L’Œuvre littéraire de Michel-Ange/Texte entier

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L’ŒUVRE LITTÉRAIRE
de
MICHEL-ANGE

D’APRÈS LES ARCHIVES BUONARROTI, ETC.
Traduites
par
BOYER D’AGEN

OUVRAGE ILLUSTRÉ DE 26 DESSINS DE MICHEL-ANGE
d’après la collection alinari

Deuxième édition

Michel-Ange Oeuvre litteraire 0007.png

PARIS
LIBRAIRIE CH. DELAGRAVE
15. Rue Soufflot, 15
MICHEL-ANGE

INTRODUCTION

I

L’histoire de certains hommes de génie présente tant d’invraisemblance à l’écrivain qui l’entreprend, qu’il semble composer avec les rêves de l’imagination, plutôt qu’avec la réalité des documents, un roman incroyable. Il arrive même pour quelques-uns que, la grandeur de leur renommée marchant de pair, à travers les siècles, avec l’universalité des récits glorieux qu’on en fit, un chroniqueur nouveau paraîtrait tout au moins téméraire d’en essayer, histoire ou roman, une nouvelle relation avec des chartes nouvelles. Celles que les archives des siècles postérieurs réservent, avec la découverte des papiers posthumes de ces maîtres, ne sont-elles pas les plus capables de révéler ces génies mal connus, peut-on dire, jusqu’alors, dans ce qu’ils eurent de plus passionnant en leur personne et de plus imitable en leurs actions ?

Entre ces rares génies de la faible humanité où le Créateur se plaît, parfois, à résumer sa puissance et à révéler sa grandeur comme en une autre incarnation capable de renouveler la foi des hommes matériels en il invisible Divinité, Michel-Ange en fut un que l’histoire, à juste titre, proposa par mille récits à l’admiration de la postérité. Et cependant, aujourd’hui encore, ce qu’il y eut de plus admirable en cet homme divin à qui ses contemporains attribuèrent quatre âmes, pour les quatre arts où il excella, est-il connu par les millions de lecteurs des mille et une Vies qu’on en a écrites ? Sait-on, par les récits qu’on en a faits, quel Prométhée sur son Caucase fut cet autre « esclave enchainé » sur des marbres que les papes lui ordonnèrent d’extraire du cœur de la montagne soumise et ne lui permirent pas d’animer, à sa guise, de l’étincelle maîtrisée dans son âme en révolte ? Sait-on quel Hercule dans sa tunique de Nessus fut cet autre géant de l’amour vaincu par une seule femme dont, jusqu’à quatre-vingt-neuf ans d’une vie aussi longuement fidèle qu’indéfectiblement respectueuse, il n’osa baiser que le bout des doigts blancs, sur la couche funèbre de la marquise de Pescara ?

Ah ! pauvre Titan de l’art, qui ne put jamais réaliser aucun des grands rêves de marbre qu’il avait conçus, pour la gloire des temps modernes, qui dépasserait celle des âges antiques ! On sait l’histoire de ce tombeau de Jules II où l’impérissable papauté aurait trouvé un grandiose symbole de sa gloire et de sa pérennité jusque parmi les ombres de la mort. Quelle autre pierre d’Ixion cet autre roi des Lapithes roula, toute sa vie, à travers trois contrats illusoires, tout le long de sa route désenchantée, jusqu’à son propre tombeau où, seule des quarante statues projetées, celle du fulminant Moïse roule, de siècle en siècle, son vain tonnerre sur un désert de marbres délaissés !…

Et cette façade de San-Lorenzo de Florence où, pour laisser triompher Raphaël seul à Rome, Léon X exila cet autre Phidias qui, de cet autre Parthénon, voulait faire le « Miroir de l’Italie » où se refléterait la gloire des siècles à venir ; — et ce miroir brisé ne refléta que la tristesse d’avoir seulement amassé les matériaux sur ce chantier de constructions toujours à pied d’œuvre, où deux Médicis trouvèrent à peine à loger leurs tombeaux dans une sacristie. Pour une fois que Michel-Ange put réaliser un de ses grandioses projets avec les monuments inachevés de Laurent et de Julien dans cette sacristie de la Chapelle des Médicis, on sait avec quel art il sut tirer parti des derniers marbres qui lui restaient et faire, de quatre morceaux trop courts, les quatre mesquines volutes où la Nuit et le Jour, l’Aurore et le Crépuscule, cherchèrent un coin de socle insuffisant pour la longueur de leur stature et la grandeur de leur mélancolie qui parle encore, avec le maître préférant le sommeil de la mort au réveil de ces marbres qu’en passant Gioan-Carlo Strozzi, un autre poète, avait voulu faire parler :

Grato m’è l’sonno e più l’esser di sasso…

Sans doute, une fois, ce grand génie malheureux trouva la place qu’il fallait à son pinceau débutant par un coup d’audace qui fut une œuvre d’insurpassable maîtrise. Ce fut dans cette Sixtine dont la prudence de Jules II lui confia la voûte (de 1508 à 1512), et dont l’imprudence de Paul III lui abandonna le chevet (de 1537 à 1541). On sait que là ce barbare de génie osa superposer un chef-d’œuvre à un chef-d’œuvre et peindre son terrifiant Jugement dernier à la place où l’idéal Pérugin avait tracé, avec le charme qu’on devine, cet autre Paradis perdu pour l’art, où l’Ancien et le Nouveau Testament avaient été représentés en un diptyque, par la Naissance de Moïse et la Naissance de Jésus, — une Assomption de la Vierge surmontant ces deux fresques du maître de la grâce.

Une dernière revanche s’offrit à ce vainqueur toujours vaincu et à cet indéconcertable lutteur. Ce fut quand Michel-Ange, déjà vieillard et toujours invincible, portait le deuil du sculpteur et du peintre malheureux. Il allait se réveiller architecte sur son tombeau qui n’eût pas voulu de ce géant avant qu’il n’eût jeté, dans le ciel de Rome et du monde étonné, cette coupole de Saint-Pierre portant, comme une fleur d’azur dans le bleu de l’espace, la masse prodigieuse du Panthéon d’Agrippa qu’on n’avait osé copier qu’avec timidité, depuis les jours passés et les gigantesques travaux des Romains. Pour un Auguste qui présida à l’érection à niveau du sol de la première Rotonde, il ne fallut pas moins de trois papes pour assister au lancement de ce monstre de pierre au plus haut ciel où les fleurs mêmes n’atteignent, que si les anges se chargent de les jeter du paradis. Ce fut un ange aussi qui put suffire à renouveler la science des Vitruve antiques et à signer, du nom de Michel-Ange, cette œuvre sur laquelle s’étaient épuisés ceux de Bramante et de San-Gallo. N’était-il pas juste que ce nom d’éternelle jeunesse signât ainsi dans les airs sa dernière œuvre, quand sa première dans Rome et dans ce même Saint-Pierre portait la seule signature que Michel-Ange se résolut, une seule fois, à laisser sur la ceinture virginale de cette si dolente et si belle Pietà dont l’immortalité a vaincu la mort même ? Ainsi le maître avait renouvelé, à vingt-cinq ans, l’art des Antiques et leur Laocoon douloureux par un autre art où la douleur humaine s’était enfin divinisée.

Avec cette coupole de Saint-Pierre, — la seule joie de ce mélancolique et perpétuel « Gladiateur mourant », — Michel-Ange avait posé dans les hauteurs de l’histoire cette borne à la gloire qui ne devait jamais plus être dépassée et ce défi aux travaux humains qui, s’ils ne sont encore d’Hercule, ne laisseront pas de compter celui de Michel-Ange comme le dernier qu’ait pu entreprendre un homme sans être un demi-dieu. Du bout de ses quatre-vingt-neuf ans, celui-ci, toujours droit sur son œuvre, fit patienter la mort jusqu’à ce qu’il eût posé la dernière pierre à son dôme de gloire et la première fleur à sa couronne, où n’avaient pas manqué les épines. Ce grand ouvrier, qui avait passé au travailles jours et les nuits mêmes d’une des plus longues vies qui soient accordées ici-bas, n’ayant plus rien à faire que de commencer à jouir d’une halte, préféra — à quelques mois près — le repos de la tombe à celui de l’atelier. Le soir du 18 février 1504, l’homme de fer ou de pierre que le plus terrible des papes, Jules II, avait appelé la Terribiliîa di Michelangelo, s’enveloppa dans son giubbone de manœuvre, plia ses maigres épaules de taille ordinaire, ferma ses petits yeux couleur de corne brûlée où crépitaient des escarbilles de flamme, courba sa tête au front labouré de sept rides et s’endormit pieusement dans le Seigneur, dont il avait représenté la puissance créatrice plutôt que la grâce féconde, mieux que ne fera jamais aucun autre homme, en son argile animée.

Une œuvre posthume restait de Michel-Ange, que quatre siècles de glorification perpétuelle semblent encore avoir ignorée. C’était un Michel-Ange par Michel-Ange lui-même qui, non content de sculpter et de peindre, — et jamais un portrait d’après la nature qui ne devrait se prêter qu’à l’interprétation idéale, — a pourtant tracé une silhouette de lui-même et d’une plume aussi maîtresse de ses expressions, que l’ébauchoir ou le pinceau le furent de leurs formes. Des nombreuses lettres qu’il écrivit à ses contemporains, les archives de Florence, de Rome et de Londres ont conservé les textes précieux d’où se dégage un Michel-Ange autrement expressif que celui qu’atténuerait tout commentaire livresque. C’est ce Michel-Ange nouveau que nous voudrions faire parler enfin lui-même, après tant d’historiographes intempérants qui ne nous ont révélé sa puissance personnelle qu’à travers leurs particulières et insuffisantes impressions. Traducteur et non traître, à notre tour, nous voudrions ne lui faire exprimer dans ses Lettres que ce qu’il a pensé et écrit ; trop heureux de la tâche que nos devanciers nous ont laissée, de présenter enfin au public français un portrait qu’il ne connaît pas encore et que ce terrible Buonarroti n’eût ni mieux sculpté ni mieux peint qu’il ne l’a écrit de lui-même :

Ipse ipsum.

N’est-ce pas ce même Michel-Ange de la ligne sobre et des profondes conceptions qui, passant, un jour, par les Loges Vaticanes où Raphaël et ses élèves travaillaient, traça, en leur absence, une figure au charbon, une seule, d’un trait large et nerveux, comme pour servir de leçon à des amateurs d’arabesques sans forme humaine, qu’on appelait alors bien significativement des Grotesques ?

L’histoire ne dit pas que les peintres survenant ne profitèrent de la leçon. Les historiographes de Michel-Ange ne devraient pas, non plus, l’oublier. Pour notre part, nous nous en souviendrons, au cours des pages qui vont suivre et où ce maître des maîtres en viendra jusqu’à écrire que, « si Raphaël lui-même a su quelque chose, il ne l’a appris que par lui », ce Michel-Ange redoutable et dédaigneux des plus grandes puissances de ce monde, comme il le fut de sa propre faiblesse, qu’il prit si souverainement en pitié.


II

Les livres ont quelquefois leur bonne fortune, s’ils ont souvent leur mauvais sort. Pour donner une compréhension générale de l’Épistolaire qu’en va lire et de la longue existence du Maître qui l’écrivit, nous allions entreprendre un Essai sur la vie et l’œuvre de Michel-Ange, et, de tous les ouvrages sérieusement documentés sur lui, nous avions surtout consulté les écrits de deux de ses contemporains qui furent ses amis et ses confidents, Giorgio Vasari et Ascanio Condivi, quand nous eûmes à constater l’étonnante et presque incroyable lacune d’une traduction française du texte italien de ce dernier dont nos Bibliothèques nationales et privées sont totalement dépourvues, jusqu’à cette heure. Pour si intéressante que paraisse la Vita di Michelagnolo Buonarroti que Vasari publia en 1550, — soit treize ans avant la mort du maître que ce peintre médiocre, s’improvisant meilleur écrivain, venait de connaître à peine, si nous en croyons sa première lettre écrite à Michel-Ange, le 22 août 1550, à propos d’une peinture dont il voulait obtenir la commande au tempietto de San-Pietro-in-Montorio, — vaut-elle celle qu’en écrivit l’élève le plus affectionné du Buonarroti, avec les confidences que lui avait sans doute réservées son difficile maître ? Et cependant, pour tant d’éditions successives qu’ait obtenues le texte originairement écrit par Vasari, d’après celui dont le jeune et libéral Condivi avait dû confier le manuscrit à ce nouvel ami de son maître (voir le chap. LXIX, où il dit : « J’ai dû publier cet écrit — 1553 — quand j’ai appris que certains à qui j’avais confié ces notes, voulaient se faire l’honneur de profiter de mes fatigues » ), cette autre Vita di Michelagnolo Buonarroti recueillie par le délicieux autant qu’obscur auteur d’une autre nouvelle Légende dorée, en était restée à ses trois premières éditions d’un texte connu des seuls lecteurs de la langue italienne  [1]. Non bramo altr’esca, dit, dans son fleuron, le dernier éditeur que ce texte charmant a fini par trouver à Florence (Barbera, 1908) et où une abeille imageant Condivi butine une rose et ne semble vouloir, comme cet aimable et presque inconnu chroniqueur de Michel-Ange, d’autre nourriture à son âme amoureuse des printemps éternels que le parfum immatériel de leurs inoubliables vertus.

On ne sait presque rien d’Ascanio Condivi, si ce n’est que, né en 1520 à Ripatransone, dans les États Romains, il y revint mourir par accident, en se noyant dans la rivière de la Manochia, le 10 décembre 1574. Il avait passé sa jeunesse studieuse chez Michel-Ange, qui lui apprit à exceller moins dans la peinture dont il ne nous a rien laissé, que dans les lettres qui lui devront les plus curieuses confidences d’un si impénétrable maître. Cette âme gracieuse et donnante termine sa dernière page « en offrant de communiquer, de ses souvenirs d’atelier, tout ce qui lui reste » aux incomplets Vasari des lendemains qui n’écriront leurs pages, à leur tour, qu’en empruntant aux siennes leurs meilleures. Ils resteront ses obligés. Et nous sommes heureux d’en exprimer enfin la tardive reconnaissance de notre pays aussi, avec la traduction de ces nouveaux Fioretti de l’art, si simples et si touchants, qu’on va lire en français pour la première fois. Pour établir quelque similitude entre ces deux livres, jumeaux en grâce simple et en aimable beauté, voici le loup de Gubbio que ce terrible Michel-Ange rappelle, et voici l’agneau d’Assise qui s’appela le doux François ou le bon Condivi, avec cette devise que le Français du Lorenaccio prête au Florentin Thebaldeo, ce frère d’Ascanio par la même âme de simple artiste et le même abandon de chrétien généreux : « L’immortalité, c’est la foi : ceux à qui Dieu a donné des ailes, s’y élèveront en souriant. »


VIE DE MICHELAGNOLO BUONARROTI
PAR
ASCANIO CONDIVI

I. — Michel-Ange Buonarroti, peintre et sculpteur remarquable, prit son origine chez les comtes de Canossa [2], noble et illustre famille du territoire de Reggio où elle fut célèbre, tant pour sa vertu propre et son ancienneté que pour avoir fait alliance avec le sang impérial. Béatrice, sœur de Henri II, fut donnée pour femme au comte Boniface de Canossa, alors seigneur de Mantoue, d’où naquit la comtesse Mathilde, femme d’une rare prudence et d’une grande religion. Après la mort de son mari Godfrid, elle eut, en Italie, les apanages de Mantoue, de Lucques, de Parme et Reggio, et de cette partie de la Toscane qui s’appelle aujourd’hui le Patrimoine de Saint-Pierre. Après avoir fait en sa vie bien des choses dignes de mémoire, elle fut inhumée à l’abbaye de Saint-Benoît hors Mantoue, qu’elle avait construite et largement dotée.

II. — En 1250, un membre de cette famille, venu à Florence comme podestat, messer Simone, mérita par ses vertus d’être fait citoyen de cette ville et chef de quartier, — Florence étant alors divisée en autant de sestiers appelés aujourd’hui quartiers. Il dirigea à Florence le parti guelfe, dont il avait reçu de nombreux bienfaits. De gibelin, il s’était fait guelfe et avait changé la couleur de ses armes où figurait, à l’origine, un chien blanc et rampant avec un os en bouche, sur champ d’azur, et dont il fit chien d’or sur champ de même. Pour compléter ce blason, la Signoria lui donna, dans la suite, cinq lis rouges montés sur lambel, avec cimier les surmontant de deux cornes de taureau, l’une d’or et l’autre d’azur, comme on peut les voir peintes, aujourd’hui, dans la série des écus anciens. La vieille arme que messer Simone avait fait faire en marbre, selon l’usage de la plupart de ceux qui avaient occupé une charge semblable, se voit encore au Palais du Podestat.

III. — La raison pour laquelle cette famille, arrivant à Florence, y changea son nom et, de Canossa, se fit appeler Buonarroti, est la suivante. Le nom de Buonarroto avait figuré dans cette maison, d’âge en âge, presque toujours et jusqu’au temps de Michel-Ange, qui eut un frère portant aussi ce nom. Plusieurs de ces Buonarroti avaient été signori, c’est-à-dire membres de la magistrature suprême de la République florentine. Le frère de Michel-Ange se trouva être un de ces membres, à l’époque où Léon X vint à Florence, comme en font foi les chartes de cette cité. Ce nom, ainsi continué par plusieurs, passa comme prénom à toute la famille. La chose en était d’autant plus facile que l’usage est resté à Florence, dans les scrutins et autres élections, d’ajouter au nom propre des citoyens celui de leur père, de leur aïeul, de leur bisaïeul et quelquefois de plus anciens encore. Ainsi ces nombreux Buonarroti, continués par ce Simone, — qui fut à Florence le premier de cette famille, — s’appelèrent et se nomment encore, aujourd’hui, de Buonarroti Simone, encore qu’ils fussent de la maison de Canossa. Quand le pape Léon X vint à Florence, outre les nombreux privilèges qu’il accorda à cette famille, il ajouta aussi celui de faire figurer dans les armes des Buonarroti la boule d’azur et les trois lis d’or qui ornent celles des Médicis.

IV. — Dans cette maison donc naquit Michel-Ange. Son père s’appelait Ludovic de Léonard Buonarroti Simone. C’était un homme religieux et bon, dont les habitudes étaient plutôt de l’ancien temps. Étant podestat de Chiusi et de Caprese dans le Casentin, il lui naquit ce fils, l’an de grâce 1474, le 6 mars, un lundi, quatre heures avant le jour [3]. Grande naissance en vérité, et qui montrait déjà quel homme et quel génie deviendrait cet enfant. Ainsi Mercure et Vénus, reçus chez Jupiter à cette date heureusement fatidique, annonçaient ce qui s’est depuis réalisé ; et telle fut la naissance de ce noble et haut esprit qui devait réussir universellement en toutes ses entreprises et principalement dans les arts qui charment les sens, et qui sont la peinture, la sculpture, l’architecture. Le temps de sa charge étant expiré, le père s’en retourna à Florence et mit l’enfant en nourrice dans un village appelé Cettignano, voisin de la ville de trois milles, où les Buonarroti avaient encore un bien qui fut un des premiers achats faits, dans ce pays, par messer Simone de Canossa. La nourrice était fille d’un carrier et également mariée à un carrier. De ce hasard, Michel-Ange avait accoutumé de dire qu’il n’était point merveille que le même outil l’ait tant charmé. Si, par aventure, il commentait cette rencontre, il ajoutait qu’il savait bien que le lait de la nourrice a sur nous un tel pouvoir qu’il arrive souvent qu’en modifiant la température de notre corps, ce lait y introduit un goût tout différent de celui que la nature y avait infusé tout d’abord.

V. — L’enfant grandissait. Quand il vint en âge d’apprendre, le père, connaissant son esprit avisé et désireux de le tourner vers les Lettres, l’envoya à l’école d’un certain maître Francesco da Urbino qui, en ce temps-là, enseignait la grammaire à Florence. Mais, quelque progrès qu’il y fît, ses penchants naturels et célestes auxquels on se soustrait bien difficilement l’attiraient surtout vers la peinture. C’était à ce point que l’enfant ne pouvait s’empêcher de perdre son temps à l’étude pour courir dessiner çà et là et chercher la fréquentation des peintres. Au nombre de" ces derniers, son plus grand familier fut un certain Francesco Granacci, élève de Domenico del Grillandaio. Celui-ci, voyantl’inclination etla volonté impérieuse de l’enfant, résolut de l’aider : il l’exhortait sans cesse à l’entreprise, tantôt lui procurant des dessins, tantôt le menant avec lui à l’atelier du maître où il verrait quelques œuvres dont il pourrait tirer profit. Et tant les œuvres de celui-ci l’impressionnèrent que, répondant à sa nature qui le stimulait à chaque heure, il finit par abandonner l’école. Son père et les lrères de son qui avaient l’art en mépris, lui firent part de leur mauvais vouloir, et il en fut même souvent battu ; car, dans leur impéritie pour l’excellence et la noblesse de l’art, ils tenaient comme une honte d’abriter un peintre chez eux. Ce déplaisir, quelque grand qu’il fût, ne parvint pourtant pas à faire reculer Michel-Ange, qui, se faisant plus courageux, voulut tenter le métier des couleurs. Un jour que Granacci lui avait présenté une feuille imprimée où était représentée l’histoire de Saint Antoine battu par les Démons, dont l’auteur était Martin de Hollande, habile artiste de ce temps, Michel-Ange la copia sur un panneau de bois. Il ajouta ensuite la couleur au dessin et composa un tableau si remarquable que, non seulement il émerveilla ceux qui le virent, mais il en excita encore, disent quelques-uns, l’envie de Grillandaio même, qui, pour ne pas paraître moins bien faire que son élève, disait que cette œuvre était sortie de son atelier, comme s’il y avait collaboré. Grillandaio était, d’ailleurs, le peintre le plus apprécié de ce temps-là, comme le manifestaient ses ouvrages. Dans ce petit tableau, outre la figure du saint, il y avait beaucoup d’autres étranges formes et monstruosités de démons. Michel-Ange les avait traités avec un tel soin, qu’avant de les peindre en couleur il avait voulu les étudier au naturel. Pour ce faire, il était allé voir pêcher pour observer la forme et la couleur qu’ont les nageoires des poissons, et jusqu’à la tonalité des yeux et beaucoup d’autres choses, pour les pouvoir représenter dans son tableau. La perfection qu’il sut atteindre commença alors à lui attirer, comme je l’ai dit, l’admiration du public et quelque peu de jalousie du Grillandaio. Celle-ci se découvrit un peu plus, un jour que, Michel-Ange ayant demandé à son maître un de ses albums de croquis où étaient représentés des pâtres avec leurs brebis et leurs chiens, des paysages, des maisons, des ruines et autres choses semblables, celui-ci ne voulut pas le lui prêter ; et vraiment il put bien être surnommé « le jalouson », car il se montra peu courtois non seulement envers Michel-Ange, mais aussi envers son propre frère. Quand il avait vu ce frère prendre de l’avant et donner grande espérance de lui-même, il l’avait envoyé en France, moins pour lui être utile, comme disaient quelques-uns, que pour rester le premier de son art à Florence. J’ai voulu mentionner ce fait parce qu’on m’a dit que le fils de Dominique a coutume d’attribuer l’excellence et la divinité de Michel-Ange en grande partie à la discipline de son père, qui cependant ne lui servit en aucune manière. Michel-Ange, d’ailleurs, ne s’en est jamais plaint ; bien plus, il a toujours loué Grillandaio pour son art et pour ses habitudes. Mais arrêtons là cette digression et revenons à notre sujet.

VI. — En ce même temps, Michel-Ange n’étonna pas moins ses camarades d’atelier avec un autre travail qu’il fit, comme par plaisanterie. On lui donna, un jour, une tête à copier ; et, au lieu de l’original, il en rendit au propriétaire la copie. Le subterfuge n’en fut découvert que par Michel-Ange, un jour qu’il en parlait à un de ses compagnons, et ce fut en riant qu’il se fit reconnaître. Plusieurs voulurent alors comparer les deux têtes pour y trouver une différence. En fumant sa copie, Michel-Ange lui avait donné le même état de vieillesse qu’au modèle. Ce fait lui valut grande réputation.

VII. — Le jeune homme copiant ainsi, un jour telle chose et un autre jour telle autre, n’avait encore ni école arrêtée ni atelier fixe. Il fut conduit,

Michel-Ange Oeuvre litteraire 0017.png
1-2. Michel-Ange. Musée du Louvre.
études
une fois, par le Granacci au jardin des Médicis, à Saint-Marc. Dans ce jardin, Laurent le Magnifique, père du pape Léon et homme remarquable en toutes choses, avait groupé diverses statues antiques et autres figures qui l’agrémentaient. Quand Michel-Ange les eut vues et en eut apprécie la beauté, il ne voulut plus retourner à l’atelier de Dominique ni aller ailleurs ; mais, là, tout le jour comme à la meilleure école de ses facultés, il s’attardait, faisant toujours quelque nouvelle chose. Un jour, considérant entre autres la tête d’un faune au visage de vieux, avec une longue barbe et une face riante, encore que la bouche s’y entr’ouvrit à peine (à la manière des Antiques et qu’on y vit ce qu’il y avait dedans, Michel-Ange s’en éprit outre mesure et se proposa de la refaire en marbre. Dans ce jardin, alors, Laurent le Magnifique faisait travailler les marbres, ou plutôt les faisait adapter pour l’ornementation de la belle bibliothèque que lui et ses aïeux avaient recueillie là, du monde entier. (Cette bibliothèque, à la mort de Laurent, subit maintes transformations, et fut rétablie plusieurs années après, par le pape Clément ; mais elle fut laissée inachevée, et les livres y sont encore en caisses.) Michel-Ange donc, travaillant là à des marbres, s’en fit donner un par les maîtres du chantier et, s’aidant de leurs outils, il se mit à refaire le Faune avec une telle attention qu’en peu de jours il en tira un morceau achevé, suppléant par sa fantaisie à tout ce qui manquait à l’ancien. Il lui ouvrit la bouche, à la manière d’un homme qui rit, si bien que dans la cavité on découvrait toutes les dents. Sur ces entrefaites, le Magnifique étant venu voir où en était son œuvre, il trouva le jeune homme en train de polir la tête. Il s’en approcha, en remarqua aussitôt l’excellence et s’en émerveilla, par égard pour la jeunesse de l’artiste. Mais, au lieu de louer le travail, il prêtera plaisanter un enfant de cette sorte, et il lui dit : « Oh ! tu as fait ce faune bien vieux, et tu lui laisses toutes les dents ? Ne sais-tu pas qu’aux vieux de cet âge il en manque toujours quelqu’une ? » Le temps que le Magnifique mit à se retirer parut mille ans à Michel-Ange, qui voulait corriger cette erreur. Resté seul, il cassa à son vieux une dent de la mâchoire supérieure et perfora la gencive, comme si la dent en était sortie avec sa racine, et il attendit anxieusement que le lendemain ramenât le Magnifique. Quand celui-ci revint et qu’il s’avisa de la bonté et de la simplicité du jeune homme, il en rit beaucoup. Mais ensuite, estimant en lui-même la perfection de cet ouvrage et l’âge de l’artiste, comme père de toutes les vertus il se résolut à aider et à favoriser un tel talent et à le recueillir dans sa propre maison. Après lui avoir demandé de qui il était fils : « Eh bien ! dit-il, fais savoir à ton père que j’aurais plaisir à lui parler. »

VIII. — Quand Michel-Ange revint chez lui, il fit la commission du Magnifique. Son père, qui devinait pourquoi il était appelé, malgré les sollicitations du Granacci et d’autres, ne pouvait se résoudre à se rendre au palais. Il aimait mieux se plaindre qu’on lui débauchait son petit et ajoutait qu’il ne souffrirait jamais que son fils se fît tailleur de pierres. Il ne voulait pas même entendre du Granacci quelle différence il y a entre un sculpteur et un tailleur de pierres et, là-dessus, continuait à disputer longuement. À toute force, il accepta d’aller chez le Magnifique. Quand celui-ci lui demanda s’il voulait lui confier son fils, il ne sut le refuser : « Bien mieux, ajouta-t-il, non seulement Michel-Ange, mais tous nous autres, et notre vie et nos biens, nous sommes à la disposition de votre Magnificence. » Laurent lui ayant demandé ce qu’il pourrait faire pour lui, il répondit : « Je n’ai fait, de ma vie, aucun métier ; mais j’ai toujours vécu jusqu’à présent de mes faibles ressources et du petit bien que mes pères m’ont laissé ; et j’ai cherché non seulement à le conserver, mais à l’accroître autant que ma diligence me permettrait de le faire. » Alors le Magnifique : « Bien ! dit-il. Voyez s’il n’y a pas a Florence quelque chose que vous puissiez y faire, et servez-vous de moi, qui ferai en votre faveur tout ce que je pourrai. » Ayant ainsi congédié le vieillard, il fit donner à Michel-Ange, dans son palais, une bonne chambre et toutes les commodités que le jeune homme pourrait désirer, ne le traitant, jusqu’à sa table, pas autrement que comme son propre fils. Là, chaque jour, venaient s’asseoir, pour de grandes affaires, de très nobles personnages. L’usage était que ceux qui s’étaient trouvés en présence du Magnifique se plaçaient ensuite derrière lui, selon leurs titres, sans céder leur place à quel que fût le survenant. Bien des fois, il arriva que Michel-Ange s’assit devant les fils de Laurent et autres personnages invités dont cette maison s’illustrait abondamment. Par tous Michel-Ange était flatté et excité à ses honorables études ; mais, plus que tous, par le Magnifique lui-même. Plusieurs fois le jour, il le faisait appeler et lui montrait ses joyaux, ses pierreries, ses médailles et tous ses trésors de grand prix, comme à quelqu’un dont il connaissait le goût et le jugement.

IX. — Quand Michel-Ange entra chez le Magnifique, il avait quinze ou seize ans, et il y resta environ deux ans, jusqu’à la mort de Laurent, qui devait arriver en 1492. Sur ces entrefaites, un poste à la Douane étant vacant qui ne pouvait être tenu que par un citoyen de Florence, Ludovic, père de Michel-Ange, s’en vint trouver le Magnifique et le lui demanda en ces termes : « Laurent, je ne sais faire autre chose que lire et écrire. À présent que l’aide de Marco Pucci en douane vient de mourir, j’aimerais entrer à sa place, parce qu’il me semble que je pourrais vaquer convenablement à cet office. » Le Magnifique lui frappa l’épaule d’une main et, souriant, il dit : « Tu seras toujours pauvre ! » comme s’il se fût attendu à une plus importante demande. Et il ajouta : « Si vous voulez aller en compagnie de Marc, vous le pouvez faire jusqu’à ce qu’une occasion meilleure se présente. » Cet emploi comportait, par mois, la paye d’à peu près huit écus.

X. — Cependant Michel-Ange vaquait à ses études et présentait, chaque jour, au Magnifique le résultat de ses essais. Au même palais vivait Politien, homme plein de doctrine et de sagacité, comme chacun sait et comme ses écrits en font foi. Appréciant Michel-Ange pour son esprit très élevé, il l’aimait beaucoup et le stimulait sans cesse à l’étude, bien que celui-ci n’en eût nul besoin ; il lui exposait maints sujets à traiter et lui donnait toujours quelque chose à faire. Entre autres, un jour, il lui proposa l’Enlèvement de Déjanire et la Bataille des Centaures et lui en fit connaître la fable dans tous ses détails. Michel-Ange se mit à faire cet ouvrage en marbre et demi-relief. Le résultat lui réussit à ce point que je me souviens de lui avoir entendu dire que, quand il revoit ce groupe, il reconnaît le tort qu’il a fait à la nature de ne pas se donner sans trêve à l’art de la sculpture, en jugeant par cette œuvre combien il en eût pu réussir d’autres. En homme très modeste qu’il était, il ne parlait pas ainsi pour se vanter, mais pour se plaindre vraiment d’avoir été si infortuné que, par la faute d’autrui, il lui fût arrivé parfois d’avoir passé dix et douze ans sans rien faire, comme nous le verrons dans la suite. Cette œuvre se voit encore à Florence, dans la maison des Buonarroti, et les figures en sont grandes de deux palmes à peu près. À peine furent-elles finies, que Laurent le Magnifique passa de vie à trépas. Michel-Ange s’en retourna à la maison de son père ; et cette mort lui fit éprouver une telle douleur que, de longs jours, il ne put rien faire. Revenu à lui, il acheta un gros morceau de marbre, exposé de longues années aux intempéries de la pluie, et il y tailla un Hercule haut de quatre brasses, qui fut ensuite envoyé en France [4].

XI. — Pendant qu’il travaillait à cette statue, une neige épaisse tomba sur Florence. Pierre de Médicis, fils du grand Laurent, qui lui avait succédé, mais non point avec la même grâce, voulut, étant jeune homme, s’amuser à faire au milieu de sa cour une statue de neige. En cette occurrence, il se souvint de Michel-Ange et l’envoya chercher pour faire la statue. Il voulut ensuite qu’il restât chez lui, comme au temps de son père, et il lui offrit la même chambre et le même couvert à sa table, comme auparavant et avec les mêmes habitudes dont on usait du temps du père, c’est-à-dire que quiconque prenait place à table au commencement du service, n’avait à se déranger pour aucune autre personne survenante, quelque importante qu’elle fût.

XII. — Ludovic, père de Michel-Ange, s’étant fait plus ami de son fils et le voyant fréquenter presque toujours de grands personnages, lui donna des vêtements meilleurs et plus honorables. Ainsi le jeune homme resta quelques mois chez Pierre Médicis et en fut bien traité. Ce Pierre avait coutume de vanter deux sujets de sa famille, comme deux personnes rares. C’était Michel-Ange pour la première et, pour la seconde, un estafier espagnol qui, en outre de la beauté de son corps merveilleux, était si adroit et si leste et d’un tel souffle que, lorsque Pierre courait à cheval à toute bride, il n’arrivait pas à la bête de devancer l’homme d’un pied.

XIII. — En ce temps-là, pour complaire au prieur de Santo-Spirito, — église fort en honneur à Florence, — Michel-Ange fit un crucifix de bois un peu moins grand qu’au naturel, qui se voit aujourd’hui encore sur le maître-autel de cette église. Il profita de ses relations avec ce prieur, dont la grande courtoisie lui fit accepter (à l’hôpital de San-Spirito) une chambre et des cadavres. Il y étudiait l’anatomie, et il en éprouvait la plus grande satisfaction qu’il pût souhaiter. Ce fut le début de ses études, qu’il continua jusqu’à ce que la fortune lui sourit ailleurs.

XIV. — Au palais de Pierre, fréquentait un certain courtisan surnommé Cardière. Le duc prenait grand plaisir à l’entendre chanter sur la lyre et improviser merveilleusement. C’était, d’ailleurs, sa profession, et chaque soir, après le dîner, il s’y adonnait. Comme Cardière était ami de Michel-Ange, il lui raconta une fois un songe qu’il venait d’avoir. Laurent de Médicis lui était apparu, vêtu d’un manteau noir et tout déchiré sur son corps nu. Il lui avait donné l’ordre d’aller dire à son fils que bientôt il serait chassé de son palais et n’y retournerait plus. Pierre de Médicis était de nature insolente et frivole. Ni la bonté du cardinal Jean, son frère, ni la courtoisie et l’humanité de son oncle Julien ne purent empêcher que de tels vices n’arrivassent à le faire chasser de Florence. Michel-Ange engagea Cardière à faire part de ce songe à Pierre et à lui signifier l’ordre de Laurent ; mais l’ami, craignant la nature du prince, garda le secret pour lui seul. Un autre matin, comme Michel-Ange était dans la cour du palais, Cardière l’aborda tout épouvanté et dolent et, de nouveau, lui dit que, la nuit précédente, Laurent lui était réapparu dans la même triste tenue qu’avant. Les yeux ouverts, il l’avait vu lui donner un grand soufflet, parce qu’il n’avait pas rapporté à Pierre ce qu’il avait vu. » Alors Michel-Ange le réprimanda et tant lui en dit que Cardière, prenant courage, partit sitôt à pied pour Careggi, villa de la maison des Médicis, à trois milles environ de Florence. Quand il fut à mi-chemin, il rencontra Pierre qui retournait au palais et, l’arrêtant, il lui fit part de ce qu’il avait vu et entendu. Pierre s’en moqua et, appelant ses estafiers, il en fit mille risées. Le chancelier lui-même, qui fut plus tard le cardinal de Bibbiena, dit à Cardière : « Tu es un fou. À qui crois-tu que Laurent veuille plus de bien, à son fils ou à toi ? Si c’est à son fils, n’aurait-il pas plutôt apparu, s’il est possible, à lui qu’à toute autre personne ? » Ainsi raillé, on le laissa aller. De retour au palais et faisant part de sa plainte à Michel-Ange, il lui en parla si impressionnément que celui-ci, tenant la chose pour certaine, à deux jours de là et avec deux compagnons de route, quitta Florence et s’en alla à Bologne, pour gagner de là Venise, craignant de n’être plus en sûreté dans Florence, si ce que Cardière prédisait allait se réaliser.

XV. — Quelques jours plus tard, manquant d’argent (car il payait pour ses compagnons de route), il songea à s’en retourner à Florence. Arrivé à Bologne, le fait suivant leur arriva. Dans ce duché, au temps de messer Jean Bentivolio, une loi était en vigueur en vertu de laquelle tout étranger qui entrait à Bologne était marqué du sceau à la cire rouge, sur l’ongle du gros doigt. Aussi bien, Michel-Ange ayant pénétré dans la ville et s’étant soustrait sans le savoir à la marque du sceau, fut emmené avec ses compagnons à l’office des Bullette et condamné à payer cinquante livres en monnaie bolonaise. Comme il n’avait pas le moyen de s’acquitter et qu’il restait prisonnier à l’office, un messer Gian-Francesco Aldovrandi, gentilhomme bolonais, qui était alors un des Seize, voyant là Michel-Ange et entendant son cas, le fit libérer, surtout lorsqu’il eut appris qu’il était sculpteur. Il l’invita dans sa maison. Michel-Ange le remercia, prenant excuse de ses deux compagnons qu’il ne voulait pas quitter, encore qu’il n’aurait pas voulu abuser de l’hospitalité offerte. À quoi le gentilhomme répondit : « À ce compte, j’irai aussi avec toi faire le tour du monde, si tu en veux payer les frais. » Ces paroles persuadèrent Michel-Ange, qui s’excusa auprès de ses compagnons ; et après leur avoir donné le peu d’argent qui lui restait en poche, il s’en vint loger chez le gentilhomme.

XVI. — Sur ces entrefaites, la maison des Médicis, chassée de Florence avec tous ses partisans, s’en vint à Bologne et se logea chez les Rossi. Ainsi la vision de Cardière (soit communication diabolique, soit prédiction divine ou résultante d’une imagination forte) se trouva vérifiée. Cette chose,

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3. Michel-Ange. Musée Buonarroti.
croquis à la plume pour une madone et son fils

vraiment étonnante et digne d’être écrite, je l’ai contée telle que me l’a apprise Michel-Ange lui-même. Trois années environ avaient couru, depuis la mort de Laurent le Magnifique jusqu’à l’exil de ses enfants. Michel-Ange pouvait bien avoir vingt ou vingt et un ans. Pour éviter les premiers tumultes populaires jusqu’à ce que la ville de Florence reprît quelque forme meilleure, il séjourna à Bologne avec le gentilhomme déjà nommé, qui se plaisait à son talent et l’honorait beaucoup. Chaque soir, son hôte lui faisait lire quelques pages de Dante ou de Pétrarque, jusqu’à ce que le sommeil le prît.

XVII. — Un jour, en le promenant par Bologne, l’hôte le conduisit voir le tombeau de saint Dominique dans l’église dédiée à ce saint. Il lui fit remarquer qu’il y manquait deux figures de marbre, un saint Pétrone et un ange à genoux, portant un chandelier, et il lui demanda s’il se sentait de force à les sculpter. Michel-Ange ayant répondu oui, son hôte s’employa à lui en faire donner la commande au prix de trente ducats, soit dix-huit pour le saint Pétrone, et pour l’ange douze. Les figures avaient trois palmes de haut, et elles peuvent se voir, encore aujourd’hui, sur ce même tombeau. Dans la suite, Michel-Ange ayant le soupçon d’un sculpteur bolonais qui se plaignait de s’être vu enlever ces statues commandées à lui et qui le menaçait de lui faire une mauvaise affaire, aima mieux s’en retourner à Florence. Les affaires politiques s’y étaient, d’ailleurs, calmées, et il pouvait revenir vivre en sûreté dans sa maison. Il était resté auprès de messer Gian-Francesco Aldobrandi un peu plus d’une année.

XVIII. — Ainsi rapatrié, Michel-Ange se mit à faire en marbre un dieu de l’Amour, de six à sept ans, étendu comme s’il dormait. En le voyant, Laurent de Pier Francesco des Médicis (pour qui, entre temps, Michel-Ange avait fait un petit Saint Jean) jugea cette nouvelle œuvre très belle et dit à l’artiste : « Si tu l’accommodais de manière à ce qu’elle paraisse avoir été trouvée sous terre, à ta place, je l’enverrais à Rome ; elle y passerait pour antique, et tu la vendrais bien mieux. » Michel-Ange, ayant entendu cela, fit aussitôt subir à sa statue une préparation, comme pouvait le savoir faire celui à qui rien d’ingénieux n’était caché ; si bien qu’elle paraissait avoir été faite bien des années auparavant. Ainsi envoyé à Rome, ce marbre fut acheté, comme antique, deux cents ducats par le cardinal de Saint-Georges. Mais l’intermédiaire qui avait reçu cet argent écrivit à Florence qu’il fût versé à Michel-Ange trente ducats, ce Cupidon n’en ayant pas obtenu davantage. Ainsi il trompait à la fois Laurent de Pier Francesco et Michel-Ange. Sur ces entrefaites, la nouvelle que cet Amour avait été fait à Florence étant parvenue à l’oreille du cardinal, celui-ci, indigné d’avoir été leurré, envoya là-bas un de ses gentilshommes qui feindrait de chercher un sculpteur pour faire un certain ouvrage à Rome. D’un atelier à l’autre, l’envoyé arriva à la maison de Michel-Ange. Voyant le jeune homme et voulant s’éclairer précautionnément sur ce qu’il désirait savoir, il le pria de lui montrer quelques-uns de ses ouvrages. Michel-Ange, n’en ayant pas à l’atelier, prit une plume (car en ce temps-là le crayon n’était pas en usage), et il dessina une main avec une telle maîtrise que le visiteur en resta stupéfait. Celui-ci lui demanda s’il avait déjà fait œuvre de sculpture. Michel-Ange répondit oui et, entre autres, un Cupidon de telle mesure et en telle pose. Le gentilhomme avait appris ce qu’il voulait savoir. Il lui raconta com la chose s’était passée et lui promit, s’il voulait venir à Rome avec lui, de lui faire rembourser la différence et de l’accorder avec son maître, à qui, il en était certain, il serait agréable. Michel-Ange, autant par dépit d’avoir été trompé que pour le plaisir de voir Rome tant louée par ce gentilhomme, comme le plus large champ de l’art où chacun pouvait montrer sa valeur, se décida à partir avec lui. Il alla loger dans la maison du gentilhomme, voisine du palais du cardinal. Quand celui-ci fut avisé par lettres comment la chose s’était passée, il fît arrêter l’homme qui lui avait vendu la statue pour un antique et il la lui rendit contre débours de son argent. Cette œuvre étant tombée, je ne sais comment, entre les mains du duc de Valentinois, fut donnée à la marquise de Mantoue et, par celle-ci, envoyée à Mantoue, où elle se trouve dans la maison de ces seigneurs. En cette affaire, le cardinal de Saint-Georges fut blâmé par quelques-uns : parce que si cette œuvre, vue à Rome par tous les gens du métier, avait été également jugée par tous comme très belle, il ne semblait pas qu’elle dût tirer tant d’offense d’être une œuvre moderne, et qu’au prix de deux cents écus un homme aussi riche que ce cardinal eût dû accepter de s’en priver. S’il lui déplaisait tant d’avoir été trompé, il pouvait faire débourser le surplus du payement au négociateur de la vente, qu’il avait déjà fait arrêter, à domicile. Somme toute, personne n’en pâtit plus que Michel-Ange, qui n’en tira pas un denier de plus que ceux qu’il en avait reçus à Florence. Quant à l’intelligence et au dilettantisme du cardinal de Saint-Georges pour les statues, la preuve en est assez manifestée par ce fait que, tout le temps que Michel-Ange resta auprès de lui, — c’est-à-dire environ un an, — l’artiste en attendit une commande, et n’en reçut jamais la plus petite.

