L’Île de la raison/Divertissement

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L’Île de la raison
Œuvres complètes, Texte établi par Pierre DuviquetHaut Cœur et Gayet jeune1 (p. 331-334).
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Divertissement[modifier]

Livrez-vous, jeunes cœurs, au dieu de la tendresse ;
Vous pouvez, sans faiblesse,
Former d’amoureux sentiments.
La Raison, dont les lois sont prudentes et sages,
Ne vous défend pas d’être amants,
Mais d’être amants volages.

I. MENUET

Quel plaisir de voir l’Amour,
Dans cet heureux séjour,
À la Raison faire sa cour !
Que ses armes
Ont pour nous de charmes !
Tous nos désirs,
Tous nos soupirs
Sont des plaisirs.


Jamais aucun regret ne vient troubler nos cœurs,
Dans cette île charmante,
D’une flamme innocente
Nous y ressentons les ardeurs,
Et la Raison gouverne les faveurs
Que l’Amour nous présente.

VAUDEVILLE

Toi qui fais l’important,
Ta superbe apparence,
Tes grands airs, ta dépense,
Séduisent un peuple ignorant ;
Tu lui parais un colosse, un géant.
Ici, ta grandeur cesse ;
On voit ta petitesse,
Ton néant, ta bassesse ;
Tu n’es enfin, chez la Raison,
Qu’un petit garçon,
Qu’un embryon,
Qu’un myrmidon.


Philosophe arrogant,
Qui te moques sans cesse
De l’humaine faiblesse,
Tu t’applaudis d’en être exempt :
Dans l’univers tu te crois un géant.
Par la moindre disgrâce,
Ton courage se passe,
Ta fermeté se lasse.
Tu n’es plus, avec ta raison,
Qu’un petit garçon,
Qu’un embryon,
Qu’un myrmidon.

Mortel indifférent,
Qui sans cesse déclames
Contre les douces flammes
Que fait sentir le tendre enfant,
Auprès de lui tu te crois un géant.
Qu’un bel œil se présente,
Sa douceur séduisante
Rend ta force i

mpuissante.
Tu n’es plus, contre Cupidon,
Qu’un petit garçon,
Qu’un embryon,
Qu’un myrmidon.

Qu’un nain soit opulent,
Malgré son air grotesque
Et sa taille burlesque,
Grâce à Plutus, il paraît grand :
L’or et l’argent de lui font un géant,
Mais sans leur assistance,
La plus belle prestance
Perd son crédit en France ;
Et l’on n’est, quand Plutus dit non,
Qu’un petit garçon,
Qu’un embryon,
Qu’un myrmidon.

Que tu semblais ardent,
Mari, quand tu pris femme !
De l’excès de ta flamme
Tu lui parlais à chaque instant :
Avant l’hymen, tu te croyais géant.
Six mois de mariage
De ce hardi langage
T’ont fait perdre l’usage.
Tu n’es plus, pauvre fanfaron,
Qu’un petit garçon,
Qu’un embryon,
Qu’un myrmidon.

Un paysan

Il n’y a pas longtemps
Que j’avais la barlue.
Ma foi, j’étais bian grue !
Chez vous, Messieurs les courtisans,
Je croyais voir les plus grands des géants.
Aujourd’hui la leunette

Que la raison me prête
Rend ma visière nette.
Je vois dans toutes vos façons,
Des petits garçons,
Des embryons,
Des myrmidons.

au parterre.

Partisans du bon sens,
Vous, dont l’heureux génie
Fut formé par Thalie,
Nous en croirons vos jugements.
Chez vous, des nains ne sont point des géants.
Si notre comédie
Par vous est applaudie,
Nous craindrons peu l’envie,
Vous contraindrez, par vos leçons,
Les petits garçons,
Les embryons,
Les myrmidons.