L’Œuvre d’Augustin Thierry

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Revue des Deux Mondes4e période, tome 132 (pp. 469-480).


Messieurs,

« L’esprit souffle où il veut », dit un commun proverbe ; et, en effet, ce que nous admirons le plus du talent ou du génie dans la science et dans l’art, n’est-ce pas, quand on y songe, l’impuissance même où nous sommes de les faire naître ? Mais, à défaut d’une liaison constante et nécessaire, si nous ne laissons pas de pouvoir quelquefois surprendre entre les hommes et les lieux de secrètes convenances, je ne crois pas me tromper lorsque j’en trouve une entre votre ville de Blois et le grand historien dont nous célébrons aujourd’hui le centenaire. Oui ! c’est bien ici qu’il devait voir le jour, en Touraine ; dans cette ville de Blois, — où l’on respire l’histoire, pour ainsi parler, comme ailleurs l’éloquence ; — à l’ombre de ce château, rendu fameux partant de tragiques ou d’aimables souvenirs ; sur les bords de ce fleuve de Loire, qui mêle dans l’ampleur de son cours tant de grâce et de force à la fois ; dans cet air privilégié, dont la douceur a fait de votre accent la règle du parler de France. Soyez donc fiers d’Augustin Thierry, si, de tant d’historiens ses émules, n’étant pas lui-même le moins grand ni le moins populaire, nul plus que lui n’est demeuré le fils reconnaissant de sa ville natale ! Soyez-en fiers encore, si le seul reproche un peu grave que l’on ait jamais pu lui faire, c’est d’avoir en histoire toujours pris le parti des vaincus ! Mais soyez-en plus fiers, si cette pitié dont il ne savait pas se défendre pour les victimes des causes perdues, ne l’a cependant jamais empêché, quoi qu’on en ait pu dire, d’être, quand il l’a fallu, le juge aussi de ses clients ! Son oeuvre entière est comme animée du combat de sa justice contre son émotion ; et à force d’empire sur lui-même et d’effort vers la vérité, le plus passionné peut-être de nos grands historiens en est devenu le plus impartial. Je ne craindrai pas d’ajouter que le plus « pittoresque » ou le plus « artiste » en a été le plus « philosophe » ; et si l’antiquité même, si le conteur bavard et exquis des guerres médiques ne nous a rien légué de plus naïvement coloré que les Récits des temps mérovingiens, ou l’annaliste Romain rien de plus énergique en sa concision que l’Histoire de Jacques Bonhomme, je ne vois pas que personne, depuis quatre-vingts ans, ait répandu sur la philosophie de l’histoire plus d’idées ni de plus neuves qu’Augustin Thierry.

C’est ce qu’il m’a paru, Messieurs, que l’occasion de son centenaire me faisait un devoir d’essayer de vous montrer, ou plutôt de vous rappeler. Et, ainsi qu’il convient en ce genre de commémoration, je m’efforcerai d’être bref ; mais si vous me trouviez cependant un peu long, vous songerez qu’il m’arrive de représenter aujourd’hui, par une rencontre qui est pour moi comme un quadruple honneur, l’Académie française, dont vous savez assez pour quelles raisons il n’a point fait partie ; l’École normale supérieure, dont il fut l’une des « gloires » ; un recueil qui s’honore de l’avoir compté parmi ses premiers et ses plus brillants collaborateurs[1] ; et enfin, — puisque c’est le fils de son frère qui m’a demandé le premier de prendre la parole, — sa famille ou un peu de sa famille elle-même.

