L’île au massacre/En marche vers l’Ouest

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Éditions Édouard Garand (p. 9-14).

II

EN MARCHE VERS L’OUEST


Bien que les explorations de Lavérendrye aient été, à maintes reprises, étudiées par d’éminents historiens, nous nous ferions un reproche de ne pas retracer, à grandes lignes tout au moins, les débuts de la mémorable et douloureuse découverte de ce grand homme, de ce génie vivificateur de l’Ouest Canadien. Il est certain que d’autres aventuriers, d’autres explorateurs pour enlever au mot aventurier son sens péjoratif, foulèrent avant Lavérendrye le sol de l’Ouest. Mais leurs voyages, dont il ne subsiste que des récits confus, restaient dans le domaine d’un mythe féerique et inaccessible. Le mérite de Lavérendrye fut d’organiser le chemin dont une partie avait été parcourue par ses prédécesseurs. Il le raccourcit en y mettant des postes où le voyageur pouvait reprendre haleine. Loin d’être comme le promeneur qui note en passant les caractéristiques d’un pays, il s’arrêta, souvent forcé par la nécessité, et étudia les moyens de donner une voie à ce nouveau pays. Il fut le guide qui traça le chemin définitif et sûr aux foules de l’avenir. Il donna une âme à une région inerte et froide.

Ayant quitté Montréal, le 8 juin 1731, avec son jeune état-major composé de trois de ses fils : Jean-Baptiste âgé de dix-huit ans, Pierre Gaultier âgé de dix-sept ans, François âgé de seize ans, et de son neveu Christophe Dufrost de la Jemmeraye qui pouvait avoir alors dix-neuf ans, il arriva à Michillimakinac situé à l’extrémité orientale du lac Huron où il s’arrêta et prit comme missionnaire le père Mesaiger. Comme tous les grands explorateurs de ces régions, Lavérendrye tenait à avoir un prêtre avec lui. Ces hommes énergiques dont la foi à toute épreuve faisait faire des miracles ont toujours eu soin de se placer sous la protection de Dieu à Qui ils demandaient, par l’intermédiaire de ses prêtres, la force d’accomplir leur mission. Si Lavérendrye put faire et organiser ses découvertes au milieu des difficultés sans nombre qu’il rencontra, au milieu des tracas d’argent qui l’accablèrent, c’est à sa foi que nous le devons. Le caractère le mieux trempé a ses heures de faiblesse. La carcasse humaine se fatigue. Elle a besoin d’une croyance qui la soutienne. Et c’est auprès du prêtre que l’homme trouve le plus souvent la consolation et l’encouragement qui lui redonnent sa vigueur et sa force.

Malgré les embûches qu’il rencontrait sans cesse sur son chemin, refus de travailler de la part de ses gens qu’un portage effrayait, jalousie de commerçants qui voyaient en bonne voie la réussite de l’expédition, méchanceté d’envieux qu’un succès rendait malades, il réussit néanmoins à faire établir, à l’automne de 1731, le fort Saint-Pierre sur le lac Pluie. L’année suivante, il conduisait sa petite troupe jusqu’au lac des Bois où il établit le fort Saint-Charles. La santé précaire du Père Mesaiger l’obligea à abandonner son poste. Il redescendit à Montréal accompagné de Jemmeraye qui allait rendre compte des progrès de l’expédition. Hélas, tout n’alla pas comme l’eût souhaité Lavérendrye. Écrasé de dettes, il dut aller, lui-même, plaider sa cause à Québec. Afin de se consacrer entièrement à son œuvre, il dut affermer ses établissements pour satisfaire ses créanciers. N’est-ce pas le lot des grands hommes de travailler dans la pauvreté ? En revenant, il amena avec lui, à l’automne de 1735, son plus jeune fils Louis-Joseph âgé de dix-huit ans et le Père Jean-Pierre Aulneau de la Touche S. J. qui remplaça le père Mesaiger.

Colonisateur autant qu’explorateur, Lavérendrye, afin d’améliorer la nourriture de ses gens, avait fait semer des pois et planter du maïs autour du fort Saint-Charles. Outre les profits qu’il en pouvait tirer, il espérait inciter les Indiens à travailler la terre. À force de persuasion et de ténacité, il avait obtenu de deux familles indiennes qu’elles suivissent son exemple. Hélas, le froid et les inondations réduisirent à néant leurs espérances et leurs modestes essais de culture.

