L’écrin disparu/33

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Éditions Édouard Garand (p. 119-123).

V

EN VISITE.


Madame Clara Walfish revenait de la grand’messe à Pointe à Fortune, où sa fille avait chanté de sa voix fraîche et bien timbrée un O Salutaris de Gounod. Celle-ci achevait à peine de remercier pour tous les compliments qui l’avaient assiégée à la porte de l’église, lorsque brusquement elle s’interrompit :

Sur le chemin, qui au tournant rejoignait la grande avenue, une automobile arrivait à grande vitesse.

Bientôt la jeune fille laissa échapper cette exclamation :

— L’auto de Madame Giraldi, à pareille heure ?

Que peut-il être arrivé ?

Déjà sur un ordre partant du fond de la voiture, Harry, le chauffeur, l’arrêtait net et Lédia mettait pied à terre, pour accourir au-devant de sa chère et dévouée compatriote, Madame Walfish,

— Ah ! chères amies, quel bonheur de vous rencontrer !…

J’allais chez vous… J’ai tant besoin de vous voir… elle semblait toute bouleversée. La mère et la fille eurent comme le sentiment d’un autre drame,

— Est-il survenu chez vous un nouveau malheur ! demanda Madame Walfish très émue ?

Entrée au salon, Lédia se penchant vers la jeune fille, lui demanda aimablement :

— Seriez-vous assez bonne, mon enfant, d’aller vous enquérir des besoins du chauffeur qui est indisposé et de lui faire donner quelque chose à la cuisine ?

Puis, baissant la voix et sa main droite saisissant le bras de son amie :

— Croiriez-vous, ma chère, que Dupras, le Professeur de dessin, est venu hier soir vers les dix heures se dénoncer à mon mari comme l’assassin de Jean !…

— Ne me dites pas !… voyons, c’est impossible !…

— Il est devenu fou…

De fait, ça été la même stupeur, la même dénégation de la part de tous.

— Oui, fou ! Ce n’est pas l’opinion de mon mari. Il ne veut rien croire des prétendus aveux de ce détraqué. Et cependant, Dupras met un tel acharnement à s’accuser !… que je m’y méprends.

Puis, sans attendre les questions, elle fit un récit bref en phrases entrecoupées,

— Depuis son départ, nécessité par une dépêche qui l’appelait à Mastaï près de sa mère mourante, il n’avait donné aucune nouvelle ; c’était le cinquième jour de son absence. Enfin, hier après-midi, ne voilà-t-il pas qu’il reparaît chez nous à l’improviste !…

Quelle scène ! répétait Lédia, les mains jointes… Quelle scène… je ne l’oublierai de ma vie : C’était vers la fin de la soirée. Nous étions, mon mari et moi dans le petit salon ; lui était plongé dans son journal, tandis que je m’absorbais à ma broderie. Tout à coup, nous voyons entrer Dupras, l’air hagard, les habits maculés de boue ; il s’assied et se tourne du côté de la cheminée qu’il fixe d’un regard hypnotique. Mon mari doucement lut reproche de ne pas nous avoir prévenus de son retour : « Le chauffeur, lui dit-il, serait allé vous chercher à la gare en auto, tandis que vous vous êtes tout sali en revenant à pied. »

Lui, sans nous regarder aucunement réplique : « Je suis revenu à pied de Québec ; j’ai commencé à marcher en quittant le cimetière… »

À ce mot de cimetière, je laisse échapper une exclamation de surprise :

— Alors, votre pauvre mère ?… sans même tourner vers moi, ses grands yeux égarés, il répondit :

— « Ma mère est morte. »

Juste à ce moment, le Vicomte et Madeleine rentraient ; en les voyant paraître, Dupras se lève brusquement :

— Allons, dit-il, c’est ce que je désirais.

— Vous voilà tous réunis pour écouter mes aveux…

Et en accentuant les mots avec force, il reprend d’une voix saccadée :

— « C’est moi qui ai assassiné Jean. »

Madame Giraldi se tut un instant ; ses yeux semblaient interroger son amie.

— Mon avis ? reprit celle-ci, c’est que le malheureux est complètement fou.

— C’est ce que mon mari a enfin cru de suite, reprit Lédia.

Tandis qu’interloqués, nous contemplions Dupras avec horreur, Monsieur Giraldi lui parlait doucement :

— Vous êtes malade, mon pauvre ami ; c’est le chagrin qui vous fait délirer. Il est impossible que vous ayez commis ce crime !… Rappelez-vous, que pendant la terrible nuit que nous avons passée dans ce même salon, attendant le retour de mon fils, vous partagiez nos anxiétés, et que le lendemain, en apprenant sa mort, vous avez pleuré avec moi… Je ne puis me résoudre à croire à une si odieuse comédie !…

Mais Dupras semblait ne pas entendre ; comme un homme ivre qui craint de tomber, il se cramponnait à une chaise, s’obstinant à nous redire de sa voix blanche :

— « C’est moi, qui ai assassiné Jean ; prévenez la justice et qu’elle me condamne. » Ma mère est morte, je n’ai plus personne au monde, je ne me défendrai pas, prévenez la justice !… Certes Madame Giraldi n’exagérait pas en redisant sur un ton animé, chaque détail de cette scène, à jamais gravée dans sa mémoire ; son imagination en était encore si frappée, qu’en racontant les aveux du jeune homme elle imitait, sans en avoir conscience, l’intonation, les gestes, le regard fixe, la voix assourdie, les doigts crispés dans le vide, enfin le dément qu’était Dupras.