Je ne vous raconterai point sa naissance modeste, sa jeunesse obscure, ses laborieux débuts[2]… Mais si nos vrais maîtres sont ceux qui nous éclairent sur nos vraies aptitudes, comment me dispenserais-je de vous rappeler l’influence qu’exercèrent sur Augustin Thierry deux hommes entre tous : le poète inspiré d’Atala, de René, des Martyrs ; et le grand romancier d’Ivanhoe, de Rob Roy, des Puritains d’Écosse ? On s’est donné de nos jours des airs de les dédaigner ! Mais on n’a point diminué ni seulement entamé leur gloire, et il est possible que l’on ne les lise plus, mais il est certain qu’on a tort. « Pharamond ! Pharamond ! nous avons combattu avec l’épée !… » Vous connaissez, Messieurs, cette page célèbre ! Elle a éveillé l’historien qui sommeillait dans l’élève du collège de Blois ; et de là, de cette seule page, pourrait-on dire, nous est venu tout ce qu’en histoire, comme au théâtre, comme dans le roman, comme dans les arts plastiques et ailleurs, nous avons depuis lors nommé du nom de couleur locale. Je doute qu’il y ait eu de nos jours, en France ou hors de France, une influence littéraire plus considérable que celle de Chateaubriand ; et l’ayant subie comme tout le monde en son temps, l’auteur, des Récits mérovingiens a eu du moins la franchise et le bon goût d’en convenir. Mais, pour Walter Scott, c’est encore lui qui nous l’a dit : « Il y a plus de véritable histoire dans ses romans sur l’Écosse et sur l’Angleterre que dans les compilations philosophiquement fausses qui sont encore en possession de ce grand nom » ; et en effet, il lui devait sinon l’origine, du moins la confirmation de l’idée sur laquelle vous savez qu’il a fondé son Histoire de la Conquête de l’Angleterre par les Normands. Ceux là seuls renient leurs maîtres qui désespèrent de les égaler !

Une autre influence n’a pas moins agi sur notre historien : c’est celle de ce Saint-Simon, — non pas le duc, mais le comte, on pourrait s’y tromper, — dans la fatrasserie duquel, quum flueret lutulentus, tant de grandes idées, d’idées singulières, mais d’idées fécondes se mêlaient à l’expression d’un rêve sociologique informe[3]. Deux ans durant, Augustin Thierry lui servit de secrétaire ou pour mieux dire de collaborateur ; il se déclara publiquement son disciple ; et il y a des pages du futur auteur de l’histoire du tiers état dans les opuscules qui portent les titres caractéristiques de Mesures à prendre contre la coalition de 1815 et de la Réorganisation de la société européenne. Ce n’est pas ici le lieu de juger Saint-Simon, et ce le serait que je devrais me récuser, comme n’ayant pas suffisamment étudié son œuvre. Mais je la connais cependant assez pour être sûr qu’Augustin Thierry n’a pas vécu deux ans dans la familiarité d’un tel homme, sans apprendre de lui quelque chose ; et pourquoi ne lui devrait-il pas une part de sa conception de l’histoire ?

L’histoire de France, telle que nous l’ont faite les écrivains modernes, — écrivait-il en 1820, — n’est point la vraie histoire du pays, l’histoire nationale, l’histoire populaire… La meilleure partie de nos annales, la plus grave, la plus instructive, reste à écrire ; il nous manque l’histoire des citoyens, l’histoire du peuple… Cette histoire nous présenterait en même temps des exemples de conduite et cet intérêt de sympathie que nous cherchons vainement dans les aventures de ce petit nombre de personnages privilégiés qui occupent seuls la scène historique… Nos âmes s’attacheraient à la destinée des masses d’hommes qui ont vécu et senti comme nous… Le progrès des masses populaires vers la liberté et le bien-être nous semblerait plus imposant que la marche des faiseurs de conquêtes, et leurs misères plus touchantes que celles des rois dépossédés.


Il y a bien, Messieurs, quelque exagération dans cette page, de l’âpreté, de l’amertume ; et on la sent contemporaine des terribles pamphlets d’un autre Tourangeau, le « vigneron de la Chavonnière ». Mais elle contient une idée généreuse et juste, une idée toute nouvelle en 1820, qui est celle du droit des peuples ou des « collectivités » à avoir une histoire ; et c’est ainsi qu’Augustin Thierry doit peut-être à son éducation saint-simonienne d’avoir été non seulement le plus « démocratique » de nos grands historiens, mais le plus « socialiste »… Je me sers tout exprès de ce mot, qu’il serait temps enfin d’enlever à ceux qui en abusent ; qui en corrompent quotidiennement le sens ; et qui ne savent lui faire signifier que haine et misérable envie, quand au contraire on ne l’a justement créé que pour être l’antithèse d’individualisme et le synonyme de solidarité.

