L’île au massacre/Alerte

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Éditions Édouard Garand (p. 29-35).

V

ALERTE


Pendant ce temps, au fort Saint-Charles, l’angoisse qui avait régné durant de si longs jours desserrait son étreinte.

Bourassa, Paquin, Doucette et Lafleur activaient leur départ. Le canot chargé d’une quantité suffisante de poissons séchés baignait son avant dans l’eau tandis que l’arrière reposait sur le sable. Sur la plage une excitation extraordinaire troublait les échos endormis. Un soleil clignotant s’étirait au-dessus de sa couche de verdure. Tous les habitants du fort avaient voulu assister à ce départ. Les souhaits de bon voyage s’échangeaient au milieu des rires et des plaisanteries. Fleur-d’Aubépine écarquillait les yeux en voyant Amiotte faire des cabrioles d’acrobate.

— Regardez-moi ce fil de fer, dit Bourassa, il va faire des nœuds dans ses jambes en les remuant comme ça.

Pour une fois, Amiotte resta muet devant une boutade. Il s’était arrêté net dans ses exercices. La Londette le regarda ahuri, n’en croyant pas ses yeux.

— Tu t’es coupé la langue ? demanda-t-il à son ami.

— Tâche qu’on ne te coupe la tienne à toi, grande dinde.

— Tu as parlé trop vite, dit Bourassa à La Londette.

— Nous verrons bien comment tu parleras, toi, quand les Indiens te scalperont le nez, lui lança Amiotte furieux.

Les yeux lui sortaient de la tête. Oh ! s’il avait pu jouer un bon tour à Bourassa avant qu’il ne parte. Il ajouta :

— Je ne te souhaite pas de mal, mais rencontre seulement une bande de Sioux et nous verrons ce que tu feras.

Bourassa haussa les épaules et méprisa ce mauvais sort en riant.

— Passe-moi les fusils, veux-tu ?

Amiotte allait refuser quand tout à coup, il s’empara des armes à feu et profitant de ce que Bourassa était baissé, la tête vers l’avant du canot, il s’avança sournoisement vers lui et d’un coup violent dans l’arrière train il l’envoya faire un plongeon dans le lac.

— Tu as une drôle de manière de faire la pêche, ricana-t-il, tout fier de son exploit.

— Tu me paieras cela, dit Bourassa en sortant de l’eau tout trempé.

Tout le monde riait. Mais Lavérendrye qui discutait avec le P. Aulneau s’arrêta dans sa conversation et se tournant vers l’auteur de la plaisanterie, il lui dit d’un ton sévère.

— Ce n’est pas un tour à faire au moment d’un départ, Amiotte.

— Oui, Monseigneur, répondit ce dernier tout penaud.

La Londette s’empressait autour du canot et s’assurait que ses camarades allaient faire bon voyage.

— Allons, bonne chance.

— Merci, La Londette.

— Hâte-toi de revenir.

— Sois sans crainte. Bien que Michillimakinac ne soit pas tout près, on fera son possible pour être bientôt de retour.

— N’oublie pas que notre pêche n’aura pas le don de nous faire durer jusqu’à la fin du monde.

Lavérendrye interrompit ces adieux et fit ses dernières recommandations.

— Tout est-il prêt, Bourassa ?

— Oui, Monseigneur.

— C’est bien… C’est entendu ? Si vous ne rencontrez pas les canots, vous irez jusqu’à Michillimakinac et vous demanderez qu’on m’envoie immédiatement un autre convoi.

— Oui, Monseigneur.

— Vous expliquerez la situation où nous sommes.

— Oui, Monseigneur.

— Bon voyage et bonne chance.

Le canot fut poussé au large. Mené par quatre poignes vigoureuses, il se glissa entre les îles derrière lesquelles il disparut. Lavérendrye et ses compagnons remontèrent vers le fort, en silence. De temps en temps, ils portaient leurs regards vers l’embarcation qui réapparaissait par instant pour s’évanouir à nouveau.

— Quelle joie on éprouve, n’est-ce pas, de voir ce départ, dit tout à coup François.

— C’est une joie un peu mélancolique, répondit Louis-Joseph. Ce voyage va leur donner l’impression de sortir de l’enfer.

