L’Île d’Elbe et ses mines de fer

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L’île d’Elbe et ses mines de fer
L. Simonin


L'ILE D'ELBE
ET SES MINES DE FER
SOUVENIRS DE VOYAGE


Insula inexhaustis chalybum generosa metallis.
(Virgile, Enéide, liv. X.)

Au milieu de l’archipel toscan, vis-à-vis de la pointe de Piombino, que la péninsule italique détache sur la mer comme une sentinelle avancée, le marin reconnaît une île plus grande que les îles voisines, et dont les montagnes élevées, aux pentes raides, se dressent au-dessus de l’eau, semblables à d’énormes pyramides. Du côté qui fait face à la terre ferme, les flancs dénudés des roches qui composent le sol affectent une teinte de rouille très caractérisée : le pays n’est là qu’une immense montagne de fer. Sur d’autres points, la physionomie de l’île, parée de sa végétation à demi tropicale, est toute souriante, et cette terre douée d’un climat si salubre fait contraste avec les maremmes qui s’étendent sur les côtes de la Toscane. Le voyageur qui, profitant de la voie ferrée littorale, se rend par terre de Livourne à Piombino ne peut voir cette île privilégiée, cette reine de la mer Tyrrhénienne, sans être presque aussitôt entraîné à franchir le bras de mer qui l’en sépare. Ce canal est, à vrai dire, rarement paisible, et n’a rien à envier au goulet de la Manche pour l’agitation incessante des eaux et le bruit des vents presque toujours déchaînés. Il n’importe ; le premier moment d’émotion une fois passé, on s’embarque avec joie, et souvent on revient visiter ces parages, dominé comme par un charme secret.

C’est vers cette terre fortunée, dans laquelle on a déjà reconnu l’île d’Elbe, que je voguais au mois de juillet 1864. Le désir de continuer des études commencées depuis longtemps sur l’Italie centrale me ramenait vers des bords que je n’avais point oubliés [1]. Ces études avaient surtout un intérêt géologique : je venais explorer de nouveau les mines de fer si abondamment répandues dans l’île. C’est d’ailleurs par ce côté principalement que depuis les premiers temps historiques l’île d’Elbe s’est signalée à l’attention du monde. Les Étrusques, les premiers qui l’occupèrent et qui lui donnèrent le nom qu’elle porte encore aujourd’hui [2], y découvrirent l’art de fondre le fer : jusque-là, le bronze avait tenu lieu d’acier. Des Étrusques, l’île passa sous la domination romaine, et jusqu’au VIe siècle de notre ère les maîtres du monde tirèrent de ses inépuisables mines tout le fer dont ils avaient besoin. Les barbares du nord la respectèrent, mais ceux de l’Orient, les Arabes, les Turcs, ces hardis écumeurs de mer, y firent de terribles descentes, Pise et Gênes se la disputèrent avec ardeur, tant pour en posséder les mines que parce qu’elle était une des clefs du canal de Piombino, qui avait au moyen âge, pour ces républiques maritimes, l’importance politique qu’ont aujourd’hui d’autres détroits. Les Médicis, l’Espagne, puis, au nom de celle-ci, le royaume de Naples, y plantèrent leur pavillon concurremment avec les princes de Piombino, substitués aux droits des Pisans. La petite île eut ainsi trois maîtres à la fois, tant on attachait de prix à la posséder, même d’une façon incomplète ; mais ses mines de fer furent toujours l’objet de la plus grande convoitise de ceux qui l’occupaient. Les Médicis furent les plus habiles, et, ne pouvant devenir les propriétaires des mines, ils s’en firent les fermiers ; les Espagnols en furent les gardiens.

Telle est en peu de mots l’histoire du pays sur lequel je voudrais rassembler quelques souvenirs, qui auront pour principal intérêt de montrer les véritables causes d’une prospérité sans cesse grandissante. Ayant visité l’île d’Elbe à plusieurs reprises, j’ai toujours vu le chiure de l’extraction du fer aller en croissant. Depuis dix ans, les mines sont même entrées dans une voie de production des plus remarquables, si l’on tient compte surtout de l’absence d’installations mécaniques, jusqu’ici repoussées de ces travaux, qui ont gardé leur cachet primitif. Malgré cette condition fâcheuse d’infériorité, l’exportation du minerai a doublé depuis 1858, et ces gîtes ont fourni en 1863 100,000 tonnes de rainerai de 1,000 kilogrammes chacune. La France consomme à elle seule les quatre cinquièmes de cette production. Aujourd’hui que le fer et surtout l’acier jouent un si grand rôle dans les arts de la paix comme dans ceux de la guerre, il convient d’étudier sur place ces mines célèbres. C’est une sorte de grenier à fer auquel iront, toujours plus nombreux, s’adresser les maîtres de forge, en présence de l’épuisement de plus en plus grand des autres gîtes de l’Europe. Exploités depuis plus de deux mille cinq cents ans, ceux de l’île d’Elbe au contraire ont été à peine effleurés, tant l’épaisseur et l’étendue de ces dépôts métalliques sont également imposans. Virgile, comme il y a dix-neuf siècles, pourrait toujours les déclarer inépuisables ; mais avant de parler des mines et de faire connaître les conditions dans lesquelles s’est développée cette exploitation spéciale, il n’est peut-être pas inutile de donner une idée du pittoresque territoire qui n’en tire pas son unique source de richesse, et qui doit à l’agriculture d’autres élémens de prospérité.


I

De forme sensiblement elliptique, surtout vers la partie occidentale de son contour, l’île d’Elbe s’épanouit subitement à l’est en deux caps avancés : l’un, qui se porte vers le nord, est le cap della Vita, où les mines de Rio-Albano trouvent leur extrême limite ; l’autre, qui s’étend au sud, est le cap Calamita, dont le nom, également conservé dans le vieux français, — la calamité ou pierre d’aimant, — rappelle aux Italiens les mines voisines d’aimant naturel. Entre ces deux caps, mais beaucoup plus près du dernier, dans une anfractuosité profonde, courant de l’est à l’ouest, se dessine le golfe de Porto-Longone. C’est un excellent mouillage protégé par des fortifications savantes élevées par les Espagnols, et qui ont arrêté les Français en 1799. La ville de Porto-Longone, la seconde de l’île, mire ses maisons dans l’eau. Tout près de là est la mine de fer de Terra-Nera, ainsi désignée à cause de l’aspect extérieur du gisement qu’on y exploite. La Cala di Barbarossa, la crique de Barberousse, qui sert de port à Terra-Nera, rappelle les exploits du fameux forban allié de François Ier, et dont le souvenir s’est perpétué jusqu’à ce jour dans la mémoire des insulaires.

Au sortir du golfe de Longone, en voguant vers le nord et en côtoyant un rivage qui trace une ligne peu sinueuse, presque parallèle à la méridienne, on ne tarde pas à rencontrer la marine [3] de Rio. Là existe le plus grand dépôt géologique de minerai de fer connu dans le monde, ce qui a fait de Rio le point principal et quelquefois unique de l’exploitation de l’île d’Elbe. À côté est la mine de Vigneria, qui se soude à la première, et qui doit son nom aux vignobles qui l’entourent. Un peu plus loin, on rencontre Rio-Albano, dont le gîte, s’enfonçant dans la mer, s’adosse au cap della Vita. Si, continuant le périple, on double ce cap, on arrive bientôt dans le golfe de Porto-Ferrajo, reconnaissable à sa forme demi-elliptique. La capitale de l’île commande la passe ; elle a donné son nom au golfe, et doit elle-même au fer qu’elle fondait ou embarquait jadis son ancien nom latin de Ferrara. Ce mouillage est l’un des plus beaux et des plus sûrs de la Méditerranée ; il n’a rien à envier à la célèbre rade de Toulon, à celle non moins fameuse de la Spezzia et à l’incomparable baie de Naples. Une langue de terre qui s’avance assez loin dans la mer sépare le golfe de Porto-Ferrajo de celui de Procchio, où la jolie marine de Marciana étale coquettement les blanches façades de ses maisons. Puis le rivage tourne ; les granités, s’élevant à pic, tracent une côte tourmentée où se projette la pointe de Pomonte. Mettant le cap à l’est, on salue bientôt le golfe et la marine de Campo, derrière laquelle est une plaine verdoyante, dominée par de rians villages qui se dessinent sur les hauteurs. Les golfes de l’Acona et de la Stella viennent ensuite, à peine séparés par une étroite bande de roches serpentineuses ; s’enfonçant profondément dans les terres, ils y déroulent leurs nombreux replis. On dirait que la mer a voulu prolonger à dessein son contact avec cette île heureuse, la caresser le plus longtemps possible. Sur une cime élevée se dresse Capoliberi, la montagne des hommes libres, et ce bourg fortifié a la juste prétention d’être la ville la plus ancienne de l’île. Au pied est la Cala degli Inamorati, la crique des amoureux, dont le nom rappelle une légende datant de l’époque des Barbaresques, et pieusement conservée par les habitans. Une jeune fille et son amant se noyèrent en cet endroit pour ne pas être séparés par les pirates. Au-delà on rencontre le cap Calamita ; enfin, tournant au nord, on revient au golfe de Porto-Longone, notre point de départ.

L’intérieur du pays n’est pas moins pittoresque que les rivages. Aux environs de Porto-Ferrajo, de Marciana, de Campo, de Porto-Longone, de Capoliberi, s’étendent des plaines bien travaillées où le blé, le maïs et la vigne forment la principale culture. La vigne s’élève aussi sur les coteaux, et donne partout les produits les plus estimés. L’olivier et le mûrier, qu’on néglige, trouvent dans l’île un sol favorable. Dans les jardins croissent en liberté les orangers, les grenadiers, les lauriers-roses et quelques plantes tropicales, l’agave ou aloès d’Amérique à la tige élancée et fleurie, l’opuntia ou figuier de Barbarie (la raquette des colonies de l’Inde), enfin le dattier, dont la brise de mer découpe les palmes en lanières. Les montagnes sont couvertes de maquis, comme en Corse, en Sardaigne sur le littoral toscan. Le chêne vert, dont le nom ilex revit dans l’italien leccio, le chêne-liège, l’arbousier aux fruits rouges, le genévrier et le myrte, dont les baies parfumées font les délices des grives et des merles qui viennent s’abattre, dans ces fourrés, le lentisque et le térébinthe aux feuilles odorantes, la bruyère, dont les fleurs s’étalent en grappes roses le long des étroits sentiers, composent surtout la végétation des maquis. Le romarin, la sauge, le genêt d’Espagne, le fenouil de mer, répandent leurs fortes senteurs dans l’atmosphère, déjà imprégnée des émanations salines. On est là dans une zone botanique distincte, sous un climat particulier. C’est le climat si bien nommé méditerranéen [4], et dont quelques îles, comme l’île d’Elbe, présentent le type parfait.

La faune des maquis n’est pas aussi variée que leur flore. On ne rencontre guère que des martres, des écureuils, des lièvres. Autrefois on trouvait aussi des sangliers. Parmi les animaux malfaisans, on ne cite que la vipère et la tarentule, araignée venimeuse assez commune dans le centre et le midi de l’Italie. Les scorpions et les scolopendres sont peu dangereux. Les oiseaux qui vivent dans l’île sont surtout des oiseaux de passage : les bécasses, qui désertent aux premières approches de l’hiver les parages glacés du Caucase pour traverser la Méditerranée ; les becfigues, qui, lorsque la saison des fruits est finie dans le Levant, partent pour des pays moins précoces ; les cailles, qui viennent de Syrie et d’Afrique dès le mois de juillet, et qui, fatiguées de leur long voyage, s’arrêtent volontiers dans les îles qu’elles rencontrent sur leur chemin.