Socialiste ou démocratique, de quelque nom qu’on l’appelle, c’est vraiment cette idée qui circule dans l’œuvre entière d’Augustin Thierry. Il a voulu être l’historien des foules. Et pour l’être, il a voulu joindre, unir, et confondre ensemble deux choses que l’on sépare trop souvent.

La passion politique, — a-t-il écrit dans ses Considérations sur l’histoire de France, qui sont l’ouvrage de sa maturité, — la passion politique peut devenir un aiguillon puissant pour l’esprit de recherches et de découvertes ; si elle ferme sur de certains points l’intelligence, elle l’ouvre et l’excite sur d’autres ; elle suggère des aperçus, des divinations, parfois même des élans de génie auxquels l’étude désintéressée et le pur zèle de la vérité ne l’auraient pas conduite.

Il a raison, Messieurs, cent fois raison ! Ce n’est pas de sa propre lumière, c’est de celle du présent que le passé s’éclaire ! Pour devenir comme on l’a quelquefois et à bon droit nommé, « le siècle de l’histoire », il a fallu que notre siècle eût commencé par être « le siècle de la Révolution ! » Avant les Guizot, les Michelet, les Thierry, si la France n’a pas eu de grands historiens, c’est que nos vieux érudits avaient manqué de « l’intelligence et du sentiment des grandes transformations sociales. » L’observation est de Thierry lui-même. Mais combien n’est-elle pas plus vraie, quand, à la « passion politique », c’est-à-dire à la préoccupation du présent, on allie, comme lui, l’inquiétude et le souci de l’avenir ! quand en même temps que l’on cherche, jusque dans l’histoire des invasions germaniques « la racine de quelques-uns des maux dont souffrent nos sociétés modernes », on y porte, — c’est toujours lui qui parle, — « l’amour des hommes comme hommes, abstraction faite de leur renommée ou de leur situation sociale ! » et quand enfin, Messieurs, en faisant œuvre d’historien ou de philosophe, on aspire à faire œuvre aussi de citoyen ? Ce fut l’ambition d’Augustin Thierry ; et bien loin que cette préoccupation d’emprunter des « armes » de combat à l’histoire ou de faire servir à la construction de l’avenir les matériaux du passé, l’ait empêché d’y voir clair, ait offusqué la lucidité de son regard, ou gêné la liberté de sa critique, précisément, s’il y a deux ou trois idées d’historien dont son nom demeure inséparable, c’est à la lueur et comme dans la fièvre de cette préoccupation même qu’il les a découvertes.

Telle est, en premier lieu, l’idée si simple, à ce qu’il semble, de la diversité successive des époques, et des lents changemens que le temps, lui tout seul, opère dans la physionomie des hommes et des peuples. Elle est bien simple, je le répète, si simple même qu’à peine en osait-on faire un mérite à l’historien. Lequel de nous est aujourd’hui ce qu’il était hier ? Nous n’avons pas besoin non plus de longues observations, ni de beaucoup réfléchir, pour nous apercevoir en combien de manières nous ne ressemblons pas aux Français du XVIIIe, du XVIIe, du XVIe siècle. On voyageait alors en patache… on portait des culottes… on mangeait du pain d’orge. Et cependant, Messieurs, ces différences qui sautent aux yeux, je n’affirmerai pas, si vous le voulez, qu’on ne les ait senties que de notre temps, mais elles ne sont toutefois entrées dans l’habitude de l’histoire, et pour n’en plus désormais sortir, que par l’intermédiaire d’Augustin Thierry. Sous l’uniformité mensongère et le vernis de fausse élégance dont on avait recouvert douze ou quinze siècles de nos traditions, retrouver la vraie couleur des temps, caractériser les époques, leur rendre à chacune sa vraie physionomie, faire ainsi de la chronologie, — qui n’en avait été jusqu’alors que le support, — l’âme, et en un certain sens presque le « tout » de l’histoire, telle fut la tâche que se donna d’abord l’auteur des Lettres sur l’Histoire de France ; et si nous n’avons garde aujourd’hui de confondre la cour de Louis XIV avec celle du roi Dagobert, c’est à lui que nous le devons.