XIX. — Il s’en trouva cependant qui, connaissant cette bonne occasion, voulurent en profiter. Ainsi messire Jacopo Galli, gentilhomme romain et de belle intelligence, lui fit faire pour sa maison un Bacchus en marbre de dix palmes, dont la conception et les lignes répondent tout à fait à l’intention des écrivains antiques. La face en est joyeuse, les yeux en sont révulsés et lascifs, comme on en voit chez ceux qui sont épris follement de l’amour du vin. Dans sa main droite il tient une coupe, à la manière de qui veut boire, et il se mire dans elle comme qui prend plaisir à cette liqueur dont ce dieu a été l’inventeur ; et, pour s’en faire gloire, il ceint sa tête d’une guirlande de pampres. De son bras gauche tombe une peau de tigre, animal dédié à cette divinité, parce que, de tous, il se délecte le plus de raisin ; et l’artiste a fait plutôt la peau que l’animal, pour signifier qu’à se laisser tant attirer par les sens et par l’appétit de ce fruit et de sa liqueur, il y laisse finalement la vie. La main de ce bras tient une grappe, et un petit satyre l’imite, à ses pieds, qui s’en régale allègre et léger, et qui paraît avoir sept ans, comme ce Bacchus peut en avoir dix-huit. Messire Jacopo voulut aussi que Michel-Ange lui fît un Cupidon. L’une et l’autre de ces œuvres se voient, aujourd’hui, dans la maison de messer Juliano et messer Paolo Galli, gentilshommes de cour et de bien, avec lesquels Michel-Ange a toujours gardé une stricte amitié.

XX. — Peu après, sur la demande du cardinal de Saint-Denis, appelé le cardinal Rovano [5], d’un bloc de marbre il fit sortir cette merveilleuse statue de Notre-Dame qui est aujourd’hui (à Saint-Pierre) dans la chapelle de la Madone de la Fièvre. Précédemment et d’abord, elle avait été placée dans la chapelle de Sainte-Pétronille, qui appartient au roi de France et qui avoisine la sacristie de Saint-Pierre. Selon quelques-uns, cette partie de la basilique avait été un temple de Mars ; elle fut abattue par Bramante, par respect pour le dessin de la nouvelle église. Cette Madone est assise sur le roc où fut plantée la croix. Elle tient son Fils mort sur ses genoux, avec une si rare beauté qu’il n’est personne qui la voie sans être ému de pitié dans son âme. Image vraiment digne de cette humanité qui convenait au Fils de Dieu et à une telle mère ! Il ne se trouve pas moins des esprits critiques qui reprochent à cette mère de paraître trop jeune, en comparaison de son fils. Comme j’en raisonnais, un jour, avec Michel-Ange : « Ne sais-tu pas, me répondit-il, que les femmes chastes se conservent plus fraîches que les autres ? Combien, à plus forte raison, dut rester jeune une Vierge dont le visage ne fut jamais altéré par le moindre désir lascif qui fatiguât ce corps ! Je veux même dire plus. Il est à croire que la volonté divine favorisa cette fleur et cette fraîcheur de jeunesse, afin de mieux prouver au monde la virginité et l’éternelle pureté de sa Mère. Cet aspect de jeunesse n’était pas nécessaire pour le Fils ; il lui eût été plutôt contraire, parce qu’ayant dû prendre un corps d’homme et subir toutes les misères humaines, excepté le péché, il ne fallait pas que l’humanité fût, en lui, effacée par la Divinité ; mais il devait la laisser en son cours et son ordre de choses, de façon que le temps imprimât sur elle les traces de son stigmate. Ne sois donc pas surpris si, par ces considérations, j’ai représenté la Vierge très sainte, mère de Dieu, plus jeune qu’il ne convient ordinairement à cet âge, tandis que j’ai laissé au Christ toutes les marques du sien. » Considération digne d’un théologien accompli, et merveilleuse peut-être chez un autre, excepté chez Michel-Ange. Dieu n’avait-il pas formé sa nature non seulement pour opérer des œuvres uniques avec sa main puissante ; mais son esprit aussi n’était-il pas digne des plus divines conceptions dont on peut avoir les preuves non seulement en cette argumentation, mais en tant d’autres dont ses écrits font foi ? Quand Michel-Ange fit cette œuvre, il pouvait avoir vingt-quatre ou vingt-cinq ans. À cet effort, il acquit grand renom et réputation. Le monde retenait déjà que ce maître dépassait de beaucoup, non seulement tous les autres de son temps, mais encore ceux des âges qui l’avaient précédé, et qu’il rivalisait même avec les Antiques.

XXI. — Après ces travaux, il fut obligé de retourner à Florence pour ses affaires domestiques. Comme il y séjourna assez longtemps, il y rit la statue qui se trouve placée jusqu’à présent devant le palais de la Signoria à l’extrémité de la Tribune. Cette statue, communément appelée Le Géant [6], fut faite comme il suit. La Confrérie ouvrière de Sainte-Marie des Fleurs possédait un bloc de marbre, mesurant neuf brasses de hauteur. Il avait été porté de Carrare, cent ans auparavant, par un artiste peu habile en son métier, s’il le fallait juger sur cette œuvre. Pour le pouvoir conduire plus commodément et avec moins de fatigue, il l’avait ébauché dans la carrière elle-même, mais de telle manière que ce marbre n’inspira jamais ni à cet artiste ni à un autre le goût d’en extraire une statue, je ne dis pas de cette grandeur, mais pas même de dimension moindre. Ce bloc de marbre ne pouvant donc servir à rien de bon, un certain Andréa du Mont-San-Savino crut pouvoir l’obtenir de la Confrérie. Il demanda qu’on lui en fît présent et promit qu’en y ajoutant des morceaux il en tirerait un sujet. Les confrères envoyèrent chercher Michel-Ange et lui racontèrent le désir d’Andréa et ses bonnes intentions. Michel-Ange leur ayant répondu qu’on pouvait tirer de ce bloc une bonne chose, ils le lui offrirent. L’ayant donc accepté et sans y ajouter aucun morceau, il en fit la statue déjà nommée. Il la travailla si habilement à fleur de marbre qu’on peut voir encore, au sommet de la tête et à la base du marbre, son enveloppe primitive. Il fit semblablement en d’autres ouvrages, par exemple au tombeau du pape Jules II et à la statue qui représente la Vie Contemplative. Cette manière est celle des maitres supérieurs en leur art ; et elle parut plus merveilleuse encore en cette statue, à laquelle non seulement l’artiste n’ajouta pas des morceaux, mais encore où, comme il avait coutume de le dire, il était impossible ou tout au moins très difficile de corriger les défauts de la première ébauche. Michel-Ange reçut pour cette œuvre quatre cents ducats, et il l’exécuta en dix-huit mois.

XXII. — Pour ne point perdre l’habitude de son art et continuer à s’y faire la main, après le Géant commandé par Pierre Soderini, son grand ami, il coula en bronze une statue de grandeur naturelle qui fut envoyée en France, et semblablement un David foulant aux pieds Goliath [7]. Celui qu’on voit au milieu de la cour du palais de la Signoria est une œuvre de Donatello. Cet artiste d’art excellent était beaucoup loué par Michel-Ange, excepté sur un point, le polissage de ses œuvres, que Michel-Ange n’avait pas la patience de pratiquer sur les siennes ; de sorte que, vues de loin, elles apparaissaient admirables, et, de près, perdaient de leur réputation. Il coula aussi en bronze une Madone avec son petit enfant sur les genoux : elle lui fut payée cent ducats par des marchands flamands de la maison Moscheroni de très noble famille, et ainsi cet ouvrage partit pour les Flandres. Pour ne pas abandonner tout à fait la peinture, il fit pour messer AgnolBoni, citoyen de Florence, une Notre-Dame sur panneau rond, qui lui fut payée soixante ducats.

XXIII. — Il passa quelque temps à ne plus faire aucune autre œuvre de sculpture, et, se donnant à la lecture des poètes et des orateurs en langue vulgaire, il écrivit des sonnets à son caprice. Quand le pape Alexandre VI fut mort, le pape Jules II l’appela à Rome et lui envoya à Florence, pour son viatique, cent ducats. À cette époque, Michel-Ange pouvait avoir vingt-neuf ans ; et nous trouvons ces années comprises entre la date de sa naissance, qui arriva, comme j’ai déjà dit, en 1474, et celle de la mort d’Alexandre VI, qui eut lieu en 1503.

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4. Michel-Ange. Musée du Louvre.
études pour la statue du « david » de florence

XXIV. — Il vint donc à Rome, et plusieurs mois se passèrent avant que Jules II se résolût à l’employer à son service. Finalement, l’idée vint à ce pape de commander son tombeau. Ayant vu le dessin qu’en avait fait Michel-Ange, il lui plut tellement qu’il envoya aussitôt l’artiste à Carrare pour en extraire la quantité des marbres nécessaires à une telle entreprise, et, à cet effet, il lui lit paver mille ducats à Florence, par Alamanno Salviati. Il resta plus de huit mois dans ces montagnes, avec deux serviteurs et une équipe de chevaux, sans autres provisions que celles du vivre. En regardant, un jour, le paysage du haut d’un mont au-dessus de la mer, l’idée lui vint de faire un colosse que les navigateurs pourraient voir de la pleine mer. Il v était surtout stimulé par la commodité de ce massif, qu’il pourrait fouiller à son aise. Il v était aussi poussé par les Antiques qui, pour produire peut-être le même effet que Michel-Ange, ou pour fuir l’oisiveté dans la montagne, ou pour toute autre raison, ont laissé certains souvenirs imparfaitement ébauchés qui donnent un bon exemple de leur manière. Et, certes, il aurait réalise ce projet si le temps ou l’entreprise à laquelle il vaquait le lui avaient permis ; et je l’ai entendu, un jour, le regretter amèrement. Quand il eut fini l’extraction et le choix des marbres qui lui paraissaient suffisants et qu’il les eut conduits au port, il laissa là un homme qui veillerait au chargement et s’en revint à Rome. S’étant arrêté quelques jours à Florence, quand il arriva à Rome il y trouva une partie des marbres à quai. Il les fit débarquer et transporter sur la place de Saint-Pierre, derrière Sainte-Catherine, où il avait sa demeure placée après le Corridor d’Alexandre VI. Grande était la quantité des marbres : étendus sur la place, ils faisaient l’admiration des gens et la joie du pape. Celui-ci favorisait Michel-Ange à ce point inusité que, l’artiste ayant commencé son ouvrage, le pape maintes fois l’alla trouver dans sa maison, s’entretenant avec lui, comme avec un frère, de son tombeau et d’autres choses. Pour s’y rendre plus commodément, il avait fait jeter, du corridor à la maison de Michel-Ange, un pont roulant par où passait secrètement le pape.

XXV. — Ces faveurs signalées furent cause (comme il arrive bien souvent dans les cours) d’envies excitées contre Michel-Ange, et, après l’envie, de persécutions infinies. Aussi l’architecte Bramante, qui était aimé du pape, lui fit changer d’avis en lui disant ce que dit ordinairement le vulgaire, que c’est de mauvais augure pour la vie de préparer son tombeau. Il ajoutait bien d’autres rapports prouvant ainsi, outre sa jalousie, la crainte qu’il avait du jugement de Michel-Ange, qui ne craignait pas, non plus, de découvrir les erreurs de l’architecte. On sait que Bramante, qui se donnait à toute sortes de plaisirs, dépensait largement. Les provisions que lui faisait le pape, pour si abondantes qu’elles fussent, ne lui suffisaient pas. Il cherchait d’aller vite à l’ouvrage et maçonnait les murs avec de mauvais matériaux qui promettaient peu de stabilité et de sécurité à la grandeur démesurée de la bâtisse. C’est ce que chacun peut voir manifestement dans les constructions de Saint-Pierre au Vatican, au corridor du Belvédère, au couvent de Saint-Pierre-aux-Liens et en d’autres constructions par lui faites. Chacune d’elles a nécessité la réfection des fondements et l’apport d’étais, de contreforts et de barbacanes, pour en arrêter la chute qui serait, à court terme, arrivée. Ne doutant pas que Michel-Ange connût ces erreurs, Bramante chercha toujours à le faire partir de Rome, tout au moins à le priver de la faveur du pape et de la gloire et du profit que son industrie lui eût pu acquérir. Ainsi en arriva-t-il de ce tombeau. S’il avait été fait selon le premier plan, il n’est pas douteux que grâce à l’art de Michel-Ange (soit dit sans jalousie aucune), il eût surpassé la renommée de l’artiste jusqu’alors le plus célèbre ; car ce maître nouveau y eût trouvé un champ assez large pour montrer sa valeur. C’est ce qu’il voulait démontrer par ce qu’il en avait déjà fait et par ces deux Esclaves qu’il avait déjà sculptés et qui prouvent à quiconque les voit qu’aucun artiste n’a jamais fait chose plus digne [8].

XXVI. — Pour donner une idée de cette œuvre, je dirai brièvement que le tombeau devait avoir quatre faces. Les deux principales mesureraient dix-huit brasses et formeraient les flancs, et les deux autres seraient de douze brasses chacune : en sorte que l’ensemble formerait un carré et demi. À l’entour extérieur s’ouvriraient des niches où entreraient des statues, et, entre les niches, se pratiqueraient des intervalles où surgiraient de terre d’autres statues fixées, comme ces Esclaves ; elles représenteraient les arts libéraux, de même que la peinture, la sculpture et l’architecture, chacun avec ses attributs qui suffiraient à les faire reconnaître. L’ensemble devait montrer que, avec la mort du pape Jules, toutes les Vertus se trouvaient prisonnières au tombeau d’un pontife dont elles ne retrouveraient jamais le semblable pour les nourrir et les favoriser, comme il fit. Au-dessus, courrait une corniche reliant toute l’œuvre, au pied de laquelle figureraient quatre grandes statues dont l’une, le Moïse, se voit à Saint-Pierre-aux-Liens, — et nous en parlerons à son heure. Ainsi s’élevant, le tombeau finirait par une plate-forme où l’on verrait deux anges soutenant une arche. L’un d’eux esquisserait un sourire, comme s’il exprimait sa joie que l’âme du pape fût reçue parmi les Esprits bienheureux ; l’autre, au contraire, pleurerait comme s’il se plaignît que le monde fût privé d’un tel homme. Par une des cimes, — c’est-à-dire par celle de la bande supérieure, — on entrerait dans le tombeau, formé d’une petite chambre en guise de petit temple, au milieu de laquelle serait placé un sarcophage de marbre où serait renfermé le corps du pape. Chaque partie du monument eût été travaillée avec un art merveilleux. Enfin, dans toute cette œuvre, auraient figuré plus de quarante statues, — non compris les épisodes ciselés sur bronze en demi-relief, — toutes se rapportant au sujet principal et, comme on l’aurait vu, aux actes d’un tel pontificat.

XXVII. — Ayant vu ce dessin, le pape envoya Michel-Ange à Saint-Pierre pour voir où pourrait se placer commodément ce tombeau. La forme de l’église était, alors, celle d’une croix au chevet de laquelle le pape Nicolas V avait commencé à bâtir de nouveau la tribune ; et les fondations, quand il mourut, en étaient sorties de terre à la hauteur de trois brasses. Cet emplacement parut à Michel-Ange le meilleur. De retour chez le pape, il lui exposa son sentiment en ajoutant que, si Sa Sainteté le partageait aussi, il conviendrait de pousser la construction jusqu’au faîte et de la recouvrir. Le pape lui demanda : « Quel argent faudrait-il ? » Michel-Ange répondit : « Cent mille cens. — Va pour deux cent mille ! » dit Jules. Et la volonté ayant pris le pape de refaire l’église tout entière, il manda sur les lieux l’architecte San-Gallo et Bramante. De tous les plans proposés celui de Bramante fut accepté, comme le plus beau et le mieux entendu. Ainsi Michel-Ange fut cause : 1° que la partie de la construction déjà commencée s’achevât (et elle serait encore à faire, si l’incident cité n’eût pas eu lieu ; 2° que le désir vint au pape de renouveler le reste de la basilique sur un nouveau plan plus beau et plus magnifique.

XXVIII. — Mais revenons à notre histoire. Michel-Ange se rendit compte du changement de volonté du pape par l’incident qui va suivre. Le pontife lui avait confié que, lorsqu’il aurait besoin d’argent, il ne devrait s’adresser à d’autre qu’à lui-même pour n’avoir pas à tourner ici et là. Or, un jour, arrivèrent à quai les marbres qui étaient restés à Carrare. Michel-Ange, les ayant fait débarquer et porter à Saint-Pierre et voulant paver aux bateliers le transport et le déchargement, vint demander au pape de l’argent ; mais il trouva l’entrée plus difficile et le pape occupé. C’est pourquoi, de retour chez lui, pour ne pas donner d’ennui à ces pauvres gens qui avaient à recevoir leur dû, il les paya tous de ses deniers, pensant bien qu’il pourrait retirer commodément chez le pape cet argent avancé. Revenu un autre matin, Michel-Ange s’était avancé jusqu’à l’antichambre pour avoir audience, quand un palefrenier l’arrêta en disant :« Pardonne-moi, mais j’ai ordre de ne pas vous laisser entrer. » Ceci fut dit en présence d’un évêque qui, entendant les paroles du palefrenier, le releva en disant : « Tu ne sais donc pas quel est cet homme ? — Je le sais très bien, répondit le palefrenier, mais je dois faire ce que mes maîtres m’ont ordonné, sans chercher davantage. » Michel-Ange, devant qui jusqu’alors n’était jamais resté baissée une portière ni fermé un verrou, se voyant ainsi éconduit et mis en dédain en un tel cas, répondit au valet : « Et vous dire au pape que si dorénavant il me veut, il aura à me chercher ailleurs. » Là-dessus, s’en retournant chez lui, il ordonna à ses deux serviteurs d’avoir à vendre tout le mobilier de sa maison et, l’argent réalisé, d’avoir à le suivre à Florence. Il monta aussitôt en poste, et à deux heures de nuit arriva à Poggibonsi, château placé sur le territoire de Florence et distant de cette ville d’à peu près dix-huit ou vingt milles. Etant là en lieu sûr, il se reposa.

XXIX. — Peu de temps après, arrivèrent cinq courriers de Jules auxquels le pape avait donné mission de lui ramener Michel-Ange, en quelque lieu qu’ils le trouvassent. Mais, l’ayant rencontré sur un territoire où il ne pouvait lui être fait violence, ils menacèrent Michel-Ange, s’ils ne réussissaient pas autrement, de le faire assassiner. Ils finirent par des prières et, celles-ci ne leur servant pas davantage, ils obtinrent du fugitif qu’il répondit au moins à la lettre du pape qu’ils lui avaient présentée, et qu’il mentionnât particulièrement sur sa réponse qu’ils ne l’avaient rejoint que sur le territoire de Florence, pour que le pape entendît bien qu’ils ne l’avaient pu ramener de là, contre sa volonté. La lettre du pape disait que, vu la présente, Michel-Ange retourne sur-le-champ à Rome, sous peine de la disgrâce papale. Michel-Ange répondit brièvement qu’il n’y retournerait jamais plus ; que, pour son bon et fidèle attachement, il n’avait pas mérité en échange d’être chassé comme un mauvais homme de la présence du pape ; et qu’enfin, Sa Sainteté ne voulant plus donner suite au projet de son tombeau, il s’en trouvait dégagé et ne voulait pas contracter d’engagement nouveau. Ayant daté sa lettre, il congédia les courriers et s’en vint à Florence, où, pendant les trois mois qu’il y resta, la Signoria reçut trois Brefs pleins de menaces pour que Michel-Ange revint, de gré ou de force.

XXX. — Pier Soderini était alors gonfalonnier à vie. Comme, avant ces événements, il avait, malgré lui, laissé partir Michel-Ange pour Rome, il projeta de profiter de son retour pour lui faire peindre la salle du Conseil. Au premier Bref, il n’obligea pas Michel-Ange à s’en revenir, espérant que la colère du pape passerait ; mais, à la réception du second et du troisième, ayant fait appeler Michel-Ange, il lui dit : « Tu as fait avec le pape un essai que n’aurait pas osé un roi de France. Mais tu n’as plus à te faire prier. Nous ne voulons pas, pour toi, faire avec lui la guerre et mettre l’État en péril. Dispose-toi donc à retourner là-bas. » Alors Michel-Ange, se voyant contraint et craignant la colère du pape, pensa de s’en aller au Levant. La principale raison en était qu’il avait été sollicité par le Grand Turc, avec de grandes promesses dont certains Frères de Saint-François avaient été les intermédiaires, d’aller faire là-bas un pont qui relierait Constantinople à Pera, et d’y essayer encore d’autres entreprises. En apprenant cela, le gonfalonnier envoya chercher Michel-Ange et le détourna d’un tel projet en disant qu’il lui vaudrait mieux d’aller mourir chez le pape, que d’aller vivre chez le Turc ; que néanmoins il n’avait pas à craindre cela, parce que le pape était bon et qu’il le réclamait pour lui faire, non du mal, mais du bien ; et que, s’il avait quelque crainte, la Signoria l’enverrait avec le titre d’ambassadeur ; car il n’est pas admis qu’il soit fait le moindre mal aux personnes publiquement chargées d’un message. Sur ces paroles et d’autres encore, Michel-Ange se résolut au retour.

XXXI. — Pendant ce séjour qu’il fit à Florence, deux choses arrivèrent. La première fut l’exécution de ce merveilleux carton commencé pour la salle du Conseil, où Michel-Ange représenta la Guerre de Pise et les divers épisodes qui s’y déroulèrent. Ce carton des plus artistiques fut connu par tous ceux qui ont depuis tenu un pinceau. Je ne sais quel mauvais sort [9] lui arriva dans la salle où Michel-Ange l’avait laissé, et qui s’appelle la salle du Pape, à Santa-Maria-Novella de Florence. On en voit pourtant quelque part un morceau conservé avec le plus grand soin et comme une chose sacrée. Le second incident fut la prise de Bologne et le départ du pape Jules pour cette ville, dont la reddition l’avait comblé de joie. Ce fait rendit courage à Michel-Ange, qui résolut d’aller rejoindre le pape avec plus d’espoir.

XXXII. — Arrivé donc, un matin, à Bologne et étant allé à San-Petronio pour entendre la messe, il fut reconnu par les palefreniers du pape, qui le menèrent à leur maître au moment où celui-ci allait se mettre à table, au palais des Seize. Quand Jules II vit apparaître Michel-Ange, il lui dit, d’un

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5. Michel-Ange. Musée du Louvre.
étude pour une vierge et l’enfant jésus

visage courroucé : « Tu avais à venir vers nous, et tu as attendu que nous allions vers toi ! » voulant dire par là qu’étant venu à Bologne, ville plus rapprochée de Florence que ne l’était Rome, c’était Jules II qui s’était dérangé. Michel-Ange, se mettant à genoux, demanda pardon à haute voix et s’excusa en disant qu’il n’avait pas péché par méchanceté, mais par indignation d’avoir été chassé comme il l’avait été. Le pape restait la tête courbée, sans rien répondre et tout troublé d’aspect. Alors le cardinal Soderini, comme pour excuser et recommander Michel-Ange, osa s’interposer et dire : « Que Votre Sainteté ne regarde pas à la faute ; car, s’il a erré, c’était par ignorance. Les peintres, en dehors de leur art, sont tous les mêmes. » À ces mots, le pape, indigné, de répondre : « Tu lui dis là une vilenie que nous ne lui disons pas. L’ignorant et le malheureux, c’est toi et non lui. Va-t’en : que je ne te voie plus devant moi, pour ton malheur. » Et comme le cardinal ne partait pas encore, il fut, au dire coutumier de Michel-Ange, jeté dehors par les serviteurs du pape, et à coups de bâton affolants. Ainsi le pape, ayant déchargé sa colère sur l’évêque, appela Michel-Ange plus près de lui, lui pardonna et lui commit de ne pas quitter Bologne avant d’avoir reçu de lui une autre commande. Il n’attendit guère pour l’envoyer chercher, et il lui dit qu’il voulait en être portraicturé en une grande statue de bronze qu’il ferait placer au frontispice de l’église de Saint-Pétrone. À cet effet, ayant fait déposer mille ducats à la banque de messer Antonmaria de Legnano, il s’en revint à Rome. Il est vrai qu’avant le départ du pape, Michel-Ange l’avait modelé en terre. Ne sachant quel mouvement prêter à la main gauche, quand la main droite faisait semblant de donner la bénédiction, il profita d’une visite du pape, venu pour voir la statue, et il lui demanda s’il ne lui plairait pas de tenir un livre : « Quel livre ? répondit Jules. Une épée, plutôt. Car, de lettres, je n’en sais point. » Et plaisantant sur la main droite au mouvement vivace, il dit en souriant à Michel-Ange : « Cette statue-là donne-t-elle la bénédiction ou la malédiction ? » À quoi Michel-Ange répondit : « Saint-Père, elle menace ce peuple, s’il n’est pas sage. » Comme je l’ai déjà dit, le pape Jules s’en revint à Rome, et Michel-Ange resta à Bologne. Il y passa seize mois à préparer la statue et à la placer à l’endroit désigné par le pape lui-même. Dans la suite les Bentivolio ayant réintégré Bologne, le peuple en fureur jeta à terre cette statue [10]. Sa grandeur dépassait de trois mesures la taille naturelle.

XXXIII. — Cette œuvre étant finie, Michel-Ange s’en vint à Rome, où le pape Jules voulait l’utiliser. Comme celui-ci persistait dans sa pensée de ne pas donner suite au tombeau, il se laissa mettre en tête par Bramante et par les autres rivaux de Michel-Ange de lui donner à peindre la voûte de la chapelle de Sixte IV, qui est dans le palais (du Vatican), avec l’espoir que l’artiste y ferait miracle. À cet office, Bramante n’employait que malice pour détourner le pape de la sculpture. Il tenait pour certain, ou que Michel-Ange, en refusant cette commande, courroucerait le pape, ou qu’en l’acceptant il y réussirait moins bien que Raphaël d’Urbin, à qui, par haine de Michel-Ange, on accordait toutes les faveurs. N’estimait-on point que l’art principal de ce maître était la statuaire ? Et vraiment c’était bien elle. Michel-Ange qui n’avait pas encore essayé la peinture et qui savait qu’il était difficile de peindre pour la première fois, fit tous ses efforts pour en être déchargé. Il proposa Raphaël, en prétextant que ce n’était point là son métier et qu’il n’y réussirait point, et tant il insista sur ce refus que le pape en prit comme de la colère. Devant l’obstination de Jules, Michel-Ange se mit donc à cette œuvre dans le palais du pape, pour l’admiration et l’étonnement du monde entier. Cette chapelle valut à l’artiste une telle réputation, qu’elle le mit désormais hors de toute atteinte de l’envie. Nous en donnerons une description brève.

XXXIV. — La forme de la voûte est, comme on l’appelle communément, à botte (en arceau). À la base de la voussure s’ouvrent des fenêtres cintrées ; on en compte six en longueur et deux en largeur. Tout l’ensemble mesure deux carrés et demi. À cette voûte, Michel-Ange a peint principalement la Création du Monde ; mais il y a compris ensuite presque tout l’Ancien Testament. Il a divisé cette œuvre de la sorte. En commençant par les piédouches où les cintres des fenêtres ont leur base et s’élèvent jusqu’à un tiers de la voûte, il a peint une muraille plane. De là, il a élevé des pilastres et des plinthes simulant le marbre, qui font saillie sur le plan en guise de balustres, avec consoles et autres petits piliers entre lesquels siègent Prophètes et Sibylles. Les premiers pilastres, saillant des arceaux des fenêtres, portent à mi-hauteur les piédouches, en laissant toutefois le plus grand espace de l’arceau des fenêtres, qui n’est pas celui où les fenêtres elles-mêmes s’ajourent. Sur ces plinthes sont dissimulés des petits génies nus à divers gestes qui, en guise de Thermes, régissent chacun une corniche qui borde tout en longueur l’œuvre principale et laisse ainsi, au milieu de la voûte, de cap à fond, comme un ciel ouvert. Cette ouverture se divise en neuf parties ; de la corniche montée sur pilastres s’enlèvent d’autres arcs et corniches qui, passant par la dernière hauteur de la voûte, vont rejoindre la corniche de la partie opposée et laissent ainsi entre les arcs neuf vides, un grand et un petit. Dans chaque petit sont deux listels feignant le marbre, qui traversent le vide et sont faits de telle manière qu’ils laissent au milieu deux parties où sont placés les médaillons, comme nous le dirons plus loin. Michel-Ange a simulé cette architecture pour éviter l’ennui qui nait de la similitude. En tête de la chapelle, dans le premier vide, qui est un des moindres, on voit dans l’air le Dieu tout-puissant qui, d’un mouvement des bras, sépare la lumière d’avec les ténèbres. Dans le second, il crée les deux plus grands luminaires, et il est représenté les bras tout étendus et, de la droite désignant le soleil, et de la gauche, la lune. En sa compagnie volent des anges dont l’un, placé à sa gauche, se cache le visage et s’abrite contre son Créateur, comme pour se défendre de la nocuité de la lune. Dans ce même carré, vers la gauche, le même Dieu s’est retourné pour créer sur la terre les herbes et les plantes ; et il le fait avec une telle habileté d’art que, de quelque côté que vous soyez et que vous le regardiez, il vous montre tout le dos jusqu’à la plante des pieds : chose vraiment belle et qui démontre la puissance du raccourci. Dans le troisième vide, apparaît le grand Dieu semblablement porté dans l’air par ses anges ; il regarde les eaux et leur commande de produire toutes les espèces d’animaux que cet élément nourrit, de la même manière qu’il avait commandé à la terre dans le second sujet. Au quatrième, figure la création de l’homme, où Dieu, un bras et une main tendus, semble donner à Adam ses ordres et ses défenses ; tandis que, de l’autre bras, il recueille ses anges. Dans le cinquième, d’une côte d’Adam le Créateur fait naître la femme, qui, s’avançant les mains jointes étendues vers Dieu, s’incline avec un doux sourire et semble remercier celui qui la bénit. Au sixième, on voit le démon en forme humaine depuis le milieu de son corps ; l’autre partie est celle d’un serpent, et les jambes transformées en queue contournent un arbre ; il semble qu’il raisonne avec l’homme et l’induise à mal faire contre son Créateur, tandis qu’il présente à la femme la pomme défendue. Dans la deuxième partie de ce même carré, on voit l’homme et la femme chassés par l’ange et, épouvantés et dolents, fuir la face de Dieu. Le septième est le sacrifice d’Abel et de Caïn, l’un agréable à Dieu qui l’accepte, l’autre odieux et réprouvé. Le déluge est représenté dans le neuvième, où l’on voit l’arche de Noé au milieu des eaux ; tandis que, sur les bords, des grappes humaines essayent de se suspendre à cette nef. Sur la même mer, plus près des bords, on voit un vaisseau chargé de diverses foules ; mais, soit que celles-ci le surchargent trop de leur poids, soit que la violence des flots et la perte des voiles les aient privées de tout secours humain, on les voit déjà victimes de l’abîme se perdre dans le seaux et s’en aller au fond. C’est chose effrayante de voir l’espèce humaine périr aussi misérablement sur les eaux. Plus près de l’œil du spectateur, apparaît encore sur les eaux la cime d’une montagne : on dirait d’une île où, fuyant les eaux qui s’avancent, s’est réfugiée une multitude d’hommes et de femmes montrant des sentiments divers ; mais tous, misérables et épouvantés, se traînant sous une tente repliée contre un arbre, pour s’y défendre de l’envahissante pluie : au-dessus d’elle, avec un art supérieur, est représentée la colère de Dieu qui se déverse sur cette humanité avec les eaux, la foudre et ses flèches de feu. Du côté droit et bien plus près des yeux du spectateur, il y a un autre sommet de montagne et une autre multitude en proie aux mêmes affres, dont il serait long de décrire les attitudes diverses ; qu’il me suffise de dire qu’elles sont toutes naturelles et formidables et telles qu’on n’en peut imaginer de plus lamentables, en un tel cataclysme. Le neuvième tableau, qui est le dernier, représente l’histoire de Noé, lorsque, ivre, gisant à terre et laissant voir toute sa nudité, il fut raillé par Cham et recouvert par Sem et Japhet. Sous la corniche déjà indiquée qui confine à la paroi du mur et sur les piédouches où les cintres se posent, entre pilastres et pilastres, sont assises douze figures de Prophètes et de Sibylles, toutes admirables vraiment tant par leur attitude que par la variété et l’harmonie de leurs vêtements. Mais le plus admirable de tous est le prophète Jonas, placé en tête de la voûte. Semblant soutenir à lui seul les autres parties de cette voûte, à force de lumière et d’ombre il tend son torse en raccourci vers la partie la plus voisine de notre œil, lorsque les jambes qui en ressaillent semblent occuper l’autre espace. Œuvre étonnante et qui proclame la science de cet homme capable de faire tourner les lignes en raccourci et en perspective. Dans les espaces compris sous les cintres et dans celui du haut qui figure un triangle, Michel-Ange a peint toute la généalogie du Sauveur. Dans celui qui voisine avec la façade du Jugement dernier, à main droite, on voit Aman mis en croix par ordre du roi Assuérus. Dans un autre, ou voit l’histoire du Serpent de bronze élevé par Moïse sur un pal. Dans le troisième, là-bas, figure la vengeance exercée par Judith contre Holopherne. Dans le quatrième enfin, David lutte contre Goliath. Et telle est, brièvement racontée, toute l’histoire peinte de cette chapelle.

XXXV. — Mais non moins merveilleuse est la partie qui n’appartient pas à l’histoire. Là, figurent certains nus qui, assis sur la corniche et sur les plinthes, çà et là, portent des médaillons de métal feint sur lesquels divers épisodes sont peints, se rapportant au sujet principal. En toutes ces créations Michel-Ange a fait preuve d’un art très grand, pour l’harmonie des compartiments, pour la diversité des attitudes et pour le contraste des lieux. Pour décrire tous les détails de cette œuvre infinie, un volume ne suffirait pas. Je les ai brièvement esquissés, voulant plutôt faire un peu de lumière sur l’ensemble qu’en préciser les parties.

XXXVI. — Pendant que Michel-Ange travaillait à cette œuvre, les déboires ne lui manquèrent pas. Quand il eut fait le cadre du Déluge, il s’aperçut que la peinture commençait à moisir à ce point que les figures s’y devinaient à peine. Estimant que cette excuse lui devait suffire pour se récuser d’une telle charge, il s’en vint trouver le pape et lui dit : « J’ai déjà dit à Votre Sainteté que ce n’est pas mon métier de peindre. Ce que j’ai fait est gâté ; et si vous ne me croyez pas, envoyez-y voir. » Le pape manda San-Gallo, qui, constatant le dégât, se rendit compte qu’il y avait eu trop d’eau dans la chaux et que l’humidité, en suintant, avait produit cet effet. Il s’en excusa auprès de Michel-Ange et fit en sorte que le maître poursuivrait son œuvre sans avoir à faire valoir d’autres excuses.

XXXVII. — Pendant que Michel-Ange peignait la chapelle, le pape Jules plusieurs fois voulut aller le voir. Il montait sur une échelle à barreaux, Michel-Ange la soutenait de la main, et le pape arrivait ainsi sur le pont. Comme il était de nature violente et impatiente d’attendre, quand l’ouvrage fut à moitié fait, — c’est-à-dire de la porte à la moitié de la voûte, — il voulut que Michel-Ange découvrît cette partie, encore qu’imparfaite, et sans que la dernière main y fût donnée. L’opinion qu’on avait de Michel-Ange et ce qu’on en attendait, amena Rome entière voir cette œuvre. Le pape y alla aussi, avant que la poussière soulevée par les échafaudages défaits ne fût tombée.

XXXVIII. — Quand Raphaël vit cette nouvelle et merveilleuse manière de peindre, comme il était admirable dans l’imitation, il chercha, à l’aide de Bramante, à avoir la commande du reste. Michel-Ange, l’apprenant, s’en troubla. Il alla trouver le pape Jules et se plaignit gravement de l’injure que lui faisait Bramante. En présence même de ce dernier, il découvrit au pape toutes les persécutions qu’il avait souffertes de cet homme. À ces nombreux manquements il ajouta surtout, à l’adresse de Bramante, le reproche de défaire le vieux Saint-Pierre et de jeter à terre les merveilleuses colonnes qui avaient fait la gloire de ce temple, Ne sachant pas les estimer, que lui importait qu’elles allassent en morceaux, au lieu de les étayer et de les conserver entières ? Il montra comme il était facile de mettre briques sur briques, mais comme il était difficile de refaire une colonne semblable à celles-là. Il ajouta bien d’autres choses qu’il est inutile de raconter, de sorte que le pape, ayant entendu ces tristesses, voulut que Michel-Ange continuât ses peintures, et lui fit encore plus de faveurs qu’avant. Le maître acheva toute cette œuvre en vingt mois, sans avoir été aidé de personne, pas même d’un qui lui broyât les couleurs. Il est vrai aussi que je lui ai entendu dire qu’elle n’est pas achevée comme il l’aurait voulue, à cause de la hâte du pape. Comme celui-ci lui demandait un jour quand il comptait finir cette chapelle et que le peintre lui répondit : « Quand je pourrai : » le pape furieux ajouta : « As-tu envie que je te fasse jeter bas de ton échafaudage ? » Ce qu’entendant, Michel-Ange dit, à part lui : « Fais-le, si tu l’oses ? » Le pape étant parti, il fit démolir le pont et découvrit l’ouvrage. Le jour de la Toussaint, il fut vu à la grande satisfaction du pape, qui tint chapelle ce jour-là, et à l’admiration de Rome entière qui accourut. Il y manquait des retouches avec de l’azur d’outremer à sec et un peu d’or en quelques endroits, pour que cette peinture parût plus riche. Son ardeur passée, Jules voulut que Michel-Ange y pourvût ainsi ; mais celui-ci, considérant l’embarras que donnerait l’échafaudage à rétablir, répondit que ce qui y manquait n’était point chose qui importât. « Il faudrait cependant faire les retouches d’or, » objectait le pape. À quoi Michel-Ange répondit familièrement, comme il en avait l’habitude avec Sa Sainteté : « Je ne vois pas que les hommes portent tant d’or sur eux. » Et le pape d’ajouter : « Cette peinture sera pauvre. — Ceux que j’ai peints là, répondit l’artiste, furent pauvres aussi ! » Ainsi se plaisantant lui-même, le maître en resta là. Michel-Ange eut, pour cet ouvrage et pour tout payement, trois mille ducats ; et il dut en dépenser en couleurs, selon ce que je lui ai entendu dire, environ vingt ou vingt-cinq.

XXXIX. — Quand il eut achevé cet ouvrage, Michel-Ange qui, pour le peindre, avait tenu si longtemps les yeux levés vers la voûte, avait fini par y voir peu en regardant à terre. Quand il avait à lire une lettre ou à regarder quelques menus documents, il lui était nécessaire de les tenir levés au-dessus de sa tête. Néanmoins, peu à peu, il s’apprit à lire encore en regardant en bas. Cette preuve nous donne la mesure de l’attention assidue qu’il porta à cet ouvrage. Il lui arriva bien d’autres histoires, du vivant du pape Jules, qui l’aima du plus profond de ses entrailles et qui eut pour lui plus de soins jaloux que pour tout autre de son entourage. Nous l’avons assez démontré par ce que nous en avons déjà écrit. Un jour qu’il craignait de l’avoir mécontenté, il l’envoya apaiser sur-le-champ. La chose se passa de la sorte. À la Saint-Jean, Michel-Ange, voulant aller jusqu’à Florence, vint demander au pape de l’argent. Celui-ci lui demanda quand serait finie sa chapelle ; et Michel-Ange de lui répondre, selon son habitude : « Quand je pourrai ! » Le pape, qui était d’une nature emportée, et qui tenait un bâton à la main, l’en frappa en disant : « Quand je pourrai ! Quand je pourrai ! » Là-dessus, rentré à la maison, Michel-Ange, sans demander ses restes, se préparait au départ pour Florence, lorsque survint le jeune Accurcio qui avait les faveurs du pape et que celui-ci envoyait à Michel-Ange avec cinq cents ducats et la prière de le calmer, le mieux qu’il pourrait. Michel-Ange accepta l’excuse et ne partit pas moins pour Florence. Il semble que Jules II n’ait pas eu de plus grand souci que de se conserver cet homme. Il ne voulut pas seulement s’en servir pendant sa vie, mais il voulut encore s’assurer de ses services après sa mort, avant laquelle il ordonna que son tombeau, commencé par Michel-Ange, fût achevé par lui. Il en donna la charge au vieux cardinal Santi-Quattro et au cardinal d’Agen, son neveu, qui demandèrent à l’artiste un nouveau plan, la première entreprise leur paraissant trop grande. Ainsi Michel-Ange entra, une deuxième fois, dans cette tragédie du tombeau ; et cette deuxième ne lui réussit guère mieux que la première. Elle fut même pire et lui rapporta d’infinis ennuis, déplaisirs et tracas et, ce qui est pire, l’infamie même causée par la méchanceté de certains. Après de longues années, il en était guéri à peine. Michel-Ange donc recommença à faire travailler au tombeau et fit venir, de Florence, de nombreux aides auxquels Bernardo Bini, son dépositaire, donnait l’argent selon qu’ils en avaient besoin. Mais la chose ne dura pas longtemps, et il en fut empêché, à son grand déplaisir, par le pape Léon, qui, ayant succédé à Jules, voulut orner de marbres la façade de Saint-Laurent de Florence. Cette église avait été érigée par Cosme de Médicis, et tout en était fini, excepté la façade. Le pape Léon ayant donc délibéré de fournir cette partie, pensa d’y occuper Michel-Ange. Il commença par lui demander un dessin et finit par vouloir qu’à ce sujet il allât à Florence et prît à sa charge toute l’affaire. Michel-Ange, qui s’était remis avec grand amour au tombeau de Jules, fit à Léon toute la résistance qu’il put, alléguant qu’il était lié par contrat aux cardinaux d’Agen et Santi-Quattro. Mais le pape, qui avait pris sa résolution là-dessus, lui répondit : « Laissez-moi faire avec eux, je les contenterai. » Ainsi il manda ses cardinaux et fit rendre à Michel-Ange la liberté, à sa plus grande douleur d’abord, et à celle des deux cardinaux et surtout de celui d’Agen, neveu du pape Jules, comme nous l’avons dit. Néanmoins le pape Léon leur promit que Michel-Ange, à Florence, continuerait à travailler pour eux, car il ne voulait pas empêcher leur projet. Ainsi l’artiste laissa en pleurant le tombeau et s’en vint à Florence. Après y avoir ordonné tout ce qui faisait métier pour la façade, il se rendit à Carrare pour y préparer les marbres ; et non seulement ceux de la façade, mais aussi ceux du tombeau qu’il pensait pouvoir continuer, selon la promesse du pape. En cette circonstance, on écrivit au pape Léon que, dans les montagnes de Pietra-Santa, castel des Florentins, gisaient des marbres dont la beauté et la valeur rivalisaient avec ceux de Carrare. Il en fut parlé aussi à Michel-Ange ; mais celui-ci, ami du marquis Alberigo avec qui il s’était mis d’accord, voulait extraire plutôt les marbres de Carrare que ceux de cette autre carrière appartenant au duché florentin. Le pape écrivit à Michel-Ange pour lui commettre d’aller à Pietra-Santa et de voir si la chose était, comme il en avait été écrit de Florence. Michel-Ange s’y rendit et trouva là des marbres fort intraitables et assez impropres. Quand bien même ils eussent été propres au métier, leur transport jusqu’à la mer eût été chose difficile et fort coûteuse. À cet usage, il eût fallu ouvrir une route de plusieurs milles à travers les montagnes, à force coups de pics, et, dans la plaine remplie de marécages, la pelle aurait eu trop à faire. Ainsi Michel-Ange en écrivit au pape, qui voulut plutôt croire aux premiers correspondants de Florence et ordonna qu’on travaillât la route. En exécution de la volonté du pape, Michel-Ange fit donc faire cette route et finit par y conduire jusqu’à la mer une grande abondance de marbres. Dans leur nombre étaient cinq colonnes d’égale grandeur, dont une, que Michel-Ange fit porter à Florence, se voit encore sur la Place Saint-Laurent. Les quatre autres gisent encore là-bas, sur le port, par la suite d’un changement de volonté du pape. Mais le marquis de Carrare, croyant que Michel-Ange, à titre de citoyen florentin, avait pris sur lui de faire extraire les marbres de Pietra-Santa, devint son ennemi et lui fit défense de retourner à Carrare pour y prendre certains autres marbres qu’il y avait extraits. Ce fait lui porta grand dommage.

