L’Île du docteur Moreau/XII

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Traduction par Henry-D. Davray.
Mercure de France (p. 192-206).

XII

un peu de bon temps


Quand cette corvée fut achevée, et que nous nous fûmes nettoyés et restaurés, Montgomery et moi nous installâmes dans ma petite chambre pour examiner sérieusement et pour la première fois notre situation. Il était alors près de minuit. Montgomery était presque dégrisé, mais son esprit était encore grandement bouleversé. Il avait singulièrement subi l’influence de l’impérieuse personnalité de Moreau, et je ne crois pas qu’il eût jamais envisagé que celui-ci pût mourir. Ce désastre était le renversement inattendu d’habitudes qui étaient arrivées à faire partie de sa nature, pendant les quelque dix monotones années qu’il avait passées dans l’île. Il débita des choses vagues, répondit de travers à mes questions et s’égara dans des considérations d’ordre général.

— Quelle stupide invention que ce monde ! dit-il. Quel gâchis que tout cela ! Je n’ai jamais vécu. Je me demande quand ça doit commencer. Seize ans tyrannisé, opprimé, embêté par des nourrices et des pions ; cinq ans à Londres, à piocher la médecine — cinq années de nourriture exécrable, de logis sordide, d’habits sordides ; de vices sordides ; — une bêtise que je commets — je n’ai jamais connu mieux — et expédié dans cette île maudite. Dix ans ici ! Et pour quoi tout cela, Prendick ? Quelle duperie !

Il était difficile de tirer quelque chose de pareilles extravagances.

— Ce dont il faut nous occuper maintenant, c’est du moyen de quitter cette île.

— À quoi servirait de s’en aller ? Je suis un proscrit, un réprouvé. Où dois-je rejoindre ? Tout cela, c’est très bien pour vous, Prendick ! Pauvre vieux Moreau ! Nous ne pouvons l’abandonner ici, pour que les bêtes épluchent ses os. Et puis… Mais d’ailleurs, qu’adviendra-t-il de celles de ces créatures qui n’ont pas mal tourné ?

— Eh bien ! nous verrons cela demain. J’ai pensé que nous pourrions faire un bûcher avec le tas de fagots et ainsi brûler son corps — avec les autres choses… Qu’adviendra-t-il des monstres après cela ?

— Je n’en sais rien. Je suppose que ceux qui ont été faits avec des bêtes féroces finiront tôt ou tard par tourner mal. Nous ne pouvons les massacrer tous, n’est-ce pas ? Je suppose que c’est ce que votre humanité pouvait suggérer ?… Mais ils changeront, ils changeront sûrement.

Il parla ainsi à tort et à travers jusqu’à ce que je sentisse la patience me manquer.

— Mille diables ! s’écria-t-il à une remarque un peu vive de ma part, ne voyez-vous pas que la passe où nous nous trouvons est pire pour moi que pour vous ?

Il se leva et alla chercher le cognac.

— Boire ! fit-il en revenant. Vous, discuteur, gobeur d’arguments, espèce de saint athée blanchi à la chaux, buvez un coup aussi.

— Non, dis-je, et je m’assis, observant d’un œil sévère, sous la clarté jaune du pétrole, sa figure s’allumer à mesure qu’il buvait et qu’il tombait dans une loquacité dégradante. Je me souviens d’une impression d’ennui infini. Il pataugea dans une larmoyante défense des bêtes humanisées et de M’ling. M’ling, prétendait-il, était le seul être qui lui eût jamais témoigné quelque affection. Soudain une idée lui vint.

— Et puis après… que le diable m’emporte ! fit-il.

Il se leva en titubant, et saisit la bouteille de cognac. Par une soudaine intuition, je devinai ce qu’il allait faire.

— Vous n’allez pas donner à boire à cette bête ! exclamai-je en me levant pour lui barrer le passage.

— Cette bête !… C’est vous qui êtes une bête. Il peut prendre son petit verre comme un chrétien… Débarrassez le passage, Prendick.

— Pour l’amour de Dieu… commençai-je.

— Ôtez-vous de là ! rugit-il en sortant brusquement son revolver.

— C’est bien, concédai-je, et je m’écartai, presque décidé à me jeter sur lui au moment où il mettrait la main sur le loquet ; mais la pensée de mon bras hors d’usage m’en détourna. — Vous êtes tombé au rang des bêtes, et c’est avec les bêtes qu’est votre place.

