L’Œil Clair/Texte entier

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NRF (p. ).

L’ŒIL CLAIR


DU MEME AUTEUR


Les Roses (épuisé)

Crime de Village (épuisé)

Sourires pincés

L’Écornifleur (illustrations de Ch. Huart)

L’Écornifleur (illustrations de Vogel)

Coquecigrues

La Lanterne sourde (nouvelle édition augmentée)

La Maîtresse (illustrations de Valloton)

Le Vigneron dans sa vigne

Poil de Carotte (illustrations de F. Valloton)

Poil de Carotte (illustrations de Poulbot)

Histoires naturelles (lithographies de H. de Toulouse-Lautrec) (épuisé)

Histoires naturelles (illustrations de P. Bonnard)

Histoires naturelles (illustrations de Benjamin Rabier)

Bucoliques (nouvelle édition augmentée)

Les Philippe (Bois de Paul Colin)

Ragotte

Ragotte (illustrations et gravures de Malo Renault)


THÉÂTRE

Huit jours à la Campagne (un acte)

Le Cousin de Rose (un acte)

Le Plaisir de rompre (un acte)

Le Pain de ménage (un acte)

Poil de Carotte (un acte)

Monsieur Vernet (deux actes)

La Bigote (deux actes) Page:Renard - L’Œil Clair, 1913.djvu/9 Page:Renard - L’Œil Clair, 1913.djvu/10

LETTRES À L’AMIE

LETTRES À L’AMIE


I


J’ai rêvé cette nuit que vous me demandiez :

— Avez-vous enfin trompé votre femme ?

Je vous ai fait signe que non et j’ai ajouté :

— Vous êtes mon unique maîtresse.

Le mot vous a étonnée d’abord, comme si, votre mémoire hésitant, vous ne saviez pas à quoi vous en tenir. Puis il vous a paru très gentil.

Votre visage s’est penché sur le mien.

Que de fois, par ma fenêtre, j’ai regardé une branche d’arbre qui s’inclinait jusqu’à l’arbre voisin et, sans l’avoir touché, se redressait à cause du vent.


II


Comme c’est heureux que nous soyons séparés par tant de choses et de personnes : un mari et une femme, votre situation dans le monde. (Ne niez pas, vous en avez une et elle vous tient.) Des tas de kilomètres, et surtout par votre beauté. Oui, vous êtes trop belle. Quelquefois je rêve, oh ! bien éveillé, que vous êtes ma maîtresse et je me dis : Qu’est-ce que j’en ferais ? mon Dieu ! qu’est-ce que je ferais de ce trésor ? par quels mots lui prouver que je sais son prix ? Vous manqueriez à mes rêves, mais votre présence me gênerait. Même de loin, je ne suis pas hardi.

Le nouveau domestique de notre ami Paul lui dit en style noble :

— Bonjour à Monsieur, bonsoir à Madame.

Ainsi je vous aime à la troisième personne. Tendresses à Madame !

P. S. Il y a dans l’amour que j’ai pour Berthe, de la joie, de la bonne santé. C’est ainsi que j’aime autant baiser sa joue que ses lèvres. Que de complications j’imagine avec vous !


III


Jaloux ! non. Mais je ne trouve pas que vous soyez assez fière, assez distante. Une femme comme vous devrait passer au milieu de la foule, sinon dédaigneuse, du moins comme absente. Vous êtes loin de cette perfection : qu’un monsieur que vous ne connaissez pas nous salue, aussitôt vous me demandez :

— Qui est-ce ? Qui est-ce ?

Et si tous les hommes nous saluaient, vous voudriez savoir le nom de tous les hommes. Vous n’en méprisez aucun.

Qu’est-ce que ça peut vous faire, ce monsieur ? S’il pense, lui : Je voudrais être quelque chose dans la vie de cette femme-là, c’est que votre beauté l’impressionne. Mais vous, mon amie, qu’avez-vous besoin de retenir un nom de plus, un nom de vague monsieur qui passe.

Je ne vous dis pas de le mépriser, mais de l’ignorer.

Je ne suis pas jaloux.


IV


Je viens de faire une remarque. Dites-moi par retour du courrier si elle est juste.

En amitié, on progresse. En amour, on déchoit. Je suis sûr que mes amis d’autrefois ne valaient pas ceux d’aujourd’hui. Ils étaient plus vulgaires, moins intelligents, moins chics, moins riches peut-être. Ils manquaient de tact. Ils connaissaient mal leur cœur et le mien. Il y a tel d’entre eux que je n’oserais pas me vanter d’avoir aimé.

Comment, j’ai dit mes secrets à ce gros garçon ? Je me suis enthousiasmé, j’ai désespéré avec lui ? Mais c’était un goujat. Il l’a bien prouvé. Quel lourdeau ! Quel torchon d’amitié avais-je sur les yeux ? Pouah !

Tandis que cette petite bonne femme que je me rappelle, elle était amusante comme une volière. Riait-elle ! Et celle-là, n’avait-elle pas la manie de se croire pour moi une affection de mère. Oh ! elle a été bonne quotidiennement comme le pain frais. Où est-elle maintenant ? Morte ?

Je ne regrette pas un ami. Vanité sans doute. Mais je regrette comme un égoïste (égoïste vieillissant) toutes les femmes qui m’ont aimé.

Qu’est-ce que vous avez à friper votre jolie bouche ? Vous n’êtes pas, je suppose, ma maîtresse.


P. S. C’est peut-être à l’oreille qu’on reconnaît d’abord que l’amitié change. Oui, tout à coup, dans la voix de l’ami, il y a un cheveu.


Certains amis ne sont aimables qu’aux fiançailles. Dès qu’on est marié avec eux, ça ne va plus.



V


Ambitieux, oui, mais dans le vague. Dès que je précise, je me sens repu.

Est-ce que je voudrais être ceci ? ou cela ? Ce grand homme, cet homme aimé ? Non. Riche ? Illustre ? Non, non.

Est-ce que je serais heureux d’avoir écrit la pièce de mon ami Paul qui lui rapportera deux cent mille francs ? Je vous jure que non.

Écoutez, je vous fais un aveu.

Vous savez combien j’aime tous nos grands écrivains. Eh bien, il arrive que je demande après la lecture de telle page que j’admire, une page de Flaubert, oui.

— Cette page, est-ce que je la signerais ?

— Je ne la signerais pas.

Hein, ma vieille amie, donnez-moi une belle calotte.


Cette lettre écrite, j’ai rêvé longtemps, ma pensée m’échappait. Je suis sûr qu’elle est montée à cette hauteur où l’œil humain ne voit plus l’alouette. Au moins on l’entend toujours ; mais mon cerveau ne faisait pas de bruit. Dehors des étoiles, des étoiles comme s’il allait en pleuvoir. Des étoiles inutiles, qui n’expliquent rien, ne voient rien, n’éclairent rien, des étincelles dans de la suie.

Mon Dieu ! dites un mot et je vous croirai.

Mais le bougre ne le dira pas.


Et tous nous pourrons dire à Dieu :

— Il fallait le dire !


VI


Je me suis levé de bonne heure, et j’ai fait au saut du lit, un tour dans le jardin.

Les cerisiers, dont nous ne cueillons pas les cerises parce qu’il y a un ver dans chacune d’elles, étaient pleins d’oiseaux.


Ils faisaient un tel tintamarre, que je me suis cru obligé de leur répéter les paroles de Saint-François d’Assise :

— Petits oiseaux, mes frères, cessez de chanter, sans quoi je ne pourrais louer Dieu.

Les oiseaux ne se sont pas tus, et l’un d’eux m’a dit :

— Fiche-nous la paix ; laisse-nous tranquilles ; notre chant est plus agréable à ton Dieu que ta. prière.

Je vous écris cela, parce que je connais votre goût si dépravé pour les jolies choses qu’il vous est égal qu’elles soient fausses.


Quand une femme dit à un homme :

— Je ne vous inspire donc pas ? ce n’est déjà pas si bête.

Ainsi vous, chère amie, vous m’inspirez. Il m’est impossible de penser à vous sans que mon humeur se modifie. Dès que j’imagine, dès que j’appelle devant moi votre beau visage, j’ai besoin d’exprimer quelque chose de délicat. J’y arrive ou n’y arrive pas, peu importe, mais je tâche. Est-ce inspirer un homme, ça, oui ou non ?


Un journaliste me pose cette question : La femme est-elle supérieure ou inférieure à l’homme ?

Cet homme a de cruels soucis.

Je réponds :

— La femme que j’aime m’est supérieure. Je ne connais pas les autres.

Oh ! que vous et Berthe, vous m’êtes supérieures ! Vous m’accablez, chères femmes. Mais laquelle des deux est supérieure à l’autre ?

Si ça vous intéresse, je chercherai.


VII


Paul, qui m’aime bien, m’a dit hier : Tout de même, prenez garde, il ne faut pas être poire !

Il me disait cela dans mon intérêt, avec tendresse et pitié !

Il ne sait pas le plaisir que j’ai à être poire, non une poire vulgaire, une poire malgré elle, un imbécile, oh ! non, mais une poire qui se sait poire, volontaire, consciente, une poire de luxe.

Qu’une petite ou une forte dinde, une femme, qu’un homme d’affaires ou un poète d’affaires, qu’un tapeur parisien ou campagnard, que le mendiant qui sonne à ma porte, se disent : celui-là est facile à rouler, et qu’on me roule et que je le sache, c’est mon plaisir de poire.

Non seulement je laisse faire, mais je provoque, car c’est un plaisir rare, personnel, plein de saveur, juteux, dont l’eau vous viendrait à la bouche.

Je vous en prie, quelquefois quand vous pensez à moi, dites : Il est tout de même un peu poire.

L’admirable chose, mon amie, qu’une belle poire bien mûre, gonflée, lourde et qui semble rose du dernier effort qu’elle fait pour rester pendue à sa branche de salut.


VIII


Tandis que hier, au théâtre, à côté de moi, vous frissonniez de peur, aspirée par la scène, mais cramponnée à votre fauteuil, j’imaginais un petit acte très simple qui vous ferait encore plus peur. Le voici :

Un homme misérable, soucieux, va et vient d’un mur à l’autre d’une chambre mal meublée. A quoi pense, de quoi souffre cet homme ? Il ne le dit pas.

Soudain ses yeux tombent sur un fusil qu’il décroche.

— Ah ! Ah ! Mais il prend une carnassière qui était à côté du fusil et se la passe au cou.

Il va donc chasser simplement.

Dans un tiroir il trouve deux cartouches. Ce sont ses dernières, et il charge le fusil.

Il ouvre la fenêtre et il épaule.

Ce geste vous est désagréable, mais comme il ne s’agit peut-être que de tuer quelque pigeon sur le toit d’en face, vous souhaitez seulement que l’homme se dépêche.

Il ne tue pas, il referme la fenêtre.

Il pose la crosse de son fusil par terre, et de ses yeux il regarde les trous des canons, les yeux noirs du fusil.

Cette imprudence vous met mal à votre aise.

Mais voilà qu’il applique au canon même une de ses tempes, qu’il se baisse, et que du doigt il cherche la gâchette.

Il va se tuer. Comme il n’a pas encore dit un mot, vous trouvez que c’est stupide. Vous marchez, mais vous ne marchez pas, si j’ose dire, de bon cœur. Il vous déplaît que ce malheureux ait la prétention de vous émouvoir par ce drame inexpliqué et cette fin si grossièrement tragique.

— Dieu que c’est bête ! On n’a pas le droit, dites vous, de...

C’est bien ce que l’homme a compris. Il ne vous laisse pas achever votre réflexion. Il détache sa tempe collée aux petits trous pleins de mort, il s’avance au bord de la scène, face au public, lève son fusil avec lenteur, et vise tous les spectateurs, l’un après l’autre, en commençant par vous, ma chère amie.

Cette fois, vous ne marchez plus, vous filez, comme tout le monde ; et c’est à une salle vide que l’homme se tue à crier : " N’ayez donc pas peur, c’était pour vous faire peur ! "


IX


Pour finir, je vous envoie cette " chose vue ".

Avenue des Champs-Élysées, au bord du trottoir, un coupé d’une teinte bleue, vieillotte. Sur le siège, un cocher qui a l’air d’un séminariste.

Un ouvreur de portière attend le couple qui va monter. Mais la dame, d’une voix sèche, mince et pointue comme l’égoïsme, lui dit :

— Laissez, laissez ça.

C’est si sec que des passants s’arrêtent.

Elle ne veut pas que des mains sales touchent la poignée luisante de sa portière.

L’homme résigné met ses mains dans ses poches et regarde sans haine cette vieille fortune qui entre et s’installe dans une voiture.

Il a bien fait tout de même de ne pas s’en aller, car le monsieur qui est avec la dame, aussi riche, aussi vilain qu’elle, mais d’une avarice moins courageuse, lui tend, à la dérobée, le dos tourné, une main où il y a deux sous.

X


J’ai vu hier soir notre artiste dans sa loge. Cette visite m’impressionne toujours. Il arrivait, il était en civil, comme vous et moi. Il avait une figure naturelle. Il m’a dit bonjour et m’a serré la main comme n’importe quel monsieur l’aurait fait.

Ayant passé un peignoir, il s’est assis à sa table de métamorphoses.

Je le laissais poliment faire ; soudain il se retourne, le visage blanc, comme s’il venait de rendre l’âme, et il me dit quelque chose de sa voix habituelle.

Il se remet au travail et quand de nouveau il me regarde, les pommettes rouges, les lèvres sanglantes, les yeux pleins de flammes, il a une tête de fou.

Sa voix d’ailleurs reste la même.

Ce n’est pas un fou, c’est l’amant.

— Vous permettez que je m’absente, me dit-il.

— Faites donc.

— Le temps de débiter à ces malheureux qui trépignent quelques inepties.

— Allez, mon ami, allez.

Il y va, c’est l’heure où il fait des grâces à toutes ces rangées de bons hommes et de bonnes femmes, au lieu de s’amuser à les abattre avec des boules.


XI


Cette même nuit, j’ai vu quelque chose de sinistre. C’était un jeune homme élégant qui soupait à une table de brasserie, en habit de rigueur, une rose à la boutonnière, tout seul.


XII


Un mendiant sonne ce matin. La servante lui porte un sou. Je l’observe de mon coin, sous les noisetiers. Il s’en va, il disparaît et déjà je n’y pense plus, quand tout à coup je le vois revenir.

— Bon, me dis-je, il espère qu’une autre personne lui ouvrira et qu’il aura un autre sou. Et je me prépare à l’engueuler (toujours ce mot, dites-vous ; pardon ! il me plaît tant), à l’engueuler moi-même. A peine a-t-il sonné que je me précipite et d’une voix dure :

— On vous a donné tout à l’heure !

— Oui, Monsieur, dit-il, mais je suis revenu pour vous demander si vous n’auriez pas des peaux de lapins.

Il me propose une affaire.

Il tendait déjà la main. Il a eu un léger recul de surprise, mais j’ai engueulé trop tôt.


XIII


Comme je lisais une pièce à mes futurs interprètes, l’un d’eux s’écria tout à coup :

— Ce n’est pas du théâtre.

Je fus pris d’angoisse.

Il ajouta :

— C’est la vie même.

Je m’épanouis.

Ah ! la vie, rien que la vie, au théâtre, quel passionnant spectacle !

Quand je serai mort, j’aurai une idée : je ne me trouverai pas encore assez mort. Je réveillerai tous les morts du cimetière et nous nous ferons donner chaque soir, si c’est possible, par quelques-uns d’entre nous, des artistes, une représentation de la mort.

Quand de nouveau ils mourront à la fin de la pièce, nous dirons : à la bonne heure ! ça finit bien. Et nous dirons que ça finit mal si l’un d’eux a la prétention de nous faire croire qu’il va renaître.


XIV


Que n’êtes vous ici ! Vous viendriez avec moi. Ce serait une chasse réglée comme pour une reine.

Une matinée d’automne ; un soleil tempéré ; un air silencieux où l’arbre écoute ses feuilles qui se détachent.

Votre petit fusil ne pèserait pas plus à vos mains qu’une ombrelle.

Brusquement, vous seriez émue. Une perdrix que Philippe aurait levée exprès passerait près de vous. A mon coup machinal elle dirait : Non, pas vous ! Madame, Madame !

Vous oublieriez de tirer, mais ça ne ferait rien et la perdrix tomberait d’elle-même à vos pieds, gracieusement morte.

Vous n’auriez pas eu à commettre un meurtre. Vous diriez : Elle y est ! et presque aussitôt : Pauvre petite bête !

Quel dommage que tout cela ne puisse pas être sérieux !


XV


Je suis encore allé hier soir au théâtre. D’ailleurs j’y vais tous les soirs. J’ai beau dire que je n’irai plus, et que ça m’ennuie, et que ça m’écœure, et que ça me vieillit, et que c’est du temps perdu, j’y vais.

Rien à dire de la pièce qui n’est pas plus et pas moins bête qu’une autre.

Les gens disent : Je ne trouve pas ça mal du tout, moi — l’air étonné, comme s’ils étaient venus avec la certitude qu’une pièce de théâtre ne peut être qu’une ordure.

Devant moi une forte dame dit à sa voisine :

— Hein, c’est étudié !

Elle ajoute qu’elle se lève trois ou quatre fois par nuit pour s’assurer que son chien n’est pas malade, et qu’elle ne peut plus voyager parce qu’il a trop de chagrin. "Je suis bête, dit-elle, avec mon chien. "

Et elle dit ça comme elle dirait :

" J’aime cet homme d’un amour sans espoir. "

Sa voisine a, près d’elle, une jeune fille qui se destine au théâtre, et qui regarde à chaque instant du côté de la loge du grand critique.

La mère lui a donné, à plusieurs reprises, le point de direction : " Là, derrière nous, un peu à gauche. "

Mais la jeune fille ne peut pas bien voir, parce qu’elle est myope, dit-elle, presque aveugle.

A ma droite, un jeune homme distingué a un rhume de cerveau, et il profite de chaque bravo, de chaque rire, d’un claquement de porte, d’un cri d’acteur, pour renifler éperdument.

Et quel air on respire ! Imaginez la panique, si brusquement les spectateurs faisaient cette réflexion : Là où nous sommes, dans cet air croupi, toutes les espèces de malades ont passé ! si quelqu’un se dressait pour crier, non : Au feu ! mais : La peste ! la peste !

Et le fait est que chaque fois que ce monsieur me dérange pour gagner sa place, ça ne sent pas la rose.

Mais il s’agit bien de panique. Des saluts et des sourires se croisent, et le plus laid, le plus pauvre, le plus sot de nous tous croit être le centre des regards.

Oui, moi-même, là-bas, un monsieur que je connais, me désigne à une jeune femme que je ne connais pas, et je devine qu’il lui dit : C’est X.

Aussitôt la jeune femme prend sa lorgnette et la braque sur moi. Qu’est ce qu’elle peut bien voir dans sa lorgnette ?

Et, quelle honte, l'X que je suis détourne les yeux, pour qu’elle me lorgne à son aise, et je me tiens immobile, de trois quarts, afin que les yeux de cette femme gardent de ma gueule un cliché avantageux.

C’est à se casser la tête, ma pauvre amie, contre votre poitrine.

Je quitte le théâtre furieux, non contre la pièce.

Dehors, l’automobile du jeune critique l’attendait toute fringante, impatiente. Sur un signe, elle l’emporte loin de nous qui nous sommes attroupés, narquois mais respectueux, elle l’emporte vers des pays inconnus, bien qu’il loge à deux pas.


XVI


Quand son père et sa mère s’en vont, ils lui laissent vingt sous. Il faut que ça lui fasse du lard quinze jours ; mais le boulanger lui apporte du pain. Sa soupe c’est de l’eau, du sel et une grillade de lard.

Elle a seize ans et elle va en classe depuis l’hiver dernier seulement. Son père ne savait pas que l’instruction est obligatoire, et il n’osait pas l’envoyer à l’école.

— Je croyais, dit-il à l’institutrice, que vous refuseriez de la prendre.

On l’a baptisée, mais elle ne pourra jamais faire sa première communion. Il est trop tard pour qu’elle apprenne le catéchisme. On ne peut la regarder sans révolte.

Elle n’a qu’une jupe qui colle à ses jambes maigres. Elle n’avait jamais porté de chapeau. Gloriette lui donne son premier. Elle est si heureuse qu’elle le mettrait toute nue.

D’ailleurs elle ne prend pas la peine d’arranger ce qu’on lui offre. Elle ne sait pas coudre, tirer avec goût partie d’une vieillerie. Ce caraco, elle a eu l’impatience de le mettre tel quel, déchiré et sale. Pas un bouton. Il tient sur ses épaules, avec des épingles, il bâille sur la poitrine, et on voit que le derrière de sa chemise est par devant.

Son père et la vieille femme qui vit avec son père la laissent quinze jours, trois semaines toute seule dans la roulotte. Ils vont au loin faire une tournée, étant étameurs de leur métier, La roulotte où elle reste est à l’entrée du village près du pont. La petite, gardée par un chien, n’a pas peur. Elle a un poêle pour faire sa cuisine. Ses voisins, hostiles au père et à la mère parce qu’ils sont étrangers et parce que la vieille a les doigts crochus, ne s’occupent jamais de la petite.

Ce matin, à la maison, Gloriette lui fait coudre une chemise qu’elle gardera et lui taille un corsage.

La petite avait donné un modèle de chemise, fait de pièces rajoutées. Il n’y en avait pas deux du même âge, et quelques-unes ont été cousues avec de la ficelle de cuisine. D’ailleurs cette chemise n’est pas trop sale, la petite ayant eu soin, hier, de la tremper dans un baquet. Mais il reste des souvenirs de puce.

— J’ai bien vu des chemises, je n’en ai jamais vu de pareille, dit Marie, la servante, dont le cœur dur est touché.

La petite sent la petite fille qui ne se déshabille jamais pour dormir. Un mélange de foin et de sueur. Le père affirme bien qu’il y a deux lits dans la roulotte, mais ils ne doivent s’en servir que l’hiver.

La petite répond tout bas. Elle s’applique à son ouvrage, les yeux baissés. Elle est bien. Il fait bon et ça sent le veau au jus qui cuit dans la casserole.

Voilà midi qui sonne.

— As-tu faim ? lui demande Gloriette.

Elle crut, parce que c’était l’heure du déjeuner, qu’on allait lui dire : Va-t’en.

Et elle répond, plutôt avec ses cheveux qu’avec la voix :

— Non, madame.

— Moi qui voulais te dire de rester à déjeuner.

P. S. Ce que je vous écris là m’a mis dans un état mélancolique délicieux.

J’ai le cœur plein de feuilles mortes ; remuez-ça du bout de votre ombrelle. La mélancolie est à la tristesse ce que le velours est aux autres étoffes.

Quel dommage qu’elle passe vite et qu’il faille redevenir sérieux, énergique, se secouer, agir ! Avec cette mélancolie — là, j’aurais vécu cent ans.


XVII


Sa femme est une vieille qui fait peur. Je suis sûr que si je passais trop près d’elle, je m’arrêterais brusquement pour vider, malgré moi, mes poches à ses pieds (non par charité).

Sa tête lui donne l’air d’être capable de tout. Mais c’est une bonne vieille, elle ne tuerait pas la poule du voisin.

Elle marche comme un vieux soldat.

Chaque jour elle cherche son pain à plus de trente kilomètres de sa roulotte. Quand elle revient le soir, le père Joseph va au-devant d’elle et l’aide à porter sa besace pleine.

Après la mort de sa première femme, ils ne se sont pas mariés. Il s’est simplement " encabané " avec cette vieille et il s’en trouve bien.

Je le voyais tout à l’heure, au bord du ruisseau de Mézières, près du petit pont. Il fumait et se promenait, en tapant du pied, autour de sa roulotte. Il ne peut pas y rester du matin au soir. Il faut bien qu’il en sorte, pour respirer l’air, et par ces après-midi de décembre, ce n’est pas dehors l’air qui manque.

P. S. C’est Gloriette qui me renseigne. Je ne peux pas voir de près ces misères, je ne peux pas provoquer les aveux pénibles, conseiller, consoler. Je ne peux pas faire, en personne, le bien comme elle. Il paraît que je n’ai pas une bonne figure. Vous trouvez ?


XVIII


Dieu a bien tort de ne pas donner une preuve de son existence. Ce qu’il perd d’adoration est incalculable. Au fond, personne n'y croit, pas même la servante Marie.

— Vous êtes bien croyante ? lui dis-je à l’improviste.

— Oui, oui, oui, dit-elle. Elle se dépêche de dire oui, de peur de paraître hésiter.

— Vous êtes sûre de retrouver quelque part votre Pierre.

C’est le nom du mari qu’elle a perdu.

— J’en suis sûre, j’en suis sûre.

— Vous ne serez donc pas heureuse de le revoir ?

— Pourquoi ? dit-elle révoltée.

— Dame ! vous ne faites que penser à lui, vous avez la certitude de le rejoindre, et personne n’a plus peur que vous de mourir. La mort devrait vous être, en idée, presque agréable, puisqu’elle vous réunira, vous et votre Pierre.

— On sait ce qu’on perd, dit Marie impatientée, on ne sait pas...

Il faut, pour ne pas achever, qu’elle se retienne de toutes ses forces.


XIX


Ce soir, au pied d’un chêne qui se meurt, j’ai parlé de justice avec la vieille Nanette.

Elle est venue mettre son avoine en moutons, en javelles si vous préférez. Elle garde son caraco pour ce travail, mais elle a eu soin de le retourner à l’envers. Ainsi le soleil ne brûle pas l’endroit. Je ne sais pas ce qu’elle a sur la tête, un vieux chapeau, un fond de panier, ou un nid de poule de l'année dernière. Sous cette coiffure, un serre-tête noir retient ses derniers cheveux. Par son caraco déboutonné, sa chemise entr’ouverte, on voit sa poitrine jaune comme de la terre glaise battue, et les seins sont aplatis comme des mottes.

La peau des joues est vide. Plus qu’une dent, trop remarquable. Les yeux vont s’éteindre.

Mais la régularité du front et du nez me fait penser à ses dix-huit ans. Cette vieille a fait l’amour comme vous, à peine un peu moins bien, ma belle amie.

Elle mange d’un seul côté de sa bouche, son morceau de pain, et boit de l’eau tiède à un litre caché dans la haie.

Mes regards prolongés la gênent.

— Ah i Monsieur, dit-elle, les paysans ont bien de la misère.

— Oh ! je le sais, maman Nanette.

— Vous le voyez, dit-elle, vous ne le savez pas par vous-même.

— C’est vrai. Reposez-vous, un moment, sous votre chêne.

— Mon chêne, dit-elle. Je n'en ai que la moitié ; et mon voisin prétend qu’il est tout à lui. Je n’aurai rien. C’est un mauvais voisin. Il jette ses pierres là, sur cette pente, et elles roulent dans mon champ. Et l’autre voisin ne vaut pas mieux. Il repousse la haie de mon côté.

— Mais les bornes ?

— Où sont-elles ?

— Il y a le plan cadastral, à la mairie.

