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L’élite chinoise/XI

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Nouvelles Éditions Latines (p. 123-135).

XI


LA FRANCE ET LA NOUVELLE ÉLITE


On ne saurait trop insister d’une façon générale sur la vertu des liens intellectuels entre les peuples asiatiques et nous, pour remédier aux inconvénients qu’il peut y avoir de part et d’autre à la suppression de certaines situations privilégiées des Blancs chez ces peuples. Il n’est pas niable que l’Asie doit beaucoup aux étrangers et que les privilèges dont ceux-ci jouissaient chez elle, pouvaient apparaître comme la contre-partie des services qu’ils avaient rendus. Si les Asiatiques pensent à présent pouvoir se passer de leurs anciens guides pour le développement de leurs pays et la prospérité de leur commerce, peut-être s’exposent-ils au moins pour un temps aux déboires que leur trop fraîche expérience leur réserve.

D’autre part, la perte de leurs privilèges peut causer pour le même temps un certain préjudice aux Blancs.

Dans ces conditions, des relations intellectuelles entre ces derniers et les Asiatiques sont sans doute le meilleur moyen, sinon d’aplanir complètement les difficultés qui résulteront pour les uns et les autres du nouvel état de choses, du moins d’éviter les frictions entre eux.

D’aucuns parmi nous n’ont voulu voir que xénophobie dans l’attitude nouvelle des Asiatiques à notre égard. Certes il est indéniable que cette attitude provient de la rencontre délicate de deux races différentes. Cependant, une autre raison existe. Ces peuples reprennent conscience d’eux-mêmes ; ils se réveillent après être restés longtemps endormis ; tout en nous imitant, ils revivent leur passé, ils évoquent leur civilisation millénaire, les fastes de leur Histoire ; l’orgueil soulève leur poitrine et le besoin d’indépendance s’impose furieusement à eux.

En fait, notre enseignement a abouti à éveiller chez les Asiatiques le goût de l’indépendance. L’œuvre est accomplie. Soyons logiques avec nous-mêmes, acceptons-en les conséquences, félicitons-nous en et n’ayons pas le ridicule et la fâcheuse idée qui nous feraient mal juger de nous en plaindre et de récriminer.

Nos relations intellectuelles avec les Asiatiques sont aujourd’hui bien facilitées et le seront de plus en plus par la présence de ces derniers en Europe comme en Amérique. Cette présence que nous avons étudiée dans un livre récent est jugée chez nous de diverses façons. Certains y ont vu un grave danger. Nous ne sommes pas de ceux-là. Nous savons que l’Asie invite la philosophie occidentale à des spéculations dont la rigueur cartésienne est exclue, invitation périlleuse sans doute car en ce vaste domaine de la spéculation orientale, la pensée de l’Occident risque de s’égarer ou de s’abandonner, découragée, au fatalisme où l’homme n’a d’autre idéal que de satisfaire ses appétits. Nous savons que l’Asie apporte à l’Europe des principes nouveaux pour elle, « une conscience métaphysique » différente de la sienne. Tout cela nous le savons, mais nous savons aussi que si sur ces points « Orient et Occident ne se rencontreront jamais », pour reprendre le mot célèbre, si la fusion ne peut se faire, du moins peuvent-ils trouver dans un sentiment de solidarité humaine développé par des contacts intellectuels de plus en plus nombreux, un terrain de compréhension et d’entente.

En tout cas, l’Asie nous oblige à réviser les valeurs de notre civilisation. Il y a une conception de la vie commune à toute l’Asie qui est la source de ses croyances religieuses, de ses arts, de ses mœurs et qui diffère de la nôtre. Or une conception qui fait vivre depuis des siècles des centaines de millions d’hommes n’est ni négligeable, ni inférieure : elle est autre simplement. Alors que la nôtre tend par un côté à découvrir les moyens d’améliorer et d’agrémenter la vie, celle des Asiatiques tend à en rechercher le sens et les fins.

