L’écrin disparu/12

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Éditions Édouard Garand (p. 41-44).

XII

L’ESSAI


Quand elle eut achevé de lire cette lettre, Lucie laissant tomber ses bras, leva les yeux et de son âme profondément chrétienne s’échappa ce cri spontané : « Dieu soit béni ». Aux brillantes perspectives qu’on lui laissait entrevoir, à l’avenir magnifique qu’elle était en droit de rêver, pour elle et pour les siens, elle songeait peu. Une chose surtout lui était sensible : son mari ne s’était pas trompé, et la déception, le fiasco qu’elle redoutait tant, lui serait épargné.

Elle se rappelait encore la profonde impression que lui avait causée Léo, quelques semaines auparavant, lorsque par une belle journée de congé, ils étaient allés en « pique-nique » avec les enfants sur les bords du lac Saint-Louis. Devenu expansif tant par l’idéale température que par les charmes du site, dont il devait se souvenir plus tard, Monsieur Giraldi avait parlé à cœur ouvert ; mais cette franchise n’avait pas été sans inspirer quelques inquiétudes à Lucie.

— Il ne tient qu’à moi de réaliser mon rêve.

— Elle avait eu comme un léger frisson.

— Et comment cela ?

— Voici : quelqu’un met de suite dix mille dollars à ma disposition.

— Mais quel est donc cet ami si généreux ?

Léo eut un geste ennuyé.

— C’est tout ce que je puis te dire pour le moment. J’ai promis le secret et un secret absolu : je veux bien que ce soit une sorte de manie chez moi, mais que veux-tu, chose promise… est sacrée.

On ne m’impose pas d’autres conditions que le remboursement avec les intérêts dans un an. J’avoue que j’aurais préféré recevoir un secours d’ailleurs !… mais les circonstances ont souvent une grande influence sur nos décisions…

Lucie déconcertée, se taisait un peu triste : pour la première fois, son mari lui cachait quelque chose.

— Oui, reprit-il : qui veut la fin, veut les moyens ; il faut savoir se décider. Avec rien, on ne fait rien. — Je rencontre ma chance, j’en profite ajouta-t-il en guise de justification.

Frappé du silence plutôt improbateur de sa femme, Giraldi questionna :

— Et tu ne dis rien de tout cela ?

— Que veux-tu que je dise, mon ami ? Tu parles de cette décision comme d’un fait accompli, il n’y a pas à revenir… Je pense te connaître assez, pour savoir que cette aide que tu as acceptée n’est pas incompatible avec ta dignité…

Léo prit un petit air détaché, quelle ne remarqua point.

— Évidemment… mais la question n’est pas là, ou plutôt… Du reste, je ne te cacherai pas qu’en cet instant décisif où il me fallut quitter le domaine de l’idée pour entrer dans celui de la réalisation, j’éprouvai une indicible appréhension… Si je m’étais trompé, si j’avais failli… L’oubli d’un détail, d’un rien suffit à rendre vaines les conceptions les plus ingénieuses. Mais cela, qui eût pu me le dire, sinon l’expérience ? Du reste, je ne risque pas grand’chose.

— Mais pardon, reprit tranquillement Lucie. Je ne te reconnais plus mon ami : tu risques pour le moins de nous endetter de dix mille dollars, trouves-tu que ce soit peu de chose ?…

— Nous endetter… nous endetter… ?

Il semblait ne pas comprendre. — Puis soudain :

— Oui, si je me trompais !… mais tu peux m’en croire, je suis sûr de mon coup ; d’ailleurs… tu verras… tu verras…

Et c’était quelque temps après ce beau jour d’été passé au bord de l’eau et qui aurait dû être un délassement, que Léo Giraldi partait pour Détroit, à la conquête de sa réputation, peut-être de la fortune.

Les joies de ce monde sont courtes. La semaine qui suivit la réception de l’heureuse nouvelle, réservait à Lucie d’autres angoisses. — Depuis le départ de son mari, en effet, un mouvement instinctif la portait à suivre la chronique des courses de vélodromes qui tient une large place dans les informations sportives.