— Il est si vieux qu’on ne s’y reconnaît plus. D’ailleurs moi...

— Faites arpenter votre champ.

— Le garde champêtre m’a juré que vingt géomètres donneraient vingt mesures différentes. Ah ! si j’étais une étrangère, ils me donneraient peut-être raison.

Comme sa malice ne porte pas, elle ajoute, d’une voix que la parole a usée :

— Oui, les étrangers ont de la chance, tout pour eux !

— J’entends, Nanette, vous dites ça pour Marguerite.

— Pour personne.

— C’est une pauvre femme malheureuse.

— A qui la faute ?

— Son mari l’a abandonnée avec quatre enfants.

— Ils se battaient tous deux, quand il buvait.

Il est parti. — Elle reste seule.

— Elle ne veut pas qu’il revienne.

— Puisqu’il la battait, Nanette.

— Elle le battait aussi. Elle devait le supporter. On supporte. Le mien buvait quelquefois. Je n’ai jamais rien dit.

— Enfin, Nanette, son mari la laisse. Il part...

— Puisque sa femme le chasse.

— Oh ! le beau prétexte, Nanette ! On ne sait même pas où il est. Il se promène. Il n’envoie jamais un sou, et il laisse crever de faim ses quatre enfants et leur mère... Et vous l’excusez.

— Je ne l’excuse pas. Mais c’est un homme. Il fait ce qu’il veut.

— Et vous accablez la femme.

— Dites ce que vous voudrez de cette femme-là, ce n’est pas du bon.

— C’est une malheureuse.

— C’est une créature.

— Du bon Dieu, comme vous.

Chaque fois que je prononce le nom de Dieu, Nanette me regarde sournoise, défiante de quoi est-ce que je me mêle.

— Oh ! Nanette, vous êtes une brave vieille ; vous n’avez jamais fait de mal à personne. Comment votre cœur peut-il être aussi dur que les pierres jetées par votre voisine dans votre champ. Vous riez. Et les quatre petits de Marguerite ? Les plaignez-vous ?

— C’est vrai qu’ils ne sont pas cause.

— Et pourtant ils crient la faim.

— Ils s’habituent, dit Nanette.

— Si Jésus-Christ vous entendait !

— Puisque je n’ai fait de mal à personne, il sauvera mon âme.

— Et votre cœur, Nanette ! Vous pensez toujours à votre âme, jamais à votre cœur. Je voue jure qu’au Paradis, Dieu n’acceptera pas l’un sans l’autre.

— Vous prêcheriez bien, dit Nanette. C’est égal, Marguerite a de la chance de n’être pas du pays. Des gens riches lui paient son pain, son lait. Elle a de la chance. Si je demandais du pain à la commune, elle me répondrait : Vous avez un champ, la vieille, vendez-le.

— Elle aurait raison. La commune est pauvre.

— Je ne veux pas vendre mon champ. Je le garde, parce que j’ai un petit-fils.

— C’est votre affaire, Nanette, mais trouvez juste qu’on donne d’abord à ceux qui n’ont rien, rien du tout. Pas même un petit champ comme vous. — Oui, aux étrangères. Marguerite a bien fait de venir au pays.

— Vous voulez dire qu’elle aurait mieux fait de rester chez elle.

— Et moi, je ferais bien mieux de reprendre le râteau pour finir mon avoine.

— Vous m’en voulez ?

Rentré à la maison, j’ai lu sur une éphéméride cette maxime de saint Vincent de Paul :

" La Charité doit ouvrir les bras et fermer les yeux. "

Si je l’avais lue plutôt, je l’aurais répétée à Nanette. Ça l’impressionne que je lui parle de Dieu et de ses saints.

Je vous adresse la pensée bien qu’elle ne puisse pas vous servir. Quel dommage d’ailleurs si vous fermiez les yeux ! Votre regard fait plus précieuse votre aumône.

Voilà de ces gentillesses que je ne vous dirais pas et qu’il m’amuse de vous écrire.

ALPHONSE DAUDET


I


... Pourquoi faisons-nous si peu de visites à nos maîtres ? Pourquoi, cher maître, ne vais-je pas vous voir plus souvent ? Je peux dire que je n’ai pas le temps, que votre entourage me déplaît, et que, vous aussi, vous m’inquiétez. Mais écoutez la vraie raison : vous m’avez invité, par un billet flatteur ; j’arrive et je voudrais tout de suite, dès les premiers mots, devenir votre meilleur ami. C’est impossible. Les anciens amis sont là qui surveillent. Il ne reste plus à prendre que de petites places insignifiantes, des coins obscurs. Ce n’est pas assez pour mon admiration affectueuse, et ce serait trop long de mériter davantage. Mieux vaut m’en aller, me tenir à l’écart, non sans tristesse et dépit.

Plus tard, à votre mort, je m’accuserai d’indifférence ; je ne serai pas juste.


II


— ... Êtes-vous bon ? Êtes-vous méchant ? Je me le demande chaque fois que je sonne à votre porte.

Vous me recevez dans ce fameux cabinet de travail où (pourquoi mentir ?) il ne s’est pas dit que des paroles évangéliques. Ce n’est pas un lieu de justice distributive. On y cause comme on peut, comme ailleurs ; par exemple, comme à la Revue blanche. Oui, qu’une dizaine d’hommes d’esprit s’y rencontrent, et ce cabinet de travail devient très Revue blanche. A quoi bon le nier ? Mais, si j’ai la chance de vous trouver seul, ce feu clair dans la cheminée, votre voix chaude, cette main tendue et cette chevelure caressante sur un col de velours noir, tout me rassure. Aussitôt, avec précipitation, je vous raconte ma vie, mes espoirs, mes détresses, mes affaires de cœur, mes embarras d’argent et mes secrets de famille. Et comme je me suis mal préparé, j’invente. En un quart d’heure, vous touchez le fond d’une âme vidée. Ah ! vous me connaissez assez maintenant pour que je me glorifie d’être votre ami intime. Et c’est admirable de vous voir m’écouter. Que ferez-vous de tant de niaiseries ? On n’avait pas cet abandon avec Goncourt et son Journal déborde. Le vôtre, ce serait le déluge.

Puis je descends votre escalier avec la légèreté d’un homme nu. Et même à la dernière marche, je frissonne, et je me demande de nouveau, comme chaque fois que je vous quitte : Est-il bon ? Est-il méchant ?


III


... Ne vous fâchez pas, c’est vraiment très drôle. Ce matin, plus que d’ordinaire, les mendiants ont afflué. Vous avez donné, donné, car vous donnez quotidiennement beaucoup. Et on vous passe une nouvelle carte. Vous y jetez à peine un coup d’œil de fatigue. C’est encore quelque malheureux. Vous lui faites remettre une pièce de quarante sous dans un morceau de papier. Puis vous regardez mieux la carte et, cette fois, vous reconnaissez le nom d’un débutant de lettres, qui vous faisait une respectueuse visite littéraire. Il est déjà loin et sa carte ne porte pas d’adresse. Il ne tarde pas à vous renvoyer les quarante sous, avec sa carte toujours sans adresse. Où le chercher ? Comment lui expliquer la méprise ! Oh ! vous le retrouverez, mais d’ici là, c’est un ennemi de plus qui va faire, par le monde, sur votre dos, un sérieux travail de calomnie.


IV


... De vos livres, je préfère, par gratitude, le premier que j’ai lu. Je me rappelle : le hasard a mis sous mes yeux de jeune homme les Lettres de mon Moulin. C’est une révélation et votre œuvre de charme y passe tout entière. Je lis avec fièvre quinze, vingt, trente volumes de suite. J’épuise la liste complète de vos ouvrages. Je m’imagine que vous le sentez et que vous éprouvez une joie passagère, inexplicable. Les hommes comme vous ont ainsi une multitude de vies éparses, — et de morts. L’exaltation ne peut durer. On se lasse des plus grands. D’autres attendent. Notre mémoire, comme un mauvais manuel de littérature, ne garde qu’un nom, deux ou trois titres, et une formule sèche. Daudet, c’est le Dickens français. Rien de plus. Tant pis, voici les autres qui se pressent : bœuf Zola, divin Loti, Maupassant mâle, Bourget des femmes, à votre tour !

Et l’un nous fait dédaigner l’autre, dont il nous suffirait de relire une page pour notre confusion.

V


... Vous devez tout à votre sensibilité. Vous ne devez rien à la raison des penseurs.

Vous disiez jeudi soir :

— Moi qui ne suis pas une bête, je ne comprends pas Spinoza.

Ce " moi qui ne suis pas une bête " a beaucoup diverti ces dames. Mais Léon Daudet, qui est plutôt le fils intellectuel de Gœthe que le vôtre, a répliqué :

— Il faudrait lire Spinoza dans le texte.

Et cette excuse vous a consolé de n’être qu’un artiste et de ne rien devoir à Spinoza.


VI


... Causeur rare, mais surtout acteur. C’est passionnant de vous regarder. La bouche dit plus que la voix. Le nez flaire l’odeur d’un livre, ce qu’il vaut. Sur l’éclat intermittent des yeux, les paupières se meuvent comme des nuages d’ombre et règlent la clairvoyance. Vos mains ne cessent de renouveler l’air autour de votre tête pâlie. A chaque instant on devine qu’il y brûle de la dou-dou dou-leur. C’est que, une à une, les misères du corps montent se purifier à la flamme de l’esprit.


VII


... Vous n’aimez pas qu’on fasse attention à votre mal et quelquefois c’est gênant. Hier, comme vous alliez de la cheminée à la table de travail, votre canne est tombée par terre, près de moi. Je n’avais qu’à me baisser ; je ne l’ai pas fait. Je l’aurais fait poliment pour tout autre. Par une sorte de délicatesse à rebours, je vous ai laissé ramasser votre canne vous-même.

Je vous demande pardon.


VIII


... Quelle foule à vos funérailles et quel triomphe que votre mort ! On y a même conspué Zola. — Les fleurs éclatent et aussi les noms de ceux qui vous les offrent. On ne peut pas s’y tromper. Cette couronne magnifique vient du Journal et cette autre plus magnifique de Réjane. Quelques uns d’entre nous s’étonnent à l’église. C’est encore Dieu qui reçoit le plus de monde. Mais que faisons-nous là ? Pour qui ces prêtres et ce latin ? Étiez-vous de force à le comprendre ?

Dehors, le sens de vos obsèques redevient précis. C’est bien la foule de vos lecteurs qui vous accompagne, une foule mêlée à désespérer les gens connus qu’on ne reconnaît plus. Au cimetière, c’est la gravité d’une ascension et le désordre d’un assaut. J’aperçois Maurice Barres au profil net de grand-duc. Celui-là sait où il va et ne s’égare jamais. Je ne le lâche plus, au milieu des tombes, entre les arbres qui tachent de vert ses épaules, ce qui me paraît une excellente plaisanterie académique. Un gamin chantonne. Brusquement, tout s’arrête et se tait. Les toits humains des petites maisons funèbres s’immobilisent. Les ouvriers des caveaux voisins (il n’y a pas que vous de mort aujourd’hui) interrompent leur travail. Le soleil seul, un soleil myope, continue de descendre, de l’autre côté des branches fines comme des systèmes nerveux. Il se couche ainsi chaque soir et ce coucher n’a aucun rapport avec l’adieu que vous dit Zola.

Puis nous défilons au seuil de la demeure que vous habiterez dans cette ville. Ce n’est qu’un puits humide et froid. On se passe de mains en mains le petit casse-tête d’argent. Je frappe deux ou trois coups, gauchement, dans le vide, et une goutte d’eau tombe sur votre cercueil avec mon dernier regard de curiosité.

Ah ! si je voyais en ce moment pleurer vos fils, je pleurerais avec eux, par pitié et communion, Mais je ne les vois plus, et la mort toute seule, réduite à elle-même, à ses propres moyens, sans interprète, ne me fait pas l’effet qu’elle croit. Elle ne sait pas me donner, comme votre œuvre, ce désir de larmes dont parle Jules Lemaître, cette douce envie de s’amuser à pleurer. Elle ne communique rien de sa vaine tristesse et de son deuil faux à l’image suprême que j’emporte de vous, ô grand charmeur, et qui est toute de séduction.


ON NE S’OCCUPE PAS ASSEZ DE NOS FRÈRES, LES PAYSANS


Je ne me flatte pas de connaître les paysans. Avec un fonds commun, ils sont si variés ! Les paysans de deux villages voisins ne se ressemblent pas ; un village sans châtelain ou châtelaine, isolé, presque libre, n’a pas le même état moral qu’un village au pied d’un château qui le couvre de son ombre lourde. Et d’abord qu’est-ce qu’un vrai paysan ? L’instituteur et le curé peuvent-ils rester paysans dans l’âme ? Et l’ouvrier qui se déplace, et ce valet de chambre qui revient au pays, avec ses économies, et qui se gonfle, achète des terres, arrondit sa cour devant sa porte afin que " ses chariots puissent tourner ", ceux-là sont-ils toujours des paysans ? Enfin, le paysan devenu riche par une longue série de maigres héritages ne diftère-t-il pas du paysan éternellement pauvre ? Ce dernier me semble le type pur, presque intact, le plus savoureux. Il ne bouge dans aucun sens. Il possède la maison paternelle, un champ, un jardin, une chèvre et une douzaine de moutons, rarement une vache, qu’il mène sur les routes ou sur le chaume commun. Il dit volontiers qu’il y aura toujours des riches et des pauvres ; il n’ajoute pas, inutilement, car on le sait : " le pauvre, ce sera moi ".

Dans la belle saison, il travaille chez les fermiers. Il ne gagne des sous que là, sans lendemain assuré. D’ordinaire, le ménage vit de pain, de soupe claire, à l’eau, au sel et au lard, de salade, d’oignons crus et autres primeurs. Le beurre coûte trop cher ; ils n’aiment pas les œufs, parce qu’un œuf se vend et rapporte à la ménagère. La poule se vend aussi, puis le lapin, qu’on avait d’abord l’idée folle de manger un jour de fête.

On se demande où ils mettent tout cet argent. On dit : quels avares ! Mais outre qu’il faut d’abord payer les contributions, et qu’une dette mystérieuse les ronge peut-être toute la vie, leur avance n’est que l’aspect définitif d’une sobriété nécessaire. Ayant l’habitude d’être sobres, ils poussent cette vertu jusqu’à la paresse. Cette paysanne pourrait bien faire une bonne soupe ! Elle savait autrefois ; mais aujourd’hui, paresseuse par sobriété, elle préfère à une soupe soignée la trempette au vin si vite préparée. C’est par la même indolence qu’une femme mariée renonce bientôt à sa coquetterie de jeune fille. A quoi bon ?


*
* *


Ainsi, quelques-uns de leurs défauts et de leurs vertus ne sont que des habitudes forcées. Considérez ce paysan qui passe pour roublard. Il s’est bonnement aperçu qu’entre voisins il ne fallait pas dire la vérité, et il a toujours peur de la dire. De là ses hésitations, ses silences, ses airs de profond politique. Il ment par timidité. Si vous luttez avec lui en disant vrai, il vous roulera en mentant ; c’est toute sa malice de frère farouche et têtu.

Mais il a surtout l’habitude de l’ignorance. C’est son enveloppe naturelle. Il ne mérite même pas sa fameuse réputation de météorologiste. Il refuse de croire au baromètre, ne se fie qu’à ses rhumatismes, et n’observe jamais ni le ciel, ni les nuages, ni la direction du vent, ni la lune, qu’il craint, d’ailleurs, comme une déesse méchante. Tel vieux paysan ne sait pas de quel côté la nouvelle lune tourne ses cornes, (Vous non plus, peut-être ?)

Son ignorance, presque universelle, ne le gêne pas. Il dit finement qu’il n’allait à l’école que le jeudi, c’est-à-dire le jour de congé. Il n’a rien appris et il ne désire rien apprendre, et il a tellement l’habitude de ne rien savoir, qu’on l'étonne, car il tient à ce qu’il appelle ses idées, si on se risque à prétendre qu’il ne sait pas tout.


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Son excuse, et notre honte, c’est que personne ne s’occupe de lui. Il faut bien s’occuper de soi, vivre à l’aise, riche par comparaison, et jouir le plus possible. Ce paysan-là ne nous envie point, parce qu’il a principalement l’habitude de se résigner. On ne l’excite pas, comme on veut, à la révolte. L’un d’eux reste vingt ans domestique de confiance, au service d’un fermier. Le fermier se retire avec une grosse fortune et laisse le paysan quinquagénaire sans le sou et sans rancune : il vous serait impossible de lui faire dire que c’est injuste. Il ne pousse, çà et là, que des plaintes discrètes, vagues, d’un intérêt général. S’il réclame pour son compte, c’est en cachette. A propos d’un fils, par exemple, qu’il voudrait ravoir au foyer, il prend, s’il se rappelle quelques lettres de son alphabet, sa plume encrassée, qu’il dirige, avec force, comme une charrue, et il écrit, sur du papier à fleurs, au ministre de la guerre. La lettre lui revient par le préfet à la mairie. Ça le vexe d’abord qu’on connaisse son secret. Bientôt, il oublie et redonne sa confiance à la République. La preuve, c’est qu’il se laisse nommer membre d’un comité républicain, où il espère que, pour ses vingt sous d’inscription, il aura droit à une retraite paysanne.

S’il se nourrit mal, faute d’argent, et si, au besoin, il s’habitue à ne pas boire, faute de crédit à l’auberge, il n’aura jamais le courage de se priver d’amour, et il s’enorgueillit d’une tapée d’enfants, qu’il aime sans tendresse démonstrative, et qui tous, chose incroyable, persistent à vivre. Je ne compte pas le petit assisté, une ressource, un trésor pour la famille.

Il connaît un autre plaisir : dormir en hiver. Ce travailleur d’été, aux champs dès l’aube, brûlé de soleil tout le jour, acharné jusqu’à ce qu’il n'y voie plus, se couche en l’hiver à cinq heures, dort douze heures à l’étouffée, dans la plume, se lève le matin, avec une lanterne, pour " donner un morceau " à la vache, et se recouche pour dormir.

Mais il ne s’habitue pas, bien que verbalement patriote et très dur pour l’étranger, aux menaces de guerre. Il répète souvent : " L’empire, un roi, la république, ce qu’on voudra, ça m’est égal, mais pas de guerre ! Oh ! monsieur, pas de guerre ! " Il déteste donc les vingt-huit et les treize jours. J’ai la certitude que, si on les supprimait à la caserne, il accepterait de les faire à l’école. Oui, libéré de tout service, il irait volontiers, de temps en temps, " accomplir une période d’instruction ", sur les bancs de la primaire. On aperçoit, je pense, les multiples avantages d’une pareille réforme.

En somme, est-il heureux ? Grave question ! On peut affirmer, tout au plus, qu’il a l’habitude de ne pas l'être.

Je répète qu’il ne s’agit là que d’un type de paysan. Il faudrait observer à part chaque autre espèce.

Je n’ai voulu que reproduire quelques traits de cette figure farouche et primitive, à peine douloureuse, et, n’est-ce pas ? mes frères apprivoisés, plutôt rassurante.


AU VILLAGE, D’UN LIVRE


— Vous avez eu froid cet hiver ?

RAGOTTE. — Oh ! monsieur, jamais nous n’avons eu aussi froid !

— Vous aviez de quoi vous chauffer ; ce n’est pas le bois qui vous manque ?

RAGOTTE. — Non, mais la cheminée fume, et pour que la fumée sorte il faut que la fenêtre bâille. On grille d’un côté, on gèle de l’autre.

— Il fallait monter le poêle !

PHILIPPE. — Il brûle trop vite et on passe son temps à mincer le bois.

RAGOTTE. — Et le trou du poêle est derrière le papier. Ça dégraderait votre mur.

PHILIPPE. — Et on croit toujours que le froid va diminuer. Cette année, il dure depuis trois semaines.

RAGOTTE. — Ce matin encore, les chiens ont mangé la boue.

— Comment ?

PHILIPPE. — Elle veut dire que c’était gelé sur les routes.

— A l’heure qu’il est, huit heures, si je n’étais pas là, vous seriez déjà couchés.

RAGOTTE. — Oh ! non. Nous veillons, des fois, iusqu’à neuf heures.

— Qu’est-ce que vous faites ?

RAGOTTE. — Je reprise les chaussettes de Philippe ou de Paul ; on use plus d’aiguilles à la lampe qu’en plein jour, parce qu’on voit moins clair ; le bec de l’aiguille casse, et l’aiguille broute.

PHILIPPE. — Elle érafle. Moi, je dors sur ma chaise, ou je lis. J’ai lu votre livre.

— Vous l’avez donc acheté ?

PHILIPPE. — Oui. Je passais devant la porte de Mulot et je le vois avec votre livre à la main. Il venait de Tacheter à la gare. Il me dit : C’est moi qui l’ai eu le premier. Je lui demande : Combien qu’il coûte ? — Vingt-sept sous. — Je lui dis : Tiens, voilà tes vingt-sept sous, — et je mets le livre dans ma poche, sans donner plus d’explications.

— Vous l’avez tout lu ?

PHILIPPE. — Presque.

— Eh bien ? PHILIPPE. — Oh ! je reconnais les personnages, excepté deux ou trois. J’en ai lu un peu à Ragotte.

— En êtes-vous fâchée, Ragotte ?

PHILIPPE. — Elle serait plutôt fière !

RAGOTTE. — Oh ! c’est bien moi, quand j’appelle Jaunette !

— Ça ne vous a pas fait de peine ?

RAGOTTE. — Au contraire. Et même, j’aime mieux m'appeler Ragotte que Rondotte ; c’est plus joli.

— Et vous, Philippe ?

PHILIPPE. — Je suis habitué. Je sais bien que vous écrivez tout ce que je fais. Quand on me blague, je dis : C’est moi qui lui raconte ma vie, et Monsieur me donne un tiers sur ce qu’il gagne avec ses livres.

— Alors, ça vous est égal ?

PHILIPPE. — Oh ! oui. Mais il y en a qui ne sont pas contents.

— Qui ? D’autres que vous ont donc acheté le livre ?

PHILIPPE. — Beaucoup d’autres, pour voir s’ils étaient dedans. Vingt-sept sous, ce n’est pas cher. Ceux qui ne sont pas dedans prêtent le livre, ceux qui sont dedans le gardent. Morin a le sien, Tiercelet a le sien, Mignebœuf a le sien.

— Et ils sont fâchés ?

PHILIPPE. — Ah ! dame ! Un petit gars de l’école me disait ce matin : " Ton monsieur a de la chance d’arriver de nuit, s’il arrivait de jour, papa l’attendrait sur la route. " Mais ce petit gars est peut-être un menteur.

— Alors, si on me voit demain dans les rues, je serai battu ?

PHILIPPE. — Ils n’iront pas jusque-là. Mais prenez garde à Tiercelet et à la veuve Taure ; ils sont les plus fâchés. Si vous rencontrez la veuve Taure, passez loin d’elle, et vite. Chaque fois qu’elle me voit, elle m’attrape et elle me traite de rapporteur. Elle vous dirait des sottises.

— Pourquoi ?

PHILIPPE. — Parce que vous avez écrit que Tiercelet l’embrassait.

— Il n’y a pas grand mal !

PHILIPPE. — Non, mais ce n’est pas vrai. La veuve Taure trouve Tiercelet trop vilain, et Tiercelet dit que justement il ne peut pas la sentir. C’est ça qui les fâche. Ils se détestent et vous dites qu’ils s’embrassent.

— C’est vous, Philippe, qui me l’avez dit l

PHILIPPE. — Je ne crois pas, monsieur ! Moi aussi je savais qu’ ils se tournaient le dos l’un à l’autre.

— Alors je l’ai mis sans le faire exprès. Et la Chalude ?

RAGOTTE. — Oh ! elle ! elle ne dit rien. — Et les Grillot ?

PHILIPPE. — Ils ont quitté le pays, vous le savez bien, puisque vous l’avez écrit.

— Les autres se calmeront.

PHILIPPE. — Oh ! oui ; dans un mois personne ne pensera plus à votre livre ; mais si on votait demain, pour le conseil municipal, vous perdriez des voix.

— Ah ! Et le corroyeur ?

PHILIPPE. — Il est mort.

— Y a-t-il d’autres morts ?

PHILIPPE. — Celui-là suffit.

— Des malades ?

PHILIPPE. — J’en connais un : le fils Picard. Le bruit court qu’il a la fièvre typhoïde, mais son père ne veut pas l’avouer ; il dit que c’est un chaud-et-froid, et que si c’était la fièvre typhoïde il faudrait quatre hommes pour tenir le malade. Leurs amis répètent : c’est un chaud-et-froid ! et l’un d’eux prétend même que le malade va mieux et qu’hier il a pu aller à la foire. Moi, je sais bien que non, j’y étais, je l’aurais vu. Ils cachent la fièvre typhoïde à cause des tracasseries du maire, des soins à prendre, des frais de désinfection. Et si le médecin leur a dit : C’est grave ! M. le curé leur a dit : Ce n’est rien. Ils croient plutôt le curé que le médecin. Ils sont comme ça. La mort, qui a déjà frappé un de leurs fils, ne les corrige pas.

*
* *

Dehors la pleine lune brille, pure comme un verre d’horloge bien essuyé par Ragotte. Philippe sort pour écouter, comme il fait chaque soir, avant de se mettre au lit, le souffle de Jaunette ; il rentre et dit :

— Tout à l’heure, le ciel était plein d’étoiles ; il n’y en a plus une seule.

— Il y a des nuages ?

— Non, il n’y a pas de nuages, et les étoiles ont disparu.

— Mais, Philippe, pour que les étoiles disparaissent, il faut que le ciel se couvre.

— Peut-être bien, répond poliment Philippe ; en tout cas, elles ont disparu.

Ragotte aussi a disparu. Elle s’est glissée dans ses draps. Elle doit se lever de bon matin pour faire la soupe de Paul, qui ne voudrait pas d’une soupe de la veille réchauffée. Il devient délicat, et ne mange plus que de la soupe fraîche.

LES PETITS GARS DE L’ECOLE


Les ennemis de la République ne se tiennent pas de joie. Il paraît que les petits gars de l’école primaire laïque n’ont rien appris, ne savent rien, et qu’il font aux examinateurs des réponses si saugrenues qu’il ne reste plus qu’à supprimer la laïque et, " par voie de conséquence, "... comme disent les orateurs, la République !

Pauvres petits gars ! Quelle responsabilité !

Ces examinateurs étant d’ordinaire des républicains animés d’indulgence, ça devient terrible ! Il ne s’agit plus de calomnies, mais de l’aveu humiliant des amis de l’école républicaine. Elle se juge elle-même ! Tous ces enquêteurs improvisés sont-ils d’une scrupuleuse bonne foi ? J’avoue que, pour ma part, je ne me sens point irréprochable. Délégué cantonal, j’assiste à quelques examens du certificat d’études de ma région. C’est, en été, une promenade et un plaisir. Et la présence d’un délégué cantonal ne semble pas toujours désagréable à l’inspecteur primaire, aux instituteurs et aux institutrices qui examinent. Ils aiment qu’on ait au moins l’air de s’intéresser à leur ingrate besogne.