Or l’Asie est passée aujourd’hui sur le devant de la scène du monde. C’est un fait inéluctable dont il faut s’arranger. Tandis que l’Orient nous emprunte nos sciences, nos industries, nos formes politiques, l’Occident, habitué à considérer tout le passé de l’humanité de son point de vue, est bien obligé de constater que le temps des dédains et des airs supérieurs est décidément révolu ; qu’un peu de simplicité est de mise parce que, qu’il le veuille ou non, l’universel mouvement d’émancipation se déroule inexorablement.

Il est facile de se moquer ou de mépriser. Il est moins facile mais plus intelligent et plus humain de chercher à comprendre ou de respecter, faute de pouvoir mieux, des mentalités, des aspirations, des idéaux différents des nôtres, lesquels, on ne s’en doute pas toujours, peuvent nous valoir des moqueries et des mépris équivalents.

Bref, nous croyons qu’il y a tout profit pour les Asiatiques comme pour nous-mêmes, à entretenir des rapports intellectuels de toute sorte entre eux et nous.

Or notons qu’en Chine, la littérature qui était autrefois le fond exclusif de la culture est demeurée à l’honneur. Outre les ouvrages de critique et de sociologie fort nombreux qui correspondent au goût des Chinois pour la controverse, beaucoup de romans et de nouvelles paraissent chaque année et sont très lus : romans d’aventures, romans réalistes, romans psychologiques, toute la gamme de la littérature d’imagination qui fait l’objet d’éditions populaires à tirages énormes. Peu de livres d’histoire et de philosophie. À cela, il faut ajouter journaux, revues et théâtre. À côté du répertoire classique des pièces historiques, il existe à présent nombre de pièces modernes dans le fond et dans la forme. Ensuite, les traductions d’ouvrages étrangers et en particulier des classiques se multiplient, ce qui est un excellent appoint pour les rapports intellectuels entre la Chine et les différents pays.

L’élite chinoise entretient déjà des relations avec des sociétés savantes d’Occident. Mais l’intérêt et le rôle de la France dans la question sont très particuliers.



Depuis longtemps, des éducateurs français se sont offerts aux Chinois. La plupart des Jésuites qui, au XVIIe et au XVIIIe siècles leur firent connaître les sciences européennes étaient Français. Plus tard, aux termes de la Convention de Pékin de 1860, la France devint la protectrice de tous les missionnaires catholiques ainsi que des personnes et des établissements, non seulement catholiques mais chrétiens quelle que fut leur nationalité. Les missionnaires, pour se rendre dans l’intérieur, devaient être munis de passeports établis en français et en chinois délivrés par les agents diplomatiques ou les consuls de France. Mais à la fin du XIXe siècle, le droit de protectorat de la France sur l’ensemble des missions fut jalousé, contesté par d’autres Puissances qui agirent de telle sorte que finalement il ne s’exerça plus.

Malgré tout, l’élément éducateur français représenté par les membres de la Société des Missions Étrangères de Paris domine actuellement toutes les missions de l’ouest de la Chine et au sud du Fleuve Bleu ; les Jésuites de Chang-Haï avec leur forte et prospère Université « L’Aurore » fondée en 1903 et ceux de Tien-Tsin, les Maristes de ces deux mêmes villes et les Lazaristes de Pékin constituent de très importants îlots intellectuels français.

L’enseignement étant à la base de l’œuvre accomplie par ces différentes congrégations, l’on peut dire que la France, à présent encore, joue en Chine un rôle important d’éducatrice et contribue par conséquent à la formation de la nouvelle élite qui se répand non seulement dans l’Administration de l’État et des provinces, mais dans le commerce, l’industrie naissante et même les emplois à l’étranger. Il n’est pas rare de rencontrer dans les différents pays d’Extrême-Orient, d’anciens élèves des Pères, pourvus d’emplois qui nécessitent un certain degré d’instruction, quand ce n’est pas d’instruction supérieure.