Au cours de l’hiver 1735-1736, Lavérendrye vit avec désespoir les vivres diminuer de plus en plus. Ayant hâte de rentrer au fort Saint-Charles, il avait laissé en arrière les canots de ravitaillement qui n’étaient pas encore arrivés en juin. Le gibier, traqué sans pitié par les Indiens affamés, avait fui. Le poisson ne se laissait plus prendre. La famine faisait entendre son souffle haletant. Homme de responsabilité, Lavérendrye les assumait toutes sans faiblir. Mais celle-là pesait lourdement sur ses épaules. Ne connaissant pas encore l’heureux coup de filet de La Londette, il était inquiet. La nature toute riante de ce commencement de juin n’atténuait en rien les soucis qui assombrissaient son front.

Il se trouvait alors dans la chambre commune de sa maison. On lui donnait pompeusement le nom de salon. Son aspect était primitif et cependant luxueux. Les murs en troncs d’arbres disparaissaient sous de riches fourrures. Par endroits elles cédaient la place à de grandes panoplies composées d’armes à feu, fusils et pistolets, de couteaux de chasse, de poignards, de haches indiennes. Un carquois rempli de flèches s’étalait au milieu de l’une d’elles. Un calumet fendait d’un geste pacifique cet arsenal effrayant. Un collier en coquillages se balançait suspendu à une poutre du plafond. Donnant sur le lac, deux fenêtres à guillotine encadraient une immense cheminée de pierres polies. Une lourde table faite de gros madriers reposait au milieu de la chambre. Et des bancs rustiques, sans garantie de confort, attendaient le bon vouloir des hôtes. Une petite bibliothèque congestionnée de livres faisait face à la cheminée. Tandis qu’au nord du salon, une porte donnait dans les chambres de Lavérendrye et de ses fils ; une autre au sud donnait accès au couloir qui conduisait dans la cour du fort.

Assis à la table, penché sur une carte en parchemin, Louis-Joseph essayait, en vain, d’étudier le tracé d’une nouvelle exploration. François regardait, pensif, le lac qui miroitait sous les rayons du soleil. De temps en temps, il détournait son regard d’un spectacle enchanteur pour suivre d’un œil soucieux les allées et venues de son père. Le Père Aulneau lisait son bréviaire.

La famine prochaine hantait leur cerveau. Ce spectre effrayant faisait frissonner leur caractère de bronze. Lavérendrye venait d’exposer la situation. Les magasins étaient vides… ou presque. Bouleversés le père et les fils cherchaient une solution à cet angoissant problème. Le P. Aulneau priait. Les pas lourds de Lavérendrye martelaient le plancher dans une cadence exaspérante… Elle cessa un moment.

— François, dit tout à coup Lavérendrye d’une voix qui voulait se faire assurée, as-tu donné des ordres à La Londette pour la pêche de ce matin ?

— Oui, père…

Il reprit sa promenade. Outre cette question de nourriture qui le préoccupait, il songeait à ses deux fils aînés et à son neveu. Que devenaient-ils, là-haut, dans ces deux forts éloignés ? Ne souffraient-ils pas eux aussi de la faim ? Qui sait, n’étaient-ils pas malades ? Autant de suppositions qui lui déchiraient le cœur. Et s’ils revenaient, incapables de résister plus longtemps à leur souffrance, comment, lui le père, pourrait-il nourrir ses enfants et leurs compagnons ? C’est d’une voix altérée qu’il insista.

— Il faut ménager nos vivres coûte que coûte.

— Mais, répondit François qui avait remarqué l’intonation de son père, n’attendez-vous pas d’un moment à l’autre les canots de ravitaillement venant de Montréal ?

— Oui… je les attends…

— Nous ne sommes pas encore réduits à la famine. Ces ordres que vous avez donnés ne sont que des mesures de précaution qui dénotent le souci que vous avez de nous tous. Vous savez aussi que vous pouvez compter sur nous. Et puis… nous voici au mois de juin. Le printemps précoce et le temps idéal que nous avons eu depuis la fonte des neiges n’annoncent-ils pas un renouveau de vie pour la colonie comme pour la nature ?

