfices.

Il leva le bras. Il choisit la place. Sa figure prit son expression la plus sauvage et s’illumina de la joie du crime. Et brusquement il s’abattit et frappa, comme un fou, au hasard, dix fois, vingt fois, avec un déchaînement frénétique de tous ses instincts.

« Tiens, meurs, bégayait-il… meurs encore… et que ce soit fini… Tu es le mauvais génie qui s’oppose à moi… et je t’anéantis… Meurs donc pour que je sois libre !… Meurs pour que je sois le seul maître !… »

Il s’arrêta, afin de reprendre son souffle. Il était exténué. Et tandis que ses yeux hagards contemplaient, sans le voir, l’affreux spectacle du corps lacéré, il eut l’impression étrange qu’une ombre s’interposait entre lui et la lumière du soleil qui descendait de l’ouverture supérieure.

« Sais-tu ce que tu me rappelles ? » fit une voix.

Il fut interdit. Cette voix n’était point celle d’Otto. Et elle continua, pendant qu’il restait la tête baissée et tenant stupidement son poignard planté dans le corps de la morte.

« Sais-tu ce que tu me rappelles, Vorski ? Tu me rappelles les taureaux de mon pays, — apprends que je suis espagnol et grand amateur de courses. Eh bien ! ces taureaux, quand ils ont embroché quelque pauvre vieux carcan hors d’usage, ils reviennent de temps à autre vers le cadavre, le retournent, l’embrochent encore, le tuent et le retuent sans cesse. Tu es comme eux, Vorski. Tu vois rouge. Pour te défendre contre l’ennemi vivant, tu t’acharnes après l’ennemi qui ne vit plus, et c’est la mort elle-même que tu t’efforces de tuer. Quelle brute tu fais ! »

Vorski leva la tête.

Un homme était debout devant lui, appuyé contre un des piliers du dolmen. Cet homme, de taille moyenne, assez mince, bien découplé, avait l’air encore jeune malgré ses cheveux grisonnants autour des tempes. Il portait une vareuse gros-bleu à boutons d’or et une casquette de marin à visière noire.

— Pas la peine de chercher, dit-il. Tu ne me connais pas. Don Luis Perenna, grand d’Espagne[1], seigneur de beaucoup de pays et prince de Sarek. Oui, ne t’étonne pas ; prince de Sarek, c’est un titre que je viens de m’offrir et auquel j’ai quelque droit. »

Vorski le regardait sans comprendre. L’homme poursuivit :

« Tu ne sembles pas très familier avec la noblesse espagnole. Pourtant, rappelle-toi… je suis le monsieur qui devait venir au secours de la famille d’Hergemont et des habitants de Sarek… celui que ton fils François attendait avec une foi si naïve… Hein ? tu y es ? Tiens, ton compagnon, le fidèle Otto, paraît se rappeler, lui… Mais peut-être mon autre nom te dirait quelque chose… Il est avantageusement connu… Lupin ?… Arsène Lupin ? »

Vorski l’observait avec une terreur croissante et un doute qui se précisait à chaque parole et à chaque mouvement de ce nouvel adversaire. S’il ne reconnaissait ni l’homme ni la voix de cet homme, il se sentait dominé par une volonté dont il avait déjà éprouvé la puissance, et fouetté par la même sorte d’ironie implacable. Mais était-ce possible ?

« Tout est possible, même ce à quoi tu penses, reprit don Luis Perenna. Mais, je le répète, quelle brute tu fais ! Comment ! tu poses au grand bandit, à l’aventurier d’envergure, et tu n’es même pas fichu de t’y retrouver dans tes crimes ! Tant qu’il s’est agi de tuer au petit bonheur, tu as été droit ton chemin. Mais, au premier caillou, tu perds la boule. Vorski tue, mais qui a-t-il tué ? il n’en sait rien. Véronique d’Hergemont est-elle morte ou vivante ? Est-elle liée sur le chêne où tu l’as crucifiée ? Ou bien étendue ici sur la table du sacrifice ? L’as-tu tuée là-haut ou dans cette salle ? Mystère. Tu n’as même pas eu l’idée, avant de frapper, de regarder qui tu frappais. L’essentiel pour toi, c’est de frapper à tour de bras, de te griser à la vue et à l’odeur du sang, et, avec de la chair vivante, de faire une abominable bouillie. Mais regarde donc, idiot. Quand on tue, on n’a pas peur de tuer, et on ne cache pas le visage de sa victime. Regarde, idiot. »

Lui-même se pencha sur le cadavre, et défit le voile qui entourait la tête.