Mais, si on examinait d’abord l’état d’esprit des petits garçons et des petites filles qui se présentent, on hésiterait peut-être à les interroger. La séance se passe au chef-lieu de canton, et il va de soi que tous les candidats n’habitent pas la petite ville. La plupart viennent des villages et des hameaux, quelques-uns de très loin. C’est, pour ceux-là, un pénible changement d’habitudes. Je ne parle pas du surmenage qui a précédé l’examen. Le jour d’épreuve venu, il faut se lever à quatre heures, à trois heures du matin, se débarbouiller comme pour une première communion, revêtir le petit complet neuf qui préoccupe et qui gêne, faire une quinzaine de kilomètres, ou plus, en voiture, ou moins, mais à pied. Ils ont mal dormi, (je me rappelle une bande de fillettes qui tremblaient de peur au souvenir d’une nuit d’orage et qu’on a sans pitié refusées). Il n’est pas sûr qu’ils aient tous pris quelque chose avant de partir. Ils arrivent fatigués au chef-lieu ; on les entasse dans une salle d’examen toujours trop étroite. La dictée les énerve, la rédaction les affole, les problèmes les achèvent. A midi, bien que surveillés par un maître ou de rares parents qui les accompagnent, ils mangent trop, à l’auberge, dont la patronne, brave femme, se fait une gloire de les bourrer à prix réduit. Et presque tout de suite, car il faut repartir ce soir de bonne heure, ils subissent l’oral ahurissant. Notez qu’ils ont de douze à quatorze ans. Quelques-uns n’en peuvent plus ; il se mettent à jouer sur les tables pendant l’interrogation des camarades ; d’autres perdent la tête ; des petites filles ne font que pleurer ; toutefois, elles ignorent l’art des crises.

Voilà les criminels qui prouvent, par leurs enfantines réponses, que l’école républicaine a fait faillite ! Ses généreux adversaires se réjouissent : il y a vraiment de quoi.

Et je répète qu’il ne serait pas superflu de vérifier les enquêtes de certains examinateurs, la mienne, par exemple. Oui, j’ose cette confession publique. Il y a quatre ans, je feuilletais des copies de petites filles qui avaient eu le chagrin de ne pas obtenir le certificat d’études. Il y en avait des deux écoles : l’école laïque et l’école libre. Je choisis une vingtaine de réponses qui me parurent assez comiques, et je les publiai, sous une forme fantaisiste, dans un journal républicain de province.

" Ces pauvres petites doivent être bien étonnées de leur échec, disais-je. On leur gâte la vie au début. Pourraient-elles espérer, après cette catastrophe, qu’elles feront de bonnes ménagères ? "

Cette fantaisie eut un vif succès. Un grand nombre de journaux la reproduisirent, avec des commentaires variés ; les uns disaient : " C’est drôle ! mais c’est un avertissement amical ; travaillons ! " Les autres : " Quelle honte pour la République, et quel désastre ! "

J’eus beau répliquer à l’ennemi : " Prenez garde ! Êtes-vous sûr que ces réponses étaient toutes laïques ? Je ne nomme pas les écoles. Il reste des écoles libres, et chaque année elles présentent des élèves au certificat d’études. Désirez-vous savoir de quelles écoles proviennent ces puérils propos dont vous ne devriez que sourire ? "

Rien n’y fit ; le coup était porté, l’école laïque perdue, la République déshonorée. Quelques mois après, un journal parisien, un peu en retard, publiait à son tour les mêmes réponses : nouveau succès, multiplié et déplorable ! Il ne s’éteint pas. Aujourd’hui, je trouve encore, dans une feuille indignée, celle des réponses qui fut le plus gaiement accueillie. La voici : »

" Mme Roland était la femme du neveu de Charlemagne, qui mourut en jouant du cor de chasse. "

— C’est le triomphe de l’ignorance, s’écrie le rédacteur, que ce mot de petite fille suffoque. Comme un honnête Français souffre de rien ! Ce journaliste exagère. Cette grave erreur historique, n’est-ce pas plutôt une bonne farce de fillette (elle s’appelait Mathilde) qui s’amuse, et qui essaie, par gaminerie, d’attendrir les cruels messieurs qui examinent ? Et ne suis-je pas un peu son complice ? La phrase cocasse, si souvent reproduite, surtout par les journaux malveillants, a-t-elle, été vraiment écrite ? Je me demande si elle est bien de Mlle Mathilde, ou de Mlle Mathilde et de moi, ou de moi seul ? Mes souvenirs se brouillent ; il se peut que je sois l’unique auteur ; il se peut aussi que Mlle Mathilde eut, la première, l’idée, et que j’aie donné le coup de pouce définitif à la forme, cédé à l’entraînement professionnel de l’humoriste. Auquel cas, je m’avouerais coupable de légèreté ! Il faudrait me punir, ne plus me confier les copies des candidates, exiger ma démission de délégué cantonal et des excuses pour Mlle Mathilde. A cette condition, nos loyaux adversaires ne pourraient que s’empresser de mettre hors de cause Mlle Mathilde, son école, fût-elle libre, et la République !

CERTIFICATS D’ÉTUDES


C’est l'époque où des messieurs et des dames, réunis à l’école du chef-lieu de canton, tourmentent des petits Français et des petites Françaises, âgés de douze à quatorze ans. Le jury se compose de l’inspecteur primaire, de quelques instituteurs ou institutrices, et d’un ou deux délégués cantonaux. Les délégués cantonaux sont toujours rares ; le plus souvent, on les cherche ; ils ne viennent même pas au déjeuner de la commission. C’est qu’alors, ils ont fini par renoncer aux palmes académiques. Quant à visiter les écoles dans le courant de l’année, ils n’oseraient ! Leur discrétion tient à ce qu’ils ignorent leurs devoirs, malgré les nombreuses circulaires ministérielles. Ils ne savent pas quel genre de questions ils ont le droit de poser. Sans doute, ils craignent d’être interrogés eux-mêmes, et qu’un petit gars ne se lève tout à coup, et ne dise : " Répondez à ma place, monsieur le délégué cantonal ! Vous seriez bien embarrassé ! " Ils oublient qu’ils peuvent examiner les cahiers, écouter la leçon du maître, s’assurer que l’école est bien tenue, les élèves propres, et rester assis, sans dire un mot. Par timidité ou par indifférence, le délégué cantonal n’a pas rendu les services qu’on espérait.


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Dernièrement, à la réunion d’une Amicale, on proposait de fonder une ligue des pères de famille laïques, pour combattre l’autre adversaire.

L’Amicale n’a pas vu d’un œil favorable cette invention nouvelle. Les instituteurs savent bien que, chez le peuple, le père de famille, qu’il soit laïque ou non, ne s’intéresse pas, au fond, à l’école. Pourquoi ? Parce qu’il ne sait rien : le peu qu’il savait, il l’a oublié. Il s’en passe ; le gamin fera comme lui. En tout cas, que le maître d’école suffise à la corvée l On remarque parfois un groupe de pères de famille qui s’agite, et se met en marche du côté de l’école, mais c’est pour faire déplacer, s’il peut, l’instituteur, dont l’attitude politique ne lui plaît pas, non pour le soutenir.

Cette ligue de pères de famille laïque serait justement suspecte. L’instituteur n’y verrait que des intrus autorisés, des indiscrets se mêlant de ce qui ne les regarde pas, des tyranneaux à l’occasion. Il refuse ce supplément d’amis : il a assez de l’inspecteur primaire, et de l’inspecteur d’académie, quand celui-ci lui fait l’exceptionnel honneur de venir le voir dans son école perdue. S’il accepte volontiers le délégué cantonal, c’est parce que ce soutien de l’école a pris la prudente habitude de se dérober le plus possible.


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On a essayé de nommer des dames déléguées cantonales. Elles seraient supérieures aux hommes ; elles connaissent mieux les besoins de l’enfant, elles sont plus actives, plus généreuses et plus curieuses. L’école ne pourrait que profiter de leur intervention maternelle. On en a désigné quelques-unes ; mais il paraît que leur choix est difficile. Pour quels motifs préférer, par exemple : Mme la marchande de vins à Mme la conseillère d’arrondissement, le notariat à la banque ? On ne croit pas, d’ailleurs, qu’au point de vue républicain, elles seraient d’une solidité à toute épreuve et on a remarqué déjà que cette dame patronnesse, après avoir présidé une loterie d’école laïque, courait étourdiment, sans s’en apercevoir, aux honneurs privés de l’arbre de Noël d’en face.

Même à un certificat d’études primaires un honnête homme peut constater combien il est difficile d’être juste. Le délégué cantonal égaré parmi les examinateurs, pécherait plutôt d’abord par indulgence : il évite avec soin de se compromettre à l’arithmétique, au calcul mental, à l’agriculture. Il ne serait pas de force. Pour la dictée, au lieu de fautes, il ne compte généreusement que des quarts de faute. C’est à la rédaction qu’il s’endurcit ; il n’a de mesure que son caprice : toutes ces rédactions se ressemblent, aucune n’est un chef-d’œuvre. A la dixième, il s’énerve ; à la vingtième, il ne voit plus clair ; la cinquantième le décourage et il devient dur pour le candidat. Les programmes disent que sous prétexte qu’on s’est montré sévère (et on ne l’est pas) pour les fautes d’orthographe, de ponctuation, de français dans la dictée, il ny a plus à tenir compte de ces fautes dans la rédaction. Aussi, à part une demi-douzaine de compositions, on ne lit que des horreurs qu’il n’y a aucun moyen de corriger ! Si l’on ne demande pas à ces petits gars d’écrire à peu près correctement, pourquoi veut-on qu’ils aient des idées, de l’imagination et du style. Du style ! quel style.

Aux dernières copies, la note, surtout la mauvaise note, est donnée au hasard par des examinateurs fatigués. Et quand on totalise ces notes, il n’est plus permis, même au délégué cantonal influent, d’arrêter le crayon rouge impitoyable de M. l’inspecteur primaire, président, qui marque en regard du nom de l’élève, ce mot féroce : " Ajourné ! "

Ce serait si simple, si humain et si peu injuste de recevoir tous ces petits. On y arrivera. Le niveau de l’examen baisse rapidement, mais, par un reste de pudeur, les juges s’obstinent encore à se prendre au sérieux.

Tout récemment, des petites filles devaient raconter les métamorphoses qu’elles avaient subies en rêve. Sur vingt-cinq, une seule a été refusée : quelle humiliation ! Elle n’avait pas compris le sujet, et, ne se trouvant pas de métamorphoses personnelles, lasse de chercher, elle parlait de celles des insectes. Elle en parlait peut-être bien, tant pis ! le sujet n’était pas compris, on la refusa.

On aurait pu lui demander d’abord si elle savait ce que c’est qu’un rêve, et si elle rêvait ? Rien n’est moins sûr. Dans un conte original, Paul Hervieu dit, je crois, d’un Esquimau d’esprit supérieur, qu’il était " le seul qui eût des rêves ". Le don du rêve n’est pas accordé à tout le monde. Rêver n’est pas obligatoire. Une petite fille de village, digne, par son intelligence moyenne, d’obtenir le certificat d’études, a bien le droit de ne pas savoir rêver, d’ignorer le rêve et ses fantaisies.

Ce serait même une garantie pour qu’elle

devînt plus tard une honnête femme.

PRIX A L’ÉCOLE COMMUNALE


Y tenez-vous beaucoup, jeunes élèves, à ces prix ?

Vous savez qu’il est question de les supprimer ; pas aujourd’hui, mais on en parle.

On prétend qu’un prix ne signifie pas grand’chose, et que ça excite des passions dangereuses, que c’est immoral !

A Paris, quelques écoles remplacent les prix par des notes. Il y a une distribution, mais on ne distribue que des très bien, des bien, des assez bien, avec une poignée de main des maîtres. Le brillant élève qui emporte sur un bout de papier sa note très bien est-il aussi joyeux que s’il pliait sous le poids de gros livres ?

Un papa me disait qu’on ne gagne rien à faire cette économie, parce qu’il faut ensuite, aux vacances, par compensation, payer une bicyclette d’honneur au garçon, et au moins un diabolo d’encouragement à la fillette.

Il serait poli de vous consulter, vous êtes les meilleurs juges. Vous répondriez peut-être : " Nous tenons à nos prix ; si on veut absolument supprimer quelque chose, qu’on supprime le discours. "

Je ne tiens pas, moi non plus, au discours, mais je suis pour les prix, quelle que soit leur nature ; je suis pour qu’on vous donne quelque chose, un livre ou un jouet ou un morceau de brioche.

Dans un village voisin, un petit gars de l’école maternelle a obtenu le premier prix de littérature. On lui a donné, comme prix, un cheval de carton.

Le petit gars paraissait enchanté, bien qu’il ne connût pas encore l’histoire de Pégase, ce cheval ailé qui, d’un coup de pied, fit jaillir une fontaine où les poètes allaient puiser leur inspiration.

D’après la légende, ce cheval merveilleux portait lui-même sur son dos, à travers l’espace, les poètes à la fontaine.

Il devait être très fort en littérature et il méritait bien qu’un de ses semblables, en carton, fût offert un jour, comme prix de littérature, à un petit gars d’une école maternelle. La première condition, pour qu’un prix fasse plaisir, c’est, naturellement, qu’on l'ait gagné sur des concurrents sérieux.

Une petite nièce à moi m’écrivait qu’elle venait d’avoir huit premiers prix. J’étais tout fier, et je l’ai félicitée par une longue lettre débordante, puis j’ai eu la curiosité de savoir combien il y avait d’élèves dans la classe de ma petite nièce.

Elles étaient deux, et l’une des deux concurrentes, pas ma petite nièce, l’autre, avait été absente six mois de l’année, pour cause de maladie.

Quelle bizarre aventure ! Par dignité, je n’ai pas repris mes félicitations, mais ma petite nièce ne m’y repincera plus.

Peut-on, afin qu’il n’y ait pas de jaloux, donner des prix à tout le monde ?

C’est grave ! Le peut-on ? Oui. On ne le devrait pas, mais, tout pesé, ce n’est pas un grosse injustice.

Quelques prix de plus ne ruinent point une municipalité. Les élèves qui méritent leurs prix éprouvent une joie sans mélange ; les autres sont heureux aussi, mais avec une nuance ; ils sentent, tout au fond du cœur, un léger remords salutaire, vite étouffé par la résolution de mieux travailler l’année prochaine.

Je souhaiterais une modeste réforme.

Il faudrait réagir contre la mode de ce qu’on appelle, bien à tort, les beaux prix, abattre peu à peu le prestige de ces livres encombrants, de ces volumes bouffis, grossièrement reliés et mal imprimés, que le lauréat regarde et qu’il fait regarder surtout, mais qu’il ne lit pas, tant le texte est fade, et qui ressemblent à ces énormes pains indigestes dont la croûte est trop dure et la mie pas assez cuite.

Et je souhaite qu’on finisse par vous donner, comme prix, à votre école, aux plus âgés, à ceux qui ne reviendront pas, quelques livres de classe, avec de jolies reliures et de l’or sur les tranches, si vous voulez. Ces livres de classe, devenus livres de prix, vous les reliriez cent fois dans la vie, hors de classe. Ils sont si bien faits, quand on les compare avec nos livres d’autrefois.

Vos géographies, par exemple, quelles belles images ! Ce n’est plus de la géographie, c’est de la peinture. On voit la neige des montagnes, la flamme des volcans, le vert des prairies. La teinte des fleuves et des rivières est naturelle,et l’eau de mer, sur les cartes alléchantes, doit avoir un petit goût salé.

Et vos histoires de France ! Des portraits, des scènes, des tableaux animés, à toutes les pages !

Quand j’étais petit, je connaissais les figures des rois de France, non par mon maigre livre d’histoire sans gravures, mais par la toile cirée de notre salle à manger. Et comme la toile était usée, toutes ces figures se brouillaient dans ma mémoire.

Vous, d’un seul coup d’œil, vous distinguez la tête de Louis XIV de celle de Clodion le Chevelu.

Vous avez toutes les veines !

DE PORTE EN PORTE


L’instituteur, à sa fenêtre, tient une bouteille d’encre qu’il essuie.

— Vous voyez, dit-il, me montrant ses doigts tachés, j’ai fait un malheur.

— Ça se lave !

— Oh ! C’est de la bonne encre. Elle marque bien. Vous la connaissez ?

— De l’encre moderne, une marque ordinaire !

— Oui, mais de cette bouteille, dit l’instituteur, rien qu’avec le bec de votre plume, vous feriez sortir cent mille francs.

— Moi ?

— Vous-même.

— Mâtin ! comme vous y allez !

— D’une grosse bouteille comme celle-là..., plus de cent mille !

— C’est beaucoup ! Vous exagérez. — Ne faîtes donc pas le modeste, dit l’instituteur.

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Deux femmes travaillent, assises sur le banc qui est à leur porte. La mère examine un bas reprisé par sa fille, hoche la tête et finit par dire, tant la reprise est mal faite :

— J’aimais mieux le trou !

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Un maire est un homme juste, s’il ne fait pas une dépense à cette auberge, sans aller, tout de suite après, faire la même dépense à l’auberge voisine.

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Un paysan, que je ne connais pas, me dit qu’il me connaît bien et m’invite à faire l’ouverture de la chasse. Il est cordial. Il me vante les prés, les champs, les bois, où nous chasserons tous deux.

— Je vous promets une belle partie, dit-il.

Comme il s’éloigne, je demande à Philippe :

— Qui est ce brave homme ?

— On l'appelle Bataqui, répond Philippe.

— C’est un propriétaire ?

— Un beau propriétaire !

— Un régisseur ?

— Ça m’étonnerait !

— Il a une chasse quelque part ?

— Lui !

— Enfin, il chasse, puisqu’il m’invite à chasser.

Pourquoi riez-vous ? Parlez, Philippe !

— Cet homme-là ! tout le monde le connaît, excepté vous, dit Philippe. C’est le meilleur braconnier des environs.


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La grand’mère, sur le perron de quatre marches, fait goûter le petit-fils.

— Sois sage, dit-elle, mon Didi, mange bien, un coup du chocolat, un coup du pain.

Mais Didi se trompe.

— Ah ! tu manges deux fois du chocolat, dit la grand’mère, pour une fois du pain, salaud ! Elle le gifle. Didi hurle.

— Non, non, ne crie pas, mon Doré, dit la grand’mère bouleversée, fais comme tu voudras ; tiens, mange le chocolat sans le pain, bourre-toi !

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Un fort cheval, attelé à un tombereau, s’emballe à la vue (Tune roulotte ; mais il se calme tout de suite.

Il y a, dans le tombereau, un homme et une femme, et l’homme, cramoisi de fureur, dit à la femme :

— C’est comme ça que tu tiens les guides, toi !

La femme n’ose même pas lui faire remarquer que c’est lui qui les tenait, les guides.

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Par la porte ouverte, on entend la femme, une vieillarde, qui se désole parce que son homme est au lit avec une bronchite. Et elle se lamente :

— Le médecin dit qu’il s’est forcé ! Forcé à quoi ? Parce qu’il a planté quelques pommes de terre. Alors, il ne peut plus rien faire ? Le médecin trouve qu’il va déjà mieux ! Moi, je ne trouve pas. D’ailleurs, autant vaudrait être mort !

" S’il s’en tire, lui qui n’était pas bon à grand*chose, il ne sera plus bon à rien du tout ! "

On devine que l’homme, les draps au menton, se retient de souffler mot.


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L’année dernière, Merlu s’est cassé le bras. Un rebouteux le lui a remis. Mais, cette année, Merlu s’aperçoit qu’il ne peut pas se servir de son bras.

Il va se plaindre chez le rebouteux :

— C’est vrai, dit l’homme, je l’ai mal remis ;je vois d’où ça vient ! si vous le cassez encore, je le remettrai mieux !

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Une fille-mère est accouchée ; on entend dire :

— Elle a fait ça en deux coliques. Une honnête femme aurait crié toute la nuit !

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— Qu’est-ce que vous faites donc là ? dis-je au menuisier.

— Le paletot de Garnier, mort cette nuit.

— Prenez-vous des mesures ?

— Je prends à peu près la longueur et la grosseur. La maladie avait bien diminué Garnier : il ne reste presque rien.

— Vous faut-il longtemps pour faire un cercueil ?

— Ça dépend du bois qu’on choisit. Le chêne est dur et on ne le travaille pas comme le sapin qui est tendre. Et ça dépend aussi de l’âge du menuisier. Autrefois, je n’avais besoin de personne : aujourd’hui, le charron me donne un coup de main.

— Vous en avez fait, dans votre vie, des cercueils ?

— Ah ! oui, mais je n’aime plus guère ce travail-là.

— Il est ingrat ?

— Au contraire, c’est un travail qui rapporte.

— Il vous fatigue ?

— J’ai une douleur dans l’épaule. Je suis obligé de refuser les commandes. Je ne fais plus que les cercueils des amis, des parents.

— Des cercueils de faveur ?

— A mesure qu’on vieillit, dit le menuisier, c’est un travail qui devient de moins en moins gai. Quand j’étais jeune, je faisais un cercueil comme une table. Je ne pensais à rien !

— Maintenant, à chaque cercueil, vous pensez à la mort ?

— C’est vrai, dit-il.

— Et vous avez peur, tout en sachant bien que vous faites le cercueil d’un autre, de travailler au vôtre, sans le savoir, hein ?... n’est-ce pas ? dîtes ?...

Je ne sais pas ce qu’il a, ce soir, le menuisier,

je n’arrive pas à le faire rire.

L’ÉTRANGÈRE


Gloriette a fait la connaissance, au village, d’une femme qui s’appelle Marguerite.

— Marguerite qui ?

— Je ne sais pas, dît Gloriette, mais c’est une femme bien malheureuse !

Etrangère, au pays depuis peu, elle habitait un village voisin, à une dizaine de kilomètres d’ici ; mais elle viendrait d’Amérique qu’elle ne serait pas plus étrangère.

Il y a les gens qui sont du village et les autres ; et les autres, quoi qu’ils fassent, n’en seront jamais.

Depuis que Marguerite s’est installée, avec son tas de petits, entre quatre murs nus d’une maison qu’on abandonnait, le village l’observe et se défie.

Elle a l’air jeune, un visage fin, joli, trop pâle et trop maigre, des yeux d’un bleu tendre, un sourire fragile, une lueur sur les lèvres.

Lâchée une première fois par l’homme dont elle était la femme, elle l'a fait rattraper par les gendarmes. L’homme, revenu sans trop se faire prier, est reparti.

— Et, cette fois, dit Marguerite à Gloriette, il peut rester où il est ; je ne courrai pas après lui.

— Vous ne l’aimez donc plus ? dit Gloriette.

— Il n’était revenu, répond Marguerite, que pour me faire une saloperie.

Ce que Marguerite appelle une saloperie, c’est de l’amour, avec des suites.

— Oui, madame, dit-elle, j’avais trois petits, j’en aurai bientôt quatre.

Il tombera à pic, l’enfant de l’amour. Quand il n’y a rien pour trois, il y a tout autant pour quatre. Les trois autres sont déjà gonflés, soufflés, comme s’ils ne vivaient que d’air, ou comme s’ils mangeaient à discrétion des croûtes, des épluchures et de l’écorce d’arbre.

Il faut être juste, le château a donné un pain hier, un pain pour la vie.

Comme Marguerite n’a pas de jardin, elle ne peut pas avoir de pommes de terre, à moins d’en acheter. Acheter î toujours acheter ! avec quoi ?

Quand elle se procure un panier de pommes de terre, elle prête la plus grosse à sa petite fille qui l’enveloppe d’un chiffon et s’en fait une poupée ; mais on ne peut pas toujours lui laisser cette pomme de terre. Il faut bien finir par la manger ! Puis, jusqu’au panier suivant, on mange une échalote, une tête d’ail sur un bout de pain.

On peut dire que Marguerite vit de temps en temps ; un jour, elle vit parce qu’une voisine lui donne du lard, de l’huile pour sa soupe ; un autre jour, elle vit moins bien ; un autre, elle ne vit pas.

Si un passant lui dit : " Qu’est-ce qu’ils ont à crier comme ça, vos petits, sont-ils malades ? " elle répond, sèche, hautaine : " Ils ont faim ! "

Le samedi, elle se lève à trois heures et repasse, dans sa matinée, du linge de chemineaux qui était d’une saleté si résistante qu’elle seule a bien voulu le laver.

L’aîné de ses petits, âgé de sept ans, vient de dire à Gloriette qu’il s’en irait, comme son papa, dès qu’il pourrait. Il ne veut pas rester dans une maison où il n’y a rien.

— Tu n’as pas honte, lui dit Gloriette, quitter ta mère ?

— Il n’y a rien dans cette maison, répète le petit ; je me sauverai comme papa, et en pas tardant !

Gloriette se fâche et lui fait de la morale, et bientôt, comme le petit ricane, c’est elle qui pleure, à côté de la mère qui écoute.

Il imite son père, ce gamin ! Il regarde Gloriette avec des yeux qui disent : " Oui, oui, vous êtes une belle dame et si j’étais grand comme papa ! "

Marguerite ne sait plus " où se prendre ". La commune, d’ailleurs pauvre, ne lui vient pas en aide parce qu’elle est étrangère et jeune (elle a vingt-quatre ans), et qu’elle peut travailler. Mais si elle travaille trop dehors, qui gardera ses plus petits qui n’ont pas l’âge d’aller à l’école ?

Le médecin de l’assistance publique lui donne un conseil :

— Abandonnez vos enfants !

— Je ne pourrai pas, dit-elle imprudemment, je n’ai eu de plaisir que par eux.

— Ah ! ah ! fait le joyeux docteur.

Sa propriétaire lui a dit : " Je vous fais grâce de ce que me devait votre mari, mais à présent que vous êtes comme veuve, il faudra me payer chaque mois !

Deux de ses voisines, deux sœurs, venaient d’hériter d’une vieille couette ; c’est une espèce de matelas de plumes. Elle était en si mauvais état que l’aînée des sœurs voulait la jeter, mais sa cadette la retint ;

— Non, non, dit-elle, on peut toujours avoir besoin d’une couette.

Il arriva que Marguerite leur dit :

— Vous n’auriez, pas quelque chose où je coucherais mes petits ?

— Si, j’ai une couette !

— Combien me la vendrez- vous ? Oh ! je la paierai !

Et elle l’a payée sou par sou avec le temps. Les derniers dix sous, elle les a payés avec des salades de pissenlit qu’elle cherchait dans les prés.

— Et tu voulais jeter cette couette ! dit la cadette à l’aînée, tu vois bien que j’en ai tiré quatre francs.

— C’est vrai, dit l’aînée.

— Ces deux femmes sont d’honnêtes paysannes, et il est à peu près certain qu’elles n*ont jamais fait leurs maris cocus.

Marguerite avoue à Glorietre que, l’hiver dernier, elle a eu plus d’une fois envie de se foutre à l’eau avec ses petits.

— Promettez-moi, lui dit Gloriette, que si cette idée vous reprend, vous m’écrirez d abord ?