François était le portrait de son père à vingt ans. Son allure, sa droiture d’esprit et la conception qu’il avait des choses révélaient en lui le futur successeur de Lavérendrye. L’expérience acquise au cours de ces dernières années, jointe à ses qualités personnelles, devaient faire de lui, en effet, le futur découvreur des Montagnes Rocheuses.

— Cher enfant, dit Lavérendrye la gorge étreinte par l’émotion, oui, je sais que tous vous aurez de la force et du courage. Toi, François, depuis cinq années que nous parcourons ces immenses territoires, je ne t’ai jamais vu faiblir. Et cependant… je regrette parfois de vous avoir conduits ici.

— Mais, père, il me semble que je n’ai jamais été aussi heureux. À notre jeunesse, il faut la vie au grand air. N’est-ce pas à nous, vos fils, d’être les bras actifs et vigoureux de votre intelligence ? Qui, mieux que nous, pourra comprendre votre pensée ? Qui pourra mieux goûter le charme que procure une collaboration à votre œuvre ? Père Aulneau, dites à mon père qu’il serait mal de faiblir un instant dans les circonstances que nous traversons aujourd’hui.

Le P. Aulneau était un homme de haute taille et de robuste santé. Né en France le 25 avril 1705 à Moutiers-sur-Laye, il avait été admis dans la Compagnie de Jésus en 1720. Ayant quitté La Rochelle en mai 1734, il fit route vers le Canada où il brûlait du désir de convertir les Indiens. Son vœu ne se réalisa pas aussi vite qu’il l’aurait désiré. Il fut obligé d’attendre un peu plus d’un an avant de se livrer à l’apostolat rêvé. Le retour de Lavérendrye à Montréal lui permit d’entendre parler de cet explorateur. Apprenant que le P. Mesaiger était obligé d’abandonner son poste, il sollicita de ses supérieurs l’autorisation de partir pour l’Ouest. Enfin, un jour, sa sainte impatience eut un terme. Il reçut son obédience qui lui permettait de rejoindre Lavérendrye et d’aller évangéliser les Indiens. Après avoir remercié Dieu de cette faveur, il écrivit à sa mère pour lui faire connaître son départ. On dit que le sort des mères qui ont le courage de consacrer leur fils à Dieu est plus enviable que celui de celles qui dorlotent douillettement leur enfant jusqu’au moment de leur mariage. Toutes les mères qui ont un fils prêtre sont unanimes à dire qu’elles sont récompensées au centuple de leur sacrifice. L’amour d’un prêtre pour sa mère se fortifie au fur et à mesure qu’il avance en âge. Contrairement à l’enfant qui, devenu grand, se marie et reporte son affection sur sa femme et sur ses enfants, le prêtre conserve intact dans son cœur son amour filial. Quelle mère n’aimerait pas recevoir dans les mêmes circonstances cette lettre si respectueuse, trop respectueuse peut-être pour la génération d’aujourd’hui, que le Père Aulneau écrivait à la sienne la veille de son départ.

« Ma très chère Mère,

« Le long séjour que j’ai été, contre mon attente, obligé de faire à Montréal me procure encore une fois le plaisir de vous donner de nouvelles assurances de mon respectueux attachement. J’en pars demain, n’ayant, grâce à Dieu, d’autre peine que celle de m’éloigner trop pour pouvoir vous donner de mes lettres et recevoir des vôtres aussi souvent que je le voudrais. Peut-être qu’à 340 lieues d’ici j’aurai encore le loisir de vous écrire. J’en profiterai avec le plus sensible plaisir. Voilà une grande carrière dans laquelle la Providence me fait entrer ; priez Dieu, ma chère mère, de me faire la grâce de la fournir d’une manière digne de lui. J’espère que, séparé par son amour de toutes sortes de consolations humaines, il ne m’abandonnera pas, et que si, au milieu des forêts où je vais passer le reste de ma vie, au milieu des bêtes féroces, je ne trouve pas de quoi contenir son amour-propre, je trouverai du moins de quoi le détruire et l’anéantir par mes souffrances. Conjurez le Seigneur de m’en envoyer beaucoup, et de me donner la patience de les supporter avec résignation à sa sainte et divine volonté. Je prie presque tous les jours pour vous au saint sacrifice de la messe, et je continuerai jusqu’à la mort de vous donner cette unique marque qui soit en mon pouvoir de ma juste reconnaissance. Je suis, ma chère mère, avec profond respect, votre très humble et obéissant serviteur et fils.