Vorski avait fermé les yeux. Agenouillé, le buste écrasé contre les jambes de la morte, il restait immobile et les paupières obstinément closes.

« Ça y est, hein ? ricana don Luis. Si tu n’oses pas regarder, c’est que tu as deviné, ou que tu vas deviner, n’est-ce pas, misérable ? N’est-ce pas, ton cerveau d’imbécile est en train de faire le compte ? Il y avait dans l’île de Sarek deux femmes, et il n’y en avait que deux, Véronique et l’autre… L’autre qui s’appelait Elfride ? n’est-ce pas, je ne me trompe pas ?… Elfride et Véronique… tes deux épouses… l’une la mère de Raynold, l’autre la mère de François… et alors si ce n’est pas la mère de François que tu as attachée sur la croix, et que tu viens de frapper, c’est la mère de Raynold… Si ce n’est pas Véronique la femme qui est là et dont les poignets sont meurtris par le supplice, c’est Elfride. Pas d’erreur possible… Elfride, ton épouse et ta complice… Elfride, ton âme damnée… Et tu le sais tellement bien que tu aimes mieux me croire sur parole plutôt que de risquer un coup d’œil et de voir le visage livide de cette morte-là, de ta complice obéissante et torturée par toi. Capon, va ! »

Vorski, en effet, avait caché sa tête dans son bras replié. Il ne pleurait pas ! Vorski ne pouvait pleurer. Cependant, ses épaules étaient agitées de secousses, et il y avait dans son attitude l’expression du désespoir le plus farouche.

Cela dura assez longtemps. Puis le frissonnement des épaules cessa. Néanmoins, Vorski ne bougeait pas.

« Vrai, tu me fais pitié, mon pauvre vieux, reprit don Luis. Tu y tenais donc tant que cela à ton Elfride ? Une habitude, hein ? Un fétiche ? Que veux-tu, on n’est pas bête à ce point-là, non plus ! On sait ce qu’on fait ! On se renseigne ! On réfléchit, que diable ! Or, toi, tu nages dans le crime comme un nouveau-né qui se jetterait à l’eau. Rien d’étonnant à ce que tu t’enfonces et à ce que tu coules. Ainsi le vieux Druide est-il mort ou vivant ? Conrad lui a-t-il planté son poignard dans le dos, ou bien est-ce moi qui joue le rôle de ce diabolique individu ? Bref, y a-t-il un vieux Druide et un grand d’Espagne, ou bien ces deux personnages ne font-ils qu’un ? Tout cela, pour toi, mon pauvre enfant, c’est la bouteille à l’encre. Il faudrait pourtant s’expliquer. Veux-tu que je t’aide ? »

Si Vorski avait agi sans réfléchir, il fut facile de voir, quand il releva la tête, qu’il avait pris cette fois le temps de la réflexion et qu’il savait fort bien à quelle résolution désespérée les circonstances l’acculaient. Il était certes prêt à s’expliquer, comme l’y conviait don Luis, mais le poignard en main et avec la volonté implacable de s’en servir. Doucement, les yeux fixés sur les yeux de don Luis, et sans cacher ses intentions, il avait dégagé l’arme et il se redressait.

« Prends garde, fit don Luis, ton couteau est truqué comme ton revolver. C’est du papier d’argent. »

Plaisanteries inutiles. Rien ne pouvait précipiter ou ralentir l’élan raisonné qui poussait Vorski vers le combat suprême. Il fit le tour de la table sacrée et se planta devant don Luis.

« C’est bien toi, dit-il, qui depuis quelques jours te mets en travers de tous mes plans ?

— Depuis vingt-quatre heures, pas davantage. Il y a vingt-quatre heures que je suis arrivé à Sarek.

— Et tu es résolu à aller jusqu’au bout ?

— Plus loin, si possible.

— Pourquoi ? Dans quel intérêt ?

— En amateur, et parce que tu me dégoûtes.

— Donc pas d’accord possible ?

— Non.

— Tu refuserais d’entrer dans mon jeu ?

— Tu parles !

— Tu serais de moitié.