— Oui, madame.

— Bien sûr ?

— Je vous le promets.

C’est une affaire entendue, elle ne se foutra pas à l’eau sans l’avertir.

— Je sais enfin son nom, dit Gloriette ; elle s’appelle Pauper, Marguerite Pauper.

L’homme qui lui a donné son nom ne s’est pas

foulé.

MARIETTE



Ils étaient dix enfants, sept filles et trois garçons, sept filles comme dans le Petit Poucet. L’ogre en a mangé trois.

— Quel ogre ?

— Vous savez bien !

— Non.

— Le croup ! D’autres ont attrapé la rougeole, on ne se rappelle plus lesquels. Pour le dernier coup, ma mère a eu deux jumelles. Les bras de mon père en sont tombés.

La mère était un peu rude, le père plus doux.

Quand il revenait de la ville et qu’il avait bu un petit coup, il riait et racontait des histoires qui les faisaient rire. Mais après une journée de travail, où il empilait du bois sur le port, il se montrait moins endurant.

— Mes pauvres enfants, leur disait-il, si vous étiez debout, comme moi, depuis quatre heures du matin, vous feriez moins de bruit.

Il avait d’ailleurs bien de la conduite et rapportait toujours son argent recta.

Le père et la mère couchaient dans le même lit, les dix enfants dans les deux autres lits, cinq par cinq. On s’agenouillait, on faisait sa prière et on sautait dans le lit. Dix jambes dans le même lit, on avait vite chaud aux pieds.

Le difficile était de les faire manger ; enfin, ils mangeaient. La mère et les enfants avaient une grande tinette, et le père son écuelle à part. Il ne voulait pas manger avec les petits coissots.

— Avec qui ?

— Les petits cochons, nous !

Ils disaient souvent à la mère :

— Que ça à manger ?

— Tuez-moi, répondait la mère.

— J’ai payé sept cents francs de pain cette année, disait le père. Il vous en faut des quinze livres par jour !

— Mangez-moi toute crue, reprenait la mère.

Ils n’ont jamais manqué de pain ; ils ne se sont jamais couchés avec la faim.

Seulement, il ne fallait pas arriver en retard. La grande tinette était bientôt vide.

Dès qu’ils avaient l’âge scolaire, ils allaient à l’école, à trois kilomètres. Ils emportaient le déjeuner froid, un œuf pour deux, même le jeudi et le dimanche, car le jeudi on faisait catéchisme toute la journée et, le dimanche, M. le curé voulait voir les enfants à la messe et aux vêpres. De sorte que, toute la semaine, ils déjeunaient froid et l’hiver ils déjeunaient gelé.

Les sabots de la semaine étaient ferrés avec de gros clous, les sabots du dimanche avec de petits clous sur une semelle de peau. Ils faisaient moins de bruit à l’église.

L’hiver, elles partaient avant le jour. Pour s’éclairer, elles enfonçaient une bougie au creux d’un concombre et la bougie qu’elles portaient comme un lampion ne leur coulait pas sur les doigts.

Il leur arrivait souvent malheur. Le plus fréquent, c’était de casser un sabot. Celle qui cassait son sabot ne pouvait plus suivre les autres pour rentrer à la maison. Elle traînait la patte sur la route. On la laissait en arrière. On arrivait avant elle à la maison et on criait :

" — Louise, ou Mariette, ou Mélusine, ou une autre, a cassé son sabot ", et on se précipitait sur la tinette pleine de soupe chaude. Il fallait que la maman prît une rouette dans un fagot pour garder la part de la retardataire.

Au premier jour de l’an, l’institutrice leur faisait écrire à chacune une lettre sur du papier fleuri. Si le père et la mère étaient de bonne humeur, chacune tirait sa lettre de sa poche et la lisait et, après la lecture, elles avaient chacune trois ou quatre châtaignes. Si le père et la mère n’étaient pas de bonne humeur, les petites ne soufflaient mot.

Elles lavaient leurs tabliers le samedi et ils séchaient le dimanche. Aucune d’elles ne voulait laver ceux des garçons. Mais elles lavaient aussi la maison chacune à leur tour et les trois garçons, par vengeance, faisaient exprès d’entrer avec des sabots sales.

Mariette savait lire, et elle lirait bien encore, mais ça l’étourdit. Elle ne sait pas lire l’heure à l’horloge. Sa mère non plus. Son père sait lire l’heure, mais pas les demi-heures, ni les quarts d’heure.

Quelquefois elles faisaient des commissions pour les voisines qui les payaient avec une pomme, une demi-douzaine de noix. C’était un déjeuner de riche assuré pour le lendemain.

Un soir, elles ont failli se régaler d’un bon goûter de quatre heures. Une voisine leur avait offert un fromage blanc tout entier. Mais elles trouvèrent d’abord un cheveu dedans, et puis elles en trouvèrent un autre.

— Un cheveu ne me fait pas peur, dit Mariette, mais deux, tout de même !

Elle est jolie, rose, avec de longs cils, une bouche menue, des dents blanches, des mains un peu rouges, mais il faut bien qu’elle travaille.

Elle gagnait sa vie à douze ans. Elle a débuté dans une ferme et elle tirait, seule, six vaches par jour. Il y a cinq ans qu’elle est en place, chez l’un, chez l’autre, et elle possède en tout vingt-cinq francs à la caisse d’épargne. II y avait à peine deux mois qu’elle était en place que sa mère prenait l’habitude de lui écrire : " Envoie-moi cinquante francs. "

Une fois, elle adresse à ses parents, pour leurs étrennes, du café, une lampe et trente francs.

Un mois après, ils lui écrivent :

— Nous avons reçu la lampe.

Inquiète des trente francs, elle en demande des nouvelles ; il lui est répondu au bout d’un mois :

— Oui, nous avons aussi les trente francs.

Elle n’avait pas dû envoyer assez.

Dans ces diverses places, elle ne s’est encore, à son âge, senti de l’amitié que pour ses assiettes. — Je ne suis jamais plus heureuse, dit-elle, que quand je leur parle !

— Qu’est-ce que vous leur dites ?

— Je les appelle, je leur dis : viens donc voir un peu, toi, que je t’essuie ! Elles ne viennent pas, alors je vais les chercher et je les gronde.

— Vous leur dites quoi ?

— Qu’elles auraient bien pu se déranger ! et je ne manque jamais de leur souhaiter la bonne année, ainsi qu’à mes casseroles.

— Ne me parlez pas de me marier, dit-elle, se souvenant de sa famille, on devient trop laid et tout de suite des huit à neuf enfants !

MARIETTE AU THÉATRE


Elle n’a encore vu que La Jeunesse des Mousquetaires et Vingt Ans après, et elle est déjà fixée. MM. Auguste Maquet et Alexandre Dumas père ne l’auront pas. Elle refuse de marcher. Elle connaît la vie. Elle était malheureuse au village, elle y a peiné et souffert, elle ne vient pas à Paris pour pleurer sur de fausses infortunes.

Ce dimanche, en matinée, à la Porte-Saint-Martin, elle faisait scandale. On jouait Vingt Ans après. Une de ses parentes, concierge d’un bel immeuble, l’avait emmenée, et elles occupaient, grâce au prestige de la concierge, qui s’habille comme une dame, une loge de faveur, presque de face.

Mariette a ri tout le temps. Elle riait quand il fallait rire, et on s’amusait autour d’elle de la voir s’amuser ; mais elle ne riait pas moins fort aux scènes émouvantes. La concierge gênée, qui l'appelait d’abord " ma fille ", dut la traiter de gamine, puis de sotte.

— Ne riez donc pas comme ça, disait-elle, lui donnant des coups de coude, et reculée au fond de la loge.

— Puisque ce n’est pas vrai, répondait Mariette.

— Pardon, répliquait la concierge, le roi Charles Ier fut livré au bourreau et la reine a raison de pousser des cris, parce qu’on l’arrache de ses bras ; c’est historique !

— Oui, mais ce n’était pas ce monsieur-là, dit Mariette. Je l’ai vu l’autre jour dans La Jeunesse des Mousquetaires, je le reconnais bien.

— Vous osez rire aux adieux de la reine Henriette, dit la concierge, et tout le monde pleure !

— Si les autres sont assez bêtes pour croire que c’est arrivé, ça les regarde, dit Manette.

— Taisez- vous, dit la concierge, vous nous donnez en spectacle au public.

— Cependant, Mariette faisait la part du vraisemblable.

Elle croyait, jusqu’à un certain point. Porthos ayant tordu les barreaux d’une fenêtre, elle dit :

— Ça, je l’admets. C’est difficile, mais c’est possible. Moi, j’ai connu un homme très fort ; ce monsieur Porthos doit être un rude type.

Un moment elle se laissa émouvoir.

— Ah ! celui-là qui tombe ! dit-elle ; quand on tombe on se fait mal ! Il a dû se faire mal. Tiens, non ! le voilà debout ! Je suis bien attrapée.

On ne n'y reprendra plus.

A la fin du dernier tableau, la concierge pâlit et poussa un léger cri d’angoisse : le cadavre de Mordaunt, un poignard dans le cœur, flottait, rigide, sur la mer.

Mariette éclata de rire !

— Il va se redresser, dit-elle, et il viendra, tout à l’heure, au bord des planches, nous dire un petit bonjour, ce qui se passa comme elle le prévoyait.

Bientôt elle se civilise.

— Vous vous êtes amusée à Cabotine ?

— Oh ! oui !

— Vous avez tout compris ?

— Non, mais quand je ne comprenais pas, je voyais le monde rire tellement que je riais pour faire comme les autres.

LA VISITE AU POÈTE


— Nous allons voir un poète, dis-je à Philippe. Oui, M. Ponge, à Viresac, est un poète. Vous ne le saviez pas ?

— Non, monsieur.

— M. Ponge fait des vers. J’en ai lu ; vous aussi, Philippe, dans le petit journal du canton ?

— Je ne me rappelle pas.

— Nous avons un poète à quatre kilomètres d’ici.

— Ça se peut bien. Est-ce qu’on prend les fusils ?

— Oui, nous chasserons à l’aller et au retour.

On part, et je tue en route une tourterelle ; c’est un beau coup de fusil, digne d’un chasseur qui fait une visite à un poète.

Je n’ai jamais vu M. Ponge.

— Je connais un homme qui porte ce nom, dit Philippe, je l’ai même vu aux foires jamais ce ne peut pas être votre poète. C’est un paysan qui ne marque pas mieux que moi.

Il se renseigne à la première maison du village.

Un vieux, assis devant sa porte, se dresse, donne une poignée de main à Philippe et dit, l’air tragique :

— Il est mort !

— Merci, mon vieux, dit Philippe.

Et le vieux se rassied, tout souriant.

— Il n’a plus sa tête, me dit Philippe.

Plus loin un autre vieux, dont la peau semble de papier, nous dit :

— Je vois bien que vous cherchez des lièvres.

— Nous cherchons M. Ponge.

— Là-bas, tenez ! au bout du village, aux dernières maisons, près de la fontaine. Vous ne le trouverez peut-être pas chez lui ; à cette heure de la journée, il est dans les champs, il garde sa vache, mais il ne s’écarte pas beaucoup de sa maison.

— Il garde sa vache lui-même ?

— Comme tout le monde !

Le village du poète n’a pas, ce soir, un goût de rose, et les gens de Viresac ne paraissent point incommodés, l’habitude ! Une vieille femme qui abat des prunes nous crie de son échelle :

— Voilà un homme qui court derrière vous !

Comme je me retourne, l'homme, en bras de chemise, s’arrête, boutonne son gilet, et nous dit :

— On m’a prévenu que vous me demandiez ; excusez-moi, j’aidais à finir une couverture de paille, là, tout près. Vous me faites bien de l'honneur.

Il nous invite à entrer dans sa maison. Il y a une armoire, deux lits, une table au milieu, et des paquets d’oignons aux poutres.

Nous faisons connaissance. Philippe écoute, son fusil entre les jambes. Il ne se croit pas dans la maison d’un poète et il garde sur sa tête un chapeau qu’il n’ôterait qu’à l’église où il ne va jamais.

Le poète, chétif, maigre, âgé d’une quarantaine d’années, parait ému. Sa figure serait plus expressive, sans doute, si, d’un coup de peigne, il relevait ses cheveux gris de poussière et dégageait un peu le front haut et étroit. Il s’applique à bien parler, et comme il n’a passé que par l’école primaire, ses fautes de langage éclatent. Le mot " littérature " s’échappe de sa bouche avec des sonorités bizarres. L'a est énorme, coiffé d’accents circonflexes comme d’un vol de corneilles.

Il a toujours aimé la littérature, mais la prose plus que la poésie. C’est au régiment, parce qu’il avait des heures de reste, que l’idée lui vint de se lancer.

— Si j’avais poussé mes études, étant jeune, dit-il, j’aurais fait quelque chose. Je ne peux écrire des vers que pour mon plaisir personnel. Je ne sais pas si on veut me flatter, mais des gens qui s’y connaissent me trouvent de l’imagination.

Je n’ose lui dire : faites voir vos vers.

Il a pris part à un concours organisé par une revue de poètes. Il me montre une brochure bleue, et je reconnais une de ces petites revues qui vivent de cette espèce de concours parce qu’un abonnement y donne droit au moins à une mention. C’était en l’honneur de Lamartine. La liste des membres du jury, Sully Prudhomme en tête, est interminable.

— Je n’y vois pas votre nom, me dit le poète ; vous ne travaillez que dans la prose !

— Oui, dis-je, mais ça ne m’empêche pas d’aimer la poésie, au contraire.

Il avait adressé des vers et des proses. Les vers sont classés, les proses n’ont obtenu qu’une mention.

Étant poète, il croit naturellement que c’est aux vers qu’on a donné la meilleure récompense, et il m’indique son nom perdu dans une foule d’autres imprimés en petits caractères presque illisibles.

— Je garde le papier pour les enfants, dit-il. Plus tard, ils seront satisfaits.

Précisément deux gamins écoutent sur le pas de la porte ouverte.

— Eh bien ! dit le poète, est-ce qu’on se présente comme ça au monde ? Voulez-vous dire bonjour !

Ils ne veulent pas.

Une femme entre, va et vient, sans dire un mot, et disparaît. Je saurai plus tard que c’était Mme Ponge.

C’est assez pour une première visite. Quand je me lève, le poète, devinant, à ma réserve, que j’ai voulu le mettre en garde contre les espoirs irréalisables, me dit, avec une prudente finesse :

— Oh ! moi, je m’occupe de ça pour m’amuser, j’ai mon bien à faire valoir. Je ne suis pas un poète de métier, je suis un agriculteur.

Je quitte cette pauvre maison obscure, où, sans l’éclairer ni l’enrichir, viennent d’être cités les plus glorieux noms de la poésie française.

Philippe, qui n’a fait que regarder un fusil rouillé pendu au plafond, me dit, en dehors :

— Il faut que ça le tienne rudement serré pour qu’il écrive le soir, à la veillée, au lieu d’aller se coucher ; moi, je ne pourrais pas.

— Vous ne le reconnaissiez donc plus ?

— Si.

— Vous ne lui avez rien dit !

— Je n’aurais jamais cru, répond Philippe, qu’un homme comme lui, c’était un poète.


LA VISITE DU POÈTE


Le poète vient me voir, ce matin, dans ses habits du dimanche, un complet neuf avec des plis comme des tringles à la veste et au pantalon, un col de chemise en toile, raide pour le moment, un petit nœud de cravate noir, un chapeau de paille qu’il tournera entre ses doigts, comme s’il achevait de le tresser. On devine que le ruban de ce chapeau était violet.

Il dépose par terre un panier fermé.

— Je ne sais pas, dit-il, si vous aimez les modestes produits de nos campagnes ?

— Beaucoup.

— Voilà quelques fruits et du laitage.

Je ne verrai que plus tard que ces fruits sont de belles poires, et ce laitage du beurre frais bien battu, car je n’ose pas, craignant (pourquoi ?) quelque surprise, ouvrir le panier. Je le regarde à peine, et il restera là, sur les carreaux rouges, pendant toute notre causerie.

Plus d’une fois je l’enjamberai pour aller à la bibliothèque.

Le poète s’est assis sur une chaise, loin des quatre murs, loin du panier, loin de moi.

— Tout va bien, lui dis-je, la santé, les travaux, les affaires ?

— Oui, dit le poète. L’année dernière, des pertes de bétail ont failli me dégoûter de l’agriculture ; mais cette année, j’ai plus de chance, je me trouve à la tête de bêtes à cornes conséquentes.

— Vous avez du monde pour vous aider ?

— J’ai ma femme.

— Pas de domestique ?

— Non. J’avais un petit gamin ; mais il passait son temps à jeter des pierres sur la voie ferrée. On m’a menacé d’un procès. Je me suis débarrassé du gamin.

— Et la poésie ?

— Oh ! la poésie, ça va moins fort l’été que l’hiver, quoique les travaux des champs ne m’empêchent pas de porter toujours mon calepin sur moi. Si une inspiration me vient, que je laboure, que je sème ou que je fauche, je ne la laisse pas perdre. L’hiver, ça va mieux.

— Vous écrivez le soir, à la veillée ?

— Oui, ou bien des amis viennent et je leur lis mes vers.

— Ils s’y connaissent donc ?

— Il y en a ; un surtout. Il sent bien si ça ne marche pas, et il me le dit. D’ailleurs, je le sens bien aussi.

— Vous réunirez plus tard vos poésies en volume ?

— Ça coûte cher. On m’a dit que chez Monsieur Lemerre on me ferait payer au moins six cents francs.

— Et vous ne les avez pas ?

— Si, ou plutôt je les avais économisés. J’ai mieux aimé bâtir une grange avec. L’autre était trop petite pour contenir mes récoltes. Mais la prochaine fois que j’aurai la même somme...

— Quel titre donnerez-vous à ces poésies ?

— Le Chant des Moissons. Il s’agit d’un jeune homme et d’une jeune fille qui se promènent à travers la campagne et se communiquent leurs impressions sur Dame Nature.

— Ce sera très bien.

— Dans le genre de la Chanson des rues et des bois, de Victor Hugo, dit le poète avec tranquillité.

Et il ajoute avec le même calme : — J’ai fait, hier, une pièce de poésie dans le genre de Casimir Delavigne. Vous le connaissez ?

— Oui, un peu, mal.

— J’ai lu ma pièce à quelques amis. Ils sont satisfaits. Ils trouvent mes vers bien frappés et estiment que c’est superbe. Oh ! Je ne me base pas sur leurs paroles. Ils disent : " C’est superbe ", par devant, et par derrière ils se moquent.

— Vous n’en savez rien.

— Je suppose.

— Il ne faut pas être si modeste ?

— On me répète souvent que je ferais mieux de soigner mes terres, mais je les cultive comme le voisin et elles sont aussi bien tenues que les siennes. Pourquoi le paysan n’aurait-il pas ses envolées ? La poésie est mon seul plaisir. Je ne bois pas et jamais je ne touche une carte. Dans les noces, je mange comme tout le monde, et je laisse ensuite les autres danser et jouer ; moi, j’ai mon papier, mon crayon et, sur le coin d’une table, je décris mes pensées, je jette une poésie ou un petit article.

Il envoie ses articles à une feuille locale. On l’imprime avec assez de régularité et sans trop de coupures, mais il faut qu’il s’abonne. C’est une dépense. Ah ! s’il s’agissait d’un journal de Paris ! Recevoir pour rien le journal du canton, réaliser cette économie, et faire passer des proses dans un journal de Paris, à la seule condition de s’inscrire pour un abonnement, quel rêve !

J’ai le courage de détruire quelques-unes de ses illusions.

Il accepte la vérité sans chagrin apparent. Il bourre de livres de Victor Hugo que je lui prête, le panier où étaient les belles poires et le beurre frais.

— Votre panier est plus lourd !

— Oh ! non, dit-il, après l’avoir soupesé... C’est même moins lourd que du Chateaubriand. Au régiment, un libraire m’avait offert un Chateaubriand complet et bon marché. Il remplissait toute ma valise. Je pliais sous la charge. Il fallait le porter à la gare. C’était trop loin ; je l’ai laissé.


LENDEMAIN DE FÊTE


C’est le lendemain du 14. La tête un peu lourde, M, le maire songe à ce que fut la Fête Nationale dans le village. Les cloches n’ont pas sonné, ni le mardi soir, ni le mercredi matin. Cette sonnerie n’avait plus de sens. Pourquoi taquiner M. le curé, seul maître dans l’église, on le voit bien, et inscrire au budget communal un inutile pourboire au sonneur ?

La veille du 14 juillet, rencontrant M. le maire, le sonneur a dit :

— Je sonnerai les cloches comme l'année dernière ?

— Non.

— Pourquoi ?

— Parce que... parce que les cloches ne sont pas républicaines.

— Ah ! J’aurais pourtant sonné plus fort que l'an passé.

— Ce n’est pas la peine de faire tant de bruit. On peut se réjouir en silence. Ne sonnez pas !

Aussitôt le sonneur se débarrasse des sentiments républicains qu’il simulait. Payé par l’église, payé par le château, il était disposé à sourire de temps en temps, pour quelque monnaie, à la République : sa figure ravagée de travailleur bon à tout faire s’assombrit. Il ne répond rien ; il ne dit pas au revoir. Il ne saluera plus M. le maire.

Encore un qui ne saluera plus M. le maire !

C’est la façon qu’ils préfèrent de manifester. Tantôt ils saluent, et tantôt ils ne saluent pas.

A M. le maire de comprendre. Il rend avec politesse et plaisir tous les saluts, mais il faut qu’il soit prêt à toutes les surprises. Brusquement, un dos se tourne. Qu’est-ce qu’il y a ? M. le maire cherche ; celui-là n’a pas obtenu, par adjudication, le travail qu’il espérait. Cet autre trouve que sa demande de fonctionnaire n’était pas appuyée avec assez d’énergie. Ici, on boude par humeur contre le voisin privilégié ; là, par simple caprice, et, plus loin il s’agit d’une faute mystérieuse que M. le maire a commise et qu’il ne devine pas.

Pour sa punition, il sera privé de salut quelque temps ; pas longtemps. A moins qu’on obéisse aux ordres du château ou de l’église (ces hommes libres ne saluent guère qu’en dehors du village) ou qu’ayant besoin de tout le monde, on ne puisse pas " se montrer ", il faut tôt ou tard, revenir au salut, par gratitude renouvelée, et même sans raison, ne serait-ce que pour étonner M. le maire, qui se croyait déjà méprisé par le genre humain.

Une quarantaine assistent au banquet du 14. Ce sont presque toujours les mêmes, les fidèles. On perd sa peine à vouloir attirer les autres. C’est que, sur ce point, les femmes, qui régnent dans le ménage, ne cèdent pas ; elles sont ingénieuses, rusées, pour empêcher leurs maris d’être des nôtres. Pourquoi iraient-ils où elles ne peuvent pas aller ? On arrache le porte-plume de la main qui signait déjà la liste des inscrits, on ne prépare pas une chemise, on égare une paire de souliers. Et elles jettent le grand mot à la face du mari :

— Tu oserais manger avec des francs-maçons !

Nous sommes tous des francs-maçons. Et parmi nous on n’en trouverait pas un seul. Aucun des quarante convives ne se doute de ce que c’est, et le franc-maçon, s’il existe, se cache bien.

Mais l’injure est bonne. Elle servira jusqu’à leur mort, à ces dames. De sorte que le mari, qui est parfois conseiller municipal, a bien le courage de voter au budget un modeste crédit pour la fête, mais dùt-il être désœuvré et triste toute la journée, il restera chez lui, il n’osera pas venir s’asseoir à notre table.

Tant il est difficile d’installer la République au village !

Le 14, le silence du château et de l’église effraie !

L’opposition ne craint pas d’être comique. Telle Parisienne, aux allures de grande dame, qui a épousé un valet de chambre (les valets de chambre sont les futurs maîtres du pays), assure qu’elle est incommodée physiquement par la populace. Elle quitte le village le matin de la fête et ne rentre que le soir, très tard (il faut bien rentrer), après s’être promenée tout le jour, respirant de nobles parfums, loin des cris odieux et de la poussière.

Un adversaire honteux, réputé pour sa paresse, se vante de n’avoir jamais eu autant de travail que ce jour-là, et finit, à la nuit tombante, par ramener une petite charrette de foin ; un autre, irréductible, affecte de ne pas se débarbouiller le 14 juillet ; il se promène dans les rues plus sale que jamais. Il le croit, il oublie que c’est sa tenue habituelle.

Et puis, il faut bien le dire, le prix du banquet populaire décourage un certain nombre de pauvres. M. le maire l’avait réduit le plus possible. Il était d’abord de quarante sous. M. Caillaux lui-même ne sait pas ce que valent quarante sous dans une famille d’ouvriers paysans. Si le mari se régale en l’honneur de la République, qu’est-ce que mangeront, le reste de la semaine, la femme et les petits ?

Les aubergistes chargés, à tour de rôle, de se distinguer, qui luttaient par amour-propre pour faire magnifiquement les choses, n’ont pu tenir ; il a fallu porter le prix du banquet à cinquante sous. Cinquante centimes de plus. C’est une nouvelle raison pour que les pauvres reculent.

M. le maire, résigné mais navré, dans un discours où il cherchait une justification et un succès facile, a prétendu que tout augmentait, les légumes et les députés.


POTACHES


Pour les hommes qui n’ont pas une vie mondaine trop agitée, les souvenirs de collège demeurent ineffaçables. On dit toujours au bachelier qu’il ne connaît pas le monde, et on lui laisse espérer qu’une fois libre, il ira de surprise en surprise. S’il n’oubliait pas, instantanément et provisoirement, sa vie de collège qu’il ne se rappellera que plus tard, il s’apercevrait tout de suite, dehors, qu’il ne découvre rien de neuf, que les hommes diffèrent à peine des collégiens, et que, même chez les femmes, ses trouvailles ne sont pas surprenantes. Ne connaissait-il point déjà ses petites cousines, les sœurs de ses camarades, et, parmi ses camarades, celui qui se distinguait par des qualités féminines ?

Un collégien de seize ans a beaucoup vécu, mais il ne s’en doute pas. Il se traite lui-même de gamin. S’il observait et comparait, il pourrait dire à cet homme de quarante ans qui l’accable de son expérience :

— Que sais-tu, monsieur, de plus que moi ? En amitié, par exemple, y a-t-il des émotions, des joies, des amertumes que j’ignore ? Prétends-tu, toi qui fais l’homme grave et désabusé, que ton ami est plus fidèle ou plus capricieux que le mien ? Raconte-moi une aventure qui remue le cœur comme ma dernière brouille avec mon ami ?

