L’économie politique en vingt-deux conversations/Conversation 03

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Traduction par Caroline Cherbuliez.
Établissement encyclographique (p. 18-29).


CONVERSATION III.


SUR LA PROPRIÉTÉ.

Le travail est l’origine de la richesse. — Établissement légal de la propriété. — De la propriété de la terre. — Sécurité résultant de la propriété. — Objections à la propriété des terres réfutées. — Origine des nations dans une vie sauvage ou pastorale. — Leurs progrès dans l’agriculture. — Culture du blé. — Récapitulation.

CAROLINE.

Hé bien, Madame B., puisque vous m’avez réconciliée avec la richesse, et que vous m’avez convaincue qu’elle est essentielle au bonheur et à la prospérité des nations, je commence à être impatiente d’apprendre quels sont les meilleurs moyens d’obtenir un bien si désirable.


MADAME B.

Ne me laissez pas tout à faire, Caroline. Je vous ai dit que vous aviez déjà quelques notions générales d’économie politique, quoique confuses et mal ordonnées. Tâchez de les débrouiller et de découvrir vous-même quelles sont, chez une nation, les principales causes productives de la richesse.


CAROLINE.

J’y ai, je vous assure, beaucoup réfléchi. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que c’est le travail qui est la cause de la richesse. Sans travail, la terre fournirait bien peu de chose pour notre subsistance. Combien sont chétives les productions qu’elle nous offre spontanément, au prix de celles de l’agriculture ! Comparez un fruit sauvage avec une belle pomme, une aride bruyère avec une riche prairie.


MADAME B.

Il est vrai que le travail est absolument requis pour la production de la richesse, mais il ne suffit pas pour l’obtenir. Le travail du sauvage, qui ne s’enrichit point, est souvent plus rude que celui du laboureur qui, dans un pays civilisé, répand à pleines mains la richesse. Les longues et périlleuses excursions des sauvages à la poursuite d’une proie, leur ignorance des arts, et la difficulté qu’ils éprouvent dans l’exercice de toute espèce d’industrie, dans la construction des habitations les plus simples, dans la fabrication des instruments les plus grossiers, tout concourt à rendre pour eux le travail pénible. Le travail toutefois est le partage de l’homme ; sauvage ou civilisé, il est destiné à manger son pain à la sueur de son visage. Mais comment arrive-t-il que dans un cas le travail produit l’opulence, tandis que dans l’autre, il ne donne que l’étroit nécessaire ?


CAROLINE.

Vous avez remarqué que le travail du sauvage est moins avantageux à cause de son ignorance et de son peu d’habileté ; il ne porte pas d’ailleurs au travail le même zèle, la même activité, la même persévérance que l’homme civilisé. Vous savez que l’indolence des sauvages a passé en proverbe.


MADAME B.

Il faut donc trouver des motifs qui puissent les faire sortir de cet état d’indolence ; qui soient capables d’éveiller leur industrie, et de les accoutumer à un travail régulier. Les hommes sont naturellement disposés à l’indolence ; tout travail exige un effort, et on ne fait d’effort que lorsqu’on y est excité par quelque espèce de stimulant. L’activité qu’on observe dans la vie civilisée est le produit de l’éducation ; elle résulte du désir général et fortement senti de partager non-seulement les choses nécessaires à la vie, mais les divers biens et les diverses jouissances qui semblent s’offrir à nous. L’homme qui, à la suite de son travail journalier, a reçu la récompense des fatigues qu’il a endurées, est tout prêt à faire les mêmes efforts, parce qu’il sait qu’il renouvellera ainsi ses jouissances. Mais l’ignorance du sauvage prévient chez lui le désir de ce qui ne lui procure pas un moyen immédiat de satisfaire à ses besoins ; aucun bien futur ne tente son ambition, aucune jouissance espérée n’enflamme ses désirs ; pour l’engager à quelque effort, il ne faut pas moins que la forte impulsion du besoin. Quand il a assouvi sa faim, il se livre au repos, sans songer à l’avenir.