— J’aime mieux tout.

— C’est-à-dire que la Pierre-Dieu ?…

— La Pierre-Dieu m’appartient. »

Toute autre parole était vaine. Un adversaire de ce calibre-là doit être supprimé, sinon il vous supprime Il fallait choisir entre les deux dénouements : il n’en existait pas un troisième.

Don Luis restait impassible, toujours adossé au pilier. Vorski le dominait de la tête, et en même temps Vorski avait cette impression profonde que, sous tous les rapports, comme force, comme musculature, comme poids, il lui était également supérieur. Dans ces conditions comment eût-il hésité ? Et d’ailleurs il semblait inadmissible que don Luis pût seulement essayer de se défendre ou d’esquiver le coup avant que le poignard se fût abattu. Fatalement sa mise en garde, s’il ne bougeait pas à l’instant, se produirait trop tard. Or, il ne bougeait pas. Vorski frappa donc en toute certitude, comme on frappe une proie condamnée d’avance.

Pourtant, — et cela se passa si vite et d’une manière si inexplicable qu’il n’aurait pu dire à la suite de quelles péripéties il succomba, — pourtant, trois ou quatre secondes après, il était couché à terre, désarmé, vaincu, les deux jambes comme rompues par un coup de bâton, et le bras droit inerte et douloureux jusqu’à le faire crier.

Don Luis ne prit même pas la peine de le ligoter. Un pied sur le grand corps impuissant, il prononça, à demi-courbé :

« Pour le moment, pas de discours. Je t’en réserve un de ma façon que tu jugeras peut-être un peu longuet, mais qui te prouvera que je connais l’aventure depuis A jusqu’à Z, c’est-à-dire beaucoup mieux que toi. Un seul point obscur, et tu vas l’éclaircir. Où est ton fils François d’Hergemont ? » Comme il ne recevait pas de réponse, il répéta :

« Où est François d’Hergemont ? »

Sans doute Vorski estima-t-il que le hasard mettait entre ses mains un atout imprévu, et que la partie n’était peut-être pas perdue, car il garda un silence obstiné.

« Tu refuses de répondre ? demanda don Luis. Une fois… deux fois… trois fois… tu refuses ? Parfait ! »

Il siffla légèrement.

Quatre hommes surgirent d’un coin de la salle, quatre hommes au visage basané, et qui avaient le type des Arabes du Maroc. Comme don Luis, ils portaient des vareuses et des casquettes de matelots, à visière vernie.

Un cinquième personnage arriva presque aussitôt, un officier français mutilé, dont la jambe droite se terminait par un pilon.

« Ah ! c’est vous, Patrice ? fit don Luis. »

Il présenta, selon l’étiquette :

« Le capitaine Patrice Belval[2], mon meilleur ami. M. Vorski, Boche. »

Puis il reprit :

« Rien de neuf, mon capitaine ? Vous n’avez pas retrouvé François ?

— Non.

— D’ici une heure nous l’aurons retrouvé, et nous partirons. Tous nos hommes sont au bateau ?

— Oui.

— Et tout va bien par là ?

— Très bien. »

Il ordonna aux quatre Marocains :

« Emballez-moi le Boche, et montez-le jusqu’au dolmen d’en haut. Inutile de l’attacher, il est incapable d’un geste. Ah ! une minute. »

Il se pencha à l’oreille de Vorski.

« Avant de partir, regarde bien la Pierre-Dieu, entre les dalles du plafond. Le vieux Druide ne t’a pas menti. C’est bien la pierre miraculeuse que l’on cherche depuis des siècles… et que j’ai découverte moi, de loin… par correspondance. Fais-lui tes adieux, Vorski ! Tu ne la reverras jamais, si tant est que tu doives jamais revoir quelque chose en ce bas monde. » Il fit un signe.

Vivement les quatre Marocains se saisirent de Vorski et l’emportèrent dans le fond de la salle, du côté opposé au couloir de communication.

Don Luis se tourna vers Otto, lequel avait assisté immobile à toute la scène :

« Je vois que tu es un garçon raisonnable, Otto, et que tu comprends la situation. Tu ne te mêleras de rien ?

— De rien.

— Alors on te laissera tranquille. Tu peux nous suivre sans crainte. »

Il passa son bras sous le bras du capitaine, et ils s’en allèrent en causant.