Deux roches principales, les granits et les serpentines, se sont partagé le domaine géologique, de l’Elbe. Les serpentines, et avec elles les roches congénères, les diorites, etc., ont fait de préférence éruption dans la partie orientale, où elles ont accompagné les dépôts de minerai de fer. Les granits ont apparu dans la partie occidentale, où, s’élevant sur le mont Capanne à une hauteur qui dépasse 1,000 mètres, ils forment le point culminant de l’île. Les reliefs de ces montagnes granitiques sont comme partout arides, déchiquetés ; la chaîne trace sur l’azur du ciel un diagramme découpé comme des dents de scie ; la végétation s’arrête à mi-hauteur, et la roche revêt, sous ce climat si pur et à certaines heures du jour, une teinte d’un rose violacé qui encadre heureusement le paysage. Les serpentines au contraire se détachent en dômes isolés, arrondis, couverts de maquis jusqu’à leur cime. Quand elles ! se montrent à nu, ce qui est rare, elles affectent une teinte d’un vert sombre, noirâtre, qui donne au tableau un air de grande sévérité. Arrivant à l’état igné et plus chaudes que les granits, elles ont fortement rubéfié, quelquefois même agatisé, jaspé les calcaires et les schistes avoisinans, les transformant en gabbri rouges ou en cornéoles, tandis que les granits, sortant à l’état pâteux et presque refroidis, se sont simplement insinués en veinules capricieuses dans les roches qu’ils ont soulevées, disloquées, sans les modifier d’autre façon.

Les dômes formés par l’apparition des serpentines suivent une ligne sensiblement dirigée du nord-nord-est au sud-sud-ouest, parallèle au rivage. Une semblable orientation se retrouve sur la terre ferme en Toscane, où les géologues de Pise ont donné à cette ligne le nom de chaîne métallifère à cause du grand nombre de filons qu’elle contient. L’île d’Elbe a dû être détachée de la péninsule à une époque de convulsions géologiques postérieure à la sortie au jour des serpentines. Le point culminant produit par l’éruption de ces roches dans l’île ne dépasse pas 530 mètres. Çà et là, sur tous ces pitons d’aspect déjà si sombre, on distingue de vieilles tours, d’antiques forteresses. Celles de Volterrajo, de Monte-Giove, méritent d’être visitées. Plusieurs fois, à l’époque des incursions des Barbaresques, les insulaires épouvantés trouvèrent derrière ces remparts un abri assuré. Plusieurs fois aussi, lors des guerres que François Ier et Louis XIV durent soutenir contre l’Europe, les Français, les Allemands, les Espagnols, assiégeans ou assiégés, se rencontrèrent jusqu’au pied de ces murailles. Aujourd’hui ces lieux sont déserts, ces places fortes sont démantelées, le lierre s’enlace autour de la pierre, et les oiseaux amis des hautes cimes fréquentent seuls ces ruines d’un autre âge. Plus d’un de ces vieux châteaux a sa légende comme les criques du rivage, et l’on dit qu’à Monte-Giove une princesse de Piombino, Isabelle Appiani d’Aragon, digne rivale de Marguerite de Bourgogne, enfermait dans une prison éternelle ses amans d’une nuit. Sur l’emplacement qu’occupe ce fort de sinistre mémoire, et dont les créneaux à la gibeline trahissent l’origine pisane, on prétend qu’il existait autrefois un temple dédié à Jupiter Ammon. Le nom de Giove que porte encore la montagne, celui de Piè d’Ammone donné à l’une des collines adjacentes, témoignent, à défaut d’autres preuves, que cette tradition n’est pas sans fondement. En un autre point, les Romains ont laissé des traces plus vivantes de leur passage, et l’on rencontre à Capo-Castello d’immenses ruines qui semblent avoir appartenu à une villa. J’y ai encore trouvé des restes de mosaïques en marbre blanc, des débris de pavés également en marbre, des amas de briques, enfin de longs pans de murailles. Ceux-ci, en pierres de petit appareil, sont quelquefois recouverts d’un ciment toujours en place ; d’autres fois la construction est sans revêtement, et les paremens lisses des blocs, aux joints se croisant en losange, rappellent l’opus reticulatum de Vitruve, ouvrage qu’affectionnaient les Romains. Le mortier qui relie les joints est partout de si bonne composition que pour abattre la maçonnerie il faut la mine, et rarement c’est le lit de pose qui cède, la pierre plutôt se fend. Quand je visitai ces ruines curieuses, que nul antiquaire n’a encore classées, un contadino du voisinage vint à moi : « Ah ! monsieur, me dit-il, du temps de la reine Elbe, il y a des mille et mille ans, il existait là une ville qu’on appelait Faleria. — Celle où naquit Démétrius ? — Può darsi, peut-être bien, répondit l’homme sans se troubler. Et comme je manifestais quelques doutes sur l’existence de la reine Elbe, que les insulaires croient par tradition contemporaine d’Énée et qui aurait donné son nom à l’île : — Pourquoi alors appellerait-on notre pays l’Isola dell’ Elba ? fit en haussant les épaules l’archéologue campagnard.

Quand on fait l’ascension de l’une des cimes qui se dressent sur le plan de l’île, le mont Capanne, le Giove, le Volterrajo, la vue dont on jouit sur la mer, quel que soit le point de l’horizon vers lequel on se tourne, est des plus magiques. Toutes les îles de l’archipel tyrrhénien, satellites de l’Elbe, apparaissent au-dessus de l’eau comme autant de terres flottantes. Au nord, c’est la Gorgone et son roc dénudé, la Capraja avec son volcan éteint ; au sud, c’est Pianosa au relief à peine visible, Monte-Cristo, pointe de granit hantée naguère des contrebandiers, Giglio avec ses belles montagnes et son port bâti par les Romains ; à côté de Giglio, Giannutri, le Dianum des Latins ; à l’est enfin, c’est l’îlot de Palmajola, l’ancienne île des Palmes, avec son phare blanc, et Cerboli avec sa vieille tour [5]. Sur la terre ferme, on découvre une longue étendue de côtes, depuis le Monte-Argentario, limite méridionale de la Toscane, jusqu’au Monte-Altissimo, qui sépare cette province du Modenais. Le beau golfe de Follonica déroule aux yeux du spectateur sa courbe demi-circulaire, fermée au sud par le cap Troja, jadis doublé par le pieux Enée, et limitée au nord par la pointe de Piombino, où s’élève le vieux château fort des Pisans [6]. Derrière Piombino est Populonia avec ses restes de murs cyclopéens. C’était une des plus vieilles villes de l’Étrurie, Populonia mater, comme l’appelle Virgile. Plus loin apparaît Campiglia, qui à cette distance semble adossée au Monte -Calvi ; à droite de Campiglia, tout à fait dans les terres, Massa-Marittima se dresse sur une hauteur. Si l’on se tourne du côté opposé, vers le couchant, on voit la silhouette de la Corse et de la Sardaigne se profiler sur une seule ligne. Un point blanc vers le nord annonce le port de Bastia.

Dans une île comme celle que nous venons de décrire, on pourrait croire que la physionomie des habitans reflète quelque chose du riant paysage qui les entoure. Il n’en est rien, et le caractère des insulaires paraît se ressentir encore des agitations politiques qu’ils ont traversées. N’oublions pas que des luttes incessantes avec les Barbaresques, un manque complet de sécurité, l’incertitude du lendemain, ont été pendant plusieurs siècles comme le lot fatal réservé aux Elbains. À l’intérieur, ils ont dû chaque jour s’étudier à résister à des maîtres avides, également jaloux d’occuper le pays et de le pressurer sous prétexte de le défendre. On dirait que les insulaires ont gardé sur leurs traits l’empreinte de ces préoccupations du passé. Ils ont un aspect austère, parlent peu, semblent défians. On remarque quelques figures étranges, comme un souvenir effacé du type more. Chez tous, il existe un grand fonds de courage et d’énergie. L’île a donné en tout temps de bons marins ; elle dispute à Modène, où vivent encore les traditions laissées par le rival de Turenne, Montecuculli, la gloire de fournir les meilleurs artilleurs de la péninsule.

La physionomie des habitans change d’ailleurs suivant le point de l’île où ils sont nés [7]. L’élément italien, le pur toscan, se retrouve à Porto-Ferrajo, fondé par Cosme de Médicis. À Rio, mais surtout à Porto-Longone, c’est le sang espagnol qui domine, et les types seraient là pour le témoigner, si déjà une foule de noms en ez, terminaison étrange en Italie, ne dévoilaient une provenance ibérique. À Porto-Longone, à Capoliberi, il y a aussi nombre d’habitans d’origine napolitaine, les Bourbons de Naples ayant hérité dans ces mers de ceux d’Espagne. À Campo, mais surtout à Marciana, des Corses, des Génois, sont venus se fondre dans la population et créer des villes de marins. Les Marcianais sont renommés par toute l’île pour leur amour du commerce et des voyages, et envoient leurs bâtimens jusqu’en Amérique. Après eux viennent les habitans de Rio, les Riesi, navigateurs intrépides, riches armateurs, mais qui s’occupent surtout du transport du minerai et pratiquent plus volontiers le cabotage que le long cours.

Toutes les villes de l’Elbe, surtout Rio et Capoliberi, ont joui, jusqu’au commencement de ce siècle, de très grands privilèges. Après les dévastations des pirates, il fallait bien indemniser, en les délivrant de l’impôt, ceux qui avaient été pillés ; on ne pouvait non plus appeler de nouveaux habitans dans l’île que par l’octroi de nombreuses franchises : c’est ce que comprirent les Pisans et après eux les seigneurs de Piombino. Les Médicis, l’Espagne, voulant de même peupler rapidement les positions qu’ils occupaient, durent recourir à ce moyen qui réussit toujours, de coloniser par la liberté. À Rio enfin, on devait quelques dédommagemens aux propriétaires du sol, que l’on dépossédait des mines, et sur d’autres points, comme à Capoliberi, il fallait respecter des franchises datant peut-être des Romains. L’île d’Elbe était et elle est restée un port franc. Les communes ne payaient d’impôts qu’à elles-mêmes, elles nommaient leurs magistrats, ne reconnaissaient aucun maître direct, et jouissaient de statuts républicains. Rio conserve une copie des siens sur un parchemin du XIIIe siècle. Quand Napoléon fut exilé à l’île d’Elbe, cet état de choses durait encore. Un jour, l’empereur voulut faire payer à Capoliberi je ne sais quelle contribution que d’autres communes avaient déjà acquittée. Le conseil municipal se rassemble en grand émoi : « Quel est ce Napoléon, s’écrie l’un des membres présens, qui nous soumet à des tributs comme si nous étions un pays conquis ? Si c’est un cadeau qu’il demande, qu’il le dise : les hommes libres de Capoliberi veulent bien le lui offrir ; mais nul n’a le droit de les taxer. » A la suite de ce discours, refus des habitans de payer. Napoléon, peu accoutumé, même à l’île d’Elbe, à voir ses volontés rencontrer la moindre opposition, envoie sa garde corse contre les Capolibériens. Ordre de raser la ville ou de revenir avec l’argent. À leur tour, les habitans s’arment, résolus à défendre énergiquement leurs foyers. Cependant des pourparlers ont lieu. Une belle suppliante court se jeter aux pieds de l’empereur ; on finit par s’entendre, et le conseiller municipal, premier auteur de tout cet incident, devint un ami de Napoléon.