— Ce n’est pas la justice qu’il eût fallu prévenir, reprit Madame Walfish ; le médecin lui était autrement nécessaire.

— C’est ce que nous avons fait ; le Vicomte, mon beau-fils, aidé de mon mari, a pu entraîner Dupras dans sa chambre, où il l’a veillé toute la nuit ; puis ce matin nous avons téléphoné au Docteur Smith de Montréal.

Répondant de suite à notre appel, une heure plus tard, il arrivait. Après le récit qui lui fut fait et après un examen attentif du patient, il a ordonné l’internement immédiat du malade, signant en hâte un certificat avec lequel le Vicomte, assisté d’un service d’ambulance, l’a conduit directement au Sanatorium de la Longue-Pointe. Oh ! il n’a fait aucune résistance : sa crise l’a laissé épuisé, anéanti.

— Après leur départ, acheva Lédia, mon mari est allé prendre un peu de repos ; quant à moi, je me sentais trop enfiévrée pour essayer de dormir ; ce matin, après déjeuner, je priai de me conduire chez vous. J’avais besoin de vous voir, de vous demander conseil !… Mon mari me disait naguère :

— « Que devons-nous faire, informer la police des aveux de Dupras, ou n’y attacher pas plus d’importance qu’aux dénégations d’un détraqué » ?

Je n’ai su que lui répondre. — Nous n’avons encore pris aucune résolution.

Sans hésiter, Madame Walfish se prononça pour la première alternative :

— Votre devoir est d’avertir le chef de Police : c’est à l’autorité à décider si tout est démence dans les paroles de Dupras, ou s’il dit la vérité.

— Mais, si par notre imprudente révélation, nous allions lancer les magistrats sur une fausse piste et déclencher peut-être une erreur judiciaire !…

— Êtes-vous bien sûrs d’avoir le choix ? Si le juge n’est pas renseigné par vous, il le sera par vos domestiques !

Madame Giraldi affirma que les domestiques ne savaient rien. Pensez donc, chère Amie, c’est mon beau-fils le Vicomte d’Aisy qui s’est astreint à veiller seul, cette nuit dans la chambre du malheureux, et c’est encore lui qui a présidé à son internement.

L’entretien s’était prolongé au-delà du temps que Lédia avait indiqué au chauffeur ; celui-ci bientôt remis de son indisposition avait laissé la cuisine, attendant immobile sur son siège.

Comme Madame Giraldi faisait ses adieux, deux coups de feu, partis de la lisière du bois voisin, firent tressaillir ces dames qui jetèrent un cri de frayeur. Le chauffeur ayant quitté son siège pour aller s’enquérir de l’incident, fut suivi par Madame Giraldi qui soudain poussa cette exclamation :

— C’est vous monsieur Parizot, que je trouve ici, en costume de chasse ?

— Votre carnier est-il bien gonflé au moins ?

— Ne m’en parlez pas, reprit le chasseur improvisé : « Je viens de manquer les deux plus belles perdrix que j’ai jamais vues de ma vie. »

— Vous pouvez au moins vous vanter de nous avoir fait aussi peur qu’aux perdrix !…

Avant de tirer, le reporter, ainsi travesti, s’était attardé, soigneusement dissimulé dans le taillis, à examiner la singulière attitude du chauffeur : l’engoncement de son collet toujours relevé, sa casquette écrasée sur le front, ne laissaient qu’une vision restreinte de son profil, aux lignes aiguës. Ses mains osseuses demeuraient posées sur le volant de la machine ; il les regardait attentivement, comme s’il en eût compté toutes les phalanges.

Tout en conversant avec les dames, le reporter, d’un œil observateur et intrigué, crut voir une affectation dans la manière dont le chauffeur semblait désintéressé de ce qui se passait à quelques pas de lui. Lédia Giraldi s’en aperçut et réfutant le soupçon avant même qu’il ne fût exprimé :

— Harry, dit-elle, comprend à peine le français et ne le parle pas du tout. Ce n’est point de sa part que je redoute une indiscrétion.

Bien que Lédia parût lui porter intérêt, Parizot garda le silence, évitant de prendre part à un entretien auquel il jugeait n’assister que fortuitement ; mais par une question directe, la jeune dame l’invita à se départir de sa réserve :

N’est-ce pas Monsieur, qu’il serait cruel de dénoncer le pauvre fou de Dupras, au risque de lui faire payer de sa tête, l’aveu d’un meurtre, imaginé peut-être dans son délire ?…

Le reporter se défendit de formuler une réponse précise.