Il ouvrit la porte toute grande, et, à demi tourné vers moi, debout entre la lumière jaunâtre de la lampe et la clarté blême de la lune, ses yeux semblables, dans leurs orbites, à des pustules noires sous les épais et rudes sourcils, il débita :

— Vous êtes un stupide faquin, Prendick, un âne bâté, qui se forge des craintes fantastiques. Nous sommes au bord du trou. Il ne me reste plus qu’à me couper la gorge demain, mais, ce soir, je m’en vais d’abord me donner un peu de bon temps.

Il sortit dans le clair de lune.

— M’ling ! M’ling ! mon vieux camarade ! appela-t-il.

Dans la clarté blanche, trois créatures imprécises se montrèrent à l’orée des taillis, l’une, enveloppée de toile blanche, les deux autres, des taches sombres, suivant la première. Elles s’arrêtèrent attentives. J’aperçus alors les épaules voûtées de M’ling s’avançant au long de la clôture.

— Buvez ! cria Montgomery, buvez ! vous autres espèces de brutes ! Buvez et soyez des hommes ! Mille diables, j’ai du génie, moi ! Moreau n’y avait pas pensé ! C’est le dernier coup de pouce. Allons ! buvez, vous dis-je !

Brandissant la bouteille, il se mit à courir dans la direction de l’ouest, M’ling le suivant et précédant les trois indécises créatures qui les accompagnaient.

Je m’avançai sur le seuil. Bientôt, la troupe, à peine distincte dans la vaporeuse clarté lunaire, s’arrêta. Je vis Montgomery administrer une dose de cognac pur à M’ling, et l’instant d’après, les cinq personnages de cette scène n’étaient plus qu’une tache confuse. Tout à coup, j’entendis la voix de Montgomery qui criait :

— Chantez !… Chantons tous ensemble : conspuez Prendick… C’est parfait. Maintenant, encore : Conspuez Prendick ! conspuez Prendick !

Le groupe noir se rompit en cinq ombres séparées et recula lentement dans la distance au long de la bande éclairée du rivage. Chacun de ces malheureux hurlait à son gré, aboyant des insultes à mon intention, et donnant libre cours à toutes les fantaisies que suggérait cette inspiration nouvelle de l’ivresse.

— Par file à droite ! commanda la voix lointaine de Montgomery, et ils s’enfoncèrent avec leurs cris et leurs hurlements dans les ténèbres des arbres. Lentement, très lentement, ils s’éloignèrent dans le silence.

La paisible splendeur de la nuit m’enveloppa de nouveau. La lune avait maintenant passé le méridien et faisait route vers l’ouest ; elle était à son plein et, très brillante, semblait voguer dans un ciel d’azur vide. L’ombre du mur, large d’un mètre à peine et absolument noire, se projetait à mes pieds. La mer, vers l’est, était d’un gris uniforme, sombre et mystérieuse, et, entre les flots et l’ombre, les sables gris, provenant de cristallisations volcaniques, étincelaient et brillaient comme une plage de diamants. Derrière moi, la lampe à pétrole brûlait chaude et rougeâtre.

Alors je rentrai et fermai la porte à clef. J’allai dans la cour où le cadavre de Moreau reposait auprès de ses dernières victimes — les chiens, le lama et quelques autres misérables bêtes ; — sa face massive, calme même après cette mort terrible, ses yeux durs grands ouverts semblaient contempler dans le ciel la lune morte et blême. Je m’assis sur le rebord du puits et, mes regards fixant ce sinistre amas de lumière argentée et d’ombre lugubre, je cherchai quelque moyen de fuir.

Au jour, je rassemblerais quelques provisions dans la chaloupe, et, après avoir mis le feu au bûcher que j’avais devant moi, je m’aventurerais une fois de plus dans la désolation de l’océan. Je me rendais compte que pour Montgomery il n’y avait rien à faire, car il était, à vrai dire, presque de la même nature que ces bêtes humanisées, et incapable d’aucun commerce humain. Je ne me rappelle pas combien de temps je restai assis là à faire des projets ; peut-être une heure ou deux. Mes réflexions furent interrompues par le retour de Montgomery dans le voisinage. J’entendis de rauques hurlements, un tumulte de cris exultants, qui passa au long du rivage ; des clameurs, des vociférations, des cris perçants qui parurent cesser en approchant des flots. Le vacarme monta et décrût soudain ; j’entendis des coups sourds, un fracas de bois que l’on casse, mais je ne m’en inquiétai pas. Une sorte de chant discordant commença.