À part un certain esprit d’indépendance qui caractérise les habitans de l’île d’Elbe, et qui est un reste de leur ancienne existence politique, toute trace de mœurs particulières, de coutumes propres au pays, a aujourd’hui entièrement disparu. Les anciens chants eux-mêmes ont cessé de vivre dans la mémoire des insulaires. À ce sujet, M. Mellini, ingénieur aux mines de l’île d’Elbe, et qui a recueilli sur son pays natal des détails du plus haut intérêt, m’a dit avoir entendu dans son enfance, de la bouche d’un vieillard, une romance sur la prise de Rio par Barberousse. Les stances se déroulaient sur un rhythme plaintif, solennel : il y avait dans cette musique des vaincus comme un écho lointain de la poésie et du chant des Arabes, leurs vainqueurs. C’était le super flumina Babylonis des Elbains traînés en esclavage. Le vieillard a emporté avec lui l’air et la romance, la dernière qui eût été conservée. Tous les jeux populaires ont également disparu ; quelques légendes, quelques traditions revivent seules. Jamais pays ne s’est plié plus vite aux usages de ses nouveaux maîtres, et alors qu’en Corse, en Sardaigne, à Malte même, on retrouve chez les indigènes des habitudes invétérées, des costumes traditionnels, à l’île d’Elbe il n’y a plus rien que de toscan, probablement par suite du voisinage même de l’Étrurie.

Ce qui caractérise généralement cette population, c’est une aptitude remarquable aux travaux les plus variés. Presque tous, dans la partie orientale, vivent de l’exploitation des mines et de la navigation ; quelques-uns s’adonnent à l’agriculture, font un peu de jardinage et plantent des vignes sur les coteaux. Dans la partie occidentale, la navigation et la culture de la terre occupent surtout les bras. On fait du charbon dans les maquis ; on travaille aux carrières de granit et de kaolin. La pêche n’est pas non plus négligée. Les thons, les anchois, les sardines, d’excellente qualité dans ces eaux, y sont aussi fort abondans. Porto-Ferrajo, Campo, Marciana, font un peu de commerce ; elles exportent leurs vins blancs, qui sont renommés. Dans le voisinage de Porto-Ferrajo, il y a en outre de vastes salines très bien établies : elles datent des Médicis. Cette, ville, capitale de l’île, est le rendez-vous de la meilleure société du pays. Dans la belle saison, les baigneurs y affluent ; ils viennent même du continent, et Porto-Ferrajo présente alors un air de fête. Le soir, sa grande et jolie place, bordée de magasins et de cafés, devient un lieu de promenade charmant. Le dimanche, à voir le luxe des toilettes, le costume éclatant que portent les femmes, qui sont d’une beauté remarquable, on se croirait dans une de ces villes tropicales auxquelles sourient le ciel et la mer. Une sorte de familiarité confiante, naïve, qui règne parmi tout ce monde, ajoute encore à l’attrait du tableau. C’est à Porto-Ferrajo, dans l’habitation où résidait autrefois le gouverneur envoyé par Florence, que Napoléon aimait à demeurer. Il avait aussi acheté une villa à San-Martino, non loin de la ville, dans une charmante position, aux lieux mêmes où M. A. Demidoff a fait bâtir son musée. Les appartemens occupés par Napoléon sont restés dans le même état. Des fenêtres toujours entr’ouvertes, l’empereur dominait la rade, où croisaient sans cesse les Anglais. Dans cet empire lilliputien, il employait ses loisirs le mieux qu’il pouvait, et lui, qui ne sut jamais rester en repos, se donnait dans son île autant de mouvement que dans ses anciens états. Il fit exploiter les mines de fer dont on lui avait laissé la propriété, augmenter les fortifications de Porto-Ferrajo, rouvrir les carrières de marbre et de granit, défricher Pianosa, commencer des fouilles au Monje-Giove pour y retrouver les fondemens du temple d’Ammon. La belle route qui de Porto-Ferrajo conduit à Longone en traversant l’île en écharpe, celle qui mène à Campo et à Marciana, ont été ouvertes par Napoléon, qui y occupait ses soldats. Avec ses fidèles amis, les généraux Drouot et Bertrand, il aimait à parcourir l’île à cheval. Quelquefois il se promenait en bateau ; il avait même une petite flottille. Dans ses jours d’ennui, il gravissait une montagne élevée, d’où il regardait la Corse. Le peuple l’aimait, parce qu’il semait dans l’île beaucoup d’argent. « C’était le bon temps, me disait un insulaire ; les pièces de vingt francs se donnaient comme des pièces de cent sous ! » Toutefois les idées de Napoléon étaient ailleurs, et tout l’entrain dont il faisait preuve n’était que pour détourner l’attention de la France et de l’Angleterre. Jusqu’à la dernière heure, il réussit à cacher ses projets, à tromper la vigilance des espions dont il était entouré. Ceux même de ses amis qui n’étaient pas dans son secret ne se doutaient de rien.

Un jour, c’était en 1858, j’allais de Livourne à Piombino et Porto-Ferrajo sur le bateau à vapeur toscan qui composait toute la flotte du grand-duc Léopold. Sur le pont, à côté de moi, était assis un vieillard avec lequel je ne tardai pas à entrer en conversation. Il m’apprit qu’il était Français et qu’il avait été à l’île d’Elbe le jardinier de Napoléon. Son maître était parti, mais si vite, qu’il n’avait pas eu le temps de le suivre. Ce brave homme se nommait Antoine, comme le jardinier de Boileau. Voici ce qu’il me raconta : « Depuis longtemps l’empereur m’entretenait de ses grands projets pour le défrichement et la mise en valeur des terrains de la Pianosa. Le matin même de son départ, il m’en parlait encore, puis il me donna des ordres pour de nouvelles dispositions dans ses jardins. Il tenait à la main une longue-vue avec laquelle il regardait sans cesse la mer. — Ne vois-tu rien sur les rivages de Toscane ? me dit-il en me passant sa lunette. Je regardai ; elle était si bonne que je voyais jusqu’au port de Livourne. Je distinguais les douaniers sur la côte, et je pouvais lire jusqu’au numéro de leurs shakos et de leurs boutons. — Rien, majesté, lui répondis-je. Deux heures après, Napoléon était parti. »


II

Si l’île d’Elbe mérite surtout d’être visitée, ce n’est pas seulement pour les souvenirs historiques qu’elle rappelle, pour la beauté des paysages qu’on y rencontre, c’est encore pour l’intérêt spécial qu’elle présente aux géologues. Ses granits de première et de seconde époque, dont nous avons déjà indiqué l’aspect caractéristique, sont venus un moment bouleverser les idées de la science moderne, qui a dû faire un pas en-avant ; les géologues, passant la mer, sont accourus en foule étudier sur place dans cette petite île les formations de la nature. Les grenats, les aigues-marines, les tourmalines, ont fait à l’île d’Elbe une réputation non moins bien établie auprès des minéralogistes, et elle n’aurait pas besoin de ses mines de fer pour attirer les savans. De ses granits décomposés, on extrait le kaolin ou terre à porcelaine, qui forme un élément d’exportation et qu’on dirige à Doccia, près Florence, sur la célèbre fabrique du marquis Ginori. Dans ses terrains de sédiment, le marbre statuaire se rencontre comme à Carrare ; entre Rio et Porto-Longone, j’ai vu tout récemment de magnifiques blocs qu’on avait fait rouler vers la plage. On devait les charger pour Rome, où ils étaient destinés à la basilique de Saint-Paul. On exploite aussi à l’île d’Elbe ce marbre blanc, veiné de vert, connu des artistes sous le nom de marbre cipolin. Il a été ainsi désigné parce que les veines tracent dans la pierre, surtout quand elle est tournée en fûts de colonnes, des lignes concentriques pareilles à celles d’un oignon coupé, cipolla. Les Romains, qui ne laissaient inexploitée aucune de leurs nombreuses conquêtes, ont les premiers su tirer parti des marbres de l’île d’Elbe. Ils ont également ouvert des carrières dans le beau granit du pays, notamment à Campo, qui fournit les plus remarquables échantillons. D’immenses blocs ont été extraits, comme aussi à l’île voisine de Giglio. À la beauté de la matière se joignait la proximité de la mer et du Tibre. Ces monolithes ornent sans doute encore, à l’état de colonnes, d’obélisques, de pyramides, et peut-être sous la fausse dénomination de granit égyptien, les monumens de la ville éternelle.

Ce granit, que l’on n’a pas cessé d’exploiter, et que l’on débite non-seulement en colonnes, mais encore en dalles, en voussoirs, est le granit micacé, en tout analogue au granit ancien du continent européen : c’est le granit de première formation de l’île d’Elbe. Le granit tourmalinifère ou de seconde formation, ainsi nommé parce que l’éruption en a eu lieu longtemps après celle du précédent, qu’il a même traversé, a seul accompagné dans l’île l’apparition des gemmes. C’est dans les flancs de ce granit, au milieu de géodes profondes que le pic et même la mine peuvent seulement découvrir, que se rencontrent les plus beaux cristaux. Là gisent les tourmalines rayées, roses, jaunes, noires ou incolores, les aigues-marines et les émeraudes en prismes transparens bleus et verts, le quartz (cristal de roche), limpide ou compacte, aux pointemens aigus à six faces, l’épidote aux cristaux bacillaires vert olive, le mica hexagonal à l’éclat chatoyant, le grenat dodécaèdre rouge ou brûlé, enfin le Castor et le Pollux, qui cristallisent fraternellement ensemble [8]. Tous ces jolis minéraux, joyaux de la nature, sont employés pour la plupart dans la bijouterie. On trouve communément dans les granits le feldspath orthose en gros prismes et l’albite aux cristaux hémitrophes, tout cela au grand contentement des amateurs de cailloux, chercheurs infatigables, venus de loin, et que les gisemens gemmifères de Campo dédommagent amplement de leurs peines. L’île d’Elbe, comme on l’a dit avec raison, est un vrai cabinet de minéralogie. Les filons métallifères proprement dits s’y rencontrent même, et l’on a découvert la galène ou sulfure de plomb argentifère à l’isola de’ Toppi, l’île aux rats, tout près de Capo-Castello, l’antimoine sulfuré à Procchio, le cuivre natif, le cuivre carbonate (malachite), et le cuivre pyriteux à Pomonte et à Santa-Lucia.