N’a-t-il pas d’ailleurs exagéré cette diversité ? Contemporain des romantiques, et, je le crains, un peu romantique lui-même, n’est-il pas allé trop loin quand, par exemple, aux noms consacrés des Clovis et des Mérovée, il a voulu substituer les appellations évidemment plus « germaniques » de Merowig et de Clodowig ? C’est ce qu’il faut bien croire, puisque nous avons continué de dire Clovis et Mérovée ! Et si, peut-être, après tout, une francisque n’est qu’une hache de guerre, et un « skramasax » qu’un poignard, nous dirons donc que l’auteur des Récits mérovingiens est responsable à sa manière des débauches de couleur locale auxquelles s’est livrée la littérature du XIXe siècle. Heureusement pour nous, et pour lui, qu’il ne s’en est pas tenu là ! Nul n’a mieux connu l’importance du costume et n’en a tiré plus habilement parti ; mais quelque différents que nous soyons d’un bourgeois du XVIIe ou d’un paysan du XVIIIe siècle, Augustin Thierry s’est promptement rendu compte que la différence n’était qu’extérieure ou superficielle, et bien moins considérable en tout cas que celle qui nous sépare aujourd’hui même encore d’un Italien, d’un Anglais, d’un Allemand… Ainsi conduit à se demander d’où pouvait procéder cette différence plus profonde, la question de chronologie s’est transformée pour lui en une question de physiologie ; la question de date en une question d’origine ou de sang ; la race lui est apparue comme la raison dernière de la différence des époques ; et cette idée de génie est la seconde que nous lui devions.

Vous rappellerai-je ici la fortune qu’elle a faite ; de quel flot de lumière elle a brusquement illuminé le chaos des anciennes histoires ; et les conséquences de toute nature que notre historien lui-même en a tirées ? Ouvrez et relisez les Récits des temps mérovingiens : ce qui en fait à la fois l’intérêt scientifique et la valeur d’art, ai-je besoin de vous le dire ? c’est la perspicacité singulière avec laquelle l’historien y a démêlé, c’est la vigueur de relief et la justesse de coloris avec lesquelles le peintre y a représenté l’antagonisme des deux races que le torrent des invasions germaniques avait comme superposées l’une à l’autre sur notre sol gaulois. Aimez-vous mieux relire l’Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands ? « Je me propose dé montrer dans ce livre, écrit l’historien, les relations hostiles de deux peuples violemment réunis sur le même sol, de les suivre dans leurs longues guerres et leur séparation obstinée jusqu’à ce que du mélange et du rapport de leurs races… il se soit formé une seule nation. » Même dessein, vous le voyez, — l’un des plus complexes qu’historien eût encore formés, — et dont l’exécution magistrale donne au chef-d’œuvre d’Augustin Thierry quelque chose de l’air et de l’allure d’une épopée. Nous ne nous en étonnerons pas, et, au contraire, nous y trouverons la confirmation inattendue des théories de la critique moderne, si nous prenons garde qu’en aucun temps, dans aucune langue, l’épopée n’a jamais jailli, si l’on peut ainsi dire, que de la rencontre et du choc sanglant de deux nationalités. Mais, dans son Essai sur l’histoire de la formation et des progrès du Tiers État, que trouvons-nous encore, si ce n’est l’histoire de la société gallo-romaine défendant ses arts et ses mœurs contre ses conquérans germains ; leur disputant, leur reprenant l’un après l’autre les biens qu’ils lui avaient ravis ; et, dans la première ardeur d’une grande révolution, revendiquant pour s’en armer à son tour contre eux cette diversité d’origine dont on avait fait pendant douze cents ans le titre, la justification, et l’instrument de sa servitude. L’oeuvre d’Augustin Thierry est comme pénétrée de l’idée de race, et trente ans durant, son effort scientifique n’a tendu qu’à faire de la race la grande ou la principale ouvrière des transformations de l’histoire[4].