" Ecoute, monsieur, cet ami s’appelle Brûlebois. Nous sommes amis depuis la huitième. Nous avons fait toutes nos classes ensemble, côte à côte. Il n’est pas plus bête et pas plus intelligent que moi et nous décrochons la place de premier aussi souvent l’un que l’autre. Naturellement, on se bat chaque fois que l’occasion se présente. Il est un peu plus fort que moi, mais je suis un peu plus rusé. Je me souviens, monsieur, qu’un jour, je recevais de lui coups de pied et coups de poing sans les rendre, mais je le tenais serré par sa veste et je le poussais peu à peu vers le mur. Il y avait, à notre hauteur ; un clou planté dans le mur et qui dépassait. Au pied du mur, je secouai fortement Brûlebois et sa tête fut labourée par le clou : il était vaincu ! Je l’aidai à laver sous la pompe ses cheveux ensanglantés. On s’aime bien, monsieur ! " La dernière fois qu’on s’est battu, c’était à l’étude du soir. Nous avions comme tampon, sur notre banc, le petit Alexandre. C’est notre ami commun, plus jeune. Il n’a pas d’importance, si ça va bien entre Brûlebois et moi, mais aux heures de brouille, il devient indispensable et nous sert de confident. Il avait déjà reçu, la semaine dernière, en pleine figure, un verre de vin que je lançais à la tête de Brûlebois, ce qui lui valut l’honneur d’être épongé fraternellement par nos deux serviettes.

" Ce soir-là, à propos d’un dictionnaire que je ne voulais pas prêter, Brûlebois, furieux parce que le dictionnaire lui appartenait, me flanqua une calotte. La bataille commença. Nous étions debout, appuyés au petit Alexandre qui cachait sa tête sous son bras, recevait les coups mal dirigés, les plus nombreux, et criait de temps en temps : " Holà ! holà ! " Le pion nous regardait, intéressé ; il se disait : " Quand ils auront fini, ils s’arrêteront. " Les élèves ayant exécuté un demi-tour sur leur derrière, porte-plume à l’oreille ou à la bouche, s’amusaient comme au spectacle gratuit.

" Personne, monsieur, n’essayait de nous séparer, et nous serions tombés de fatigue sur le dos d’Alexandre, si le Principal n’avait enfin paru. " C’est un gros homme redoutable et ingénieux.

Il a fait construire dans le mur mitoyen une cage de verre d’où il peut surveiller deux études à la fois. Il s’y installe à l’improviste, et, avec l’air d’un Principal responsable, il digère là, une heure ou deux, tandis que les pions vont se promener. Brûlebois le vit avant moi. J’étais sans doute aveuglé par la rage. Surpris, il oublia de parer et reçut à la base du nez le seul coup de poing qui porta. Le sang jaillit, Brûlebois saigne toujours comme un veau ! II fallut encore le mener sous la pompe. Le Principal ne dit rien, tant l’étonnait d’abord l’attitude indifférente du pion. Il se contenta de déplacer Brûlebois et de mettre entre nous plusieurs rangs de pupitres. J’étais honteux et désolé, prêt aux excuses. Nos colères se calmaient d’habitude sous le jet de la pompe. Quand Brûlebois revint, il ne m’adressa ni un sourire ni un regard. Il semblait gelé par l’eau froide. Il s’assit à sa nouvelle place et fit voler, avec une sombre ardeur, les feuilles de son dictionnaire reconquis.

" Aussitôt, je passai au petit Alexandre, qui le passa à Prévôt qui copie toutes ses compositions, qui le passa à Milard averti d’un coup de pied au bas du dos parce qu’il a la teigne, qui le passa à Forenbach le bûcheur, qui le passa à Bouloy, neveu de Gérôme et plus âgé que son oncle, qui le passa enfin à Brûlebois, un billet plié en quatre où j’avais écrit : " Es-tu fâché ? "

" Par la même voie, le billet me revint avec cette réponse : " Oui. "

" Le même billet demanda : " Veux-tu te défâcher ? "

" Par une voie un peu détournée, car Forenbach le bûcheur dit : " Zut ! " et fut remplacé par Bossu qui lâche des lézards dans le lit des pions, j’obtins cette réponse cruelle : " Non ! "

" J’ai gardé le billet, monsieur !

" A la récréation suivante, je tendis la main à Brûlebois : il dit : " Jamais ! " et tourna les talons. Pourquoi ? pourquoi ? J’étais navré.

" Le Principal, qui n’avait rien dit, nous punit tous les deux également. Nous devions avoir, cette année (c’était notre tour), les prix d’honneur décernés par les maîtres réunis, Brûlebois le premier, moi le second, ou lui le second et moi le premier. Nous n’eûmes pas un accessit. On ne donne point des prix d’honneur à des sauvages, n’est-ce pas, monsieur ? Et le petit Alexandre, à sa grande surprise qu’il nous avoua, obtint le premier prix. Il était si confus qu’il l’aurait partagé en deux pour nous en offrir à chacun la moitié. La rancune de Brûlebois ne céda pas aux cris de : " Vivent les vacances ! " Il partit sans me dire au revoir. Il bouda deux mois chez lui.

" A la rentrée, il rapportait sa figure hostile. Je le croyais bien perdu ! Comme l'année serait insipide et longue ! Ah ! monsieur, j’avais assez de chagrin pour être sûr de connaître l’amitié.

" Mais à l’étude qui suivit la messe du Saint-Esprit, je reçus ce billet : " Veux-tu te défâcher ? "

" Je ne pris pas le temps de répondre au moyen du billet, je me dressai, et, par-dessus les camarades, je fis à Brûlebois, pâle comme je l'étais sans doute, un grand signe de tête qu’il n’eut pas de peine à comprendre.

" Voilà, monsieur ! "

*
* *


Et je revois ce pion, qui ne fut des nôtres qu’un jour et disparut le lendemain, après nous avoir donné l’exemple d’une lâcheté héroïque. Quelle scène ! J’y assiste encore. M. le directeur (il faut être exact dans les souvenirs sous peine d’invraisemblance : ce n’était pas un principal de collège mais un chef d’institution libre, un marchand de soupe qui s’efforçait d’attirer les élèves par une nourriture plus soignée que celle du lycée, qui multipliait les promenades agréables pour tous, et ne craignait pas d’offrir aux grands quelques heures de liberté en ville) ; M. le directeur nous amène le nouveau pion à l’étude du soir, D’ordinaire il présente les pions par un petit discours inintelligible que les élèves écoutent debout. Cette fois, nous n’avons pas même le temps de nous dresser. Il l’installe, sans cérémonie, sans le nommer, à sa chaire, le salue et se retire comme s’il n’était pas fier de sa trouvaille.

Qu’est-ce encore que celle-là ?

Nous en avons vu passer bien d’autres, des pions, à la boîte : elle semble le dernier refuge de ceux qu’on a chassés de partout. Où peuvent-ils aller, quand la nôtre les rejette ?

L’arrivée du dernier venu est toujours une distraction, mais celui-là impressionne. Il est jeune, de grande taille, large d’épaules, et il a des mains blanches. Il les frotte devant sa figure, soit pour les montrer, soit qu’il se cache et nous regarde derrière ses mains, avec ses lunettes. Nous observons en détail ses fortes mâchoires, ses lèvres rasées, ses joues bleues d’une barbe qui repousse, un front carré et net sous une chevelure noire rejetée en arrière. Ce pion doit être terrible quand il se fâche. On remarque son air gauche dans sa redingote étriquée.

Tout à coup, il dit d’une grosse voix, le bras tendu :

— Qu’est-ce que vous faites, vous, là-bas ?

— Qui, moi ?

— Oui, vous ; votre nom ?

— Rebel.

— Rebel, qu’est-ce que vous faites ?

— Rien.

— Comment, rien ! vous fumez à l’étude ?

— Non.

Rebel ne dit pas : " Non, monsieur. " Il dit : " Non " tout court, sèchement.

Le pion, après avoir pris soin d’aplatir ses cheveux sur le derrière de son crâne, se lève, quitte la chaire et va droit à cet élève qui fume.

— C’est un curé, dit à mi-voix Prévôt

— Un défroqué, ajoute Brûlebois.

En effet, c’est bien un curé en civil. On aperçoit, sous les longues mèches de cheveux plaqués, la tache blanchâtre d’une tonsure.

A la suite de quelle vilaine histoire échoue-t-il ici ?

Mais ce n’est pas la question. En ce moment, ce qui nous émeut, c’est sa sortie contre Rebel. Il ne connaît pas Rebel, notre aîné, solide comme un homme, qui se prépare à Polytechnique, et sait par cœur des chapitres de la Révolution Française, de Michelet.

De légers flocons de fumée s’échappent par les fentes du pupitre. C’est l’heure où Rebel se livre à son occupation favorite, presque quotidienne.

— Vous fumez dans votre pupitre ? demande le curé.

— Non.

— Comment, non ! et cette fumée ! Ouvrez !

Rebel hésite. Déjà officier par le cœur, il a perdu l’habitude d’obéir. M, le directeur même renonce à lui donner des ordres. Cependant, pour être poli avec l’étranger, il soulève le couvercle du pupitre, tandis que les élèves, qui riaient d’avance, éclatent de rire à la mine stupéfaite du pion, qui renifle, malgré lui, une agréable odeur.

— Vous faites du chocolat !

— Oui, répond Rebel, gentiment, comme il dirait : " Vous voyez, je fais cuire mon chocolat ordinaire sur un petit fourneau de ma création. "

— Eteignez ça ! dit le curé.

Ah ! non, pas si vite ! Il faut que ça bouille le temps nécessaire. L’inconnu devrait se rendre compte ! Il se promène de long en large, disant : " Silence, messieurs, ne regardez pas ; au travail ! Les discours de Démosthène sentaient l’huile ! "

Qu’est-ce que ça peut bien nous faire ?

Et, quand il repasse près de Rebel, il répète :

— Eteignez ça ! je vous prie. Voulez-vous éteindre ça ?

— Rebel ne répond même plus.

Alors, M. le curé, l’ancien curé, d’une chiquenaude à la casserole, renverse le chocolat sur le petit fourneau, et, au même instant, reçoit une incontestable gifle en pleine joue.

Nous ne respirons plus ! Le terrible étranger va d’un coup de poing assommer ce fou de Rebel.

Du tout ! On ne me croira pas, c’est pourtant vrai ce que je dis là, puisque j’y étais. Dans un nuage de fumée odorante, Rebel, d’aplomb sur ses jambes ployées, les bras raccourcis, attend la suite. Rien n’arrive. L’homme, la figure décomposée, ses mains protectrices écartées devant ses lunettes, recule. Et nous entendons, ahuris, ce court dialogue :

— Vous l’avez reçue ?

— Oui, oui.

— En voulez-vous une autre ?

— Non, non.

— La prochaine fois vous laisserez mon chocolat tranquille.

— Bien, bien.

Oh ! que c’est pénible ? Nous comprenons mal. Cet homme a-t-il peur ? Ne lui a-t-on jamais appris à rendre au moins coup pour coup ? Ménage-t-il Rebel ? Oui. Ce doit être ça. Par une générosité inexplicable, il se retient de le tuer. Nous ne triomphons pas avec notre camarade, que gêne, d’ailleurs, sa facile victoire, et nous souffrons d’une grande pitié pour l’inconnu.

Il se rassied à son bureau, tête basse. Est-ce qu’il pleure ?

Rebel essuie le fond de son pupitre, ses cahiers et ses livres. Nous nous remettons au travail, agités de sentiments obscurs, et l’étude s’achève silencieuse.

Que va faire l’homme ? Un rapport au directeur ? Et après ? Non, il ne dira rien, nous le sentons. Il partira, nous en sommes sûrs, et demain, le malheureux se cherchera quelque autre refuge.

SOUVENIR DE NEIGE


D’ordinaire, c’était la diligence qui nous menait au pays, passer les vacances du jour de l’an. Elle faisait le service quotidien. Elle partait de Nevers à minuit et mettait une huitaine d’heures pour arriver à notre village situé sur la route du chef-lieu à la sous-préfecture.

Ce jour-là, le directeur de l’institution nous dit, à mon frère et à moi :

— M. Métour est venu chercher son fils. Il vous emmène avec lui dans sa voiture. Vous arriverez ce soir chez vos parents. Ce sera une surprise pour votre papa qui ne vous aurait attendus que demain matin. Je vais lui passer une dépêche.

A peine étions-nous en voiture que la neige se mit à tomber. Ce fut d’abord très gai, comme toutes les chutes de neige qui commencent. Nous étions à l'aise dans la vieille berline à deux chevaux, louée par M. Métour. Il portait, comme tous les fermiers, petits ou gros, une lourde peau de bique qui nous tenait chaud. Notre camarade Eusèbe le criblait d’une foule de questions sur les siens, sur les bêtes, sur le jardin et récurie, et les réponses de M. Métour nous faisaient rire : c’était notre façon d’avoir l’air de nous intéresser à des histoires qui ne nous regardaient pas. Le cocher nous fit rire aussi, une seule fois, mais longuement. Comme M. Métour lui demandait par une des glaces mobiles :

— Voulez- vous un cigare ?

Il répondit :

— Oh ! merci, monsieur, la neige ne mouille pas.

Il croyait que M. Métour lui offrait un parapluie. Il n’en fallait pas plus ! La nuit tombante nous calma. La berline roulait sourdement sur la neige épaissie, les roues s’empâtaient. Au bas d’une côte, elle s’arrêta.

— Mes enfants, dit M. Métour, nous allons descendre et pousser.

Ce ne fut pas utile. Eusèbe, mon frère et moi, nous ne comptions guère ; c’est M. Métour, avec son ventre et sa peau de bique, qui chargeait la voiture. Dès qu’il posa le pied à terre elle se remit à rouler et nous n’eûmes qu’à suivre derrière, les mains dans les poches. En haut de la côte, Eusèbe s’écria :

— Qu’est-ce que ces quatre bêtes noires qui viennent de passer sur la route, là devant nous ?

— Des sangliers, dit M. Métour.

— Ils ne sont méchants, dit mon frère, que si on les attaque.

Ce n’était pas notre intention.

Il nous parut tout de même agréable de rentrer dans la berline, pour redescendre, d’ailleurs, à chaque côte. La neige continuait de tomber. Elle s’installait doucement, sur le sol, comme le linge blanc dans les armoires. Nous traversions, presque sans bruit, des villages en sucre qui dormaient tassés, bas comme des taupinières. La route devenait invisible et nous aurions pu les écraser. Le voyage s’allongeait, interminable, et nous avions déjà fait plusieurs sommes, quand M. Métour nous secoua :

— Nous arrivons, dit-il.

Qui, nous ? Me frottant les yeux, je reconnaissais la maison d’ Eusèbe couverte d’une housse neuve. Mais il y avait entre cette maison et la nôtre au moins douze kilomètres.

— Les chevaux n’en peuvent plus, dit M. Métour. Vous coucherez ici, et, demain matin, la diligence de sept heures, qui passe devant la porte, vous prendra au pied du lit, tout chauds.

Mon frère, grave encore d’avoir fait sa première communion cette année, dit avec à propos :

— Et la dépêche ?

— Quelle dépêche ?

— Celle que M. le directeur a promis d’adresser à notre père pour le prévenir de notre arrivée ce soir. Notre père sera inquiet.

— Bah ! dit M. Métour, le directeur n’a rien envoyé ; je le connais, il oublie tout. Et je connais aussi votre père ! Il ne s’étonnera pas ; il pensera que vous avez le temps ! Il sait bien que vous ne voyageriez pas seuls ou avec des sauvages qui abandonnent les gamins sur les routes : on a de quoi vous loger et vous nourrir ; ce serait malheureux 1 Entrez là, vous mangerez et vous dormirez comme chez le papa.

C’était dit avec une autorité !

— Si on faisait le reste du chemin à pied ? dis-je tout bas à mon frère... Si on essayait !

Mais il n’avait pas moins peur que moi et il feignit de ne rien entendre.

Eusèbe était déjà dans les bras de sa grosse mère. Elle nous reçut comme une brave paysanne, mais comme une brave paysanne qui a déjà un fils, et qui ne volerait pas ceux d’une autre ! Elle ne s’adressait pas à nous tous lorsqu’elle répétait :

" Il y a deux heures que je vous attends ! "

A table, nous écoutâmes de nouveau, tout en avalant la bonne soupe chaude, les mêmes histoires de famille racontées par la mère.

La fatigue nous empêchait de rire encore.

Bientôt Eusèbe nous poussa entre deux draps raides comme du carton gelé et s’allongea près de nous, au bord. Il partageait son lit, ou plutôt celui de sa grand’mère qui était justement morte. La chandelle soufflée, mes yeux restèrent longtemps ouverts dans le noir et je crus décidément que nous étions égarés.

Au milieu de la nuit, Eusèbe sentit que je remuais trop et me dit :

— Tu sais, mon vieux, si tu as envie, il faut sortir dehors, c’est l’habitude ! Nous ne sommes pas à la pension où chacun a son pot. Chez nous, il n’y a point de pot !

Dehors, par cette nuit lugubre !... Je me rendormis ferme jusqu’au matin.

La diligence nous recueillit à son passage. M. Métour nous conseilla de ne rien craindre, mais nous étions troublés. Mon frère ne faisait pas ses plaisanteries préférées. Il ne reniflait pas avec plus de force à mesure qu’on approchait du village et il ne disait pas : " Ça sent la contrée ! "

Verrions-nous notre père très pâle après cette nuit d’angoisse, puis fou de joie dès qu’il apercevrait à l’intérieur de la diligence nos deux têtes chéries ?

Il nous attendait bien sur le pont, à l’entrée du village, et il marchait à grands pas ou tapait du pied ; était-ce d’impatience ou pour se réchauffer ? Nous ne fûmes jamais fixés. Il prit seulement soin d’ôter sa cigarette quand nous nous dressâmes vers sa barbe. Il dit à mon frère qui lui demanda s’il avait reçu une dépêche ;

— C’était bien la peine d’envoyer une dépêche !

Et à moi, qui déclarais que " nous resterions quatre jours ! " il dit, sans qu’il me fût possible de deviner son émotion :

— C’était bien la peine de vous déranger !


UN LEVER DE SOLEIL


L’écrivain le plus paresseux assiste, au moins une fois dans sa vie, au lever du soleil ; mais il doit, par scrupule, intituler sa description : Un Lever de Soleil, et non, à la manière des grands auteurs : Le Lever du Soleil.

Le soleil ne se lève pas deux fois sous le même aspect et au même endroit. Autant de soleils, autant d’impressions qui s’effaceraient les unes les autres ! C’est d’ailleurs bien joli d’en voir un par an, et on s’expose à ne pas le contempler du premier coup. Il suffit que le ciel, ce matin-là, reste bouché. Le lendemain, notre ardeur ne sera-t-elle pas diminuée ? Il est possible qu’au troisième jour on renonce à un spectacle qui se dérobe, ou que le soleil finisse par ne plus se lever que dans notre imagination, et que le lecteur ne soit tout de même pas privé de sa page de style. Voici un pauvre lever de soleil que j’ai pris, cette année, de la terrasse de mon jardin.

Sautant du lit à quatre heures, je dis d’abord pour rassurer ma famille inquiète : a C’est une migraine (ou une colique) qui m’empêche de dormir ! " Je ferme la porte (sans cette précaution, le jardinier croirait à un voleur), je me promène dans les allées et je surveille l’horizon. Il n’est pas facile de deviner à quel point exact de l’orient le soleil va paraître. Faute de patience, on a presque toujours le dos tourné quand il se lève. C’est ce qui m’arrive. Ce petit rond d’un rose terne, là, dans la brume, ce doit être lui ; c’est lui ! Je l’ai manqué. D’où sort-il ? On dirait une lune noyée. Il ne faut pas être un aigle pour le fixer. Un homme sans orgueil l’observe à l’aise. Mais peu à peu, ce pâle soleil divise la brume en nuages qui bougent, précisent leurs formes développées et s’écartent. Et il faut que le soleil les ait tous dispersés, et qu’il reste seul, qu’il rayonne et nous aveugle, pour qu’on puisse vraiment dire qu’il s’est levé.

Il se trouve alors au-dessus de l’horizon à la hauteur de nos yeux éblouis et vaincus.

Cependant, la terre s’éveille ; les coqs s’enrouent ; le coq du clocher accroche au passage une vapeur blanche échappée au soleil ; la cheminée du moulin fume, et le château continue de dormir. Une cloche tinte au vent du nord : signe de beau temps.

Volontiers, les paysans se vantent de se lever à l’aurore, et je ne vois que Ragotte qui se fourre au poulailler, mais les chevaux et les bœufs, qui ont passé la nuit au pré, et des moutons que personne ne garde, se remettent déjà à manger.

Une pie et un loriot traversent, deux tourterelles fendent l’air, et un merle que je connais, cherche sans doute, d’une haie à l’autre, son petit sifflet d’un sou. Là-bas, un lapin, qui croyait l’homme à jamais disparu, n’entend rien et s’amuse, et, près de moi, une fleur s’ouvre : elle ouvre lentement, comme une fillette, ses lèvres pures où brille la rosée.

Et c’est tout.

Rien ne s’ajoutera plus au mystère accompli.

On s’intéresse de moins en moins à la renaissance quotidienne des choses, on ne s’obstine que par pudeur, on bâille, on fait à la nature une bouche grande comme ce trou noir où le lapin vient de sauter au bruit de notre pied engourdi frappant le sol, et on va, — que voulez-vous qu’on fasse ? — délicieusement se recoucher.


LA NEIGE


— Que j’aime, dit Gloriette, regarder par la croisée la neige qui tombe.

— Tu avais déjà vu de la neige.

— Oui, mais pas à la campagne. A Paris, elle tient à peine. Ici elle reste. Pourvu qu’elle ne fonde pas trop vite.

— Ne crains rien, il a gelé et le sol est froid !

— Est-ce que ça deviendra tout blanc ?

— Oui, si la neige continue, la terre sera bientôt couverte.

— Comme la rue !

— Oui.

— Est-ce que ces taches noires, dans le pré, vont disparaître ?

— Les taupinières ? Oui, mais en dernier.

— Oh ! ça va être d’une blancheur !

— Ne te fais pas d’illusion. Ce ne sera pas beaucoup plus blanc. Une fois que c’est blanc, la neige a beau tomber, ça ne blanchit pas davantage.

— Je suis contente.

— Regarde, ton cœur n’est pas plus pur. La neige, c’est de la pluie qui tombe en pureté. Elle traverse sans une tache, sans plus de bruit qu’un reflet, le miroir du canal. Les arbres ont l’air de candélabres qu’une mousseline préserve des oiseaux. Seule une corneille nage péniblement là-haut, dans la brume. Vois cette petite fumée bleue qui se déroule sur la nappe d’un toit. Les tours du château mettent leur calotte de nuit. Le mieux réussi, c’est le bonnet du clocher : il a un pompon qui se dresse ! Et la croix du village est en bras de chemise. Mais je n’ai pas besoin, Gloriette, de te faire les honneurs de la neige. Regarde-la simplement ! Combien peu sont dignes, comme toi, de la regarder. Combien devraient courir, en désespérés, à travers la campagne, la bouche ouverte aux flocons de la neige, afin de se rafraîchir l’âme !

— Je suis heureuse, dit Gloriette, quel dommage que ce soit un bonheur de riche !

— Tu penses assez, d’un bout de l’année à l’autre, aux misérables, c’est bien ton tour ! Et puis, eux aussi, la neige les amuse un moment. — Tout de même, je sens que je m'attriste.

— Ce n’est pas grave. Ce n’est pas de la tristesse sans charme ; c’est de la mélancolie, tu as tes papillons blancs.

L’HEUREUSE BERTHE


Dans une famille où tout le monde s’accorde, même les participes, Berthe se sent heureuse de tout partout.

C’est la mère aux bêtes ; elle n’en méprise aucune.

Elle trouve que l’araignée est une mignonne petite pelote.

Elle dit d’un monsieur chauve : " Vrai ! ce n’est pas un angora. "

Que l’escargot a une bonne frimousse. Elle envie le chat qui ne travaille jamais.

Elle adopte un poussin que la poule abandonne et elle lui sert de couveuse. Ce n’est pas difficile. Elle lève sa robe et, se baissant, elle la laisse retomber sur le poulet qui ne regrette plus sa mère.

Elle élève aussi un canard. Elle lui fait faire la sieste de force. Il a beau pousser son cri pluvieux et rouillé, elle le rentre au toit à midi, et il faut qu’il dorme.

La famille a fait avec Berthe un long voyage, et vu des tas de villes, de plaines, de montagnes, de fleuves, de merveilles. Chacun raconte ses souvenirs. Berthe laisse parler et quand on a fini : " Moi, dit-elle, j’ai vu un joli petit chien. "

Elle ne se dispute qu’avec le coq qui ne veut jamais laisser les poules tranquilles.

— Achète-moi un cochon, dit-elle.

— C’est une bête malpropre.

— Ne t’inquiète pas, dit Berthe, je lui mettrai une grosse chaîne au cou, et je l’empêcherai bien de marcher dans le sale.

Depuis sa dernière maladie elle est brouillée avec les guêpes. Pour combattre une fièvre grave, le médecin lui faisait des piqûres de quinine. Le médecin là, elle ne pouvait que pleurer, mais, après son départ, elle disait : " Sale guêpe ! "

Courte à s’endormir, longue à se réveiller, quand elle passe une nuit moins bonne que les autres, elle dit : " Je n’ai pu faire que des rondelles de sommeil. "

Ce matin, elle n’est pas dans sa soucoupe. Elle prend une mauvaise leçon.

— Voilà, ma pauvre Berthe, une dictée à recopier ! ...

— Oh ! pour sûr, dit-elle. Je fais des progrès comme une écrevisse.

— Tu ne devrais pas l’avouer.

— Si, si, dit-elle, ça vaut mieux.

— Comment ! tu ne peux pas me dire le cheflieu de l'Allier ?

— Non, je ne peux pas te le dire, répond Berthe, et un bébé en maillot te le dirait. Ah ! je suis une drôle de fille. Des fois, pour me punir de ma paresse, je voudrais être dans un ballon et tomber par terre.

Elle déteste l’histoire ; toujours des guerres ! toujours des guerres ! Il n’y a que les supplices qui l'intéressent, par exemple, celui de la reine Brunehaut morte d’un emballement de cheval.

Elle se jette au cou de sa mère : " Embrassemoi, maman, tu ne m’embrasses plus ! tu ne m’as pas embrassée depuis Louis X le Hutin. " Elle demande :

— Il n’est pas encore mal, hein ! de jouer à mon âge ?

— Non, ma fille ; il t’amuse toujours, ce jeu de cubes ?

— Oui, mais je t’avertis que je vais en avoir bientôt assez... Oh ! pas tout de suite, tu as le temps de réfléchir.

— Grande comme tu es, tu ne crois plus à Noël ?

— Non, mais ce que tu m’achèteras, tu peux le mettre tout de même dans la cheminée, si ça te fait plaisir.

MENDIANTS DE VILLAGE


Un estropié entre dans la cour. Il veut comme les autres avoir été mis en cet état par le tonnerre.

C’est leur vanité. Et ils ne disent pas le tonnerre, ni même la foudre. Ils disent : le feu du ciel. C’est plus impressionnant.

Celui-là offre à Gloriette une boîte de papier à lettres.

— Non, merci, dit Gloriette, qui n’a pas le temps d’être aussi bonne que d’habitude, je ne me sers que de papier à lettres chiffré.