Un guide, un parfait cicerone, comme l’Italie en produit quelquefois, accompagne d’ordinaire les explorateurs dans leurs excursions. C’est Pietro Pinotti, dit Cervello-Fine, Cerveau-Fin, comme l’appelait un Français naïf, ignorant que de pareils surnoms ne se traduisent pas. Cervello-Fine a installé ses lares à Porto-Ferrajo, Depuis plus de trente-cinq ans, il n’est pas venu à l’île d’Elbe un minéralogiste, un géologue, un ingénieur, un touriste ami des montagnes qui n’ait demandé à cet homme l’aide de ses connaissances locales. L’insulaire a d’abord accompagné l’étranger comme un simple guide ; puis, doué d’un grand esprit d’observation, apte à saisir ce que les autres lui ont montré, Pietro Pinotti, sans même savoir lire, s’est réveillé un jour géologue et minéralogiste. Aussi bien a-t-il été à bonne école, et les Studer, les Fournet, les Burat, les Collegno, les Coquand, les Savi, les Meneghini, les Matteucci, tout ce que l’école française et l’école italienne ont produit de maîtres distingués, sans compter les professeurs d’Allemagne, d’Amérique et d’Angleterre, toute cette illustre phalange a passé par ses mains. À tous il a dévoilé ce qu’il savait de la géologie et de la minéralogie de son île, de tous il a en retour appris quelque chose qu’il ignorait. L’âge (il a soixante-cinq ans) n’a point a battu ses forces ; c’est toujours un marcheur infatigable, et bien que l’usage incessant du marteau et la poussière des minerais, à laquelle il attribue des propriétés malfaisantes, lui aient, dit-il, déformé les mains, il semblait encore prêt, la dernière fois que je le vis, à entreprendre de nouvelles explorations. Un certain découragement, une sorte de spleen s’étaient cependant emparés de lai. Quand il m’eut reconnu, quand je fus dans sa confidence, il alla chercher un vieux portefeuille. « Je ne sais pas lire, me dit-il, mais j’ai là de précieux autographes, les certificats de tous les savans qui m’ont employé, les lettres qu’ils m’ont écrites, et puis ils ont parlé de moi dans leurs livres, je le sais. Eh bien ! si un jour les jambes m’abandonnent, si la misère vient, j’irai à Pise ou à Florence, et là, sous un portone, j’étalerai tous ces papiers. C’est bien le diable si je ne trouve pas quelqu’un qui y entende quelque chose, qui me les prenne pour un morceau de pain ! » Je fus étonné de ces paroles. — « Le métier ne va donc pas, Cervello-Fine ? — On ne trouve plus rien, plus de beaux cristaux, reprit-il, et les professeurs ne passent plus. Il faut vendre à des ignorans qui vous marchandent le prix des pierres. Voyez là-bas, dans ce coin : les araignées tendent leurs toiles sur le feldspath et la tourmaline, la poussière salit mes fers oligistes, et je n’y prends plus même garde. » Je crus d’abord que, comme tous ceux qui avancent en âge, Pinotti regrettait le passé ; j’ai su depuis que l’abus qu’il faisait de l’excellent vin de l’île d’Elbe ne lui permettait plus, au grand désappointement des touristes, les mêmes excursions qu’autrefois.

Les gisemens minéralogiques dont il vient d’être question sont sans doute fort intéressans ; mais la grande richesse de l’île d’Elbe, ce sont ses mines de fer, gîtes merveilleux qui n’ont pas d’analogues dans le monde, et qui seuls maintenant vont nous occuper. Quand, parti de Piombino sur une de ces petites barques à voile latine qui sillonnent l’archipel toscan, on met le cap sur la côte orientale de d’île, sur la marine de Rio, on ne tarde pas à passer devant l’îlot de Palmajola. Le gardien du phare, heureux de trouver « ne occasion de se distraire sur son rocher désert, vous hèle au passage. Les matelots échangent avec lui des signes d’amitié, et bientôt, le vent ou la rame aidant, on reconnaît le cap di Pero, le point le plus avancé de l’Elbe vis-à-vis de la côte de Toscane. Alors on longe le rivage sur lequel le Monte-Giove avec son vieux château crénelé, puis le Monte-Fico et le Monte-d’Arco s’alignent en dômes arrondis, isolés, comme autant de puys, ces cratères éteints de l’Auvergne. Le Monte-Castello, le Monte-Serrato, élèvent leurs points culminans plus avant dans l’intérieur de l’île, et partout les flancs des montagnes sont couverts de l’épaisse végétation des maquis, éternel manteau de verdure. Tout à coup un amas de blanches maisons se découvre à l’œil du voyageur. Un pont-embarcadère, sur lequel une nuée d’hommes vont et viennent, s’avance dans la mer, où sont ancrés de nombreux navires ; la plage est encombrée de roches extraites, et le sol, jusqu’à une hauteur de 200 mètres aux pentes des collines, affecte une seule teinte d’un rouge sanguin : c’est là Rio-Marina avec ses immenses mines de fer.

La dernière fois que j’abordai ces pittoresques rivages, c’était en juillet 1864, un matin. J’étais parti de Piombino aux premières lueurs du jour, non sans avoir échangé avec la douane et la santé les formalités de rigueur, tout comme au temps de l’ancien grand-duc. J’oubliai ces mesquines tracasseries devant l’immense majesté de la mer, et poussé tantôt par la voile, tantôt par le bras vigoureux des rameurs, j’arrivai bien vite à Rio. La plage, qui s’ouvrait à moi riante et hospitalière, présentait un aspect encore plus animé que de coutume. Devant une première rangée de maisons se tenait le marché en plein vent. Le marin, reconnaissable à son bonnet phrygien, le mineur à sa figure rougie par le fer, l’exilé napolitain à ses guêtres de cuir, à son chapeau pointu orné de plusieurs tours de rubans, tout ce monde allait et venait, achetant, marchandant. C’était la scène de la Muette de Portici avec un décor comme n’en a point l’Opéra. À l’ombre, le long des murs, se tenaient les ânons mélancoliques qui avaient porté les provisions au marché, et qui, loin de retourner à vide, devaient ramener leur maître au logis. Dans les auberges, les cafés, disséminés tout le long du rivage, une foule bruyante mangeait, buvait, et parmi ces lieux ouverts aux chalands on distinguait l’osteria di tutti, l’auberge de tout le monde, dont l’enseigne philosophique, en lettres noires sur fond blanc, se lisait même de la plage. Sur le sable avaient été tirés les bateaux pêcheurs, où vivait en paix sous la tente la famille entière du marin. Une ligne de points brillans, noirs, métalliques, poussière cristalline détachée du minerai, marquait la séparation entre l’eau et la terre, et servait d’arène à la plage. Les eaux de la rade, à une grande distance, étaient colorées en rouge par celles de la rivière de Rio, qui reçoit le rebut du lavage de déblais ferrugineux. Le ciel et la mer étaient calmes. À l’horizon, perdu dans la brume, on distinguait Piombino ; une courbe indécise, sinueuse, trahissait les montagnes du littoral toscan. On voyait mieux la tour de Cerboli et le phare de Palmajola, qui semblaient surgir du sein de l’onde. Sur le rivage, la tour des Espagnols, encore debout, marquait la limite de la rade, et un peu plus loin, sur la mer, un écueil détaché de la terre ferme semblait indiquer à l’ingénieur un second point de repère pour les fondations d’une jetée.

Les navires, ancrés au large, attendaient leur tour de chargement. Plus heureux que ses voisins, un gros brick marseillais, la Bonne-Juliette, uni par une planche branlante à l’extrémité du pont-embarcadère, recevait dans ses flancs le minerai en roche et en menu. Le capitaine allait et venait, songeant au moment désiré du départ, tandis qu’une nuée de porteurs, courant chargés le long du pont, vidaient tour à tour leurs corbeilles à fond de cale. Rougis par la poussière ferrugineuse, à peine vêtus, les pieds nus, la couffe sur l’épaule [9], ils s’excitaient au travail en criant. Ainsi devait s’agiter l’essaim des fellahs pharaoniques quand ils bâtissaient les pyramides, portant des pierres sur le dos. Au bord de l’eau, devant une montagne de minerai qui eût suffi à charger toute une flotte, étaient les ateliers de fouille et de pesage. Là se tenait le capitan di gita, personnage officiel qui depuis l’époque des Pisans commande la phalange des porteurs. Les balances, les poids, il y a encore quelques années, étaient les mêmes qu’au temps de la république de Pise, et les Médicis, les grands-ducs de la maison de Lorraine, avaient tour à tour conservé avec un religieux respect ces vénérables reliques. Une longue file d’ânes chargés de corbeilles pleines de minerai descendaient par les contours sinueux de la montagne, conduits par des gamins qui trouvaient commode au retour de se faire remonter par leurs bêtes. Tel est l’aspect animé que présente pendant les beaux jours de l’été Rio-Marina, vue de la mer ou de la plage, et longtemps j’admirai l’un après l’autre tous les détails de ce curieux tableau, que l’on chercherait vainement ailleurs.

Les ouvriers employés à l’extraction et au transport du minerai sont presque tous enfans du pays. Les gens de Rio qui demeurent dans un village perché sur la montagne, Rio-Alto, exploitent les gites de Rio-Marina, Vigneria et Rio-Albano ; ceux de Porto-Longone, les mines de Terra-Nera ; ceux de Capoliberi, les gisemens de Calamita. Tous ces ouvriers sont payés à prix fait, rarement à la journée. Dans les deux cas, ils sont contens quand leur salaire atteint 1 franc 50 centimes ou 2 francs par jour. Les moins compromis parmi les brigands des Abruzzes et des Calabres, les manuten- goli du royaume de Naples, exilés dans les îles de l’archipel toscan, ont prêté fort utilement aux mines de l’Elbe le secours de leurs bras. Sous le nom de domiciliati coatti ou d’internés (mot à mot, domiciliés forcés), ils vivaient à Rio de la maigre paie de 40 centimes par jour que le gouvernement italien délivre à tous les exportés politiques, non compris le logement. L’idée vint d’employer aux mines ces pensionnaires de l’état, sans cependant recourir à la contrainte. Les manutengoli se sont pliés volontiers à ce travail, et ils n’ont pas tardé d’y gagner le même salaire que les ouvriers du pays, dont il a fallu cependant les séparer à cause des rixes et des coups de couteau. Quoi qu’il en soit, cet appoint de bras est venu fort à propos ; Depuis la fondation de l’unité italienne, les ouvriers de Rio ne portent plus la couffe qu’à la dernière extrémité. Ceux qui peuvent s’occuper à d’autres travaux en saisissent avidement l’occasion, et la jeunesse du pays ne veut plus se prêter à ce quelle appelle un métier de bêtes de somme. Ce ne sera pas un des côtés les moins curieux de la révolution qui s’est accomplie en Italie que d’avoir ainsi naturellement relevé le niveau intellectuel et moral du peuple, que tous les gouvernemens antérieurs s’étaient attachés à rabaisser. Les manutengoli, qui ont bravement accepté leur nouvelle position d’exilés et de mineurs, se montrent moins difficiles que les gens de Rio, ces Riesi si vite convertis au régime du travail libre ; mais ils ont aussi leurs tristesses. J’avisai un jour à Vigneria trois de ces rudes montagnards travaillant à forer une mine. L’un, assis sur le roc, tenait la barre entre ses mains ; les deux autres, armés d’une lourde masse, frappaient en cadence sur la tête du fleuret :

Illi inter sese multa vi bracchia tollunt
In numerum……..


