L’écrin disparu/38

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Éditions Édouard Garand (p. 143-147).

X

ÉVASION.


Deux jours s’étaient écoulés, depuis qu’aux appels de Parizot et de Lédia, Madeleine d’Aisy avait été relevée et portée sans connaissance dans sa chambre, atteinte d’une balle au côté droit.

Le chirurgien venu en hâte de l’Hôtel-Dieu, ne pouvait répondre de la blessée, qui était toujours dans le coma. Une nouvelle descente de la Police n’aboutit, faute de renseignements à aucune arrestation. Toutefois, ordre fut donné à tous les hôtes du Parc des Cyprès d’avoir à garder la résidence et nul autre sans l’autorisation de l’Agent de police préposé, ne put y entrer ou en sortir. Deux religieuses de l’Hôtel-Dieu furent commises à la garde de la blessée, à l’exclusion des proches et des serviteurs jugés également suspects.

Cependant, à force d’insistances, Madame Walfish de Pointe à Fortune et les deux marquis de Sombernon, avec leur mère, obtinrent leurs entrées libres dans cette maison, qui après les avoir si souvent accueillis aux jours de gaieté, venait d’être à nouveau plongée dans le deuil. L’accablement de Lédia, en présence de ce nouveau crime, rendit impossible son interrogatoire et le Coroner dut se contenter de la déposition de Parizot ; déposition d’ailleurs assez peu explicite, ce dernier ayant vu tomber Madeleine, sans pouvoir préciser d’où était parti le coup.

Depuis ce second attentat, Parizot ne quittait plus le Parc des Cyprès ; entraîné par les événements dont il avait cru rester seulement spectateur, un lien indéfinissable l’attachait maintenant aux êtres qui se débattaient sous ses yeux.

Parmi eux, qui était le coupable ?… Harry ?… mais sous quelle impulsion aurait-il agi ? Malgré tout, il ne pouvait croire à la complicité de Lédia ; il n’avait pas même ajouté foi aux aveux de la malheureuse, quand devant lui, elle s’était avouée coupable du meurtre de Jean. Il lui semblait que quelque chose en elle criait son innocence, même quand ses paroles la condamnaient.

Deux jours après l’attentat, l’extraction de la balle fut opérée et laissa la malade dans une telle faiblesse, que Parizot voulut demeurer là pour aller d’heure en heure donner des nouvelles à la famille consternée, qui s’exaspérait d’être tenue loin de la nouvelle victime. Au petit jour seulement, le bénévole agent d’information, fit savoir que le mieux s’accentuant, la malade venait de s’endormir d’un sommeil paisible.

Pour tromper l’ennui de sa cruelle attente. Monsieur Giraldi, dont la chevelure était devenue grisonnante sous les coups répétés du malheur, accompagné du Vicomte, pénétra dans la chambre qu’habitait naguère sa fille. Y reviendrait-elle jamais, du moins en parfaite santé ?… Sur la riche tapisserie des murs, étaient le crucifix, à la place d’honneur au-dessus de la cheminée, des images pieuses, le portrait de sa défunte mère Lucie, et même celui de Lédia faisant pendant à l’image du père bien-aimé.

Dans un cadre doré, le portrait de Jean, l’innocente victime, faisant face à celui du Vicomte, occupaient l’un et l’autre une place bien en vue. La corbeille à ouvrage, où une aiguille enfilée de soie demeurée piquée dans la broderie inachevée ; enfin, sa petite bibliothèque, avec ses livres alignés, dont les titres attestaient à la fois et la piété et la culture littéraire de la Vicomtesse. Sur le bureau laqué de blanc, un riche sous-main, une massive écritoire de bronze, le tout dominé par une riche statuette métallique du Sacré-Cœur de Montmartre.

L’âme attendrie d’un religieux et affectueux respect, les visiteurs n’échangeaient quelques mots qu’à de rares intervalles, n’osant se demander si tous ces objets n’allaient pas devenir autant de reliques, souvenirs d’un être aussi cher que révéré.

Cependant les chirurgiens, qui d’abord, n’avaient osé se prononcer sur l’heureuse issue de l’opération, donnèrent bientôt des affirmations rassurantes ; nulle infection ne s’étant déclarée, on pouvait normalement compter sur une guérison prochaine.

La surveillance exercée par l’autorité sur les allées et venues des hôtes du Parc des Cyprès, ne s’était point relâchée de sa rigueur et cette suspicion qui pesait sur tous, était particulièrement pénible à Lédia.

La jeune femme, alitée depuis l’attentat commis sous ses yeux, s’était levée pour la première fois et paraissait épuisée de cet effort.