On sortait de la salle de la Pierre-Dieu par une série de trois autres cryptes dont chacune se trouvait à un niveau plus élevé que celle qui la précédait, et dont la dernière aboutissait également à un vestibule. À l’extrémité de ce vestibule une échelle était plantée contre une paroi dans laquelle on avait pratiqué récemment une ouverture en défonçant une frêle maçonnerie de sable et de chaux.

Par là ils débouchèrent en plein air, au milieu d’un sentier abrupt, coupé de marches, qui tournait en montant dans le roc, et qui les conduisit à l’endroit de la falaise où François avait mené Véronique la veille au matin. C’était la montée de la Poterne. D’en haut, on apercevait, suspendue à deux bras de fer, la barque sur laquelle Véronique et son fils avaient dû s’enfuir. Non loin, dans une petite baie, s’allongeait la silhouette effilée d’un sous-marin.

Tournant le dos à la mer, don Luis et Patrice Belval poursuivirent leur chemin vers l’hémicycle de chênes et s’arrêtèrent près du Dolmen-aux-Fées. Les Marocains les y attendaient. Ils avaient assis Vorski au pied de l’arbre même où sa dernière victime était morte. À cet arbre, il ne restait plus comme témoignage de l’abominable supplice que l’inscription V. d’H.

« Pas trop fatigué, Vorski ? demanda don Luis. Les jambes vont mieux ? » Vorski haussa les épaules d’un air méprisant.

« Oui, je sais, reprit don Luis, tu as confiance dans ta carte suprême. Pourtant, tu devrais savoir que, moi aussi, j’ai quelques atouts, et que je joue avec une certaine maîtrise. L’arbre qui est derrière toi te le prouve surabondamment. Veux-tu un autre exemple ? Tandis que tu t’embrouilles dans tes crimes et que tu ne connais plus le nombre de tes morts, moi je les ressuscite. Regarde celui-ci qui vient du Prieuré ? Tu le vois ? Il porte comme moi la vareuse à boutons d’or… C’est une de tes victimes, hein ? Tu l’avais enfermé dans une des cellules de torture pour le jeter à la mer, et c’est ton chérubin de Raynold qui l’y a précipité sous les yeux de Véronique. Tu te rappelles ? Stéphane Maroux ?… Il est mort, n’est-ce pas ? Eh bien, pas du tout… D’un coup de ma baguette magique, je le ranime. Et le voici. Et je lui donne la main. Et je lui parle… »

De fait il s’était avancé vers le nouveau venu, lui serrait la main, et lui disait :

« Vous voyez, Stéphane, je vous avais averti qu’à midi tapant tout serait fini, et qu’on se retrouverait au Dolmen. Il est midi tapant. »

Stéphane semblait en excellente santé. Aucune trace de blessure. Vorski le regardait avec épouvante, et balbutia :

« Le professeur… Stéphane Maroux…

— Lui-même, dit don Luis. Que veux-tu ? Là encore tu as agi comme un crétin. L’adorable Raynold et toi, vous jetez un homme à la mer et vous n’avez même pas l’idée de vous pencher et de vous rendre compte de ce qu’il devient. Moi je le recueille… Et ne t’épate pas, mon bon… Ce n’est que le début et j’ai encore quelques tours dans mon sac. Pense donc, je suis l’élève du vieux Druide !… Et alors Stéphane, où en sommes-nous ? Vos recherches ?

— Inutiles.

— François ?

— Impossible de le retrouver.

— Et Tout-Va-Bien, vous l’avez lancé sur la piste de son maître comme c’était convenu ?

— Oui, mais il m’a simplement conduit par la Poterne jusqu’à la barque de François.

— Il n’y a pas de cachette de ce côté.

— Aucune. »

Don Luis garda le silence et se mit à marcher de long en large devant le dolmen. Il avait l’air d’hésiter au dernier moment, avant de s’engager dans la série d’actes qu’il avait résolus.

Enfin, s’adressant à Vorski, il lui dit :

« Je n’ai pas de temps à perdre. D’ici deux heures il faut que j’aie quitté l’île. Combien me vends-tu la liberté immédiate de François ? »

Vorski répliqua :

« François s’est battu en duel avec Raynold, et il a eu le dessous.

— Tu mens, c’est François qui l’a emporté.