— J’aimerais mieux voir ce canot arriver du nord que partir vers le sud, interrompit Lavérendrye.

Il regardait à ce moment dans la direction opposée à celle que Bourassa venait de prendre.

— Nous ne tarderons plus à avoir des nouvelles, fit François. Il est impossible que par ce beau temps Jean-Baptiste ne se soit pas décidé à nous envoyer un courrier.

— Il sera le bienvenu, dit le père. L’incertitude où je vis devient insupportable.

— Ayez confiance, dit le P. Aulneau.

Pour changer de conversation, il ajouta en souriant.

— J’aurais aimé accompagner Bourassa. Il aura chance de rencontrer de mes confrères. Et Dieu sait que j’aurais bien besoin de raffermir mon âme.

— Toujours vos scrupules ? Vous êtes un saint. Quelles fautes votre conscience peut-elle vous reprocher ?

— Le sage pêche sept fois par jour… Espérons qu’au prochain départ je pourrai en être.

Ils avaient passé la porte du fort, traversé la cour et s’étaient arrêtés devant la maison de Lavérendrye.

— Entrez-vous, demanda ce dernier.

— Volontiers.

Amiotte et La Londette les avaient suivis à distance. De temps en temps, le plus grand attrapait le plus petit par le fond de la culotte et le poussait en avant pour accélérer une marche qui se ralentissait de plus en plus.

— Laisse-moi donc tranquille, dit Amiotte, tu vas me déchirer mon « nécessaire ».

— Je comprendrais que tu te fâches si tu étais obligé de le raccommoder toi-même.

— Et qui donc le fera si ce n’est moi ?

— Mais, Fleur-d’Aubépine, ta femme…

— Elle ne l’est pas encore.

— Cela ne peut plus tarder.

— Penses-tu que je veuille la fatiguer dès le lendemain de son mariage ?

— Eh ! Eh !… Je vois que tu vas la soigner, ta femme…

— Dame !… Crois-tu que j’aie l’intention d’en faire une esclave ? On est civilisé nous autres !…

— C’est bien ça, Amiotte. Cela me fait plaisir de voir que tu as des sentiments humains. Quand on a une femme délicate comme la tienne, il faut en prendre soin.

— Non mais, est-ce que tu te moques de moi ?

— Pas le moins du monde.

— Heureusement, après que tu sais, grand escogriffe !…

— Dis donc, je vais t’insulter à mon tour, tu sais, moi, si tu ne respectes pas ma taille et ma moulure.

— Oui, oui, parlons-en…

— Tu ferais mieux de te hâter, ils viennent de rentrer dans la maison.

Les deux amis pressèrent le pas. Amiotte courait presque. Il s’arrêta soudain sur le seuil de la porte.

— Passe devant, grande buse, tu me montreras le chemin.

— Comme si tu ne le savais pas !…

— Enlève ton bonnet.

— Eh bien ! et le tien ?

— Moi, c’est fait.

Ils se trouvaient dans le couloir qui conduisait au salon de Lavérendrye quand tout à coup la porte s’ouvrit et François se dressa devant eux. IL avait entendu le bruit que faisaient les deux compagnons et était venu voir ce qui se passait. À sa vue, Amiotte voulu prendre la poudre d’escampette, mais la main de La Londette l’arrêta.

— C’est bien la peine de venir jusqu’ici, si c’est pour te sauver.

— Qu’y a-t-il ? demanda François qui, amusé, regardait le couple.

— Mon camarade Amiotte voudrait causer à Monseigneur, répondit La Londette en tournant son bonnet entre ses doigts.

— Père, dit François en se tournant vers l’intérieur de la chambre, Amiotte et La Londette voudraient vous parler.

— Qu’ils entrent.

— Passe, dit Amiotte.

— Non, après toi, répondit La Londette.

— Non.

Ni l’un ni l’autre ne voulait franchir le seuil le premier. Finalement, ils se décidèrent à la fois et ils vinrent s’écraser entre les côtés de la porte.

— François, dit Louis-Joseph, il faudra faire élargir cette porte. Elle est trop étroite pour eux deux.