XL. — De retour à Florence et ayant trouvé là, comme nous l’avons déjà dit, l’ardeur du pape Léon tout à fait éteinte, Michel-Ange, n’ayant rien à faire, s’y attarda longtemps, à son grand déplaisir de perdre tant de temps à commencer un jour une chose qu’il faudrait abandonner le lendemain. Néanmoins, avec certains marbres qu’il avait, il se mit, chez lui, à continuer le tombeau du pape Jules. Mais à la mort du pape Léon, à qui Adrien succéda, il fut une autre fois contraint de suspendre cette œuvre. Les exécuteurs testamentaires l’accusaient d’avoir reçu de Jules, pour ce tombeau, seize mille écus au moins et de ne plus s’en occuper, étant ainsi à Florence pour ses plaisirs. Appelé à Rome pour se justifier de ce chef, il fut empêché de s’y rendre par le cardinal de Médicis, qui fut plus tard Clément VII et qui avait alors le gouvernement de Florence. Pour lui donner à la fois une occupation et une excuse, celui-ci lui commanda la Bibliothèque des Médicis à Saint-Laurent et la Sacristie de cette même église avec les tombeaux de ses pères, en lui promettant de donner à sa place satisfaction au pape et d’arranger les affaires. Quelques mois après, le pape Adrien mourut, et, Clément lui ayant succédé, on ne parla plus, pour un temps, de la sépulture de Jules. Michel-Ange fut cependant avisé que le duc d’Urbin, François-Marie, neveu de l’heureuse mémoire du pape Jules, se plaignait grandement de lui et ajoutait même des menaces. Il vint alors à Rome et exposa son cas au pape Clément, qui lui conseilla de faire appeler les agents du duc et de faire compte avec eux de tout ce qu’il avait reçu de Jules et de tout ce qu’il avait fait pour lui ; car il savait que Michel-Ange, après vérification de ces comptes, resterait plutôt créditeur que débiteur. Ces désagréments donnèrent peu de goût à Michel-Ange de séjourner à Rome, et il s’en retourna à Florence sans se douter de la ruine qui allait, à quelque temps de là, désoler Rome [11].

XLI. — Sur ces entrefaites, la maison des Médicis fut chassée de Florence par ses adversaires, pour y avoir pris plus d’autorité que n’en tolère une ville libre et qui se régit en république. La Signoria, ne doutant pas que le pape essayerait par tous les moyens de rétablir sa famille à Florence, se résolut à fortifier la cité. À cet effet, elle nomma Michel-Ange commissaire général. Ainsi préposé à une telle entreprise, il pourvut, çà et là, dans toute la ville, à bien des constructions préventives et entoura de bonnes fortifications le mont de San-Miniato qui domine Florence et commande à tout le pays. Si l’ennemi s’était emparé de ce mont, nul doute qu’il n’eût conquis aussi la ville. Cette prévision fut pour le salut de Florence et pour le plus grand dommage de l’ennemi qui s’en trouva fortement molesté, parce que ce point était élevé comme je l’ai déjà dit, surtout le campanile de l’église, où étaient posées deux pièces d’artillerie qui portaient, sans cesse, grand dommage dans le camp ennemi. Michel-Ange, malgré les précautions prises sur ce point, et en prévision de ce qui pourrait arriver, ne se résolvait pas à quitter San-Miniato. Quand il y eut séjourné environ six mois, les soldats de la ville commencèrent à murmurer, parlant d’on ne sait quelle trahison. Michel-Ange avisé, tant par lui-même que par certains capitaines de ses amis, s’en vint à la Signoria. Il exposa ce qu’il avait appris et vu et dans quel péril se trouvait la cité, ajoutant encore qu’il était temps d’y pourvoir si le Conseil en décidait. Mais, au lieu de remerciements, on lui fit entendre vilenies et reproches, comme à un homme timide et trop soupçonneux. Le membre du Conseil qui l’apostropha de la sorte aurait mieux fait de le lui dire à l’oreille ; car, à la rentrée des Médicis à Florence, on lui coupa la tête. S’il n’avait pas ainsi parlé, peut-être aurait-il continué de vivre [12].

XLII. — Michel-Ange, voyant le peu de cas qu’on faisait de ses observations et prévoyant la ruine certaine de la ville, usa de son autorité pour se faire ouvrir une porte, et il s’enfuit avec deux des siens dans la direction de Venise. Certes, la trahison de la ville n’était pas une fable, mais celui qui la complotait [13] pensa qu’il y réussirait avec moins d’infamie si, en restant alors caché, il laissait au temps le soin de le faire à sa place, et d’empêcher d’agir celui qui s’y serait opposé. Le départ de Michel-Ange fut cause de grandes rumeurs dans Florence, et il fut décrété de contumace par le Conseil régent. Néanmoins, rappelé, on le priait grandement, on lui recommandait la patrie, on l’adjurait de ne pas abandonner l’entreprise dont il avait voulu se charger, la ville n’étant point réduite aux extrémités qu’il appréhendait. On ajouta bien des choses auxquelles l’autorité des personnages qui lui écrivaient s’ajoutant, eu égard principalement à son propre amour pour la patrie, il se résolut à profiter d’un sauf-conduit pour retourner en dix jours à Florence, non sans péril de sa vie.

XLIII. — Sitôt rentré, son premier soin fut de faire armer le campanile de San-Miniato, que les continuels assauts de l’artillerie ennemie avaient lézardé et mis en danger de ruine, au grand désavantage de sa garnison. Pour le fortifier, il fit ainsi. Prenant un grand nombre de matelas bien bourrés de laine, la nuit, avec de bonnes cordes, il les faisait descendre du faîte du clocher jusqu’au bas, et en recouvrait les parties pouvant subir les coups de feu. Et comme les créneaux de la tour étaient en saillie sur elle, ces matelas arrivaient à être placés à six palmes au moins, loin du mur principal du campanile. De la sorte, les balles de l’artillerie venant frapper celui-ci ne lui faisaient aucun dommage ou peu, en raison de la distance parcourue et des matelas protecteurs. Ainsi il put maintenir cette tour, tout le temps que dura la guerre, — c’est-à-dire une année, — sans qu’elle fût jamais prise. Elle profita, au contraire, grandement à défendre le pays et à endommager l’ennemi.

XLIV. — Mais des intelligences secrètes ayant introduit l’ennemi dans la ville, de nombreux citoyens y furent pris et tués. La cour fut aussi dépêchée à la maison de Michel-Ange, pour l’y prendre. On ouvrit toutes les

Michel-Ange Oeuvre litteraire 0055.png
6. Michel-Ange. Britich Museum.
études de « putti » pour l’enfant jésus

chambres, toutes les caisses et jusqu’aux cheminées et aux cabinets privés. Michel-Ange, craignant ce qui allait arriver, s’était enfui dans la maison d’un de ses grands amis, où il resta caché plusieurs jours. Il fut ainsi sauvé dans cette maison où personne, excepté cet ami, ne sut qu’il y était présent. Passée la fureur de la guerre, Michel-Ange fut recherché dans Florence par le pape Clément, qui, l’y faisant retrouver, lui demanda s’il voulait continuer le travail des tombeaux qu’il avait déjà commencés. À ce compte, on lui assurerait sa liberté et on userait de courtoisie envers l’artiste. Ce qu’entendant, Michel-Ange sortit de sa retraite et, bien qu’il n’eût pas touché à un ciseau depuis près de quinze ans, il se mit à l’œuvre avec une telle ardeur qu’en quelques mois seulement il fit toutes les statues qui se voient dans la Sacristie de Saint-Laurent. À ce travail, la peur le stimulait plus que l’amour. Il est vrai qu’aucune de ces statues n’a été achevée. Elles furent cependant poussées à un tel degré de perfection, qu’on peut bien y reconnaître l’excellence de l’artiste. L’ébauche n’exclut pas la perfection et la beauté de cet ouvrage.

XLV. — Ces statues, au nombre de quatre, sont placées dans une sacristie faite exprès pour elles, sur la partie gauche de l’église, à l’opposé de la sacristie vieille. Bien que la même idée ait présidé à leur facture, elles sont néanmoins toutes différentes et en des attitudes diverses. Elles sont placées deux à deux sur les façades latérales et reposent couchées sur des corniches, de grandeur plus que naturelle. Hommes et femmes, elles signifient le Jour et la Nuit et, toutes deux à la fois, le Temps, qui consume toute chose. Pour que cette idée soit mieux comprise, il a ajouté une chouette et d’autres attributs à la Nuit, que représente une femme d’une merveilleuse beauté. Ainsi, pour signifier le Temps, il voulait faire un rat. Pour cela, il avait laissé un peu de marbre non travaillé sur l’œuvre. (Il en fut empêché, dans la suite.) Sa raison était que cet animal continuellement ronge et détruit, non autrement que le Temps qui anéantit tout. Deux autres statues représentent les personnages pour qui ces tombeaux furent érigés, et tous avec des attitudes plutôt divines qu’humaines. Il faudrait mentionner, entre toutes, une Madone avec son divin Fils sur un de ses genoux ; mais plutôt que de n’en point assez dire, j’aime mieux me taire et je passe. Nous devons ces belles choses au pape Clément qui, pour tant qu’il ait fait de nombreuses et louables choses, s’il n’avait que celle-ci à son acquit, suffirait à payer au monde, par un si noble ouvrage, le droit d’en faire oublier ses défauts. Notre gratitude envers lui s’augmente de ce fait, qu’au siège de Florence il ne prit pas en moindre considération la valeur de cet homme que n’avait fait, avant lui, pour Archimède, le consul Marcellus au siège de Syracuse. Mais si la bonne volonté de l’un fut sans effet, celle de l’autre, Dieu merci ! porta ses fruits.

XLVI. — Malgré tout, Michel-Ange vivait dans une peur extrême du duc Alexandre [14], qui le haïssait fort. Ce jeune homme, comme chacun sait, était féroce et vindicatif. Il n’est point douteux que, sans le respect qu’il devait au pape, il n’eût fait disparaître l’artiste. Et ceci d’autant mieux qu’un jour, le duc de Florence voulant faire la forteresse <ref>Elle fut construite vers 1534, sur les plans de Pier Francesco, de Viterbe.<ref> qu’il érigea dans la suite, et ayant chargé Alexandre Vitelli d’amener Michel-Ange à cheval pour voir commodément ensemble où elle pourrait être construite, celui-ci n’y voulut point aller et répondit qu’il n’en avait pas commission du pape Clément. Le duc s’en indigna fortement. Pour ce manque de respect et pour une malveillance déjà ancienne jointe à la mauvaise nature d’Alexandre, Michel-Ange eut bien raison d’avoir peur. Dieu le protégeait certainement quand, à la mort de Clément, il se trouva absent de Florence, ayant été appelé à Rome par ce pape qui le reçut avec joie, avant que les tombeaux des Médicis fussent finis. Ce pape respectait cet homme, comme une chose sacrée ; et il s’entretenait familièrement avec lui de choses graves et légères, comme il eût fait avec un égal. Il chercha à le décharger du tombeau de Jules II, afin qu’il se tînt plus fermement à ceux de Florence et que, non seulement il finît les choses commencées, mais qu’il en entreprît encore de plus belles.

XLVII. — Mais avant de pousser plus loin ce récit, il faut rapporter, sur cet homme, un autre fait que, par inadvertance, j’ai négligé de citer précédemment. Après le violent départ des Médicis de Florence, la Signoria, appréhendant une guerre, comme nous l’avons dit, s’était résolue à fortifier la ville. Bien que le talent supérieur de Michel-Ange et son aptitude exceptionnelle à ces travaux fussent connus, néanmoins, sur le conseil des quelques citoyens qui favorisaient le parti des Médicis et qui voulaient empêcher qu’on fortifiât la ville en prolongeant et en atermoyant ce projet, voulurent envoyer le maître à Ferrare pour le motif spécieux d’y étudier la manière dont le duc Alphonse avait fortifié sa cité. On savait, en effet, que l’Excellence était fort habile en cet art et très prudente en toutes choses. Le duc reçut Michel-Ange avec un très souriant visage, tant en raison de la réputation de l’homme que parce que don Hercule, son fils, était capitaine de la Signoria de Florence. Chevauchant de concert avec lui, il ne fut rien qu’il ne lui montrât, tant en bastions qu’en artillerie. Il en vint jusqu’à lui ouvrir, de sa propre main, toute sa garde-robe et de lui tout montrer, et surtout certaines œuvres de peinture et des portraits de ses pères peints par des maîtres excellents pour le temps où ces œuvres furent faites. Quand Michel-Ange s’apprêta à partir, le duc en plaisantant lui dit : « Michel-Ange, vous êtes mon prisonnier. Si vous voulez que je vous laisse libre, je veux que vous me promettiez défaire quelque chose de votre main, comme vous le voudrez, soit sculpture, soit peinture. » Michel-Ange le promit. Revenu à Florence, bien qu’il fût très occupé à fortifier sa cité, il ne commença pas moins un tableau de musée qui représentait le Cygne de Léda. Le duc apprit cela, en même temps que la rentrée à Florence de la maison des Médicis. Comme il craignait dans ces tumultes de perdre un tel trésor, il envoya un des siens qui, arrivé à la maison de Michel-Ange et voyant le tableau, dit : « Oh ! c’est bien peu de chose ! » Et ayant demandé à Michel-Ange quel était son métier, comme celui-ci savait que chacun n’est bon juge qu’en son propre art, répondit en raillant : « Je suis marchand. » Sans doute, il était stupéfié d’une telle demande et de n’avoir pas été reconnu comme un gentilhomme. C’est pourquoi, méprisant en même temps tous les métiers des citoyens de Florence qui, pour la plus grande partie, s’adonnent au commerce, il avait répondu, comme s’il eût voulu dire : « Tu me demandes quel est mon art ? Penserais-tu que je sois un marchand ? » Michel-Ange, qui comprit bien le gentilhomme à sa parole : « Vous feriez chez moi, ajouta-t-il, une bien mauvaise emplette pour votre maître. Allez-vous-en plutôt ! » Ainsi congédiant le messager ducal, il fit, à quelques jours de là, don de ce tableau à un de ses garçons d’atelier qui, ayant deux sœurs à marier, s’était recommandé à lui pour la dot. Cette peinture fut envoyée en France et achetée par le roi François Ier. Elle y est encore [15].

XLVIII. — Pour revenir au récit dont je m’étais éloigné, quand Michel-Ange fut rappelé à Rome par le pape Clément, le tombeau du pape Jules fut remis en discussion par les agents du duc d’Urbin. Clément, qui eût voulu se servir de l’artiste à Florence, chercha par tous les moyens de le délivrer et le lui fit savoir par un de ses procurateurs, messer Tommaso da Prato. Mais Michel-Ange n’avait pas oublié les mauvaises intentions du duc Alexandre contre lui, et il les redoutait fort. En outre, portant amour et révérence à la dépouille du pape Jules et à l’illustrissime maison de la Rovère, il faisait tous ses efforts pour rester à Rome et s’y occuper du tombeau. D’autant plus que, pour tout ce dont il avait été chargé, il passait, comme nous avons dit, pour avoir reçu du pape Jules au moins seize mille écus et pour jouir de cette somme sans rien faire pour se libérer. Ne pouvant supporter cette infamie, en homme délicat sur le point d’honneur, il voulait que la chose fût déclarée ouvertement ; car, encore que déjà vieux, il ne redoutait pas la lourde charge de finir ce qu’il avait commencé. Quand on en vint aux explications, comme ses adversaires n’arrivaient pas à trouver la somme, cause de la première discussion et que bien plutôt il manquait les deux tiers à l’entier payement de l’accord fait avec les deux cardinaux, Clément, estimant cette occasion fort belle pour débarrasser Michel-Ange et se servir librement de lui, le fit appeler et lui dit : « Eh bien ! dis que tu veux faire ce tombeau, mais que tu veux savoir qui aura à te payer le reste. » Michel-Ange, qui connaissait la volonté du pape, désireux de le garder à son service, répondit : « Et qui sera là pour me payer ? » À quoi le pape Clément ajouta : « Tu es bien fou si tu t’attends dans la suite à trouver quelqu’un qui t’offre même un quatrino (un sou). » La chose ainsi jugée et messer Tommaso le procurateur en ayant fait part aux agents du duc, ceux-ci commencèrent à se regarder l’un l’autre sous le nez et conclurent ensemble qu’il fût fait, du moins, un tombeau pour la somme qui en avait été reçue. Michel-Ange trouva la chose’bien jugée et y consentit volontiers. Il y était surtout poussé par l’autorité du vieux cardinal Di Monte, créature de Jules II et oncle de Jules III (notre pontife à l’heure où ceci est écrit), lequel avait bien voulu intervenir dans l’accord. Et cet accord fut le suivant. Michel-Ange ferait un tombeau d’une seule façade et y emploierait les marbres qu’il avait déjà fait travailler pour le tombeau quadrangulaire, en les y accommodant le mieux qu’il pourrait. Il s’engageait à y faire figurer six statues de sa main. Il fut néanmoins concédé au pape Clément qu’il pourrait user de Michel-Ange à Florence ou autres lieux qu’il lui plairait, quatre mois de l’année. Tel fut le contrat passé entre le duc d’Urbin et Michel-Ange.

XLIX. — Mais il faut savoir que, tous les comptes étant ainsi arrêtés, Michel-Ange, pour paraître plus obligé envers le duc d’Urbin et devoir moins de fidélité au pape Clément qui le mandait à Florence (où pour aucun motif il ne voulait retourner), s’accorda secrètement avec l’avocat et l’agent de l’Excellence pour faire dire à ceux-ci qu’il avait reçu quelques milliers d’écus en plus de ceux qu’il avait eus réellement. Ceci fut fait non seulement sur paroles, mais — sans que Michel-Ange le sût et y ait consenti — consigné dans le contrat ; non sur l’acte notarié, mais seulement sur la copie. Michel-Ange s’en troubla fortement. L’avocat voulut le persuader qu’il ne lui en surviendrait aucun préjudice, car il importait peu que le contrat spécifiât (à mille près) plus de vingt mille écus, puisqu’on était d’accord que le tombeau en était réduit à la quantité de l’argent vraiment reçu. Il ajouta que personne n’avait à en connaître, sinon Michel-Ange lui-même, et qu’il pouvait être bien tranquille sur ce secret qui les liait entre eux. Alors Michel-Ange se calma, tant parce qu’il pouvait avoir tout à fait la pleine assurance, que parce qu’il désirait que cette combinaison lui servît auprès du pape, comme nous avons dit. Pour cette fois, la chose passa bien, mais à la fin il n’en fut pas de même. Après l’avoir gardé quatre mois à Florence et rappelé à Rome, le pape chercha à l’occuper à d’autres travaux et voulut lui faire peindre le chevet de la chapelle de Sixte. Ce pape fort judicieux, ayant pensé à maints sujets, s’arrêta finalement au thème du Jugement Dernier, estimant que la variété et la grandeur de ce sujet donneraient à cet homme un champ assez vaste pour y développer toute sa valeur. Michel-Ange, qui n’ignorait pas l’obligation contractée avec le duc d’Urbin, éluda cette commande autant qu’il put. Ne pouvant s’en libérer, il traînait la chose en longueur. S’occupant du carton en particulier, il travaillait secrètement aux statues qui devaient aller au tombeau de Jules.

L. — Dans l’intervalle, le pape Clément mourut, et Paul III fut créé à sa place. Il fit appeler Michel-Ange et chercha à l’avoir auprès de lui. Le maître, qui doutait de pouvoir entreprendre ce Jugement Dernier, répondit qu’il ne pourrait s’en occuper, parce qu’il était obligé par contrat avec le duc d’Urbin jusqu’à ce qu’il aurait fini l’ouvrage qu’il avait en mains. Le pape s’en troubla et dit : « Voici déjà trente ans que je caresse ce projet. Et à présent que je suis pape, je ne puis le réaliser ? Où est-il, ce contrat ? Je veux le déchirer. » Michel-Ange, poussé à bout, se décida presque à s’en aller à Gènes dans une abbaye de l’évêque d’Aléria, créature du pape Jules et grand ami de l’artiste. Là, il finirait son œuvre au voisinage commode de Carrare, d’où il pourrait facilement transporter ses marbres par mer. Il pensa aussi se réfugier à Urbin, où auparavant il avait projeté d’habiter, comme en un lieu paisible, et où, pour la mémoire du pape Jules, il espérait d’être bien vu. Quelques mois auparavant, il avait même envoyé là un de ses hommes pour acheter une maison et quelques biens. Mais craignant, comme il le devait naturellement, la puissance du pape, il ne partit point, espérant donner à celui-ci satisfaction par de bonnes paroles.

LI — Le pape Paul III, résolu dans sa proposition, s’en vint, un jour, chez Michel-Ange, avec une suite de huit ou dix cardinaux. Il voulut voir le carton lait, sous Clément VII, pour le chevet de la chapelle de Sixte, et aussi les statues déjà faites pour le tombeau de Jules. Il observait minutieusement toutes ces choses, quand le cardinal de Mantoue, qui était de la suite pontificale, voyant la statue du Moïse dont nous avons déjà parle et dont nous parlerons plus copieusement ensuite, se mit à dire : « Cette statue suffit à faire honneur à la sépulture du pape Jules. » Le pape Paul ayant tout passé en revue dit, bien en face, à Michel-Ange qu’il voulait recevoir sa visite En présence de nombreux cardinaux et du déjà nomme cardinal de Mantoue, comme Michel-Ange faisait la sourde oreille : « Je ferai bien en sorte dit le pape, que le duc d’Urbin se contente de trois statues de ta main, et que les autres trois qui restent a faire soient confiées a d’autres. » Ainsi il s’entremit pour que les agents du duc tissent un nouveau contrat accepte par l’Excellence, qui ne voulut pas, en cela, déplaire au pape. Ainsi Michel-Ange qui pouvait s’éviter de payer les trois statues, se sentit bien désoblige par là teneur de ce contrat. Néanmoins il voulut faire la dépense et déposa, pour ces statues et pour le reste du tombeau, mille cinq cent quatre-vingts ducats. De la sorte, les agents du duc d’Urbin le contraignirent a s’exécuter, et ainsi finit la tragédie de ce tombeau. Il se voit, aujourd’hui, dans l’église de Saint-Pierre-aux-Liens, non d’après le premier projet des quatre façades, mais selon le dernier d’une seule et des moindres, non détachée tout autour, mais appuyée à un mur, en raison des empêchements que nous avons déjà signalés Bien que restreinte à ces humbles mesures, cette œuvre n’en reste pas moins la plus digne qu’on puisse voir à Rome et peut-être ailleurs pour les trois statues qui y figurent de la main du maître. La plus merveilleuse est celle de Moïse, chef et conducteur des Hébreux. Il est assis, pensif et sage tenant sous le bras droit les Tables de la Loi, et de la main gauche appuyant son menton, comme un homme las et plein de soucis. Entre les doigts de cette main s’échappent de longues mèches de barbe, et c est chose vraiment belle à voir. Le visage, plein de vivacité et d’esprit, inspire en même temps l’amour et la terreur, comme il dut être au naturel. Selon la description qu’on accoutume, il porte sur la tête deux cornes qui saillent à peu de distance de la naissance du front. Il porte la toge, les sandales et les bras nus, et tout le reste à l’antique. Œuvre merveilleuse et pleine d art : sous les beaux vêtements dont le corps est couvert, il se devine, et le revêtement des plis n’enlève rien à la beauté de ce corps ; c’est d’ailleurs ce qu on peut observer dans toutes les figures vêtues que Michel-Ange a faites soit en peinture, soit en sculpture. Cette statue mesure deux fois la grandeur humaine, au naturel. À sa droite, dans une niche, est une autre statue qui représente la Vie contemplative. Une femme, de grandeur plus que naturelle et de rare beauté, tient un genou plié non à terre, mais sur un socle, le visage et les mains levés au ciel, en telle attitude qu’elle semble respirer l’amour de toutes parts. De l’autre côté, c’est-à-dire à gauche du Moïse, est la Vie active : elle tient à la main droite un miroir où elle se contemple attentivement, signifiant parla que nos actes doivent être faits avec réflexion, et de sa main gauche tombe une guirlande de fleurs. En ce symbolisme, Michel-Ange a suivi Dante qu’il a toujours étudié et qui, dans son Purgatoire, rencontre la comtesse Mathilde dans un champ de fleurs et dans la même attitude donnée à cette Vie active. L’ensemble de cette œuvre est beau, principalement dans sa manière de rejoindre toutes les parties par un système de corniches auxquelles il n’y a rien à relever.

LII. — Nous en avons assez dit sur ce tombeau de Jules, et, sans crainte d’avoir été trop long, nous espérons que ce que nous en aurons écrit n’aura pas ennuyé ceux qui l’auront lu. Ces explications m’ont paru nécessaires pour corriger la mauvaise et fausse opinion qui s’est enracinée dans bien des têtes, à savoir que Michel-Ange avait reçu seize mille écus et se refusait à exécuter l’engagement qui l’obligeait. Ni ceci ni cela ne fut vrai, pour la raison que le maître n’avait reçu de Jules que mille ducats, et qu’il les avait dépensés à extraire, pendant de si longs mois, les marbres de Carrare. Comment aurait-il pu, dans la suite, tirer de l’argent de ce pape qui ne voulait plus entendre parler de tombeau ? Quant à celui qu’après la mort de Jules il a reçu des deux cardinaux exécuteurs testamentaires, il en a fait foi, de la main du notaire Bernardo Bini, citoyen de Florence, qui était dépositaire et payeur de cette somme s’élevant à près de trois mille ducats. En outre, en aucune de ses œuvres, il ne se sentit plus dispos qu’en celle-ci, soit parce qu’il se rendait bien compte du renom qu’elle lui donnerait, soit parce que la mémoire bénie du pape Jules lui était chère. À ce titre, il a toujours aimé et honoré la maison des La Rovère et principalement les ducs d’Urbin, pour qui il a accepté de lutter contre deux papes qui, comme nous l’avons dit, voulaient le détourner de ce travail. Autant de raisons pour lesquelles Michel-Ange s’est plaint de n’en avoir retiré, au lieu des faveurs, que des haines et de l’infamie.

LIII. — Pour revenir au pape Paul, je dirai qu’après l’accord intervenu entre le duc d’Urbin et Michel-Ange, ce pape le prit à son service et voulut qu’il exécutât ce qu’il avait commencé sous Clément. Il lui fit donc peindre le chevet de la chapelle de Sixte qu’il avait d’abord fait enduire de chaux et assujetti d’armatures, du sol à la voûte. Cette œuvre, pour avoir été conçue par le pape Clément et avoir eu son commencement d’exécution sous ce pontificat, n’est pas moins à l’honneur du pape Paul, qui, sans l’avoir inspirée, la réalisa. Ce pape avait pour Michel-Ange une telle affection et un tel respect, qu’il sacrifia toujours ses désirs pour ne jamais déplaire à l’artiste. Dans cette nouvelle œuvre, Michel-Ange exprima tout ce que le corps humain peut prêter à l’art de la peinture, sans y négliger le moindre geste, le moindre mouvement. La composition de cette histoire est sobre et bien pensée, mais elle serait longue à décrire. Au surplus, est-ce nécessaire après tant de gravures et de copies variées qu’on en trouve partout ? J’y tâcherai cependant, pour ceux qui n’en ont pas vu l’original sur place ou qui n’en posséderaient pas encore des copies. En divisant l’ensemble de la fresque, en côté droit et gauche, supérieur, inférieur et moyen, c’est dans le milieu de la composition que, voisinant à la terre, figurent les sept anges décrits par saint Jean dans l’Apocalypse. À son de trompes, des quatre coins du monde, ils appellent les morts au Jugement. Dans leur nombre sont deux autres Anges, tenant en mains un livre ouvert où chaque homme n’aura qu’à lire et reconnaître sa vie passée, pour se juger lui-même. Au son de ces trompettes, on voit sur terre s’ouvrir les tombeaux et en sortir l’espèce humaine, en attitudes infinies, merveilleuses. Tandis que les uns, selon la prophétie d’Ézéchiel, n’ont réuni que l’ossature du squelette, d’autres se présentent mi-vêtus de chair, et d’autres tout à fait. Qui est tout nu, et qui enveloppé du linceul où il avait été enseveli et dans lequel il cherche à s’envelopper encore. Dans le nombre il en est qui, encore mal éveillés, regardent le ciel et semblent demander, dans leur doute, ou la divine Justice les appelle. C’est chose impressionnante à voir les uns sortir de terre avec effort et fatigue, d’autres, les bras tendus vers le ciel, prendre leur vol, d’autres encore voler déjà. Et tous s’élèvent dans les airs, qui plus, qui moins, en gestes différents. Par-dessus les anges aux trompettes, le Fils de Dieu siège en sa majesté, le bras droit puissamment levé à la manière d’un homme irrité qui maudit les coupables, les chasse de sa face vers le feu éternel ; tandis que, de la gauche qu’il ramène vers la droite, il semble doucement recueillir les bons. Porteurs de la sentence, on voit les anges, entre ciel et terre, pareils à des exécuteurs de la justice divine, accourir vers la droite, au secours des élus dont les esprits mauvais arrêteraient le vol, et, vers la gauche, rejetant les méchants à la terre d’où leur audace les a déjà fait remonter. Ces réprouvés sont tirés vers les abîmes par les esprits mauvais : les superbes sont pris à la tête, les luxurieux aux parties honteuses, et ainsi de suite chaque vicieux est saisi au membre par lequel il pécha. Au-dessous des réprouvés, on voit Caron avec sa barque, ainsi que Dante le décrit dans son Enfer, au marais d’Achéron. Il lève la rame, pour battre toute âme lente qui s’attarde. À peine la barque a touché la rive, qu’on voit toutes ces âmes s’en échapper en tumulte, éperonnées par la divine justice et comme si, aux termes du poète, la crainte se changeait en désir. Ensuite, Minos ayant prononcé la sentence, ces maudits sont tirés par des esprits malins vers la nuit infernale, et l’on voit des scènes effrayantes de graves et désespérés sentiments, comme il sied en ce lieu. Autour du Fils de Dieu, dans les nuées du Ciel et au milieu de la scène, les bienheureux ressuscites forment cercle et couronne ; tandis que, voisine de son fils et un peu séparée, on voit sa Mère, comme tremblante et peu rassurée par la colère et le secret de Dieu, se recueillir autant qu’elle le peut auprès du Juge. Après elle viennent le Précurseur, les douze Apôtres, les Saints et les Saintes de Dieu, chacun présentant au redoutable Juge l’instrument de supplice au moyen duquel il confessa sa foi et perdit la vie. Voici saint André et sa croix, saint Barthélémy et sa pelle, saint Laurent et son gril, saint Sébastien et ses flèches, saint Biaggio et son peigne de fer, sainte Catherine et sa roue, d’autres martyrs encore avec d’autres instruments par où ils se font reconnaître. Par-dessus tous ces saints, à droite et à gauche, tout en haut de la fresque, on voit des groupes d’anges aux poses variées, élevant vers le ciel la croix du Fils de Dieu, l’éponge, la couronne d’épines, les clous, la colonne où il fut flagellé, comme pour reprocher aux méchants les bienfaits de Dieu que leur ingratitude n’a pas reconnus, et comme pour réconforter et donner confiance aux bons par ces signes. Il y a là des détails infinis, que je passerai sous silence. Qu’il suffise de dire qu’en outre de la composition de l’histoire, on y voit représenté tout ce que la nature peut faire d’un corps humain.

LIV. — Le pape Paul ayant, plus tard, ouvert une chapelle au même étage où se trouve celle de Sixte, voulut aussi la faire peindre par Michel-Ange. Il lui commanda deux sujets pour les deux faces latérales. Sur l’une, le Maître représenta la Crucifixion de saint Pierre, et sur l’autre la Conversion de saint Paul, quand Jésus-Christ lui apparut. Ces deux sujets remarquables, autant pour l’ensemble de la composition que pour le détail des figures, sont la dernière œuvre picturale que Michel-Ange ait faite jusqu’à ce jour, et qu’il termina à l’âge de soixante-cinq ans. À présent, il a en main un marbre qu’il sculpte à sa fantaisie, étant un homme plein d’idée et qui doit chaque jour enfanter une autre œuvre. Celle-ci est un groupe de quatre personnages plus grands que nature et représente une Déposition de la Croix [16]. Le Christ mort est soutenu par sa mère, qui s’unit à ce corps, de sa poitrine, de ses bras et de ses genoux, en une pose admirable. Elle y est aidée par Nicodème, qui, debout et ferme sur ses jambes, soulève le corps sous les bras, avec une force gaillarde. Une des Marie figure à gauche où, encore que toute dolente, elle ne laisse pas de prêter un secours que, pour son extrême douleur, la mère ne peut donner. Le Christ abandonné laisse retomber tous ses membres, mais en une pose bien différente de celle qu’exprima Michel-Ange au Christ de la marquise de Pescara et à celui de la Madone des Fièvres. Il est impossible de décrire la beauté et les sentiments qui se lisent sur les visages affligés et tristes de la Mère désolée et de ses assistants. Mais il faut dire que c’est une œuvre rare et de celles où le Maître s’est le mieux fatigué, principalement parce que toutes les figures s’y distinguent entre elles, et que les vêtements de l’une ne la font pas confondre avec ceux de l’autre.

LV. — Michel-Ange a fait bien d’autres choses que je n’ai pas mentionnées, comme le Christ qu’on voit à la Minerve. On voit aussi à Florence un Saint Mathieu [17] qu’il commença, pour figurer avec les douze Apôtres dans les douze piliers du Duomo. On a de lui de nombreux cartons pour diverses peintures, et d’infinis dessins pour des constructions publiques et privées. Finalement il dessina les plans d’un pont qui devait se jeter sur le Canal Grande de Venise, et dont la forme et la manière nouvelle n’avaient pas encore été osées. Il a fait aussi bien d’autres choses qu’on n’a pas vues et dont il serait trop long d’écrire, c’est pourquoi je ne l’essayerai pas. Le Maître dit qu’il veut donner cette dernière Pietà à quelque église, pour être placée au pied de l’autel où lui-même se fera enterrer. Que le Seigneur Dieu en sa bonté le conserve longtemps, et je ne doute pas que le dernier jour de la vie et des fatigues de Michel-Ange ne sera semblable à celui qu’on rapporte d’Hippocrate. Il a de longues années encore à vivre, et l’on en peut garder l’espoir, à voir sa vive et robuste vieillesse et à se rappeler la longue vie de son père qui, sans savoir jamais ce que fut une fièvre, arriva jusqu’à quatre-vingt-douze ans. Il trépassa plutôt de faiblesse que de maladie ; en sorte que, ainsi décédé, selon ce qu’en rapporte Michel-Ange, il avait conservé sur son

Michel-Ange Oeuvre litteraire 0067.png
7. Michel-Ange. Musée du Louvre.
étude de femme lutinant l’amour

visage les mêmes couleurs qu’il avait eues en vie, et qu’il paraissait plutôt dormir qu’être mort.

LVI. — Dès son enfance, Michel-Ange fut dur à la fatigue. Aux dons de la nature il a ajouté ceux de la science qu’il a voulu acquérir, non par fatigue et par combinaison, mais pour la nature elle-même qu’il a étudiée en se mettant devant elle comme devant son unique exemplaire. Il n’est pas d’animal dont il n’ait voulu relever l’anatomie. Quant à celle de l’homme, il l’a si bien connue qu’à peine en savent autant ceux qui, par profession, dépensent toute leur vie à cette étude : je veux dire des connaissances qui importent à l’art de la peinture et de la statuaire, et non ces minuties qui n’intéressent que les spécialistes en anatomie. La preuve en est faite par ces figures, où l’on trouve un tel art et une telle science que tout autre peintre aurait peine même à les imiter. J’ai toujours pensé que les efforts humains ont une limite prescrite par la volonté de Dieu, au delà de laquelle aucune ordinaire vertu ne peut rien ; et ceci est vrai non seulement en peinture et en sculpture, mais généralement dans tous les arts et sciences. S’il arrive que cette vertu humaine fasse un effort exceptionnel en faveur d’un des siens, c’est pour que celui-ci serve d’exemple aux facultés de l’homme. En sorte que celui qui veut en son art enfanter quelque chose digne d’être lue ou vue, il faut ou qu’il soit le sujet même de ce premier enfantement ou, tout au moins, qu’il ressemble à ce maître et qu’il marche sur ses traces ; car il lui serait d’autant inférieur qu’il s’éloignerait davantage de cette droite ligne. Après Platon et Aristote, combien de philosophes n’a-t-on pas vus qui, pour vouloir suivre une autre voie, sont tombés dans le pire ? Combien d’orateurs, après Démosthènes et Ciceron ; combien de mathématiciens, après Euclide et Archimède ; combien de médecins, après Hippocrate et Gallien, ou de poètes, après Homère et Virgile ? Et s’il s’est trouvé des esprits qui, se fatiguant sur les sciences, furent capables d’arriver par eux-mêmes à la plus haute place, néanmoins, pour avoir trouvé cette place occupée ou pour n’y avoir réalisé d’autres perfections que celles que leurs prédécesseurs avaient manifestées avant eux, il est advenu ou qu’ils ont abandonné l’entreprise, ou que judicieusement ils se sont donnés à l’imitation des premiers réalisateurs de cette perfection. Cela s’est vu, de nos jours, avec Bembo, Sannazzaro, Caro, Guidiccione, la marquise de Pescara [18], et autres écrivains et amateurs de rimes toscanes. Encore que d’un génie supérieur et singulier, comme ils ne pouvaient créer eux-mêmes mieux que la nature n’avait fait avec Pétrarque, ils se sont contentés d’imiter celui-ci, mais si heureusement qu’ils ont été jugés dignes d’être lus et comptés parmi les bons écrivains.

LVII. — Pour conclure, je dirai qu’il me semble qu’en peinture et en sculpture la nature a été, pour Michel-Ange, large et libérale de tous ses dons, et je ne pense pas être repris en disant que les créations de ce maître sont presque inimitables. Je ne crois pas paraître exagéré en disant que, jusqu’à cette heure, il est le seul qui ait tenu avec une égale dignité le ciseau et le pinceau. En peinture, les Antiques ne nous ont rien laissé dont nous gardions mémoire. En statuaire, si nous avons beaucoup d’œuvres anciennes, à qui Michel-Ange l’a-t-il cédé ? Certainement à personne, du jugement des hommes de l’art ; si nous consultons l’opinion du vulgaire qui admire l’Antiquité sans autre jugement, nous ne l’entendrons pas dire le contraire, tant cet homme a été supérieur aux jalousies de son temps. Raphaël d’Urbin, pour tant qu’il voulût rivaliser avec Michel-Ange, eut l’occasion de dire maintes fois qu’il remerciait Dieu d’être né de son temps, ayant appris de Michel-Ange autre chose que ce que lui avaient appris son père qui fut peintre, et le Pérugin qui fut son maître. Mais quelle preuve plus grande et plus éclatante de l’excellence de cet homme en ont donnée les princes de ce monde, en se disputant la gloire de le posséder ! Outre quatre pontifes, Jules, Léon, Clément et Paul, le Grand Turc, père de celui qui règne aujourd’hui, je l’ai déjà dit, ne lui envoya-t-il pas certains religieux de Saint-François avec des lettres, le priant de venir à sa cour ? Non seulement il lui avait mandé des lettres de change pour prendre à Florence, à la banque des Gondi, tout l’argent qu’il voudrait pour son voyage, mais encore il avait prescrit que, lorsqu’il passerait à Cossa, terre voisine de Raguse, il fût accompagné de là jusqu’à Constantinople par un de ses grands vizirs. François de Valois, roi de France, le rechercha de toute manière, offrant de lui faire compter à Rome, toutes les fois qu’il voudrait aller le voir, 3.000 écus pour sa route. La Sérénissime Venise lui envoya Bruciolo à Rome, pour l’inviter à venir habiter cette ville ; elle lui offrait une provision de cent écus par an, sans l’obliger à autre chose qu’à honorer cette République par sa présence ; et elle ajoutait que, s’il faisait quelque ouvrage pour elle, il en serait payé comme s’il n’en avait pas eu d’autre provision. Ces choses-là ne sont point communes et n’arrivent pas chaque jour ; elles sont, au contraire, nouvelles et hors de l’usage commun, elles ne se produisent qu’en faveur de singulières et supérieures valeurs, comme fut celle d’Homère, dont maintes cités se disputèrent l’honneur d’avoir eu son berceau et de le compter parmi leur citoyen.

LVIII. — Le pape Jules III ne le tint pas en moindre estime que les pontifes précédemment cités. Prince d’un jugement supérieur, amateur et fervent de toutes les vertus, il était surtout passionné de peinture, de sculpture et d’architecture, comme le prouvent clairement les œuvres que ce pontife a fait faire au Vatican et au Belvédère et, aujourd’hui encore, dans sa villa Julia, qui est pleine de statues antiques et modernes, de pierres aux beautés variées et de précieuses colonnes, de stucs, de peintures et de toutes autres sortes d’ornements. Par respect pour le grand âge de Michel-Ange, il n’a pas voulu l’astreindre au travail. Il connaît et apprécie cette grandeur, mais il y met cette réserve de ne s’en servir qu’au gré du maître. Ce respect, à mon sentiment, fait à Michel-Ange une réputation plus grande que tous les travaux dont l’ont chargé les autres papes. Il est vrai que, dans toutes les œuvres de peinture et d’architecture que ce pontife fait faire, il recherche presque toujours le sentiment et le jugement de Michel-Ange, et il envoie bien des fois des artistes le consulter chez lui. Il est à regretter — et Sa Sainteté le regrette aussi — que cet homme, pour une certaine timidité naturelle, disons mieux, pour un respect et une retenue que quelques-uns appellent de l’orgueil, ne se serve pas de la bienveillance et de la nature libérale d’un tel pape dont il pourrait disposer. J’ai entendu dire par Mgr de Forli, maître de chambre de Jules III, que ce pape a affirmé bien des fois que volontiers, s’il lui était possible, il s’enlèverait de ses années et de son propre sang pour les ajouter à la vie de Michel-Ange et pour que le monde ne soit pas sitôt près de perdre un tel homme. Moi-même avant eu accès auprès de Sa Sainteté, de mes oreilles je le lui ai entendu dire et ajouter que, s’il lui survit, — comme le veut le cours naturel de la vie, — il veut faire embaumer son corps et le conserver près de lui, afin que son cadavre soit, comme ses œuvres, un enseignement perpétuel. Cette chose, il l’a dite au début de son pontificat à Michel-Ange lui-même, en présence de nombreux auditeurs ; et je ne sais quelles paroles peuvent honorer davantage Michel-Ange, ni prouver plus grandement quel compte en fait ce pontife.

LIX. — Jules III en donna encore une preuve manifeste quand, à la mort de Paul III, il fut fait pape et qu’en Consistoire, en présence de tous les cardinaux qui se trouvaient alors à Rome, il prit la défense de Michel-Ange contre les intendants de la Fabrique de Saint-Pierre. Ces derniers — non par sa faute, ajoutait-il, mais par celle de ses ministres — ayant voulu priver l’artiste de cette autorité dont le pape Paul III l’avait investi par un motu proprio dont nous parlerons plus loin, ou tout au moins la restreindre, Jules III le défendit si bien que, non seulement il confirma ce motu proprio, mais l’amplifia de bien autrement dignes paroles, ne voulant plus prêter l’oreille ni aux querelles des surintendants ni à toute autre requête. Michel-Ange — il me l’a dit bien des fois — connait l’affection et la bienveillance du pape Jules envers lui, et il les lui rend bien en respect ; mais, comme en son rang inférieur il ne peut lui en faire l’échange et lui prouver sa gratitude, il ne lui en restera pas moins reconnaissant, toute sa vie. Une chose, ajoute-t-il souvent, le réconforte un peu : c’est que, connaissant la discrétion de ce pape, il espère que la sienne propre sera aussi reconnue et qu’il fera agréer sa bonne volonté, faute de mieux. Néanmoins, pour tant que ses forces diminuent, il ne les gardera pas moins, toute sa vie, quoi qu’elles vaillent, au service du pape, — ceci encore, il me l’a dit. C’est ainsi que Michel-Ange, à la requête de Jules III, a fait un dessin pour la façade d’un palais [19] que ce pape a voulu bâtir à Rome. Pour qui la voit, c’est une chose inusitée et nouvelle, et liée à aucune manière ni loi antique ou nouvelle. C’est ce qu’il a fait aussi dans plusieurs monuments de Florence et de Rome, pour prouver que l’architecture n’a pas besoin d’être traitée absolument comme autrefois et que, pour être sujette à de nouvelles inventions, elle n’en paraîtra ni moins curieuse ni moins belle.