À la vérité, si l’importance et la nouveauté de l’idée n’ont pas besoin d’être démontrées, la justesse en est plus contestable, et l’application historique en exige infiniment de tact, de prudence, et de générosité. Car, où commence, où finit la race ? et, tandis que pour l’historien nous en formons deux avec les Germains, qui ne sait que pour le linguiste, Germains et Gaulois, Grecs et Romains, Celtes et Slaves, nous n’en formons qu’une ? et tous ensemble, avec le Juif ou l’Arabe, une seule et la même pour l’anthropologiste ? A un autre point de vue, qui ne sent, qui ne sait le danger qu’il y aurait à diviser l’humanité en races supérieures et en races inférieures ? à chercher la raison de la supériorité des unes, de l’infériorité des autres, dans la fatalité de leurs aptitudes originelles ? à entretenir ainsi parmi les hommes des haines inexpiables, des haines de sang, des haines animales ? Que vous dirai-je encore ? que si jamais la théorie triomphait, d’intrépides logiciens en déduiraient bientôt la justification du régime des castes ? qu’elle engendre en morale la basse religion du succès ? qu’elle autorise en politique non seulement l’oppression, mais la suppression du plus faible ? Messieurs, je n’en finirais pas si je voulais énumérer tout ce que peut engendrer de conséquences monstrueuses une maladroite interprétation de la théorie des races ; et c’est pourquoi je m’empresse d’ajouter qu’après l’avoir appliquée le premier, nul n’en a mieux su qu’Augustin Thierry éviter les dangers.

Il avait, je vous l’ai dit, l’âme ardente et naturellement pitoyable aux opprimés, et c’était une raison pour le détourner de croire légèrement à la supériorité des vainqueurs. Il n’est même pas habituellement éloigné de penser que les vaincus peuvent représenter, et ont souvent représenté, non seulement la cause de la justice et du droit, mais la cause encore de la civilisation. Mais ce qu’il a surtout bien vu, c’est que, d’une manière générale, si l’action de la race était prépondérante, pour ne pas dire toute-puissante, à l’origine des civilisations, l’objet propre de la civilisation était de réduire ou d’annuler l’influence de la race. De même en effet que, pour chacun de nous, le progrès consiste à se dégager des servitudes physiologiques dont nous sommes en naissant les esclaves, de même il a bien vu que la civilisation consistait pour les peuples à s’affranchir en avançant en âge de la fatalité de leurs instincts originels. Il a reconnu que, dès le VIe siècle de notre ère, « le caractère original de la période mérovingienne consistait dans un antagonisme de races non plus complet, saillant et heurté, mais adouci déjà par une foule d’imitations réciproques, nées de l’habitation sur le même sol. » Il s’est rendu compte que, dès le XIIIe siècle, c’est-à-dire cent cinquante ou deux cents ans après l’invasion normande, il n’y avait plus de Saxons ni de Normands en Angleterre, mais des Anglais seulement. C’est comme s’il eût déclaré qu’à dater d’une certaine époque de l’histoire, le mot même de « race » devait changer de sens ; perdre ce qu’il avait de signification physiologique ; ne plus rien vouloir dire que d’historique ou de purement humain. Et de peur que l’on ne se méprît sur sa vraie pensée, c’est ce qu’il a dit en propres termes dans le dernier de ses ouvrages quand il a prétendu montrer, dans « l’élévation continue du tiers état », ce qu’il a lui-même nommé « le fait dominant et comme la loi de notre histoire nationale. » Puisqu’il existe une race française, et qu’elle n’a pas toujours existé, elle s’est donc faite elle-même ; et elle est l’œuvre de sa volonté, la créature de son effort, l’enfant de sa persévérance et de sa liberté.