CAROLINE.

Mais si les désirs des sauvages sont en si petit nombre et si aisément satisfaits, leur état n’est-il pas plus heureux que celui des classes laborieuses dans les pays civilisés, qui ont tant de désirs et si peu de moyens d’y satisfaire ?


MADAME B.

La stupide apathie, qui est l’effet d’une grossière ignorance, mérite à peine le nom de contentement, et n’est point digne du nom de bonheur. On trouve, dans le Voyageur de Goldsmith, une pensée aussi juste que belle. « Tout besoin qui aiguillonne le cœur, » devient une source de plaisir, quand il est satisfait[1]. » D’ailleurs ce n’est qu’occasionnellement que le sauvage peut se livrer à cet état de torpeur et d’indifférence. Si vous consultiez les relations de voyages faits dans des pays sauvages, vous vous assureriez, qu’en comparaison des habitants de ces pays-là, nos paysans jouissent d’un état de grande aisance ou même de luxe.

Mais supposons qu’un homme appartenant à une société civilisée arrive au milieu d’une tribu sauvage, et réussisse à y enseigner les arts utiles à la vie commune. Il montre à l’un comment il peut rendre sa hutte plus commode ; il fait faire à un autre quelques provisions d’hiver ; il apprend à un troisième à mieux tailler ses flèches et à construire mieux son arc. Quelles seront les suites de cette espèce de progrès ?


CAROLINE.

On doit s’attendre, à ce qu’il semble, que les nouvelles jouissances, que ces améliorations auront procurées à ceux qui en auront appris l’usage, engageront leurs concitoyens à les imiter, et qu’il en résultera un esprit nouveau d’industrie.


MADAME B.

N’est-il pas plus probable que ces sauvages paresseux chercheront à dépouiller, par force ou par ruse, les industrieux de leurs biens péniblement acquis ; que l’un sera chassé de la hutte qu’il a construite avec tant de soin ; que l’on dérobera à l’autre sa provision ; et que le troisième verra ses flèches acérées tournées contre son propre sein ? Voilà où viendraient aboutir toutes les tentatives faites en vue d’obtenir de nouveaux biens et de nouveaux progrès. Qui entreprendra de travailler pour se procurer des possessions si précaires, qui exposent à des dangers et ne donnent aucune jouissance assurée ?


CAROLINE.

Mais tous ces maux seraient prévenus si l’on faisait des lois pour protéger la propriété.


MADAME B.

Il est vrai ; mais le droit de propriété doit être légalement établi, avant d’être protégé. Car la nature a donné aux hommes tous les biens en commun, et la propriété est d’institution humaine. Elle s’établit de si bonne heure au sein de la société, que l’on est tenté de croire que son origine est dans la nature même ; mais jusqu’à ce qu’elle ait été établie par la loi, nul homme n’a eu le droit d’appeler une chose sienne.


CAROLINE.

Quoi ! pas même le gibier qu’il a tué de sa main, la hutte qu’il a bâtie, les instruments qu’il a construits pour son usage ? On peut sans doute l’en dépouiller de force ; mais celui qui les lui enlève n’acquiert sur ces choses-là aucun droit.


MADAME B.

Quand un homme a produit quelque chose par son travail, il a sans contredit, d’après les principes de l’équité, une prétention bien fondée à en jouir ; mais son droit de retirer cette chose du fonds commun, pour l’approprier exclusivement à son usage, se fonde entièrement sur la loi du pays.

S’il s’agit, par exemple, de la propriété du sol, c’est la loi qui prononce que telle pièce de terre appartient à Thomas, telle autre à Jean, telle autre encore à Jacques ; que chacun d’eux aura un droit exclusif à la possession de sa terre et des produits qu’elle donnera ; qu’il peut la garder, l’échanger ou la vendre : s’en défaire de son vivant, ou la transmettre à un héritier. Et pour que cette loi soit respectée, on prononce des peines contre ceux qui l’enfreignent. Ce n’est qu’à l’époque où de telles lois ont été faites pour l’établissement et le maintien de la propriété, de quelque espèce qu’elle soit, que le droit de propriété est établi.