LX. — Pour revenir à l’anatomie, il a fini par renoncer à disséquer les cadavres. Ces longues opérations lui avaient retourné l’estomac, au point de ne pouvoir ni manger ni boire, à son profit. Dans cette science il avait fini par acquérir de telles connaissances, qu’il s’était résolu plusieurs fois — pour rendre service à ceux qui s’occupent de sculpture et de peinture — a écrire un ouvrage qui contiendrait toutes les manières et apparences des mouvements humains, et une ingénieuse théorie de l’ossature par lui retrouvée pour son usage. Il l’aurait écrit, s’il n’avait douté de ses forces à traiter dignement un tel sujet, comme ferait un praticien en fait de science.

Quand il lit Albert Durer [20], l’enseignement lui en paraît débile ; car Michel-Ange voit, à sa manière, combien ses propres conceptions favorisent plutôt le beau et l’utile, en anatomie. À dire vrai, Albert ne traite que des mesures et des variétés des corps, et l’on n’en peut donner une règle certaine en formant les figures raides, comme des pals. Quant aux gestes et aux actes humains qui importeraient davantage, il n’en dit pas un mot. Mais désormais sentant le poids des ans, Michel-Ange ne pense pas pouvoir laisser au monde par écrit cette fantaisie de son esprit dont il m’a fait part minutieusement et avec grand amour. Il avait commencé aussi d’en conférer avec messer Realdo Colombo, anatomiste et chirurgien excellent, notre grand ami à tous deux, et qui, à cet effet, avait envoyé le cadavre d’un très beau jeune homme, tout à fait propre à l’affaire, si l’on peut ainsi dire. Il fut déposé à Sant’Agata où j’habitais alors, comme aujourd’hui, en une partie reculée de la ville. Sur ce corps, Michel-Ange me fit observer maintes choses rares et cachées qu’on n’avait peut-être jamais plus remarquées. Je les ai notées, et j’espère qu’un jour, aidé par un homme de science, je les ferai connaître, pour la commodité et l’utilité de tous ceux qui s’occupent de peinture ou de sculpture. Mais assez, sur ce sujet.

LXI. — Michel-Ange s’adonna à la perspective et à l’architecture, et ces ouvrages prouvent le parti qu’il en tira. Il ne s’est pas contenté seulement de la connaissance des principes de l’architecture, mais il a voulu savoir tout ce qui relève, de près ou de loin, de cette science, comme tracer des plans, des ponts, des échafaudages et autres choses semblables ; et il y excella autant que ceux qui ne professent que cette science. Il en fit preuve, au temps de Jules II, de la manière suivante. Comme Michel-Ange avait à peindre la voûte de la chapelle de Sixte, le pape ordonna à Bramante d’en faire l’échafaudage. Celui-ci, pour si architecte qu’il fût, ne sachant comment s’y prendre, perça la voûte en plusieurs points et fit descendre par là certains madriers pour étayer le pont. En les voyant, Michel-Ange rit beaucoup et demanda à Bramante comment il pourrait faire, quand il en viendrait à peindre ces trous. Bramante, qui n’avait rien pour se défendre, se contenta de répondre qu’il ne pouvait faire autrement. La chose en vint chez le pape et, comme Bramante répliquait de même, Jules II, se tournant vers Michel-Ange, lui dit : « Puisque ce pont n’est pas à ta convenance, va et fais-en un à ta manière. » Michel-Ange démonta alors tout l’échafaudage et en fit retirer tant de matériaux que, les ayant donnés à un pauvre homme, son aide, celui-ci put, en les revendant, en marier ses deux filles. Il en dressa ensuite un autre, sans cordes et si bien agencé et composé, qu’aucun autre ne pouvait être plus solide, quelque poids qu’il portât. Ce fut, pour Bramante, une occasion d’ouvrir les yeux et d’apprendre la manière de faire un pont, ce dont il tira grand profit pour la construction de Saint-Pierre. Encore que Michel-Ange en toutes ces choses n’eût pas de rival, il ne voulut pas moins jamais faire profession d’architecte. Plus tard, à la mort d’Antonio San-Gallo, architecte de la Fabrique de Saint-Pierre, le pape Paul

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8. Michel-Ange. Musée des Offices.
la prudence

avant voulu nommer Michel-Ange à sa place, celui-ci en déclina L’emploi,

alléguant que ce n’était point là son métier. Il le refusa si bien, qu’il fallut que le pape lui en intimât l’ordre par un motu proprio des plus amplifiés, que confirma ensuite le pape Jules III, présentement régnant. Pour ce service, Michel-Ange n’a jamais voulu rien recevoir, et il a tenu à ce que sa volonté fût ainsi stipulée dans le motu proprio. Un jour, le pape Paul lui ayant envoyé cent écus d’or par messer Pietro Giovanni, alors garde-robe de Sa Sainteté, et depuis évêque de Forli, comme provision d’un mois due à l’architecte pour le compte de la Fabrique, Michel-Ange ne voulut pas les recevoir, disant que tel n’était pas le pacte conclu ; et il les renvoya au pape, qui s’en irrita, selon ce que m’a conté encore messer Alexandre Rufini, gentilhomme romain, alors camérier et échanson de Sa Sainteté. La colère du pape ne fit point changera Michel-Ange sa résolution. Quand il eut accepté cette nouvelle charge, il rit un nouveau modèle du Saint-Pierre, parce que certaines parties de l’ancien, pour de nombreuses raisons, ne lui plaisaient pas. Il fallait que cette construction fût si fortement bâtie, qu’on aurait à voir le dernier jour du monde avant de voir la fin de ce San-Pietro. Ce modèle, loué et approuvé par le pontife, s’exécute présentement, à la grande satisfaction de ceux dont le jugement peut compter, bien qu’il y en ait d’autres qui ne l’approuvent pas.

LXII. — Dès sa jeunesse, Michel-Ange s’était adonné, non seulement à la sculpture et à la peinture, mais encore à tout ce qui se rattache à ces arts. Il s’y livrait si studieusement qu’il finit par s’isoler longtemps du commerce des hommes, ne pratiquant que le moins d’amis possible. Les uns, par là, le jugèrent orgueilleux, les autres bizarre et fantasque. Aucun de ces vices n’était sien ; mais, comme on l’a vu chez des hommes supérieurs, l’amour de la vertu et le continuel exercice des arts valeureux le faisaient solitaire et se complaire si bien dans son isolement que la compagnie des hommes, non seulement ne le contentait pas, mais lui déplaisait même, comme si elle eût troublé sa méditation. Il n’était jamais moins seul que lorsqu’il était solitaire, ainsi qu’accoutumait de dire le grand Scipion.

LXIII. — Il a cependant retenu l’amitié de ceux dont les conversations vertueuses et savantes pouvaient lui donner quelque profit et quelque relief d’excellence. Tel fut le révérendissime Monsignor Polo, aux vertus rares et à la singulière bonté. Tel aussi mon maitre le cardinal Crispo, chez qui il trouva joint à de nombreuses qualités un rare et excellent jugement. Il fut aussi fortement lié d’affection avec le cardinal Santa-Croce, homme très grave et très prudent, dont je l’ai entendu maintes fois parler en termes très honorables ; et aussi avec le révérendissime Maffei, dont il a toujours célébré la bonté et la science. Il aimait et honorait en général tous les membres de la maison Farnèse, pour la vive mémoire qu’il conservait du pape Paul, dont le nom revenait continuellement avec respect sur ses lèvres. Ainsi rappelait-il le révérendissime patriarche de Jérusalem, précédemment évêque de Cesena, avec qui il était très familier, parce que cette nature candide et libérale lui plaisait beaucoup. Il était aussi intimement lié avec mon maître le cardinal Ridolfi, de bonne mémoire et de toute vertu. Il en est d’autres que je passe pour ne point trop m’étendre, comme Mgr Claudio Tolomei, messer Lorenzo Ridolfi, messer Donato Gianotti, messer Leonardo Malespini, Lottino, messer Tommaso Del Cavalieri et d’autres honorés gentilshommes sur lesquels je ne m’attarderai pas davantage. À la fin il a particulièrement fréquenté Annibal Caro, au sujet de qui il m’a dit qu’il regrettait de ne l’avoir pas plus tôt connu, l’ayant trouvé tout à fait à son goût. Il aima grandement la marquise de Pescara, dont il s’était épris pour son divin esprit. En réciproque, il en était aimé éperdument. Il possède encore beaucoup de lettres pleines d’un amour honnête et très doux, dignes d’être sorties d’un tel cœur. Il avait écrit pour elle maints sonnets, pleins de génie et de tendres désirs. Elle était revenue plusieurs fois de Viterbe et d’autres lieux où elle allait passer l’été ; et quand elle venait à Rome, elle n’y avait d’autre raison que de voir Michel-Ange. De son côté, il avait un tel amour pour elle que je me souviens de lui avoir entendu dire qu’il n’avait pas eu de plus grande douleur en ce monde que de l’avoir laissé partir de cette vie sans lui avoir baisé ni le front ni le visage, mais seulement la main. Cette mort le laissa longtemps hébété et comme fou. À la demande de cette dame, il avait fait un Christ nu, quand il est descendu de la croix. Comme un corps mort abandonné, il serait tombé aux pieds de sa très sainte mère, s’il n’avait pas été soutenu sous les bras par deux anges. Sa mère, assise sous la croix avec un visage larmoyant et triste, lève au ciel ses deux mains et ses bras grands ouverts, selon ce vers qu’on lit écrit sur un tronçon de la croix :

Non vi si pensa quanto sangue costa [21] !

La croix est semblable à celle qui était portée en procession par les Bianchi, pendant la peste de 1340, et qui fut ensuite déposée dans l’église de Sainte-Croix de Florence. Il fit encore, par amour pour cette dame, le dessin d’un Christ en Croix, non plus mort comme on le représente d’ordinaire, mais le visage levé vers le Père en divine attitude, quand il dit : Heli ! heli ! On y voit ce corps, non plus comme mort et tombant abandonné, mais vivant encore et ressentant l’atroce supplice qui le fait se tourmenter.

LXIV. — Comme il avait goûté les conversations des savants, il avait aussi pris plaisir à la lecture des écrivains tant en prose qu’en vers. Entre tous, il admirait particulièrement Dante dont l’admirable génie le charmait, au point qu’il l’avait tout entier retenu de mémoire. Il n’appréciait pas moins Pétrarque. Et il ne lisait pas seulement ces grands maîtres, mais il composait aussi parfois, comme eux. Maints de ses sonnets donnent une très bonne preuve de sa grande invention et de son jugement sûr ; quelques-uns en ont été même commentés par des discours et des considérations de Varchi. Mais il ne se livrait à la poésie qu’en dilettante, se défendant d’en faire profession, s’abaissant même toujours jusqu’à demander excuse en ces matières pour son ignorance. Il a également bien étudié et lu avec attention les Saintes Écritures de l’Ancien et du Nouveau Testament, et aussi les discours de Savonarole, pour qui il eut toujours une vive affection et dont il avait conservé en mémoire le souvenir de son ardente voix. Il a également aimé la beauté du corps, comme un artiste qui l’apprécie supérieurement. Certains hommes charnels qui ne savent entendre, de l’amour de beauté, que ce qui est lascif et déshonnête, ont pu ne pas comprendre cette passion de Michel-Ange. Alcibiade jeune et beau ne fut-il point aimé chastement par Socrate et, quand il se trouvait à ses cotés, n’accoutumait-il pas de dire qu’il y restait comme aux côtés de son père ? Plusieurs fois, j’ai entendu Michel-Ange raisonner et discourir sur l’amour ; et j’ai ouï dire par ceux qui étaient présents à ses conversations, que le maître ne parlait pas autrement de l’amour que Platon n’en a écrit dans ses livres. J’ignore ce que Platon en a dit, mais je sais bien, pour avoir longuement et familièrement pratiqué la compagnie de Michel-Ange, que je n’ai jamais entendu sortir de sa bouche que des paroles honnêtes qui avaient la force d’éteindre dans un cœur de jeune homme tout désordonné et effréné désir. On peut prouver encore qu’en lui ne naissaient point les désirs laids, par cet amour qu’il portait non seulement à la beauté humaine, mais universellement à toute chose belle, à un beau cheval, à un’beau chien, à un beau paysage, à une belle plante, à une belle montagne, à une belle forêt, à tout site et à toute chose belle et rare en son genre, qu’il admirait avec de merveilleux transports. Ainsi il cueillait le beau dans la nature, comme l’abeille cueille le miel dans les fleurs, pour s’en servir ensuite dans ses œuvres ; et c’est ce qu’ont toujours fait ceux qui, dans la peinture, ont mérité quelque louange. Le maître antique qui voulut faire une Vénus ne se contenta pas de voir une seule vierge, mais il voulut en contempler beaucoup ; et, prenant à chacune sa forme la plus belle et la plus accomplie, il s’en servit pour composer en entier sa déesse. En vérité, quiconque, hors de cette voie où se trouve la vraie pratique de beauté, pense parvenir à quelque élévation dans les arts, se trompe grandement.

LXV. — Michel-Ange a été toujours très sobre dans sa vie, usant des mets plutôt par nécessité que par goût, surtout quand il était à l’ouvrage. Alors il se contentait le plus souvent d’un morceau de pain, qu’il mangeait même en travaillant. Il en use de même à présent que l’âge plus avancé l’oblige à vivre avec plus de soin. Plusieurs fois, je l’ai entendu me dire : « Ascanio, pour si riche que j’aie été, j’aie toujours vécu comme un pauvre ! » S’il mangeait peu, il ne dormait pas davantage. Le sommeil ne lui profitait pas, et, comme il le disait, il lui arrivait rarement de se livrer au sommeil sans y prendre mal à la tête. Un sommeil prolongé lui fatiguait l’estomac. Pendant qu’il était de santé plus robuste, il dormait le plus souvent habillé et les guêtres aux jambes, dont il usa toujours (soit en raison des crampes dont il a souffert continuellement, soit pour d’autres raisons) ; il lui est même arrivé, certaines fois, de prendre tant de peine à se les retirer, qu’avec ses bottes il enlevait la peau. Il ne fut jamais avare d’argent et ne pensa jamais à entasser des écus, content de ce qu’il lui fallait pour vivre honnêtement ; si bien que, sollicité par de riches personnes à donner quelque ouvrage de sa main contre de larges promesses, rarement il l’a fait. Quand il le faisait, c’était plutôt par amitié et bienveillance, que dans l’espoir d’en être récompensé.

LXVI. — Il a donné beaucoup d’autres choses qui, s’il les avait voulu vendre, lui auraient rapporté de fort grosses sommes. Telles, entre autres, ces deux statues [22] qu’il offrit à messer Roberto Strozzi, son grand ami. Et il ne fut pas seulement généreux de ses œuvres, mais il le fut souvent aussi de sa bourse pour subvenir aux besoins de quelque pauvre artiste valeureux en lettres ou en peinture ; et je peux en apporter le témoignage, ayant moi-même éprouvé ses bienfaits. Il n’envia jamais les travaux des autres, même en son art, plus par bonté de nature que pour l’opinion qu’il avait de lui-même. Il a, au contraire, toujours universellement loué les grands artistes, sans en excepter Raphaël, avec qui il eut, comme je l’ai écrit, à essuyer quelques assauts sur le terrain de l’art. Tout ce que je lui ai entendu dire, c’est que Raphaël tenait son art moins de la nature que de ses longues études. Le reproche que plusieurs lui font, de n’avoir pas voulu faire des élèves, est sans fondement ; car il en reçut bien volontiers, et je l’ai expérimenté pour mon compte, moi à qui il a fait connaître tous les secrets que pouvait renfermer son art. Mais la malechance a voulu que ce maître soit tombé sur des élèves peu aptes ou qui, s’ils le furent, ne voulurent pas persévérer et se crurent devenus aussi des maîtres, après seulement quelques mois passés sous sa discipline. Pour tant de spontanéité que Michel-Ange ait mise à enseigner des élèves, il n’aimait pas pourtant qu’on le sût, préférant faire le bien que d’y paraître. Il faut même qu’on sache qu’il chercha toujours à enseigner l’art à des personnes nobles, de préférence à des plébéiens, selon l’usage que pratiquèrent les Antiques.

LXVII. — Il est d’une mémoire très tenace, de telle sorte qu’après avoir fait tant de milliers de figures qu’on peut voir, il n’en a jamais exécuté une qui fût semblable à une autre ou qui répétât la même pose. Je lui ai même entendu dire qu’il ne se décidait jamais à tirer une ligne sans se rappeler qu’il n’eût jamais fait la même, et il l’effaçait si elle avait pu être déjà vue. Sa puissance imaginative est telle qu’il ne se contente jamais de ses ouvrages et qu’il les critique souvent, sa main ne paraissant point être arrivée à réaliser l’idée qu’il s’était d’abord proposée. De là naît chez lui, comme chez ceux qui se livrent à la vie de contemplation, une timidité qui le gêne jusqu’à ce qu’une juste indignation la remplace quand on fait injure et tort, soit à lui, soit à autrui. En ce cas et pour le devoir seulement, il possède autant d’âme que les plus courageux. Pour le reste, il est la patience même. On ne pourrait assez louer sa modestie et, non plus, ses autres habitudes, qui furent mesurées et aimables même avec des mots aigus, comme ceux dont il usa à Bologne, un jour, envers un gentilhomme. Celui-ci s’étonnant de la grandeur et de la masse de cette statue de bronze que Michel-Ange venait de couler pour le pape Jules, lui dit : « Que pensez-vous qui soit plus gros, de cette statue ou d’une paire de bœufs ? — Cela dépend de quels bœufs ! répondit Michel-Ange. Si vous parle de ceux de Bologne, oh ! sans doute, ils sont plus gros. Mais à Florence les nôtres sont moins forts. » En voyant aussi cette statue, le Francia, qui en ce temps passait à Bologne pour un Apelle, dit : « Voilà une belle matière ! » Michel-Ange, croyant que l’artiste voulait louer plutôt le métal que la forme, répondit en riant : « Si c’est une belle matière, je dois en savoir gré au pape Jules qui me l’a donnée, comme vous devez le faire vous-même aux droguistes qui vous donnent les

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9. Michel-Ange. Musée du Louvre.
étude pour une « sagra famillia » et autres motifs

couleurs. » À quelques jours de là, voyant un fils de ce même Francia, qui était un beau garçon : « Mon fils, lui dit-il, ton père fait mieux les figures au vivant qu’en peinture. »

LXVIII. — Michel-Ange est de bonne complexion. Son corps, plutôt nerveux et osseux, est charnu et gras. Par nature autant que par exercice du corps et par continence dans le vivre et dans le manger, sa santé est florissante, encore que, dans son enfance, il ait été maladif et changeant et que, étant homme, il ait souffert deux fois de maladies. Cependant, depuis quelques années, il est atteint d’une indisposition qui eût pu dégénérer en maladie de la pierre, si les bons soins et la diligence de messer Realdo, déjà nommé, ne l’en eussent délivré. Son visage a toujours porté bonne couleur. Comme stature, son corps est de taille ordinaire, large des épaules et, pour le reste, de proportions plutôt menues. La figure est ronde, de telle sorte qu’à partir du haut de l’oreille, le front développé occupe la moitié de l’ovale. Les tempes saillantes bombent un peu plus que les oreilles, et celles-ci plus que les joues, qui avancent sur le reste ; en sorte que la tête, en proportion du visage, peut être comptée parmi les grandes. Le front est carré et le nez un peu écrasé, non de naissance, mais parce qu’un certain Torrigiano de Torrigiani, garçon bestial et fier, cassa, un jour, au jeune homme, dans une dispute, le cartilage du nez. Michel-Ange fut porté comme mort chez son père, et Torrigiano, banni de Florence pour ce méfait, mourut de male mort. Cependant le nez, tel qu’il est, se tient en proportion avec le front et le reste du visage. Les lèvres sont minces, et celle de dessous un peu plus grosse, au point de paraître quelque peu en avant à qui regarde le profil. Le menton accompagne bien le reste du visage. De profil, le front avance sur la ligne du nez ; celui-ci paraîtrait moins cassé, s’il n’avait pas au milieu une petite saillie. Les cils sont peu fournis, les yeux plutôt petits, de couleur de corne, mais variés et tachetés d’éclats jaune et azur. Il porte noirs les cheveux, comme la barbe ; cependant, à l’âge de soixante-neuf ans, le visage que je décris a mêlé assez abondamment des poils blancs. La barbe est bifourchue, longue de quatre ou cinq doigts et peu fournie, comme on peut s’en rendre compte dans les portraits du maître. Il y aurait bien d’autres choses à dire que j’ai laissées de côté pour faire lire plus tôt cet écrit, quand j’ai appris que certains à qui j’avais confié ces notes voulaient se faire l’honneur de profiter de mes fatigues avant moi-même. Mais s’il arrive que d’autres, dans la suite, veuillent entreprendre la même Vie, je m’offre de leur communiquer ou de leur donner par écrit tout ce qui m’en reste. J’espère, avant longtemps, mettre dehors les sonnets et les madrigaux de Michel-Ange, tels que je les ai recueillis de lui et d’autres ; et je publierai cet essai, pour donner au monde la preuve du trésor d’invention et de la beauté de pensées qui naquirent dans ce génie divin. Sur ce mot, je termine.

III

Ainsi parle l’aimable Condivi de son terrible maître, d’après le manuscrit italien que son auteur dédia au pape régnant Jules III, en 1553, et que les Archives du Vatican conservent depuis. Et Michel-Ange, que dira-t-il de lui-même, d’après ses lettres et celles de ses correspondants que gardent, pour la plupart, les Archives Buonarroti où il nous reste à pénétrer ?

Par une de ces journées lumineuses dont le ciel de Florence a le secret, mêlant l’azur de l’air limpide à l’or vieilli des façades princières qui abritèrent la magnificence des Médicis, et à l’usure patinée des larges dalles dont sont pavées les rues où passe encore l’ombre irritée et dédaigneuse des grands Toscans de la race irréductible de Dante le gibelin et du guelfe Michel-Ange, si vous cherchez la maison du grand maître, vous la trouverez à l’angle des deux rues Ghibellina et Michelangelo. Voisine de l’ancien Santa-Croce où repose la dépouille mortelle de celui dont le souffle toujours inapaisé anima la plus puissante argile humaine, c’est, mieux que partout ailleurs, dans son cube massif et noir de lourdes pierres granitiques que palpite et s’agite encore, d’une chambre à l’autre, cette âme inquiète qui ne cessa d’œuvrer et de souffrir que dans le repos final et l’apaisement éternel du tombeau.

Cette maison à deux façades sur les deux rues où tombe, de la hauteur des deux sévères étages, l’ombre imposante du large auvent de bois formant corniche, ne fut pas la première que Michel-Ange posséda et habita dans Florence. Celle de la rue Bentaccordi, où le pauvre ex-podestat de Caprèse était venu abriter le berceau de son nouveau-né dans la casuccia minable qu’il tenait en location de son beau-frère, a-t-elle même conservé la moindre trace du passage de cet autre enfant-dieu à qui, comme à Hercule jouant avec des serpents entre ses langes, les violences d’une première misère ne firent pas défaut ? Où trouver aussi cette autre maison de la Via Mozza en laquelle Vasari, écrivant au neveu de Michel-Ange après la mort du grand vieillard, veut que l’oncle ait laissé des trésors d’art ? Par atavisme nobiliaire dont le maître devenu célèbre avait la faiblesse de se prévaloir, on sait, d’après maintes lettres de Michel-Ange, que le descendant des Buonarroti avait fait acheter par ses frères une douzaine d’immeubles à la ville et plus encore de biens-fonds à la campagne. Il en avait été tant privé dans sa jeunesse besogneuse !

Quoi qu’il soit advenu des autres, cette maison à l’imposant carré de noir repaire de l’ancien temps, devant laquelle les lignes modernistes d’un tramway ont l’insolence de convoyer aujourd’hui les temps nouveaux, est bien celle que Michel-Ange habita et où il a laissé la plus noble part de son âme si longtemps exilée à Rome et à Carrare, — l’âme de l’indéracinable Toscan qu’il fut toujours, amoureux et glorieux de sa chère et grande Florence, avant tout. Sur le rez-de-chaussée aux sept fenêtres barrées de fer, les deux étages, aux jalousies de bois italiennement peint en vert, se développent tranquillement sous l’œil du passant distrait que n’arrête point cette ordinaire façade de confortable palazzo florentin. Tout au plus, entre ces deux étages et à l’angle saillant des deux murs, pour tout ornement extérieur, observe-t-on un cartouche de marbre blanc où les armes des Médicis et des Buonarroti mêlent trois fleurs de lis à une boule d’or, sous la couronne comtale que signe, en chef, une tête d’ange. La porte cintrée, que surmonte le buste de Michel-Ange et l’inscription Galleria Buonarroti, est ouverte. Et vous entrez.

Comme dans ces rares maisons des crands ancêtres où vous rencontrez à chaque pièce, à chaque meuble, à chaque rien, un peu de leurs grandes âmes qui y habitent encore, vous cherchez ici celle de Michel-Ange, et vous n’y rencontrez, d’abord, que celle de ses obséquieux descendants. D’une chambre à l’autre, que d’insupportablement faibles peintures de mauvais maitres des seizième et dix-septième siècles ont encombrées jusqu’aux plafonds, en scènes puériles d’une prétendue Vie de Michel-Ange, vous cherchez le maître et ne le trouvez pas encore. À part quelques bas-reliefs sommaires de la première jeunesse et quelques souvenirs gracieux d’un Della Robbia qu’il préféra entre tous ses premiers maitres, et quelques ex-voto d’un Pordenone et d’un Marcello Venusti essayant d’interpréter Michel-Ange en élèves timides, ici encore rien de lui, ou si peu qu’on se demande, devant ces quelques cires perdues et retrouvées, si l’aveugle destin, qui dispersa aux quatre vents une œuvre si grandiose, n’a pas voulu donner le plus frappant exemple de la Fatalité antique dans la maison même de Michel-Ange si désagréablement pleine de tout ce qui n’est pas l’œuvre de ce maître même des Antiques surpassés.

Il faut être juste pour la mémoire des descendants de Michel-Ange, qui furent pleins des meilleures intentions dans ces chambres si mal accommodées par eux. À défaut des sculptures et des peintures du grand ancêtre, ils firent appel à celles des artistes inférieurs de leur temps. Mais ce décor baroque, on leur en fera grâce au bénéfice d’autres trésors incomparables qu’ils ont su assembler et cacher, au cours de trois siècles d’intelligentes et heureuses recherches, dans les armoires closes des archives Buonarroti où nous pénétrons enfin et où, d’un dessin à un manuscrit, Michel-Ange lui-même va nous raconter son œuvre intense de près d’un siècle et sa correspondance infatigable avec les hommes les plus considérables de son temps. Il les faudrait tous nommer pour épuiser la liste des papes et des empereurs, des reines et des marquises, des écrivains et des artistes, dont les lettres sont là avec les réponses qu’y fit Michel-Ange, cet autre pape des arts et cet autre empereur des belles-lettres. C’est François Ier offrant, pour la moindre sculpture du maître, l’hospitalité de Fontainebleau à l’artiste, qui lui répond que la vie est trop courte et les chemins trop longs pour arriver jusqu’au roi de France. C’est Catherine de Médicis, veuve de Henri II, se recommandant de la mémoire de ses pères en qui Michel-Ange trouva ses premiers protecteurs, pour lui demander d’exécuter un tombeau cher à sa douleur d’épouse, dont Germain Pilon n’aura la commande qu’après que le maître florentin l’aura refusée : « Je suis trop vieux, répond-il. Mais si Dieu, qui me rappelle à lui, permet aux sculpteurs de travailler encore en l’autre monde, le mausolée que mon âme fidèle doit à votre douleur sera plus beau que celui qu’ouvrageraient matériellement mes mains sur cette terre périssable. » C’est Jules II lui écrivant et lui parlant comme à un frère de même intraitable caractère : « Tu n’es pas venu jusqu’à nous, et c’est nous qui allons jusqu’à toi. » C’est l’Arétin osant, d’un style qui se croyait tout permis pour l’élégance qu’en admiraient les rois, indiquer à Michel-Ange le sujet qu’il devait peindre dans le Jugement Dernier et qui, ensuite relevé de main d’un autre maître pour ce péché d’outrecuidance, accusera l’œuvre, achevée sans son secours, d’une impudeur dont ce maître de la lascivité oubliait seulement qu’il en avait épuisé jusqu’aux plus dégradantes images.

Combien d’autres lettres encore dans ces inépuisables archives des Buonarroti, jusqu’à celles où ce terrible maître de la ligne ose écrire, du Titien, que s’il dessinait comme il peint, il serait le plus grand peintre de son siècle ; et de Raphaël, que s’il a jamais su quelque chose, c’est de Michel-Ange qu’il l’a appris. Il est vrai, par contre, que Sebastiano del Piombo, rival de Raphaël au Vatican et à la Farnésine, est un autre Michel-Ange pour qui le véritable fait des dessins qui balanceront un moment les préférences de Léon X et d’Augustin Chigi : mais c’est, sous le froc, un si joyeux vivant qu’il parvient à faire rire jusqu’à Michel-Ange lui-même. C’est qu’il ne rit pas toujours, le maître, qui méprise à ce point la peinture et les peintres qu’ayant à noter dans son journal la date où il commencera la voûte de la Sixtine, il écrira : « Tel jour, moi, sculpteur, j’ai peint... » N’est-ce pas Luca Signorelli, peintre de Cortone, qu’il citera à comparaître par-devant le capitaine de justice de cette ville, pour s’en faire rendre les quelques deniers que, sur un compliment d’atelier, il a eu la faiblesse de lui prêter à Rome ?

Mais c’est aussi ce terrible teneur de comptabilité que la question d’argent trouvera toujours intraitable et qui, envoyant des fonds à son neveu, comme il n’avait cessé de le faire à toute sa famille, ajoute dans ses lettres la prière maintes fois répétée de chercher à Florence une fille pauvre et de réputation et de santé intactes, dont ce neveu devra faire sa femme. Il veut aussi qu’il y recherche quelque famille indigente et honnête à qui remettre tels et tels autres deniers, sans jamais dire d’où ils proviennent.

Telles sont ces lettres où l’âme de Michel-Ange que nous cherchions dans sa maison apparemment si vide, la remplit au contraire tout entière, avec l’atrocité d’un Caton antique et la tendresse d’un saint François. Là, elle ne sculpte plus ni ne peint, elle parle ; et c’est bien la voix d’outre-tombe capable de réveiller — hors de l’Italie qui n’a lu encore que pour elle ces archives des Buonarroti, en France qui les ignore pour ne les avoir pas encore traduites d’une langue étrangère — les plus lointains échos de ce vingtième siècle qui se croyait sans religion parce qu’il était sans dieux, et auquel, du fond du seizième siècle, Michel-Ange, se redressant soudain, va répondre que la plus grande religion et les plus beaux dieux naissent de l’art impérissable qui fait les hommes de marbre et les caractères de bronze.

L’humanité est la grande famille du génie. En adoptant tous les hommes à la fois et en leur léguant ses œuvres, à l’exclusion de sa propre famille ou par le ministère restreint de simples légataires qu’il prête aux siens, il subit l’impérieuse loi de la Divinité intelligente qui l’inspira ou de l’équitable Nature qui rétablit enfin, au profit de tous, l’économie de la Création prodigue envers un seul. Les Anciens en avaient trouvé l’image dans l’oiseau des déserts, qui pond et passe, laissant au soleil le soin de réchauffer le sable et d’y faire éclore l’œuf abandonné. Semblable aussi à l’aigle dont l’espace est l’empire illimité et la liberté l’imprescriptible apanage, il choisit, comme ce roi de l’air, le rocher du hasard où d’autres ailes peut-être abriteront la couvée qu’il y laisse en passant, poussé par les vents des abîmes vers d’autres sommets où l’appelle irrésistiblement son insatiable passion de la grandeur

et du vertige.
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10. Michel-Ange. Musée du Louvre.
étude pour une vierge et son fils

Michel-Ange, qui n’eut jamais ni femme ni enfants et qui répondit, un jour, à Condivi, que l’Art (de genre féminin en langue italienne) suffisait à ses convoitises humaines, eut pourtant un neveu. C’était le seul que lui avait laissé le préféré de ses quatre frères. Il en fit son héritier naturel, non sans le déshériter trois fois avant de lui accorder finalement toute sa fortune, pour reconnaître les savoureux envois de marzolini, de berlingozzi et même de chemises paysannes qu’il en avait reçus, et surtout pour maintenir l’honneur de la race dont ce fils de son bon frère Buonarroto aurait à perpétuer le nom intact. Leonardo, qui était né le 25 septembre 1519 et qui, en 1563, recueillit la succession de son oncle avec la dépouille mortelle qu’il transporta frauduleusement de Rome à Florence, comme caisse de marchandise sur une charrette de roulier, se contenta de faire à celle-ci le monument funèbre qui convenait dans l’église de Santa-Croce et vint y prendre aussi paisiblement sa place, le 18 novembre 1599. D’humeur paisible, ayant tout au plus une fois accepté de siéger au Conseil des Deux-Cents où Cosme Ier l’avait introduit, le 14 juillet 1564, pour honorer le grand nom que ce descendant de Michel-Ange portait, cet ami du silence se retira ainsi du monde en octogénaire heureux de s’y être fait oublier, par égard pour celui dont les siècles auraient assez de conserver l’impérissable mémoire.

C’est à l’aîné des huit fils que Leonardo laissait, qu’allait échoir la tâche de commencer à assembler, dans la Casa Buonarroti, le legs michel-angelesque et plutôt littéraire qu’artistique dont seraient constituées, après trois siècles de patientes recherches, les Archives plus précieuses que le Musée où nous sommes conviés aujourd’hui. Né, le 4 novembre 1 568, à une époque où la politique des partis confondus n’était plus d’aucun intérêt à Florence, il aima les Lettres plus que les Arts et écrivit, pour son plaisir, des sujets qui honorèrent son esprit. Son premier essai fut une Description des noces de S. M. très chrétienne Mme Marie de Médicis, reine de France et de Navarre ; et l’on croirait que cette plume facile se fût vouée à l’éloge des vivants, si elle n’eût eu aussi à décrire la pompe des funérailles qui se célébrèrent, en 1643, en l’honneur de la même souveraine défunte, dans l’église de San-Lorenzo. Plus gai de naturel que ne le laissaient croire ces académiques et funèbres débuts, ce Michelangelo s’adonna de préférence à l’art dramatique, et la Tancia et la Fiera ne furent pas les moindres pièces de son volumineux répertoire. Il est vrai que, pour en avoir tant composé, il n’en fit imprimer que le plus petit nombre, les autres libretti restant en manuscrits dans les Archives de Michel-Ange, qu’un écrivain dramatique allait nous révéler écrivain épistolaire et poète. Les lettres italiennes et le monde de la pensée doivent à ce petit-neveu du grand maître en tous les arts à la fois, la première édition des Poésies de Michel-Ange, imprimées à Florence par Giunti, en 1623, d’après le texte autographe conservé à la Bibliothèque du Vatican. Il est bien certain que cet imprimeur orthodoxe consulta le théologal de Santa-Croce et que, sous les inconvenants ciseaux de ce nain ânonnant, le géant des Rime, qui n’eut ses égaux qu’en Dante et qu’en Pétrarque, dut subir l’infâme cruauté d’un autre Procuste. Mais Dieu, qui, dans sa sagesse insondable, crée de la même argile les géants et les nains, devait aussi permettre que les poèmes de Michel-Ange fussent restitués, plus tard, dans toutes leurs pensées profondes comme autant d’abîmes d’humaine pitié, dans leur pure forme stylée et rythmique, comme autant de fresques de supérieure harmonie.

Une autre faute, moins réparable que celle de disséquer l’œuvre poétique de l’oncle, fut commise par l’imprudent petit-neveu. Celui-ci, voyant grand dans le grotesque, comme l’aïeul dans le sublime, ne craignit pas de faire un Panthéon de cette Casa Buonarroti, qui n’était déjà pas si vaste, pour recueillir les ouvrages de l’unique dieu qui aurait dû lui suffire. Ne le pouvant convertir en hospice où il recueillerait, en philanthrope intempérant, les artistes malheureux de son temps, il leur livra ces chambres et leurs voûtes pour une débauche de poncives et inexplicables peintures. L’obscur Pietro Berrettini de Cortone dirigea ces élucubrations privées, au prix de 22, 000 écus d’or que déboursa ce deuxième Michelangelo, sans sourciller et sans compter la souveraine indignation que le premier eût ajoutée au marché, s’il avait pu revenir de l’autre monde, en sa propre maison, et y venger l’injure d’art que sa longue carrière d’indéfectible artiste n’avait pas méritée si cruelle.

Cette injure persiste et ces murs des Buonarroti continuent, aujourd’hui, depuis le milieu du dix-septième siècle, à servir de rébus historiques au visiteur qui y cherche tout au moins des épisodes se rapportant à la Vie de Michel-Ange ; lorsque ce sont, au contraire, ceux de ces ridicules peint raillons de Toscane ainsi panthéonisés, qui s’y sont peints de pied en cap. On passe, mal impressionné, d’une chambre à l’autre où, Dieu merci ! les Buonarroti survenant ont mieux traité les papiers de l’aïeul que ses rares sculptures et ses peintures presque totalement absentes. Il est vrai que leur vertu constante de patients collectionneurs des dessins et des manuscrits michelangélesques n’a pas voulu attendre la postérité pour en avoir sa récompense ; ils se la sont assurée eux-mêmes, en comprenant dans ces archives historiques leurs personnels et bien encombrants manuscrits. Ainsi Filippo Michelangelo (18 novembre 1661, 8 décembre 1733) fit, des siens, qui ne comptent pas moins de soixante gros volumes, à peu près tous encore inédits. Ils traitent, pour la plupart, des Funérailles et des Tombeaux étrusques, à l’usage du cardinal protecteur Carpegna, dont ce clerc, marié et père de famille, dirigeait à Rome le remarquable musée paléographique qui a, depuis, porté ce nom.

De tous les descendants de Michel-Ange, celui qui hérita le plus fatalement de l’âme indépendante de son irréductible ancêtre et dont la vie mouvementée prêterait à un des romans les plus aventuresques de son temps, ce fut Philippe. Né le 11 novembre 1761, il fut admis à la cour de Toscane en 1778, comme page du grand-duc Pierre— Léopold. Mais personne moins que lui n’était apte à une vie de cour. Admis, tout jeune, dans la secte des francs-maçons, il se fit exiler en Corse, où la Révolution française le trouva prêt à la servir. On le trouve à Paris, en 1792 ; commissaire du Salut public à Lyon, sous la Terreur ; commissaire de l’Armée cisalpine, jusqu’à la chute de Robespierre, qui lui valut, en Italie, une première arrestation dont le libéra l’amnistie décrétée par le Directoire. De retour à Lyon et à Paris, où il fut élu président de la Société du Panthéon, il ne résista pas à conjurer avec Babeuf contre le Directoire, qui le condamna à mort. Sa peine, commuée par le premier Consul, le fit reléguer à Oléron et puis en Suisse. Septuagénaire sous Louis-Philippe, il obtint de retourner à Paris où, jusqu’en 1830, — date de sa mort dans un hôpital de la capitale, — le nom de cet arrière-neveu de Michel-Ange termina dans l’inconnu de la bohème politique une existence misérable et obstinée qui, pour avoir été sans ressources matérielles, ne lut pas sans une idéale beauté. Grandeur et décadence des Buonarroti !

Elle s’accentua dans la personne de son fils Cosimo, qui, né le 5 novembre 1780, à Bastia où le père était exilé, passa sa vie de lettres et de magistrature en Toscane jusqu’à y oublier l’infortune du révolté absent. Pour se la faire pardonner tout à fait par la société florentine, avant sa mort qui arriva le 12 février 1858, il légua, par testament, à la municipalité de sa ville natale la maison de Michel-Ange, avec tout ce qu’elle contenait du maître en dessins, modèles, ébauches sculptées et peintes, lettres et tous autres manuscrits, — sans en exclure l’inscription de cet acte qui fut marquée, comme on la lit aujourd’hui, sur un panneau d’honneur d’une de ces salles les plus malencontreusement décorées. Sa veuve Rosina, fille du gentilhomme vénitien Vedrano, voulut ajouter, de son bien personnel, 20.000 francs dont le revenu servirait à l’entretien du Musée Buonarroti, ainsi institué avec tout ce qui fut de Michel-Ange et ce qui n’en est pas.

Dans cette aimable et hospitalière Italie, assez familière pour permettre, devant ses innombrables richesses d’art, une libre critique dont ne se rehausse que plus impartialement un éloge sincère, j’ai lu, au frontispice d’un temple antique de féminine beauté, cette inscription sacrée qui m’a paru un chef-d’œuvre de grâce, en s’enroulant autour du petit Dieu charmant que Michel-Ange s’est plu à interpréter bien des fois :

AMORI SACRVM.

Autour de cette porte d’honneur de la maison de Buonarroti, où le buste du grand aïeul fronce un œil si sévère et si triste sur tout passant qui, franchissant ce seuil avec l’espoir que Dante ne défend qu’en Enfer, pense ne trouver ici que des chefs-d’œuvre dignes du maître et sa grande âme qui s’y perpétuerait encore parmi nous, pourquoi, au lieu de cette banale inscription de Galleria Buonarroti, ai-je cru lire, par cette fatale loi humaine qui mêle à tant de spectacles terrestres la douleur de les contempler tels qu’ils sont, à l’amour de les rêver comme ils devraient être :

AMORI ET DOLORI SACRVM ?
BOYER D’AGEN.
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11. Michel-Ange. British Museum.
étude pour un « ignudo » de la chapelle Sixtine

CORRESPONDANCE

MICHEL-ANGE ET DIVERS CORRESPONDANTS

La Correspondance de Michel-Ange, dont on trouvera ici les principales lettres, traduites de l’italien pour la première fois, est conservée aux archives de la Maison Buonarroti et de la Bibliothèque Nationale, à Florence. Le texte en fut publié en partie : par Giovanni Gave (Carteggio inedito di Artisti dei secoli xiv, xv, xvi, Firenze, 1840) ; par Hermann Grimm (Das Leben Michelangelos, Hanovre, 1860); par Gaetano Milanesi (Lettere di M.-A. Buonarroti, pubblicate coi Accordi ed i Contratti artistici, Firenze, 1845), et par Aurelio Gotti (Vita di Michelangelo buonarroti, Firenze, 1875). Une autre partie de cette correspondance est conservée au British Muséum de Londres.

L’illustration de ces Lettres par des dessins de Michel-Ange est empruntée aux collections de la Maison de Michel-Ange, à Florence, et à celles que l’Angleterre possède, depuis que les souverains et les artistes de ce pays eurent le goût de les acquérir en Italie, pour en doter leurs Galeries publiques et privées. On connaît celle que George III sut réunir au château de Windsor, avec les fonds d’atelier des peintres Peter Lely, Josuah Reynolds, Hudson, Ryshack, Sandby, Benjamin West, Talman, Hone Pond, Cosway, qui avaient enrichi leurs portefeuilles avec ceux de Giorgio Vasari, ami de Michel-Ange, de Timoteo della Vite, qui le fut de Raphaël, et avec les riches collections qu’avaient su grouper deux prélats de la Cour romaine, Mgrr Croat et Mgr Marietti.

En France aussi un élève de Louis David, le chevalier Wicar, en avait recueilli un grand nombre, après les campagnes d’Italie où il avait suivi Bonaparte, comme délégué de la République, pour la reconnaissance des œuvres d’art à prélever en otages et indemnités de guerre. Après les campagnes de l’Empire, Wicar, revenu pour son compte en Italie, avait acquis à Florence un lot exceptionnel de dessins de Michel-Ange, que la mauvaise foi des marchands l’obligea à racheter et à payer deux fois, et au milieu desquels il mourut à Rome sans pouvoir se décider à venir passer, dans sa patrie, les derniers jours de son extrême et insatiable vieillesse. L’incurie française laissa revendre cette belle collection à sir Ottley, qui la céda ensuite au peintre Thomas Lawrence pour 10.000 livres sterling. À la mort de ce peintre, la même collection, remise en vente, fut acquise par l’Université d’Oxford, qui en a fait un des lots les plus importants de sa galerie artistique. Les quelques spécimens que le musée de Lille — ville natale de Wicar — conserve de son concitoyen, ne sont que des épaves — rari nantes — des cartons que cet habile collectionneur avait pu assembler, au cours de quatre-vingts ans de vie, et auxquels les précédentes acquisitions de Crozat et de Mariette ne furent pas comparables.