Et en effet, Messieurs, quel a été le rôle du tiers état dans notre histoire, sinon d’effacer ou d’abolir jusqu’aux dernières traces d’antagonisme ou d’opposition entre les différentes races qui ont peuplé notre sol de France ; de n’en former qu’une même nation ; et d’établir, pour ainsi parler, sur les ruines de ce que l’on appelle aujourd’hui le « régionalisme », l’unité de la patrie commune ? Tel est le sens et la portée de cette Révolution, dont il est élégant de médire ; — et dont je n’ignore assurément pas de quel prix nous avons payé les bienfaits ! Mais nous eût-elle coûté plus cher encore, elle n’en serait pas moins l’aboutissement nécessaire de plus de mille ans d’histoire, et il faudrait prendre garde, en la reniant aujourd’hui, qu’en vérité nous renierions toute notre tradition nationale. Oui, ce que la Révolution a réalisé, c’est bien ce que nos pères ont voulu : centralisation administrative, afin qu’émancipé des tyrannies locales chacun de nous ne fût sujet que de la loi ; égalité civile, pour qu’il ne subsistât entre nous d’autre différence ou d’autre distinction que celle de nos œuvres ; indivisibilité du territoire, afin que la France pût achever de remplir son rôle historique ; unité sociale, pour que chacun de nous, — dans la paix et dans la guerre, dans le malheur et dans la prospérité, dans la gloire et dans l’humiliation, dans la détresse et dans l’espoir, — se sentît solidaire de tous ceux qui sont nés sur le même sol que lui. Et si d’autres l’ont vu comme Augustin Thierry, c’est ce que personne, à ma connaissance, n’a montré plus clairement ni plus éloquemment que l’historien du tiers état.

Insisterai-je après cela, sur l’étroite liaison des vues ou des idées de l’historien avec celles du publiciste on du politique, je dirais presque du sociologue, du collaborateur de Saint-Simon, du rédacteur du Courrier français et du Censeur européen ? Je n’aurais qu’à feuilleter ses Lettres sur l’Histoire de France, ou le recueil qu’il a intitulé : Dix ans d’Études historiques ; et, dans la polémique passionnée du journaliste de 1820, vous reconnaîtriez aussitôt, sous une forme plus âpre, l’idée maîtresse de l’Essai sur la formation et les progrès du Tiers État ou de l’Histoire de la Conquête de l’Angleterre par les Normands. Mais à quoi bon renouveler ou ranimer d’anciennes querelles, dont on en ferait trop aisément d’ « actuelles » ? et puisque aussi bien les idées historiques d’Augustin Thierry, pour entrer dans l’histoire, ont dû commencer par dépouiller le caractère d’exagération qu’elles tenaient de leur origine politique, n’en ai-je pas assez ou trop dit, peut-être ? J’aime donc mieux, pour terminer, vous parler de l’artiste, et s’il est vrai que l’art seul demeure, j’aime mieux placer la fortune de ses idées historiques elles-mêmes sous la protection de son talent de peintre, de conteur, et de poète.

On veut faire aujourd’hui de l’histoire une science, — c’est le grand mot, — et, comme au savant, on ne demande donc à l’historien que d’établir des « faits, » entre lesquels même on le dispense d’essayer de saisir aucune espèce de liaison ou d’enchaînement. Que dis-je ? on le lui interdit ! et le plus cruel reproche que nous voyons qu’on lui adresse c’est celui d’avoir des idées. Importunes à ceux qui en ont d’autres, les idées sont toujours suspectes à ceux qui n’en ont pas ! On exige encore de lui qu’il se désintéresse de ses personnages, et, sous le nom d’impartialité, qu’il nous parle de Louis XIV ou de la Révolution française avec autant de sang-froid, ou plutôt d’indifférence, je ne dis pas que de Nabuchodonosor ou de Sésostris, mais de l’ours des cavernes ou des poissons ganoïdes. Et, au fait, est-ce que le naturaliste se fâche, est-ce qu’il s’indigne, contre l’animal qu’il décrit ? Il ne s’attendrit pas non plus quand il nous conte leurs mœurs, et nous le trouverions ridicule de s’apitoyer sur la destinée des victimes de la lutte pour la vie. Ainsi, dit-on, procédera désormais l’historien. Et alors, et enfin, pour le récompenser de sa docilité, ce qu’on lui défendra plus expressément encore que tout le reste, ce sera de recourir au prestige trompeur de l’art ; il ne s’avisera pas d’écrire pour tout le monde, mais seulement pour quelques initiés ; et quand « le divorce sera devenu complet entre le travail de collection des documens et la faculté de les comprendre ou d’en exprimer le sens intime, » c’est alors qu’étant devenue tout à fait une science, l’histoire, devenue tout à fait illisible, sera devenue tout à fait l’histoire.