Mes pensées revinrent à mes projets de fuite. Je me levai, pris la lampe, et allai dans un hangar examiner quelques petits barils que j’avais déjà remarqués. Mon attention fut attirée par diverses caisses de biscuits et j’en ouvris une. À ce moment, j’aperçus du coin de l’œil un reflet rouge et je me retournai brusquement.

Derrière moi, la cour s’étendait, nettement coupée d’ombre et de clarté avec le tas de bois et de fagots sur lequel gisaient Moreau et ses victimes mutilées. Ils semblaient s’agripper les uns les autres dans une dernière étreinte vengeresse. Les blessures de Moreau étaient béantes et noires comme la nuit, et le sang qui s’en était échappé s’étalait en mare noirâtre sur le sable. Alors je vis, sans en comprendre la cause, le reflet rougeâtre et fantômal qui dansait, allait et venait sur le mur opposé. Je l’interprétai mal, me figurant que ce n’était autre chose qu’un reflet de ma lampe falote, et je me retournai vers les provisions du hangar. Je continuai à fouiller partout, autant que je pouvais le faire avec un seul bras, mettant de côté, pour l’embarquer le lendemain dans la chaloupe, tout ce qui me semblait convenable et utile. Mes mouvements étaient maladroits et lents, et le temps passait rapidement ; bientôt le petit jour me surprit.

Le chant discordant se tut pour donner place à des clameurs, puis il reprit et éclata soudain en tumulte. J’entendis des cris de : Encore, Encore ! un bruit de querelle et tout à coup un coup terrible. Le ton de ces cris divers changeait si vivement que mon attention fut attirée. Je sortis dans la cour pour écouter. Alors, tranchant net sur la confusion et le tumulte, un coup de revolver fut tiré.

Je me précipitai immédiatement à travers ma chambre jusqu’à la petite porte extérieure. À ce moment, derrière moi, quelques-unes des caisses et des boîtes de provisions glissèrent et dégringolèrent sur le sol les unes sur les autres avec un fracas de verre cassé. Mais sans y faire la moindre attention, j’ouvris vivement la porte et regardai ce qui se passait au dehors.

Sur la grève, près de l’abri de la chaloupe, un feu de joie brûlait, lançant des étincelles dans la demi-clarté de l’aurore : autour, luttait une masse de figures noires. J’entendis Montgomery m’appeler par mon nom. Le revolver à la main, je courus en toute hâte vers les flammes.

Je vis la langue de feu du revolver de Montgomery jaillir une fois tout près du sol. Il était à terre. Je me mis à crier de toutes mes forces et tirai en l’air.

J’entendis un cri : Le Maître ! La masse confuse et grouillante se sépara en diverses unités qui se dispersèrent, le feu flamba et s’éteignit. La cohue des bipèdes s’enfuit devant moi, en une panique soudaine. Dans ma surexcitation, je tirai sur eux avant qu’ils ne fussent disparus parmi les taillis. Alors, je revins vers la masse noire qui gisait sur le sol.

Montgomery était étendu sur le dos et le monstre gris pesait sur lui de tout son poids. La brute était morte, mais tenait encore dans ses griffes recourbées la gorge de Montgomery. Auprès, M’ling était couché, la face contre terre, immobile, le cou ouvert et tenant la partie supérieure d’une bouteille de cognac brisée. Deux autres êtres gisaient près du feu, l’un sans mouvement, l’autre gémissant par intervalles, et soulevant la tête, de temps à autre, lentement, puis la laissant retomber.

J’empoignai, d’une main, le monstre gris et l’arrachai de sur le corps de Montgomery ; ses griffes mirent les vêtements en lambeaux tandis que je le traînais.