I

Michel-Ange à Lorenzo di Pier Francesco Medici [23].
Rome, 2 juillet 1496.

Magnifique Lorenzo, ceci est seulement pour vous aviser que, samedi dernier, nous sommes arrivés à bon port et que, tout de suite, nous sommes allés faire notre visite au cardinal de Saint-Georges [24], à qui j’ai présenté votre lettre. Il a paru me voir avec plaisir, et il a voulu que j’allasse incontinent examiner certaines figures, ce qui m’a pris tout le jour et m’a empêché de porter vos autres lettres. Dimanche, le cardinal est venu dans la nouvelle maison et m’a fait appeler pour m’interroger sur ce que je pensais des figures que j’avais vues. Je lui en dis mon sentiment, et en vérité il me semble que ce sont de très belles figures. Ensuite, le cardinal m’a demandé si je me sentais le courage d’entreprendre quelque chose de beau. Je répondis que je n’avais pas d’aussi grandes prétentions, mais qu’il verrait bien ce que je ferais. Nous avons acheté un bloc de marbre pour une figure de proportions naturelles, et, lundi prochain, je commencerai à travailler. Depuis lundi passé, j’ai remis vos autres lettres à Paolo Rucellai, qui m’a offert l’argent dont j’aurais besoin, et aux Cavalcanti. Ensuite, j’ai donné votre lettre à Baldassare (del Milanese) et je lui ai demandé de me rendre le bambin (le Cupidon), lui disant que je lui rendrais à mon tour son argent (les 30 ducats). Il m’a répondu, avec beaucoup d’aigreur, qu’il briserait plutôt ce marbre en cent morceaux ; qu’il l’avait acheté, qu’il le tenait pour sien et qu’il possédait des papiers prouvant qu’il avait satisfait ceux qui le lui avaient envoyé ; que certainement il n’avait pas à le rendre. Et là-dessus, il s’est beaucoup plaint de vous, disant que vous aviez mal parlé de lui. Je sortis et je priai quelques-uns de nos Florentins de s’interposer pour nous mettre d’accord. Mais ils n’en ont rien fait. Maintenant, je compte agir par la voie du cardinal, ainsi que me le conseille Baldassare Balducci. Je vous tiendrai au courant de ce qui suivra. Rien de plus sur ce sujet. Je me recommande à vous. Que Dieu vous garde [25].

Michel-Agnollo.0000

(Arch. di Stato di Florence.)


II

Allocation à Michel-Ange du groupe de la « Pietà » à Rome.

Rome, 17 août 1498.0000

Qu’il soit connu et manifeste à qui lira le présent écrit comment le Révssime cardinal de Saint-Denis [26] a convenu avec le maître Michel-Ange, statuaire florentin, que ledit maître ait à faire une Pietà de marbre à ses dépens, à savoir une Vierge Marie vêtue, avec le Christ mort dans ses bras, grande au juste de la taille humaine, pour le prix de 450 ducats d’or en or papal, au terme d’un an à dater du commencement de l’œuvre Et ledit Révssime cardinal promet de lui faire le payement de la manière suivante, à savoir : d’abord, il promet de lui donner 150 ducats d’or en or papal, avant que soit commencé l’ouvrage ; et ensuite, l’ouvrage commencé, il promet de lui donner, chaque quatre mois, 100 ducats semblables, en sorte que lesdits 450 ducats d’or en or papal seront finis de payer dans un an, si ladite œuvre est aussi finie ; et si elle est finie avant, sa Seigneurie Révssime sera obligée de payer le tout.

Et moi Jacob Gallo, je promets au Révssime Monseigneur que ledit Michel-Ange fera ladite œuvre dans un an, et que ce sera la plus belle œuvre de marbre qui soit actuellement à Rome, et que nul maître ne la fera mieux aujourd’hui. Et vice versa je promets audit Michel-Ange que le Révssime cardinal fera le payement, selon ce qui est stipulé ci-dessus. En foi de quoi, moi, Jacob Gallo, j’ai fait la présente de ma propre main, l’an, le mois et le jour susdits. Il est entendu que cet écrit casse et annule tout autre écrit de ma main ou de la main dudit Michel-Ange, et que celui-ci a seul valeur.

Le Révssime cardinal m’a donné, à moi Jacob, il y a quelque temps, cent ducats d’or en or de la Chambre (Apostolique) et, à ce jour, cinquante ducats d’or en or papal.

Ita est IOANNES, Cardinalis S. Dyonisij.
Idem IACOBUS GALLUS propria manu.

0000(Arch. Buonarroti.)


II bis

Les Consuls de l’Arte della Lana et les ouvriers de Sainte-Marie-des-Fleurs allouent à Michel-Ange la statue du David.
Flor., 16 août 1501.0000

Les honorables sieurs Consuls de l’Art de la Laine et les sieurs ouvriers réunis en séance (dans la salle) de cette corporation, choisissent le maître Michel-Ange, fils de Ludovic Buonarroti, citoyen florentin, pour faire et compléter et achever à la perfection un certain homme ébauché, appelé le Géant, en marbre mesurant 9 brasses, appartenant à ladite Corporation, autrefois ébauché par le maître Augustin le Grand de Florence, et mal ébauché. Ledit ouvrage sera terminé à peu près en deux ans, à dater des prochaines calendes de septembre, au prix et pour tout payement de 6 florins d’or par mois. Ladite Corporation est tenue de fournir tout ce qui sera nécessaire, tant en charpente qu’en hommes et en toute autre chose nécessaire à cet ouvrage. Lequel ouvrage terminé en ledit homme de marbre, les Consuls et ouvriers élus à cette époque jugeront s’il convient d’en élever le prix et s’en remettront, pour ce, à leur conscience.

Ecrit en marge : Ledit Michel-Ange a commencé à travailler et à sculpter ledit géant, le 13 septembre 1501, etc.

0000(Arch. du Duomo de Florence.)


II ter

Délibération municipale sur le David de Michel-Ange.

(Le 25 janvier 1503, Andréa délia Robbia, Betto Baglioni, etc., 14 présents. — En marge : absents, Baccio d’Agnolo, lainier, Giovanni, fifre, et son frère, etc.)

Lesdits ouvriers, — vu comment la statue du David est quasi finie, — désirant lui assigner un emplacement commode et digne, etc., ont délibéré comme suit, selon le procès-verbal de la séance.

Maître Francesco, Hérault de la Signoria. — J’ai pensé qu’il y a deux endroits susceptibles de recevoir cette statue : le premier, où est la Judith (bronze de Donatello) ; le second, au milieu de la cour du Palais où est le premier David (bronze du Verrocchio). Et ce, parce que la Judith est une manifestation morticole et qu’il ne convient pas, à nous qui avons pour enseigne la croix et le lis, que la femme tue l’homme, et surtout alors que celle-ci a été inaugurée sous une mauvaise étoile (chostellazione), car dans la suite vos affaires ont tourné de mal en pis et vous avez perdu Pise. Quant au David de la cour (du Palais), c’est une statue qui n’est pas parfaite, car sa jambe droite est manquée (sciocha, sotte). C’est pourquoi, je conseillerais qu’on remplaçât par cette statue (nouvelle) une des deux qui occupent ces lieux, et de préférence celle de la Judith.

Francesco Monciatto, menuisier. — Je crois que tout ce qui arrive arrive pour quelque fin. Ces statues furent faites pour être placées sur des pilastres extérieurs, devant l’église (de Sainte-Marie aux Fleurs). Pourquoi ne le fit-on pas ? Je l’ignore, mais il me semble qu’à cette place elles eussent été pour l’honneur de l’Église et des Consuls. Si vous les changez de place, je conseillerais de mettre celle-ci, ou devant le palais, ou autour de l’église.

Cosimo Roselli. — Les sieurs François et François ont bien dit : je crois que sa place est autour du palais…

Sandro Botticelli. — Cosimo a précisé exactement l’endroit où il semble qu’elle serait le mieux vue des promeneurs…

Giuliano da San-Gallo. — J’opine, comme Cosimo, qu’il la faudrait placer sur un côté de l’église, où elle serait bien vue des promeneurs. Mais cette statue, étant un monument public et vu l’imperfection du marbre qui est tendre et cuit pour avoir été exposé aux pluies, il me semble qu’elle ne se conservera pas à cette place. Pour ce motif, j’ai pensé qu’il serait bon de la placer sous l’arcade de la Loggia des Signiori

0000(Carteggio d’Artisti.)


III

Michel-Ange à Julien de San-Gallo [27].
1 mai 1506.0000
J’ai appris par une de vos lettres que le pape a mal vu mon départ et que
Michel-Ange Oeuvre litteraire 0109.png
12. Michel-Ange. British Museum.
étude pour deux « ignudi » de la chapelle Sixtine

Sa Sainteté est disposée à exécuter nos précédents accords pour que je retourne et qu’elle n’ait plus à douter de mon concours.

Pour ce qui est de mon départ, il est vrai que j’avais entendu dire que, le Samedi Saint, le pape, parlant à table avec un joaillier et le maître des cérémonies, aurait affirmé ne vouloir plus dépenser un sou pour pierre ni petite ni grosse. Ce propos m’étonna fort. Cependant, avant de me décider à la retraite, je demandai un peu de ce dont j’avais besoin pour continuer l’ouvrage. Sa Sainteté me répondit : « Reviens lundi. » Je revins le lundi, et le mardi, et le mercredi, et le jeudi suivants, comme il put le savoir. À la fin, le vendredi matin, je fus congédié, je veux dire chassé. Et même celui qui me renvoya dit qu’il me connaissait bien, mais que tel était son mandat. C’est pourquoi, ayant entendu répéter ces paroles le samedi et en voyant l’effet, je tombai dans un grand désespoir. Mais ce ne fut pas la seule et unique raison de mon départ. Cette autre raison, je ne veux pas l’écrire : il m’avait suffi de savoir que, si je restais à Rome, le premier tombeau à faire eût été, non celui du pape, mais le mien ; et ce fut là le vrai motif de mon départ subit.

À présent, vous m’écrivez de la part du pape. Je vous prie donc de lire au pape ma réponse. Il faut que Sa Sainteté entende bien que je suis, plus que jamais, disposé à continuer l’œuvre. Si le pape veut que je fasse ce tombeau, qu’il ne s’inquiète pas du lieu où j’y travaillerai ; il suffit que nous soyons d’accord sur ce point que, dans cinq ans, ce tombeau sera muré dans Saint-Pierre à la place qui aura plu, et que ce sera une belle chose, comme je l’ai promis. Si cette œuvre se fait, je suis certain qu’il n’y en aura pas une semblable dans le monde entier.

Et maintenant, si Sa Sainteté veut donner suite à l’affaire, qu’elle en dépose les fonds ici, à Florence, à l’adresse que je donnerai. J’ai beaucoup de marbres commandés à Carrare ; je les ferai venir ici, et aussi ceux que j’ai encore à Rome. Encore qu’à mon détriment, je n’aurai d’autre souci que de faire cette œuvre. J’en enverrai les parties faites, l’une après l’autre, en sorte que Sa Sainteté prendra plaisir à les voir, comme si je travaillais à Rome même, et mieux parce qu’Elle verra les morceaux tout faits, sans avoir l’ennui de les voir faire. Pour ce qui est des fonds et de l’ouvrage, je m’obligerai au gré de Sa Sainteté et je lui donnerai ici, à Florence, toutes les garanties qu’Elle demandera… (effacé). Il suffit que Florence entière ; mais assez. Je veux aussi ajouter qu’il n’est pas possible de faire un tel monument et pour un tel prix, à Rome ; tandis qu’ici je profiterai de bien des commodités que je n’aurais pas là-bas ; et je travaillerai, en outre, d’un esprit plus tranquille et de meilleur cœur, parce que je n’aurai pas à penser à tant de choses.

C’est pourquoi, mon très cher Julien, je vous prie de me faire réponse et bientôt. C’est tout.

(Arch. Buonarroti.)0000


IV

Pietro Roselli à Michel-Ange.
Rome, 10 mai 1506. 0000

0000Mon très cher et presque mon frère,

Après t’avoir salué et m’être recommandé à toi, je t’avise que, samedi soir, au dîner du pape, je présentai certains dessins que nous eûmes à faire accepter, Bramante et moi. Quand le pape eut dîné et que je lui eus montré mes dessins, il fit appeler Bramante et lui dit : « Sangallo va demain à Florence, et il en ramènera ici Michel-Ange. » Bramante répondit au pape en disant : « Saint-Père, Michel-Ange n’en fera rien, car je l’ai beaucoup pratiqué et il m’a dit, à maintes reprises, qu’il ne voulait pas s’occuper de la chapelle dont vous vouliez lui donner la commande, et que vous ne vouliez vous-même le charger que du tombeau, et non de la peinture. » Et il ajouta : « Saint-Père, je crois qu’il ne s’en chargerait pas, parce qu’il n’a pas fait trop de figures, et surtout parce que ces figures seraient à peindre à la voûte et en raccourci, ce qui est tout autre chose que de les peindre à terre. » Alors le pape répondit en disant : « Si Michel-Ange ne revient pas, il me fera tort. Je crois, à toute fin, qu’il reviendra. » Alors je me découvris et je dis une bien grande vilenie en présence du pape. Je dis ce que je crois que vous auriez dit vous-même, à mon endroit. Ce fut si fort que Bramante ne sut que répondre et qu’il laissa croire qu’il s’était mal exprimé. Je dis en outre : « Saint-Père, il n’a jamais parlé à Michel-Ange, et sur ce qu’il vient de vous dire, s’il est vrai qu’il lui en a jamais ouvert la bouche, je veux que vous me fassiez trancher la tête. Je crois que Michel-Ange reviendra, quand Votre Sainteté le voudra. » Ainsi finit l’entretien. Rien autre à vous dire. Dieu vous garde de tout mal. Quoi que je puisse faire pour vous, avisezmoi, je le ferai volontiers. Rappelez-moi au souvenir de Simone Bollaiuolo.

(Arch. Buonarroti.)0000



V

Andréa Sansovino [28] à Michel-Ange.
30 juin 1517.0000

… Le pape, le cardinal et Jacob Salviati sont hommes dont la parole vaut un papier et un contrat ; il sont de bonne foi, et non comme vous dites. Mais vous les mesurez à votre aune. Pour vous, ne valent ni acte ni serment. Vous dites, à la fois, oui et non, selon que vous en retirez profit et utilité. Vous savez bien que le pape m’a promis les histoires (à sculpter sur la façade de San-Lorenzo), et que Jacob (Salviati) me les a promises aussi, et qu’ils sont hommes à maintenir leur parole. J’ai fait pour vous tout ce que j’ai pu qui vous soit utile et honorable, et je n’avais pas encore pris garde que vous ne faites jamais de bien à personne. Commencer par moi, serait vouloir que l’eau ne mouille pas. Enfin, vous savez que nous nous sommes trouvés ensemble dans bien des conversations, et je puis dire que maudit soit le jour où vous avez, en général, bien parlé de quelqu’un.

0000(Arch. Buonarroti.)



VI

Michel-Ange au capitaine de Cortone.
Florence, mai 1518.0000

0000Monsieur le Capitaine.

Comme j’étais à Rome, la première année (du pontificat) du pape Léon (X), maître Luca, peintre de Cortone [29], y vint aussi et, me rencontrant un jour, dans le quartier de Monte Giordano, il me dit qu’il venait d’arriver pour parler au pape et obtenir je ne sais plus quelle chose. Il ajouta qu’il en était venu jusqu’à risquer de se faire couper la gorge par amour pour la Maison des Médicis et qu’il lui paraissait qu’aujourd’hui elle ne semblait pas le reconnaître. Il ajouta d’autres choses semblables dont je ne me souviens plus, et, après ces raisonnements, il me demanda quarante jules en m’indiquant où j’aurais à les lui envoyer, c’est-à-dire à la boutique d’un certain cordonnier où je crois qu’il s’en retournait. Comme je n’avais pas cet argent sur moi, je m’étais offert de le lui envoyer, et ainsi je fis. Sitôt rentré chez moi, je lui mandai ces quarante jules par un de mes garçons d’atelier qui a nom Sylvio, — je crois même qu’il est encore aujourd’hui à Rome. Dans la suite, le projet de maître Luca ne lui ayant peut-être pas réussi, il vint, quelques jours après, dans ma maison du Macello dei Corvi, — maison que j’occupe encore aujourd’hui, — et il me trouva en train de travailler à une statue de marbre en pied, haute de quatre brasses, qui a les mains levées [30], et il se plaignit et me redemanda autres quarante jules, ajoutant qu’il voulait quitter Rome. Je montai à ma chambre et je lui rapportai quarante jules, en présence d’une fille de Bologne qui était à mon atelier, et même je crois du garçon qui y était encore et qui avait apporté les premiers jules. Luca prit cet argent et s’en alla à la grâce de Dieu. Je ne l’ai plus revu ; mais je me rappelle qu’étant moi-même alors mal portant, je m’étais plaint de ne pouvoir travailler avant que maître Lucas ne quittât ma maison. Il me répondit : « Ne doute pas que les anges viendront du ciel pour te tenir les bras et t’aider à ton œuvre ! » Je vous écris ces choses pour que, si elles sont répétées au maître Luca, il s’en ressouvienne et qu’il ne dise pas qu’il m’a rendu cet argent, comme Votre Seigneurie l’écrit à Buonarroto… (la lettre est ici déchirée)… au cas où vous croiriez qu’il me les ait rendus. Cela n’est pas vrai, car je serais un véritable bandit, si je cherchais à avoir une deuxième fois ce que j’ai eu une première. Votre Seigneurie en pensera ce qu’elle voudra : j’ai à les recevoir encore, et je le jure ainsi, et si Votre Seigneurie veut me faire rendre raison, elle le peut…

0000(Arch. Buonarroti.)



VII

Gabriello Pachagli à Michel-Ange.
Paris, 30 janvier 1519.0000

… Je suis certain que vous vous étonnerez que je vous écrive pour la première fois. La raison en est double. La première, etc. L’autre motif est le suivant. M’étant trouvé dans une conversation du Roi Très Chrétien avec le cardinal, j’ai pensé de vous en écrire particulièrement. Étant donc dans la chambre du roi avec le cardinal, j’ouïs, entre autres arguments soutenus, qu’ils se mirent à parler de vous. Le roi s’exprima à votre sujet avec tant de gracieuseté et de sympathie, que la chose m’en parut presque incroyable. Il montra qu’il était très connaisseur de votre maîtrise, et il en vint à dire que rien ne lui était plus désirable que d’avoir quelque petite chose de vous. Il pria le légat de vous écrire avec instance et de ne pas lui faire défaut en cette affaire. Quant à moi, je n’ai aucun conseil à vous donner, parce que je sais que vous êtes sage et prudent et que vous saurez prendre le meilleur parti. J’ai cependant à vous dire que le pape a envoyé, de la main de Raphaël, un tableau représentant Notre-Dame et cinq autres figures, et un autre où l’on voit saint Michel en grand ; de plus, il a envoyé un beau portrait de la femme du vice-roi de Naples. En outre, de Mantoue est venu un autre tableau dont je ne me rappelle pas le nom du peintre. Le roi s’en réjouit grandement et a ainsi beaucoup de choses. Je suis allé voir le tombeau du dernier roi, qui se fait à Tours ; il y a beaucoup de figures. Rien de plus à vous dire. Je continue à me recommander à vous et à vous offrir mes services. Si je puis faire ici quelque chose pour vous, j’y suis tout prêt. Bene valete.

Votre serviteur,

Gabriello Pachagli.0000

0000(Arch. Buonarroti.)



VIII

Sebastiano del Piombo à Michel-Ange [31]
Rome, 12 avril 1520. 0000

0000Mon très cher Confrère, après mes salutations, etc.

Je pense que vous avez appris la mort de ce pauvre Raphaël d’Urbin et que vous en avez eu un grand déplaisir. Que Dieu lui pardonne !…

Maintenant je vous donne brièvement avis que l’on va peindre la Salle des Pontifes. Les élèves de Raphaël font, à ce sujet, beaucoup de bravades et veulent la peindre à l’huile. Je vous prie de vouloir bien vous souvenir de moi et me recommander à Monseigneur Révérendissime ; et si je suis bon pour une semblable entreprise, veuillez me mettre à l’œuvre ; car je ne vous ferai pas honte, non plus que je ne l’ai fait, je crois, jusqu’à présent. Je vous donne avis qu’aujourd’hui, j’ai porté de nouveau mon tableau au palais, près de celui de Raphaël, et il ne m’a pas fait honte. Surtout prenez garde qu’un des élèves de Raphaël d’Urbin va à Florence pour obtenir de Monseigneur Révérendissime tous les travaux du palais. Je vous en prie, faites que j’aie au moins un de ces travaux ; j’ai écrit à Monseigneur Révérendissime et me suis offert pour ce que je vaux et je puis. Je ne vous dirai pas autre chose. Jésus-Christ vous conserve en santé.

Votre compère Sébastien, peintre vénitien.

0000(Archives du Duomo de Florence.)



IX

Le même à Michel-Ange.
Rome, 3 juillet 1520. 0000

0000Mon très cher Compère, après mes salutations.

Il y a bien des jours que j’ai reçu de vous une lettre, à moi très agréable, avec une, adressée au cardinal de Sainte-Marie-in-Portico, et une à Frizi ; toutes sont bien arrivées. J’ai porté la sienne au cardinal, qui m’a fait beaucoup de gracieusetés et d’offres ; mais, pour ce que je demandais, il m’a dit que le pape avait donné la Salle des Pontifes aux élèves de Raphaël et que ceux-ci avaient peint à l’huile sur le mur, comme essai, une figure qui était une belle chose, de sorte que personne ne regarderait plus les chambres peintes par Raphaël ; que cette salle produirait une stupéfaction générale et qu’il n’y aurait pas une plus belle œuvre de peinture depuis les anciens jusqu’à nous. Il m’a demandé ensuite si j’avais lu votre lettre. Je lui ai dit que non. Il en a ri beaucoup, comme s’il s’en moquait, et, avec de bonnes paroles, je partis. Depuis, j’ai appris de Baccio de Michelagnolo [32], qui fait le Laocoon, que le cardinal lui a montré votre lettre et l’a montrée au pape, qu’il n’y a pour ainsi dire pas d’autre sujet de conversation que votre lettre dans le palais et qu’elle fait rire chacun. Baccio m’a dit, comme un grand secret, que la figure de ces élèves de Raphaël ne plaît pas au pape, et pourtant Jean-Baptiste de l’Aquila, le Dataire et aussi le cardinal de Sainte-Marie-in-Portico avec messire Giovanni Matteo voudraient qu’elle lui plut, mais en réalité elle ne lui plaît pas. À dire vrai, cette salle n’est pas un travail de jeunes gens, elle ne convient qu’à vous. Ne vous étonnez pas que je ne vous aie pas écrit plus tôt ; j’attendais que le compère Leonardo fût arrivé à Florence et qu’il eût causé avec vous de ce dont il a causé avec moi. C’est, en effet, l’œuvre la plus importante et la plus belle et la plus à propos que l’on puisse imaginer, et l’on y gagnerait beaucoup d’honneur et d’argent, si vous vouliez vous en charger. Je crois qu’on y veut mettre toutes les histoires de batailles, et ce ne sont pas là des travaux de jeunes gens. Vous savez bien, vous, quelle est leur importance. Il ne faut pas que vous ayez désormais le moindre soupçon à mon égard ; vous m’aurez toujours à vous, bouilli ou rôti. À ce sujet, je ne vous dirai pas autre chose, vous êtes le maître de tout.

Quant au désespoir, grâce à votre affectueuse lettre, — car en vérité un père ne pouvait écrire mieux à son fils, — et après ce que m’a dit notre compère Leonardo, je m’étais calmé et je vivais en paix, travaillant volontiers et avec amour. Maintenant, il m’est survenu un chagrin tel que je ne puis vivre : il est bien pis que le premier. Mon compère, je vous en prie par l’amitié qui nous unit et par l’amour de Jésus-Christ, veuillez savoir de messires Domenico Boninsegni et Benedetto Strozzi, son beau-frère, d’où vient qu’ils ne veulent pas finir de me payer. Vous savez avec quelle honnêteté je me suis comporté, par amitié pour vous et aussi par affection pour Monseigneur Révérendissime ; car je leur ai donné au moins deux cents ducats du mien et j’ai consenti à être payé comme ils ont voulu, le compère Leonardo vous le dira. À présent il me reste dû soixantre-trois ducats, et j’ai reçu un tiers. Ils m’ont dit que messire Benedetto Strozzi leur a écrit de ne pas me payer. Je voudrais bien en apprendre seulement la raison, et, pour vous le dire à vous, j’ai été sur le point de prendre querelle avec un des fils de Bernardo Bini, parce que je sais qu’ils ont la cédule de Benedetto Strozzi, l’ordre de me payer, et ils disent qu’ils ne la trouvent pas. Cela m’a fait penser qu’il y avait là de la méchanceté. Je me rappelle encore avoir vu une lettre de Messire Domenico portant que Benedetto me devait payer jusqu’à la somme de huit cents ducats d’or, seulement pour mon travail du tableau, sans l’ornement. Je ne sais d’où vient cela. Je suis certain que si je voulais cet argent pour le jouer ou pour le donner à quelque p…., je l’aurais eu mille fois ; mais, pour marier ma sœur, le diable ne l’a pas voulu. Ces soixante-trois ducats sont capables de me faire casser le cou, parce que je ne puis souffrir qu’on me fasse une pareille tromperie. Si du moins ils me disaient pourquoi. Mais dire : « Je ne veux pas te payer ! » Il me semble que je suis assassiné. Je vous en prie, ne vous y refusez pas ; après tant de peines que vous avez prises pour moi, veuillez en faire conscience à messire Domenico ou à Benedetto, et les prier de me faire donner ce qui m’appartient, parce que Dieu sait si je le mérite oui ou non. Je crois que si vous leur dites un mot, vous, ils auront honte de ne pas me payer. Daignez, je vous prie, m’envoyer une ligne si vous croyez que je doive en écrire au cardinal. — Je ne vous dirai pas autre chose. Jésus-Christ vous conserve en santé.

Votre très fidèle compère Sébastien, peintre à Rome.

0000(Arch. Buonarroti.)



X

Michel-Ange au cardinal Bernardo Dovizi da Bibbiena [33].
Florence, juin 1520.0000

0000MONSEIGNEUR,

Je prie Votre Seigneurie Révérendissime, non comme ami ou serviteur, (car je ne mérite d’être ni l’un ni l’autre), mais comme un homme vil, pauvre et fou, afin que vous fassiez en sorte que Bastiano (Sébastien del Piomboï, peintre de Venise, ait quelque part aux travaux du Palais, puisque Raphaël est mort. Et quand il semblerait à Votre Seigneurie, comme je l’estime aussi, que ce service pourrait devenir inutile, je pense tout de même qu’à servir les fous on peut trouver par hasard quelque plaisir. Ainsi fait usage de la ciboule celui qui, fatigué du chapon, veut varier sa salade. Des hommes de valeur, il n’en manque pas aujourd’hui à employer. Je prie Votre Seigneurie de me donner cette preuve. Ce sera nous rendre un très grand service ; car Bastiano est homme de valeur. Si l’on s’est trompé sur mon compte, il n’en sera pas de même de Bastien, qui, j’en ai la certitude, fera honneur à Votre Seigneurie.

0000(Arch. Buonarroti.)



XI

Sebastiano del Piombo à Michel-Ange.
(Suite de la lettre du 3 juillet 1520.)


… Je portai votre lettre au cardinal, qui me fît beaucoup d’amabilités et de promesses. Mais, sur ce que je demandais, il me dit que le pape avait donné la Salle des Pontifes aux élèves de Raphaël et que ceux-ci avaient peint à l’huile sur le mur une figure qui était une belle chose, de telle sorte que personne ne regarderait plus les Chambres que Raphaël a faites, que cette salle stupéfierait les visiteurs et que ce serait la plus belle œuvre de peinture faite depuis les temps antiques jusqu’aux nôtres. Ensuite, il me demanda si j’avais lu votre lettre. Je lui répondis que non. Il se mit à en rire fort, comme si j’avais dit une plaisanterie ; et, sur de bonnes paroles, il me congédia. Depuis, j’ai appris par Bacino de Michelagnolo (Bandinelli), qui fait le Laocoon [34] que le cardinal lui a montré votre lettre et l’a montrée aussi au pape, et qu’il n’est au Palais d’autre sujet de conversation que cette lettre qui fait rire tout le monde.

0000(Arch. Buonarroti.)



XII

Michel-Ange à Jean Francesco, prêtre de Sainte-Marie des Fleurs,
à Florence. (De passage à Rome.)
Florence, octobre 1520.0000

… J’ai la tête vide, au sujet de cette statue dont les membres pourraient être utilisés, si j’en crois un maraîcher installé sur la Place, un grand ami à moi, qui m’a dit en secret qu’on y ferait un beau pigeonnier. Une autre fantaisie me poursuit, qui serait bien meilleure ; mais il faudrait faire cette statue très grande, — et on le pourrait puisqu’on fait une tour par morceaux. La tête de cette statue servirait de campanile à San-Lorenzo, qui en a grand besoin. Les cloches, placées dans la tête, feraient sortir leurs sons par la bouche, et il semblerait que ce colosse crierait miséricorde, surtout aux jours de fêtes, quand on sonne plus souvent et à plus grandes volées.

0000(Arch. Buonarroti.)


Michel-Ange Oeuvre litteraire 0121.png
13. Michel-Ange. Musée des offices.
étude pour un « ignudo » de la chapelle Sixtine

XIII

Bartolomeo Angelini [35] à Michel-Ange Buonarroti, sculpteur, à Florence.
Rome, 3 juin 1523.0000

0000Mon bien cher Michel-Ange,

Si je ne vous ai pas écrit depuis longtemps, c’est l’occasion qui m’en a manqué, encore que je vous aie toujours dans mon cœur, et vous y resterez tant que je vivrai. Mais, me trouvant ces jours derniers avec le cardinal Grimano, nous en vînmes à parler de vous. Il me pria alors de vous écrire pour savoir si vous étiez toujours disposé à lui faire un petit tableau pour son cabinet d’études, selon la demande qu’il vous en avait déjà faite. Il dit que vous le lui avez promis, et il s’en remet à vous pour la matière et pour la fantaisie, soit peinture, soit sculpture, ce qui vous sera le plus commode à faire. Pour le prix, il s’en remet aussi à vous ; ce que vous lui demanderez il vous le donnera, et en outre il restera votre très obligé. Cependant, mon cher Michel-Ange, désireux que je suis d’être utile et agréable à vous et au cardinal aussi, pour tant que cela vous sera commode, laissez-moi la charge du payement. Je vous ferai réglera Florence ce que vous demanderez. Assurément, il a autant le désir d’une œuvre de vous, que de sa propre santé. Votre réponse étant facile à faire, j’aurai un singulier plaisir à la recevoir. Rappelez-vous que je suis toujours à votre service et que je ne désire rien tant que de vous satisfaire en ce que vous demanderez. Que Dieu vous conserve en bonne santé.

0000(Arch. Buonarroti.)



XIV

Michel-Ange à Bartolomeo Angelini, à Rome.
Florence, juillet 1523.0000

… Je suis vieux et mal dispos. Si je travaille un jour, il faut que je me repose quatre. C’est pourquoi, je ne me fie guère à promettre tant de choses que je ne saurais tenir. Je m’ingénierai cependant à vous servir à toute force, et à vous montrer que je reconnais la sympathie que vous avez pour moi.

0000(Arch. Buonarroti.)



XV

À Giovanni Fattucci, à Rome.
Florence, 1523.0000

Voici deux ans environ que je suis revenu de Carrare, où j’étais allé extraire les marbres pour les tombeaux du cardinal (Médicis). Quand j’allai lui en parler, il me dit de prendre la bonne résolution de faire vite ces tombeaux (des Médicis). Je lui envoyai par écrit tous les moyens de les faire, — et vous le savez, vous qui les lui avez lus, — c’est-à-dire que je les entreprendrais, à forfait, et au mois ou à la journée, comme il plairait à Sa Seigneurie, car je désirais les faire. Aucun de ces projets ne fut accepté. On répondit que je n’avais pas en tête de servir le cardinal. Plus tard, le cardinal revenant là-dessus, je lui offris de faire les modèles en bois, à la grandeur égale des tombeaux projetés, et d’y comprendre toutes les figures en terre et bourre, de la grandeur voulue et finies, comme elles le seraient (en marbre), et j’exposai que ce serait là sujet de peu de dépense : ce fut quand nous voulûmes acheter le jardin des Caccini. On n’en fit rien, comme vous le savez. Quand le cardinal s’en fut en Lombardie, dès que je le sus, j’allai le trouver parce que je désirais me mettre à son service. Il me dit de chercher les marbres, de réunir les hommes et de faire tout ce que je pourrais pour qu’il trouvât quelque chose de fait, sans que j’eusse à lui en demander davantage ; et il ajouta que, s’il vivait, il ferait encore la façade (du Dôme de Florence) et qu’il laisserait à Dominique Boninsegni la commission de verser tout l’argent nécessaire. Le cardinal parti, j’écrivis tout ce qu’il m’avait dit à Dominique Boninsegni, en ajoutant que j’étais prêt à faire tout ce que désirait le cardinal ; et de ceci je gardai la copie et j’écrivis devant témoins, afin que chacun sût que je n’avais pas d’autres engagements à prendre. Dominique vint aussitôt me trouver et me dit qu’il n’avait reçu aucune commission et que, si je ne voulais rien, il l’écrirait au cardinal. Je lui dis que je ne voulais rien. Finalement, au retour du cardinal, Giovanni me dit que Médicis lui avait demandé de mes nouvelles. J’allai aussitôt le voir, estimant qu’il voulait parler des tombeaux. Le cardinal me dit : « Nous voudrions que ces tombeaux présentassent quelque chose de bon, c’est-à-dire quelque chose de ta main. » Mais il n’ajouta point qu’il voulait que je les fasse. Je partis donc en disant que je reviendrais lui parler, lorsque les marbres seraient là.

À présent vous savez comment, à Rome, le pape a été informé du tombeau du pape Jules et comment, par un motu proprio, il a été procédé contre moi pour me demander ce que j’avais fait de cette œuvre et quels deniers j’en avais reçus. Vous savez que le pape ajouta : « Que Michel-Ange fasse les tombeaux (des Médicis), s’il ne veut pas faire celui-ci (de Jules II). » Il faut donc que je m’y engage, comme vous voyez que j’en reçois l’ordre, si je ne veux pas m’exposer à mal. Et si le cardinal de Médicis veut, à présent de nouveau, comme vous me le dites, que je fasse les tombeaux de San-Lorenzo, vous voyez bien que je ne le puis à Florence, s’il ne me libère pas 0000de cette affaire à Rome. S’il m’en libère, je lui promets de travailler pour lui sans récompense aucune, tout le temps qui me restera à vivre. Non que je demande d’être libéré du tombeau de Jules, — car je le ferai volontiers, — mais il faut d’abord servir Médicis. Si enfin celui-ci ne veut pas me libérer et s’il désire quelque chose de ma main aux tombeaux (de Florence), je m’ingénierai à trouver le temps de faire quelque chose qui lui plaise, pendant que je travaillerai à la sépulture de Jules.

0000(Musée Britann.)


XVI

À Dominique, dit Topolino, extracteur à Carrare.
Florence, 25 nov. 1523.0000

0000Mon bien cher maître Dominique,

Le porteur de ce mot sera Bernardino de Pier Basso, qui vient chez vous pour certain bloc de marbre dont j’ai besoin. Je vous prie de l’adresser où il sera servi bien et vite. Je vous le recommande autant que je le sais, et puis je n’ai rien à ajouter à ce sujet. Vous aurez appris comment Médicis été élu pape [36]. Il me semble que cette nouvelle aura réjoui tout le monde, a car j’estime qu’ici, en art, on fera beaucoup de choses. C’est pourquoi, servez-nous bien fidèlement pour qu’il y ait honneur à tous.

0000(Arch. Buonarroti.)


XVII

Au Pape Clément VII, à Rome.
Florence, 1524.0000

0000Très Saint-Père,

Les intermédiaires donnant souvent raison à de grands scandales, j’ai pris la hardiesse d’écrire directement à Votre Sainteté au sujet des tombeaux de Saint-Laurent. Je dis que je ne sais ce qu’il y a de meilleur, ou le mal qui profite, ou le bien qui nuit. Fou et méchant comme je le suis, je suis certain que, si l’on m’avait suivi comme l’on a commencé, tous les marbres nécessaires à l’œuvre seraient, aujourd’hui, à Florence et ébauchés selon le modèle, avec beaucoup moins de dépenses qu’on en a faites jusqu’à cette heure. Et ce ne serait pas la chose la plus remarquable de celles que je me suis chargé de conduire.

À présent, je vois que cette affaire traîne, et je ne sais comment elle se comporte. C’est pourquoi, je m’excuse auprès de Votre Sainteté afin que, si l’entreprise ne répond pas à ses désirs, comme je n’y ai pas mis d’autorité, il me paraît qu’on n’y mettra pas de ma faute. Si, au lieu de ne me laisser aucune initiative dans la direction de mon art et des hommes que j’y emploie, on me permet d’obliger le serment et on me donne toute libre commission, on verra ce que je ferai et le résultat que j’obtiendrai, à ce prix. Stefano (di Tommaso) a fini de placer, sur le faite de la chapelle de Saint-Laurent, la lanterne aujourd’hui découverte. Elle plaît généralement à tout le monde ; et il en sera de même, j’espère, pour Votre Sainteté quand elle la verra. On fait faire la boule qui la surmontera d’environ une brasse. Pour la distinguer des autres, j’ai pensé de la faire faire à facettes ; et ainsi la fait-on.

0000(Arch. Buonarroti.)



XVIII

Au major Giovanni Spina, à Florence.
Florence, 1524.0000

0000Mon cher Giovanni,

La plume étant toujours plus animée que la langue, je vous écris ce que plusieurs fois, ces jours derniers, je ne me suis pas enhardi de vous dire verbalement. Le voici :

Étant donnés les temps présents, contraires à mon art, je ne sais si j’ai à espérer d’autres provisions. Si j’étais certain de n’en plus avoir, je n’en continuerais pas moins à travailler de tout mon pouvoir pour le pape ; mais, je ne tiendrais pas maison ouverte, par égard pour les frais que vous savez que je subis, lorsque je pourrais m’en tirer avec moins de dépenses ; et je vous enlèverais aussi l’ennui de la location. Tant que la provision suivra, je resterai ici comme précédemment, et je m’évertuerai à faire mon devoir. Mais je vous prie de me dire ce que vous entendez faire, afin que je pense à arranger mes affaires en conséquence.

0000(Arch. Buonarroti.)



XIX

À ser Giovan Francesco Fattucci, à Rome.
Florence, janvier 1524.0000

… Quant à mes affaires, puisque vous êtes mon intendant selon la volonté du pape, je vous prie de me bien traiter, comme vous l’avez toujours fait. Car vous savez que, pour tant de bienfaits reçus de vous, je vous suis plus débiteur que ne le sont, comme on dit à Florence, les crucifiés de Sainte-Marie des Fleurs envers le cordonnier Noca.

0000(Arch. Buonarroti.)


Michel-Ange Oeuvre litteraire 0129.png
14. Michel-Ange. British Museum.
étude pour un « l'aurore » du tombeau de laurent de médicis
(Chapelle des Médicis à San Lorenzo, Florence.)


XX

À ser Giovan Francesco Fattucci, à Rome.
Florence, janvier 1524.0000

0000Messer Giovan Francesco,

Vous me demandez dans une de vos lettres où en sont mes affaires avec le pape Jules. Je vous répondrai que, si je pouvais demander des dommages et intérêts, j’aimerais mieux avoir à retenir qu’avoir à donner. Quand il (Jules II) m’envoya chercher à Florence, — c’était, je crois, la seconde année de son pontificat, — je m’étais employé à faire la moitié de la salle du Conseil de Florence, je veux dire à la peindre, pour le prix de 3.000 ducats. Le carton en était déjà fait [37], — comme tout Florence le sait, — et il me semblait avoir ainsi gagné mon salaire. Des douze apôtres que j’avais encore à faire pour Sainte-Marie des Fleurs, un seul était ébauché, comme on le voit encore ; et déjà j’avais amené (de Carrare) la plus grande partie des marbres (pour le tombeau du pape). Quand le pape Jules m’eut enlevé à ce travail, je n’eus plus rien ni de ce projet ni de l’autre. Dans la suite, étant à Rome avec le même pape Jules qui m’avait commandé son tombeau où devaient entrer mille ducats de marbre, il me les fit payer en m’envoyant à Carrare pour en extraire d’autres. Je restai là, huit mois, à faire des ébauches, et j’amenai la plus grande partie des marbres sur la place de Saint-Pierre. L’autre partie resta à Ripa [38]. Quand j’eus fini de payer les bateliers porteurs des marbres, de l’argent reçu pour cet ouvrage. Je fournis, de ma poche, la maison que j’avais sur la place de Saint-Pierre, je l’approvisionnai de lits et autres ustensiles et, confiant dans l’espoir de ce tombeau, je fis venir des marbriers de Florence pour travailler avec moi (il en est qui vivent encore), et je leur fis leurs payes avec mon argent. — En ce temps-là, le pape Jules changea d’avis et ne voulut plus de son tombeau. Ignorant sa pensée, comme j’étais allé lui demander des fonds, je fus chassé de l’appartement. Pour cette insulte je quittai Rome sur-le-champ. Mal en prit au bien que j’avais chez moi, et les marbres que j’avais amenés restèrent sur la place de Saint-Pierre jusqu’à la création du pape (Léon X), en sorte que, d’une part comme de l’autre, la chose alla très mal. Entre autres preuves que je peux avancer, Agostino Ghigi fit enlever de Ripa deux blocs de quatre brasses et demie chacun, qui m’avaient coûté plus de cinquante ducats d’or ; et cette substitution pourrait m’être remboursée, puisqu’il y a des témoins. Mais pour en revenir aux marbres, il se passa plus d’un an entre le temps où j’allai les chercher à Carrare et celui où je fus chassé du palais ; de ce temps-là je n’eus jamais nul dédommagement, et il m’en coûta maintes dizaines de ducats.

De plus, la première fois que le pape Jules alla à Bologne, je fus forcé de m’y rendre avec la corde au cou, pour lui demander pardon. Alors il me donna à faire sa statue de bronze, haute d’environ 7 brasses. Quand il me demanda l’argent qu’il y faudrait, je lui répondis que je croyais pouvoir la fondre avec mille ducats, mais que ce n’était point là mon métier et que je ne voulais en prendre aucune obligation. Il me répondit : « Va, travaille et coule-la, jusqu’à ce qu’elle vienne à point, et je te donnerai tant que tu seras content. » Pour abréger, je vous dirai qu’on la coula deux fois et que, au bout de deux ans que j’avais passés là, je me trouvais avoir reçu quatre ducats et demi. De ce temps-là je n’eus pas autre paye, et, pour toutes les dépenses que j’y fis et les deux ans que j’y passai, on ne me compta que les mille ducats dont j’avais estimé la fusion. Cette somme me fut payée, en plusieurs fois, par Messer Antonio-Maria de Legnia(ma), de Bologne.