Tous s’amusaient de voir la situation comique de ces employés.

— Monseigneur, dit La Londette qui sentait des crampes lui travailler l’estomac, mon compagnon Amiotte est venu pour vous dire… pour vous demander…

— Oui, c’est ça… chuchota Amiotte en le poussant du coude, continue.

— Me demander quoi ?

— Dis-le, Amiotte ! Je ne sais pas moi. C’est toi qui te marie. C’est pas moi.

Le P. Aulneau en voyant leur air embarrassé demanda en souriant :

— Et c’est pour quand ce mariage ?

— Justement… répondirent ensemble les deux camarades.

Du coup, ils avaient repris leur aplomb, surtout Amiotte.

— Laisse-moi causer, dit ce dernier. C’est-y toi qui te maries ou moi ?

— C’est toi… T’étais pas si rassuré tout à l’heure, répondit La Londette en bougonnant.

Amiotte, cette fois, était lancé. Il débita son rouleau d’une seule haleine.

— Justement, c’est pour ça qu’on est venu. Fleur-d’Aubépine m’a dit comme ça, qu’elle voudrait bien qu’on se marie demain. Alors moi, j’ai dit que je ne demandais que ça, et puis que je vous en parlerais, à vous, mon Père, parce qu’on peut pas se passer de vos services, pas vrai, et puis à vous Monseigneur, parce que Front-de-Buffle ne veut pas me donner sa fille si je ne lui en donne pas un bon prix. Alors, Monseigneur, vous comprenez, j’avais pensé que si c’était un effet de votre bonté, peut-être que je pourrais donner à Front-de-Buffle, un couteau, un fusil et des cartouches…

La Londette souriait en voyant son ami reprendre son bagout. Il n’allait pas jusqu’à l’effronterie, mais la hardiesse de langage et celle de la demande n’étaient pas sans l’étonner.

Lavérendrye ne voyait que la bonne intention d’Amiotte. Il voulait se marier, et comme il ne pouvait pas le faire sans acheter sa femme, puisque telle était la coutume des Indiens, il s’adressait à celui qui pouvait l’aider. Au fond, il était amusé de voir ce petit bout d’homme conduire si bien ses affaires.

— François, dit-il à son fils, tu remettras à Amiotte ce qu’il désire, et nous nous ferons un devoir d’assister à son mariage, demain.

Quand Amiotte se fut confondu en remerciements, il se précipita dans le cour du fort, suivi de La Londette qui lui cria.

— Va pas si vite, je ne peux pas te suivre.

Mais Amiotte n’entendait plus. Des ailes le soulevaient. Il tomba dans la tente de Front-de-Buffle.

Celui-ci, gravement, fumait sa pipe. L’Indien comprenait un peu le français et le parlait à peine.

— Je regrette de te déranger, dit Amiotte en entrant. Mais je viens pour ta fille.

Front-de-Buffle grogna quelque chose. Et il fit signe à Amiotte de s’asseoir.

— J’ai pas le temps… Combien en veux-tu de ta fille ?

— Fusil… cartouches…

— Ta fille ne vaut pas ça, c’est encombrant un monument comme elle. Sais-tu quel poids ça représente dans les bagages ?

L’Indien ne répondit pas.

— Je t’en donne un poignard.

— Non.

— Non ? Eh ! bien, tu peux la garder ta fille.

Il faisait semblant de sortir quand La Londette entra.

— Eh bien, ce marché ? demanda-t-il.

— Il ne veut rien. Je lui offre un poignard et il n’en veut pas.

— Comment ? Il ne veut pas te donner sa fille en échange du fusil, des cartouches et du poignard que t’a donnés Monseig…

— Oh ! toi, dit Amiotte en colère, quand tu auras un peu l’esprit du commerce, on étouffera ici, l’hiver.

— Oui, oui,… grogna Front-de-Buffle, fusil… cartouches… poignard… prends ma fille…

Le lendemain tout le fort fut en émoi. Dès le matin, les squaws coururent les bois pour chercher des fleurs et décorer l’église. Les hommes essayèrent, sous la direction de La Londette, de tenter un nouveau coup de filet qui leur réussit. Marion, l’un des employés, eut la chance de tuer une belle pièce de gibier qui fut dépouillée avec joie et mise dans la marmite.