Montgomery avait la face à peine noircie. Je lui jetai de l’eau de mer sur la figure, et installai sous sa tête ma vareuse roulée. M’ling était mort. La créature blessée qui gémissait près du feu — c’était un des Hommes-Loups à la figure garnie de poils grisâtres — gisait, comme je m’en aperçus, la partie supérieure de son corps tombée sur les charbons encore ardents. La misérable bête était en si piteux état que, par pitié, je lui fis sauter le crâne. L’autre monstre — mort aussi — était l’un des Hommes-Taureaux vêtus de blanc.

Le reste des bipèdes avait disparu dans le bois. Je revins vers Montgomery et m’agenouillai près de lui, maudissant mon ignorance de la médecine.

À mon côté, le feu s’éteignait et, seuls, restaient quelques tisons carbonisés ou se consumant encore au milieu des cendres grises. Je me demandais où Montgomery pouvait bien avoir trouvé tout ce bois, et je vis alors que l’aurore avait envahi le ciel, brillant maintenant à mesure que la lune déclinante devenait plus pâle et plus opaque dans la lumineuse clarté bleue. Vers l’est, l’horizon était bordé de rouge.

À ce moment, j’entendis derrière moi des bruits sourds accompagnés de sifflement, et m’étant retourné, d’un bond je me relevai, en poussant un cri d’horreur. Contre l’aube ardente, de grandes masses tumultueuses de fumée noire tourbillonnaient au-dessus de l’enclos, et à travers leur orageuse obscurité jaillissaient de longs et tremblants fuseaux de flamme rouge sang. Le toit de roseaux s’embrasa ; je vis les flammes souples monter à l’assaut des appentis et un grand jet soudain s’élança par la fenêtre de ma chambre.

Je compris immédiatement ce qui était arrivé, en me rappelant le fracas que j’avais entendu. Lorsque je m’étais précipité au secours de Montgomery, j’avais renversé la lampe.

L’impossibilité évidente de sauver quoi que ce soit de ce que contenaient les pièces de l’enclos m’apparut aussitôt. Mon esprit revint à mon projet de fuite, et, brusquement, je me retournai vers l’endroit du rivage où étaient abritées les deux embarcations. Elles n’étaient plus là ! Sur le sable, non loin de moi, j’aperçus deux haches ; des éclats de bois et des copeaux étaient partout épars, et les cendres du feu fumaient et noircissaient sous la clarté de l’aube. Pour se venger et empêcher notre retour vers l’humanité, Montgomery avait brûlé les barques.

Un soudain accès de rage me secoua. Je fus sur le point de me laisser aller à frapper à coup redoublés sur son crâne stupide, tandis qu’il était là, sans défense à mes pieds. Mais soudain il remua sa main si faiblement, si pitoyablement que ma rage disparut. Il eut un gémissement et souleva un instant ses paupières.

Je m’agenouillai près de lui et lui soulevai la tête. Il rouvrit les yeux, contemplant silencieusement l’aurore, puis son regard rencontra le mien : ses paupières alourdies retombèrent.

— Fâché, articula-t-il avec effort.

Il semblait essayer de penser.

— C’est le bout, murmura-t-il, la fin de cet univers idiot. Quel gâchis…

J’écoutais. Sa tête s’inclina inerte. Je pensai que quelque liquide pouvait le ranimer. Mais je n’avais là ni boisson, ni vase pour le faire boire. Tout à coup, il me parut plus lourd, et mon cœur se serra.

Je me penchai sur son visage et posai ma main sur sa poitrine à travers une déchirure de sa blouse. Il était mort, et au moment où il expirait, une ligne de feu, blanche et ardente, le limbe du soleil, monta, à l’orient, par delà le promontoire, éclaboussant le ciel de ses rayons, et changeant la mer sombre en un tumulte bouillonnant de lumière éblouissante qui se posa, comme une gloire, sur la face contractée du mort.

Doucement, je laissai sa tête retomber sur le rude oreiller que je lui avais fait, et je me relevai. Devant moi, j’avais la scintillante désolation de la mer, l’effroyable solitude où j’avais tant souffert déjà ; en arrière, l’île assoupie sous l’aurore, et ses bêtes invisibles. L’enclos avec ses provisions et ses munitions brûlait dans un vacarme confus, avec de soudaines rafales de flammes, avec de violentes crépitations, et de temps à autre un écroulement. L’épaisse et lourde fumée s’éloignait en suivant la grève, roulant au ras des cimes des arbres vers les huttes du ravin.