Feu du ciel ! Papier chiffré ! C’est le jour.

Mais Gloriette se remet vite, tant le mendiant a l'air déçu.

— Attendez, mon brave homme, dit-elle. Voulez-vous un morceau de galette ? En voilà deux morceaux. Buvez ce verre de vin, et prenez ces dix sous. Si la figure du vieux foudroyé ne s’était pas enfin éclaircie, Gloriette lui achetait tout son papier à lettres, et elle me l’aurait fait user jusqu’à la dernière feuille.

VARIANTE D’UNE FABLE

UNIVERSELLE


Maître Corbeau, artiste lyrique, tenait en son bec un morceau de sucre : c’est moins gênant qu’un fromage.

Maître Renard lui dit textuellement :

— Hé ! Bonjour, Monsieur du....

— Je devine, dit le corbeau. Vous voulez une petite chanson ; je ne suis pas de ceux qui se font prier.

Et il chanta :

— Quoi ! Quoi !...

Mais il avait d’abord pris la précaution d’avaler son morceau de sucre.

Le renard, par orgueil, feignit de ne pas s’en être aperçu.

— Bravo, dit-il, très joli !

— C’est la vieille chanson de mes pères, dit le corbeau. Voici maintenant une nouveauté !

Et il recommença :

— Quoi ï Quoi ! Quoi !...

— Bien ! Bien ! dit le renard, c’est exquis, une autre !

Et, battant la mesure avec sa queue vexée, il eut le courage d’avaler, lui, sans un morceau de de sucre, une heure de musique.


LE BALLON ROSE


Tous ses achats terminés, Madame Bornet, dit à son petit Paul, que Monsieur Bornet traînait par la main, sur le parquet glissant :

— Veux-tu un ballon ?

— Oui, dît Paul, d’un ton terne.

— Puisque ça ne coûte rien, achetons-le.

— Prends, dit Monsieur Bornet, autoritaire, le ballon c’est l’avenir !

Ils s’entassèrent tous trois, avec leurs paquets, dans un fiacre couvert. Ils étaient laids, maussades, et ils ne faisaient que se disputer. Ils parlaient toujours comme de vulgaires bourgeois, Monsieur Bornet d’argent, et Madame Bornet d’économies.

Le petit Paul, malingre, déjà indifférent, gêné par les paquets, avait lâché la ficelle du ballon. Et le ballon rose, en haut, à un coin du fiacre, regardait, d’un gros œil peint dilaté par la surprise, cette famille d’adoption.

Le fiacre s’arrêta ; Monsieur Bornet, le premier, en sortit, Madame Bornet ensuite, puis le petit Paul, et enfin le ballon rose. Et Monsieur Bornet, Madame Bornet et le petit Paul eurent à peine le temps de se retourner, pour voir le ballon rose qui s’envolait, libre, loin d’eux, vers l’azur.


CRITIQUES


— Comment certaines critiques peuvent-elles vous être désagréables ?

— Elles me sont désagréables comme tout ce qui m’est désagréable.

— Mais ce critique n’a aucun talent !

— Sa nullité ne me console pas.

— Celui-ci est un inconnu.

— D’accord, personne ne peut me renseigner sur son compte.

— Il n’a rien fait !

— Rien ; mais il m’agace !

— Celui-là voudrait avoir un nom redoutable, de l’importance, faute d’autorité. Il y travaille avec une application féroce, quotidienne, depuis des années, sans résultat. Il finira par se dévorer les pattes ; c’est un raté de l’envie.

— Comme il vous plaira ! Je l’ignorais jusqu’à ce jour. Il se révèle à moi par un article qui me désoblige. Une fois au moins, il n’aura pas perdu sa peine.

— Celui-là prolonge l’affaire Dreyfus ; quel talent vous auriez, si Dreyfus était encore au bagne !

— J’ai oublié Dreyfus libre ; je ne peux pas m’en prendre à lui d’une sotte critique !

— Celui-là ne comprend pas. Il l’avoue : excusez-le !

— Je l’excuse, mais je lui en veux.

— Cet autre ne supporte aucun succès d’ami.

Tout succès lui paraît un lâchage d’amitié ; songez qu’il doit souffrir !

— Tant mieux ; mais ça m’attriste de perdre ainsi même un ami auquel je ne tenais pas.

— Cet autre ne parle pas de vous, mais il parle de vos plus chers amis.

— Ils ne me sauront aucun gré de la préférence.

— Et cet autre est grave, presque consciencieux ; il distingue l’analyse de la synthèse. Il a, sans esprit et sans goût, de vieilles idées générales qu’il croit neuves. Oui ou non, votre manière se conforme-t-elle à ses idées générales ?

— Je me fiche de ses idées générales, non de sa critique qui me blesse.

— Ce dernier enfin juge en moraliste. Il admet le bien et le mal, mais il désire qu’on ne sépare point les deux, et qu’à côté du mal on place toujours le bien. Accordez-lui cette grâce !

— Ne pourrait-il se charger lui-même de cette enfantine besogne ?... Et vous en oubliez : le critique éploré, par exemple, qui nous aimait tant, autrefois, qui luttait, à notre insu, dans l’ombre, pour " notre gloire " et qui, soudain, nous déclare (c’est d’ailleurs la première fois qu’il se déclare), que nous n’écrivons plus rien de bon et qu’il se dérobe.

— Voyons ! celui-là est gentil ! Il mérite quelques mots de regrets ; dites-lui poliment : " Vous êtes bien aimable, Monsieur, d’avoir attendu, pour me retirer votre sympathie, l’heure où je n’en ai plus besoin, " et vous serez quitte ; mais ne vous énervez donc pas comme ça !

— La sensibilité sert à tout.

— Et les éloges, qu’en faites-vous ?

— Oh ! soyez tranquille ! Je les accepte, je les savoure, je les range, je les classe, je les relis avec une gratitude attendrie ; mais si précieux qu’ils soient, si solidement qu’ils me soutiennent aux minutes de doute, ils ne peuvent faire que les critiques...

— Toutes ? — ... Oui ! la plus fausse, la plus niaise, la plus basse, n’aient quelque chose de (je cherche un autre mot, je n’en trouve pas), de désagréable, de physiquement désagréable, comme l’averse par un beau temps, l’épine au doigt, le choc au genou, la mouche dans le bol de lait.

— Alors, fâchez- vous !

— Je me fâche !

— Faites-le voir ! Répondez à ces critiques ; répondez-vous ?

— Jamais. Ou plutôt si, toujours. J’écris la réponse, aussi spirituelle, accablante, méprisante, définitive que je peux, mais je ne l’envoie pas.

— Vous la déchirez ?

— Je la garde !

— Pourquoi ?

— Parce qu’au moment de cacheter la lettre, à a dernière seconde, on a la vision nette de l’homme inutile, irresponsable, affolé et douloureux que doit être un critique professionnel, la notion claire de l’indulgence et de la pitié qu’il mérite ! Ce n’est pas un adversaire, ce n’est, comme on l’a défini, qu’un monsieur indiscret qui se mêle de ce qui ne le regarde pas ! A la vanité succède l’orgueil. On se dit : " Ah ! non, tout de même. " Et on serre la lettre dans un tiroir ! Elle est écrite, ça suffit.

— Ça soulage ?

— Ça forme le style et le caractère.

— Excellent résultat !

— Ce n’est pas le seul. De méchantes critiques peuvent, malgré eux par hasard, exercer, comme ils disent, une influence sur l’œuvre. D’abord, on les dédaigne ; on s'efforce de n’y plus penser, on n’y pense plus ; puis elles reviennent. Elles se détachent du critique oublié comme si elles n’étaient pas de lui. C’est le critique qui était inintelligent, non telle critique. Isolée, elle paraît moins injuste ; elle poursuit, elle s’impose. On s’imagine l’avoir trouvée soi-même, et, demain, on en tiendra compte.

— Pourtant, ne jamais répondre, n’est-ce pas une faiblesse ?

— Serait-ce une force de risquer d’être ridicule comme s’il s’agissait d’une affaire d’honneur ?

— Quoi de plus grave pour le véritable homme de lettres qu’une offense littéraire ?

— Quoi de plus digne qu’une réplique au fond d’un tiroir ?

— Est-il plein ? Y a-t-il de quoi faire un volume ?

— Oh ! une petite brochure.

— Qu’il faudra publier. Toujours se taire ! Réfléchissez que le critique vaniteux se gonfle de votre silence. — L’occasion s’offrira bien de le dégonfler. Oui, tôt ou tard, il cède à la fatigue, comme si son métier l’écœurait, il ne se surveille pas, il s’oublie un moment et vous adresse, au lieu d’une malveillance habituelle, un éloge inattendu. On peut alors, on devrait lui répondre : " Je me f... de vos compliments, comme de vos mépris ! "

— C’est ça qui serait courageux !

— Héroïque ! C’est pourquoi auteur et critique aiment mieux se jeter dans les bras l’un de l’autre.


LA CRISE DU ROUGE


Ça commence !

Abel me dit :

— Il n’est que temps ! Il faut mettre les fers au feu ! Mon beau-frère, l’ami intime du ministre, va s’occuper de vous. De mon côté, j’irai voir X et Y et Z, etc., etc.

Qu’il aille ! S’il ne réussit pas, je tâcherai de ne pas lui en vouloir.

On n’ose plus regarder ses amis. On a peur de leur dire :

— Qu’est-ce que vous attendez pour aller voir, vous aussi, le ministre ?

X me raconte une histoire graveleuse et je dis :

— Vous me faites rougir !

Il me regarde avec un sourire qui se prolonge trop.

Abel parle, l’air endormi :

— Mon beau-frère a vu le ministre. Il rapporte cette impression que si ce n’est pas impossible, ce n’est pas inévitable.

— Ah !

— Bref, ça ne tourmente pas le ministre ; moi, j’ai vu le président de la Société des gens de lettres. Il a déjà écrit pour Pinçon, mais il veut bien prendre part à une démarche collective en votre honneur. Il est évident qu’aux yeux du ministre vous n’offrez pas la surface de Pinçon.

— Ça m’est égal ! Pourquoi ?

— Vous n’avez rien publié depuis la dernière promotion, vous n’exhibez pas une grosse pile de livres, vous n’écrivez pas dans les grands journaux. Pinçon passera, s’il passe, à l’ancienneté.

— Alors, je m’incline !

— Si vous aviez un homme politique dans votre manche, me dit Z, je crois que ce serait fait !

D’ailleurs Z fera tout ce qu’on voudra, mais il ne croit pas à ce qu’on fera, il ne croit qu’aux hommes politiques.

Un ministre, pas celui qui décore, a dit à Abel que j’étais en bonne position, et qu’il parlerait, chaque fois qu’il en aurait l’occasion, au ministre qui décore.

— Vous n’avez pas encore de dossier, me dit Abel. — Mais, dis-je, il y a plus de six mois qu’on m’embête !

— Vous n’en avez pas encore, réplique Abel.

C’est notre démarche collective qui fournira la première feuille de votre dossier. Ne vous impatientez pas, gardez-vous de considérer la croix comme une récompense. Ce n’est qu’une formalité qui peut être plus ou moins longue. Je suis pessimiste et je vous communique tout de suite, selon mon habitude, ce qui vous est désagréable.

— Vous êtes un ami charmant, que j’aime bien !

Y, qui est décoré, vient d’écrire directement au ministre. Il me passe la lettre et me dit :

— Si vous voulez mettre les virgules !

Le ministre a dit à quelqu’un qui me le répète :

— Nous verrons !

— Zut !...

Par bonheur, personne ne m’a entendu.

Est-ce qu’il appartient à un ministre de récompenser un artiste ?

On parle de Pinçon, le concurrent. L’un dit : moi, je n’ai jamais pu finir un de ses volumes. L’autre : je ne lis que la fin de ses livres. L’autre : je les lis en cinq minutes. Ensuite, on s’accorde à affirmer qu’il me battra. A quoi servirait d’être ministre, si on ne refusait rien ?

— Tu seras chevalier, me dit Z, et tu n’es pas obligé d’apprendre à monter à cheval !

Avant d’avoir la croix, il faut la porter !

Aujourd’hui, Abel a mis son chapeau haut de forme, et c’est les sourcils froncés, la mine méchante, qu’il veut personnellement faire une visite au chef de cabinet et le sommer de lui dire si, oui ou non, le ministre me décore. Il arrête une voiture.

— Dites, je vous prie, au cocher de me conduire au ministère de l’Instruction publique.

Dites ! Ce sera votre démarche, votre demande officielle. Dites-le !

Mais le cocher ne sait pas où ça se trouve, moi non plus, et c’est Abel qui doit, du fond de la voiture, jeter l’adresse :

— Rue de Grenelle !

Z me console déjà :

— Et puis, vous n’avez pas besoin de ça, vous n’allez pas dans le monde !

— Au contraire, dis-je, ça ne me serait agréable qu’à la campagne.

Abel revient. Le chef du cabinet lui a dit :

— Comment pouvez-vous croire que je n'ap-n'ap n'ap-puierai pas la candidature de votre ami de toutes mes forces ?

Et il a aussitôt ajouté :

— Et vous, Abel, vous ne vous mettez pas sur les rangs ?

— En résumé, me dit Abel, d’après mes calculs de probabilité, vous avez trente chances sur cent, et Pinçon soixante. Mais personne n’est sûr de rien.

— Vous savez, me dit W, que vous serez décoré ; mais parlons d’autre chose !

Et il me parle de ses ennuis de famille et de ses amours.

Il a mal au genou et sa femme est enceinte.

Quand on espère l’avoir, c’est quelque chose ; quand on l’a, ce doit être peu de chose ; dès qu’on ne l’a pas, ce n’est plus rien.

J’entends un peu partout : Oh ! vous le sauriez, on le sait un mois d’avance ! — On ne le sait qu’à l’apparition de l'Officiel. — Le ministre lui-même ne le sait pas, — Il annoncera dans huit jours qu’il reculera sa promotion de huit jours. — Pinçon met déjà la sienne à sa boutonnière, etc., etc...

— Avez-vous lu, me demande Abel, une note dans le Gaulois : c’est comme si elle était écrite par le ministre ! Ce qui m’inquiète, c’est que le Temps et les Débats restent muets. Je reçois ce matin les félicitations d’un ancien concierge du lycée ou j’ai fait mes études. Il a lu la note du Gaulois. Elle était fausse. L’Officiel...

La suite au mois de janvier prochain !


DIALOGUE DU JOUR


— Il faut être fort !

— Pardon ! II faut avoir du talent.

— Oui, sans doute, c’est presque indispensable, mais dès qu’on en a, il faut le faire valoir, le discipliner, l’administrer, l’exploiter, afin qu’il rapporte.

— De l’argent ?

— Et le reste, de la considération, des honneurs.

— Et de l’honneur ?

— Certainement.

— Et de la gloire ?

— De la gloire aussi, et de la gloriole, tous les biens de ce monde ; ne méprisons rien !

— Quel idéal !

— C’est le but de la vie ; sans ce but, la vie n’aurait aucun sens.

— Mais avec ce but, la vie est une corvée odieuse !

— Ah ! dame ! Il faut s’y entraîner, commencer jeune.

— A quel âge ?

— A la naissance. Naître c’est la première façon d’arriver. L’arrivisme part de là. On naît, donc on arrive ! Puis il faut se faire baptiser, puis il faut communier, puis achever ses études.

— Lesquelles ?

— Les plus brillantes.

— Puis être soldat ?

— Puis, libéré du service militaire, il faut se mettre tout de suite à avoir du succès.

— De quel genre ?

— Du genre qui fait le plus de bruit et qui rapporte le plus d’argent.

— Et puis ?

— A trente ans, on est décoré ; à quarante, académicien.

— Et si on ne l’est pas ?

— Il faut l’être.

— Ensuite ?

— Sans s’arrêter d’avoir beaucoup de succès d’argent, on vieillit considérable, riche, puissant et officiel ; on tient une place énorme. — Et après ?

— On meurt en triomphe, à l’heure qu’on s’est fixée.

— Et le bonheur ?

— On l’a eu.

— Comment dites-vous ?

— Je dis : on l'a eu, par-dessus le marché, sans s’en apercevoir.

— Sans prendre le temps de le goûter ?

— On le goûte en courant. Le bonheur, c’est quelque chose de rapide, de mêlé, de violent et de vague, qui bouscule et suffoque. L’unique bonheur, c’est d’être très fort, dans un tourbillon.

— Et d’avoir du talent ?

— Je répète que le talent n’est pas inutile.

— Ne saurait-il suffire ?

— Seul, il ne sert à rien.

— Ne pourrait-on point, par exemple, écrire une belle oeuvre et se f... du reste ?

— Une belle œuvre ! C’est dix, vingt livres ou pièces qu’il faut écrire pour être fort.

— Vingt ! si on peut.

— On le doit.

— Je les suppose écrits ; j’espère qu’alors on a le droit de se reposer.

— Pour être plus fort ?

— Pour être enfin heureux.

— C’est la même chose ; non, pas de repos ! Il faut faire rendre à de nouvelles œuvres encore beaucoup d’argent.

— Combien ?

— Le plus possible.

— Où est la limite ?

— Il n’y a pas de limite à la force. Q ’est-ce qu’un homme de lettres qui ne roulerait pas les directeurs, les critiques, les confrères et les financiers ?

— Si on se contente du nécessaire ?

— Le superflu est nécessaire.

— Un chef-d’œuvre, abandonné à lui-même, ne saurait-il produire assez d’argent ?

— Vous êtes fou ! Et la réclame ! L’a-t-on inventée pour les chiens ?

— Il faut s’occuper de ça aussi ?

— Surtout de ça. Tapons sur la tête du public, abrutissons-le.

— Ne vaudrait-il pas mieux reconnaître, de temps en temps, que la pièce est médiocre ou le livre mauvais ?

— A quoi bon cette faiblesse ?

— Ça délasserait.

— Voulez-vous être académicien, oui ou non ?

— Je veux d’abord qu’on m’offre la croix, si je la mérite.

— Demandez-la fortement, et envoyez-la chercher à domicile, au ministère, par vos amis.

— Quels amis ?

— Tout le monde.

— Et pour obtenir un fauteuil à l’Académie ?

— Faites trente-neuf visites.

— Avec mes chefs-d’œuvre sous le bras ?

— Oui, pour la forme ; vos œuvres suffiront.

— Mais, si on méprise ou ignore deux douzaines de ces messieurs qu’on va voir ?

— Naturellement, on en ignore ou méprise au moins vingt-quatre.

— Et on les visite tout de même, par lâche hypocrisie ?

— Par simple politesse à la mode.

— Ce n’est donc pas une question de dignité ?

— C’est une question de force.

— Que vous êtes insupportable, avec votre force !

— Puisque le bonheur ne se mesure qu’à la force, et qu’être fort c’est avoir plus de succès que les autres, plus de richesses, plus de célébrité que n’importe qui, et que vivre, c’est dominer, je veux dire présider.

— Présider quoi ? — Tout ! les sociétés, les commissions, les inaugurations, les enterrements, tout, tout.

— Et l’amour ?

— Je ne l’oublie pas. Les femmes aiment les hommes forts ; il leur faut des femmes.

— En quelle quantité ?

— Une à la fois, si on ne peut pas mieux, mais une série de maîtresses enrichit l’homme fort. Songez que, dans toute femme nouvelle, il y a un sujet de pièce ou de roman. Extrayons-le ! L’homme d’une seule femme reste faible d’esprit.

— Et la nature, lui accordez-vous une petite place ?

— Aucune ! Ah ! diable, prenez garde ! point de promenades perdues, point d’horizons indéterminés, point d’eau, point d’arbres, pas de rêveries malsaines ! Pas de bêtises.

— Compris ! De sorte que, selon vous, l’homme qui ne se soucierait que d’avoir du talent, vivrait à l’écart et refuserait de faire un pas vers les récompenses, quelles qu’elles soient, estimant que, son œuvre terminée, ce n’est pas à lui de se déranger, cet homme-là serait...

— Un artiste.

— Ah !

— Et un serin.


DIALOGUE DU JOUR


— On ne lit plus !

— Erreur ! on lit beaucoup, on n’a jamais tant lu, et on ne demande qu’à lire davantage.

— Mais les livres ne se vendent pas !

— Lesquels ?

— Presque tous, et se vendent moins que les autres les romans, les contes, les livres d’imagination. Personne ne les achète, sauf l’homme de lettres, car l’homme de lettres est un monsieur qui achète des livres.

— Et qui a trois francs dans sa poche !

— Naturellement. Il les trouve toujours. Le public, non.

— Il n’a peut-être pas les trois francs ?

— S’il les a, il les garde.

— Il n’estime peut-être pas que votre livre vaille trois francs. — Comment le saurait-il ?

— Par expérience de public trompé.

— La marchandise est pourtant bonne !

— En principe, elle doit l’être ; vendez-la moins cher.

— J’ai essayé !

— Mal, timidement, de mauvaise grâce et sans insister.

— Le public n’aime pas la littérature.

— Au contraire, il l’aime trop, il les aime toutes. Voyez les journaux d’information à fort tirage, aucun ne se passe de contes.

— Le public lit un journal, une revue, un livre prêté ou de cabinet de lecture, un livre volé, plutôt qu’un livre acheté !

Il achèterait le livre pas cher, que vous mettriez à sa portée, presque comme une revue ou un journal. Les revues ont peur.

— Ce public de livre n’existe pas.

— Il faut le trouver.

— Comment ?

— C’est un truc : cherchez le public !

— Où est-il ?

— C’est un secret. Ah ! dame ! l’éditeur doit faire un léger effort. Allez partout, à la petite ville, à la campagne. Il y a là des lecteurs que vous ne soupçonnez pas : le rentier, le fonctionnaire, le commerçant qui vivote, et, par les longues soirées d’hiver, l’ouvrier curieux et le sage paysan.

— Pourquoi pas le domestique, le bouvier ?

— Le bouvier et le petit berger aussi, qui a le temps, qui parfois s’ennuie, comme sa croûte de pain, derrière ses moutons.

— Ce peuple de bourgeois et d’humbles ne sait pas lire un livre.

— Par vous, il apprendra.

— Il ne supporte que la mauvaise littérature.

— Je vous répète qu’il les accepte toutes. A la faveur de son ignorance, vous lui en ferez passer de la bonne.

— De la vieille ?

— De la nouvelle.

— D’homme connu ? D’auteur connu ?

— D’inconnu, de débutant ; le peuple ne regarde pas au nom. Que cette indifférence profite aux auteurs vivants, même aux plus jeunes.

— L’inédit coûte cher à imprimer.

— Surtout quand on ne le vend pas.

— Il faudrait de gros tirages.

— Préférez-vous un faible tirage qui reste dans vos magasins ?

— Ce qui serait possible avec des célébrités ne saurait l’être avec des inconnus. Vous tuerez les jeunes.

— Les faites-vous donc vivre ?

— Les éditeurs accomplissent généreusement leur devoir, monsieur ! Ce ne sont pas des bandits.

— Ce sont des hommes charmants ; mais, s’ils éditent, à parler vrai, ils ne publient pas : publier, c’est rendre public.

— Que tous les autres éditeurs commencent, alors...

— L’un d'eux a osé.

— Qui ?

— Un homme de courage et de bon sens.

— Inutile de dire son nom, je le connais. Je lui ai déjà prédit le désastre de sa première collection.

— Et ce fut une fortune ! Encore un désastre comme celui-là !...

— Un livre inédit, bon marché, ne peut être que laid de format, de papier, d’impression, de brochure, de reliure, etc.

— 1° Puisque le grand public n’y connaît rien ! 2° Qu’est-ce que vous faites des progrès de la science ? 3° II y a des livres à trois francs qu’on n’achèterait pas avec des pincettes ; 4° Oubliez vous que certaines œuvres d’art ne sont que des horreurs prétentieuses ?

— Si vous gagnez le public pauvre, vous perdrez l’autre.

— Lequel ?

— L’amateur à trois francs.

— Un amateur, même riche, qui s’obstinerait à vouloir payer trois francs ce qu’on lui offre pour vingt sous ï Vous voulez rire ?

— Je parle de l’amateur éclairé, lettré, de l’homme de goût.

— Un amateur n’est pas forcément un snob. A mon goût, à moi, le véritable amateur éclairé s’inquiète d’abord du contenu, non du contenant. S’il y tient, qu’on tire exprès pour lui quelques exemplaires sur beau papier. Il y gagnera encore.

— Selon vous, le lettré achèterait donc ce livre parce qu’il s’y connaît, et le grand public parce qu’il n’y connaît rien ?

— Voilà !

— C’est, en effet, une révolution.

— Une simple révolte littéraire.

— Et quand tout le monde aura sa bibliothèque ?

— On créera autre chose. Par exemple : le livre nutritif, qu’on fait cuire et qui se mange ; ça se vendra comme du pain ; pour vingt sous, on aura un volume et un déjeuner ; ensuite, le livre qui fond dans l’eau salée ; c’est alors du lecteur lui-même qu’on pourra dire qu’il boit un bouillon !

— Très drôle ; mais moi, je suis sérieux, je crie : casse-cou !

— Vous ne savez pas crier autre chose. Il faut pourtant vous habituer à ce qu’on ne se casse pas la g... chaque fois que vous en faites le vœu.

— Vous me dites tout ça pour que j’achète enfin votre livre ?

— Du tout : le premier des avantages du livre nouveau à bon marché, c’est que l’auteur peut, sans s’appauvrir, vous faire cadeau d’un exemplaire. Le voici, monsieur !


DIALOGUE DU JOUR


— Qu’est-ce donc que cette Académie Goncourt ?

— Une académie de plus, exactement une " société littéraire".

— Et vous en êtes ?

— Par hasard ! Un coup de veine !

— Que d’académies ! N’importe qui peut donc en fonder une ?

— Oui, s’il est riche, et s’il obtient l’agrément du Conseil d’Etat.

— Je ris, parce que je pense que, si je voulais, moi, sans me ruiner, je pourrais, tout comme un autre, créer une académie nouvelle.

— Certes ! Mais vous vous en gardez bien.

— A quoi sert la vôtre ?

— Elle nous offre quelques rentes.

— Combien ?

— Pas assez ! Il y a cependant de quoi nous faire dîner ensemble huit ou neuf fois par an. C’est le plus agréable. Nous dînons en ville, comme les vrais académiciens, mais à nos frais et mieux. Un soir, nous attribuons le prix de cinq mille francs (je cite les statuts) " au meilleur ouvrage d’imagination en prose paru dans l’année ".

— L’autre Académie distribue des centaines de prix !

— La nôtre un seul, c’est une de nos supériorités !

— Ne commencez pas ! Ne blaguez pas l’Académie française, notre honneur à l’étranger, la gardienne de nos traditions, et, etc...

— Je sais, je sais ; j’accorde ce que vous voudrez à l’illustre voisine ; mais, chez nous, on meurt moins !

— A qui offrez-vous le prix ?

— Je cite encore les statuts : " Le prix sera donné à la jeunesse, à l’originalité du talent, aux tentatives nouvelles et hardies de la pensée et de la forme... "

— Et à la pauvreté ?