Fleur-d’Aubépine se trouvait entre les mains de Pâle-Aurore et de Rose-des-Bois. On l’avait conduite dans le lac où elle avait pris un bain. On l’avait parée à grands frais. Les colliers serrés autour de son cou alternaient avec les bourrelets de chair huilée. Quand elle entra dans l’église aux côtés de Lavérendrye qui lui servait de père, puisque Front-de-Buffle n’avait pas voulu quitter sa tente, elle essayait d’allonger sa rotondité en ne perdant pas un pouce de sa taille. Amiotte, fier comme Artaban, attendait au pied de l’autel.

Le cérémonie se déroula au milieu d’une émotion profonde. C’était le premier mariage religieux qui se faisait dans ces régions de l’Ouest. La voix du P. Aulneau tremblait quand il dit aux nouveaux époux : Vous êtes mari et femme.

Puis il ajouta quelques mots qui s’adressèrent au couple aussi bien qu’à tous ceux qui se trouvaient dans l’église. Il fit comprendre que la meilleure façon de donner cette contrée à la civilisation et à Dieu, était, pour les Français, de prendre femme dans le pays.

Ce n’est pas sans une secrète émotion que Pâle-Aurore écoutait ce que disait le P. Aulneau. Elle sentait dans son cœur des élans de tendresses infinies pour celui qui l’associerait à cette œuvre de civilisation et de foi. Et tout de suite, sa pensée se dirigea vers celui qu’elle chérissait dans son âme. Elle le désirait ardemment à ses côtés et elle aurait voulu, tant son amour la poussait à faire d’aimables folies, pouvoir crier au prêtre : Mon père bénissez-nous. Elle se voyait déjà entrant dans cette humble et primitive église au bras de celui qui deviendrait son père, et elle apercevait, souriant au pied de l’autel, celui qui serait son époux bien-aimé. Elle se sentait attirée vers lui par une force irrésistible et elle se précipitait dans ses bras. Mais tout à coup, Pâle-Aurore se souvint qu’elle assistait au mariage de sa compagne, Fleur-d’Aubépine ; et elle remarqua qu’insensiblement elle s’était levée et qu’elle se trouvait, maintenant, debout dans l’église. Elle se laissa choir vivement sur son siège en rougissant jusqu’aux blancs des yeux. Rose-des-Bois l’avait observée et avait vu avec un étonnement profond les divers sentiments qui s’étaient reflétés sur le visage de sa sœur. Une foule de pensées assaillit aussitôt son esprit et la plongea dans une profonde rêverie pendant laquelle elle se demanda : Pâle-Aurore aimerait-elle tant Jean-Baptiste ?… De leur côté, François et Louis-Joseph se souvinrent de leur conversation et sourirent en regardant les deux jeunes filles.

Le prêtre continuait.

— De cette union sortira une race forte qui, dans les siècles à venir, sera le rempart de la foi dans ce pays. Que l’exemple donné par Amiotte soit suivi, c’est la prière que je fais à Dieu.

À l’issue de la cérémonie, un bon dîner fut servi aux membres de la colonie. Il y avait longtemps que pareilles agapes avaient été faites.

Aux félicitations que La Londette présenta aux nouveaux époux, Amiotte répondit :

— Tu as entendu ce que le père missionnaire a dit ? Qu’attends-tu pour en faire autant ?

— Une femme qui puisse aller à ma taille. Une belle petite.

— Comment, une petite ?

— Mais oui, une petite. Nos bagages sont assez lourds comme ça. Quand nous serons obligés de faire un portage, je pourrai la prendre sous mon bras.

— Oh ! toi, tu es un grand farceur.

— J’ai beau être grand et gros, je ne suis pas aussi bête que tu en as l’air.

— Hein ?

— Rien.

— Ah ! Je croyais… Et toi ? demanda Amiotte à Beaulieu qui s’avançait, quand est-ce que tu te maries ?

— Bientôt, répondit ce dernier en grognant. Mais moi, je ne resterai pas ici.

— Où iras-tu ?