J.-P. Aulneau d.I.C.d.J.

À Montréal, le 12e juin 1735

Il partit en se réjouissant d’être le porteur de la Bonne Nouvelle dans ces lointains pays de l’Ouest. Son bonheur cependant était quelque peu tempéré à la perspective d’y rester sans confrère. C’était une conscience délicate à qui la privation des consolations spirituelles qu’il allait lui-même prodiguer aux autres répugnait. Ses scrupules devaient décider de son sort. À son arrivée au fort Saint-Charles, il eut la consolation de pouvoir exercer son ministère avec efficacité. Cerf-Agile. Pâle-Aurore, Rose-des-Bois que Lavérendrye avaient adoptés et instruits, et d’autres aborigènes reçurent de lui les paroles de vérité. Son pouvoir sacré l’associait naturellement aux discussions de la vie ordinaire. Là encore, il savait être le Prêtre, le consolateur qui encourage et qui fortifie dans les moments de faiblesse. Lui aussi avait remarqué l’inquiétude de Lavérendrye. Et c’est pourquoi il priait quand François l’interrompit dans la lecture de son bréviaire.

— Nous sommes entre les mains de la Providence, répondit-il. Je la remercie de m’avoir fait votre compagnon et Son vicaire auprès de vous. Non, François, votre père ne faiblit pas. La pensée de vous voir souffrir lui donne de légitimes soucis. Comme vous le disiez, il y a un instant, la vie est toujours belle à la jeunesse malgré les difficultés et les embûches. Heureux celui qui sait la vivre avec un esprit chrétien.

— Comment vous remercier de tout votre dévouement, Père Aulneau ? dit Lavérendrye… La situation est loin de nous être favorable.

— Pourquoi me plaindrai-je ? J’ai désiré ardemment la souffrance pour le salut de ces âmes innocentes et sauvages. Le Bon Dieu semble avoir exaucé ma prière, puisque depuis notre arrivée ce fut au milieu des privations que j’ai dû vivre.

— C’est bien ce que je me reproche le plus…

— Vous n’avez rien à vous reprocher, Monseigneur, vous avez fait votre devoir, tout votre devoir. Les difficultés que vous rencontrez sur votre chemin sont le tribut que vous devez payer au succès. Nul n’entrera dans le royaume des cieux à moins qu’il n’ait souffert.

— Les souffrances, les difficultés, les embûches, le sacrifice même de sa vie ne seraient rien si l’œuvre que l’on entreprend était appréciée !…

Lavérendrye poussa un profond soupir.

— Pourquoi ce soupir, demanda François ? N’avez-vous pas le Père Aulneau et nous-mêmes, vos fils…

— Non, François, ce n’est pas cela. On ne comprend pas, on ne veut pas comprendre la beauté, la grandeur de notre entreprise.

— Il m’avait semblé, lors de votre retour de Montréal, remarquer une tristesse dans vos yeux en même temps que le bonheur que vous aviez de nous revoir. Je me souviens, en effet, que vous ne nous avez pas dit le résultat de vos démarches.

— Admirez la candeur et la curiosité de cet enfant, Père Aulneau. Mes fils sont mes collaborateurs précieux d’une œuvre trop grande pour moi seul. Il ne leur suffit pas d’être au courant de tous mes projets, il faut encore qu’ils partagent mes souffrances intimes.

— Mais père, dit Louis-Joseph, n’est-ce pas naturel ?

— Ne vous en plaignez pas, répondit le prêtre. Remerciez, au contraire, la Providence de vous avoir donné de tels enfants. Combien de parents voudraient aujourd’hui vivre en communion d’idées et de cœur avec leur fils !…

— En effet, j’ai au moins cette douceur de voir que mes enfants comprennent la sublime mission où je les emmène. J’éprouve aussi une joie profonde de penser qu’ils continueront après ma mort ce que nous avons commencé ensemble.

— De cela, répondirent les deux fils, vous pouvez être sûr.

— Qu’importe alors si l’on ne comprend pas, ni à Montréal ni à Québec !