Il existe aussi à Chang-Haï des institutions laïques françaises telles que l’Institut technique franco-chinois, le Collège municipal, l’Alliance française, l’Institut Pasteur ; il en existe également dans d’autres villes comme Yunnan-Fou, Pékin, où en 1918, fut fondée l’École Auguste Comte et en 1920 l’Université franco-chinoise.

Malheureusement, les jeunes Chinois ne trouvent pas assez d’emplois dans les maisons françaises installées dans leur pays pour être encouragés à apprendre notre langue. Cette carence de débouchés a obligé les maîtres français à enseigner la langue anglaise. Mais si nos écoles sont florissantes, c’est surtout parce que les Chinois considèrent qu’ils y apprennent autre chose qu’une langue, mais une manière de penser qui les élève à leurs propres yeux, qu’ils s’y instruisent d’autre chose que de techniques, mais aussi d’idées qu’ils aiment ; qu’ils y acquièrent enfin, non seulement des connaissances utilisables dans des emplois rémunérés, mais encore un capital qui vaut en soi et que personne ne pourra leur disputer.

Ces considérations ont leur valeur. Elles expliquent d’abord l’influence morale que la France a exercée et détient encore à présent envers et contre tout, sur la jeunesse de Chine qui constitue déjà et est appelée à grossir l’élite de ce pays. Elles montrent ensuite la direction que doit y prendre notre effort, effort moral et intellectuel ; avant tout effort d’éducateur que beaucoup de Chinois apprécieront, dont beaucoup nous savent gré, que nombre d’étrangers reconnaissent fructueux, utile à tout le monde, propre à préparer justement une nation avec laquelle les rapports seront d’autant plus aisés qu’ils ressembleront à ceux que l’on entretient généralement avec les autres nations. Effort qui aide en effet la Chine à passer de l’idée de civilisation à celle de nation, qui correspond par conséquent à l’idéal actuel de sa jeunesse, délimite ses horizons en précisant ses intérêts, l’affranchit peu à peu de ce « caractère antique et provisoire, délabré, hasardeux, lacunaire » que lui trouvait Claudel, et la rend internationalement sociable.

Mais l’œuvre éducatrice de la France ne se réduit pas à l’enseignement qu’elle donne en Chine ; elle comporte également celui qu’elle donne aux Chinois sur son propre territoire. Moins marqués par la rééducation que ceux qui reviennent d’Amérique, les étudiants qui reviennent de chez nous n’ont ni cette suffisance ni ce dénigrement qui distinguent les premiers. Ils ont comme on l’a dit avec esprit « un léger débraillé très franco-chinois, le sens de la combine, le goût des phrases creuses et des discours pompeux. »[1] Docteurs en droit, docteurs ès-lettres, ils abondent dans les bureaux de l’Administration. Leur désir de faire une nation ne diminue pas l’opinion qu’ils ont de la primauté de leur civilisation. Maintes fois nous avons pu constater qu’ils conservaient cette opinion au fond d’eux-mêmes. Le programme de « La Vie Nouvelle » de Tchiang- Kaï-Chek en fournit du reste la preuve.[2] Et nous n’y voyons aucun inconvénient.

Paris et Lyon sont pour les Chinois les deux centres les plus fréquentés en France. Ensuite viennent Grenoble, Nancy, Angers, Montargis. Cette dernière ville a reçu spécialement les étudiants qui préparaient un diplôme d’ingénieur agronome. À noter l’existence de l’Institut des Hautes Études Chinoises, créé à Paris, en 1919 et qui a son siège et sa bibliothèque à la Sorbonne et l’Institut franco-chinois de Lyon, fondé en 1920.

D’autres œuvres franco-chinoises avaient vu le jour à Paris autour de ces années, mais ne se sont pas maintenues. N’empêche qu’un effort sérieux d’échange intellectuel fut fait à cette époque, qui ne demande qu’à être repris et renouvelé dès que les circonstances le permettront.

Une certaine expérience de la jeunesse chinoise nous permet de donner notre opinion personnelle sur l’étudiant chinois.