— C’est mon affaire.

— Regardez-moi, ce cachottier. Aurais-tu l’intention de prendre une Siouse, par hasard ?

— Peut-être.

Et Beaulieu les quitta en se dirigeant vers sa cabane. Quelque temps après, il en ressortait avec un paquet sur le dos, son fusil en bandoulière. Profitant de ce que tout le monde était occupé à faire honneur au festin, il se glissa le long de la palissade, monta sur un tas de bois qui se trouvait là, enjamba, sauta et disparut dans la forêt. Fatigué de vivre sous la tutelle de Lavérendrye, il se sauvait et allait se réfugier au milieu des Sioux où il avait des relations. Sans s’en douter Amiotte avait deviné juste, Beaulieu allait se marier à une femme de la tribu ennemie héréditaire de celle des Cris.

Tandis qu’au fort Saint-Charles on oubliait un instant, au milieu de la gaieté qu’avait amenée le mariage d’Amiotte, les angoisses des jours passés, Bourassa continuait son voyage.

Glissant au fil de l’eau, le canot avançait rapidement. Bourassa chantait pendant que les rames plongeaient dans l’eau pour en retirer des perles d’argent. Tout à coup, un cri horrible se fit entendre. Une voix de femme effrayée troubla le silence de la forêt.

— As-tu entendu ? dit Doucette à Bourassa.

— Oui. Qu’est-ce ?

— Une voix de femme, je crois, répondit Paquin.

Le cri, de nouveau se fit entendre, plus perçant, plus rapproché.

— Obliquez à droite, dit Bourassa. Il faut voir ce que c’est.

— Dieu nous en garde, dit le gros Paquin qui recommandait déjà son âme au Seigneur, c’est peut-être une embuscade de Sioux.

— Cela se pourrait bien, dit Dufleuve, ils sont si rusés ces maudits sauvages.

— Embuscade ou non, dit Bourassa je veux savoir ce que c’est.

Il prit son arme et vérifia si l’amorce était en place.

— Allons, dépêchez-vous. Nous serons peut-être la cause d’un malheur.

— Ma foi, puisque tu y tiens, dit Paquin, on ne peut pas faire autrement.

Lafleur et Dufleuve qui tenaient les rames poussèrent le canot avec vigueur. En arrivant sur la berge, Bourassa sauta, suivi de Doucette, et se précipita vers l’orée du bois qui se trouvait à quelques mètres du lac. Il y pénétra avec précaution. Il avait fait quelques pas à peine quand il aperçut une Indienne qui fuyait affolée devant un ours. Elle se dirigeait vers lui en poussant des hurlements qui le firent tressaillir. Tout à coup, le pied de l’Indienne se prit dans des lianes qui jonchaient le sol, et elle tomba, la tête violemment projetée en avant. L’ours allait s’abattre sur elle quand un coup de feu l’étendit. Bourassa l’avait tué. Il appela à son aide. Doucette, Paquin, Lafleur arrivèrent, l’arme en main, tandis que Dufleuve gardait le canot. Ils étaient effrayés.

— Tu nous en as donné une frousse, dit Paquin. Quand j’ai entendu le coup de feu, j’ai cru que tu partais dans les limbes.

— Ce n’est pas le moment de plaisanter, fit-il en montrant l’Indienne étendue sans connaissance, et va la soigner auprès du canot. Et nous, sortons cette bête d’ici. Nous avons de la chance.

— Je crois bien, dit Doucette. Cela ne m’allait guère de manger du poisson séché pendant tout le voyage !

Les trois hommes s’attelèrent à l’ours qu’ils traînèrent péniblement hors du bois.

— Mâtin, la belle bête, fit Dufleuve. C’est un beau coup de fusil ça, Bourassa.

— Si Amiotte était là, il dirait sans doute que je n’ai pas de flair. Dépecez cette bête et arrangez-en les morceaux sur le canot.

L’Indienne, grâce aux soins de Paquin, avait repris connaissance. En voyant la bête à terre et Bourassa auprès d’elle, elle eut tout d’abord un geste de crainte. Puis elle le regarda attentivement et vit qu’il souriait. Alors dans un mouvement de reconnaissance, elle se précipita sur les mains de son sauveur qu’elle embrassa avidement.