Quand j’eus placé la statue sur la façade de San-Petronio et que je fus de retour à Rome, le pape Jules ne voulut encore pas que je fisse sa sépulture, et il m’employa à peindre la voûte de Sixte. Nous fîmes contrat pour trois mille ducats. Les premiers dessins de ce travail furent les douze apôtres à figurer dans les lunettes, le reste de l’espace devant être rempli d’ornements comme on en use. Quand j’eus commencé ce travail, il me sembla que je faisais là pauvre chose, et je dis au pape comment, en faisant les Apôtres ainsi seuls, il me paraissait que je faisais pauvre chose. Il me demanda pourquoi. Je lui répondis : « Parce qu’ils furent pauvres, eux aussi ! » Alors il me donna nouvelle commission de faire ce que je voudrais et qui me satisferait, et de peindre aussi les sujets figurant dessous. En ce temps-là, la voûte étant à peu près finie, le pape retourna à Bologne. J’y allai aussi deux fois, pour l’argent que j’avais à en recevoir. Je ne fis donc rien et je perdis tout ce temps, jusqu’au retour à Rome. Revenu à Rome, je me mis à faire les cartons pour cette œuvre, — c’est-à-dire pour les tètes et pour les faces entourant la chapelle de Sixte, espérant toujours avoir de l’argent et finir le travail. Je ne pus jamais rien obtenir. Comme un jour, en compagnie de Messer Bernardo da Bibbiena et d’Attalente, je me plaignais de ne pouvoir rester à Rome, et que je n’avais plus qu’à aller chez… le bon Dieu, Messer Bernardo dit à Attalente qu’il lui rappelât cette affaire, car il voulait à toute force me faire donner de l’argent. Il me fit verser 2.000 ducats de la Chambre apostolique ; ce sont ceux qui, ajoutés au premier mille dont je payai les marbres, me mettent en compte pour le tombeau (du pape Jules), et j’estimais en mériter beaucoup plus, pour le temps perdu et pour l’ouvrage fait. Et même sur cesdits deniers, comme Messer Bernardo et Attalente avaient réussi à me les faire payer, je donnai à l’un 100 ducats et à l’autre 50.

Ensuite survint la mort du pape Jules. Au commencement du règne du pape Léon, (le cardinal) d’Agen [39] voulant agrandir le tombeau, c’est-à-dire faire œuvre plus importante que le dessin que j’avais d’abord présenté, on fit un contrat nouveau [40]. Et comme je m’opposais à ce qu’on mit au compte du tombeau les 3.000 ducats que j’avais reçus, et que je prouvais que j’avais à en recevoir bien davantage, Agen me dit que j’étais un bandit (churmadore, galérien).

0000(Arch. Buonarroti.)



XXI

À Sebastiano del Piombo.
Mai 1525.0000

0000Mon très cher Sebastiano,

Hier soir, notre ami le capitaine Cuio et quelques autres gentilshommes voulurent me faire la courtoisie de me recevoir à dîner avec eux. J’y éprouvai un très grand plaisir, parce que cela me sortait un peu de ma mélancolie, — je veux dire de ma folie. Et je n’eus pas plaisir seulement du repas qui fut des plus agréables, mais j’en eus plus encore des propos qui s’y tinrent. Ces propos augmentèrent surtout ma joie, quand j’entendis le capitaine Cuio citer votre nom. Et il ne s’en tint pas là, car ensuite je me réjouis bien plus encore pour l’art, quand j’entendis dire par le capitaine que vous n’avez pas votre pareil au monde et que vous êtes ainsi réputé dans Rome. Si j’avais pu prendre à ce repas plus de plaisir encore, c’est à ces propos que je l’aurais dû. Ainsi donc mon jugement personnel n’est pas faux ; et je vous prie de croire que je dis vrai quand je vous écris que vous êtes sans pareil. Trop de témoignages l’affirment, et, grâce à Dieu, voici devant moi un tableau [41] qui en fait foi pour quiconque voit clair.

0000(Arch. Buonarroti)



XXII

À messer Giovan Francesco Fattucci, à Rome.
Florence, 24 octobre 1525.0000

Je réponds à votre dernière. Les quatre statues projetées ne sont pas encore finies, et il y a beaucoup à faire (pour les tombeaux des Médicis à la chapelle de Saint-Laurent). Les quatre autres, qui représenteront les fleuves, ne sont pas commencées, parce qu’il n’y a pas de marbres pour elles [42]. Et pourtant ils étaient là. Je ne vous écris pas la raison pour laquelle ils ont disparu, parce que ce n’est pas mon affaire.

Quant au tombeau du pape Jules, il me plaît de faire une sépulture semblable à celle de Pio dans Saint-Pierre, comme vous me l’avez écrit, et je la ferai faire ici peu à peu, aujourd’hui un morceau et demain l’autre, et je la payerai de mon argent, puisque j’en ai une provision et que, comme vous dites, la maison me reste, — je veux dire la maison que j’habitais à Rome, avec les marbres et le mobilier qui en est resté. Je ne veux rien avoir à leur donner, — je veux parler des héritiers du pape Jules, — rien, dis-je, de ce que j’ai reçu pour ce tombeau, si ce n’est le tombeau lui-même. Il sera, dis-je, comme celui de Pio à Saint-Pierre. On y mettra le temps qu’il y faudra, et j’en ferai les statues moi-même. En m’appliquant aussi cette provision, comme j’ai déjà dit, je n’en mettrai pas moins au service du pape Clément les forces qui me restent. Elle sont faibles, parce que je suis vieux. Quoi qu’elles vaillent, elles m’aideront à affronter les dédains qu’on m’adresse. Avec elles, je puis encore beaucoup. Voilà plusieurs mois qu’on ne m’a pas laissé faire à ma guise. Il est impossible de travailler à une chose avec les mains et à une autre chose avec le cerveau, et surtout à un ouvrage de marbre. On dit, ici, que ces dédains sont faits pour m’éperonner ; et moi je dis que les éperons sont mauvais, quand ils font retourner en arrière. Voici l’année passée, et je n’ai pas touché encore ma pension : je me bats avec la pauvreté. Je suis bien seul à mes ennuis, et j’en ai tant qu’ils me tiennent plus occupé que l’art même.

0000(Arch. Buonarroti.)



XXIII

À mon cher ami Baptiste délia Palla [43], à Florence.
Venise, 15 septembre 1529.0000

J’ai quitté notre ville, comme je crois que vous l’avez appris, pour aller en France, et j’arrive à Venise. Je me suis informé du chemin, et l’on m’a

Michel-Ange Oeuvre litteraire 0135.png
15. Michel-Ange. British Museum.
croquis pour un portrait de vittoria colonna

répondu que, pour aller là-haut, il faut passer en terre allemande, où il est

dangereux et difficile de voyager. J’ai pensé de m’en entendre avec vous, pour le cas où il vous plairait que nous fassions route ensemble. Je vous prie de me donner votre avis, si vous voulez que je vous attende, pour que nous voyagions de compagnie. Je suis parti sans mot dire à aucun de nos amis, dans le désordre de mes affaires ; et bien que, comme vous le savez, je voulusse à toute force aller en France et que j’en eusse plusieurs fois fait la demande que l’on m’a toujours refusée, je n’en étais pas moins résolu d’attendre avec appréhension la fin de la guerre. Mais, mardi matin, 21 septembre, quelqu’un vint me rejoindre, hors de la Porte San-Niccolo, sur les bastions où j’étais, et il me dit à l’oreille qu’il n’y avait plus à essayer de vivre à Florence. Il vint à la maison avec moi, traça un plan de route et me conduisit à cheval, sans vouloir me laisser avant de m’avoir mis hors de la ville et démontré que c’était pour mon bien. Est-ce Dieu ou le Diable, je ne le sais.

Je vous prie de répondre à cette lettre le plus tôt que vous le pourrez, parce que le désir d’aller me consume ; et si vous n’êtes pas d’humeur de voyager, je vous prie encore de m’en aviser pour que je prenne le meilleur parti possible.

0000(Arch. Buonarroti.


XXIV

À Sebastiano del Piombo, à Rome.
Rome, 26 juin 1531.0000

Mon cher Sebastiano [44], je vous donne trop d’ennuis. Allez en paix et pensez de chercher plus de gloire à ressusciter les morts qu’à faire des figures qui paraissent vivantes. Quant au tombeau de Jules, j’y ai pensé plus d’une fois. Comme vous me l’écrivez, il me semble qu’il y aurait deux moyens de s’en débarrasser : l’un de le faire, l’autre de le donner à faire avec l’argent qu’il y faudrait. De ces deux résolutions, il ne convient de prendre que celle qui plaira au pape. À mon avis, si je m’en charge, je déplairai au pape, parce que je ne pourrai vaquer aussi à ses projets. C’est pourquoi, il faudrait persuader aux autres, — je veux dire à ceux qui s’occupent des affaires du pape Jules, — de prendre l’argent et de faire la chose eux-mêmes. Je donnerai dessins et modèles et tout ce qu’ils voudront, avec les marbres déjà travaillés. En y ajoutant 2.000 ducats, je crois qu’on pourrait faire un beau tombeau ; et voilà des hommes jeunes qui le feraient bien mieux que moi. Si l’on s’arrêtait à ce dernier projet de recevoir l’argent et de faire l’ouvrage, je pourrais compter aux artistes 1.000 ducats d’or, et les autres 1.000 ensuite…

Je ne vous dirai pas comment je me trouve aujourd’hui, parce que ce n’est pas le moment. Sachez seulement que, des 3.000 ducats que j’ai portés à Venise en or et en argent, il n’en restait plus que 50 quand je revins à Florence. La seule Commune m’en avait pris 1.500. Je n’en peux plus ; mais il y a encore peut-être moyen de m’en tirer. C’est ainsi que j’espère en la faveur que me promet le pape.

0000(Arch. Buonarroti.)



XXV

À Monsignore Marco Vigerio, évêque de Sinigaglia.

0000Monseigneur,

Votre Seigneurie m’envoie dire que je peigne et ne doute de rien. Je réponds qu’on peint avec le cerveau et non avec les mains, et que celui qui n’a pas son cerveau s’expose au blâme. Aussi bien, tant que cette affaire ne s’arrangera pas, je ne ferai rien de bon. La rectification du dernier contrat ne me parvient point ; et en vertu de cet autre contrat passé en présence de Clément (VII), je suis chaque jour lapidé, comme si j’avais crucifié le Christ. Je dis que cedit contrat ne fut pas lu en présence du pape Clément dans les termes dont j’eus ensuite la copie. Voici comment la chose arriva.

Ce jour-là, le pape Clément m’ayant envoyé à Florence, Gian Maria (Della Porta), ambassadeur de Modène, s’en vint chez le notaire et fit amplifier le document à sa manière ; de telle sorte que, lorsque je retournai et que je contrôlai ce contrat, j’y trouvai ajoutés plus de mille ducats qui n’y avaient pas précédemment figuré. J’y trouvai stipulé le séquestre de la maison que j’habite et certains autres points capables de me ruiner. Clément (VII) ne les aurait pas supportés, et Fra Sebastiano m’est témoin qu’il voulut que j’allasse me plaindre au pape et que je fasse citer le notaire. Je ne le voulus point, parce que je ne me regardais pas obligé à une chose que je n’aurais pu faire, si j’eusse été laissé sans appui. Je jure que je n’ai pas reçu l’argent dont parle ce contrat, malgré l’affirmation de Gian Maria disant que je l’aurais reçu. Mais supposons que je l’aie reçu et que je ne puisse m’affranchir du contrat ; supposons que j’en aie même reçu d’autres, s’il s’en trouve encore, et qu’on fasse un faisceau de tous ces arguments. Qu’on regarde, d’autre part, ce que j’ai fait pour le pape Jules, à Bologne, à Florence et à Rome, en bronze, en marbre et en peinture, tout le temps que je travaillai pour lui, — c’est-à-dire pendant tout son pontificat, — et que l’on voie ce que j’ai mérité. Je dis, en bonne conscience, — vu la provision que le pape Paul me donne, — qu’il me reste à recevoir des héritiers du pape Jules la somme de cinq mille écus. Je dis encore ceci que, par ma faute, ayant eu du pape Jules une si pauvre récompense pour m’être tant fatigué et m’être si mal gouverné, je mourrais aujourd’hui de faim si je ne comptais pas sur ce que le pape Paul m’a accordé. Aux termes de ces ambassadeurs, il parait qu’il m’aurait fait riche et que j’aurais volé l’autel. Ils en font grand tapage. Je saurais bien trouver le moyen de les faire taire, mais à quoi bon ! Gian Maria, ambassadeur intérimaire du vieux duc (Francesco Maria della Rovere), lorsque fut fait ledit contrat en présence de Clément et que, de retour de Florence, je commençais à travailler pour le tombeau de Jules, me demanda si je voulais faire grand plaisir au duc. En ce cas je n’avais qu’à envover au… bon Dieu ce monument, car il n’avait plus souci de cette sépulture, et il voyait d’un mauvais œil que je servisse le pape Paul. Je compris alors pourquoi il avait fait figurer la maison dans le contrat : c’était pour m’en chasser et y danser en maitre… Je me trouve avoir ainsi perdu toute ma jeunesse, lié à ce tombeau où ne m’ont pas permis de travailler les papes Léon et Clément ; et la crédulité excessive que ma conscience n’a pa :. voulu contrôler, a causé ma ruine. Ainsi le veut ma fortune. J’en vois beaucoup qui, avec deux mille et trois mille écus de traitement, se reposent tranquilles dans leur lit ; et moi, avec d’excessives fatigues, je m’évertue à m’appauvrir.

Pour en revenir à la peinture, je ne peux rien refuser au pape Paul. Je peindrai mécontent et je ferai des mécontents. J’écris ceci à Votre Seigneurie pour que, quand l’occasion s’en présentera, vous puissiez mieux dir ? la vérité au pape. J’aimerais bien qu’il l’entende et qu’il sache à quoi tient cette guerre qu’on me fait. Qui a à entendre, entende !

Serviteur de Votre Seigneurie,

Michel-Ange.0000

J’aurais autre chose à dire, et le voici. Cet ambassadeur a avancé que j’aurais prêté à usure l’argent du pape Jules et que je me serais fait riche à ce commerce. Comme si le pape Jules m’avait précédemment compté 8.000 ducats ! Quand il parle de l’argent que j’ai eu pour le tombeau, veut-il entendre les dépenses que j’ai faites en ce temps-là pour ce travail ? Il verra alors que cette somme égale celle que devrait formuler le contrat passé sous le pontificat de Clément. En voici la raison. La première année où le pape Jules me commanda ce tombeau, je passai huit mois à Carrare pour l’extraction des marbres, que j’amenai jusque sur la place de Saint-Pierre, où j’avais mon logis derrière Sainte-Catherine. Ensuite le pape Jules ne voulant plus faire son tombeau pendant sa vie, je me mis à peindre. Plus tard, il me retint deux ans à Bologne pour lui couler en bronze la statue qui fut depuis brisée. Ensuite, revenu à Rome, je restai avec lui jusqu’à sa mort, tenant toujours maison ouverte sans retenue ni provision, vivant toujours de l’argent du tombeau, car je n’avais pas d’autres rentrées.

Après la mort de Jules, le cardinal d’Agen voulut continuer le tombeau, mais agrandi. C’est pourquoi, je fis porter les marbres au Macello dei Corvi et je ris exécuter la partie du monument qui est murée à Saint-Pierre-aux-Liens dont j’exécutai les figures que j’ai à l’atelier. En ce temps-la, le pape Léon, ne voulant plus que je travaillasse à ce tombeau, feignit de vouloir faire à Florence la façade de Saint-Laurent, et il m’envoya au cardinal d’Agen pour que j’obtinsse, à toute force, la permission de m’occuper en même temps à Florence du tombeau du pape Jules. Quand je fus là-bas pour cette façade de Saint-Laurent, comme il n’y avait plus les marbres extraits pour le tombeau du pape Jules, je retournai à Carrare, où je séjournai treize mois. J’en lis extraire d’autres marbres que j’amenai à Florence, où, après avoir construit un atelier pour cet ouvrage, je commençai à travailler.

Alors le cardinal d’Agen manda, pour me presser, Messer Francesco Pallavicini, qui est aujourd’hui évêque d’Aléria. Celui-ci vit à l’atelier tous les marbres et les statues ébauchés pour le tombeau : — ils y sont encore aujourd’hui. Voyant les travaux que je faisais pour cette sépulture, (le cardinal ) Médicis, qui était à Florence, ne me laissa pas continuer : et ainsi j’en fus empêché jusqu’à ce que (le cardinal) Médicis devînt (le pape) Clément, à tel point qu’en sa présence fut rédigé le dernier contrat de ce tombeau, où il fut stipulé que j’avais reçu les mille ducats que l’on dit avoir été prêtés par moi à usure. Je veux même confesser un péché à Votre Seigneurie. Pendant que j’étais à Carrare, où je restai près d’un mois pour ce tombeau, comme l’argent me manquait, je dépensai, pour les marbres de cette œuvre, 1.000 écus que m’avait envoyés le pape Léon (X) pour la façade de Saint-Laurent ou pour me tenir occupé (loin de Rome). Je lui en fis paroles pour lui en soumettre les difficultés, et je ne le fis que pour l’amour de l’œuvre que j’avais entreprise. Et, aujourd’hui, j’en suis payé en m’entendant appeler voleur et usurier par des ignorants qui n’étaient pas, alors, de ce monde. Je vous écris cette histoire, Monseigneur, parce que j’ai à cœur de me justifier par elle auprès de vous, comme auprès du pape à qui on a médit de moi, selon ce que m’écrit messer Pier Giovanni, qui a eu à me défendre, ajoute-t-il. Je l’écris aussi pour que, lorsque Votre Seigneurie verra l’occasion de pouvoir dire un mot pour ma défense, elle le fasse. Car j’écris ici la vérité. À la face des hommes, — je ne dis pas devant Dieu, — je me tiens pour un homme de bien, parce que je n’ai jamais trompé personne, et aussi parce qu’à me défendre contre les méchants il faut parfois que je devienne fou, comme vous le voyez. Je prie Votre Seigneurie, quand elle en aura le temps, de lire cette histoire et de me la conserver, et de retenir qu’il est encore des témoins pour affirmer la vérité de grande partie des choses qui sont écrites ici. Je serais heureux que le pape la connaisse, et aussi tout le monde ; parce que ce que j’écris est vrai et que je suis, non un voleur usurier, mais un citoyen de Florence, noble et fils d’homme de bien, — et non pas issu des Cagli !

Quand j’eus écrit ceci, je reçus un message de l’ambassadeur d’Urbin disant que, si je voulais que la rectification fût faite, il faudrait que j’y accommodasse aussi ma conscience. Ma réponse est qu’il sait se fabriquer un Michel-Ange dans son cœur, avec cette matière dont il est fait lui-même.

S’il vous faut continuer encore l’histoire de ce tombeau du pape Jules, je peux vous dire que lorsque celui-ci changea de fantaisie, — c’est-à-dire de le faire, sa vie durant, comme je l’ai déjà dit, — alors que les barques chargées des marbres que j’avais commandés à Carrare venaient d’aborder à Ripa, et que je ne pouvais obtenir de l’argent du pape qui se repentait de cette œuvre, il me fallut, pour payer les bateliers, trouver 150 ou mieux 200 ducats. Je me les fis prêter par Balthazar Balducci, banquier de Messer Jacopo Gallo. Et, comme arrivaient aussi en ce temps-là, de Florence, les marbriers que j’avais embauchés pour cette sépulture, — et il en est encore de vivants, — ayant moi-même fourni les lits et autres ustensiles pour les hommes du carré ainsi que toutes autres choses nécessaires au travail du tombeau, dans la maison que m’avait donnée le pape Jules derrière Sainte-Catherine, il me sembla que, sans argent, mon embarras allait grandir. Voulant forcer le pape à donner suite à l’affaire autant que je le pouvais, un matin que j’étais allé pour lui parler de ce compte, il me fit congédier par un palefrenier. Un évoque de Lucques, témoin de cette chose, dit au palefrenier : « Vous ne connaissez donc pas cet homme ? » Et le palefrenier me dit : « Pardonnez-moi, gentilhomme : j’ai commission de faire ainsi. » J’allai à la maison et j’écrivis au pape ceci :

0000 « Saint-Père,

« J’ai été, ce matin, chassé du Palais, de la part de Votre Sainteté. En conséquence je vous fais entendre que dorénavant, si vous me voulez, vous aurez à me chercher ailleurs qu’à Rome. »

Et j’envoyai cette lettre à Messer Agostino, échanson, pour qu’il la donnât au pape. J’appelai aussitôt un certain Cosimo, menuisier qui restait avec moi pour réparer la maison), et, en outre, un marbrier qui vit encore aujourd’hui et qui était aussi avec moi, et je leur dis : « Allez chercher un juif, vendez ce qui est à la maison et venez-vous-en à Florence. » Et je montai en poste pour regagner Florence. Ayant reçu ma lettre, le pape manda derrière moi cinq cavaliers, qui me rejoignirent à Poggi Bonzi (sic), environ vers la troisième heure de la nuit. Ils me présentèrent une lettre du pape qui disait : « Aussitôt lue la présente, sous peine de notre disgrâce, tu as à retourner à Rome. » Les estafettes voulurent que je répondisse pour témoigner qu’ils m’avaient rencontré. Je répondis au pape que toutes les fois qu’il me rappellerait à mes engagements, je m’empresserais de rentrer ; mais qu’en dehors d’eux, il n’espérât point de m’avoir jamais. Pendant que j’étais à Florence, le pape Jules envoya trois brefs à la Signoria [45]. Au dernier, la Signoria me fit rechercher et me dit : « Nous ne voulons pas risquer la guerre, pour toi, avec le pape Jules. Il faut que tu t’en ailles. Si tu veux retourner à lui, nous te ferons des lettres si bien autorisées que, s’il fait injure à ta personne, il la fera à la Signoria. » — Et ainsi fit-elle, et je retournai au pape. Ce qui suivit serait long à dire. Qu’il me suffise d’ajouter que cette affaire me causa un dommage de plus de 1.000 ducats, parce que, étant ainsi parti de Rome, on en fit grand tapage au détriment du pape. Tous les marbres que j’avais (recueillis) sur la place de Saint-Pierre y furent saccagés, et de préférence les petits morceaux ; de sorte que j’eus à en refaire la provision une autre fois. En conséquence, je dis et affirme que j’en ai pour 5. 000 ducats de dommages et intérêts avec les héritiers du pape Jules. Et c’est celui qui m’a volé toute ma jeunesse et mon honneur et mon bien, qui m’appelle voleur ! Et de nouveau, comme je l’ai précédemment écrit, l’ambassadeur d’Urbin m’envoie dire de corriger d’abord ma conscience, et que la rectification du duc viendra ensuite ! Avant de m’avoir fait déposer i.400 ducats, il ne parlait pas de la sorte. Sur toutes ces choses dont j’ai écrit, je peux errer pour le temps, avant ou après ; tout le reste est vrai, encore plus que je ne l’ai écrit. Je prie Votre Seigneurie, pour l’amour de la vérité, de lire ces choses quand il en sera temps, afin que, à l’occasion, elle puisse me défendre contre ceux qui disent du mal de moi sans preuve aucune et qui, avec leurs fausses informations, m’ont fait passer aux yeux du duc pour un bandit. La raison de toutes les discordes qui naquirent entre le pape Jules et moi fut la jalousie que Bramante et Raphaël d’Urbin exercèrent contre moi. Ce fut la cause pour laquelle le tombeau de ce pape ne fut pas continué, durant sa vie. On voulait me ruiner. Et il avait bien raison de le faire, ce Raphaël qui, de tout ce qu’il savait en art, ne le savait que par moi [46].

0000(Bibl. Nat. de Florence.)



XXVI

À Phébus (de Poggio).
Florence, décembre 1533.0000

Vous me portez grande haine, et je ne sais pourquoi. Je ne crois pas que ce soit pour l’amour que je vous garde, mais pour les paroles d’autrui auxquelles vous ne devriez pas ajouter foi. Je ne peux cependant m’empêcher de vous écrire ceci. Je pars demain et vais à Pescia trouver le cardinal de Cesis et messer Balthazar. Avec eux, J’irai jusqu’à Pise et ensuite à Rome, et je ne retournerai plus par ici. Je vous fais savoir que tant que je vivrai, partout où je serai, je me mettrai toujours à votre service avec autant de foi et d’affection qu’aucun autre ami en puisse avoir au monde. Je prie Dieu qu’il vous ouvre les yeux pour une autre réponse, afin que vous sachiez que celui qui désire votre bien plus que son salut propre sait aimer comme un ami, et non haïr comme un ennemi.

0000(Arch. Buonarroti.)



XXVII

Pierre l’Arétin à Michel-Ange.
Venise, 15 sept. 1537.0000

… Je sens bien qu’avec cette fin du monde que vous peignez présentement vous voulez en surpasser le commencement que vous avez déjà laissé sur les voûtes (de la Sixtine) ; de telle sorte que vos peintures, vaincues par vos peintures, vous donneront la gloire de triompher de vous-même.

Qui ne s’épouvanterait de donner son pinceau à ce terrible sujet ? Je vois, au milieu des foules, l’Antéchrist dans un aspect que vous seul lui pouvez donner. Je vois l’épouvante sur le front des vivants ; je vois la menace que font de s’éteindre le soleil, la lune et les étoiles ; je vois la vie s’exhaler, en quelque sorte, du feu, de l’air, de la terre et des eaux ; je vois là, à l’écart, la Nature terrifiée se ramassant dans sa vieillesse décrépite et stérile ; je vois le Temps desséché de frayeur et tremblant, qui est arrivé à son terme et s’assied sur un tronc (roc) aride ; et tandis qu’au son de la trompette des anges je sens battre les cœurs dans toutes les poitrines, je vois la Vie et la Mort prises d’épouvante et de confusion, l’une se fatiguant à relever les morts, et l’autre pourvoyant à abattre les vivants. Je vois l’Espérance et le Désespoir guidant les groupes des bons et les foules des méchants. Je vois le théâtre des nues se teindre des couleurs échappées aux purs rayons du ciel où, sur ses milices (d’anges), le Christ vient s’asseoir, ceint de splendeur et de terreur à la fois. Je vois sa face fulgurer et, aux joyeux et terribles éclairs de sa flamme, remplir d’allégresse les bons, et de peur, les méchants. Cependant, je vois les suppôts de l’abîme qui, avec un aspect horrible, jettent la gloire des martyrs et des saints à la face des César et des Alexandre : car c’est autre chose d’avoir vaincu le monde, et de s’être vaincu soi-même. Je vois la Renommée avec ses couronnes et ses palmes, jetée sous les roues de son propre char. Finalement, je vois sortir la grande sentence de la bouche du Fils de Dieu. Je la vois sortir en forme de deux traits, l’un de salut et l’autre de damnation ; ils volent jusque vers la terre, ils la frappent ; et je l’entends, elle, à ces coups, qui se brise et se résout en poussière. Je vois les lumières du ciel et les fournaises de l’abîme diviser les ténèbres tombées sur la face de l’air ; et, dans cette image que je me fais de la ruine du jour dernier, je me dis : « Si l’on craint et l’on tremble à contempler seulement l’œuvre du Buonarroti, quelle crainte et quel tremblement éprouvera-t-on du jugement de Celui qui doit nous juger tous ?



XXVIII

Michel-Ange à messer Pietro Aretino, à Venise [47].
Rome, septembre 1537. 0000

0000Magnifique messer Pietro, mon seigneur et frère,

En recevant votre lettre, j’ai eu plaisir et peine à la fois. Je me suis beaucoup réjoui d’aller vous voir, parce que votre valeur est unique au monde ; et j’en ai eu un vif regret, parce qu’après avoir lu, en grande partie, votre histoire, je ne peux la reproduire dans mon œuvre. Votre imagination est telle que, si le jour du Jugement était arrivé et que vous l’eussiez vu en personne, vos paroles ne sauraient mieux le dépeindre. Pour ce qui est de répondre à mes lettres, je vous en exprime non seulement ma gratitude, mais je vous supplie de le faire encore, alors que les rois et les empereurs estiment pour souveraine faveur que votre plume les nomme. Par ainsi, s’il est quelque chose de moi qui vous soit agréable, je vous l’offre de tout cœur. Mais si vous dites que vous ne voulez venir à Rome que pour y voir la peinture que je fais, je vous prie de renoncer à ce projet, car il serait excessif. Je me recommande à vous.

0000(Coll. B. Pino.)



XXIX

À messer Niccolo Martelli, à Florence.
Rome, 20 janvier 1542.0000

0000Messer Niccolo,

J’ai reçu par messer Vincent Perini une lettre contenant deux sonnets et un madrigal. La lettre et le sonnet qui me sont adressés sont choses admirables, à ce point que l’auteur le plus châtié ne pourrait trouver raison de les châtier encore. Vos écrits, il est vrai, me réservent tant de louanges que, si je portais le paradis dans mon sein, elles seraient plus que suffisantes. Vous vous êtes imaginé, je le vois bien, que je suis un homme tel que Dieu a voulu que je fusse. Je ne suis qu’un pauvre homme et de peu de valeur, qui va se fatiguant dans l’art que Dieu m’a permis de connaître pour allonger la vie le plus qu’il me sera possible. Mais, qui que je sois, je reste votre serviteur et celui de toute la maison des Martelli. Je vous remercie de votre lettre et de vos sonnets, mais non assez pour ne point rester votre obligé. Je ne saurais atteindre à assez haute courtoisie, et je suis pour toujours vôtre.

0000(Bibl. Nat. de Florence.)



XXX

À messer Luigi del Riccio [48], à Rome.
Rome, 1542.0000

… J’ai envoyé ce madrigal, il y a quelque temps, à Florence. Aujourd’hui, l’ayant refait plus convenablement, je vous l’envoie pour que, si tel est votre plaisir, vous le jetiez au feu, — je veux dire à celui qui me brûle. Je voudrais de vous une autre faveur, et ce serait celle de me tirer d’une certaine

Michel-Ange Oeuvre litteraire 0147.png
16. Michel-Ange. Musée Buonarroti.
cléopatre

perplexité où cette dernière nuit m’a laissé. Je rêvais que je saluais notre

idole, et il m’a semblé qu’elle me menaçait en riant. Ne sachant à quoi m’en tenir, je vous prie de vous en entendre avec elle-même et de m’en aviser lorsque, dimanche, vous l’aurez revue.

0000(Arch. Buonarroti.



XXXI

Vittoria Colonna [49] à Michel-Ange.

0000Mon très honoré seigneur Michel-Ange,

Je vous prie de m’envoyer un peu le crucifix, quoiqu’il ne soit pas fini, parce que je voudrais le montrer à des gentilshommes du révérendissime cardinal de Mantoue. Si vous ne travaillez pas, aujourd’hui, vous pouvez venir me parler à votre aise.

Votre dévouée,

Marquise de Pescara.0000

XXXII

De la même, au même.


0000Unique maître Michel-Ange et mon unique ami,

J’ai eu votre lettre et j’ai vu le Crucifix, lequel a certainement effacé de ma mémoire toute autre peinture que j’aie jamais vue. L’on ne saurait en voir de mieux faite, en image plus vive et plus achevée. Certes, ce n’est pas moi qui saurais expliquer combien elle est finement et merveilleusement exécutée. C’est pourquoi, j’ai résolu de n’en point avoir de faites par d’autres mains. Je patienterai donc jusqu’à ce que vous m’ayez assuré que celle-ci n’est faite par un autre que vous. Si cette œuvre est de vous, je ne veux d’autre manière la rendre ; mais dans le cas où elle ne (serait) pas de vous et que vous (voudriez) en faire faire une, faite d’après la vôtre, nous en causerons d’abord, parce que, comme je sais qu’il est difficile de vous imiter, je me résoudrai plutôt à ce que l’on fasse autre chose que ceci. Mais si ce Crucifix est de vous, habituez-vous à cette idée que je ne vous le rendrai jamais. Je l’ai bien regardé à la lumière, et sans verre, et avec le miroir. Je n’ai rien vu de plus parfait.

Je suis entièrement votre dévouée,

Marquise de Pescara.0000


XXXIII

De la même, au même.

0000Magnifique maître Michel-Ange,

Si grande est la renommée que vous donne votre vertu, que je n’aurais peut-être jamais cru avoir été mortelle pour un temps ni d’aucune manière, si dans votre cœur n’avait pénétré cette divine lumière qui nous a prouvé que la gloire terrestre, d’aussi longue durée qu’elle soit, n’en est pas moins soumise à la mort. De façon qu’en contemplant sur vos peintures la bonté de Celui qui vous a créé un maître unique, vous reconnaîtrez que, par mes écrits déjà presque morts, je remercie seulement le Seigneur, parce que je l’offense moins en les décrivant, vu que maintenant je ne le fais pas à loisir. Je vous prie de vouloir bien accepter cette mienne volonté, comme gage des œuvres futures.

0000Votre dévouée,
Marquise de Pescara.0000


XXXIV

De la même, au même.

0000Magnifique messer Michel-Ange,

Je n’ai pas répondu encore à votre lettre parce que, peut-on dire, cette réponse se trouvait contenue dans celle de ma lettre précédente. Je pense que si, vous et moi, nous continuons à nous écrire selon mon obligation et votre courtoisie, il faudra bien que je renonce à la chapelle de Sainte-Catherine où je ne pourrai me trouver aux heures ordinaires, en compagnie de ces bonnes sœurs, et que vous laissiez aussi la chapelle de Saint-Paul où, du matin au soir, tout le jour, vous ne pourrez continuer avec vos peintures ce doux colloque qu’elles ne manquent pas de tenir avec vous, de leur accent naturel, comme font avec moi-même les vivants qui m’entourent. Ainsi nous manquerons tous deux, moi aux épouses du Christ, et vous à son Vicaire. Cependant, connaissant votre stable amitié et le lien chrétien de notre affection très sûre, je ne prétends pas, avec mes lettres, donner aux vôtres une raison d’être, mais plutôt donner à mon esprit ainsi préparé une occasion raisonnable de vous servir. Je prie ce même Dieu dont vous m’avez parlé d’un cœur si ardent et si humble, à mon départ de Rome, que je vous y retrouve au retour avec son image aussi vivement renouvelée par vo re foi dans votre àme, que vous l’avez peinte dans ma Samaritaine. Je me recommande toujours à vous et à votre Urbino.

Du monastère de Viterbe, le 20 juillet.

Marquise de Pescara.0000
(Lettr. artistiq. inéd. de Giuseppe Campori. Modena, 000000000000000000
Sogliani, 1866. Trad. Sturdza.)00000000000


XXXV

De la même, au même.

Vos magnifiques œuvres excitent forcément le jugement de quiconque les regarde. Pour en faire une autre expérience, je vous avais engagé à faire accroitre votre bonté pour les choses parfaites, et j’ai vu depuis que omnia possibilia sunt credenti. J’avais mis en Dieu ma foi la plus grande pour qu’il vous donnât une grâce surnaturelle à peindre ce Christ. J’ai vu depuis cette œuvre si admirable qu’elle surpasse, de toute manière, celles que je pouvais attendre de vous. Mon âme, avivée par vos propres miracles, désirait ce qu’à présent je vois merveilleusement accompli, et c’est à ce point parfait qu’on ne peut ni désirer davantage ni même oser désirer tant. Je vous dirai que je me réjouis beaucoup que l’ange de droite soit de beaucoup le plus beau, parce que c’est Michel, et qu’il placera Michel-Ange à la droite du Seigneur, au dernier jour. Et par ainsi, je ne sais comment vous servir mieux qu’en priant ce doux Christ que vous avez si bien et si parfaitement peint, et qu’en vous priant vous-même de me considérer comme votre chose en tout et pour tout.

Marquise de Pescara.0000

0000(Grimm, page bS-j, note 90.)



XXXVI

Francisco de Hollanda au roi de Portugal Jean III.

… Dans le nombre des jours que je passai aussi dans cette capitale (Rome, y en eut un, ce fut un dimanche, où j’allai voir, selon mon habitude, messire Lactance Tolomei, qui m’avait procuré l’amitié de Michel-Ange par l’entremise de messire Blasio, secrétaire du pape. Ce messire Lactance était un grave personnage, respectable autant par la noblesse de ses sentiments et de sa naissance (car il était neveu du cardinal de Senne) que par son âge et par ses mœurs. On me dit chez lui qu’il avait laissé commission de me faire savoir qu’il se trouvait à Monte-Cavallo dans l’église de Saint-Sylvestre, avec M me la marquise de Pescara, pour entendre une lecture des épitres de saint Paul. Je me transportai donc à Monte-Cavallo. Or, Mme Vittoria Colonna, marquise de Pescara, sœur du seigneur Ascanio Colonna, est une des plus illustres et des plus célèbres dames qu’il y ait en Italie et en Europe, c’est-à-dire dans le monde. Chaste et belle, instruite en latinité et spirituelle, elle possède toutes les qualités qu’on peut louer chez une femme. Depuis la mort de son illustre mari, elle mène une vie modeste et retirée ; rassasiée de l’éclat et de la grandeur de son état passé, elle ne chérit maintenant que Jésus-Christ et les bonnes études, faisant beaucoup de bien à des femmes pauvres et donnant l’exemple d’une véritable piété catholique……

M’ayant fait asseoir et la lecture se trouvant terminée, elle se tourna vers moi et dit : « Il faut savoir donner à qui sait être reconnaissant, d’autant plus que j’aurai une part aussi grande après avoir donné que François de Hollande après avoir reçu. Holà ! un tel, va chez Michel-Ange, dis-lui que, moi et messire Lactance, nous sommes dans cette chapelle bien fraîche et que l’église est fermée et agréable. Demande-lui s’il veut bien venir perdre une partie de la journée avec nous, pour que nous ayons l’avantage de la gagner avec lui ; mais ne lui dis pas que François de Hollande l’Espagnol est ici.

Après quelques instants de silence, nous entendîmes frapper à la porte. Chacun eut la crainte de ne pas voir arriver Michel-Ange, qui habitait au pied de Monte-Cavallo ; mais, à mon grand contentement, le hasard fit qu’on le rencontra près de Saint-Sylvestre, allant vers les Thermes. Il venait parla via Esquilina, causant avec son broyeur de couleurs Urbino ; il se trouva donc si bien retenu qu’il ne put nous échapper. C’était lui qui frappait à la porte.

La marquise se leva pour le recevoir, et resta debout assez longtemps avant de le faire asseoir entre elle et messire Lactance. Moi, je m’assis un peu à l’écart. Après un court silence, la marquise, suivant sa coutume d’ennoblir toujours ceux à qui elle parlait ainsi que les lieux où elle se trouvait, commença avec un art que je ne pourrais décrire ni imiter, et parla de choses et d’autres avec beaucoup d’esprit et de grâce, sans jamais toucher le sujet de la peinture, pour mieux s’assurer du grand peintre. On voyait la marquise se conduire comme celui qui veut s’emparer d’une place inexpugnable par ruse et par tactique, et le peintre se tenir sur ses gardes, vigilant comme s’il eût été l’assiégé… « C’est un fait bien connu, dit-elle enfin, qu’on sera battu complètement toutes les fois qu’on essayera d’attaquer Michel-Ange sur son terrain, qui est celui de l’esprit et de la finesse. Aussi vous verrez, messire Lactance, qu’il faudra lui parler brefs, procès ou peinture, pour avoir l’avantage sur lui et pour le réduire au silence… Vous avez le mérite de vous montrer libéral avec sagesse, et non pas prodigue avec ignorance ; c’est pourquoi vos amis placent votre caractère au-dessus de vos ouvrages, et les personnes qui ne vous connaissent pas estiment de vous ce qu’il y a de moins parfait, c’est-à-dire les ouvrages de vos mains. Pour moi, certes, je ne vous considère pas comme moins digne d’éloges, pour la manière dont vous savez isoler, fuir nos inutiles conversations et refuser de peindre pour tous les princes qui vous le demandent…

— Madame, dit Michel-Ange, peut-être m’accordez-vous plus que je ne mérite ; mais, puisque vous m’y faites penser, permettez-moi de vous porter mes plaintes contre une partie du public, en mon nom et en celui de quelques peintres de mon caractère. Des mille faussetés répandues contre les peintres célèbres, la plus accréditée est celle qui les représente comme des gens bizarres et d’un abord difficile et insupportable, tandis qu’ils sont de nature fort humaine. Partant, les sots, je ne dis pas les gens raisonnables, les tiennent pour fantasques et capricieux, ce qui s’accorde difficilement avec le caractère d’un peintre… Les oisifs ont tort d’exiger qu’un artiste absorbé par ses travaux se mette en frais de compliments pour leur être agréable, car bien peu de gens s’occupent de leur métier en conscience, et certes ceux-là ne font pas leur devoir qui accusent l’honnête homme désireux de remplir soigneusement le sien… Je puis assurer à Votre Excellence que même Sa Sainteté me cause quelquefois ennui et chagrin en me demandant pourquoi je ne me laisse pas voir plus souvent ; car lorsqu’il s’agit de peu, je pense lui être plus utile et mieux la servir en restant chez moi qu’en me rendant auprès d’elle. Alors je dis à Sa Sainteté que j’aime mieux travailler pour elle à ma façon, que de rester un jour en sa présense, comme font tant d’autres.

— Heureux Micbel-Ange ! m’écriai-je à ces mots. Parmi tous les princes, il n’y a que les papes qui sachent pardonner un tel péché.

— Ce sont précisément des péchés de cette sorte que les rois devraient pardonner, » dit-il. Puis, il ajouta : « Je vous dirai même que les occupations dont je suis chargé m’ont donné une telle liberté, que, tout en causant avec le pape, il m’arrive, sans y réfléchir, de placer ce chapeau de feutre sur ma tête, et de parler très librement à Sa Sainteté. Cependant elle ne me fait point mourir pour cela ; au contraire, elle me laisse jouir de la vie, et, comme je vous le dis, c’est dans ces moments-là que mon esprit est le plus occupé de ses intérêts.

« J’ose l’affirmer, l’artiste qui s’applique plutôt à satisfaire les ignorants qu’à sa profession, celui qui n’a dans sa personne rien de singulier, de bizarre, ou du moins ce qu’on appelle ainsi, ne pourra jamais être un homme supérieur. Pour les esprit lourds et vulgaires, on les trouve, sans qu’il soit besoin de lanternes, sur les places publiques du monde entier. »

Vittoria reprit, en s’adressant à Lactance : « Demanderai-je à Michel-Ange qu’il éclaircisse mes doutes sur la peinture ? Car, pour me prouver maintenant que les grands hommes sont raisonnables et non bizarres, il ne fera point, j’espère, un de ces coups de tête dont il a l’habitude.

Michel-Ange répondit : « Que Votre Excellence me demande quelque chose qui soit digne de lui être offert, elle sera obéie. »

La marquise, souriant, continua : « Je désire beaucoup de savoir ce que vous pensez de la peinture de Flandre, car elle me semble plus dévote que la manière italienne.

— La peinture flamande, répondit Michel-Ange, plaira généralement à tout dévot plus qu’aucune d’Italie. Celle-ci ne lui fera jamais verser une larme, celle de Flandre lui en fera répandre abondamment, et ce résultat sera du non pas à la vigueur ou au mérite de cette peinture, mais tout simplement à la sensibilité de ce dévot. La peinture flamande semblera belle aux femmes, surtout aux âgées ou aux très jeunes, ainsi qu’aux moines, aux religieuses et à quelques nobles qui sont sourds à la véritable harmonie. En Flandre, on peint de préférence, pour tromper la vue extérieure, ou des objets qui vous charment, ou des êtres dont vous ne puissiez dire du mal, tels que des saints et des prophètes. D’ordinaire ce sont des chiffons, des masures, des champs très verts ombragés d’arbres, des rivières et des ponts, ce que l’on appelle paysages, et beaucoup de figures par-ci, par-là. Quoique cela fasse bon effet à certains yeux, en vérité il n’y a là ni raison ni art, point de proportions, point de symétrie, nul soin dans le choix, nulle grandeur. Enfin cette peinture est sans corps et sans vigueur, et pourtant on peint plus mal ailleurs qu’en Flandre. Si je dis tant de mal de la peinture flamande, ce n’est pas qu’elle soit entièrement mauvaise ; mais elle veut rendre avec perfection tant de choses, dont une seule suffirait pour son importance, qu’elle n’en fait aucune d’une manière satisfaisante. C’est seulement aux œuvres qui se font en Italie qu’on peut donner le nom de vraie peinture ; et c’est pour cela que la bonne peinture est appelée italienne… La bonne peinture est noble et dévote par elle-même, car chez les sages rien n’élève plus l’âme et ne la porte mieux à la dévotion que la difficulté de la perfection qui s’approche de Dieu et qui s’unit à lui : or la bonne peinture n’est qu’une copie de ses perfections, une ombre de son pinceau, enfin une musique, une mélodie, et il n’y a qu’une intelligence très vive qui en puisse sentir la difficulté. C’est pourquoi elle est si rare que peu de gens y peuvent atteindre et savent la produire. »

Après un long développement de cette doctrine, Vittoria interroge encore :

« Quel homme vertueux et sage, dit-elle (à moins qu’il ne vive dans la sainteté), n’accordera toute sa vénération aux contemplations spirituelles et dévotes de la sainte peinture ? Le temps manquerait, je crois, plutôt que la matière pour les louanges de cette vertu. Elle rappelle la gaieté chez le mélancolique, la connaissance de la misère humaine chez le dissipé et chez l’exalté ; elle réveille la componction chez l’obstiné, guide le mondain à la pénitence, le contemplatif à la méditation, à la crainte ou au repentir. Elle nous représente les tourments de l’enfer, et autant qu’il est possible la gloire et la paix des bienheureux et l’incompréhensible image du Seigneur Dieu. Elle nous fait voir bien mieux que tout autre moyen la modestie des saints, la constance des martyrs, la pureté des vierges, la beauté des anges, l’amour et la charité dont brûlent les séraphins. Elle élève et transporte notre esprit et notre âme au delà des étoiles, et nous fait contempler l’éternel empire. Elle nous rend présents les hommes célèbres qui depuis longtemps n’existent plus, et dont les ossements mêmes ont disparu de la surface de la terre. Elle nous invite à les imiter dans leurs hauts faits… Elle exprime clairement ce qui, sans elle, serait aussi long à décrire que difficile à comprendre. Et cet art si noble ne s’arrête point là : si nous désirons voir et connaître l’homme que ses actions ont rendu célèbre, il nous en montre l’image ; il nous présente celle de la beauté dont une grande distance nous sépare, chose que Pline tient pour très importante. La veuve affligée retrouve des consolations dans la vue journalière de l’image de son mari, les jeunes orphelins sont satisfaits, une fois devenus hommes, de reconnaître les traits d’un père chéri [50]. »



XXXVII

Michel-Ange à Luigi del Riccio.
Rome, 1542.0000

Je vous envoie un sac de manuscrits, afin que votre courtoisie voie lesquels il faut présenter à Cortèse. Je vous prie de dire à Urbino [51] de les faire copier, de les attendre, de les payer et de les porter à Cortèse. Pour vous éviter aujourd’hui une telle sollicitude, Urbino me rapportera ces écrits, que je vous renverrai une autre fois quand il en sera temps. Je vous prie aussi de m’envoyer mon contrat et celui de Perino (ou mieux Pierino), et aussi ce sonnet que je vous ai fait passer, afin que je le raccommode et que, comme vous me le disiez, je lui fasse deux yeux.