CAROLINE.

Vous m’étonnez ! Je croyais que la propriété de la terre avait toujours existé ; je n’avais pas imaginé que ce fût une institution légale ; je croyais qu’elle était aussi ancienne que le monde. Nous lisons qu’au temps des patriarches, quand les familles devinrent trop nombreuses, elles se séparèrent, et que ceux qui allèrent s’établir ailleurs, paissaient leurs troupeaux et occupaient la terre sans éprouver aucune molestation. Il n’y avait là personne pour contester leur droit ; et, après leur mort, les enfants habitaient et cultivaient la terre de leurs pères.

Si nous fondions une colonie dans une île déserte, chaque colon cultiverait autant de terrain qu’il lui en faudrait pour son usage, et comme chacun aurait un égal intérêt à la conservation de ses possessions, la propriété se trouverait établie par un consentement généra], sans aucune institution légale.


MADAME B.

Ce consentement général est une espèce de loi, très-imparfaite à la vérité, et qui, dans l’origine peut-être, était fondée sur la force relative des individus. Si un homme tentait d’enlever le bétail ou les fruits d’un autre, celui-ci opposait la force à la force ; s’il était le plus fort ou le mieux armé, il tuait son adversaire ou le chassait de ses terres ; s’il était le plus faible, il était dépouillé, ou bien il appelait ses voisins à son secours, leur remontrait le danger commun, et les engageait peut-être à s’unir à lui pour se venger de l’agresseur.

Plusieurs incidents de cette nature doivent avoir eu lieu avant que les lois aient été régulièrement instituées ; c’est-à-dire, avant qu’on ait établi une autorité publique, protectrice des individus contre ceux qui les attaquent, et chargée de punir les contrevenants. Ce n’est qu’au moment où cette autorité vient donner de l’appui à la loi, qu’un homme peut dire : « Ce champ est à moi ; c’est ici ma maison ; cette semence que je mets en terre produira une abondante récolte, qui m’appartiendra tout entière ; ces arbres que je plante, chaque année me rapporteront des fruits que j’aurai seul droit de cueillir. »


CAROLINE.

Je comprends très-bien à présent l’avantage de ces lois, c’est la sécurité ; avant qu’elles fussent établies, le fort pouvait enlever au faible tout ce que celui-ci possédait ; les vieillards, les femmes et les enfants, qui n’avaient aucun moyen de défense, étaient exposés à leurs rapines et à leurs violences. Le paresseux, l’imprévoyant, dès qu’il manquait de moyens de subsistance, devenait l’ennemi naturel du prudent et du laborieux. En sorte que, sans ces lois, les hommes qui auraient travaillé avec le plus d’activité auraient été ceux qui auraient dû naturellement devenir victimes de la fainéantise des autres ; en un mot, les frelons auraient dévoré le miel des abeilles.


MADAME B.

Oui, la sécurité est le grand point à obtenir ; c’est la sécurité qui aiguillonne l’industrie, et rend le travail productif ; chaque pas qui mène à ce but, est un pas fait vers la civilisation, vers la richesse, et vers le bonheur général.


CAROLINE.

Tout cela est parfaitement vrai ; cependant il vient tout à coup de s’offrir à moi une objection relative à l’établissement de la propriété foncière, qui me semble avoir beaucoup de gravité. Avant que le sol devint une propriété privée, la terre, dites-vous, était possédée en commun par tous les hommes ; chacun avait le même droit à faire valoir à cet égard. Mais la loi qui établit la propriété du sol l’enlève au genre humain pour la transmettre à un petit nombre d’individus. Ainsi, pour faire quelques riches, elle fait les autres pauvres. Or, quel droit a la loi de déposséder les uns pour enrichir les autres ? Il faut être juste avant d’être généreux.