— C’est bon… ça va, dit Bourassa ému. Qui es-tu ?

L’Indienne fit signe qu’elle ne comprenait pas le français. Bourassa baragouinait le cri. Il lui parla dans cette langue.

— Qui es-tu ? répéta-t-il.

Mais elle ne comprit pas davantage. Il fit des gestes. Aussitôt, les bras de l’Indienne commencèrent à sauter dans tous les sens. Bourassa flegmatique regardait. Enfin, il devina qu’elle appartenait à la nation siouse dont une tribu se trouvait à quelques lieues de là. Elle lui raconta qu’elle se trouvait dans cette partie de la forêt quand elle avait été poursuivie par l’ours. Elle lui demanda ensuite s’il ne pourrait pas la descendre dans son canot à quelques milles plus bas, car elle avait peur de retourner dans sa tribu, par le bois. Bourassa accéda à son désir. Une heure après, le canot avait repris le large. Au lieu désigné par l’Indienne, elle les quitta et, comme une biche, disparut.

— En voilà une drôle d’aventure, dit Paquin… Avez-vous remarqué comme elle était belle ?

— Elle aurait bien fait mon affaire, répondit Lafleur. Je commence à être fatigué de vivre en vieux garçon.

Bourassa, lui, réfléchissait. Une tribu de Sioux se trouvait au sud-ouest. J’aime mieux rencontrer une femme, pensa-t-il, que toute une tribu. Si seulement nous pouvions passer avant qu’ils n’arrivent sur les bords du lac.

— Ramez ferme, commanda-t-il. Il ne faut pas nous endormir ici. La journée se passa sans autre événement. Quand le soir arriva, ils campèrent sur une île, mangèrent avec appétit et dormirent comme des loirs. Le lendemain matin, à l’heure où se préparait le mariage d’Amiotte, ils se mirent en route, décidés à faire diligence.

Ils se trouvaient à environ douze lieues du fort, quand une trentaine de pirogues montées par une centaine de Sioux débusquèrent de derrière les îles où elles se tenaient cachées et cernèrent immédiatement le canot. En un clin d’œil, Bourassa et ses compagnons furent pris et garrottés. On les débarqua, et attachés à des arbres, ils attendirent leur destin.

Paquin tremblait comme une feuille. Ses mâchoires claquaient sinistrement les unes contre les autres. Ce bruit énerva Doucette.

— Mets ta langue entre tes dents, lui cria-t-il. Tu vas nous faire passer pour des peureux. Du courage que diable, tu n’es pas encore mort.

Des feux de tortures s’allumaient et les Indiens s’apprêtaient à célébrer leur prise. Bec d’Aigle, leur chef, s’approcha de Bourassa et lui demanda en Cris :

— Tu es leur chef ?

— Oui.

— D’où viens-tu ?

— Du fort Saint-Charles.

— Ah !… Tu es l’un des Français qui ont tiré sur nous.

Bourassa ne savait ce que Bec d’Aigle voulait dire. Anxieusement, il se mit à réfléchir, puis tout à coup, il se souvint qu’un jour où il était revenu de la pêche avec La Londette des coups de feu de joie avaient été tirés par ses camarades et par les Indiens.

— Tu ne réponds pas ?

— Tu te trompes. Personne n’a tiré sur tes guerriers.

Les sauvages regardaient Bourassa d’un air menaçant. Des cris effroyables se firent entendre.

— Tu entends, dit Bec d’Aigle, ils demandent vengeance de l’attaque dont ils ont été les victimes.

— Les Français ont tiré sur nous.

— Dis-leur qu’ils se trompent, protesta Bourassa… Vous vous trompez, des coups de fusil ont été tirés en effet, mais pas contre vous.

— Tu avoues.

— J’avoue qu’un feu de salve a été fait, mais il n’était que l’expression de notre joie, parce que nous avions fait bonne pêche…

— Nous avons été attaqués, affirma Bec d’Aigle.

Bourassa, se trouvant en butte à un entêtement, ne savait que répondre. Et déjà, il se résignait à la mort. Mais la pensée de voir souffrir ses compagnons lui dicta cette réponse.