Nous avons eu l’honneur autrefois de professer durant une année scolaire à l’Université Nationale de Pékin et pendant une quinzaine d’années de faire des conférences à l’Institut des Hautes Études chinoises à Paris. À Pékin comme à Paris, nous avons eu, en la personne des étudiants chinois, des auditeurs attentifs. À Pékin, les vingt étudiants de seize à vingt ans dont nous étions chargé, prenaient part de temps à autre à des manifestations politiques avec leurs camarades de l’Université, mais jamais l’écho de ces manifestations ne parvint jusqu’à la salle des cours. Ces jeunes gens appartenaient pour la plupart à la classe moyenne ; deux ou trois aspiraient à obtenir des bourses pour aller achever leurs études en France.

À Paris, où notre auditoire composé en majorité de Français comptait chaque année cependant plusieurs étudiants Chinois, il arrivait que l’un de ces derniers, après la conférence, vint ou nous demander une explication complémentaire ou critiquer, sans préambule d’ailleurs, ce que nous avions pu avancer sur les affaires chinoises et qui ne lui avait pas plu. C’est ainsi qu’il nous a été permis de sentir parmi d’autres choses les fluctuations d’opinions qui ont eu cours en Chine sur Confucius et le confuciisme, de la révolution à l’époque qui précéda immédiatement la seconde guerre mondiale. Mais ces critiques ne témoignent-elles pas d’une réelle attention et d’un souci politique fort admissible de la part de ceux qui nous les adressaient ?

Nous n’avons donc personnellement qu’à nous louer de l’attitude des étudiants chinois qui nous sont passés par les mains tant à Pékin qu’à Paris. Maintenant, qu’apprenaient-ils ? Tout ce que leur mémoire qui est grande, comme on sait, leur permettait de retenir. Mais pour combien de temps ? Et quelle assimilation pouvaient-ils espérer de cette façon d’apprendre ?

D’après des observateurs avertis, il en est peu qui profitent vraiment de l’enseignement qu’ils ont reçu de l’étranger, que ce soit en France ou ailleurs. Beaucoup, répétons-le, sont, à leur retour, repris par le milieu Chinois ; la plupart ne conservent que des notions, un savoir minimum que malheureusement ils entretiennent à peine et en tout cas, ne développent pas. C’est souvent, nous a-t-on dit, le cas des médecins qui ne se réfèrent jamais qu’à leurs livres d’étudiants ou à leurs notes de cours et ne se tiennent pas au courant des progrès de leur art, des découvertes scientifiques qui s’y rapportent de quelque manière, par la lecture au moins des principales revues médicales.

Il faudra certainement un assez long temps avant qu’une élite nombreuse, vraiment évoluée influe largement sur les destins de la Chine. Il est à souhaiter que des œuvres franco-chinoises, des échanges intellectuels, se multiplient et contribuent à cette évolution.

L’étudiant chinois a le désir de savoir, mais il n’a pas toujours la volonté d’apprendre. Il manque de persévérance, de continuité dans l’effort. Il est impatient et fantasque. Toutefois s’il se déchaine soudain comme ces foules chinoises qui semblent parfois prises d’une incompréhensible frénésie pour des causes insignifiantes et dans un but qu’elles ne distinguent pas toujours nettement, s’il abandonne momentanément le cours pour se livrer au dehors à quelque manifestation, on peut dire que lorsqu’il y assiste, il y a bonne tenue.[3]

Ce n’est pas un certificat que nous voulons délivrer ici à ces jeunes étudiants chinois que nous avons connus ; mais en vue précisément de la vocation éducatrice éprouvée de la France et afin qu’elle se perpétue, nous avons tenu à apporter un témoignage personnel qui aidera peut-être des guides qualifiés à trouver le plus sûr chemin de leur intelligence et aussi de leur cœur.

  1. Chadourne, La Chine (Plon).
  2. Supra, p. 90.
  3. Sur les bizarreries du cerveau chinois, il faut lire les observations de nombreux médecins étrangers et celles que le P. Huc qui parcourut la Chine et le Tibet de 1844 à 1846, consigna dans son remarquable ouvrage L’Empire chinois.