Un rameau de fougère, étendu devant le trou, empêchait les éclaboussures de sauter au visage des mineurs, et l’ouvrier assis tournait le fer à chaque coup. Les hommes étaient bien groupés, pittoresquement vêtus : feutres coniques, guêtres à boutons. Les types pouvaient servir de modèles : figures basanées, barbes noires ; les yeux brillaient d’un éclat sombre. Je m’approchai. — Eh bien ! amis, on mène ici douce existence ; le climat est beau, le pays sain, le vin bon. — Eccellenza, me répondit l’un d’eux en jetant un regard inquiet sur la mer, c’est vrai ; mais cela n’est pas la patrie. Le minerai s’extrait à la poudre ou au pic. Quand la roche est friable, facile à désagréger, le pic suffit. Quand le terrain est dur, compacté, on l’attaque au fleuret. La poudre fait voler en éclats des blocs énormes, qu’on casse ensuite avec de lourdes masses et des coins. Les chantiers sont tous à ciel ouvert et présentent un aspect particulier. Les vides immenses produits par l’exploitation affectent une forme circulaire où elliptique, et ressemblent à de vastes cratères. La couleur de la roche, rouge sombre, violacée ou noirâtre, achève l’illusion. Au pied de l’excavation et jusque sur les gradins les plus élevés sont disséminés les mineurs et les terrassiers, travaillant par compagnies ; les anciens suivaient le même système d’exploitation. Le fer étant extrait, il faut l’amener à la plage. Nous avons vu qu’à Rio on se servait d’ânes pour ce transport. À Vignena, on emploie des charrettes d’une disposition fort originale. Deux hommes tiennent chacun à la main l’extrémité d’un long brancard en bois, très flexible ; la caisse est en avant, les brancards en arrière. Entraîné par le poids qu’il porte et par la pente de la voie, habilement dirigé par les hommes, le véhicule descend rapidement au rivage, où est déposé le minerai. À Rio-Albano, où l’exploitation n’est encore ouverte que sur le littoral, on jette simplement le minerai à la côte ; à Terra-Nera fonctionnent dès charrettes comme à Vigneria ; enfin à Calamita on précipite le contenu des charrettes vers la mer d’une hauteur à pic de près de 60 mètres. Le minerai roule, se brise en chemin, s’éparpille en poussière, tombe à l’eau, la moitié est perdue. En un autre endroit, on a taillé à grands frais dans le roc une sorte de couloir étroit et profond ; à la tête de ce long boyau incliné, on vide les charrettes, et le minerai arrive ainsi sur le rivage. On en perd moins, mais ce moyen lui-même n’est ni économique, ni bien conçu. Çà et là, à Rio et à Vigneria seulement, il y a quelques tronçons de chemins de fer parcourus par des wagons.

Sur chaque mine, il existe des ponts-embarcadères au bout desquels se rangent les navires, et où les porteurs, la couffe sur le dos, viennent décharger le minerai ; mais le grand centre d’exploitation et de chargement est Rio. Dans sa rade mouillent des navires de tous les pavillons, italiens, français, anglais ; il y vient jusqu’à des bateaux à vapeur : ceux-ci sont attachés au port de Marseille pour le nolis spécial du fer. La guerre d’Amérique a amené à Rio des navires des États-Unis que la peur des corsaires empêchait de retourner dans leurs eaux, et qui se faisaient par aventure porteurs de minerai ; la guerre de Danemark, des bâtimens prussiens qui n’osaient plus franchir le Sund. Enfin la marine de Rio a vu également des Turcs, non plus pirates comme jadis, mais armateurs civilisés. L’île d’Elbe a fait récemment bon accueil au capitan levantin Achmet, pour qu’à leur tour les gens de sa nation reçussent bien les Italiens dans les échelles d’Orient.

Tous ces navires chargent du minerai et le portent surtout en France : à Marseille, où la fonderie de Saint-Louis en consomme 24,000 tonnes par an ; à Bouc, à Arles, d’où le produit des mines de l’île d’Elbe, remontant le Rhône, va desservir les hauts-fourneaux de la Loire, ceux de Givors et de Rive-de-Gier. Par la Saône, on atteint le département de Saône-et-Loire, où le grand établissement du Creusot fond jusqu’à 30,000 tonnes de ce seul minerai. Enfin, comme on a porté à ses dernières limites l’abaissement du prix de vente et du prix des transports, les usines des Vosges et du Jura ont commencé elles-mêmes à passer la mer pour s’approvisionner, car nos gîtes nationaux vont partout s’épuisant. La Corse, par les fonderies de Toga, de Solenzara, et celle qu’on vient d’installer à Ajaccio, est un des plus importans débouchés de l’île d’Elbe. Il faut citer aussi l’Angleterre, qui importe annuellement pour ses usines du pays de Galles plus de 6,000 tonnes ; mais le principal consommateur du minerai, après la France continentale et la Corse, est l’Italie. D’abord vient la Toscane, dont les trois établissemens royaux de Valpiana, Follonica et Cecina, ne marchant que six mois de l’année à cause des fièvres qui l’été désolent la Maremme, fondent encore 15,000 tonnes par an. Nommons ensuite le haut-fourneau de la Pescia, voisin d’Orbetello, quelques usines du littoral ligurien et napolitain, puis les états de l’église eux-mêmes pour la fonderie de la Tolfa. Ces petits établissemens donnent lieu à des chargemens de peu d’importance, et les chiffres de leur consommation s’effacent devant ceux de la France et de la Toscane. La France et la Corse emploient à elles seules près de 80,000 tonnes, les quatre cinquièmes de toute la production.

Parmi les marins employés à l’exportation du minerai, on cite d’abord ceux de Rio (et il est naturel que les gens du pays profitent surtout des bénéfices de ce transport), puis ceux de Viareggio. Ces derniers, sortis d’un petit port du littoral toscan au nord de Livourne, sont les plus hardis, les plus rudes matelots de la mer Tyrrhénienne. À Carrare, à Seravezza, ce sont eux qui d’ordinaire chargent les marbres ; à Rio, ils viennent embarquer le fer. Une galette, un oignon et de l’eau, voilà toute leur nourriture pendant la traversée. Ils n’ont pas de cuisine à bord, où jamais ils n’allument de feu. À terre, ils se relâchent de cette vie de cénobite ; ils boivent souvent et mangent en un jour, au café, à l’auberge, tous les profits d’un fructueux voyage. Les disputes, les coups succèdent à des libations trop répétées, et parfois les poignards sont thés. Ces allures des Viareggini sont bien connues dans tous les ports qu’ils fréquentent.

Le coût de l’embarquement du minerai à Rio est de 1 franc par tonne payé par le capitaine. Le fret sur Marseille ou Bouc est respectivement de 9 fr. 50 c. et 11 fr. La commune de Rio ne bénéficie en rien sur l’extraction ni l’exportation. L’état, qui depuis l’époque pisane s’est adjugé la propriété minérale de l’île, du moins pour le fer, paie seulement à la commune une rente annuelle de 5,000 fr. Les habitans tirent du travail des mines, de toutes les opérations, de tout le mouvement auquel il donne lieu, leurs principaux moyens de subsistance. Sans les mines, on peut dire que toute la côte entre les caps Calamita et della Vite serait déserte et inhabitée, à part le golfe de Porto-Longone et quelques autres points, où de rares agriculteurs, quelques pêcheurs et quelques marins seraient venus planter leur tente ou jeter leurs filets. On peut estimer à un millier au moins le nombre de tous les individus attachés à l’exploitation sur les cinq districts ferrifères : mineurs, âniers, terrassiers, porteurs, peseurs, chargeurs, etc. Ce millier d’ouvriers, si l’on y ajoute les marins, les marchands, les agriculteurs, puis les femmes, les enfans, représente une population totale de 8 à 10,000 habitans, à peu près disséminés également entre Rio-Marina, Rio-Alto, Porto-Longone et Capoliberi.

Les cinq rades où l’on charge le minerai n’étant que des rades foraines, la belle saison est surtout l’époque propice à l’embarquement. La moitié de l’année est donc seule utilisée pour cette opération ; encore faut-il que les navires s’échappent au moindre grain et se réfugient à Longone ou à Porto-Ferrajo, s’ils ne veulent pas être désemparés. Malgré tant d’inconvéniens réunis, on peut charger à Rio jusqu’à 350 tonnes par jour avec les seuls porteurs et le mauvais pont dont on dispose. On augmente encore ce chiffre lorsqu’un navire est pressé, et, ne voulant pas attendre son tour réglementaire, demande à être chargé en rade par des chalands. Dans ce cas, la mise à bord du minerai coûte 2 francs par tonne au lieu de 1 franc ; mais aussi il est des navires qui sont de la sorte allés à Bouc ou à Marseille, sont revenus et repartis, pendant que d’autres attendaient encore dans les eaux inhospitalières de Rio. Le prix de vente du minerai est, pour les qualités en roche, de 10 francs 50 centimes la tonne prise à la plage, et pour les terres lavées de 7 francs 50 centimes [10]. Ces prix sont d’ailleurs ceux que paient les forts consommateurs ; pour les petits acheteurs, on comprend que les chiffres soient un peu plus élevés.

Devant le spectacle d’activité que nous venons décrire, comment ne pas se reporter vers le passé d’une exploitation près de trente fois séculaire ? Si nous avons nommé les Étrusques comme ayant été les premiers à fouiller les mines de Rio, ce n’est pas sur la foi de la fable que raconte Tite-Live, de devins tyrrhéniens mandés par Ancus Marcius pour découvrir des mines à l’île d’Elbe, mais bien plutôt par suite de considérations géographiques et d’inductions historiques qu’il serait difficile de ne point admettre.

L’île d’Elbe en effet est si favorablement située, si rapprochée du continent, dont elle n’est séparée que par un bras de mer de peu d’étendue, le climat y est si doux, si salubre, le sol si fertile, qu’elle a dû être de bonne heure peuplée. Il est certain que les Étrusques de Populonia y envoyèrent une colonie dès les premiers temps de leur arrivée en Toscane. Les mines de fer de Rio frappèrent sans nul doute les premiers colons : l’aspect insolite de ces terres rougeâtres, leur poids, le volume considérable qu’elles occupaient sur le terrain, toutes ces particularités réunies durent donner à des hommes qui connaissaient déjà l’art de fondre le cuivre l’idée de jeter également dans le fourneau le minerai de l’île d’Elbe [11]. Celui qu’on trouve à Rio est très fusible, très riche en fer ; l’essai dut réussir, et dès lors la sidérurgie était créée. Populonia entretint des relations suivies avec sa voisine. Pour les Étrusques, ce peuple de marchands et de navigateurs venu de l’Asie, quelque peu cousin des Phéniciens, le trajet de dix à douze milles, faible distance qui sépare Rio de Piombino, ne devait offrir aucune difficulté. Une voie d’échanges était d’ailleurs trouvée entre la colonie et la métropole : l’île donnait le métal, le continent envoyait des vivres. Dans l’île, la métallurgie allait grand train, et partout où une vallée existe, partout où apparaît une source, un faible cours d’eau, il y avait un fourneau à fer. Ces bas foyers, dont le type est encore en usage dans l’ancienne Ligurie, en Corse, en Catalogne, étaient soufflés à bras, ou plus simplement par la trompe au moyen de l’eau, peut-être même par ces courans d’air naturels qui règnent toujours le long des vallées. Le combustible était fourni par les montagnes voisines, et la loupe de fer ou d’acier spongieux, en sortant du foyer, était étirée sous le marteau. D’après l’examen des divers tas de scories, résidus de la fusion, que j’ai reconnus à l’île d’Elbe, non-seulement sur les cinq districts ferrifères, mais jusque dans les golfes de Campo, de Procchio (car il paraît qu’on s’éloignait quelquefois des mines pour se rapprocher de l’eau et du combustible), le travail m’a semblé avoir été conduit par les Étrusques d’une façon plus que rudimentaire. Les scories sont lourdes, compactes, mal fondues, très riches en fer, et ces premiers forgerons du monde n’ont certainement pas retiré, plus de 15 à 20 pour 100 de métal des minerais qu’ils ont traités. Les deux tiers au moins du fer étaient ainsi perdus. Sur quelques points cependant, l’aspect des scories est meilleur, et témoigne d’un certain progrès. À cette époque (c’était de six à huit siècles au moins avant notre ère), l’île d’Elbe se présentait de loin la nuit, avec tous ces feux allumés, comme un immense phare aux yeux du navigateur. Aussi les Grecs, qui fréquentaient alors ces parages, allant coloniser le midi de la Gaule, la Corse, la Sardaigne, les côtes de la Ligurie, avaient-ils donné à l’île le nom caractéristique d’Æthalia, sous lequel les anciens l’ont citée, c’est-à-dire l’île qui brûle, l’île des feux.