Cette objection toutefois ne s’étend pas à d’autres propriétés qu’à celle du sol ; rien n’est plus juste que de laisser un homme cueillir les fruits que son travail a fait naître, jouir de la maison qu’il a bâtie, des marchandises qu’il a fabriquées ; mais la terre ne peut pas devenir une propriété particulière sans faire tort aux autres ; car ils se trouvent privés par-là d’un droit qui leur est acquis par la nature.


MADAME B.

Vous voudriez donc assurer à chacun la possession de la richesse qu’il peut acquérir, quoique vous lui refusassiez le moyen de la produire ? Vous voudriez le rendre maître de sa maison, mais lui ôter le sol sur lequel elle repose ; protéger sa moisson, mais sans le mettre en possession du champ sur lequel il peut la faire croître.


CAROLINE.

Je dois convenir que vous présentez mon objection sous un aspect assez ridicule ; mais, madame B., cela ne suffit pas ; il faut, pour que j’y renonce, que vous me montriez où gît l’erreur.


MADAME B.

Dans les pays nouvellement occupés, on fait des concessions de terres à ceux qui sont disposés à les tirer de l’état de nature où elles se trouvent ; et la grande inégalité qui nous frappe dans des temps plus récents est le résultat des transports volontaires des propriétés faits d’un individu à l’autre, par donation, héritage ou vente ; c’est la conséquence inévitable de cette liberté et de cette sécurité dont nous venons de voir l’origine.

La nature, en certains cas, répand ses dons avec une profusion sans bornes ; c’est ainsi qu’elle nous a donné l’air et l’eau, qui sont possédés par tous et dont tous jouissent. Mais quand elle accorde ses bienfaits avec plus d’épargne, comme elle fait pour la terre, l’avantage commun de tous exige qu’il y ait des protecteurs établis pour la garde d’un bien si précieux ; et pour qu’ils aient le plus grand intérêt à la culture et à l’amendement de ces terres, ils en sont rendus propriétaires, avec tous les avantages attachés à la possession exclusive.

L’établissement de la propriété du sol augmente la richesse non-seulement des propriétaires, mais des hommes de toutes les classes.

La terre peut être considérée comme l’instrument avec lequel on crée la richesse ; et nous avons vu tout à l’heure que la sécurité dans la possession de la terre est ce qui donne à l’industrie de la vie et de la vigueur. C’est cette sécurité qui élève la condition de nos paysans si fort au-dessus de celle d’un peuple sauvage, pour qui la terre est un bien commun.


CAROLINE.

Une institution d’une utilité si grande et si évidente ne peut pas être considérée comme injuste.


MADAME B.

Non assurément. C’est par le principe de l’utilité générale qu’il faut mettre à l’épreuve la justice des lois ; car il n’y en a aucune qui n’impose quelque gêne à la liberté naturelle de l’homme, et qui, sous ce point de vue, ne pût donner prise aux objections. Mais nous avons vu que, sans lois, la vie, la propriété, la réputation, la liberté même, n’étaient pas en sûreté ; on sacrifie donc à la loi quelque portion de sa liberté ; en retour la loi nous garantit le reste, et en même temps nous procure tous les biens qui sont le fruit de la sécurité. Blackstone s’exprime ainsi dans ses commentaires :

« Tout homme, quand il entre dans la société, cède une partie de sa liberté, comme étant le prix du bien précieux qu’il acquiert ; et, en considération des avantages que lui procure le commerce mutuel de ses semblables, il s’oblige à se conformer aux lois que la communauté a cru convenable d’établir. Car aucun homme, capable de la moindre réflexion, ne voudrait conserver le pouvoir de faire sans gêne tout ce qu’il lui plaît, sachant que la conséquence de ce pouvoir serait que tout autre homme en aurait un pareil, et qu’il n’y aurait aucune sécurité laissée aux individus dans la jouissance des divers biens de la vie. Ainsi la liberté politique ou civile, qui est celle d’un membre de la société, n’est autre chose que la liberté naturelle, restreinte par les lois humaines, jusqu’au point, et non au delà du point, où il est nécessaire et convenable qu’elle le soit pour l’avantage général de la communauté.

