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L’économie politique en vingt-deux conversations/Le riche et le pauvre

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Traduction par Caroline Cherbuliez.
Établissement encyclographique (p. 279-284).

NOTIONS
DE
JOHN HOPKINS
SUR
L’ÉCONOMIE POLITIQUE,
CONTES POPULAIRES,
Par Mme Marcet.
traduit de l’anglais
PAR CAROLINE CHERBULIEZ

LE RICHE ET LE PAUVRE.


Au temps des fées, les choses n’allaient guère mieux qu'à présent ; le petit conte suivant prouvera la vérité de ce que j’avance.

John Hopkins, pauvre laboureur chargé d’une nombreuse famille, voyant que ses gains trop modiques ne pouvaient suffire à son entretien, résolut de s’adresser à une fée et d’implorer son secours.

« Hélas ! lui dit-il, je passe ma vie dans les angoisses de la misère, ayant à peine de quoi nourrir mes enfants, tandis que le seigneur de ce village, qui demeure ici près dans ce beau domaine, n’a rien à faire qu’à se promener dans des carrosses dorés au milieu de ses enfants, qui sont élevés dans toutes les recherches du luxe et de la délicatesse ; ceux même qui le servent portent des habits magnifiques ; en un mot, il me paraît évident que le riche, par sa folle prodigalité, prive le pauvre du pain qui lui est nécessaire.

— C’est vraiment pitoyable, mon honnête ami, répondit la fée, et je suis prête à faire tout ce qui dépendra de moi pour vous aider, toi et tes camarades, à sortir de cette détresse. Faut-il détruire d’un coup de ma baguette ces brillants équipages, ces somptueux habits et ces mets délicats dont l’existence t’afflige ?

— Puisque vous êtes si obligeante, reprit John dans la joie de son cœur, il vaudrait mieux tout d’un temps anéantir toutes les richesses ; car si vous vous borniez à appauvrir mon riche voisin, il aurait recours à ses amis qui viendraient à son aide ; il me semble qu’il ne vous en coûterait pas davantage de rendre la ruine complète. Ainsi donc, je vous en prie, un coup de baguette qui extirpe la racine malfaisante avec tous ses rejetons. »

Aussitôt dit, aussitôt fait. La bienveillante fée agite sa baguette merveilleuse, et tout à coup le superbe château du seigneur n’offre plus à la vue que l’aspect d’une pauvre cabane couverte de chaume ; les vêtements de ceux qui l’habitent, perdant leurs couleurs délicates et leurs formes élégantes, se transforment en habits simples et grossiers ; la serre chaude se trouve remplie de choux, et la pépinière métamorphosée en un champ de pommes-de-terre. Les brillants équipages disparaissent ; ils sont remplacés par des charrettes et la charrue ; la crinière des fiers coursiers devient rude et velue, leur peau perd son lustre et sa douceur ; en un instant ils sont changés en lourds chevaux de campagne.

John s’épuisait en longs remerciments ; mais la fée l’interrompant, lui dit : « Reviens me trouver à la fin de la semaine, et attends, pour m’exprimer ta reconnaissance, de pouvoir juger de l’étendue de tes obligations envers moi. »

Charmé de ce que la fée venait de faire pour lui, et pressé de communiquer une si bonne nouvelle à sa famille, John se hâta de rentrer chez lui, en disant à lui-même :

« Je ne serai donc plus offusqué par le contraste qui existe entre le riche et le pauvre ! ce que le riche vient de perdre va tourner à notre profit, et nous verrons maintenant si les choses n’iront pas beaucoup mieux. »

Sa femme cependant ne le reçut pas avec un visage riant, car, ayant voulu mettre sa jolie robe de toile de coton (c’était un dimanche), elle avait été très-contrariée de la trouver changée en une robe de grosse étoffe rousse, et, voulant aussi se servir de la théière de porcelaine qui lui avait été donnée par la femme du seigneur, elle n’en avait plus trouvé qu’une de terre commune. Elle accueillit son mari en lui faisant part de ces tristes découvertes. John toussa, secoua la tête, et ne dit rien, gardant sagement ses réflexions pour lui-même. Mais son petit garçon étant accouru en pleurant :

« Qu’est-ce qui te chagrine, Tommy ? lui demanda-t-il, soupçonnant à peu près la cause de ses larmes.