— Qu’en sais-tu ? Tu les as vus combattre ?

— Non ! sans quoi je serais intervenu. Mais je sais qui fut le vainqueur.

— Personne que moi ne le sait. Ils étaient masqués.

— Alors si François est mort, tu es perdu. »

Vorski réfléchit.

L’argument était péremptoire. Il prononça, interrogeant à son tour :

« Bref, qu’est-ce que tu m’offres ?

— La liberté.

— Et avec ça ?

— Rien.

— Si, la Pierre-Dieu.

— Jamais ! »

L’exclamation de don Luis fut violente, accompagnée d’un geste coupant, et il l’expliqua :

« Jamais ! La liberté, au pis aller, oui, et parce que tel que je te connais et dénué de toute ressource, tu iras te faire pendre ailleurs. Mais, la Pierre-Dieu, ce serait le salut, la richesse, la puissance, le pouvoir de faire le mal…

— C’est justement pour cela que j’y tiens, dit Vorski, et, en me confirmant ce qu’elle vaut, tu me rends plus exigeant en ce qui concerne François.

— Je trouverai François. C’est une question de patience et, s’il le faut, je resterai deux ou trois jours de plus.

— Tu ne le retrouveras pas, et, si tu le retrouves, il sera trop tard.

— Pourquoi ?

— François n’a pas mangé depuis hier. »

Cela fut dit froidement, méchamment. Il y eut un silence et don Luis reprit :

« En ce cas, parle, si tu ne veux pas qu’il meure.

— Que m’importe ? Tout plutôt que de manquer ma tâche et de m’arrêter dans le chemin que je suis. J’atteins au but : tant pis pour ceux qui s’interposent entre ce but et moi.

— Tu mens. Tu ne laisseras pas mourir cet enfant, qui est le tien.

— J’ai bien laissé mourir l’autre. »

Patrice et Stéphane eurent un geste d’horreur, tandis que don Luis riait franchement.

« À la bonne heure ! Pas d’hypocrisie avec toi. Des arguments nets et probants. Nom d’un chien ! est-ce beau un Boche qui étale son âme ! Quel magnifique mélange de vanité et de cruauté, de cynisme et de mysticisme ! Un Boche a toujours une mission à remplir, alors même qu’il se contente de cambrioler ou d’assassiner. Or, toi, tu es plus qu’un Boche, tu es un Superboche ! »

Et il ajouta, toujours en riant :

« Aussi c’est comme un Superboche que je veux te traiter. Une dernière fois, consens-tu à me dire où est François ?

— Non.

— C’est bien. »

Très calmement, il se retourna vers les quatre Marocains.

« Allez-y, les enfants. »

Ce fut l’affaire d’un instant. Avec une précision de gestes vraiment extraordinaire, et comme si l’acte eût été décomposé en un certain nombre de mouvements, appris et répétés d’avance à la façon d’un exercice militaire, ils ramassèrent Vorski, l’attachèrent à la corde qui pendait de l’arbre, le hissèrent sans s’occuper de ses cris, de ses menaces et de ses hurlements, et le lièrent solidement comme il avait lié sa victime.

«  Gueule, mon bonhomme, prononça paisiblement don Luis, gueule tant que tu voudras ! Tu ne peux réveiller que les sœurs Archignat et que ceux des trente cercueils ! Gueule, si ça t’amuse. Mais pour Dieu, que tu es laid ! Quelle grimace ! »

Il recula de quelques pas, pour mieux juger du spectacle.

«  À merveille ! tu fais très bon effet et tout est bien au point… Jusqu’à l’inscription V. d’H : Vorski de Hohenzollern ! car je suppose que, comme fils de roi, tu es allié à cette noble maison. Et maintenant, Vorski, tu n’as plus qu’à prêter une oreille attentive ; je vais te servir le petit discours promis. »

Vorski se convulsait sur l’arbre et tâchait de briser ses liens. Mais, comme tout effort ne servait qu’à augmenter sa souffrance, il se tint tranquille, et, pour exhaler sa rage, il se mit à jurer et à blasphémer atrocement, tout en apostrophant don Luis :

« Voleur ! assassin ! c’est toi l’assassin ! c’est toi qui condamne François ! François a été blessé par son frère, sa blessure est mauvaise et peut s’envenimer… »

Stéphane et Patrice intervinrent auprès de don Luis… Stéphane avait peur.