0000(Arch. Buonarroti.



XXXVIII

Au même.
Rome, 1542.0000

La musique d’Arcadelt [52] est retenue comme une belle chose. Comme, selon ses paroles, il n’a pas voulu faire moins de plaisir à moi qu’à vous qui le lui aviez demandé, je voudrais lui en témoigner ma reconnaissance. Pensez, je vous prie, de lui faire un présent, soit en drap, soit en argent, et donnez-m’en avis, car je n’oserais le faire moi-même.

… J’ai un coupon de soie, chez moi, pour un gilet ; je le tiens du sieur Gérôme. S’il vous en semble, je vous l’enverrai pour ce cadeau.

0000(Arch. Buonarroti.)



XXXIX

Au même.
Rome, 1542.0000

Je suis vivement pressé par messer Pier Giovanni [53] de commencer à peindre [54]. Comme on le peut voir, je ne crois pas pouvoir le faire avant quatre ou six jours, parce que l’enduit n’est pas assez sec pour le permettre. Mais il est autre chose qui me donne plus d’ennui que l’enduit et que de ne pouvoir peindre : c’est la rectification de mes comptes qui n’arrive pas, malgré la parole qui m’en avait été donnée, à tel point que j’en suis grandement désespéré. Je me suis tiré du fond du cœur 1.400 écus qui m’auraient servi, sept ans, à travailler et à faire plutôt deux tombeaux qu’un seul ; et cela, je l’espère, pour pouvoir rester en paix avec le pape et le servir cordialement. À présent je me trouve sans argent et avec plus de tracas et d’ennuis que jamais. Ce que j’ai fait pour avoir cet argent, je l’ai fait avec le consentement du duc de Florence et avec le contrat de la commande. Et maintenant que j’ai déboursé, la rectification n’arrive pas ; de manière qu’on voit bien ce que signifie cette chose, sans qu’il soit besoin de l’écrire. Sans doute, je ne mérite pas mieux, pour la foi d’artiste que j’ai manifestée trente-six ans, et pour m’être donné volontairement aux autres. La peinture, la sculpture, le travail et la foi ont été ma ruine ; et tout s’en va, de mal en pis. Mieux eût valu que, dès mes premiers ans, je me fusse mis à faire des allumettes ; car je ne serais pas, aujourd’hui, en tels tourments. Je vous écris, à vous, ces choses parce que vous me voulez du bien et que, ayant négocié cette affaire, vous en savez toute la vérité t la pouvez faire entendre au pape, pour qu’il sache que je ne peux pas plus vivre que peindre. Si j’ai donné la promesse de commencer mon travail, je l’ai donnée contre la promesse de recevoir mes comptes ; et il y a plus d’un mois de cela. Je ne veux plus rester sous ce poids ni être, chaque jour, accusé de fourberie par qui m’a pris la vie et l’honneur. La mort ou le pape seul peuvent m’en tirer.

0000(Musée Britann.)


XL

Au même.
Rome, oct. 1542.0000

Voyant que la rectification ne vient pas, je me suis résolu à me renfermer chez moi et à finir les trois statues sur lesquelles je suis d’accord avec le duc. Cela me vaudra mieux que d’aller traîner, chaque jour, au Palais. Qui veut se crucifier, se crucifie. Il me suffit d’avoir fait en sorte que le pape n’ait pas à se plaindre de moi. Le bénéfice de cette rectification n’était pas pour moi, mais pour Sa Sainteté qui veut que je me remette à peindre. C’en est assez, car il ne me plaît pas de me mettre entre le duc et le pape. Si celui-ci voit que j’ai abandonné sa peinture, il sera peut-être bon de l’aviser de la résolution que j’ai prise et savoir ce qu’il faudra lui répondre, quand il conviendra.

0000(Arch. Buonarroti.)



XLI

Au même.
Rome, 1543.0000

Je sais que vous êtes aussi bon maître de cérémonies que je le suis peu moi-même. Ayant reçu de Mgr de Todi [55] le présent dont vous parlera Urbino, je vous prie, en vous en faisant part et en croyant que vous êtes ami de Sa Seigneurie, de l’en remercier à propos, avec ces manières qui vous sont faciles. Et faites-moi votre débiteur pour quelque bonne pâtisserie (berlingozzo) que je vous réserve.

0000(Arch. Buonarroti.)


Michel-Ange Oeuvre litteraire 0159.png
17. Michel-Ange. Musée du Louvres.
étude pour le crucifixde vittoria colonna


XLII

À Vittoria Colonna, marquise de Pescara, Rome.
Rome, 1543.0000

Je voulais, Madame, avant de recevoir ce que Votre Seigneurie a voulu plusieurs fois m’offrir, faire quelque chose de ma main pour accueillir votre don le moins indignement que je pusse. Puis, ayant reconnu que la de Dieu ne se peut acheter et que la faire attendre est un très grand péché, je vous confesse ma faute et volontiers j’accepte cette offrande. Quand je l’aurai, il me semblera que je suis au paradis en pensant que je l’ai, non pas dans ma maison, mais dans la vôtre. C’est de quoi je resterai à votre Seigneurie plus obligé encore que je ne le suis déjà. Le porteur de ce moi est Urbin, qui vit avec moi. Votre Seigneurie pourra lui dire quand elle voudra que je vienne voir la fête à laquelle elle m’a promis de me faire assister.

0000(Arch. Buonarroti.)



XLIII

À la même.
0000

0000Madame la Marquise,

Il ne semble pas qu’étant à Rome, je puisse laisser le crucifix à messer Thomas [56] et accepter qu’il partage avec moi la faveur de vous servir. Je voudrais faire pour vous plus que pour aucune autre personne au monde. Mais les grandes occupations qui m’ont tenu et me tiennent encore n’ont pas laissé connaître ces raisons à Votre Seigneurie. Et parce que je sais que vous n’ignorez pas que l’amour ne veut pas de maître et que qui aime n’en dort pas, les moyens de m’excuser me faisaient encore plus défaut. Bien que je parusse ne plus m’en souvenir, je faisais ce que je ne disais point, pour arriver plus agréablement avec une chose moins attendue. Hélas ! mon dessin est gâté :

Mal fa, chi tanta fé si tosto obblia

Le serviteur de Votre Seigneurie.

0000(Arch. Buonarroti.)



XLIV

Pierre l’Arétin au grand Michel-Ange, à Rome.
Venise, novembre 1545.0000

0000Mon Sieur,

En voyant l’esquisse entière de tout votre Jugement dernier, j’ai fini par comprendre la fameuse grâce de Raphaël, dans l’adorable beauté de l’invention. Et c’est pourquoi, au titre de (chrétien) baptisé, j’ai honte de la licence à ce point interdite à l’esprit, que vous avez pourtant prise en exprimant le concept de notre fin dernière, où aspire toute sensation de notre croyance la plus vraie.

Ainsi donc, ce Michel-Ange étonnant de renommée, ce Michel-Ange de si notable prudence, ce Michel-Ange que "tous admirent, a voulu présenter au monde un exemple non moins d’impiété en religion que de perfection en peinture ? Est-il possible que vous qui, par votre essence divine, ne daignez pas vous mêler à la foule des humains, vous ayez osé commettre cet acte dans le plus grand temple de Dieu, sur le premier autel de Jésus, dans la plus auguste chapelle du monde, là où les grands cardinaux de l’Église, où les sacerdotes vénérables, où le Vicaire du Christ, au milieu des cérémonies catholiques, des ordres sacrés et des oraisons divines, confessent, contemplent et adorent son corps, son sang, sa chair sacrés ?

Si ce n’était chose inouïe que de traiter par similitude un tel sujet, je me vanterais de bénignité en traitant de la Nanna, comme je l’ai fait, et en opposant une sagesse avisée à votre indiscrète conscience. Car, en matière lascive et impudique, je n’emploie pas des mots à sous-entendus et polissons, mais une langue chaste et irrépréhensible. Vous, au contraire, dans un sujet d’histoire si élevée, vous anudissez anges et saints, les uns sans la moindre pudeur terrestre, les autres dépouillés de tout céleste ornement. Quand les païens sculptent, je ne dis pas une Diane vêtue, mais une Vénus nue, ils lui font recouvrir de la main les parties honteuses qui ne se découvrent jamais. Un chrétien, pour tant qu’il préfère l’art à la foi, tient pour un spectacle défendu autant l’inobservance décorative chez les martyrs et les vierges, que le geste du rapt par les membres génitaux (che anco serrarebbe gli occhi il postribolo per non mirarlo). Votre manière convenait à un (bagno delitioso), non à un chœur suprême.

Votre vice serait moindre si, à peindre de telle sorte, vous cherchiez à diminuer la croyance de votre prochain. Mais là aussi l’excellence de votre téméraire merveille ne demeure pas impunie, puisque le miracle qu’elle produit engendre aussi la mort de votre propre louange. Vous rappelez à nos mémoires le nom de ces choses honteuses que vous dessinez aux damnés avec des flammes de feu, et aux bienheureux avec des rayons de soleil ; et vous imitez par là cette pudeur de Florence qui, sous quelque feuille d’or, cache ce qu’il faut voiler à son beau colosse. Mais encore celui-ci est-il sur une place publique, et non dans un temple sacré.

Que Dieu vous le pardonne, comme moi qui ne raisonne pas ainsi pour le regret de n’avoir pas reçu ce que je désirais de vous [57]. C’était affaire à vous de satisfaire à votre engagement, en n’envoyant ce que vous m’aviez promis ; vous auriez calmé, de la sorte, une envie dont ne peuvent bénéficier à leur profit qu’un Gherardi et un Tomai. Mais si le trésor que vous laissa le pape Jules, pour que ses restes mortels fussent déposés dans le monument que vous deviez tailler, n’a pas suffi pour vous faire tenir vos promesses, que puis-je, moi, espérer ? Non, ce n’est pas votre ingratitude et votre avarice qui sont en cause, grand peintre, c’est la seule bonté et le mérite du pasteur souverain déçu. C’est Dieu qui a voulu que l’éternelle renommée du pape Jules n’ait que sa propre dépouille pour se survivre en sa simplicité, et non plus cette altière machine de mausolée qu’il n’aurait dû qu’à la vertu de votre style. En manquant de la sorte à la dette par vous contractée, on vous accuse d’un vol. Mais, en raison des sentiments de dévotion dont les âmes de vos grands clients ont plus besoin que de la ferveur de votre dessin, que Dieu, qui inspira la Sainteté de Paul III, comme il inspira la Béatitude de Grégoire le (Grand), préférant dépouiller Rome des superbes statues de ses idoles que d’amoindrir, avec elles, le respect dû aux humbles images des saints…

Serviteur.

L’Arétin.0000

Et maintenant que j’ai laissé éclater tant soit peu ma colère contre la cruauté dont vous avez traité ma dévotion envers vous ; après vous avoir montré que, si vous êtes divin (di vino, de vin), je ne suis pas un composé d’eau fraiche, déchirez à morceaux cette lettre que j’ai aussi écrite par morceaux, et résolvez-vous à croire que je suis pourtant un de ceux à qui les rois et les empereurs répondent.

0000(Arch. Strozzi.)



XLV

À messer Luigi del Riccio.
Rome, 1546.0000

Il vous semble que je vais vous répondre selon votre désir ; et c’est tout à fait le contraire. Vous me parlez de ce que je vous ai refusé, et vous me refusez ce que je vous ai demandé. Certes, vous ne péchez que par ignorance en m’envoyant, par Hercule ! ce que vous auriez rougi de me donner vous-même. Celui qui m’a pris à la mort a bien le droit de m’en blâmer encore ; mais je ne sais ce qu’il y a de plus grave, ou le blâme ou la mort. Cependant je vous prie et je vous conjure, par la vraie amitié qui nous lie, laissez-moi vous dire qu’il ne me paraît pas bien que vous laissiez se gâter cette estampe et brûler les autres. Si vous tenez boutique avec mes œuvres [58], ne le faites pas avec celles des autres ; et si vous faites mille morceaux de moi, j’en ferai tout autant, non de vous, mais de vos choses.

(Après la signature.)

Ni peintre, ni sculpteur, ni architecte ; mais tout ce que vous voudrez, excepté ivrogne, comme je vous l’ai dit à la maison.

0000(Arch. Buonarroti.)


XLVI

François Ier à Michel-Ange.

0000Sieur Michel-Angelo,

Pour ce que j’ai grand désir d’avoir quelques besognes de votre ouvrage, j’ai donné à l’abbé de Saint-Martin de Troyes (François Primatice), présent porteur que j’envoie par delà, d’en recouvrer ; vous priant, si vous avez quelques choses excellentes faites à son arrivée, les lui vouloir bailler, en les vous bien payant, ainsi que je lui en ai donné charge, et davantage vouloir être content pour l’amour de moi qu’il molle le Christ de la Minerve et la Notre-Dame de la Fèbre [59]) afin que j’en puisse aorner l’une de mes chapelles, comme de choses qu’on m’assure être des plus exquises et excellentes en votre art.

Priant Dieu, sieur Michel-Angelo, qu’il vous ait en sa garde. « Escrit à Saint-Germain-en-Laye, le sixième jour de février mil cinq cent quarante-six.

0000Signé Laubépine.



XLVII

Michel-Ange au Roi de France Très Chrétien.
Rome, 6 avril 1546.0000

Je ne sais si Votre Majesté a usé de plus de grâce que de merveille en daignant écrire à un homme de ma condition, et, plus encore, en lui demandant des nouvelles d’un artiste peu digne d’intéresser Votre Majesté. Elle apprendra que depuis longtemps j’ai le désir de la servir ; mais pour ne l’avoir pu exprimer à propos, par la faute de l’art qui me retient en Italie, je ne l’ai pu faire encore. À présent je suis vieux, et pour quelques mois encore au service du pape Pau !. Mais si, après ces travaux, il me reste quelque temps à vivre, ce que j’ai désiré longtemps pour Votre Majesté, je m’évertuerai à le réaliser, c’est-à-dire une chose de marbre, une autre de bronze, une autre de peinture. Et si la mort interrompt ce désir et si l’on peut sculpter ou peindre encore dans l’autre vie, je n’y faillirai pas au royaume où on ne vieillit plus. Je prie Dieu qu’il donne à Votre Majesté longue et heureuse vie.

De Votre Majesté Très Chrétienne le très humble serviteur,

Michelagnolo.0000

0000(Arch. Buonarroti.)



XLVIII

À messer Benedetto Varchi [60].
Rome, 1546.0000

J’ai bien reçu votre petit livre, et, quelle que soit mon ignorance, je répondrai quelques lignes à ce que vous me demandez. Je dis que la peinture me semble pouvoir être retenue d’autant meilleure qu’elle accentue davantage le relief ; et le relief d’autant plus mauvais, qu’il accentue davantage la peinture. Cependant il me semblait que la sculpture pût servir de flambeau à la peinture, et qu’entre l’une et l’autre il y avait la différence qui existe entre le soleil et la lune. Mais que penser, à présent que j’ai lu votre livre où vous dites que, philosophiquement parlant, les choses qui ont une même fin (ont un même principe) sont une même chose ? S’il en était ainsi, chaque peintre ne devrait pas moins sculpter que peindre, ni chaque sculpteur moins peindre que sculpter ; car j’entends par sculpture ce qui se fait en relief, et par peinture ce qui se fait en surface. Il suffit donc que la sculpture et la peinture soient produites toutes les deux par une même intelligence, pour qu’il soit possible de faire la paix entre elles et renoncer à toute discussion ; car on y dépense plus de temps qu’à faire des figures. Celui qui a écrit que la peinture est plus noble que la sculpture, aurait mieux fait, à mon avis, — s’il n’a pas mieux raisonné sur le reste, — d’en charger sa servante à sa place. Sur une telle question, il y aurait à dire infiniment de choses qui n’ont pas été dites encore ; mais il y faudrait trop de temps, et je n’en ai plus assez, étant non seulement un vieux, mais presque du nombre des morts.

0000(Arch. Buonarroti.)



XLIX

À messer Lucas Martini.
Rome, 1549.0000

J’ai reçu par messer Bartolomeo Bettini votre lettre et un petit livre [61] commentant un sonnet de ma main. Le sonnet vient bien de moi, mais le commentaire vient du ciel. C’est vraiment une chose admirable. Je ne dis pas selon moi, mais selon des hommes de valeur, et surtout messer Donato Giannotti [62], qui ne se lasse pas de le lire et qui se recommande à vous. Je sais bien ce que vaut ce sonnet ; mais si peu qu’il vaille, je ne peux m’empêcher d’y prendre un peu de vaine gloriole, puisqu’il est la cause d’un si beau et si savant commentaire. Et parce que je reconnais aux paroles et aux louanges que me prodigue cet auteur que je ne suis pas celui qu’il pense, je vous prie de lui en exprimer, comme il convient pour tant de sympathie, ma courtoise affection. Je vous prie de le faire, parce que je ne m’y sens pas assez de valeur. Quiconque jouit d’une bonne réputation ne doit pas tenter la fortune ; mieux lui vaut le silence, que de tomber de haut. Je suis vieux, et la mort m’a pris les pensées de jeunesse. Pour savoir ce qu’est la vieillesse, celui qui l’ignore n’a qu’à attendre avec patience qu’elle arrive.

0000(Arch. Buonarroti.)



L

À Francesco Faîtucci, prêtre de Sainte-Marie, à Florence.
Rome, oct. 1549.0000

Il y a longtemps que je ne vous ai écrit. Pour vous montrer avec cette lettre que je suis encore vivant, et pour apprendre de vous la même bonne nouvelle, je fais pour vous ces quelques vers. Je me recommande à vous, et je vous prie de faire parvenir aussi cette lettre à messer Benedetto Varchi, lumière et splendeur de l’Académie florentine. Je crois qu’il est votre grand ami. Je vous prie de le remercier, de ma part, plus que je ne sais ni ne puis le faire.

Ces jours derniers, comme je restais très mécontent chez moi, en fouillant certains coins, j’ai mis la main sur un grand nombre de ces bêtises que j’avais l’habitude de vous envoyer autrefois. Je vous en envoie encore quatre, que je vous avais peut-être déjà mandées. Vous direz que je suis un vieux fou et je vous répondrai que, pour être en meilleure santé et en moindre passion, je ne trouve rien de mieux que la folie. Ne vous en étonnez pas, je vous prie, et répondez-moi quelque chose. (Musée Britann.)

0000



L bis.

Au même.

… Quant à la vieillesse qui nous tient également tous les deux, j’aimerais bien savoir comment elle vous traite. Quant à la mienne, elle ne me contente pas beaucoup. Je vous en prie, écrivez-moi quelque chose. Vous savez que nous avons un nouveau pape, et qui il est [63]. Grâce à Dieu, Rome entière s’en réjouit et attend beaucoup de la libéralité de ce pontife, surtout pour les pauvres de la ville…



LI

Au même.
Rome, 1er août 1550.0000

0000Mon cher ami,

Avant à écrire à Florence, au peintre Georges (Vasari), je prends sur moi de vous donner un petit ennui en vous priant de lui remettre la lettre ci-incluse, car je pense qu’il est votre ami. N’ayant pas autre chose à vous écrire, et pour ne pas être trop bref dans ce billet, je vous envoie quelqu’une de mes nouvelles (poésies). Je les écrivais pour la marquise de Pescara, qui ne me voulait pas moins grand bien que je n’en voulais à elle-même. La mort m’a pris une grande amie. Je ne sais plus rien vous dire. Je vais comme de coutume, supportant avec patience les défauts de la vieillesse, et je crois que vous faites de même.

0000(Arch. Buonarroli.)



LII

À messer Giorgio Vasari, ami et peintre excellent [64].
Rome, 22 août 1550. 0000

Mon cher ami,

Voilà bien des jours que j’ai votre lettre. Je ne vous ai pas répondu sur-le-champ pour ne pas vous paraître mercantile. Aujourd’hui, je vous dirai qu’au nombre des louanges que vous me décernez, si j’en méritais une seule, ce serait pour avoir, en mon âme et mon corps, pu vous donner quelque minime chose dont je vous étais débiteur et qui eût pu vous satisfaire. Je vous reconnais créditeur de beaucoup plus que je n’en peux payer ; car je suis vieux, et désormais j’espère moins en cette vie que dans l’autre, pour pouvoir régulariser mes comptes. Usez donc de patience avec moi. Quant à votre œuvre [65], je suis allé voir Bartolomeo (Ammannati), et il me semble que la chose va aussi bien que possible. Il travaille avec foi et amour ; c’est, comme vous le savez, un vaillant jeune homme. Il est si bien, qu’on peut l’appeler l’ange Bartolomeo…

0000(Arch. Buonarroti.)


LIII

Au même.
Août 1550.0000

Messer Giorgio, mon cher ami, comme le pape ne voulait point entendre parler de l’église de San-Pietro-in-Montorio, je ne vous en écrivis rien, sachant d’ailleurs que vous étiez informé de ce qui se passait par la personne que vous avez ici. Il convient maintenant de vous dire que, hier matin, le pape, revenant de Montorio, me fit appeler. Je le rencontrai sur le pont, et j’eus avec lui une longue conversation au sujet des tombeaux qu’on veut placer là. Il finit par me dire qu’il était décidé à ne point les mettre dans cette église, mais à San-Giovanni-de’-Fiorentini. Il me demanda mon avis et un dessin. J’applaudis beaucoup à cette idée, estimant que par ce moyen cette église pourrait être terminée.

Quant aux trois lettres que vous m’avez adressées, ma plume ne pourrait répondre à toutes les belles choses que vous me dites. Si j’avais seulement une partie des qualités que vous m’attribuez, je n’en serais heureux que parce que vous auriez en mci un serviteur qui vaudrait quelque chose. Mais cela ne m’étonne point, depuis que je sais que vous ressuscitez les morts, que vous prolongez les jours des vivants, ou bien que, dans la colère où vous mettent les méchants, vous les envoyez à la mort pour un temps infini. Pour finir, je reste tout à vous, tel que je suis.

0000(Arch. Buonarroti.)



LIV

Au même.
13 oct. 1550.0000

Messer Giorgio, mon cher ami, Bartolomeo ne fut pas plus tôt arrivé ici, que j’allai parler au pape, et, voyant qu’il voulait faire jeter les fondements des sépultures à Montorio, je pourvus à ce qu’on eût un maçon de Saint-Pierre. Le Tante Cose le sut et voulut en envoyer un de sa façon. Moi, pour ne pas lutter avec un homme qui fait souffler les vents, j’ai battu en retraite, parce qu’ayant à faire avec un personnage léger, j’ai craint de me trouver emporté dans quelque bourbier. Qu’il vous suffise de savoir qu’il ne faut plus penser à l’église de San-Giovani-de’-Fiorentini. Revenez promptement et portez-vous bien. Je n’ai pas autre chose à vous dire.

0000(Arch. Buonarroti.)



LV

À Benvenuto Cellini.
Rome, 1552.0000

Je vous ai estimé, il y a bien des années, comme le meilleur orfèvre qui ait jamais été, et aujourd’hui je vous reconnais pour un sculpteur aussi

Michel-Ange Oeuvre litteraire 0171.png
18. Michel-Ange. Musée Buonarroti.
madone allaitant l’enfant jésus

digne. J’ai à vous apprendre que messer Bindo Altoviti m’a mené voir un portrait fait, de lui, en bronze. Il m’a dit que cette œuvre était vôtre. J’en ai eu grand plaisir, mais j’ai bien trop regretté qu’elle fût exposée sous un mauvais jour. Si elle était éclairée plus raisonnablement, on verrait là quelle belle œuvre vous avez faite.

00000(Fragment d’une lettre citée par Benvenuto Cellini
0000000000000dans sa propre Vie, 1500-1571.)



LVI

À Giorgio Vasari.
Avril 1554.0000

Ne soyez point étonné si je ne vous réponds pas plus promptement ; j’agis ainsi pour ne pas ressembler à un boutiquier. Maintenant, je vous dirai que si je méritais une seule de toutes les louanges dont vous m’accablez dans votre dernière lettre, il me paraîtrait qu’en m’étant donné à vous de corps et d’âme, je vous aurais fait un présent de bien peu de valeur, et me serais acquitté de la plus petite partie de la dette que j’ai contractée envers vous. Je reconnais, à tout instant, que je vous dois plus que je ne puis payer ; je suis trop vieux pour espérer jamais de pouvoir égaliser notre compte dans cette vie. Ayez donc un peu de patience. Je suis tout à vous. Les choses ici restent dans le même état.

0000(Arch. Buonarroti.)



LVII

Au même.
Rome, 19 sept. 1554.0000

Certes, vous direz que je suis un vieux et un fou, à vouloir rimer des sonnets ; mais précisément parce que beaucoup disent que je tombe en enfantillage, j’ai voulu faire mon devoir. À votre lettre, je vois l’amour que vous me portez. Retenez pour certain qu’il me serait cher d’aller faire reposer mes pauvres os auprès de ceux de mon père, ainsi que vous m’en faites prière. Mais si je partais d’ici, je serais cause d’une grande ruine pour la Fabrique de San-Pietro : ce serait grande honte et très grand péché. Quand sera établie toute la composition et qu’elle ne pourra plus être changée, j’espère alors faire ce que vous m’écrivez. En attendant, il n’est pas mal de tenir en échec certains gloutons qui attendent que je m’en aille vite.

0000(Arch. Buonarroti.)



LVIII

À messer Bartolomeo Ammannati [66].
Rome, 1555.0000

0000Mon cher ami,

On ne peut nier que Bramante ne fût, en architecture, aussi valeureux que le meilleur, depuis les Antiques. Le premier, il a tracé le plan de San-Pietro, non plein d’obscurité, mais clair et net, lumineux et isolé alentour, de manière à ne nuire à aucune autre ligne du palais. On le retint pour une belle chose, — et c’est encore manifeste, — de telle sorte que quiconque s’est écarté de cette ordonnance établie par Bramante, comme Ta fait Sangallo, s’est d’autant éloigné de la vérité. S’il en est ainsi, quiconque le regardera sans passion verra ainsi ce modèle. Sangallo, en arrondissant extérieurement la construction, enlève d’abord toute la lumière au plan de Bramante ; et non seulement cela, mais il ne reste pas même de lumière pour son projet. En haut et en bas, il place tant de coins et recoins obscurs, qu’ils favoriseront les infinis rendez-vous des ribauds. C’est à croire qu’il a voulu travailler secrètement pour les bandits, les faux monnayeurs, les nonnes enceintes et autres coquins ; en sorte que, le soir, quand l’église se fermera, il y faudra bien vingt-cinq hommes pour chercher qui ne s’y cache pas, et c’est avec peine qu’ils y trouveront quelqu’un s’il y est. Il y aura aussi un autre inconvénient. En circonscrivant le plan de Bramante comme Sangallo le fait à l’extérieur avec son plan supplémentaire, il faudra forcément jeter à terre (pour lui faire place ; la chapelle Pauline, les chambres du Piombo, la Ruota et beaucoup d’autres (bâtisses vaticanes), sans compter la chapelle Sixtine qui ne sera pas épargnée, je le crains. Quant à la partie exécutée de ce cercle extérieur, elle aurait déjà coûté, dit-on, cent mille écus. Cela est invraisemble, car on peut la faire avec seize mille. On ne perdrait pas grand’chose à la démolir, car les pierres employées aux fondations ne servent à rien. À économiser ce plan, la Fabrique de Saint-Pierre y gagnerait 200.000 écus et trois cents ans de durée. Tel est mon sentiment exprimé sans passion ; s’il est battu en brèche, ce sera avec de fort grandes pertes. Et si vous pouvez faire entendre ces raisons au pape, vous me ferez plaisir. Je ne me sens pas bien.

Votre

Michelagnollo.0000

Si l’on exécute le modèle de Sangallo, il s’ensuivra encore que tout ce qui aura été fait de mon temps tombera par terre, et ce sera bien grand dommage.

0000(Arch. Buonarroti.)



LIX

À Giorgio Vasari, peintre excellent, à Florence.
Mai 1555.0000

J’ai été employé par force à la Fabrique de San-Pietro, et j’y ai servi environ huit ans, non seulement gratuitement, mais encore à mon plus grand dommage et déplaisir. Et maintenant que l’affaire marche et qu’il y a de l’argent à dépenser, au moment où je vais lever en toute hâte la coupole, si je m’en allais, ce serait la ruine de cet ouvrage. Je porterais la plus grande vergogne à la face de la chrétienté, et le plus grand péché sur mon àme. C’est pourquoi, mon cher messer Georges, je vous prie de remercier de ma part le duc pour les belles propositions que vous m’écrivez, et de dire à la Signoria que je lui demande la permission et sa bonne grâce, afin de pouvoir continuer ici mon œuvre, de telle sorte que j’en puisse partir en bonne réputation, honneur et sans péché.

0000(Arch. Buonarroti.)



LX

Au même.
Rome, 22 juin 1 555.0000

Ce soir chez moi est venu me trouver un jeune homme très discret et de bien. C’est messer Leonardo (Marinozzi d’Ancône), camérier du duc. Il m’a fait avec grande sympathie et affection, de la part de son seigneur, les mêmes propositions que contenait votre dernière lettre. Je lui ai répondu la même chose qu’à vous, c’est-à-dire que je remercie le duc de sa belle proposition, le mieux que je saurais le faire, et que je prie la Signoria de m’accorder la permission de terminer ici la construction de San-Pietro, jusqu’à son complément final, et pour qu’elle ne puisse être changée de forme. Si je partais avant, je serais coupable d’une grande ruine, d’une grande honte et d’un grand péché. Pour l’amour de Dieu et de saint Pierre, je vous prie d’en faire aussi prière au duc, en me recommandant à Sa Seigneurie. Mon cher messer Georges, je sais que vous êtes fait à ma manière d’écrire. Me voici arrivé à ma 24 e heure, et la pensée ne me vient pas que j’y doive trouver la mort. Dieu veuille que je la tienne éloignée, quelques années encore.

0000(Arch. Buonarroti.)



LXI

Au même.
23 février 1556.0000

Messer Georges, mon cher ami, j’écrirai mal. Cependant il faut que je vous dise quelque chose, en réponse à votre lettre. Vous savez comment Urbino est mort. Ce fut pour moi une très grande faveur de Dieu, et un sujet de chagrin bien cruel. Je dis que ce fut une faveur de Dieu, parce qu’Urbino, après avoir été le soutien de ma vie, m’a appris non seulement à mourir sans regret, mais même à désirer la mort. Je l’ai gardé vingt-six ans avec moi, et je l’ai toujours trouvé parfait et fidèle. Je l’avais enrichi, je le regardais comme le bâton et l’appui de ma vieillesse, et il m’échappe en ne me laissant que l’espérance de le revoir dans l’autre monde. J’ai un gage de son bonheur dans la manière dont il est mort. Il ne regrettait pas la vie ; il s’affligeait seulement en pensant qu’il me laissait accablé de maux, au milieu de ce monde trompeur et méchant. Il est vrai que la majeure partie de moi-même l’a déjà suivi, et tout ce qui me reste n’est plus que misères et que peines. Je me recommande à vous.

0000(Arch. Buonarroti.)



LXII

Au même.
Rome, 28 décembre 1556.0000

… J’ai reçu le petit livre de messer Cosimo [67] que vous m’avez envoyé. Veuillez trouver ici mes remerciements pour Sa Seigneurie. Je vous prie de les lui exprimer et de me recommander à lui. J’ai eu, ces jours-ci, à la fois grand en lui et grand plaisir sur les montagnes de Spolète, à y visiter les ermites. Je n’en ai rapporté à Rome que la moitié de moi-même. Vraiment, il n’y a de paix que dans les bois. Rien d’autre à vous dire. Je suis heureux que vous soyez bien portant et joyeux.

0000(Arch. Buonarroti.)



LXIII

À Cornelia, veuve de Urbino.
Rome, 28 mars 1557.0000

Je m’étais bien aperçu que tu t’étais indignée contre moi, mais je n’en trouvais pas la raison. Aujourd’hui, devant ta dernière lettre, il me semble t’avoir comprise. Quand tu m’as envoyé les fromages, tu m’as écrit que tu voulais m’envoyer beaucoup d’autres choses, mais que les mouchoirs n’étaient pas encore prêts. Pour ne pas entrer en dépense à mon sujet, je t’écrivis de ne rien envoyer, mais de me demander quelque chose si tu voulais me faire plaisir, sachant et mieux devant être certaine de l’affection que je porte encore à Urbino, bien que mort, et à tout ce qui est sien. Quant à venir ici ou à m’envoyer Michelagniolo [68], il faut que je t’écrive dans quelles difficultés je me trouve. Il n’est pas à propos d’envoyer Michelagniolo, parce que je suis sans femme et sans service et que le petit est encore trop jeune ; il pourrait en arriver quelque ennui dont je serais fort mécontent. Il y a aussi que le duc de Florence, depuis un mois, fait grand effort pour que je m’en retourne au pays, où ses belles promesses m’attendent. Je lui ai demandé assez de temps pour arranger mes affaires et pour me laisser achever la construction de Saint-Pierre ; en sorte que je crois rester encore ici, tout cet été prochain. Quand j’aurai dépêché mes affaires et les vôtres, concernant le Mont de la Foi, l’hiver prochain, je m’en retournerai pour toujours à Florence, parce que je suis vieux et que je n’ai plus le temps de revenir à Rome. Je passerai alors par chez toi, et si tu veux me donner Michelagniolo, je le garderai à Florence avec plus d’amour encore que les enfants de mon neveu Leonardo. Je lui enseignerai ce que son père désirait qu’il apprît. Je n’ai eu ta dernière lettre qu’hier, 27 de ce mois.

0000(Arch. Buonarroti.)



LXIV

À Giorgio Vasari.
Rome, mai 1557.0000

Messer Giorgio, mon cher ami, je prends Dieu à témoin que c’est contre ma volonté et avec la plus grande répugnance que je me chargeai, il y a dix ans, par ordre du pape Paul III, de la construction de Saint-Pierre de Rome, et que, si l’on avait continué à y travailler comme on le faisait alors, cet édifice serait aujourd’hui arrivé à un point qui me permettrait d’aller à Florence, comme je le désire. Mais le manque de fonds a tout ralenti, précisément au moment où nous sommes arrivés aux parties les plus importantes et les plus difficiles. Si j’abandonnais la partie, je me couvrirais de honte ; et ce serait, d’ailleurs, un péché de perdre le prix de toutes les peines que j’ai endurées, pendant ces dix années, pour l’amour de Dieu. Si j’entre dans ces détails, c’est pour répondre à votre lettre et à celle du duc, qui me traite avec tant de bonté que j’en suis grandement touché. J’en rends grâces à Dieu et à Sa Seigneurie, autant que je le sais et que je le puis. Mais je sors de mon sujet, parce que je perds la mémoire et la tête. Écrire devient pour moi une chose d’autant plus pénible que ce n’est pas mon art. Je conclus enfin en vous laissant comprendre ce qui s’ensuivrait, si j’abandonnais la bâtisse de Saint-Pierre ; d’abord je rendrais bien contents beaucoup de fripons, ensuite j’occasionnerais la ruine de ce grand monument, qui peut-être ne serait jamais achevé.

0000(Arch. Buonarroti.)



LXV

Au même.
Rome, 17 août 1557.0000

Le maître maçon s’est servi de la centina [69] marquée de rouge, sur le corps de toute la voûte. Lorsqu’on vint ensuite à passer au demi-cercle, qui est au faîte de la voûte, il s’aperçut de Terreur que faisait faire la centina, comme on le voit dans les marques tracées avec du noir sur le dessin. Le travail de la voûte est tellement avancé, qu’il faudra démolir un grand nombre de pierres, parce que cette construction est toute en travertin et que le diamètre des cercles est de vingt-deux palmes, sans compter la corniche qui les environne. J’avais fait un modèle tout exprès, comme pour toutes les choses que j’entreprends ; et cette erreur n’est arrivée que parce que ma vieillesse m’a empêché d’aller visiter souvent les travaux. Je croyais que cette voûte allait être terminée, maintenant elle ne pourra plus l’être de tout ce printemps. Si l’on pouvait mourir de chagrin et de douleur, ce serait tant mieux. Je vous prie d’informer le duc des raisons qui m’empêchent de me rendre à Florence.



LXVI

Au même, le même jour.

Messer Giorgio, pour mieux faire concevoir la difficulté que présente cet ouvrage en le prenant à son commencement, il a fallu le diviser en trois voûtes correspondantes aux fenêtres d’en bas, divisées par les pilastres, comme vous voyez : elles vont en forme pyramidale se réunir au point central du faîte de la voûte. Il était nécessaire de les gouverner avec un nombre infini de cintres en bois, changeant si souvent et par tant de côtés, de point en point, que l’on ne peut y tenir une règle sûre. Les ronds et les carrés qui viennent aboutir au centre de leurs fonds ont à diminuer et à croître par tant de côtés, et à aller à tant de points, qu’il est bien difficile d’en trouver le vrai mode. Néanmoins, à l’aide du modèle que j’ai fait, selon ma coutume, on n’aurait jamais dû commettre une aussi grande erreur que celle de vouloir gouverner ces trois coquilles à la fois avec un seul cintre en bois. Il nous reste donc la honte de démolir et redémolir encore un grand nombre de pierres. La voûte, les ornements et les parties inférieures sont en travertin, chose qui n’est pas en usage à Rome.

Je remercie de mon mieux le duc pour sa charité. Que Dieu me fasse la grâce de pouvoir encore mettre ma personne au service de Sa Seigneurie. Mais il reste si peu de moi : la mémoire et le cerveau sont allés m’attendre ailleurs.

0000(Arch. Buonarroti.)



LXVII

Au même.
28 sept. 1558.0000

Messer Giorgio, mon cher ami, soyez persuadé que si je pouvais me rappeler la manière dont j’avais combiné l’escalier de la bibliothèque de San-Lorenzo, dont on m’a tant parlé, je ne me ferais pas prier pour le dire. Je me rappelle bien, comme on se rappelle un songe, un certain escalier ; mais je ne crois pas que ce soit précisément le même que je composai alors ; parce que, s’il était ainsi qu’il me revient à l’esprit, ce serait une sottise. Cependant je vous dirai qu’il me semble que je prenais une quantité de boites ovales, de longueur et de largeur différentes, mais ayant toutes une palme de hauteur. Je posais sur le pavé la plus grande boite, aussi loin de la porte que je voulais que l’escalier fût doux ou dur à monter. Je posais sur celle-là une autre plus petite en tous sens, de manière qu’il y avait sous la première de dessous autant d’espace qu’il en faut au pied pour monter, et j’allais ainsi les diminuant et les retirant vers la porte, toujours en montant. Il faut que la dernière marche soit de la même grandeur que le vide de la porte, et que ladite partie de l’escalier ovale ait comme deux ailes, l’une d’un côté, et l’autre de l’autre. Suivant les mêmes marches qui ne sont pas ovales, l’une de ces ailes sert à celui qui monte, depuis le milieu jusqu’au-dessus dudit escalier, et les retours des deux ailes reviennent au mur. Du milieu et en dessous, jusque sur le pavé, elles s’éloignent du mur, avec tout l’escalier, d’environ 3 palmes ; de sorte que la base de la retraite n’est occupée en aucun endroit et reste absolument libre, de tous côtés. Je vous écris des choses vraiment risibles, mais je sais bien que vous trouverez ce qu’il convient de faire.

0000(Arch. Buonarroti.)



LXVIII

Cornelia, femme d’Urbin, à Michel-Ange.
Castel-Durante, le 13 décembre 1557.0000

L’été passé, l’Illsimeet Révsime cardinal) Turnone ayant entendu dire que mes enfants avaient deux tableaux de vos dessins, rit grandes instances pour les voir et y employa Rosso et plusieurs de nos parents, qui me prièrent de donner à Sa Seigneurie Illsime la satisfaction de les voir. Les avant vus, il les trouva fort à son goût et il mit aussitôt dans sa pensée de les acquérir à prix d’argent. Je ne voulus jamais consentir à une telle vente, encore que j’en eusse été priée maintes fois par d’autres ; je m’y obstinai même toujours davantage. Plus le cardinal réitéra son offre, plus je me défendis de lui complaire, donnant toujours pour excuse que je gardais ces dessins en mémoire de vous à qui, mes enfants et moi, nous sommes si obligés ; et j’ajoutai que jamais, en aucun temps, ces tableaux ne sortiraient de la maison. Ainsi Sa Seigneurie Illsime et Révsime, voyant ma ferme et constante résolution, se retira et ne me fit pas adresser d’autre prière.

En octobre dernier, l’Excsime seigneur duc, notre maître, apprit pareillement que j’avais ces tableaux, et donna ordre à un prêtre de sa maison de s’employer à les faire porter à Urbino, car il les voulait voir. Ainsi ce prêtre envoya quelqu’un avec une de ses lettres de la part de Son Excellence, me priant de lui envoyer les dessins, pour qu’il pût seulement les voir. Je m’excusai du mieux que je pus et j’évitai ainsi, cette fois encore, de les envoyer. Ces jours derniers, Son Excellence, désireuse encore de les voir, manda M. le commissaire de notre province de Massa avec une autre personne de sa cour et une lettre très aimable, me priant d’envoyer les tableaux et de les confier à une personne dont j’aurais fait choix, car il désirait les voir. Ne sachant comment procéder en cette affaire, je me résolus à demander avis à certains de nos parents, qui me dirent : « Cornelia, il ne faut pas user envers le seigneur duc de la même obstination que vous avez employée à l’égard du cardinal Turnone, parce que Son Excellence est maîtresse des dessins comme de tout ce qui vous appartient. S’ils lui plaisent, il faudra que vous les lui donniez de toute manière. Aussi nous vous conseillons de les lui adresser avec un des vôtres qui lui dira que Son Excellence est maîtresse de ces tableaux, de votre bien, de vos enfants et de toute autre chose, et qu’Elle peut en disposer comme de son propre bien. » Ainsi je fis, selon le conseil donné. J’envoyai un de nos parents, qui remplit diligemment le message auprès de Son Excellence. Celle-ci, ayant vu les tableaux, dit à notre parent qu’ils étaient d’une grande beauté, et il lui fit ordre de ne point repartir sans sa permission. Quatre jours après, le duc le fit appeler et lui dit qu’il acceptait à la fois les tableaux et mes bonnes intentions, ajoutant qu’il m’était obligé de l’offre libre que je lui avais faite ; et que les tableaux étaient si beaux qu’il n’y avait pas de prix qui les pût payer, et que s’il voulait, lui, les acquérir, il faudrait aller jusqu’à des milliers d’écus. Mais il voulait que les enfants profitassent de cent écus, par affection ducale. Notre parent refusa à maintes reprises de les recevoir, disant que les enfants ne voulaient pas autre chose que la grâce de Son Excellence, et qu’Elle voulût bien qu’ils lui fussent recommandés. Il lui raconta l’affaire de Rosso. Son Excellence, après l’avoir forcé à prendre les cent écus, donna les ordres les plus pressants en notre faveur pour que nos affaires fussent bien revisées, sans dépense et sans aucun procès. Ensuite, il me renvoya le même sieur commissaire avec une lettre, pour me remercier et faire aux enfants les plus larges promesses.