— Pas même le gouverneur ? interrogea François. Le marquis de Beauharnois cependant…

— Oh ! lui, c’est un vrai gentilhomme…

— … Qui s’est toujours rendu compte de votre dévouement désintéressé. Pourquoi ne sont-ils pas tous comme lui ?

— Hélas ! le mal est sans remède. C’est celui qui a miné tous les empires. Le plaisir ! Le plaisir tient la première place. L’honneur n’est plus qu’un sujet de conversation. On le prône encore au besoin, mais dans des circonstances souvent contraires aux commandements de Dieu et de l’Église. Aussi je me sens mieux en sécurité au milieu de ces solitudes qu’au milieu de ce monde qui court à la ruine.

François, habitué à la vie sauvage, ne connaissait rien de l’existence secrète d’un monde qu’il avait quitté au sortir de l’enfance. Il ne comprenait pas ce que craignait son père.

— Que voulez-vous dire, demanda-t-il ?

— Je me trompe peut-être. Fasse le ciel que mes pressentiments ne se réalisent pas… Et cependant quand je songe à ce que j’ai entendu en Bas, je ne puis m’empêcher de frémir et de penser que la France court un grand danger… À la Cour, chez les Grands on ne vit que pour le plaisir. Notre jeune souverain, que le peuple a surnommé le Bien-Aimé, a sombré entre les bras de maîtresses qui gouvernent la France. Elles préparent à notre beau pays une ère de calamités sans fin.

— Oh ! père, vous exagérez…

— Je veux le croire… Mais les esprits s’émancipent tellement ! Que peut-on espérer pour un pays qui laisse bafouer sa religion ? Un homme extraordinaire dépense son esprit à combattre cette Église dont vous êtes les enfants. Il l’appelle l’infâme, le malheureux ! Ce génie que l’on nomme M. de Voltaire a émis des opinions bien étranges et bien osées. Pour compte, je ne puis prendre qu’en pitié un homme qui a eu le hardiesse d’écrire que ce merveilleux pays du Canada n’était que quelques arpents de neige !…

— Est-ce possible ? dirent François et Louis-Joseph indignés.

— C’est vrai, répondit le père Aulneau.

— Aussi est-il temps de prouver à cet imposteur qu’il se trompe et qu’il ment… Peu importe les refus que j’ai dû essuyer…

— Pauvre père !

— J’ai beau avoir 40,000 livres de dettes. J’ai beau passer pour un aventurier et un spéculateur, je n’en poursuivrai pas moins ma mission. Et Dieu aidant, je vaincrai. Nous vaincrons. Nous prouverons au Roi, à la Cour, qu’ils ont tort de traiter avec dédain nos efforts ; que dans notre découverte de la mer de l’Ouest il s’agit de la création d’un empire colonial immense pour notre pays. Nous marcherons de l’avant jusqu’à ce que nous atteignions notre but, ou, alors, jusqu’à la mort…

Louis-Joseph avait suivi, plus qu’il n’y avait pris part, cette conversation, le cœur étreint par une profonde émotion. Il n’avait jamais vu son père aussi beau, aussi grand, aussi noble. Il était fier de lui. Instinctivement il se jeta dans ses bras en lui disant la joie qu’il avait d’être le fils d’un tel père.

— N’oubliez pas votre mère, mes enfants. Vous ne sauriez trop avoir d’affection et de vénération pour elle. Montrons-nous dignes de sa vaillance. Elle est si admirable !

Le grand homme passa ses doigts sur ses paupières. Sa chère compagne !… Quelle sainte et forte femme elle se montrait au milieu des sacrifices qu’elle supportait héroïquement !…

Louis-Joseph se dégagea d’entre les bras de son père. Il le regarda en souriant, les yeux remplis de larmes.

— Mon bonheur est grand d’être avec vous tous, dit-il. Je fus si heureux quand vous m’avez retiré du collège pour m’emmener avec vous…

— Vous êtes vraiment privilégié, mon enfant, dit le père Aulneau, d’être admis si jeune à prendre part à l’œuvre admirable de votre noble père… Grâces aux connaissances que vous aviez acquises, vous allez lui être d’un grand secours.

— C’est une joie pour moi de pouvoir me rendre utile.