— Si réellement on a tiré sur toi et tes guerriers, ce sont les Cris sans doute qui l’ont fait. Si tu veux t’en assurer et venger l’insulte faite à ta nation, va à notre fort. Tu y trouveras des Cris qui sont peut-être les coupables.

Bec d’Aigle ne fut qu’à demi convaincu. Il objecta.

— Les Français favorisent nos ennemis. Ils leur donnent des armes et des munitions, et le fils de leur commandant a été fait chef des Cris.

— Je n’en sais rien, répondit Bourassa. Mais toi-même ou ceux de ta nation ne reçois-tu pas de notre fort toutes les armes que tu peux acheter quand nous les avons ? En outre, j’ai maintes fois entendu le chef des Blancs prêcher la paix aux Cris et aux autres Indiens.

Ces paroles n’eurent pas le résultat qu’il en attendait. L’animosité se concrétisait. Déjà, quelques Sioux faisaient passer sous le nez de Doucette des torches enflammées qui lui roussissaient les poils du visage. Le gros Paquin poussait des cris d’orfraie en voyant la lame nue des poignards frôler sa poitrine. Quant à Lafleur, il écoutait stoïquement les injures que lui lançaient les Indiennes. Parfois il leur disait :

— Je ne comprends pas un mot de ce que vous dites.

Dufleuve était plus favorisé. Un essaim de jeunes filles tournaient autour de lui. Quelques-unes le caressaient, d’autres, au contraire, lui crachaient au visage. Il se demandait si cela allait durer longtemps quand, tout à coup, une jeune fille qui venait d’arriver se précipita vers Bec d’Aigle et lui parla pendant quelques instants. Elle montrait les cinq prisonniers. Mais son regard insistait davantage sur Bourassa. Le chef Indien se dirigea vers ce dernier et lui demanda en montrant la jeune fille :

— La connais-tu ?

Bourassa ne put retenir un cri de surprise.

— Toi ?

Il sourit alors. Un espoir gonfla son cœur.

— Elle dit que tu lui as sauvé la vie. Est-ce vrai ?

— C’est vrai.

— Elle dit aussi que tu as été bon pour elle.

— J’ignore si j’ai été bon, mais j’ai fait mon devoir en la protégeant.

Bec d’Aigle adressa la parole aux guerriers. Il parlementa. On lui fit des objections. Quelques-uns semblaient furieux et ne voulaient pas lâcher une si belle capture. Bourassa et ses compagnons n’étaient pas rassurés.

— Si Amiotte était là, dit Paquin, il rirait de nous voir ainsi.

— C’est lui qui nous a porté malheur, répliqua Doucette.

— Tu peux faire ton acte de contrition. Notre sort est réglé.

— Aujourd’hui ou demain, il faudra toujours en finir un jour ou l’autre.

— Alors le plus tôt possible sera le mieux.

— Adieu.

— Au revoir.

Les vociférations s’étaient calmées. Bec d’Aigle s’avança vers Bourassa. Des ordres furent donnés et à leur grande surprise les Blancs furent déliés. Ce ne fut pas sans satisfaction que les cinq compagnons se virent rendus à la liberté. Ils se précipitèrent vers leur canot ; là ils constatèrent avec stupeur qu’il n’y restait plus que les rames. Provisions, fusils, cartouches, tout avait été pillé.

— Nous allons au fort, dit Bec d’Aigle à Bourassa. Nous verrons si tu nous as menti. Si tu as dit la vérité, nous te rendrons ce qui t’appartient, sinon tu subiras la torture à laquelle tu échappes maintenant.

Comme une nuée d’oiseaux, les Sioux s’élancèrent alors vers leurs pirogues et ils disparurent comme ils étaient venus.

Paquin tremblait encore et c’est d’une voix chevrotante qu’il dit :

— Nous n’allons pas les attendre, j’espère.

— Non, répondit Bourassa. Il suffit de les avoir rencontrés une fois. En route et ramez ferme.

Quelques instants après, le canot s’évanouissait à l’horizon. Et le lac, à nouveau, reposait tranquille dans sa solitude.