Quand l’Étrurie fut soumise par Rome, conquête qui s’acheva vers le IIIe siècle avant notre ère, l’île d’Elbe subit également le joug du vainqueur. Les Romains, les plus grands administrateurs qui aient jamais existé, se gardèrent bien d’arrêter l’exploitation des mines de fer ; mais ils transportèrent suivie continent, au bord de la mer, non loin de Populonia et aux lieux où sont aujourd’hui les forges de Follonica, les officines métallurgiques, peut-être parce que le combustible manquait alors dans l’île. Sur ces nouveaux points, pendant plus de sept siècles, on a fondu d’une manière continue. Les scories qu’on y rencontre sont de très bonne apparence : la sidérurgie, aux mains des maîtres du monde, avait fait de rapides progrès. C’est de Populonia, nous dit Tite-Live, que Scipion l’Africain tira tout le fer dont il avait besoin pour son expédition contre Carthage. Plus tard Strabon, qui décrit si bien les localités qu’il a traversées, a visité lui-même ces forges. Enfin, quatre siècles après Strabon, l’an de Jésus-Christ 417, Rutilius Numatianus, l’ancien préfet de Rome, qui se rendait dans les Gaules, sa patrie, en côtoyant ces rivages qu’il a pittoresquement décrits dans son Itinéraire, trouva encore ces fours allumés. Rutilius compare en passant les gisemens inépuisables de l’île à ceux de la Sardaigne, du Berri, et à ceux de la Norique, aujourd’hui la Carinthie et la Styrie, tous lieux encore célèbres, comme l’île d’Elbe, par leurs mines de fer et d’acier.

Au commencement du vie siècle, Populonia, déjà détruite en partie sous Sylla, est entièrement ruinée par les Barbares, et il est probable que les forges disparaissent avec elle. À cette époque, quand on voulait du cuivre, on le tirait d’une statue ; quand on avait besoin de fer, on arrachait les crampons qui scellaient les pierres entre elles. Le chômage des mines dura près de trois siècles ; ce n’est qu’au temps de la domination de Pise que l’île d’Elbe fut repeuplée : les mines furent alors rouvertes, les Barbaresques, qui infestaient depuis longtemps ces mers, repoussés en mainte rencontre, et la vente de la vena di ferro procura à la république une source assurée de fortune. C’était au pied de la tour qui fut plus tard celle de la faim que l’on venait déposer le minerai. Gênes, jalouse de sa rivale, détruisit tous les établissemens de Pise après la terrible bataille navale de la Meloria, livrée en 1288 près de l’embouchure de l’Arno. Les Pisans mirent bien des années à se relever de cet échec, et quand en 1309 ils rachetèrent l’île d’Elbe et ses mines des mains des Génois, ils durent payer 56,000 florins d’or, soit 680,000 francs de notre monnaie [12]. Il fallut recourir à un emprunt pour trouver cette somme. Les plus notables citoyens, les plus riches marchands prêtèrent leur or à la république, qui leur donna hypothèque sur les mines ou du moins les remboursa en minerai. L’opération, fut si fructueuse pour les prêteurs que le bénéfice retiré par eux égala bientôt le capital avancé. On extrayait alors environ dix mille tonnes par an, et ce chiffre, qui n’est que le dixième de celui de l’extraction actuelle, est resté le même jusqu’à la fin du siècle dernier. Le minerai se vendait, au XIVe siècle, de 50 à 60 francs la tonne, cinq fois plus cher qu’aujourd’hui.

Les choses allèrent ainsi à Piombino et à l’île d’Elbe jusqu’au jour où le traître Gérard Appiani, capitaine du peuple, vendit Pise aux Visconti de Milan. C’était en 1400. Les Appiani se réservèrent la seigneurie de Piombino et de l’île d’Elbe, et jusqu’à l’aurore du XVIIe siècle, où leur branche s’éteignit pour faire place à celle des Ludovisi-Buoncompagni, ils dominèrent dans ces contrées. Ils se mirent successivement sous la protection de Sienne et de Florence, puis du saint-empire, de qui ils achetèrent les titres de comtes et de princes. Incapables de résister aux Barbaresques, ils défendirent faiblement l’île d’Elbe ; des villages entiers furent mis à sac et rasés. Celui où séjournaient les mineurs de Rio, Grassola, fut ainsi un jour entièrement détruit par Barberousse, et les hommes et les femmes emmenés en esclavage, les hommes pour ramer sur les galères, les femmes pour peupler les harems. C’est quelque temps après cette équipée de Barberousse que Charles-Quint prit Tunis, et délivra du même coup tous les prisonniers faits à l’île d’Elbe (1535).

Il ne convenait pas à quelques-uns des états intéressés de laisser des Appiani seuls maîtres des mines et du détroit. Aussi, dès le milieu du XVIe siècle (1548), voyons-nous Cosme Ier de Médicis s’emparer de Porto-Ferrajo et le fortifier. Bientôt il passe des contrats avec les Appiani pour l’achat des minerais de fer. Ses successeurs suivirent sa politique, et les usines de l’Accesa, de Valpiana et de Cecina s’élevèrent en Toscane. Les seigneurs de Piombino avaient déjà établi à Follonica, au point où fondaient jadis les Romains, des forges importantes. Trois de ces établissemens, Follonica, Valpiana et Cecina, marchent encore aujourd’hui. L’Espagne, maîtresse du royaume de Naples, ne pouvait voir sans jalousie les Médicis installés à Porto-Ferrajo, l’une des plus belles rades de la Méditerranée. Philippe II en 1596, sous le prétexte fallacieux de protéger à l’île d’Elbe les intérêts des comtes de Piombino, dont il était parent, ne tarda point à s’emparer de Porto-Longone, qui fut bientôt entouré d’un vaste réseau de fortifications, comme l’avait été Porto-Ferrajo. Les Espagnols élevèrent aussi une tour sur la plage de Rio ; ils y mirent une garnison chargée de veiller sur les mines et de vérifier l’exportation du minerai. Cette situation dura jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. En 1800, l’île d’Elbe étant tombée au pouvoir de la France, les mines furent d’abord concédées à une société d’exploitans qui dut fournir de fer et d’acier les arsenaux de l’état. Les guerres de cette époque, le blocus continental, arrêtèrent l’essor de cette compagnie. Les gîtes furent alors donnés par Napoléon en apanage à la légion d’honneur et surveillés par un commissaire du gouvernement. En 1815, l’île et ses mines furent cédées à la Toscane, qui, depuis l’époque des Médicis, fondait à elle seule presque tout le minerai de Rio. Enfin, depuis 1859, le gouvernement italien continue l’exploitation des anciens grands-ducs. Ce fait de la propriété des mines, restée ici aux mains de l’état, a soulevé plus d’une objection. C’est principalement en vertu de l’ancien droit régalien, transmis par le code romain aux états féodaux et encore en vigueur chez quelques nations civilisées, que le gouvernement est demeuré jusqu’à ce jour propriétaire des mines de l’île d’Elbe. Cette application d’un droit disparu de tous les pays constitutionnels ne s’exerce point sans inconvénient dans la moderne Italie, quand il s’agit surtout de mines qu’on peut exploiter, comme celles-ci, à ciel ouvert, à la façon d’une carrière. Les particuliers et les communes ont réclamé plus d’une fois contre un monopole qu’ils ne supportent qu’impatiemment ; mais l’état a jusqu’ici maintenu son privilège.


III

L’exploitation des mines de l’île d’Elbe au point de vue de la géologie et de l’économie industrielle mérite toute l’attention de l’ingénieur. L’étude géologique est facile sur quatre des gîtes, à peine effleurés, à peine ouverts. À Rio, où le travail s’est toujours concentré de préférence depuis les premiers temps, et où un volume énorme de déblais recouvre le gisement primitif, la chose est moins aisée ; mais l’aspect même de ces déblais est peut-être ce qui frappe le plus le géologue. La quantité qui en existe surpasse tout ce que l’imagination peut se figurer. C’est à plus de cent millions de tonnes qu’il faut évaluer ces masses accumulées depuis près de trois mille ans. Chaque fois qu’on a voulu jeter la sonde dans ces terres pour se livrer à un cubage approximatif, on est resté surpris des résultats que donne le calcul. La poussière ferrugineuse, solidifiée par les siècles, s’est reconstituée en véritables montagnes, qui ont jusqu’à 200 mètres de haut. Les pluies en ont raviné les pentes ardues, y creusant des anfractuosités profondes. En d’autres points, la végétation des maquis est venue recouvrir les déblais et les a encore consolidés, comme ces pins qu’on plante sur les dunes pour les fixer tout à fait au sol. On y distingue différentes couches variant du rouge sombre ou violacé au rouge sanguin, d’après la qualité du minerai dont ces sables proviennent. Des strates se sont même formées comme dans les terrains géologiques, et des lignes parallèles, inclinées, marquent le talus le long duquel s’accumulaient ces déblais. Il n’est pas jusqu’à des puits de mines profonds et des tunnels d’une grande longueur qu’on n’ait pu percer dans ces jetées, tant la masse en dépasse toute limite. La fouille au pic et à la pelle suffit pour les désagréger de nouveau, et l’on comprend combien l’exploitation en est à la fois facile et peu coûteuse.

S’il est quelque chose d’aussi surprenant que ces gigantesques dépôts, témoins muets d’une exploitation de trente siècles, c’est la façon même dont se présentent le gîte de Rio et les quatre autres qui lui sont subordonnés. Certains géologues ont vu dans ces gîtes ferrugineux un sédiment produit par les eaux au fond d’une mer, d’un golfe ou d’un lac, comme pour les argiles et les calcaires, les autres d’immenses filons, comme pour le cuivre ou l’argent ; mais aucune direction, aucune inclinaison n’est visible : il n’y a donc ni strates ni filons. D’ailleurs, à part le gîte de Vigneria, qui se soude à celui de Rio, il n’existe entre les cinq districts aucun lien de continuité apparent. Quelques savans ont songé à des filons sous-marins rompus, disloqués, rejetés sur les bords de l’île, et dont les gisemens actuels représenteraient les immenses débris ; néanmoins ces gisemens sont bien en place, au lieu même où ils ont été formés, et n’ont aucun caractère erratique. D’autres géologues ont imaginé de prétendus bassins, des anfractuosités du sol postérieurement remplies par des dépôts de sources ferrugineuses ; cependant ces sources, les supposât-on thermales, n’auraient pas été capables de produire les effets saisissans de métamorphisme qui se présentent à chaque pas, aux points de contact des gîtes avec les roches de support, et surtout à Rio. Les schistes, roches feuilletées sur lesquelles repose le minerai, sont passés à l’état de gabbri rouges, de cornalines, de jaspes, d’ardoises, d’alunites ou pierres d’alun. Les calcaires sont devenus caverneux, dolomitiques ; un élément nouveau, la magnésie, est entré dans leur composition. Nous croyons donc que les gîtes de l’île d’Elbe sont sortis à l’état igné des profondeurs de la terre, comme de véritables roches éruptives, comme la serpentine, la diorite, l’amphibole, l’ilvaïte, que l’on retrouve dans le voisinage, et dont ils ont précédé ou suivi de très près l’éruption. Les dykes ou immenses filons ferrugineux du Campigliais, entre autres le dyke de Monte-Valerio, celui de Gavorrano, près de Follonica, celui de Massa-Marittima, tous trois également en Toscane, non loin du littoral qui regarde l’île d’Elbe, doivent être contemporains du dyke de Rio. Ils se réunissent sans doute à lui à une grande profondeur, comme à tous les autres gîtes ferrifères de l’île. D’un même centre est ainsi partie une éruption qui s’est fait jour à travers la croûte terrestre par les points de moindre résistance. Des phénomènes géologiques analogues, en relation avec les gisemens de fer, se reproduisent du reste à l’île d’Elbe et sur le continent toscan : par exemple la cuisson, la rubéfaction, l’agatisation des schistes, la transformation de ces schistes en alunites, la dolomitisation des calcaires, enfin la présence de l’amphibole et de l’ilvaïte au voisinage des dykes ferrugineux.