— Il n’en est pas question.

— Le pauvre a plus de talent que le riche !

— Il est peut-être plus difficile au riche d’en avoir. Laissons cela. Je continue : " Le roman, dans des conditions d’égalité, aura toujours la préférence sur les autres genres. " J’ajoute que nous ne nous permettons jamais de nous offrir le prix à nous-mêmes.

— Il ne manquerait plus que ça.

— L’exemple nous viendrait de haut.

— Vous recevez beaucoup de livres ?

— Il nous suffirait de recevoir les vingt meilleurs. Comptez-en cinq ou six douzaines.

— Vous les lisez tous ?

— Il faut bien.

— Sérieusement ? De la première à la dernière ligne ?

— Oui, les chefs-d’œuvre ; ils sont rares. Certains auteurs ont l’obligeance de nous fixer par le premier chapitre ; avec d’autres, on insiste ; pour beaucoup ce serait de l’indiscrétion d’aller jusqu’à la fin.

— Votre société a la réputation...

— Déjà, elle, si jeune !

— De choisir des livres plutôt bizarres.

— Un choix, c’est presque toujours une erreur volontaire !

— Le public ne vous suit pas !

— Il est tellement fatigué ! Mais vous, lecteur inlassable, au courant de tout, juge averti qui nous jugez, ô grand public, que pensez-vous de notre livre de cette année ?

— Je ne l’ai pas lu.

— Et de nos livres des années précédentes ?

— Je ne les ai pas lus.

— Vous en lisez d’autres ! A notre place, quel livre choisi riez- vous ? Donnez un titre ?

— Ce n’est pas mon affaire.

— Pour une fois, mêlez-vous de ce qui ne vous regarde pas, aidez-nous ! Cette année, par exemple, quel livre vous a causé le plus vif plaisir ?

— Attendez ! Je cherche : je me rappelle un livre d’histoire...

— Notre Académie ne s’occupe que des romans.

— Je ne lis jamais de romans.

— J’en étais sûr. J’ai posé la question à quinze publics pareils à vous, et les quinze publics m’ont répondu la même chose. Personne ne lit plus les romans, du moins ceux des jeunes inconnus. Il faut croire que c’est une vilaine corvée ! Notre " société littéraire " vous l’épargne et, loin de lui en savoir gré, à chaque roman qu’elle vous désigne, vous faites la moue !

— Choisissez un livre qui nous plaise, peut-être le lirons-nous.

— Lisez le livre que nous prenons la peine de choisir, il vous plaira peut-être.

— Ah ! débrouillez-vous ! C’est notre droit de déclarer, au petit bonheur, que votre Académie n’a fait jusqu’ici, ne fait, et ne fera rien de remarquable.

— C’est le nôtre de ne pas nous émouvoir.

— Avouez que votre prétention est ridicule. Vous donnez cinq mille francs au livre couronné (couronné, ô potaches !) et vous ne donnez pas un sou aux autres. Vous avez l’air de dire : il n’y a qu’un livre !

— C’est un air que vous nous prêtez ; mais nous ne disons pas cela le moins du monde ; nous ne disons rien. Nous versons à l’élu les cinq mille francs, sans commentaires.

— Comme ce doit être pénible aux autres candidats, s’ils vous croient quelque autorité !

— Rassurez-vous, ils ne nous en croient aucune. Ils ne croient qu’aux cinq mille francs.

— Pardon, vous votez ! Ce vote a un sens, si vous votez bien.

— Nous votons comme des électeurs en chair et en os, surtout en nerfs.

— Et votre majorité décide, elle impose tel livre, elle condamne le reste en tas. Elle joue le rôle tyrannique des majorités. Quelle méthode en art !

— Le moyen d’agir autrement ? La majorité n’est même pas nécessaire. A cinq voix contre cinq, celle du président compte pour deux.

— Au premier tour ?

— Au premier.

— C’est contraire à tous les usages.

— C’est un statut.

— Et les absents ?

— Ils votent par lettre.

— De sorte qu’à la dernière heure, par de bonnes raisons, par votre éloquence ou votre adresse, vous ne pouvez pas modifier l’opinion littéraire de l’absent.

— Puisqu’il n’est pas là.

— Mieux vaudrait tirer au sort, Nous sommes-nous jamais vantés de rendre la justice ?

— Décidément, votre petite Académie n’a pas d’importance.

— A qui le dites-vous ?

— Votre prix est sans valeur.

— Il vaut cinq mille francs. C’est un joli lot et le billet ne coûte que la peine d’écrire un livre, autant que possible un bon livre.

— Qu’est-ce qu’un bon livre ?

— Isolément, chacun des Dix le sait, mais, réunis, pourraient-ils se flatter de le savoir encore ?

— Enfin, ce Foyer ?

— Eh bien ?

— Vous aimez ça ?

— J’aime cette pièce.

— Vous trouvez ça bien ?

— Je trouve le Foyer très bien.

— Très bien, très bien, très bien ?

— Je trouve le Foyer très bien ; une fois suffit, mais si vous désirez des détails, j’ajoute que c’est une œuvre forte, audacieuse, émouvante et vraie.

— Diable !

— Ah ! dame ! quand on me pousse !

— Procédons par ordre, s’il vous plaît. Forte ! ça ne veut rien dire. Emouvante ! c’est affaire de sensiblerie personnelle. Il y a des gens qu’une piqûre fait crier et qui pleurent sans motif. Mais audacieuse et vraie ! D’abord, ou est l’audace ?

— Il y a deux espèces d’auteurs dramatiques : ceux qui font tout et ceux qui ne font rien pour plaire au public. Il y a aussi les faux audacieux qui ne choquent le public que lorsqu’ils Font désarmé par les concessions, et mis dans l’impossibilité de se rebiffer. Les auteurs du Foyer ne se reprochent aucune concession. Pas un des personnages de leur pièce (sauf le petit Robert, mais il est si petit qu’on le remarque à peine) ne se propose de sympathiser avec le public de la Comédie-Française.

— Est-ce du courage ou un calcul ? On connaît Mirbeau.

— Et Thadée Natanson... Que voulez- vous dire ?

— Qu’ils comptaient sur un succès de scandale.

— C’est risquer gros. Les succès de scandale sont rares et courts. Vouloir un succès de ce genre serait déjà une espèce d’audace. Pourquoi ne pas admettre simplement qu’ils comptaient sur une autre presse, et sur un autre public, sur une presse qui aurait compris... vous lisez la presse ?...

— Toujours, quand je la prévois mauvaise.

— ...et sur un public moins timoré ?

— Ils se sont lourdement trompés.

— Pas si lourdement î On devine déjà des remords dans la presse. J’en connais de particuliers, très comiques, et d’une bravoure ! Quant au public... Attendez ! Jusqu’ici, il a une bonne tenue, malgré les protestations et si la pièce l’amuse...

— Elle l’ennuiera.

— Vous me rappelez ce mot, qu’on cite souvent d’un critique obscur : A peine assis à je ne sais quelle répétition générale, il disait à son voisin : " Croyez-vous que ça va être mauvais, hein ? " Pourquoi le public s’ennuierait-il au Foyer ? L’admirable Mme Bartet s’amuse bien, elle, en le jouant !

— Par bonheur, le non moins admirable M. de Féraudy est malade.

— Oui, c’est votre veine ! Ne vous réjouissez pas trop ! on en a tiré de plus loin, et je vous annonce qu’il a repris son rôle avant-hier soir.

— Tant pis !... Non, je ne lui en veux pas, à lui..., tant mieux ! tant mieux !

— Et ils ont fait le maximum !

— Qu’est-ce que ça prouve ?

— Qu’ils vont gagner beaucoup d’argent.

— Et après ! Ça ne prouve pas que ce soit une pièce vraie ! Vous disiez : une pièce vraie. Où voyez-vous de la vérité là-dedans ?

— Partout.

— Vous connaissez des gens comme ça ?

— Comme quoi ? Comme qui ? Comme la baronne Thérèse Courtin ?... Vous me demandez si je connais des femmes qui trompent leur mari ?

— Je ne parle pas de cette dame.

— Comme qui, alors ? Comme ce Biron !...

Vous me demandez s’il existe des financiers cyniques qui abusent de leur argent ! Qu’est-ce qu’ils en feraient ?... Comme l’abbé Laroze ?... Evidemment les auteurs auraient pu dire : ce prêtre n’est pas responsable. Il travaille aux ordres de l’Eglise... Comme le député Tripier ?... vous n’êtes donc pas électeur ?

— Vous savez bien que je parle du seul Courtin. Oh ! ce Courtin, qui vit de sa femme ! Pouah !

— Vous ne lisez donc pas les journaux, depuis le début de l’interminable et ennuyeuse affaire ? — Mais un sénateur !

— Vous n’allez pas réclamer pour le Sénat ! Trois cents bouches riraient de vous.

— Un académicien ! Vous croyez qu’on peut être académicien et...

— Achevez. Vous reculez d’épouvante ! Oubliez-vous que le principe même de l’Académie française, sa raison d’être, son excuse, sa coquette-coquette coquette-rie, c’est de savoir se recruter dans tous les milieux.

— Voilà une plaisanterie d’un goût !

— J’exagère. Mais oseriez-vous soutenir qu’il n’y ait pas un sot à l’Académie française ?

— Je ne vais pas jusque-là.

— Eh bien ! J.-G. Courtin n’est qu’un sot, un grand sot, monumental, tout en façade, et la sottise mène à tout. Il n’est pas plus difficile à un sot d’une telle ampleur, de mentir pour paraître, de voler, et de vivre de prostitution, que d’écrire des phrases stupides sur les prix de vertu.

— Mais Mirbeau attaque la charité.

— Thadée Natanson aussi... Vous faites exprès de l’oublier.

— Cette belle institution sacrée !

— Ils lui préfèrent la justice, et M. le comte d’Haussonville lui-même, autre membre de l’Académie française, avoue que des erreurs ont pu être commises au nom de la sainte charité. Le Foyer est une de ces erreurs.

— Oui, oui, une erreur, en effet !

— Vous m’entendez bien ! Le Foyer est une de ces hypocrisies sociales.

— Il y a d’autres œuvres charitables !

— Mirbeau et Natanson ne peuvent pas tout faire à la fois.

— Ils généralisaient.

— S’ils ne généralisaient pas, vous diriez : peuh ! il ne s’agit que d’un cas particulier ; ce sont des myopes !

— Je dis, je dis que cette collection de fripouilles m’écœure. Tant de fripouilleries au même endroit, en quelques heures, par les mêmes individus, que voulez-vous ? ça me donne mal à l’estomac.

— Vous ne vous écoutez donc jamais parler ?

— Comment ? Où ça ?

— Dans le monde. Vous y brillez !

— Qu’en savez-vous, sauvage ?

— J’y vais quelquefois, oh ! rarement. J’y étais l’autre soir, avec vous, à un dîner, un dîner mondain dans toute son horreur. On s’est diverti aux frais des absents. Pas un homme qu’on ait épargné, pas une femme qu’on ait respectée. Tous tarés, toutes salies ! Une douzaine de ménages parisiens, et non des moins huppés, jonchèrent bientôt la nappe boueuse. C’était charmant, mais vous étiez le plus spirituel. Ce fut, pour vous, un vif succès. Comment ces jeux féroces, qui ne vous gênent pas à table, vous courroucent-ils, à ce point, sur une scène ?

— Oh ! pardon ! A table, ce n’est pas grave !

— En effet, il ne s’agit que d’êtres vivants ?

— Et au théâtre, c’est une question d’art.

— Oh ! si vous protestez contre le Foyer au nom de Fart, je me tais. Vous êtes trop fort.

— L’avez-vous seulement vu, ce Foyer, qui vous est cher ?

— Mais oui, cette question !

— Combien de fois ?

— Une fois, naturellement.

— Moi, deux.


DIALOGUE DU JOUR


— Et le Lys ?

— Je n’en connais que le sujet simplifié : une jeune fille se délivre des principes de l’honneur, tel que le comprennent son frère égoïste et son père vieux fêtard, et proclame le droit d’aimer librement. Et sa sœur, qui s’est sacrifiée, elle, et qui en meurt, aux préjugés et aux intérêts bourgeois, lui crie qu’elle a bien raison !

— M. Léon Blum, dans son livre intitulé Du Mariage, imaginait quelque chose de semblable ?

— Du tout. M. Léon Blum ne s’occupe pas spécialement de la jeune fille pauvre ou ruinée et dans l’embarras, mais de toutes les jeunes filles à marier. Il demande qu’elles puissent se préparer au mariage, par de loyaux essais d’amour libre.

— Comme les jeunes gens ?

— Avec plus de méthode.

— En faisant la noce.

— En apprenant à vivre, c’est-à-dire à aimer. Lisez ce livre, sérieux quoique amusant, plein d’idées, d’audace et de raison ; Fauteur y prévoit tout et répond à presque toutes les objections. Ah ! il y en a de fortes ! C’est un des livres les plus sagement révolutionnaires qu’on ait écrits. Bien lu, et médité, il peut avoir une profonde influence sur les mœurs qui ne demandent peut-être qu’à changer.

— Le Lys va leur porter un rude coup.

— Je ne crois pas ; un bon livre pénètre et reste, une pièce meurt avec le succès qui la faisait vivre. Les bourgeois acclament l’émouvante sacrifiée, Suzanne Desprès. Une fois dehors, à l’air vif, ils se calment et ils jugent la thèse. Il ne manque, n’est-ce pas, à la sacrifiée, à sa sœur, à toute cette famille, que de l’argent. S’ils étaient riches, s’ils avaient su garder leur argent, ils vivraient heureux, avec l’estime du monde. Les bourgeois, rafraîchis, sont donc bien décidés à défendre leur argent et les privilèges qu’il crée. " Economisons davantage pour mieux doter nos filles ", voilà sans doute l'unique leçon qu’ils acceptent du Lys. Et puis, qu’est-ce qu’une pièce qui réussit ? Une pièce qui rapporte beaucoup d’argent. Les bourgeois sourient des auteurs d’avant-garde qui font de belles recettes. Il n’y a que l’argent. On n’existe que par l’argent. Le spectacle de la société ne prouve pas autre chose ; elle accumule les preuves et, quand elle essaie de dire le contraire, elle ment, par politesse ou par peur. Quelques bourgeois arrivent à l’hypocrisie de la liberté, aucun au mépris sincère de l’argent. Séduits par le livre grave et piquant de Léon Blum, ils accorderont peut-être l’amour libre à la jeune fille riche, mais la jeune fille sans fortune ne les intéresse pas. Aujourd’hui, plus que jamais, la devise bourgeoise, c’est : tout par l’argent, et pour l’argent. Étiez-vous à la messe de minuit ?

— Non.

— Vous, un fervent catholique ?

— Je vais à la messe, au moins le dimanche, je n’assiste pas aux soirées mondaines de l’Église où l’on patiente jusqu’au réveillon. A minuit, je dors.

— C’est prudent. D’ailleurs, aviez-vous votre billet ?

— Quel billet ?

— Vous ne l’aviez pas ! Alors vous vous seriez cassé le nez à l’église de mon quartier. Il fallait, pour y entrer, un billet de dix sous, pris à l’avance au bureau de tabac, comme un billet de loterie. Des hommes distingués (les commissaires de la fête) veillaient à la porte. En cas de discussion, surtout avec les pauvres, ils étaient secondés par des agents. De belles dames furent bien attrapées. Irrégulièrement fidèles, elles ignoraient les instructions du prône, sans quoi, vous pensez bien que, pour elles, dix sous, ce n’est pas une somme.

— " Votre billet, madame ! " — Point de billet. Il fallait remonter dans l’auto, malgré les fourrures et le chapeau à poils.

— Quel mal voyez-vous à cette mesure égalitaire ?

— Aucun ! Les pauvres, qui attendaient depuis une heure et qui espéraient toujours qu’on finirait par leur ouvrir les portes, s’amusaient beaucoup, en grelottant, des mines vexées des belles dames. Mais ils étaient vexés aussi. Dix sous pour un pauvre, c’est encore dix sous. L’un d’eux s’écria : " Quoi ! il faudra payer à présent ! Si l’église est pleine, le curé va se régaler demain ! Seigneur ! Où va-t-on ? "

— Que voulez-vous que fasse l’Eglise persécutée ?

— Je ne dis pas qu’elle ait tort, je dis qu’elle se met à faire de l’argent comme tout le monde. Où va-t-on ? On va vers l’argent, toujours plus loin, toujours plus bas. Ne venez-vous pas de lire dans votre journal qu’il faudra désormais être riche pour se vanter de boire du Champagne ; les pauvres devront avouer qu’ils ne boivent que du mousseux.

— Ce sera pour les étudiants un nouveau motif de révolte.

— Croyez bien qu’on trouverait encore au fond de leur colère des soucis d’argent et un autre malaise inquiétant. Quelques-uns s’amusent à crier : " A bas Lépine ! ", d’autres, les plus nombreux, se taisent, fatigués, écœurés, vaincus d’avance, et c’est plus grave que de jeter en l’air des képis de sergents de ville. Leur état esprit est commun à une grande partie de la jeunesse. On leur a dit, à ces jeunes gens : M Vous êtes libres ! allez, lancez-vous sans crainte ! Vous n’avez qu’à travailler, et à être intelligents ; depuis que nous sommes les maîtres, la justice règle le monde ! " Et ils s’aperçoivent tout de suite que c’est l’argent. Pour réussir, il faut d’abord de l’argent. Quel mérite ferait d’un fils d’ouvrier ou de paysan un ordinaire médecin ? Tout se paie, les livres, les inscriptions, les examens. Mais ce qui étonne le plus les jeunes naïfs, c’est le piston, le fameux piston qu’ils croyaient fondu au clair soleil de la République : ces yeux de jeune homme, qui s’ouvraient à un avenir rayonnant de luttes égales, n’aperçoivent vite qu’un système compliqué de pistons qui mènent, d’un bout à l’autre de la carrière choisie, un train infernal : coups de piston pour un concours, pour un diplôme, pour la moindre place. Être pistonné ou mourir, c’est-à-dire végéter, n’aboutir à rien. A quoi bon l’effort, l’acharnement, l’ambition virile ?

Aux paroles réconfortantes, le jeune homme hausse les épaules, et le papa, qui ne sait que faire de sa vaine expérience, regarde avec stupeur son grand gamin désabusé.


DIALOGUE DU JOUR


— Ainsi, vous allez faire du roman ?

— Dame I Prix académiques et bien français, prix de la Société des Gens de Lettres, prix Goncourt, prix de la Vie Heureuse prix des quarante-cinq, prix des Annales ! Etc.. ça vaut la peine !

Il n’y aura plus moyen de ne pas gagner sa vie. Comment mourir de faim avec tous ces prix ?

— Mais le théâtre ?

— Il est vrai qu’un petit lever de rideau bien placé rapporte pendant un trimestre ou deux cinq cents francs par mois. Qu’est-ce que vous me conseillez ?

— Moi, rien.

— Vous n’avez pas d’idées ?

— Si, si, je vous conseille de ne rien faire.

— Rien du tout ? Mais j’ai quelque chose dans le ventre.

— Si vous ne pouvez pas vous retenir, faites. Qu’est-ce que vous avez ?

— Ces jours-ci, je sens un roman.

— Délivrez-vous !

— Le travail du roman n’est-il pas agréable ? On reste chez soi. On s’enferme une dizaine de moisj pas plus, puisque les prix sont annuels, et il faut être prêt ! On écrit tranquillement le livre, et, quand le diable y serait, on finit bien par décrocher un de ces prix, avec n’importe quel roman.

— De quelle espèce sera le vôtre ?

— Ça n’est pas les genres qui manquent ! J’ai le choix entre du Balzac, du Daudet, du Zola, du Goncourt, du Mirbeau et même du Bourget. Le Bourget a l’air plus compliqué, à cause des accessoires, mais je connais des receleurs qui vendent jusqu’à des idées générales pour un morceau de pain.

— Vous n’auriez pas quelque chose de personnel ?

— Il faudrait être vraiment dans la purée ! J’ai quelque chose de personnel comme tout le monde : je suis né, j’ai fréquenté l’école primaire, puis le lycée, échoué à des examens, couché avec ma bonne, et je connais un de ces secrets de famille dont vous me direz des nouvelles.

— C’est important ! M. Brisson a déclaré qu’il n’accepterait que de l’original, et, afin que ce soit plus clair, M. Bourget explique que M. Brisson désire aider un jeune homme " dans son développement autonome ". Puis, pour clarifier encore, il cite saint Augustin.

— Je me fiche des mots, mais je les comprends. Si ces messieurs font appel aux talents originaux, nous serons moins nombreux. Le vrai talent original ne court pas après les prix.

— Mais M. Brisson courra après l’originalité. II veut la découvrir de sa propre main.

— Il s’arrêtera à la première venue, à la mienne, par exemple.

— Pardon ! Vous ne devez même pas faire acte de candidat.

— Qu’est-ce que ça veut dire ? Pour que M. Brisson lise mon roman, ne sera-t-il point nécessaire que je le lui montre, manuscrit ou imprimé ?

Que je le porte moi-même, ou le fasse porter par un ami ou ma concierge, il faudra bien que quelqu’un le porte ; un livre ne marche pas tout seul !

— Délicieux !

— Comment ! si j’apparaissais en personne à M. Brisson, si je lui disais : " Monsieur le direc-direc direc-teur des Annales politiques et littéraires, je ne suis pas un hyprocrite, l’orgueil est même mon meilleur soutien ; or, je viens de terminer un livre que je crois un chef-d’oeuvre ! lisez-le !... " ne le lirait-il pas ?

— M. Brisson est un homme raisonnable.

— On peut, selon sa nature, rechercher les prix ou ne pas en vouloir, mais j’ose dire qu’âgé de moins de trente ans, j’ai déjà la certitude que, pour obtenir un prix, il faut le demander, avec éclat ou discrètement, seul ou par de puissants intermédiaires, par les femmes ou les garçons de bureau ; chacun sa manière : il y en a trente-six ! Mais celui qui ne demande rien n’a rien, rien de rien. Existe-t-il un ministre, un seul, qui se soit dit une fois dans sa vie : " Voilà un jeune homme de talent ! Je ne le connais pas, il reste dans son coin, distrait, les yeux en l’air ; personne ne me parle de lui ; je vais le décorer. " Considérez M. Fallières, notre vénéré Président. Ce doit être un brave homme. Il ne chasse pas toujours. Il lui arrive de prendre un livre. Il se peut que ce livre lui plaise. M. Fallières a-t-il jamais eu cette gracieuse pensée si simple et bien républicaine : " Ce livre est bon. Son auteur doit être un aimable homme. Je voudrais causer un peu avec lui, je l’invite à déjeuner ! " A-t-il jamais eu cette idée-là ? Répondez, monsieur Fallières.

— Il est à craindre que vous ne receviez pas encore une invitation pour demain.

— Ça m’est égal ! Moi, je ne suis pas une poire ; quand je voudrai manger à la présidence, je ferai les démarches nécessaires et j’y mangerai. Je vous quitte ; je vais préparer ma composition de prix.

— Oh ! vous êtes prévenu que vous ne devez pas travailler en vue du concours.

— Quelle modestie ! Quelle blague ! Nos examinateurs seraient bien attrapés ! Je prétends, moi, que, si j’arrive, pour le prix des Annales, à composer un curieux mélange de Faguet, de Jules Bois, de Rageot, de Dorchain, de Brisson et de Daniel Lesueur (ah ! c’est délicat, et il faut le tour de main), mon affaire sera dans le sac.

— Vous auriez encore à séduire Anatole France, Maurice Barrés, Pierre Loti, Donnay, Hervieu, etc...

— Il y a longtemps que ceux-là ne savent plus lire de romans. Ils voteront au hasard, et je compte sur ma veine. Sans ce risque, ce serait trop facile !

PROPOS D’ENTR’ACTES


Faites donc du théâtre ! Si vous ne devenez pas un bon auteur dramatique, ça vous formera toujours le caractère.

__

Non seulement les auteurs n’acceptent que des éloges, mais encore ils exigent qu’on ne dise que la vérité. Comment faire ?

__

Ce n’est rien, le succès d’estime, et l’auteur qui n’a que le succès d’estime s’en passerait volontiers, mais non l’auteur qui triomphe et qui gagne beaucoup d’argent. Celui-là veut tout.

__

— Ça va bien ? Vous êtes content ?

— Follement.

— Vous faites de l’argent ?

— Beaucoup.

— Le maximum ?

— Plus.

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Çà et là un four purifie Fauteur à succès.

__

Quand l’insupportable voisin applaudit trop, on a envie de lui dire :

— Vous êtes libre, mais si vous continuez, moi, je ne fiche plus rien !

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Le critique a trop d’amis qui font des pièces. Si la pièce est mauvaise, il s’en tire toujours, mais si elle est bonne ?...

__

Un auteur se vante d’avoir bu toutes les amertumes de la vie, et il ne rend sur la scène que de l’eau de rose.

__

Quelle jolie pièce, aimable, humaine, généreuse ! On dirait un acte de contrition.

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Un critique ne doit dire que la vérité. Il doit aussi la connaître.

__
L'auteur : Vous feriez mieux de faire des pièces ?

Le critque : Vous feriez mieux de n’en pas faire.

__

L'artiste : Oh ! Je ne lis jamais les journaux.

Le critique : C’est bon à savoir ! Moi qui prenais des précautions...

__

L'auteur : En dix lignes, vous exécutez une pièce qui m’a coûté un an de travail, vous n’avez pas peur !

Le critique : J’aurais dû dire en deux mots : Quel chef-d’œuvre !

__

— Je ne savais que répondre à ce monsieur qui s’est précipité dans ma loge, qui gesticulait, qui suait et qui balbutiait : Oh ! Madame ! Admirable ! Magnifique ! Je ne trouve plus mes mots ! Je suis écrasé ! Oh ! Oh !

— Il fallait lui répondre : Monsieur, ce que l'on conçoit bien s’énonce clairement.

__

Un homme de province s’exprimait ainsi :

— Je suis allé hier, sur votre conseil, au théâtre de... voir la pièce de... J’ai passé une assez bonne soirée. Oui, j’en ai eu pour mon argent. Je ne connaissais pas Mlle X... Elle n’est pas mal du tout, cette petite !

Ce que le provincial appelait cette " petite ", c’est une de nos plus célèbres actrices. Il faudrait peut-être ramener la critique à cette mesure. Mlle X... elle-même s’y habituerait et elle ne serait pas longue à dire : " Vous pouvez mettre mon nom dans votre article ? "

__

L’auteur : Que pensez- vous de ma pièce ?

Le critique : Du bien et du mal.

L'auteur : N’écrivez que les compliments, je lirai les réserves entre les lignes.

__

Jeudi soir, à neuf heures, première représentation de... Prière de n’envoyer ni fleurs ni couronnes.

__

Je connais une ouvreuse si peu discrète qu’elle me donne chaque fois l’impression désagréable que j’achète encore mon pardessus.

__

L'auteur : Enfin, considérez que je suis jeune !