— Ah ! répondit l’enfant, comme je jouais avec Dick, notre volant s’est envolé si haut, si haut que nous ne l’avons pas revu, et nos raquettes ne sont plus que des bâtons bons à être brûlés.

— Hum ! » dit John qui commençait à se douter qu’il avait fait une sottise. Afin d’y mieux réfléchir et de se consoler de ces petits désappointements, il demanda sa pipe. Sa bonne femme courut la lui chercher ; mais quel fut son chagrin, lorsqu’à la place d’une pipe pour fumer, elle ne trouva qu’un peu de terre !

John ne put retenir un gros juron ; et sa femme, désirant le calmer, s’empressa de lui offrir une prise de tabac. Il prit la tabatière, et le cœur fut près de lui manquer lorsqu’il sentit à sa légèreté qu’elle était complètement vide. Enfin, étant resté seul, il donna un libre essor à sa mauvaise humeur.

« Que j’ai été bête, s’écria-t-il, de ne pas dire à la fée que c’était seulement aux riches qu’elle devait retrancher les douceurs de la vie ! Dieu sait combien peu nous en avons, et quelle dureté il y aurait à nous en priver entièrement. Je retournerai vers elle à la fin de la semaine, et je la prierai de faire une exception en notre faveur. »

Cette pensée le consola pour un moment ; mais, longtemps avant la fin de la semaine, le pauvre John eut des sujets beaucoup plus sérieux de se repentir de ce qu’il avait fait.

Son frère Richard, qui travaillait dans une manufacture de soierie, fut renvoyé, ainsi que tous les autres ouvriers, parce que la soie ayant disparu, les maîtres de la fabrique s’étaient vus ruinés et obligés de renoncer à leur industrie. Le pauvre Hopkins, tourmenté par le remords de sa conscience, reçut chez lui son frère mourant de faim.

« Vous verrez un meilleur temps, lui dit-il, vous trouverez de l’ouvrage.

— Où et comment ? » demanda Richard ; mais c’était plus que John n’en pouvait dire.

Peu après Jack, son fils aîné, revint à la maison ; le carrossier chez lequel il était engagé n’avait plus rien à faire, il ne vendait plus que des charrues et des chariots de campagne.

« Mais, objecta son père, pourquoi n’être pas resté chez ton maître pour travailler à ces objets-là ?

— Oh ! reprit Jack, il a un plus grand nombre de charrues et de chars qu’il n’en pourra vendre de longtemps, car tous les fermiers en sont pourvus ; le métier de charron est tombé aussi bien que celui de carrossier. »

John soupira et retint avec peine le murmure prêt à s’échapper de ses lèvres.

« Il est du moins heureux, dit-il, que je gagne ma vie en labourant la terre. Le foin et le blé, Dieu merci, ne sont pas des objets de luxe. Je ne manquerai donc jamais d’ouvrage. »

Peu de jours après, le seigneur qui employait John à labourer ses terres, vint à la chaumière.

« John, dit-il, vous êtes un honnête laboureur, et je serais désolé de vous faire de la peine ; tenez, voici deux louis qui vous aideront jusqu’à ce que vous trouviez de l’ouvrage autre part ; car dorénavant je n’aurai plus besoin de vos services. »

John, qui s’était ranimé à la vue de l’or, retomba bientôt dans sa première tristesse, il s’imagina que sa seigneurie avait découvert qu’il était l’auteur de tout le mal qu’il ne pouvait plus se cacher à lui-même, et il dit en balbutiant qu’il espérait n’avoir point offensé son honneur.

« Ne m’appelez plus ainsi, John ; nous sommes égaux maintenant, nous sommes tous paysans. J’ai le bonheur d’avoir conservé mon domaine, parce que la terre n’est pas un objet de luxe ; mais la ferme est trop grande pour le genre de vie que je mène actuellement ; aussi je compte en laisser une partie en friche ou la consacrer à parquer mes moutons.

— Dieu me garde ! Mais, votre honneur, ce serait une pitié que de détruire de si beaux prés, de si beaux champs ! N’êtes-vous pas certain d’en vendre les produits comme auparavant ? le blé et le foin ne sont-ils pas des objets de première nécessité ?