Or, ce jour-là, les lignes suivantes lui tombèrent sous les yeux ; l’entrefilet avait pour titre :

« Deux Automobilistes qui l’échappent belle. »

Les exercices d’hier, au grand Vélodrome de Chicago, faillirent enregistrer deux victimes de plus, dont le célèbre chef d’usine, Monsieur Holden, et un jeune inventeur montréalais du nom de Giraldi. Ce dernier, dessinateur-industriel, de profession, et employé aux Bureaux de la « Canadian Motors Limited » de Montréal, prétend avoir découvert un moteur capable de tripler l’énergie que déploie le « Lyman-B » tout en réduisant de 50 % la consommation de l’huile. C’est en faisant l’essai de ce nouveau et merveilleux modèle, que s’est produit l’accident. Dans la rapidité d’un tournant trop brusque, une des roues vint à déraper et provoqua le capotage du véhicule.

Monsieur Holden en fut quitte pour une foulure au poignet ; tandis que son compagnon, qui avait plusieurs éraflures au visage, fut relevé sans connaissance. Porté sous une tente-ambulance, où lui furent prodigués les soins les plus empressés, le courageux inventeur voulut reprendre dans l’après-midi même, les épreuves du matin, interrompues par ce funeste accident. Il refit une à une toutes les expériences dont il s’agissait d’établir la supériorité, et finalement devant un jury d’experts, obtint le Brevet officiel qui proclamait le Moteur « GIRALDI » Grand Prix de l’Exposition de Chicago.

Le journal tomba des mains de Lucie :

— Mon Dieu, murmura-t-elle toute pâle, je sentais qu’il fallait une rançon à sa gloire…

Puis, encore toute tremblante d’émotion, elle s’assit à la table-bureau nouvellement acquise, et laissant courir sa plume, écrivit :

Mon cher LÉO,

C’est l’âme encore toute bouleversée par le récit de l’accident dont tu as été victime que je t’écris. Je ne saurais te dire l’émotion ressentie, quand ton nom m’apparut dans le journal ! Aussi, comme j’ai remercié le bon Dieu de t’avoir miraculeusement épargné, d’avoir conservé à nos enfants le plus tendre des pères et à moi l’ami le plus fidèle ; oserais-je ajouter : et… parfois bien imprudent ?… As-tu songé au malheur qui eut été le nôtre, si l’accident t’avait coûté la vie ?… Crois-moi, mon cher Léo, s’il faut payer la fortune par tant de dangers et d’angoisses, renonce à cet avenir brillant que tu entrevois, si moi et nos enfants risquons de te perdre.

Je n’ai jamais rêvé pour nous d’autre condition que celle où nous vivons, ni d’autre ambition que de travailler ensemble, de vivre unis de cœur et d’esprit, enfin de ne goûter d’autre bonheur que celui que Dieu répand sur les familles qui cherchent leurs plaisirs dans leur devoir.

Les enfants sont sages, Jean est complètement guéri et tous nous avons hâte de te revoir.

Par retour du courrier elle reçut ces lignes :

Ma chère LUCIE,

Oui, je l’avoue, j’ai eu tort de ne t’avoir pas prévenue de mes intentions. Je croyais bien faire, et n’avais pas même l’idée qu’un accident pût survenir. Mais ton affection exagère les choses et ma vie eût-elle été sacrifiée, qu’il eût fallu encore se réjouir du succès remporté par le nouveau modèle que je viens de faire breveter… Ce ne sera que dans quelques années qu’on en connaîtra l’écrasante et universelle supériorité.

Tu me connais assez pour savoir que ni la richesse ni la célébrité ne vaudront pour moi la douceur de cette pensée : « J’ai rendu service à l’humanité, j’ai contribué au bien-être des humbles et agrandi le champ de la science ».

Ces idées nobles et viriles que Lucie comprenait et savait apprécier, ravivèrent ses énergies, comme en témoigne cette phrase qu’à la fin de sa lettre à l’absent elle avait ajoutée en postscriptum :

« Fais ton devoir ; nous prions Dieu pour toi ».