Telle n’était pas, Messieurs, l’opinion d’Augustin Thierry : il pensait d’une manière plus large ; il sentait d’une manière plus vive ; il estimait que « la recherche et la discussion des faits, sans autre dessein que l’exactitude, n’ont jamais été, selon sa propre expression, qu’une des faces du problème historique », et je ne veux pas dire la moindre, mais en tout cas la moins intéressante. Ce qu’il savait également, c’est que l’érudition n’est pas son objet, son but ou sa fin à elle-même ; qu’il en faut prendre et qu’il en faut laisser ; que son triomphe serait de se rendre inutile, puisque assurément, Messieurs, je vous demande pardon pour ma naïveté, mais si nous connaissions l’entière vérité des faits, il m’a toujours paru qu’alors nous n’aurions plus besoin de la chercher. Et ce n’était pas qu’il méconnût le pouvoir ou le prix de l’érudition. Il a rendu justice à nos bénédictins. Il a lui-même rivalisé de patience et de conscience avec eux. Après avoir fondé son Histoire de la Conquête de l’Angleterre sur l’enquête la plus étendue, la plus longue, la plus scrupuleuse, vous vous rappelez tous, pour l’avoir entendu vingt fois raconter, que, jusqu’à son dernier jour, cet aveugle et ce paralytique n’a pas cessé de reprendre, de revoir, de corriger, de compléter, de remanier, de remettre sur le métier son principal ouvrage. L’Histoire de la Conquête avait paru pour la première fois en 1825, et trente ans plus tard, en 1856, la mort le surprenait au milieu d’une quatrième ou cinquième révision de son œuvre. De combien d’érudits en pourrais-je dire autant ? Mais, de plus qu’eux, ou contre eux, — contre quelques uns d’entre eux, — ce qu’Augustin Thierry a toujours cru, c’est que « toute composition historique était un travail d’art autant que d’érudition » ; et je le crois, et je crois qu’il faut le croire comme lui si nous ne voulons pas qu’avec l’art ce soit non seulement le charme ou l’intérêt, mais la vie même qui se retire un jour de l’histoire. « Nous ne voulons servir la vie, a dit un philosophe, qu’autant qu’elle-même l’histoire servira la vie. »

C’est justement « pour servir la vie, » et non pas du tout par fantaisie de dilettante amoureux du costume qu’Augustin Thierry s’est rendu le contemporain des temps dont il voulait écrire l’histoire. Où tant d’autres n’ont vu depuis lui qu’un prétexte à décor, c’est l’accent même de la vie qu’il s’est proposé de ressaisir, l’empreinte et comme l’air de personnalité qu’un vêtement ou un ustensile conserve de son possesseur. Il a vécu, vraiment vécu les romans et les drames, — la tragique aventure de la reine Galeswinthe, le chaste roman de sainte Radegonde et du poète Fortunat, — dont les anciens chroniqueurs qui lui servaient de guides, s’ils en avaient éprouvé toute l’horreur ou goûté peut-être le charme, n’avaient pas su pourtant nous les communiquer. Il a vu,,de ses yeux vu, qu’on pourrait dire qu’il a usés dans l’intensité de cette contemplation, se dresser devant lui la figure entière de ses personnages,

… les uns chantant sur la harpe celtique l’éternelle attente du retour d’Arthur ; les autres naviguant dans la tempête avec aussi peu de souci d’eux-mêmes que le cygne qui se joue sur un lac ; d’autres, dans l’ivresse de la victoire, amoncelant les dépouilles des vaincus, mesurant la terre au cordeau pour en faire le partage ; comptant et recomptant par têtes les familles comme le bétail ; d’autres enfin privés par une seule défaite de tout ce qui fait que la vie vaut quelque chose, se résignant à voir l’étranger assis en maître à leur propre foyer, ou, frénétiques de désespoir, courant à la forêt pour y vivre, comme vivent les loups, de rapine, de meurtre et d’indépendance.