On rencontre sur les gîtes de l’Elbe, mais surtout à Rio et à Vigneria, des eaux minérales qui sourdent à travers le minerai. Elles déposent de l’ocre rouge sur leur parcours ; elles ont une saveur acide, styptique, rappelant celle de l’encre. À Vigneria, l’acidité est légère, et l’eau peut être bue sans danger. Elle rappelle la limonade des hôpitaux, qu’on fabrique avec quelques gouttes d’acide sulfurique (huile de vitriol). Elle rafraîchit l’estomac et entretient l’appétit, au dire des mineurs et des marins. La source de Rio est beaucoup plus acide, et ne saurait être prise comme boisson. Mêlée à l’eau douce du pays, elle y produit un trouble laiteux, qui constate à la fois la qualité franchement vitriolique de l’eau minérale et la crudité des eaux potables de l’endroit, chargées de sels calcaires.

Le minerai qu’on exploite à Rio est la variété de peroxyde de fer anhydre connue en minéralogie sous le nom de fer oligiste. Cristallisé, il contient jusqu’à 70 pour 100 de fer ; le rendement en grand du minerai, soit roche, soit terre lavée, ne dépasse pas de 60 à 65 pour 100. Après le fer oligiste, bien reconnaissable à sa cristallisation et à sa couleur d’un gris métallique sombre quand il est compacte, vient l’hématite brune ou rouge. Elle ne présente aucune trace de cristallisation, quoique la richesse en égale souvent celle du fer oligiste. Ce sont les minéralogistes grecs qui ont donné à ce minerai le nom qu’il porte, et qui le dépeint si bien. « L’hématite ou pierre de sang, dit Théophraste dans son Traité des pierres, est d’une texture serrée et solide ; elle est sèche et semble, comme le mot l’indique, être formée de sang pétrifié. »

L’oligiste et l’hématite dominent à l’île d’Elbe. Quelquefois les échantillons contiennent du manganèse, ce qui bonifie singulièrement la qualité du fer. L’aspect du minerai est alors plus noirâtre. À Rio-Albano, mais surtout à Calamita, c’est-à-dire sur l’une et l’autre extrémité des gisemens considérés dans leur ensemble, le fer oxydulé magnétique, vulgairement pierre d’aimant, entre pour une forte proportion. Chimiquement, le fer oxydulé contient la même quantité de fer que l’oligiste cristallisé. Il a un grain très serré, une couleur grise un peu terne, rappelant celle de l’acier dépoli. Certains échantillons ressemblent à de véritables morceaux de ce métal ; plus durs même que l’acier trempé, ils raient jusqu’au cristal de roche. Ils agissent d’une façon remarquable sur la boussole, et jouissent comme elle de deux pôles, attirant un côté de l’aiguille, repoussant l’autre. C’est toujours la même pierre que le sage Thalès, six siècles avant Jésus-Christ, étudiait avec tant de curiosité dans les mines de la Magnésie, d’où elle a pris son nom grec de μάγνης. C’est encore elle qui, sous le nom de calamité, servait dès le XIe siècle de notre ère aux marins de la Méditerranée pour se diriger sur la mer, quand l’étoile polaire faisait défaut. Un morceau d’aimant naturel, porté sur un rondin de liège et flottant librement dans un vase, fut jusqu’à Colomb le seul compas du navigateur. Il est probable que si les Grecs restèrent fidèles à la Magnésie pour la fabrication de leurs boussoles, les Italiens et les Provençaux se fournirent à Calamita. Les mineurs de la Toscane eux-mêmes, qui dès le Xe siècle fouillèrent les riches filons de cuivre et d’argent de Montieri et de Massa-Marittima, employaient la calamité pour s’orienter dans leurs galeries souterraines.

Le fer oxydulé magnétique porte toujours en italien le nom de calamita, qu’il jouisse ou non de deux pôles. La poussière qu’il donne est noire ; celle de l’oligiste et de l’hématite est rouge. Quand l’hématite est hydratée, alors la poussière en est jaune. Ces signes, bien simples à reconnaître, sont caractéristiques de ces trois principales qualités de minerais. Le fer oxydulé y joint ses propriétés magnétiques.

Les grenats, l’amphibole, l’ilvaïte, silicates contenant tous une forte proportion de fer, accompagnent le gisement de la calamité. On retrouve aussi ces deux derniers minéraux (l’amphibole et l’ilvaïte) à Rio, où l’ilvaïte forme même des faisceaux de cristaux très remarquables. Le nom de ce minéral rappelle celui de l’île ; c’est là qu’il à été découvert ou du moins analysé pour la première fois en 1806, par le commissaire du gouvernement français, Lelièvre, qui lui donna le nom d’iénite en l’honneur de la bataille d’Iéna. Les minéralogistes allemands ont refusé de reconnaître cette dénomination, qui consacrait une double victoire pour les Français, politique et scientifique. C’était assez d’une, et ils préférèrent appeler le minéral liévrite, du nom de son inventeur. Espérons que le mot d’ilvaïte, plus heureux que les deux autres, puisqu’il est dérivé du nom même d’Ilva, aura tranché toute difficulté et apaisé les susceptibilités nationales des savans germaniques.

Dans les gîtes de Rio, de Vigneria et de Terra-Nera, on trouve, disséminée au milieu du minerai, de la pyrite à la couleur jaune dorée, à l’éclat métallique, souvent en très gros cristaux. C’est un magnifique échantillon pour ceux qui collectionnent, mais c’est en revanche l’ennemi juré des fondeurs, car la pyrite, mêlée au minerai, introduit du soufre dans la fonte, ce qui rend le métal cassant. Aussi a-t-on soin de rejeter tous les échantillons qui en renferment, on isole même, par exemple à Terra-Nera, les parties du gîte trop pyriteuses. Dans certaines argiles qui accompagnent le minerai, la pyrite existe aussi, mais à l’état microscopique. Ces argiles foisonnent, fermentent à l’air : le sulfure de fer se décompose, et des traînées de soufre, d’une belle couleur jaune citron, se détachent du jour au lendemain sur le fond gris ou blanc des argiles. Il se forme aussi du sulfate de fer ou vitriol vert, autrefois exploité non moins que les bols ou terres colorantes provenant du minerai décomposé, et qui sont également répandus dans les argiles. Avec les beaux échantillons de pyrite cristallisée et les remarquables, géodes d’oligiste, brillant souvent de toutes les couleurs de l’iris, les mineurs remplissent de petites boîtes munies de casiers, et les vendent aux visiteurs. Il n’est pas de collection un peu complète qui n’ait quelques-uns de ces magnifiques spécimens de Rio.


IV

La surface horizontale occupée par les gîtes de l’île d’Elbe peut être estimée à 250 hectares. Sur ce chiffre, il faut compter environ 80 hectares pour Rio et son annexe Vigneria. Il n’existe peut-être aucune autre mine métallique de cette importance, et le fameux filon d’argent, la Veta-Madre du Mexique, l’immense dyke de quartz aurifère qui traverse en longueur la Californie, n’égalent pas en volume la concentration ferrugineuse de l’Elbe. De plus, le dépôt est ici aggloméré sur un espace relativement très restreint, et l’on comprend de quel intérêt est un pareil fait pour l’exploitation, la mise en valeur du gîte.

Est-ce à dire qu’on tire aujourd’hui à l’île d’Elbe le meilleur parti possible de l’extraction et de la vente d’un minerai reconnu inépuisable ? Non sans doute, et sous le gouvernement de Victor-Emmanuel comme sous l’ancien grand-duc Léopold, tous les perfectionnemens restent encore à réaliser. L’exploitation du minerai s’opère toujours d’une manière fort primitive. Il n’y a pas de chemins de fer pour les transports économiques, rapides et par grandes masses, pas de grues pour la manœuvre des matières lourdes et pour la descente du minerai à fond de cale. Dans toutes les opérations où la mécanique est en jeu, on s’adresse à l’homme et aux bêtes, c’est-à-dire à la force la plus élémentaire, la plus coûteuse. En certains points, on n’a pas même profité de la disposition des lieux pour l’installation de plans automoteurs destinés à la libre descente du minerai dans des wagons, système aujourd’hui en usage dans toutes les mines. Il n’y a pas de ports non plus, il n’y a que de simples rades foraines : au lieu d’une jetée en pierre, on ne trouve à Rio qu’un pont chancelant établi sur des pilotis, là même où jadis étaient ceux des anciens. L’idée d’un changement quelconque dans ces habitudes, l’adoption de nouvelles mesures effrayaient le grand-duc Léopold. « Et que ferai-je de tous mes ânes ? » objecta-t-il un jour qu’on lui proposait d’établir à Rio un plan incliné par lequel le minerai devait descendre tout seul.

Le temps n’est plus cependant où l’extraction ne dépassait pas 12 ou 15,000 tonnes par an. Déjà, durant les dernières années du gouvernement de Léopold, elle arrivait à 25,000, puis à 50,000 tonnes. La moyenne des dix années de 1851 à 1861 a même été de 56,000. Ce nombre est maintenant presque doublé, car, dans le dernier exercice, celui du 1er juillet 1863 au 30 juin 1864, le chiffre de la production s’était élevé à 100,000 tonnes. Malheureusement, avec les moyens limités dont on dispose pour le transport et le chargement, on ne peut désormais aller plus loin. Le jour où l’exploitation sera conduite d’après les règles de l’art, il n’y aura d’autres limites à la production que celle indiquée par le chiffre de la demande, comme disent les économistes. Or, avec le bas prix auquel atteindra encore le minerai par suite des perfectionnemens alors adoptés dans l’exploitation, avec la création d’usines nouvelles que provoquera très certainement dans le bassin méditerranéen l’impulsion féconde donnée aux mines de l’Elbe, le chiffre de la demande arrivera en très peu de temps à un million de tonnes chaque année. Le bénéfice net réalisé sera au moins de 6 à 8 millions de francs. Aucune mine, aucune entreprise minérale, sauf des cas exceptionnels, ne donne de tels bénéfices ; aucun gîte n’offre de tels élémens de production, sauf quelques mines de houille. Les fameux gisemens de guano des îles Chincha, qui ont plus d’un trait de ressemblance avec les gîtes de fer de l’île d’Elbe, notamment pour la position insulaire littorale, pour l’accumulation de la matière utile, ne livraient pas, quand j’y suis passé en 1860, une des années les plus prospères de la production, plus de 300,000 tonnes par an. Il est vrai que le bénéfice résultant de l’extraction est énorme, et que le Pérou a tiré jusqu’ici de ces riches dépôts d’engrais fossile ses seuls moyens d’existence comme nation politique ; mais on peut prévoir l’extinction complète de ces gîtes avant une centaine d’années. À l’île d’Elbe au contraire, comme aussi dans la plupart des mines de houille, le calcul indique à l’épuisement des limites si éloignées qu’il faudrait par exemple deux mille ans, avec un million de tonnes par an, pour épuiser les cinq gîtes réunis.