— Déjà il vous a été donné de faire preuve de votre savoir. N’eût été votre présence d’esprit, l’autre jour, que nous nous croyons perdus dans la forêt, Dieu sait ce qui serait arrivé ?

— C’est bien le moins que je prouve à ceux qui se sont imposé des sacrifices pour mon éducation que ces sacrifices n’ont pas été faits en vain.

— Dieu voit les sentiments de gratitude filiale qui emplissent votre cœur, mon enfant, et II vous bénit.

— Mon mérite n’est rien auprès du vôtre, mon Père. Ne suis-je pas ici avec mon père, mes frères, mon cousin ? Vous, vous avez tout quitté pour venir nous aider dans notre œuvre, et convertir à notre belle religion ces tribus indiennes si difficiles à amener à Dieu.

Le Père Aulneau sourit.

— Si mon sacrifice a été grand, les résultats sont déjà si réconfortants ! Sans parler de la piété de votre père, de tous les membres de votre famille, voire de tous vos compagnons, quelle consolation pour mon cœur de prêtre de voir que les efforts du Père Mesaiger n’ont pas été inutiles… J’ai continué ce qu’il avait commencé. Cerf-Agile, Pâle-Aurore, Rose-des-Bois, Front-de-Buffle même, le père de Fleur-d’Aubépine, ne sont-ils pas des encouragements vivants ?

Louis-Joseph avait souri en entendant le nom de la fiancée d’Amiotte. Il avait revu en pensée cette plantureuse personne qui allait devenir la femme d’un de leurs employés.

— Mais, Père Aulneau, dit-il, est-ce vrai que vous encouragez le mariage entre Fleur-d’Aubépine et Amiotte ?

— J’avais l’intention de vous en parler, dit le prêtre en s’adressant à Lavérendrye. Amiotte, effectivement, est venu me demander de bénir son mariage avec Fleur-d’Aubépine. Je lui ai promis. Je tenais, néanmoins, à vous parler de la situation où se trouvent vos gens qui désirent fonder une famille.

— Mais ne trouvez-vous pas, répondit l’explorateur qu’un mélange de race…

— Serait, en effet, une très bonne chose. Peu de nos femmes blanches voudraient venir habiter ces contrées… Il faut comme compagnes à nos gens des femmes habituées à cette vie sauvage. De plus, tout me porte à croire que l’union de ces deux races en produira une autre, robuste et intelligente. Elle alliera aux qualités morales que la civilisation a données aux uns la vigueur physique que la vie au grand air a conservé aux autres…

— Mon Dieu, s’ils se plaisent, dit Lavérendrye en riant, qu’ils se marient bien vite !

— Je voudrais, insista le Père Aulneau, que vous adoptiez cela comme un principe, et que si… un jour… un de vos fils…

Jean-Baptiste et Pâle-Aurore interrompit Louis-Joseph.

— Tiens, je croyais que c’était Rose-des-Bois, dit François avec un étonnement comique ?

— Mais qu’est-ce qui vous fait supposer qu’il y ait entre Jean-Baptiste et Pâle-Aurore ou… Rose-des-Bois des relations qui… que… je ne m’en suis jamais aperçu !…

— Père, vous étiez trop préoccupé, répondit Louis-Joseph. Vos soucis vous ont empêché de remarquer les attentions délicates que Pâle-Aurore prodiguait à Jean-Baptiste.

— Eh bien ! nous verrons tout cela en temps voulu…

Ces soucis dont avait parlé son fils, l’avaient rappelé à la situation terrible où il se trouvait. Était-ce bien le moment de parler mariage la veille de mourir de faim ? Il regarda ses fils qui étaient calmes et qui souriaient.

— Allons, pensa-t-il, ils semblent avoir oublié le début de notre conversation. À quoi bon les y ramener ? Puis s’adressant au missionnaire. Venez-vous avec moi ? lui dit-il.

— Volontiers, répondit le prêtre, une promenade sur le bord du lac sera réconfortante par cette belle journée et nous pourrons, tout en marchant, continuer notre conversation.

Lavérendrye regarda une fois encore ses deux fils. C’était deux hommes vraiment. Il pouvait être fier d’eux. Comment douter du succès quand la Providence lui avait donné de tels enfants ?

Il partit, suivi du Père Aulneau.