« Est-ce qu’on sait ? dit-il. Avec un pareil monstre, tout est possible. Et si l’enfant est malade ?…

— Des balivernes ! du chantage ! affirma don Luis. L’enfant se porte bien.

— Êtes-vous sûr ?

— Assez bien, en tout cas, pour pouvoir attendre une heure. Dans une heure, le Superboche aura parlé. Il ne résistera pas plus longtemps. La pendaison délie la langue.

— Et s’il ne résiste pas du tout ?

— Comment cela ?

— Oui, s’il y passe à son tour ? un effort trop violent, une rupture d’anévrisme, un caillot de sang ?

— Eh bien ?

— Eh bien, sa mort nous priverait du seul espoir que nous ayons d’être renseignés sur la retraite de François. »

Mais don Luis fut inflexible.

« Il ne mourra pas ! s’écria-t-il, un type comme Vorski ne meurt pas d’un coup de sang ! Non, non, il parlera. D’ici une heure il parlera. Juste le temps de placer mon discours ! »

Malgré lui Patrice Belval se mit à rire.

« Vous avez donc un discours à placer ?

— Et quel discours ! s’exclama don Luis. Toute l’aventure de la Pierre-Dieu ! Un trait d’histoire, une vue d’ensemble qui va des temps préhistoriques aux trente crimes du Superboche ! Bigre, on n’a pas tous les jours l’occasion de faire une pareille conférence, et je ne la raterais pas pour un empire ! En chaire, don Luis, et vas-y de ton boniment ! »

Il se planta devant Vorski.

« Veinard ! tu es aux premières loges, toi, tu n’en perdras pas une goutte. Hein ! ça fait plaisir, un peu de lumière dans ces ténèbres ? Depuis le temps qu’on patauge, on éprouve le besoin d’une direction vigoureuse. Moi, je t’assure que je commence à ne plus m’y reconnaître… Pense donc ! Une énigme qui dure depuis des siècles et des siècles, et que tu n’as fait qu’embrouiller !

— Bandit ! Voleur ! grinça Vorski.

— Des insultes ! et pourquoi ? Si tu n’es pas à ton aise, parle-nous de François.

— Jamais ! il mourra.

— Mais non. Tu parleras. Je te permets de m’interrompre. Pour m’arrêter, tu n’auras qu’à siffler un air : « J’ai du bon tabac » ou bien « Maman, les p’tits bateaux qui vont sur l’eau ». Aussitôt, j’enverrai aux recherches et, si tu n’as pas menti, on te laissera tranquille ici, Otto te détachera, et vous pourrez filer avec la barque de François. C’est convenu ? »

Il se tourna vers Stéphane Maroux et vers Patrice Belval.

« Asseyez-vous, mes amis, car ce sera un peu long, mais pour être éloquent, j’ai besoin d’auditeurs… des auditeurs qui seront des juges aussi.

— Nous ne sommes que deux, dit Patrice.

— Vous êtes trois.

— Avec qui ?

— Voici le troisième. »

C’était Tout-Va-Bien. Il arrivait au petit trop, sans plus se hâter qu’à l’ordinaire. Il fit fête à Stéphane, remua la queue devant don Luis, d’un air qui disait : « Toi, je te connais, nous sommes copains… » et prit place sur son derrière, comme quelqu’un qui ne veut déranger personne.

« Parfait, Tout-Va-Bien, s’écria don Luis, tu éprouves, toi aussi, le désir de te renseigner sur l’aventure. Cette curiosité t’honore, et tu seras content de moi. »

Don Luis paraissait enchanté. Il avait un auditoire, un tribunal. Vorski se tordait sur son arbre. L’heure était vraiment délicieuse.

Il esquissa un semblant d’entrechat qui aurait pu rappeler à Vorski les pirouettes du vieux Druide, et, se redressant, il salua légèrement, fit le geste du conférencier qui porte un verre d’eau à ses lèvres, puis appuya ses deux mains sur une table imaginaire, et enfin commença, d’une voix posée :

«  Mesdames, Messieurs,

« Le vingt-cinq juillet sept cent trente-deux avant Jésus-Christ…


  1. Voir « Le Triangle d’Or ».
  2. Voir dans « Le Triangle d’or » l’histoire de Patrice et de Coralie.