De l’état d’infériorité technique où le royaume d’Italie, suivant les erremens des anciens grands-ducs, laisse les mines de l’île d’Elbe, ne ressort-il pas un enseignement ? C’est qu’en bonne économie industrielle il ne faut pas qu’un état soit exploitant de mines. Ici on a même dépassé la mesure, et l’état est encore fondeur avec aussi peu d’intelligence du métier. Depuis Cosme le Grand se perpétue en Etrurie une situation des plus regrettables : les hauts-fourneaux de Follonica, Valpiana et Cecina ne marchent que pendant six mois. Or, sans parler de tous les inconvéniens du chômage, même momentané, d’usines aussi importantes, on sait ce que coûte la mise en feu de ces géans de nos foyers métallurgiques, les hauts-fourneaux. En France, en Angleterre, en Belgique, ils fournissent des campagnes continues et marchent sans jamais s’arrêter jusqu’à cinq et six ans.

Il faut que le gouvernement italien y réfléchisse. S’il veut continuer lui-même le travail de ces mines, il doit sortir de l’impasse où il est engagé. Une mine est un capital enfoui sous terre ; moins on en tire de minerai et moins le capital fructifie. On doit atteindre au plus vite le maximum de production. Les Anglais l’ont bien compris alors que, poussant aux dernières limites l’extraction de leurs houillères, ils ont porté à travers le monde, tributaire aujourd’hui de leurs mines, jusqu’à 70 millions de tonnes de charbon chaque année, et trouvé ainsi un aliment quotidien pour leur formidable marine.

Ce qui paraît s’opposer, dans l’île d’Elbe, à la mise en œuvre des perfectionnemens désirés, c’est non-seulement l’indifférence du gouvernement italien à l’égard de ces mines, qui lui rapportent pourtant dans l’état actuel plus de 600,000 fr. de bénéfices nets chaque année, mais encore l’aliénation que le grand-duc Léopold II en a faite entre les mains d’une compagnie de Livourne présidée par le banquier Bastogi. On était en 1851. Il fallait payer les Autrichiens, qui avaient prêté le secours de leurs baïonnettes et de leurs canons, Léopold emprunta 12 millions de lires toscanes (environ 10 millions de francs) à la maison de banque Bastogi, et donna hypothèque sur les mines de l’île d’Elbe. Ce gage servit à garantir l’intérêt à 5 pour 100 de l’emprunt. MM. Bastogi furent même investis de la direction des mines et des fonderies grand-ducales, et sous le nom d’amministrazione cointeressata une nouvelle administration fonctionna à l’île d’Elbe et à Follonica sous la surveillance du gouvernement toscan. Le roi d’Italie, respectant les contrats onéreux de Léopold, a maintenu cet état de choses, qui doit durer encore dix-sept ans. En cette occurrence, qui fera les améliorations indiquées tant pour les mines que pour les usines ? Sera-ce le gouvernement italien ? sera-ce la compagnie Bastogi ? Le seul moyen de sortir d’embarras, ce serait de convoquer tous les actionnaires qui ont souscrit à l’emprunt grand-ducal, de leur garantir le montant et l’intérêt de leurs titres, puis de les exproprier, pour cause d’utilité publique, de l’hypothèque sur les mines et les fonderies, et surtout de la direction des travaux. On vendrait alors les mines et les trois usines soit à l’encan, soit à des compagnies d’industriels qu’on appellerait à soumissionner. Les amateurs ne manqueraient pas, l’état réaliserait plusieurs millions dans cette affaire et y trouverait sa tranquillité : il affranchirait du même coup les propriétaires fonciers de l’île d’Elbe de la servitude qui pèse sur eux, et ceux dont le sol ne serait pas déjà occupé seraient libres d’exploiter eux-mêmes leurs mines ou de les vendre à la compagnie industrielle substituée aux droits de l’état ; mais où sont la plupart des actionnaires de l’emprunt de 1851 ? Les titres sont au porteur, et l’on dit que l’ex-grand-duc, sa famille et ses fidèles en possèdent une grande partie. Sorti de son duché pour la seconde fois en 1859, Léopold ne serait certainement pas en humeur d’aider le roi d’Italie dans l’accomplissement d’une mesure devenue si urgente.

Cependant il est triste, pour la péninsule, qui cherche à se constituer, qui s’arme pour sa défense et complète le réseau de ses lignes ferrées, d’être obligée de commander ailleurs des monitors, des frégates blindées, des canons rayés, des rails et des locomotives, voire des machines à vapeur. C’est avec le fer provenant du minerai de l’île d’Elbe que les constructeurs de France et d’Angleterre satisfont souvent aux demandes de l’Italie, et tout récemment un entrepreneur de chemins de fer de la péninsule, ayant eu besoin de 12,000 tonnes de rails, s’est adressé à des établissemens français qui traitent justement le minerai de l’île d’Elbe.

Aujourd’hui, dans ce golfe de la Spezzia, où la nature a creusé le plus beau port de la Méditerranée, s’installent des chantiers de construction maritime. On dit que c’est une compagnie française qui les établit. Que l’Italie au moins élève des hauts-fourneaux capables de fournir à ces ateliers le fer et l’acier dont ils auront besoin. Et si ces hauts-fourneaux ne s’édifient pas à la Spezzia, éloignée des lieux de production du combustible végétal et des mines de fer, qu’on les érige au moins à Piombino, vis-à-vis de l’île d’Elbe. L’air y est bon, le combustible à proximité, houille sèche ou charbon de bois. La houille collante, les cokes de France ou d’Angleterre, peuvent y venir par mer à peu de frais. Il paraît qu’une compagnie industrielle, surtout composée d’Italiens, va entreprendre sur ce point la fabrication en grand de l’acier par ce procédé merveilleux qui a tant étonné les sidérurgistes, le procédé de l’Anglais Bessemer. Le minerai de l’île d’Elbe convient à cette opération, car les praticiens. s’accordent, pour employer leur langage technique, à lui prêter des propensions aciéreuses. Il importe donc d’introduire à l’île d’Elbe les perfectionnemens trop longtemps différés. Avant quelques années, l’acier aura presque remplace le fer, car il a plus de dureté, plus d’élasticité, et offre plus de résistance. On va bientôt en faire des chaudières à vapeur, des rails, des cloches, des arbres de machines, des essieux de locomotives et de wagons. Il est devenu indispensable au revêtement des vaisseaux, des frégates, à la fonte des canons rayés et des projectiles de guerre. Les outils de mine et d’agriculture, une foule d’engins mécaniques, se font aussi de plus en plus avec ce métal, qui coûte de moins en moins cher à mesure que les procédés de fabrication s’améliorent.

Le fer et l’acier ont donc un immense avenir industriel : les méthodes nouvelles adoptées dans la fabrication de ces métaux, notamment en Angleterre, où l’on voit des hauts-fourneaux produire seuls jusqu’à 90 tonnes de fonte par jour, ne provoquent-elles pas les méditations de l’ingénieur, de l’économiste et de l’homme d’état ? Bien que la France et la Grande-Bretagne marchent à la tête de la sidérurgie moderne, il reste encore des rangs honorables à conquérir [13]. L’Italie peut à son tour, en construisant de vastes usines centrales et en donnant aux mines de l’île d’Elbe tous les développemens qu’elles comportent, occuper sa place dans le monde métallurgique. De pareilles entreprises fourniront d’ailleurs un aliment à sa marine ; elle-même y trouvera un moyen économique de compléter le réseau de ses voies ferrées et sa flotte à vapeur ; en fondant. dans ses propres usines l’acier, nerf de la guerre moderne, elle-préparera sa défense nationale. Qu’elle ne l’oublie pas, et entre au plus vite dans cette voie féconde que la géographie et la géologie de son sol semblent lui avoir préparée.


L. SIMONIN.


  1. Voyez la Revue des 1er et 15 juin 1862 et du 1er juillet 1864.
  2. Ils, d’où les Latins firent Ilva, et par le changement si fréquent du v en b, Ilbe. Ils ne serait-il pas la racine d’insula, île ? L’île d’Elbe serait alors l’île par excellence, l’isola, comme l’appellent de préférence les Toscans.
  3. Nom donné en Italie à tous les petits ports de mer.
  4. Voyez, sur le climat méditerranéen, la Revue du 15 juillet 1864.
  5. Quelques-unes de ces îles ont une célébrité historique. C’est à Pianosa que fut exilé Agrippa sous le règne de Tibère, à Capraja que se réfugièrent au IVe siècle les moines partis de Rome.
    Processu pelagi jara se Capraria tollit ;
    Squalot lucifugis insula plena viris,
    dit dans son Itinéraire Rutilius Numatianus, un des derniers païens de l’empire, et à ce titre ennemi juré des moines.
  6. C’est au pied de ce château que stationnait la flotte de Pise. Les navires qui passaient par le canal payaient le tribut à la république, pour être convoyés par ses vaisseaux et protégés contre les pirates. Ils recevaient en signe d’acquit un plomb aux armes de Pise ; de là le nom de Piombino donné à la localité.
  7. La population de l’Ile d’Elbe est en nombre rond de 22,000 habitans disséminés sur un pareil nombre d’hectares.
  8. Le Castor est une variété de pétalite (silicate d’alumine et de lithine), qui se trouve aussi en Suède ; mais le Pollux n’existe qu’à l’île d’Elbe, où il est même très rare ; on le paie des prix fabuleux pour les collections. Un petit cristal gros comme la moitié du pouce, qu’on voit à l’École des Mines de Paris, vient d’être payé 300 francs. Le Pollux est en effet unique en son genre : c’est un silicate d’alumine et d’oxyde de cœsium, ce métal inconnu encore il y a deux ans, et dont l’analyse spectrale à seule permis de révéler l’existence.
  9. C’est une petite corbeille ronde d’osier à quatre anses où l’on met le minerai. Elle contient moyennement 30 kilogrammes. Les hommes en portent deux, les jeunes garçons une.
  10. On donne le nom de terres lavées à celles qui proviennent des anciennes exploitations depuis le jour où les Étrusques portèrent les premiers sur ces gîtes le pic du mineur. On lave ces terres pour en chasser en partie la gangue d’argile ou de silice, et on augmente ainsi leur valeur. Jusqu’à ces dernières années, où les Anglais les premiers achetèrent ces déblais pour les fondre, on regardait les gettate de Rio comme un véritable embarras ; aujourd’hui ce sont surtout ces terres que l’on expédie.
  11. Aristote dit quelque part que les Étrusques avaient fondu le cuivre à l’Ile d’Elbe avant le fer, dont les dépôts étaient recouverts par ceux du premier métal. Il est plus probable que ce furent les gîtes cuivreux que j’ai signalés à Pomonte et à Santa-Lucia qu’exploitèrent les Étrusques (en même temps que ceux voisins de Populonia sur le continent), bien qu’aujourd’hui encore on ait trouvé à Calamita du minerai de cuivre au milieu du fer. Dans tous les cas, l’âge de bronze aurait ainsi précédé celui de fer, même à l’île d’Elbe, et la mythologie et l’histoire se trouveraient une fois de plus d’accord.
  12. C’est à M. Ulrich, aujourd’hui inspecteur des mines de l’île d’Elbe, et qui a fait sur le moyen âge italien des études économiques fort remarquables, que je dois la connaissance de la valeur du florin d’or de Pise au XIVe siècle.
  13. Les progrès que le travail du fer a faits en France, en Angleterre, en Russie, en Prusse et en Autriche, marquent presque le rang que ces diverses puissances occupent dans la politique de l’Europe.