Assise près de la fenêtre, que la douceur de la soirée permettait de laisser ouverte, Madame Giraldi semblait absorbée dans un rêve intérieur… Pâle, abattue, les paupières enflammées, la tête renversée sur le coussin de son fauteuil, elle regardait avec une fixité étrange la ligne sombre des arbres de la futaie au fond du Parc et croyait entendre encore, sans doute, la détonation qui avait abattu Madeleine à quelques pas d’elle.

Attribuant cette apparente insensibilité à un excès d’émotions, chacun évitait de prolonger l’entretien, pour se retirer au plus tôt. Bientôt un coup sec frappé à la porte fut suivi de l’entrée du Vicomte. Tandis qu’il s’informait de la santé de Lédia, celle-ci répondant évasivement et par monosyllabes, gardait les yeux tournés vers les lignes grises de l’horizon où s’épaississaient les nuages qui avaient voilé le crépuscule.

Changeant subitement de ton l’interlocuteur annonça :

— Madame, je suis chargé de vous poser une question. Vous savez les ordres sévères qui tiennent tous les habitants de cette maison privés de leur liberté. Eh bien ! malgré la surveillance étroite dont ils sont l’objet, il y a un disparu !… c’est Harry, votre chauffeur… on le cherche vainement depuis deux heures et les gardiens semblent attacher une grande importance au fait de sa disparition… Ils voudraient savoir si vous pouvez donner quelque information à son sujet ?…

Lédia baissa les paupières comme si les lueurs pâles et indécises de ce soir-là l’eussent éblouie.

— Que veut-on que je sache, dit-elle d un ton plutôt agacé : je suis malade, recluse, je ne vois que le docteur et ma femme de chambre.

— Oui, oui, je sais, reprit le Vicomte ; mais cette disparition de Harry est tellement surprenante dans les conditions où nous sommes !… Faute d’une meilleure explication, nous en étions venus à nous demander si vous ne l’aviez pas envoyé faire quelque commission…

La jeune femme se mit à protester avec véhémence ; pour rien au monde, elle n’eût voulu exposer le chauffeur à encourir les rigueurs de la justice.

Affectant le plus entier détachement, il pouvait sembler que la fuite de Harry n’avait aucun rapport avec elle ; mais sa voix tremblait un peu : le Vicomte s’en aperçut et insista dans l’espoir d’un aveu.

— Harry est votre compatriote, il comprend peu le français et froid avec tous, ne parlait guère qu’à vous. Admettons que même innocent, il ait craint de voir les soupçons du crime peser sur lui et ait voulu prendre la fuite ; serait-il impossible qu’il vous eût avertie de son projet ? d’ailleurs, sa seule fuite suffit à le rendre suspect.

Lédia dégageant ses mains dont elle se couvrit le visage :

— Me laissera-t-on enfin en repos, murmura-t-elle avec un accent si navré, que les témoins en eurent pitié et quittèrent la chambre abandonnant à elle-même la pauvre créature ; elle était si accablée de tortures morales, quelle ne parut pas même s’apercevoir de leur sortie.

Plusieurs demeurèrent persuadés qu’elle ne savait rien :

— Dites plutôt qu’elle ne veut rien dire, fit sèchement le Vicomte.

— Je ne crois pas, ajouta Georges de Sombernon, qui avait été témoin du dialogue, que le chauffeur ait pu sortir de la propriété, La surveillance autour de nous est trop étroite ; les issues et tous les abords du Parc sont si bien gardée, que la fuite n’est possible qu’avec la complicité des gardiens ; mais cette hypothèse est fort peu probable, attendu que le policier délinquant encourait la même pénalité que le fugitif. Il est donc à peu près certain que Harry n’a pu rompre une maille du filet qui nous enveloppe.

« Je supposerais plutôt, que pendant son séjour ici, le chauffeur s’est aménagé une cachette soit dans l’habitation, soit dans le Parc. Il est peut-être plus près de nous que nous le pensons. » Mais ajouta une voix, pour s’être ménagé d’avance une cachette, il faudrait que Harry eût longuement prémédité son crime…

Parizot demeurait silencieux, consterné de voir les faits de plus en plus probants, s’accumuler contre la jeune dame qu’il aurait voulu croire innocente ; cependant, aucun témoignage tangible n’établissait la connivence de Madame Giraldi, dans l’évasion du Chauffeur.

Moins optimiste que son frère, Lucien de Sombernon voyait les choses sous un angle différent. Pour lui, Lédia était la femme néfaste, cause de tous les malheurs de la famille. Il l’accusait de l’assassinat de Jean, de l’attentat contre Madeleine et bien entendu de sa complicité dans l’évasion de Harry. Il ajoutait : si à force de larmes et d’évanouissements, elle réussit à égarer la Police, moi du moins, je ne serai pas dupe, et me chargerai, le cas échéant, de faire prouver sa culpabilité. D’après lui, Lédia était une furie aussi pleine d’animosité contre la société que contre la religion catholique.