— C’est vrai, reprit le seigneur ; mais je puis vivre sur le produit de la moitié seulement de ma terre, et je ne vois pas pourquoi je prendrais la peine d’en cultiver davantage. D’ailleurs, puisqu’on ne peut plus se procurer aucun objet d’agrément, je n’ai besoin que de l’argent nécessaire pour payer un petit nombre d’ouvriers, et acheter les grossiers vêtements que nous sommes obligés ma famille et moi de porter ; et, je vous le répète, le produit de la moitié de mes terres est plus que suffisant pour cela. »

Le pauvre John était désespéré ; de toutes parts il entendait s’élever le cri de la misère, et ne savait plus où cacher sa honte, lorsqu’enfin il vit arriver le dernier jour de cette semaine si féconde en tristes événements. Il courut chercher la fée, et, se jetant à ses genoux, il la supplia de révoquer son terrible arrêt, et de remettre toutes choses dans leur premier état.

La petite baguette s’agita de nouveau dans la main de la fée, et aussitôt le noble château remplaça la chaumière, les jardins reparurent, le pesant attelage reprit sa forme légère et gracieuse. Mais ce qui faisait surtout plaisir à voir, c’étaient les ouvriers courant à leurs métiers et reprenant leurs fuseaux, les jeunes filles et les vieilles femmes enchantées de retrouver leurs coussins à dentelles, et partout l’aspect de l’activité et du bonheur.

Cette leçon rendit John plus sage ; et depuis, chaque fois qu’on déplorait devant lui la dureté des temps, et qu’on en accusait le luxe des riches, il s’efforcait de prouver que les pauvres y trouvent leur profit ; et s’il ne pouvait réussir à convaincre ses auditeurs par la seule force de ses arguments, il racontait son histoire merveilleuse. Un soir, au cabaret, Rob Scar-Cron, qui avait écouté ses raisonnements, s’écria tout à coup :

« Comment donc ! pour que les pauvres gens comme nous trouvent à gagner leur vie, il faut que les riches dépensent une partie de leur fortune en objets superflus ! Voilà des paroles qui me semblent hors de sens, et, pour ma part, je sais fort bien que, si j’ai perdu mon gagne-pain, c’est par la faute de mon maître qui a follement dissipé tout son revenu. »

En effet, le jeune lord qu’il servait comme garde-chasse, n’ayant mis aucune borne à ses extravagances, avait dépensé jusqu’à son dernier sou, et alors le chasseur et sa meute, le garde-chasse et sa brillante livrée, tout avait été renvoyé.

« Maintenant, John, ajouta-t-il, je serais bien aise de savoir pourquoi nous perdons nos places. Est-ce parce qu’il y a trop de luxe ou parce qu’il n’y en a pas assez ? »

John sentait qu’il y avait du vrai dans les paroles de Rob; mais il ne voulut pas en convenir, et ne savait que répondre, lorsqu’une pensée vint le frapper comme un éclair.

« C’est parce qu’il y a trop peu de luxe, dit-il d’un air triomphant ; ne voyez-vous pas, Rob, que tant que votre maître a pu dépenser largement, il vous a gardé à son service, et qu’il ne vous a renvoyé que lorsqu’il a été ruiné ? »

Rob, qui était un rusé compagnon, vit tout de suite le côté faible de l’argument de John.

« Vous ne me faites ni plus ni moins qu’une chicane d’allemand, reprit-il ; car, supposons que tous les gens riches vinssent à se ruiner à force de satisfaire toutes leurs fantaisies, où en serions-nous? tandis que si les riches dépensent avec prudence et modération, ils pourront continuer à nous employer. »

John était battu, et il en convint.

« Je vous accorde, Rob, que trop de luxe peut nous être nuisible aussi bien que trop d’économie ; mais vous conviendrez que, lorsqu’un homme ne dépense pas au-delà de ce qu’il possède, et que par conséquent il n’apporte aucun dérangement dans ses affaires, nous serions injustes de nous plaindre de son goût pour le luxe, puisque c’est par là qu’il nous fournit plus d’ouvrage et plus d’aisance. »

John rentra chez lui très-satisfait de la conviction qu’il avait acquise que la dissipation du riche ne peut appauvrir les classes inférieures qu’après avoir appauvri le riche lui-même.

« C’est une garantie, » pensait-il ; et, tout en songeant à cela, il en vint à cette conclusion : Qu’après tout le riche et le pauvre n’ont qu’un seul et même intérêt.

« Cela me semble étrange, disait-il en lui-même, car j’avais toujours imaginé qu’ils étaient aussi opposés l’un à l’autre que l’orient à l’occident ; mais à présent je suis convaincu que toutes les douceurs de la vie que nous pouvons nous procurer ont leur source dans le superflu du riche. »