Le critique : Ça m’est égal ! Ayez du talent. Un jeune qui n'a pas de talent, c’est un vieux.

__

On est toujours bon critique pour quelqu’un, pour l’auteur ou pour ses amis.

__

On appelle grand critique un critique qui écrit dans ce qu’on appelle un grand journal.

LA LECTURE DU PETIT ACTE


La salle de lecture est verte. Il y a des bustes dans les coins, au milieu, une table large et longue et, sur cette table, où vingt-cinq personnes pourraient danser, la carafe d’eau, le verre, le sucre et le citron.

Paul Page, le jeune et sympathique auteur, sent qu’il n’aura jamais le courage de boire. Il faudrait mettre de l’eau dans ce verre, du sucre dans cette eau, couper le citron !...

Les artistes convoqués entrent, l’un après l’autre. Paul Page devine les plus connus à leur manière de s’asseoir sans hésiter.

Pendant qu’il lit l'ŒIL du Maître, mal d’ailleurs, et d’une voix qui lui semble celle d’un autre, M. Rouvre, le directeur, hoche la tête ; Paul Page saura plus tard que M. Rouvre imagine déjà quelques jeux de scène. Une dame tousse, parce qu’elle est enrhumée. L’aîné des artistes, M. Robert, écoute, une main derrière son oreille droite, qui devient dure.

On sourit souvent, on rit trois fois. Au mot final, quelques mains applaudissent. Ce n’est pas un triomphe, mais ces gens-là sont plutôt blasés. Une jeune actrice remercie Paul Page de lui avoir donné un si joli rôle.

— Moins joli que vous, Mademoiselle !

Bien répondu.

On cause. L’impression générale est que le petit acte, honorable, plein de promesses, ne renversera rien.

Paul Page voudrait connaître l’opinion de M. Robert, qui est presque sourd.

— Monsieur, dit M. Robert, avec la sincérité exigée, je crois que nous pourrons faire quelque chose de l'Œil du Maître.

— Merci, Monsieur.

— Seulement, ajoute M. Robert, tout est à faire !

— Merci, Monsieur.

Soudain, l’artiste qui devait, pour ses débuts, jouer le rôle du fiancé, tire Paul Page à l’écart et lui rend le rôle. Il ne se trouve pas assez commun pour accepter un rôle d’amoureux paysan, et il aimerait mieux une pièce en cinq actes. — Le théâtre ne confiera plus rien à ce Monsieur, dit M. Rouvre. Dureuil va le remplacer ; réflexion faite, Dureuil sera meilleur.

— Que ne prenait-il Dureuil tout de suite ? pense Paul Page, il m’aurait épargné cet affront.

Mme Pralin, l'actrice qui jouera la fermière, le console. Quelle bonne maman ! Elle a l’air enchanté. Elle s’amuse. Ronde, corpulente et gaie, elle réalise le rêve de Paul Page.

— En voilà une, dit-il à M. Rouvre, dont je ne doute point. Elle sera parfaite.

— Pas plus parfaite demain qu’aujourd’hui, dit M. Rouvre, après-demain que demain.

— Quand elle saura son rôle ?

— Elle ne le saura jamais.

Il paraît que c’est la marque de Mme Pralin. Elle accepte tous les rôles, les aime tous, et n’en apprend aucun.

— Ne vous inquiétez pas, dit-elle à l'auteur, quel qu’il soit : nous avons le temps ! A quoi bon se fatiguer ? Le public n’est pas encore là. J’ai besoin du public, il faut que le public me porte, alors je marche. Et votre pièce me plaît tellement que nous la mènerons, sans nous faire de bile, jusqu’à la centième ; vous verrez !

Mlle Berthe sera, dans L’Œil du Maître, la sœur sacrifiée, celle qu’on n’épouse pas. La pauvre fille, trop grande, trop laide, trop vieille, doit mettre la salle en joie par sa résignation douloureuse, sa mimique niaise et sa toilette ridicule.

— J’ai une peur bleue de ce rôle, déclare-t-elle ; que va dire la Presse ? La semaine dernière, je jouais Agrippine ; dans quinze jours, je jouerai votre Sacrifiée, Je saute, d’un bond, du tragique en plein comique ; la presse croira que je ne sais pas ce que je veux, que je me moque d’elle, et elle se f... de moi.

— Au contraire, dit Paul Page, sans conviction, vous lui donnerez une idée de la souplesse de votre talent.

— Ne craignez rien, dit M. Rouvre, ce sera une victoire !

— Vous vous y connaissez, dit Paul Page ; me voilà tranquille !

Mais, aussitôt, M. Rouvre affirme qu’au théâtre, personne n’y connaît rien.

Comme s’il s’agissait d’une noce, ces dames préparent déjà leurs costumes.

— J’espère, dit tout haut Mme Pralin, que la direction va faire des frais ; moi, je veux quelque chose de chouette !

La direction, loin de désespérer Mme Pralin, ne répond pas. M. Robert lancera des guêtres. Il transformera le fermier en régisseur.

— C’est la même chose, dit-il ; le régisseur ne se distingue du fermier que par les guêtres.

— J’ai bien envie, moi, dit le vétérinaire, qui crée un rôle de quelques lignes, de mettre un chapeau haut de forme et une redingote.

— C’est une trouvaille, dit M. Rouvre, railleur. Vos bestiaux croiront que vous leur faîtes une visite.

Le vétérinaire, mortifié, ne réplique rien, mais il appelle Paul Page dans un coin :

— Je vous assure, Monsieur, que tous les vétérinaires que j’ai vus à la campagne, portaient une redingote et un chapeau haut de forme.

— Il y a des exceptions, dit Paul Page.

Un des témoins du mariage annonce qu’il mettra une cravate rouge.

— Excellente idée, dit M. Rouvre. Au théâtre, ce qui n’éclate pas est terne. La cravate rouge, qui vous offusque, Monsieur Paul Page, ajoutera une tache heureuse. Le soleil se montrerait sur la scène qu’il devrait d’abord se faire repeindre.

— L’idée est cocasse, dit Paul Page ; je nous vois maquillant, un à un, les rayons du soleil.

— Il le faudrait, je vous assure, dît M. Rouvre. Pour le décor, je vous gâterai. J’ai justement un décor qui a servi à George Sand.

— Je vous remercie, Monsieur Rouvre, de la délicate attention.

— Il ne convient pas, Monsieur Paul Page, que le décor, par son luxe, nuise à la pièce. Ne vous énervez point, ayez bon espoir.

— Dans tous les cas, dit Paul Page, j’espère qu’on s’accordera à trouver L'Œil du Maître bien écrit.

— Oh ! ça !... répond M. Rouvre.

Il se rattrape par une flatterie.

— Il n’y a que le premier acte qui coûte ; puisque vous avez le don du théâtre, j’attends de vous la pièce en cinq actes que vous m’apporterez l'année prochaine.

Tout de suite, Paul Page ébauche un plan.

— Que diriez-vous, cher Monsieur Rouvre, d’une grande comédie villageoise ?

— J’allais vous la demander, dit M. Rouvre. Faites-nous cinq actes à la manière de George Sand ; hélas ! nous pleurons toujours George Sand !


AGRÉMENTS DE VOYAGE


Vouloir être seul dans un compartiment, c’est signe d’égoïsme, d’orgueil, et d’inaptitude à s'amuser de rien.

__

— Oui, madame, je le ramène de Paris, où je l'ai fait opérer ; il avait des végétations ; à six mois, il a déjà bien voyagé pour son âge, ce petit !

— Nous, madame, à notre voyage de Nice, nous sommes restés, mon mari et moi, dix-neuf heures dans le même wagon, serrés comme des sardines dans leur boîte.

— Il paraît que c’est un si beau pays !

— Oh ! oui ; pas plus beau que le nôtre. C’est différent ; ainsi, tenez, au lieu d’un champ de blé, vous voyez un champ de fleurs !

— Je lui donne sa goutte, et puis je lui souffle dans le nez avec une poire exprès.

— Qu’il est mignon ! regardez comme il rit l Ça ne comprend pas encore, mais ça rit et on dirait que ça a l’idée que ça nous fait plaisir !

— Il a un peu souffert de l’opération.

— Oui, ses menottes sont maigres. Il n’en a pas plein la peau. Si vous voyiez les miens !

— Quel âge ont-ils, madame, vos bébés ?

— Ils sont tous les deux mariés, madame.

— Oh ! alors.

— N’est-ce pas ? Mon mari était malade la semaine dernière, mercredi ; il criait : " J’ai le ventre pourri, j’ai le ventre pourri ! " Mais je lui ai administré une purge de ma façon. Jeudi il n’y paraissait plus.

— C’est curieux ! madame. Quelle chaleur !

— Il fait chaud, parce que ça stationne ; si ça marchait, vous verriez ! à cause de l’air !

— Heureusement qu’on viendra au-devant de nous, à la gare, en auto.

— Faites attention ! Il n’y a rien de plus mauvais que l’auto pour les enfants. Ne craignez pas de lui mettre quelque chose sur la figure, un fichu de laine, sa couverture... Oh ! il se réveille, le trésor !

La dame adresse ensuite au trésor un bruit de lèvres, comme si elle excitait une troupe de petits cochons.

Puis les deux dames continuent à se passer l’une à l’autre divers fruits de leur expérience, qui se trouvent être les mêmes, ce qui les étonne.

__

— Tout est gelé, monsieur, cette année ; il y a bien du dégât.

— On dit toujours la même chose, au commencement de l’année, et à la fin on regorge de fruits.

— Vous avez un jardin, monsieur ?

— Non, monsieur, j’habite Paris au sixième. Quel beau temps !

— Si la terre était trempée, il serait tout de même plus beau. Qu’est-ce que nous allons devenir ?

— Ne vous désolez pas ! Il va pleuvoir. Je le sens.

— Moi aussi, j’ai mes douleurs, mais elles ne me disent rien de bon.

__

— Vous faites de l’auto, monsieur ?

— Non, monsieur, je porte des lunettes noires parce que je suis menacé de la cataracte.

__

Le mari. — Oh ! les beaux arbres !

L'épouse. — Ah ! oui.

Le mari. — Pourquoi dis-tu : " Ah ! oui ! " sans regarder ? Justement il n’y a pas d’arbres. Nous traversons une plaine toute nue.

L’épouse. — C’est vrai.

__

Les vaches ont enfin compris. Le plus rapide des trains ne leur ferait pas perdre une bouchée.

__

A notre passage assourdissant sur un pont de fer, la lune tremble et se noie dans l’eau.

__

Les gens qui dormaient et qui se réveillent ont un peu d’angoisse au regard comme s’ils étaient surpris par une catastrophe.

__

Dans le couloir un voyageur marche sur le pied d’un autre, et c’est l’autre qui s’excuse :

— Oh ! pardon, monsieur !

__

Ce garçon du wagon-restaurant perd l’équilibre, tombe sur moi et mon potage, et dit :

— J’ai pourtant l’habitude !

Il tient à m’avoir fait mal.

— Je vous ai fait mal, monsieur ?

— Non.

— Oh ! si, j’ai dû vous faire mal !

— Mais non !

Ça ne lui suffit pas qu’il m’ait écrasé, il veut que je l’avoue.

__

Le même offre à une dame un entremets au caramel. Une secousse, un heurt de garçons ; le caramel chancelle ; un peu plus, il s’aplatissait par terre. Le garçon qui l’offrait trouve à l’instant juste ce qu’il faut dire.

— Nom de Dieu ! Madame !

__

On n’a qu’une certitude, celle que le cuisinier n’est pas assez adroit pour cracher directement dans les assiettes.

__

Un gros monsieur bègue dit :

— Quand, quand sera-t-on à Caen, Caen ?

__

Un voyageur arrivé dit aimablement :

— Au revoir, mesdames j au revoir, messieurs.

Au revoir ! où ça ?

__

Un petit abbé, tout jeune, très gentil, bien peigné, lit la Revue Hebdomadaire ; il fait sur les pages des marques au crayon. Il a sur ses genoux un joli chapeau rond, plutôt de Breton que de curé. Il regarde, en dessous, le livre de sa voisine, et, quand il a pu lire le titre, il semble ravi. C’est la Lanterne Magique, de Paul Margueritte. Ce livre et la revue ont le même éditeur !

C’est toujours impressionnant, un jeune prêtre ! On songe à quoi il s’est engagé, peut-être sincèrement. Il croit que sa robe ! Il verra.

__

Ce n’est pas pour faire de la politique à tout propos, mais enfin, ce gros monsieur barbu et ventru, qui a fumé un énorme cigare sans demander la permission aux dames, il lisait l'Éclair et l'Écho de Paris.

__

Dans le coin, un homme dort, la tête renversée, la bouche ouverte, le visage immobile et pâle. Il fait mal à voir, effrayant, comme un mort que nous avons assassiné.

LES DRAMES DE LA CONSCIENCE


LA SÉPARATION DE L'ÉGLISE ET DE L’ÉTAT
DANS LES MÉNAGES


Mme Schmahl nous demande notre avis sur la nécessité du droit de vote pour les femmes. Je peux lui donner l’opinion, qui n’est pas la mienne, des paysans républicains de mon village. " Si les femmes votaient, disent-ils, elles voteraient toutes comme le curé, et la République serait perdue ! "

L’argument, qui ne vaut rien contre le principe, laisse prévoir que le projet de réforme de Mme Schmahl risquerait d’être accueilli dans les campagnes par quelque mauvaise humeur, comme le vote des " quinze mille ".

L’influence du curé sur la femme est-elle donc la même qu’autrefois ? Causez avec une vraie croyante, qui passe pour telle. Il est curieux de voir ce qu’elle prend de la religion, et spécialement ce qu’elle en laisse. Elle affecte de plus en plus de s’adresser à Dieu sans se servir d’un personnage de transmission. Volontiers, pour paraître tout à fait sincère, elle n’irait plus à l’église. " Est-ce que je m’occupe du curé ! " dit-elle à chaque instant. Cette nuance de dédain ne froisse pas le curé. Il s’en accommode : il faut bien — pour vivre.

Et d’ailleurs, il lui reste les bigotes.

La bigote, au contraire, ne voit dans la religion que le curé. Le peu qu’elle croit, elle le croit bassement et petitement. Elle ne s’occupe que du curé, qui au fond ne tient qu’à elle, sachant bien que c’est son unique, dernière et durable force. Son troupeau en est composé, un peu mélangé, car aucune messe n’empêche une bigote de mentir, de bavarder, de calomnier, ou d’être insupportable, et jamais une bigote n’est sortie de l’église avec un peu plus de bonté et d’indulgence. Le curé n’y regarde pas de si près. Il se glorifie de régner sur des apparences de foi. Il ne recherche pas la qualité, mais le nombre. Il prend et garde toutes les bigotes, avec la complicité des maris.

A quoi pensent les maris !

M. Briand nous a offert la séparation, et tout le monde se plaint de cette loi, même les curés ; c’est pourtant une assez bonne loi, qui met chaque année quelque argent dans les caisses municipales et qui accorde, en fait, la liberté à ceux qui veulent la prendre. Mais les maris refusent de se donner eux-mêmes la peine d’achever l’œuvre personnelle de M. Briand et ils espèrent qu’il saura bien, pour répondre au petit travail de résurrection des curés et des bigotes, trouver quelque chose de mieux qu’un discours périgourdin.

Sous prétexte que les curés abusent déjà, et multiplient les syndicats mort-nés, les petits cafés-concerts villageois, et les audacieuses contrefaçons de Jeanne d’Arc, les maris voudraient voir M. Briand foncer de nouveau sur un ennemi à terre qui paie maintenant son terme comme un bourgeois, supprimer les processions, régler des cloches inoffensives et tracasser de pauvres femmes qui se métamorphosent pour instruire un lot de deux ou trois petites filles. Ce sont là des besognes qui répugnent à la fin, même à une police gouvernementale. Il y a un moyen si simple ! Qu’au nom du sens commun, les maris complètent donc la séparation chez eux et séparent une bonne fois leurs femmes des curés ! Mais ils ne veulent pas. Le mari feint de dormir. La femme lui a dit : " Toi, le chef de famille, tu es un esprit supérieur et tu votes ! " Ça lui suffit. Il ne s’aperçoit pas que : " Tu es un esprit supérieur " signifie : " Il y a une foule de choses que tu n’es pas assez fin pour comprendre ! "

C’est le mépris de la femme pour la pensée de l’homme, qui répond au dédain de l’homme pour l’intelligence de la femme. Cette division, cause première de tant d’autres, sur le plus grave des problèmes, s’appelle tolérance, tolérance familiale qui dissimule quelques petites concessions mutuelles inavouées d’un autre ordre.

Notez que le mari est le plus souvent anticlérical par programme, peut-être député et qu’il a voté la loi néfaste.

A quoi rêve ce mari ?

La femme va à la messe, lui n’y va pas. Pourquoi ? Et pourquoi y va-t-elle toujours, puisqu’il n’y va jamais ? S’agit-il de niaiseries ou de religion ?

Ce mari se croit-il délivré parce qu’il siffle un air d’indifférence ?

Le curé reprendrait une fière attitude s’il disait à la femme : " Vous n’entrerez point dans mon église sans votre mari ! "

C’est d’ailleurs ce qui sera probablement répondu à cette femme aux portes du paradis. On ne saurait admettre qu’une femme qui aime bien son mari aille au paradis toute seule, comme une égoïste. Non, madame, vous n’irez pas !

" Liberté " crie le mari avec mollesse. Pour qui ? Pour le voisin, oui, mais la femme n’est pas un voisin, une étrangère. Ce que vous faites avec elle n’est pas neutre : se marie-t-on pour réaliser l’union idéale et mettre tout en commun, sauf Dieu ? Dans la chambre à coucher, il y a un grand christ au chevet du lit de la femme. Le mari ne partage pas le christ. Il partagerait, si c’était un vide-poches. Comme ils sont plus logiques les époux qui s’agenouillent ensemble au pied du lit, sur leur double prie-Dieu !

Imaginez le cas contraire, moins fréquent, où c’est le mari qui veut aller à la messe. Admet-il que sa femme se permette de ne pas l’y suivre ?

Mais on ne forge pas la conscience. Ah ! tant pis ! Essayez, luttez, essayez encore ou convertissez-vous, ou n’épousez pas imprudemment, si vous voulez que le mot bonheur garde un sens. Ça vaut la peine. Le reste n’est que confusion et veulerie. Le mari, je ne dis pas maître chez soi, mais pleinement d’accord, par l’âme, le cœur et l’esprit (le mariage n’est rien s’il n’est pas tout), avec sa femme son égale, ne fera plus rire les curés. Que deviendront-ils, leurs bigotes perdues ?

Déjà dans le moindre village, plus d’un mari essaie ce tour de force ou d’adresse de se dégager avec sa compagne ! Le milieu est hostile, il faut du courage. Il y a l’habitude, les convenances, l’usage, la routine, selon le cas ; les gens distingués disent : la tradition. C’est inouï ce qu’on trouve d’euphémismes pour désigner, comme pour excuser ce qui reste de religion ! Il y a surtout, et l’exemple leur en vient de haut, l’inconscience civique, la faiblesse de caractère.

Dans la Bigote qu’on joue à l’Odéon, il est vrai que le mari, M. Lepic, ne peut rien contre sa bigote ; il est toujours vaincu, et il tâche, philosophe résigné, de se venger de ses défaites successives par sa bonne humeur.

Parce que la pièce n’est ni violente ni grossière, on a cru devoir, par précaution bienveillante, dire que je ne prenais pas parti. On se trompe. Si je ne prenais pas parti, je mériterais de figurer au rang des maris dont je viens de parler. J’approuve M. Lepic.







TABLE DES MATIÈRES

TABLE DES MATIÈRES



Lettres à l’Amie 
 9
Alphonse Daudet 
 37
On ne s’occupe pas assez de nos frères les paysans 
 45
Au village, d’un livre 
 51
Les petits gars de l’école 
 57
Certificats d’études 
 63
Prix à l’école communale 
 69
De porte en porte 
 74
L’étrangère 
 81
Mariette 
 87
Mariette au théâtre 
 93
La visite au poète 
 96
La visite du poète 
 102
Lendemain de fête 
 107
Potaches 
 112
Souvenir de neige 
 123
Un lever de soleil 
 129
La neige 
 132
L’heureuse Berthe 
 135
Mendiants de village 
 139
Variante d’une fable universelle 
 141
Le ballon rose 
 143
Critiques 
 145
La crise du rouge 
 151
Dialogue du jour 
 157
Dialogue du jour 
 163
Dialogue du jour 
 169
Dialogue du jour 
 175
Dialogue du jour 
 182
Dialogue du jour 
 188
Propos d’entr’actes 
 193
La lecture du petit acte 
 198
Agréments de voyage 
 204
Les drames de la conscience 
 210

ÉDITIONS DE LA[modifier]

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

__________


Volumes in-8 couronne 3 fr. 50


POÉSIE :

PAUL CLAUDEL : CINQ GRANDES ODES

Suivies d’un processionnal pour saluer le siècle nouveau.

GEORGES DUHAMEL : COMPAGNONS

HENRI FRANCE : LA DANSE DEVANT L’ARCHE

Préface de Mme de Noailles.

STÉPANE MALLARMÉ : POÉSIES

FRANCIS VIELÉ-GRIFFIN : LA LUMIERE DE GRÈCE

CORRESPONDANCE :

CH.-L. PHILIPPE : LETTRES DE JEUNESSE

ROMANS :

HENRI BACHELIN : JULIETTE LA JOLIE

JEAN RICHARD BLOCH : LEVY. PREMIER LIVRE DE COMTES.

G. K. CHESTERTON : LE NOMMÉ JEUDI

Traduit de l’anglais par JEAN FLORENCE.
LE NAPOLÉON DE NOTTING HILL
Traduit de l’anglais par JEAN FLORENCE.

ANDRÉ GIDE : ISABELLE (RÉCIT).

LE RETOUR DE L’ENFANT PRODIGUE
Précédé de cinq autres traités.

PIERRE HAMP : LE RAIL

VIEILLE HISTOIRE
MARÉE FRAICHE. VIN DE CHAMPAGNE

VALÉRY LARBAUD : A, O. BARNABOOTH

ROGER MARTIN DU GARD : JEAN BAROIS

CH.-L. PHILIPPE : LA MÈRE ET L’ENFANT

CHARLES BLANCHARD

JEAN SCHLUMBERGER : L’INQUIETE PATERNITÉ

CHARLES VILDRAC : DÉCOUVERTES

MICHEL YELL : CAUËT

THÉATRE :

PAUL CLAUDEL : L’OTAGE

L’ANNONCE FAITE A MARIE

J. COPEAU et J. CROUÉ : LES FRÈRES KARAMAZOV

Drame en cinq actes d’après DOSTOÏEVSKY

GEORGES DUHAMEL : DANS L’OMBRE DES STATUES HENRI GHÉON : LE PAIN

FRIEDRICH HEBBEL : JUDITH

Traduit de l’allemand par G. Gallimard et P. de Lanue.

ÉMILE VERHAEREN : HÉLÈNE DE SPARTE


CRITIQUE :

HENRI GHÉON : NOS DIRECTIONS

JACQUES RIVIÈRE : ÉTUDES

(Baudelaire, Paul Claudel, André Gide, Ingres, Cézanne, Gauguin, Rameau, Bach, Franck, Wagner, Moussorgaki, Debusay, etc.)

ANDRÉ SIMILIS : TROIS HOMMES (Pascal, Ibsen, Dostoïevski)

A. THIBAUDET : LES HEURES DE L’ACROPOLE

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Volume in-8 raisin 10 fr.

A. THIBAUDET : LA POÉSIE DE STÉPHANE MALLARMÉ

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Volume in-8 Tellière 5 fr.

ANDRÉ GIDE: ISABELLE

Première édition sur vergé d’Arches, tirée à 500 ex.
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Volume In-8 couronne 3 fr. 50

COVENTRY PATMORE : POÈMES

Traduction de Paul Claudel, précédée d’une étude sur Coventry

Patmore par Valéry Larbaud,

LÉON-PAUL FARGUE : POÈMES

JOHN KEATS : LETTRES A FANNY BRAWNE

Traduites par M. L. DES GARETS.

O-W. MILOSZ : MIGUEL MAÑARA

SAINTLÉGER LÉGER : ÉLOGES

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POUR PARAITRE PROCHAINEMENT :


PIERRE HAMP : L’ENQUÊTE

ANDRÉ SUARÉS : PORTRAITS

ESSAIS

CH. VILDRAC : LIVRE D’AMOUR

GEORGE MEREDITH : LA CARRIÈRE D’ANDRÉ BEAUCHAMP

LA[modifier]

NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A POUR COLLABORATEURS HABITUELS :


François-Paul Alibert, Michel Arnauld, Henri Bâchelin, Jean-Richard Bloch, Paul Claudel, Jacques Copeau, Jean Dominique, Georges Duhamel, Louis Dumont-Wilden, Léon-Paul Fargue, Henri Ghéon, André Gide, Jean Giraudoux, Pierre Hamp, Valéry Larbaud, O. W. Milosz, Francis de Miomandre, Comtesse de Noailles, Edmond Pilon, Jacques Rivière, André Ruyters, Jean Schlumberger, André Suarès, Jérôme et Jean Tharaud, Albert Thîbaudet, Emile Verhaeren, Camille Vettard, Francis Vielé-Griffin, Charles Vildrac.

* *

CHACUN DE SES NUMÉROS CONTIENT :[modifier]

Un article de critique générale ou de discussion,

Des poèmes,

Un roman ou un drame inédits,

Une nouvelle ou un essai,

De nombreuses notes critiques sur la littérature, les poêmes, les romans, le théâtre,

Une revue des Revues françaises et étrangères,

et la Chronique de Caërdal, par ANDRÉ SUARÈS.

DEPUIS SA FONDATION (FÉVRIER 1909)[modifier]

LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE

A PUBLIÉ :

Lettres à l'Amie de JULES RENARD ;

Charles Blanchard,

Le Journal de la XXe année,

Les Lettres de Jeunesse, de CHARLES-LOUIS PHILIPPE ;

L'Hymne du Saint-Sacrement,

Trois Hymnes,

L'Otage,

L'Annonce faite à Marie, de PAUL CLAUDEL ;

Michel-Ange,

Les Heures du Soir,

Trois Poèmes, d’ÉMILE VERHAEREN ;

La Porte Etroite,

Isabelle,

Le Journal sans dates, d'ANDRÉ GIDE ;

La Fête Arabe, de JÉROME et JEAN THARAUD ;

Fermina Marquez,

Rose Lourdin, de VALERY LARBAU ;

Jacques l'Egoïste, de JEAN GIRAUDOUX ;

L'Inquiète Paternité, de JEAN SCHLUMBERGER.

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Il est envoyé un numéro spécimen
à quiconque en fait la demande.






ACHEVÉ D’IMPRIMER LE TREIZE
NOVEMBRE MIL NEUF CENT TREIZE PAR
" L’IMPRIMERIE SAINTE CATHERINE "
QUAI ST. PIERRE, BRUGES, BELGIQUE.