Une constitution, ou une forme de gouvernement, un système de lois quelconque, n’est établi pour le maintien de la liberté civile, que lorsqu’il laisse les sujets entièrement maîtres de leur conduite, excepté dans les cas où le bien public exige quelque direction ou quelque gêne. »


CAROLINE.

Vous avez levé tous mes scrupules sur l’établissement de la propriété foncière. Ainsi revenons, s’il vous plaît, aux progrès de la richesse et de la civilisation.


MADAME B.

Il ne faut pas aller si vite. Les pas progressifs dans la marche de la civilisation sont fort lents ; il faut nous accoutumer à considérer le développement de l’industrie humaine comme s’opérant par degrés successifs et presque insensibles.

Les nations civilisées ne commencent pas toujours par l’établissement d’une colonie ; souvent elles sont sorties de l’état sauvage, après avoir été dans cet état pendant une suite de siècles. Telle était la situation de plusieurs nations indigènes de l’Amérique à l’époque de sa découverte. C’étaient des peuples chasseurs ; or, tant que les hommes voient devant eux un espace illimité, où ils peuvent errer à leur gré sans obstacle, il est difficile d’imaginer des circonstances qui puissent les engager à adopter une vie sédentaire, et à s’appliquer au labourage.

Dans les pays qui abondent en vastes plaines, la vie pastorale a été préférée ; mais il a fallu pour cela que la propriété des troupeaux fût établie, quoique la terre restât en commun. Tel était le genre de vie des anciens Scythes, qui habitaient les vastes plaines de la Tartarie ; tel est encore de nos jours celui des Tartares et des Arabes, qui forment des tribus errantes, et, comme les anciens patriarches, vivent sous des tentes, et voyagent de côté et d’autre avec leur gros et menu bétail, cherchant les meilleurs pâturages.

Nous avons déjà remarqué que les hommes, par leur nature, sont disposés à la paresse ; cette disposition est nécessairement un grand obstacle à l’introduction de l’agriculture, car cet art exige beaucoup de prévoyance et de connaissances ; ainsi qu’une ferme confiance en la sûreté de la propriété, afin que l’on s’adonne au travail dans une saison, en vue de faire la récolte dans une autre. Mais on peut supposer que l’agriculture est un pas progressif fait à la suite de la vie pastorale ; qu’une tribu de bergers peut avoir rencontré des ennemis dans ses excursions errantes, et que la crainte de perdre ses troupeaux peut les avoir engagés à se fixer ; il est probable en ce cas, qu’elle aura choisi un lieu défendu par la nature contre les attaques des bêtes sauvages et contre les incursions de leurs féroces voisins. C’est ainsi que Cécrops fit choix du rocher où fut fondée la citadelle d’Athènes, pour y bâtir une ville. Il se pourrait aussi que ces nomades eussent été tentés par la fertilité de quelque coin de terre, où ils auraient joui de la protection d’un gouvernement voisin en état de les défendre. Volney dit en parlant des habitants de la Syrie : « Toutes les fois que les hordes et les tribus errantes trouvent dans un canton la paix et la sécurité jointes à la suffisance, elles s’y habituent et passent insensiblement à l’état cultivateur et sédentaire. » Ces habitudes nouvelles et tous les arts qui s’y rapportent, des peuples nomades ne peuvent les avoir acquis que par des degrés fort lents. Ils ont vu que l’on pouvait multiplier les fruits de la terre ; que les plantes alimentaires pouvaient être propagées ; qu’il y a des graines qui se reproduisent chaque année, des animaux susceptibles d’être apprivoisés et rendus domestiques. Quand ils ont été munis ainsi d’un fonds nouveau de subsistances, leurs enfants ont été mieux nourris, leurs familles ont été accrues, la vieillesse et l’enfance ont été protégées et entretenues.