On ne saurait sans doute mieux montrer que dans cette belle page, souvent citée, ce que l’art en histoire a de relations avec la vie ; et le montrer par son propre exemple. Cinquante ans ont passé sur elle, mais l’émotion en a encore quelque chose de communicatif ou de contagieux même. L’homme s’y laisse voir, tel qu’il était, sensible et comme ouvert à toutes les impressions. Il a peut-être partagé le brutal enthousiasme des vainqueurs, mais il a certainement éprouvé « toutes les misères nationales, toutes les souffrances individuelles et jusqu’aux simples avanies des vaincus ». Cela se sent dans le souvenir ému qu’il en garde, treize ans après la publication de son livre. S’il l’a vécu avant de l’écrire, il le revit en le relisant. Et parce qu’on n’a pas trouvé de meilleur ni d’autre moyen d’émouvoir les hommes que d’être ému soi-même, c’est pour cela, Messieurs, que dans l’œuvre d’Augustin Thierry nous ne saurions, nous, séparer l’historien du peintre et du poète.

Et nous ne le séparerons pas non plus du philosophe ou du penseur, si l’un de ses mérites encore, l’une des plus rares parties de son talent est d’avoir su nous faire voir, sous la différence pittoresque des mœurs, ou en s’aidant de cette différence même, ce qu’il y a toujours d’éternelle humanité dans l’âme, — plus subtile et plus compliquée qu’on ne la croit - d’un baron féodal ou d’une reine barbare. « Au milieu du monde qui n’est plus, a-t-il dit lui-même de Walter Scott, son instinct d’artiste l’a averti de placer le monde qui est et qui sera toujours » ; et c’est ce qu’il a fait, avec autant ou plus d’art que le grand romancier. Aussi nous retrouvons-nous dans ses narrations les plus « anglo-saxonnes », dans ses récits les plus « mérovingiens ». Vivans de la vie de leur siècle, sa Frédégonde ou son Thomas Becket vivent de la vie aussi de tous les temps ; et, Messieurs, n’est-ce pas comme si je disais que la finesse de sa psychologie égale dans son œuvre l’éclat plus apparent de son coloris ? On y apprend l’histoire ; mais on y avance presque du même pas dans la connaissance de l’homme ; et vous ne l’ignorez pas, c’est, ici, de tous les caractères qui distinguent les œuvres qu’on appelle « classiques », le plus rare et le plus éminent.

C’est ce qui assure l’immortalité de son nom. Car, enfin, le politique peut bien demander à l’histoire des enseignemens ou des leçons, et plus souvent des argumens ; le moraliste y trouve des exemples ; l’artiste y puise des inspirations ; et le simple lecteur, les enfans et les femmes, y goûtent un plaisir analogue à celui que leur procurent le drame ou le roman. Mais, tous ensemble, que nous le sachions ou non, si nous l’aimons, et, de quelque façon qu’elle soit écrite, si nous la lisons, c’est que nous nous y sentons vivre d’une autre vie que la nôtre, moins étroite, qui n’est pas limitée à la durée de notre existence, moins personnelle, plus largement humaine ; c’est qu’étant pour nous-mêmes une indéchiffrable énigme, nous sommes avides de révélations qui nous aident à l’épeler ; c’est que nous nous doutons que l’histoire du plus lointain passé renferme quelque chose du secret de notre destinée, je veux dire de la destinée de l’espèce. Et, pour en approcher, de ce secret qui nous fuit toujours, mais dont la fuite éternelle fait l’invincible attrait, tous ceux qui ont cru, comme Augustin Thierry, que si le cœur fait les grands orateurs - pectus est quod disertos facit - il fait également les grands historiens, nous leur devons un pieux et reconnaissant hommage. Il se pourrait, quand on y pense, qu’un peu de cœur fit aussi les grands, les vrais, les seuls vrais et les seuls grands savans.


F. D.

  1. C’est en effet ici même qu’ont paru les Récits des Temps mérovingiens, voilà bien des années !
  2. On pourra consulter, sur ces différons points, une intéressante conférence de M. Bar, professeur au collège de Blois, dans le Bulletin de la Société des Sciences et Lettres de Loir-et-Cher ; et une étude de M. F. Valentin : Augustin Thierry, dans la collection Lecène et Oudin.
  3. Voyez, à ce sujet, le livre de M. George Weill : Un Précurseur du socialisme ; Perrin, éditeur.
  4. Son frère, Amédée Thierry, a été son premier disciple ; et on ne saurait assez dire ce que Taine et Renan leur ont dû à tous deux.