Mais ces peuples ne connaissent encore que les premiers éléments de l’agriculture ; combien n’a-t-il pas fallu de chances heureuses pour amener l’importante période de la culture du blé. Le blé n’a nulle part été trouvé sauvage ; les Grecs imaginèrent qu’une divinité était descendue du ciel pour le donner à la terre, et pour les instruire dans l’art de cultiver cette précieuse plante. Athènes, la Crète, la Sicile et l’Égypte, prétendent toutes au mérite d’avoir été le lieu où le blé fut cultivé dans l’origine. Mais quel que soit le peuple à qui nous sommes redevables de cette importante découverte, quels que soient les moyens employés pour y parvenir, il n’en est aucune qui ait eu une aussi grande influence sur le bonheur du genre humain. Toute faible qu’elle semble, cette plante résiste aux ardeurs de l’été et aux froids de l’hiver. Elle croît dans presque tous les climats, elle est propre non-seulement à la nourriture de l’homme, mais à celle d’une multitude d’animaux domestiques, et donne, par la fermentation, un breuvage agréable et salutaire. Le grain se conserve pendant plusieurs années, et fournit un moyen de subsistance si durable, que l’on a cessé de se défier de l’avenir, et que l’abondance a été assurée pendant le cours même des hivers les plus longs et les plus stériles.

Mais la culture de cette plante inestimable ne peut être entreprise qu’à l’aide de fonds considérables, d’habitations fixes, d’instruments aratoires[2], d’animaux domestiques, en un mot, de divers établissements qui n’ont pu naître et se maintenir qu’après celui de la propriété. Les sauvages n’ont ni blé, ni culture, ni animaux domestiques ; ils consomment et détruisent, sans jamais s’occuper de la reproduction. Aussi combien les résultats de part et d’autre diffèrent ! Nous voyons des milliers d’hommes et d’animaux habiter une étendue de pays qui aurait à peine suffi à la subsistance de deux ou trois cents sauvages.


CAROLINE.

Arrêtons-nous un instant, ma chère madame B. ; je suis toute étourdie du nombre et de la variété des idées que vous venez d’offrir à mon esprit. Je m’étonne que ces choses-là ne se fussent pas présentées à moi d’elles-mêmes ; mais j’ai été si accoutumée à voir le monde dans son état de perfectionnement actuel, que mon attention ne s’était jamais portée sur les obstacles et les difficultés sans nombre que les hommes doivent avoir rencontrés, et sur les pas laborieux et progressifs qu’ils ont eu à faire, avant que la société pût atteindre l’état de perfection auquel elle est parvenue.


MADAME B.

De perfection ! Vous parlez par comparaison, je pense ; car il n’y a pas longtemps que vous faisiez des complaintes fort lamentables sur l’état actuel de la société. Je ne partageais pas tout votre chagrin, mais je ne crois pas non plus, et à beaucoup près, que nous soyons au point de perfection. Continuons cependant de tracer les progrès de la richesse et de la civilisation jusqu’à l’état où nous les voyons arrivés, avant de nous occuper des défauts des institutions actuelles.


CAROLINE.

Il me semble qu’à présent j’ai une idée claire des importantes suites de l’établissement de la propriété. Il met fin à la vie errante des barbares, engage les hommes à se fixer, et les habitue à supporter un travail régulier ; il leur enseigne la prudence et la prévoyance ; les porte à embellir la face de la terre par la culture ; à multiplier les animaux utiles et les plantes alimentaires ; en un mot, il les met en état d’augmenter si prodigieusement leur fonds de subsistance, qu’ils transforment un pays qui ne contenait qu’un petit nombre de misérables huttes, en une nation grande et opulente.

  1. Every want that stimulates the heart

    Becomes a source of pleasure, when redress’d.
  2. Les instruments d’agriculture sont d’abord d’une construction grossière et imparfaite. Dans quelques parties de l’Inde, la charrue d’un Indou, aujourd’hui encore, est faite d’une branche courbe très-grossièrement taillée en pointe, qui souvent est traînée par sa femme. L’emploi des animaux domestiques dans les travaux de l’agriculture est un autre pas vers la civilisation ; mais aucun établissement de ferme n’a pu naître et se maintenir avant l’établissement de la propriété.