J’ai écrit tout ce qui est arrivé à V. S., pour que vous vous contentiez de ce qu’a voulu Son Exe. Ainsi, je vous prie instamment d’être satisfait aussi de la libéralité dont j’ai usé envers notre Exsime maître. Je vous prie aussi, autant que je le puis, de m’écrire afin que j’aie en repos mon esprit qui, depuis le jour où j’ai envoyé ces tableaux, est dans un ennui continu et y restera jusqu’à ce que j’aie une de vos lettres me faisant connaître clairement que vous n’en êtes pas fâché. En outre, Francesco, dont Dieu ait l’âme, ayant fait mention de ces deux tableaux dans son testament, je désirerais qu’à l’aide de votre sieur Marcello (Venusti, peintre mantouan), vous fassiez

Michel-Ange Oeuvre litteraire 0183.png
19. Michel-Ange. British Museum.
étude pour un christ ressuscitant
faire deux copies de ces mêmes tableaux, coûte que coûte. Vous pourriez

les payer avec les intérêts de l’argent qui est déposé au Mont de la Foi. Si V. S. écrit qu’il faut ajouter à l’intérêt de cet argent du Mont, dès que j’en serai avisée j’enverrai le reste pour que la somme totale soit égalisée. Je me contenterai de votre bon plaisir. Quant à trouver ce surplus, je dis que je l’ai trouvé ; et, s’il le faut, je l’enverrai, car il pourrait toujours servir aux enfants. Si donc messer Marcello veut faire les copies, que V. S. m’en avise.

En attendant, portez-vous bien. Et, s’il arrive que je puisse faire quelque chose pour vous, prévenez-moi, car je ne manquerai pas de mettre toutes mes forces à vous servir. Je vous prie de vous souvenir de moi et de mes enfants. Mon père, ma mère et les petits vous envoient mille saluts avec les miens.

De V. S.

La fille très affectueuse,

Cornelia Colonelli de Amatorij.0000

0000(Arch. Buonarroti.)



LXIX

De la même au même.
Castel-Durante, le 4 octobre 1558.0000


0000Très magnifique et compère excellent,

La courtoise affection que V. S. a toujours témoignée à mes enfants et à moi a été telle, que je peux vraiment dire qu’elle a été la plus grande et a dépassé de beaucoup celle de mon père, de ma mère et de tout autre de mes parents. Connaissant ainsi la vérité, je vous ai toujours aimé, obéi et révéré comme un père et un maître très aimé, et j’aurai toujours l’âme prête à vous obéir, à vous servir et à vous écouter ; et je ne me résoudrai jamais à rien faire avant d’avoir connu votre volonté et pris votre conseil.

Si V. S. se le rappelle, ces jours passés, je vous écrivis pour vous apprendre le grand désir qu’avaient mon père et ma mère de me remarier ; et qu’entre autres partis, ils préféraient un jeune homme de San-Agnollo in Vado, cousin germain de l’abbé de ce lieu. Encore qu’il ne fût pas à mon goût, comme il plaisait à tous et à mon père et à ma mère dont V. S. m’avait conseillé d’accomplir la volonté, je me résolus à obéir et à faire ce qu’ils me commandaient, comme il convenait à une fille obéissante. Je consentis donc à accepter pour mari celui qui leur plaisait tant, bien qu’il ne répondit pas à ma pensée. Pour mon malheur, j’ai trébuché à une paille, comme on dit, et je me suis cassé le cou par amour pour mon père qui a fait la plus grande erreur qu’un homme puisse commettre en se laissant persuader par des personnes peu dignes de son affection à lui et de celle de mes sœurs, de mes neveux et de moi-même, de faire ce qui n’aurait jamais dû être, ni fait, ni pensé même, par persuasion de cet abbé et du père de celui dont je devais devenir l’épouse et la femme. Sitôt faits les contrats (lesquels furent faits publiquement, en présence de tous les maris de mes sœurs et de nos autres parents et amis affectionnés), mon père, secrètement, à mon insu, contre toute raison et seulement pour favoriser l’abbé, me fit donation de tout son bien, privant ainsi sans aucun motif tous ses autres enfants et neveux. Cette action, aussi peu honnête que raisonnable, m’a tant affligée et troublée, que je me trouve depuis sans sentiment aucun quand je considère qu’il ne convenait pas à mon père de déposséder ses filles légitimes chargées de seize enfants, tant mâles que femelles, pour me faire sa seule légataire, moi qu’il avait déjà favorisée d’une dot beaucoup plus grande que celle de mes sœurs, ma dot s’étant élevée à 1.000 florins, et celle de mes sœurs à 200 seulement pour chacune. V. S. peut estimer quel dommage cette donation porte à mes pauvres sœurs, qui sont pourtant aussi filles légitimes que moi de notre père.

Mais Dieu, à qui la fraude et le mensonge déplaisent, n’a pas voulu permettre une telle iniquité. Avant que l’époux vînt à moi, la Providence a fait découvrir à mes sœurs et à moi cette donation. Comme elle me déplaît outre mesure, voulant montrer mon affection à mes sœurs et à mes chers neveux, et prouver au monde que je n’avais pas connu de telles embûches et tromperies, j’ai cherché, du mieux que je l’ai su et pu, à découvrir ce méfait consommé avec le consentement du père de l’époux et celui de l’abbé. J’ai voulu rétrocéder et donner à mes sœurs tout ce que mon père m’avait donné à moi, me contentant de ma première dot et voulant, comme c’est convenable, que mes sœurs en aient autant que j’en ai eu. Mais eux, les parents du futur, manquant de cette charité qui convient aux chrétiens, ils n’ont pas voulu y consentir. Bien mieux, ils ont fait et font plus de compte de ma dot que de mon corps ; et moi, d’une âme plus généreuse, j’ai pris et tiens la ferme proposition de faire plus de compte de mes sœurs et de leurs maris et enfants que de tout ce qu’a pu me léguer mon père ; étant bien assurée qu’en ne faisant point ainsi, je serais perpétuellement en inimitié continuelle avec mes sœurs, leurs maris et enfants. C’est pourquoi je me résolus à m’adresser au père de mon mari ; et je lui dis, toute anxieuse et dégoûtée, ce qui me paraissait raisonnable, en le suppliant de vouloir bien se contenter de ma première dot et de ne vouloir pas être cause, pour son fils et pour moi, de perpétuelles inimitiés entre mes sœurs, leurs maris et leurs fils. Je ne tirai de lui aucune résolution ; aussi j’envoyai ma mère chez l’abbé pour lui faire la même protestation que j’avais faite au père de mon futur ; je le priai de la même manière. Mais lui, aussi peu raisonnable, dit qu’il ne voulait consentir à aucune rétrocession ni remise ; bien plus, il signifia a ma mère que, si j’étais mécontente et peu satisfaite de la donation et des conséquences qui s’ensuivraient, je n’avais plus qu’à agir à ma guise, et ils agiraient à la leur. C’est pourquoi ceux-ci, ne voulant pas consentir à ma proposition raisonnable, et, de mon côté, ayant eu de mauvais et de nombreux renseignements sur le compte de mon promis, qui est avarié du mal français, — jeune homme peu courtois et rien moins que vertueux, ajoutant à cela bien d’autres défauts de sa personne et un si petit avoir qu’il ne compte pour presque rien, — j’ai rendu public que je ne voulais d’aucune sorte être la femme de ce dernier, et j’ai fait savoir aux siens qu’ils agissent à leur guise, car j’agirais à la mienne.

À la suite de tout cela, je me trouve bien mal contente et peu satisfaite, d’autant plus que je vois mon père peu affectueux envers mes autres sœurs, tenir ferme sa première proposition de me vouloir faire prendre cet homme pour époux, sans tenir compte des plaintes, des cris et du tapage de ses filles, de ses gendres et de ses neveux, auxquels je ne peux souffrir ni ne voudrais jamais supporter qu’il soit fait un si grand dommage et un tort si exprès, parce qu’ils sont très pauvres.

Comme vous venez de l’apprendre, magnifique Maître que j’honore comme un père, je suis dans les tourments et l’angoisse ; et je ne sais comment en sortir, par la faute de mon obstiné père, qui, encore qu’il en ait été prié par maints hommes de bien, ne veut pas confesser son erreur ni se repentir du tort qu’il a fait à ses filles. Si V. S. ne vient pas à mon aide par une de ses lettres affectueuses, je reste toute à mon désespoir. Loin de moi cette parenté nouvelle où je ne reconnais plus aucun ordre, tant pour la vilenie employée que pour les mauvaises qualités du sujet et parce que, ces mauvais rapports étant survenus entre nous, je suis bien sûre que je n’aurais plus une heure de bonheur. C’est pourquoi je me suis résolue de mon mieux à ne pas contracter cette parenté-là. Et pour donner suite à mon ferme propos, je vous prie, autant que je le dois et le puis, de me donner aide et conseil pour ramener mon père de sa dure obstination. Pour si ferme qu’elle soit, il la modifiera si V. S. l’en persuade ; car il est plein de considération pour vous, et personne ne lui en imposera davantage. J’attendrai que V. S. me donne quelques conseils et qu’elle persuade mon père à ne point passer pour cruel et sans pitié, en portant un si grave dommage à ses filles, en même temps qu’il me mécontente. Et si, en retour, je peux faire quelque chose pour vous, commandez-moi comme votre fille toujours prête à vous servir.

Pardonnez-moi si je ne vous écris pas plus souvent, car les soucis occupent tellement mon esprit que je ne sais parfois si je suis encore de ce monde. Michelagnolo se recommande à vous, de même que son frère Francesco, mon père et ma mère. Je vous baise la main.

De V. S.

La fille affectueuse,

Cornelia Amatori da Colonello.0000

LXX

À Messer Bartolomeo Ammannati, Florence.
Rome, 15 janvier 1559. 0000


Je vous ai écrit que j’avais fait un petit modèle, en terre, de l’escalier de la Libreria. Je vous l’envoie dans une boite. En si petite dimension, je ne puis vous adresser que l’idée, me rappelant que ce que je vous avais déjà donné était isolé et ne s’appuyait qu’à la porte de la Bibliothèque. Je m’en suis tenu au même modèle. Je ne voudrais pas que les escaliers qui laissent le principal au milieu aient, aux extrémités, des balustrades comme il s’en trouve au principal ; mais il faudrait, entre chaque degré, un siège comme je l’ai indiqué dans les ornements. Je n’ai à vous parler ni de bases, ni de cimaises, ni de corniches, parce que vous êtes un vaillant artiste et que, sur place, vous en verrez mieux la nécessité que je ne le fais moi-même. Gênez le moins que vous pourrez la hauteur et la largeur de l’escalier, en restreignant et en élargissant ce qui vous paraîtra nécessaire. Mon avis est que si cet escalier se faisait en bois, c’est-à-dire en beau noyer, il viendrait mieux qu’en pierre et s’harmoniserait mieux avec les bancs, le balcon et la porte. Rien de plus. Je suis tout vôtre, vieux, aveugle, sourd et mal d’accord avec mes mains et toute ma personne.

0000(Arch. Buonarroti.)



LXXI

À Giorgio Vasari.
Avril 1559.0000

Giorgio, mon cher ami, j’ai pris un très grand plaisir à lire votre lettre, ayant vu que vous vous souveniez du pauvre vieux. Vous avez assisté à la fête qu’on a donnée pour la naissance d’un nouveau Buonarroti [70]. Je vous rends grâce de ces détails autant qu’il est en mon pouvoir ; mais une telle pompe me déplaît, parce que l’homme ne doit pas rire lorsque tout le monde pleure. Il me semble que Lionardo ne devrait pas faire tant de réjouissances pour un enfant qui vient de naître : on doit conserver cette allégresse pour la mort de celui qui a bien vécu.

(Arch. Buonarroti.)0000



LXXII

Aux Surintendants de la Fabrique de Saint-Pierre.
Rome, 1560.0000

Vous savez que j’ai dit à Balduccio qu’il n’envoyât pas sa chaux, si elle n’était pas bonne. Maintenant, comme il l’a envoyée mauvaise, sans douter qu’il aurait à la reprendre, on peut croire qu’il a pactisé avec qui l’a reçue. C’est une grande faveur faite à ceux que j’ai chassés de la fabrique pour un tel compte ; car qui accepte les mauvais matériaux nécessaires à la construction, quand je les ai prohibés, ne fait autre que de se chercher des amis parmi ceux dont je me suis fait des ennemis. Je crois que ce sera motif d’une ligue nouvelle. Les promesses, les pourboires, les présents, corrompent la justice. Aussi je vous prie dorénavant, au nom de l’autorité que je tiens du pape, de n’accepter aucun matériel qui ne soit acceptable, quand même il viendrait du ciel, afin que je ne passe pas pour l’homme partial que je ne saurais être.

(Arch. Vaticanes.) 0000



LXXIII

Giorgio Vasari à Cosme Ier.
Rome, 9 avril 1560.0000

0000Illustrissime et Excellentissime, etc.

Je suis arrive à Rome, et, aussitôt que le Révsime et Illustrsime Médicis eut fait son entrée et reçut le chapeau de notre seigneur le pape Jules II, je suis allé immédiatement trouver mon grand Michel-Ange. Comme il n’était pas informé de ma venue, il se suspendit à mon cou pour m’embrasser mille fois, pleurant avec cette tendresse que montrent les vieillards quand ils retrouvent des enfants perdus sans espoir. Nous nous sommes revus, lui et moi, si volontiers que je n’ai jamais eu de plus grande joie depuis que je suis à votre service, encore que Votre Excellence m’en ait fait éprouver tant de fois. Nous raisonnâmes longuement sur le gouvernement et les miracles dont Dieu a fait et fait journellement preuve, à votre égard. Il s’est plaint seulement de n’avoir plus les forces égales à son âme pour vous obéir au moindre signe ; et il ajoutait que, n’ayant pas été digne de vous servir en des années meilleures, il remerciait Dieu que j’y sois employé, et il a confiance en cet échange parce qu’il m’aime et me considère comme un fils. Il s’est plaint de ne pouvoir aller rendre visite au Révsime et Illustrsime Médicis, parce qu’il peut à peine se remuer. Malgré son extrême vieillesse, il n’a pas grand repos. Il se dit si faible, qu’il doute d’avoir encore longtemps à vivre si la bonté de Dieu ne le maintient pour l’achèvement de Saint-Pierre, qui en a, certes, bien besoin. Je reste stupéfait en constatant que les Antiques sont surpassés en beauté et en grâce par ce qu’a su faire ce génie divin. Jusqu’à présent, je suis resté chaque jour auprès de lui, et nous avons avisé aux dessins du pont Santa-Trinita, sur lesquels le maitre a longuement raisonné. Répondant à sa pensée, je vous apporterai un mémoire des écrits et des dessins avec les mesures contenues selon le site. J’y ajouterai de nombreux raisonnements faits sur les choses de l’art et qui permettront de finir ce Dialogue que je vous ai déjà lu, dans lequel Michel-Ange et moi nous argumentons ensemble.

Une fois, de compagnie, nous avons chevauché vers Saint-Pierre, où il m’a montré bien des difficultés et aussi le modèle de liège qu’il fait faire de la coupole et de sa lanterne, et ce très bizarre modèle est chose vraiment extraordinaire. J’avais, en vérité, besoin de ce spectacle pour rafraîchir mes yeux, tant mon esprit était intrigué par l’importance des choses que je vois ici…



LXXIV

Au cardinal Di Carpi.
Rome, 13 sept. 1560.0000

Messer Francesco Bandini m’a rapporté, hier, que Votre Seigneurie Illustrissime et Revérendissime lui avait dit que la construction de Saint-Pierre ne pouvait aller plus mal. Ce propos m’a vraiment peiné, soit parce que vous avez été mal informé, soit parce que, comme c’est mon devoir, je désire, plus que tout autreau monde, que ces travaux marchent bien. Je crois, si je ne me leurre, pouvoir vous assurer que l’on ne saurait mieux y travailler qu’on ne le fait à cette heure. Mais il se peut que mes propres intérêts et la vieillesse me trompent facilement. Aussi, pour affirmer mes intentions les meilleures de ne pas porter dommage et préjudice à cette construction, j’entends, le plus tôt que je le pourrai, demander mon congé au Saint-Père. Et même, pour gagner du temps, je veux supplier Votre Seigneurie Illustrissime et Revérendissime de se donner la satisfaction de m’enlever cette responsabilité que, par ordre des papes, comme vous le savez, j’ai volontiers et gratuitement assumée, depuis dix-sept ans. Au cours de ce temps, on peut aisément voir quelle fut la part de mon œuvre dans cette construction. En lui redemandant la grâce de mon congé, je vous prie de croire que, pour une fois, vous ne sauriez me faire une plus singulière faveur. En toute révérence je baise humblement la main de Votre Seigneurie Illustrissime et Revérendissime.

0000(Arch. Buonarroti.)


LXXV

Catherine, Reine de France, à Messer Michel-Ange.
Orléans, 30 oct. 1560.0000

Voulant vous prouver par des effets combien je désire que la statue équestre du Roi mon seigneur soit faite par vos soins et en due perfection, et que vous n’ayez point de raison de douter (comme votre lettre le montre) que cette œuvre, qui me tient à cœur plus que toute autre chose, me puisse sortir de l’esprit, j’ai fait déposer ici entre les mains de Messer Jean-Baptiste Gondi jusqu’à la somme de 6.000 écus d’or. Celui-ci, selon la convention faite par le seigneur Robert, mon cousin, et le sculpteur que vous lui avez proposé, lui fournir à Rome, en temps voulu, les provisions nécessaires qui seront prises sur cette somme. Ainsi de mon côté, n’ayant plus autre chose à faire, je vous prie, pour l’amour que vous avez toujours porté à ma maison, à la patrie et finalement à la vertu, de vouloir faire, avec toute la diligence et l’assiduité que permettra votre âge, qu’une œuvre aussi digne représente à la fois mon seigneur dans sa vive ressemblance et l’habituelle supériorité de votre art sans rival. Si, avec cette œuvre, vous ne pouvez agrandir votre renom, du moins pourrez-vous augmenter celui de votre très affectueuse gratitude envers moi et mes ancêtres. Par elle, vous conserverez longuement la mémoire de mon unique et légitime amour, et je vous en serai aussitôt et très largement reconnaissante. Sans autre, je prie Dieu, Michel-Ange, qu’il vous conserve en longue vie et heureuse santé. Votre bonne patronne.

Catherine.0000

0000(Arch. Buonarroti.)



LXXVI

Aux Membres de la Fabrique de Saint-Pierre.
Rome, nov. 1561.0000

0000Messieurs,

Étant vieux et voyant que César [71], un des surintendants de la Fabrique de Saint-Pierre, est aussi occupé à ses fonctions et aux choses de la Fabrique, que les hommes qui restent le plus souvent sans tête, il m’a paru nécessaire de lui donner comme aide Luigi de Gaëta, dont je reconnais la personne honorablement utile à la construction. Coutumier de la bâtisse et attaché à ma maison, il pourra m’aviser, chaque soir, de ce qui aura été fait pendant le jour. Vos Seigneuries voudront bien lui faire ordonnancer son mandat, pour sa provision commencée le 1er de ce mois, et l’augmenter du traitement de César. Autrement, je le payerai de mon argent. Car j’ai résolu qu’il en soit ainsi, reconnaissant le besoin et l’utilité de ce secours pour la Fabrique de Saint-Pierre.

0000(Arch. Vacicanes.)



LXXVII

Leone Leoni [72] à Michel-Ange.
Milan, le 14 mars 1561.0000

Mon très magnifique seigneur et toujours très révéré, Par le sieur Carlo Visconte, grand homme de cette ville de Milan et aimé de Sa Sainteté, j’envoie à V. S. quatre médailles à votre effigie, deux d’argent et deux de bronze. J’aurais été plus prompt à vous les envoyer si le travail que V. S. m’a fait avoir de Sa Sainteté ne me tenait à ce point occupé. Je voudrais espérer du moins que V. S. me pardonnera l’erreur de ce retard ; je n’ose pas dire le péché de l’ingratitude. La médaille qui est dans son écrin est toute repolie ; je vous prie de l’accepter et de la conserver en souvenir de moi. Des trois autres vous ferez ce qu’il vous plaira. Ainsi en ayant envoyé par ambition plusieurs exemplaires en Espagne et en Flandre, je me plais à en envoyer aussi par amour à Rome et en autres lieux. J’ai dit par ambition, parce que je crois avoir trop acquis défaveurs en obtenant la grâce de V. S. que j’estime beaucoup. Et comment en serait-il autrement lorsque, en moins de trois mois, j’ai eu deux lettres écrites par vous, homme divin, non comme un serviteur de cœur et de volonté, mais comme un fils ? Eh bien ! je ne donnerai à V. S. plus d’autre ennui pour l’instant, si ce n’est en la priant de continuer à m’aimer et, selon les circonstances, à me favoriser. Veuillez dire au sieur Tomao dei Cavalieri que je ne l’oublie pas. Que le Seigneur comble vos vœux, et qu’il satisfasse ainsi tous les miens.

De V. S. le serviteur obligé,

Le chevalier Leone.0000

0000(Arch. Buonarroti.)



LXXVIII

Leone Leoni à Michel-Ange.
Mantoue, le 12 avril 1551.0000

0000Très magnifique seigneur toujours très révéré,

Je n’écrirai pas trop longuement à V. S., parce que je suis occupé au plus grand apparat qui ait jamais été fait, depuis cent ans [73]. Il y entre des monts, des îles, des eaux vraies, des combats de terre et de mer, avec ciel et enfer et de nombreux édifices en perspective. À ce labeur, j’expie mes péchés avec trois cents hommes employés à cette œuvre. Cette ville (de Mantoue) paraît un vrai chaos, et il semble que j’y sois venu pour la détruire. On n’y trouve plus travée, ni ais, ni clou, ni toile, rien plus, tant j’emploie de matériaux au fracas de cette œuvre. J’en aviserai mieux V. S. quand il en sera temps. En attendant, je supplie V. S. de me conserver dans son souvenir et dans son affection ordinaire. J’aurai un extrême plaisir à apprendre que vous avez reçu quatre médailles à votre effigie, deux d’argent et deux de bronze, que j’avais confiées au sieur Charles Visconte. Rien de plus. Que V. S. se conserve en bonne santé et me tienne à toute heure à ses ordres. Que le Seigneur soit avec vous.

Votre obligé serviteur,

Le chevalier Leone.0000

0000(Arch. Buonarroti.)


LXXIX

Leone Leoni à Leonardo Buonarroti, neveu de Michel-Ange.
Rome, 15 février 1564, vers 3 h. de nuit.0000

J’ai pris soin de vous envoyer la lettre ci-jointe, écrite par messer Daniel Ricciarelli de Volterra et soussignée par messer Michel-Ange votre oncle, par laquelle vous apprendrez l’indisposition dont celui-ci souffre, depuis hier matin, et sa volonté de vous voir venir à Rome. Je vous engage à y déférer aussitôt, non pourtant jusqu’à vous mettre en péril de vouloir courir la poste, par de si mauvais chemins et en dehors de vos habitudes ; car cette manière de voyager, pour qui n’y est pas habitué, est non seulement pénible, mais dangereuse. Mettez-vous en route de saine et mesurée manière, d’autant mieux que vous pouvez tenir pour certain qu’en votre absence messer Thomas del Cavalieri, messer Daniel et moi, nous ne laissons pas de vous remplacer en tout honneur et utilité. En outre, Antonio, le vieux et fidèle serviteur de messire, est là pour vous rendre compte par lui-même de ce qu’il plaise à Dieu de réserver. Ce même Antonio voulait vous envoyer cette lettre par courrier exprès ; mais, pensant que ce message pressé vous donnerait plus de soucis qu’un autre, je l’en ai dissuadé et lui ai conseillé de vous l’envoyer par la voie ordinaire, que j’estime être aussi sûre et aussi rapide que l’autre.

De nouveau, je vous engage à ne pas user d’une diligence exceptionnelle en ce voyage, encore qu’il faille sur-le-champ vous mettre en route. Car, si le mal dont votre oncle souffre le met en péril, — ce qu’à Dieu ne plaise, — vous n’arriveriez pas à temps pour le retrouver vivant, quand même vous mettriez à venir la plus extrême diligence. Le genre de ce mal et l’extrême vieillesse du malade pourraient bien ne pas le faire trainer en longueur. (Quelques mots effacés.)

Pour vous rendre un peu compte de l’état de messire jusqu’à cette heure, qui est la 3 e de la nuit, je vous dirai que, quelques instants avant, je l’avais laissé levé et en bonne impression et connaissance, mais très fatigué par une continuelle insomnie. Pour la chasser il avait voulu, aujourd’hui, entre la 22e et la 23e heure, essayer de monter à cheval comme il en a l’habitude chaque soir, quand le temps le permet. Mais le froid de la saison et la faiblesse de sa tête et de ses jambes l’en ont empêché. Il s’en est alors revenu devant son feu, s’asseoir sur une chaise où il se plaît beaucoup mieux qu’au lit. Nous prions tous que Dieu nous le conserve, quelques années encore.

En me recommandant très étroitement à vous, je souhaite que vous vous portiez bien.

Tout prêt à vous servir toujours,

Diomède Leoni.0000

0000(Arch. Buonarroti.)



LXXX

Daniel de Volterre à Georges Vasari.
Rome, le 17 mars 1564.0000

0000Magnifique et très cher seigneur,

J’ai reçu votre lettre qui m’est très chère, alors que je me trouve si éprouvé et privé, à la fois, de conseil et de consolation. Certes, j’avais à plaindre la mort d’un tel maître et père ; mais la blessure en est d’autant plus vive qu’elle est plus imprévue.

Vous voulez que je vous avise des œuvres qu’il a laissées. Combien vous fîtes mal de ne pas accepter ce Christ disant adieu à sa Mère, quand il voulut vous le donner ! Car il n’a guère plus rien fait d’autre, à ma connaissance, et vous comprendrez pourquoi. Quand il tomba malade, — et ce fut le lundi du carnaval, — il m’envoya chercher, comme il faisait chaque fois qu’il se sentait mal ; et j’en avisai messer Frédéric de Carpi (le médecin Donati), qui vint aussitôt, feignant une visite de hasard. Ainsi je fis. Quand il me vit entrer, le malade me dit : « Mon cher Daniel, je me sens brisé. Je me recommande à toi. Ne m’abandonne pas. » Il me fit alors écrire une lettre au sieur Léonard pour qu’il vînt, et il me dit que j’aurais à attendre l’arrivée de son neveu à la maison, d’où, pour aucun motif, je n’aurais à m’éloigner. Ainsi fis-je, encore que je me sentisse plus mal que bien. Mais assez de moi. Son mal dura cinq jours ; il en passa deux levé, devant son feu, et trois au lit. Le soir du vendredi, il expira dans la paix qu’on peut croire.

Le samedi matin, comme nous mettions ordre à la maison et au reste, le juge vint avec un notaire du gouverneur, de la part du pape, qui voulait un inventaire de ce qu’il y avait céans. Nous ne pûmes nous y opposer, et ainsi tout fut écrit. Il s’y trouva quatre fragments de carton. Dans ce nombre figure le Christ et sa Mère ; et un autre dessin que peignait Ascanio (Condivi) si vous vous le rappelez ; et puis, un Apôtre que le maître dessinait pour l’exécuter en marbre à San-Pietro ; enfin une Pietà qu’il avait commencée et où l’on ne distingue bien que la pose des figures, tant sommaire en est l’ébauche. En résumé, le carton du Christ est le meilleur. Mais tous sont allés en tel endroit où il sera bien difficile de les revoir, je n’ose dire de les reavoir, encore que j’aie fait observer au cardinal Morone que ce carton (du Christ) fut commencé dans la chambre du maître ; je lui ai même offert de lui en faire une copie, s’il peut l’y faire revenir.

Certains autres dessins de l’Annonciation et du Christ priant au Jardin des Oliviers, il les avait donnés, si vous vous en souvenez, à Jacopo, son ami et le compagnon de Michel ; mais le neveu les leur enlèvera pour donner au duc (de Florence) quelque chose. On a aussi trouvé, commencées, trois statues de marbre : un saint Pierre en vêtements pontificaux (lacune), un Christ mort dans les bras de Notre-Dame, et un Christ tenant sa croix, dans le genre de celui de la Minerve, mais petit et différent de celui-ci. On n’a pas trouvé d’autres dessins.

Le neveu est arrivé, trois jours après la mort (de son oncle), et il a aussitôt ordonné que le corps fût porte à Florence, selon les recommandations réitérées que le défunt nous avait faites, deux jours encore avant sa mort. Ensuite il est allé chez le gouverneur pour reavoir lesdits cartons et une caisse contenant dix mille ducats, — tant en ducats neufs, de Caméra, qu’en vieux ducats du Sole, — et encore pour environ cent autres ducats de monnaie courante : ils avaient été comptés, le samedi où fut fait l’inventaire, avant que le corps fût porté à l’église paroissiale des Saints-Apôtres. Le coffre a été aussitôt restitué avec l’argent dedans, le tout avant été scellé. Mais les dessins ne lui ont pas été rendus encore ; et quand il les demande, on lui répond qu’il doit se tenir pour satisfait de la remise des ducats. Si bien, que j’ignore ce qu’il en adviendra.

Je crains de vous écrire une trop longue lettre. Je n’ai pas voulu, en cette circonstance, vous en envoyer une trop sèche. C’est par Michel que je vous ferai écrire la prochaine. Veuillez faire part de celle-ci à notre sieur Jean-Baptiste Tassi, qui me connaît trop pour croire que j’aie pu l’oublier, encore que je ne lui aie pas écrit. Pardonnez-moi pour l’extrême fatigue que je prends à écrire, comme je l’éprouve pour toute chose. Adieu.

De V. S. le très atfectionné,

Daniel Ricciarelli [74].0000

0000(Bibl. Nat. de Florence.)



LXXXI

Georges Vasari à Léonard Bnonarroti.
Florence, le 4 mars 1564.0000

0000Très magnifique messer Léonard,

Avec quel déplaisir j’ai appris la nouvelle de la mort de messer Michel-Ange, qui fut autant mon père par affection, que votre oncle par parenté ! J’ai encore plus regretté que vous ne l’ayez pas trouvé vivant. Il est clair pour moi que le grand Dieu qui l’avait concédé par miracle à ce siècle, tant pour son rare talent que pour la sainteté de ses mœurs, l’aura recueilli à ses pieds afin qu’après avoir fait, de ces mains, l’ornement du monde, il fasse de cette âme l’ornement du paradis.

Nous avons appris certains détails de son testament ; mais, encore que je croie que celui qui m’en a écrit ait dit vrai, je ne me réjouirai ni ne m’attristerai d’aucune chose entendue jusqu’à ce que je l’aie apprise par vous-même. Je vous dirai qu’après votre départ, j’ai envoyé chez vous, auprès de dame Cassandre, votre épouse, pour lui offrir mes meilleurs services. Elle, qui est si courtoise et pleine d’affection pour vos amis et ceux de Michel-Ange, m’a fait porter à la maison la lettre annonçant la mort et les honneurs rendus au défunt, déposé aux Saints-Apôtres, jusqu’à ce qu’il soit ramené à Florence. C’est ce qui, en une telle perte et tristesse de notre cité, a ranimé et fortifié les esprits amateurs de vertus. Ainsi, n’ayant pu nous réjouir de le posséder vivant, nous pensons que, mort, il fera, de son souvenir, l’ornement de sa patrie où sa noble et désormais illustre maison conservera la gloire de ses rares vertus.

Je vous dirai aussi que notre Illsime prince tient à cœur — comme S. E. I. nous en a écrit de Pise — que la dépouille funèbre vienne à Florence, ou, pour mieux dire, les ossements. Aussi, il ne me semble pas hors de propos, cher messer Léonard, si votre retour doit tarder encore, de vous exhorter à écrire à S. E. I. une lettre où, après avoir déploré la perte que cette mort a causée à la ville et au duc, vous exprimerez votre regret que le défunt n’ait laissé ni dessins, ni cartons, ni modèles, comme je l’ai appris par votre lettre, car vous aviez formé le projet de lui en faire part. Vous ajouterez que, puisque le maître s’en est allé en ne laissant que vous, en toute foi et servitude vous resterez le même que fut votre oncle, et enfin, puisqu’il n’y a que ce qu’il a laissé de lui, rue Mozza, que le duc en pourra disposer à son gré. Vous terminerez en le priant de vous assurer, pendant votre vie, la même protection dont avait joui Michel-Ange, avant de passer de vie à trépas. Ainsi rédigée en peu de mots, cette lettre, je le sais, lui plaira beaucoup. Si vous me l’envoyez, je l’accompagnerai d’une autre de moi, et je ferai pour vous ce que vous savez que j’ai toujours fait ; parce que l’amour que je portais à deux, c’est-à-dire à vous et à Michel-Ange, redouble aujourd’hui et s’accroît en votre intention.

Il me reste à vous dire qu’ici notre Académie du Dessin a ordonné, pour après Pâques, de faire à Michel-Ange les plus honorables funérailles, avec apparat de statues et d’ornements de circonstance. Elle a demandé l’oraison funèbre au Varchi, par ordre de S. E. président de l’Académie. Quatre ordonnateurs ont été désignés avec autorisation de commander tout ce qui concerne l’art, tant en travaux qu’en dépenses. Les deux premiers sont les sculpteurs Benvenuto (Cellini) et l’Ammannato ; les deux autres sont les peintres Bronzino et votre serviteur Georges Vasari. Chacun s’efforcera de vous faire honneur, à vous ; car, d’honneurs, Michel-Ange les a tous emportés avec lui.

Il me sera bien cher de savoir quelque chose de vous et de recevoir en notes, sous forme de souvenirs, quelques faits particuliers, de 1550 à ce jour, tant sur la construction (du dôme) de Saint-Pierre que sur les actes de votre oncle. Je vais, dans trois mois, faire une réédition de mes Vies des Peintres et Sculpteurs, et je voudrais y faire honneur aux dernières années qu’a vécues Michel-Ange. Ne manquez pas de vous réserver les sonnets, canzones et autres poésies composées par lui, comme aussi les lettres des princes et grands hommes, qui serviront à le mieux honorer.

Tout ceci pour avis. Si votre faveur veut m’accorder quelque chose qui ait appartenu au défunt et qui, me tenant à cœur, me rappellera mieux sa mémoire et votre affectueuse estime, ce souvenir me sera plus cher qu’une cité entière. Et pour ne pas m’étendre davantage, je m’arrête sur cette finale en vous assurant que je vous appartiens dans la mesure qu’il vous plaira, et que je vous prie de me tenir à vos ordres.

De V. S. l’ami très affectionné,

Georges Vasari.0000

0000(Arch. Buonarroti.)



LXXXII

Du même au même.

0000Très magnifique messer Léonard,

En réponse à la lettre que je vous écrivis, il y a huit jours, je reçois aujourd’hui celle que vous m’envoyez en même temps que le corps de ce sanctissime vieillard, splendeur de nos arts. J’ai eu raison de vous dire que, si vous aviez envoyé à Florence un grand trésor, il n’eût pas été autant apprécié que ces restes si vénérables et si honorés. Ils seront portés sur les épaules de tous les Académiciens, de l’endroit où ils sont déposés jusqu’à Santa-Croce où ils reposeront, selon votre avis. Je n’ai voulu ni qu’on les sorte du cercueil, ni qu’on les touche ; c’est pourquoi j’ai fait sceller la bière, dès son arrivée en douane. J’ai avisé de tout cela S. E. I. et j’attends la réponse que je l’ai prié de m’écrire, pour que je puisse vous en faire part plus clairement ; car j’ai l’assurance que S. E. vous aime et vous rendra toute sorte de services.

Il me plaît d’être chargé du monument funèbre. Messer Daniel m’écrit, à propos des statues et marbres qui sont rue Mozza. De tout ceci je donne avis à S. E. I., etc. Veuillez vous rappeler ma dernière demande et vous informer de ce que Michel-Ange a fait à Saint-Pierre, depuis 1550 ; car je voudrais, comme je vous l’ai écrit, ajouter à sa Vie ce qui y manque, pour défendre sa mémoire contre beaucoup d’envieux.

Georges Vasari.0000

0000(Arch. Buonarroti.)



LXXXIII

Benvenuto Cellini [75] au Secrétaire de l’Académie de Florence
(Sans date.) 0000

0000Révérend prieur et supérieur très honoré,

Élu par V. S. et par la très digne Académie un des quatre hommes choisis pour honorer les funérailles du grand Michel-Ange, dès que j’ai pris congé de V. S. et de vos très vénérés collègues, j’ai pensé à ce que je pourrais faire pour célébrer un si admirable maître.

Quant au lieu à choisir pour les obsèques, il semble que la Libreria (de San-Lorenzo) conviendrait mieux que la sacristie de l’église, dont l’espace est trop restreint pour y installer l’ornementation qui convient pour un tel office funèbre. Quant à l’église même, elle serait trop grande, et ces apparats mortuaires y attristeraient les offices sacrés, en voisinant de si près avec les fêtes pascales de la Résurrection. Un autre endroit qui me paraîtrait convenir serait aussi le bas du Capitole où nous tenons quelquefois nos séances. D’un de ces deux locaux, V. S., qui a meilleur jugement que nous, pourra choisir le plus approprié.

J’avais pensé qu’autour du catafalque, nous sculpteurs, messer Bartholomeo (Ammannati) et moi, par égard pour la gloire du grand Michel-Ange et pour l’honneur de nous tous, ses élèves, nous devrions faire six statues, de quatre brasses chacune, qui seraient les suivantes. Sur les quatre côtés, la première statue représenterait la Sculpture pleurant le maître, la deuxième figurerait la Peinture dans la même attitude, la troisième serait l’Architecture également en pleurs, et enfin la quatrième la grande mère Philosophie de qui naissent toutes les sciences, comme V. S. le sait mieux que moi. Cette dernière serait représentée sous les traits d’une vieille qui, elle aussi, exprimerait sa douleur ; et, pour mieux désigner la Philosophie, ses symboles d’atour seraient : une salamandre pour le feu, un caméléon pour l’air, un dauphin pour l’eau et une taupe pour la terre.

La statue qui me semblerait devoir figurer en tête du catafalque serait une Mort représentée avec son squelette, comme l’art nous l’enseigne. Son attitude serait plutôt hardie et fière que langoureuse et affligée. Pour ornement et escorte de cette Mort, j’aimerais voir une Vie richement vêtue et parée de cette grâce que nous enseigne aussi l’art, selon le goût du maître. Et cette Vie signifierait que ce grand homme, avec des vertus admirables, a donné plus de vie à sa mort qu’il n’en reçut de son vivant ; car ayant vécu quatre-vingt-neuf ans, Michel-Ange se survivra plus de nonante fois nonante.

Enfin, aux pieds du catafalque je représenterais un fleuve, figurant le bel Arno aux bords duquel le maître est né et qu’il a orné et embelli du nombre infini de ses vertus.

Voilà ce qu’il m’est permis de vous dire, pour ce qui me regarde. Il me semble que V. S. ferait bien de demander à chacun des autres trois (artistes) leur manière de voir, en les invitant à voir répondre comme je l’ai fait ici. Surtout, ne faites pas voir ma lettre avant que ceux-ci ne vous aient envoyé les leurs, parce qu’ils gâteraient leurs bonnes idées et qu’il y aurait confusion. V. S. se verrait dans le cas de ne pouvoir conclure, selon le but qu’Elle se propose. Pour tout au monde et au nom de votre bonne vertu, je prie V. S. de ne communiquer ce caprice de ma fantaisie à aucun artiste et, moins qu’à tout autre, à messer Georges (Vasari), votre collègue, dont l’esprit est si riche et si valeureux qu’en voyant mon projet il pourrait troubler ses belles conceptions et me ferait, ainsi, le plus grand déplaisir…

Benvenuto Cellini.0000

0000(Bibl. Nat. de Florence.)

MICHEL-ANGE À SON PÈRE LUDOVIC


Ludovico de Leonardo Buonarroti Simone naquit le 1 1 juin 144.4. Des malheurs domestiques lui firent passer ses jours dans la gêne de la pauvreté, jusqu’à ce que l’en fit sortir son fils célèbre. En 1473, il fut un des douze Bonshommes (Buonomini) et, le 30 septembre 1444, il fut nommé pour six mois Podestat à Caprcse. Dans ce poste, le 6 mars 1475 (style de Florence), un jour de lundi, à quatre ou cinq heures avant le lever du soleil, Michel-Ange lui naquit. Rentré à Florence, il garda son fils dans une petite maison qu’il avait louée à Philippe Narducci, son beau-frère, dans la rue aujourd’hui appelée Bentaccordi. Laurent le Magnifique lui fit avoir un petit emploi d’intendant ordinaire et extraordinaire à la douane, par considération pour ce fils qui promettait beaucoup ; mais il semble que le père n’avait pas des mérites tels qu’il pût s’en tirer avec ses seuls talents. Bien qu’il vécût éloigné des compromissions politiques, il fut congédié de son emploi à la chute des Médicis, en 1404. Il est à noter qu’il eut aussi quelques ennuis après leur retour, en 1512, époque ou il fut question de prononcer son incapacité aux emplois publics. Il ne fut pas moins bientôt réhabilité, comme l’écrit Michel-Ange, et il n’est pas improbable que la méfiance du parti vainqueur à l’égard de Ludovic n’ait eu pour cause la fidélité dont il avait fait preuve à Pier Soderini, pendant que celui-ci était gonfalonnier. Approuvé au scrutin de 1524, il fut nommé Podestat de Castelfranco, pour six mois qui commencèrent à la date du 1er juin 1525. Il fut réélu à ce poste en 1529 ; mais ce n’est pas pour lui une page honorable, à moins qu’on ne puisse invoquer pour excuse la faiblesse de son âge avancé. Car il faut savoir qu’il abandonna son poste et chercha un refuge dans Pise, quand l’armée impériale vint assiéger Florence. La vie de Ludovic fut des plus longues ; il mourut à 93 ans, en 1534, dans sa villa de Cettignano. (Aurelio Gotti, Vita di Michelangelo Buonarroti, vol. II, p. 18.)


I

Michel-Ange Buonarroti Simoni à son père.
Rome, 1er juillet 1497.0000

Au nom de Dieu. Le premier jour de juillet 1497.

Très vénéré et cher père, ne soyez pas surpris si je ne rentre pas à Florence, car je n’ai pas encore arrangé mes affaires avec le cardinal [76]. Je ne veux pas partir avant d’avoir reçu satisfaction et être payé de mes fatigues. Avec ces grands maîtres, il faut aller doucement, il ne faut pas les forcer. Mais, de toute manière, j’espère en avoir fini, cette semaine.

Je vous avise que mon frère Léonard [77] s’en est revenu à Rome, disant qu’il avait dû fuir de Viterbe où on lui avait pris sa cape. Voulant s’en retourner à Florence, il m’a demandé pour le voyage un ducat d’or que je lui ai donné. Je pense qu’il doit être arrivé.

Je ne sais que vous dire de plus, étant hésitant et ne sachant encore comment ira cette affaire. Mais j’espère être bientôt auprès de vous. Bien portant. J’espère que vous l’êtes aussi. Recommandez-moi aux amis.

Michelagniolo, sculpteur, à Rome.0000

0000(Arch. Buonarroti.)



II

Au même.
Rome, 19 août 1500.0000

… Quand vous serez fixé sur la somme à remettre, mandez-le-moi, et je vous enverrai cet argent, si vous ne l’avez pas. Encore que j’en aie peu, comme je vous l’ai dit, je m’ingénierai à m’en procurer pour vous éviter d’aller emprunter au Mont (de Piété), comme m’a dit Buonarroti. Ne vous étonnez pas, si je vous ai quelquefois écrit trop vivement. C’est que j’éprouve, à mes heures, grande passion pour bien des raisons qui affectent ceux qui sont loin de leur foyer. J’avais mis en projet de faire un portrait de Pierre de Médicis, et j’avais même acheté le marbre ; mais je ne l’ai pas même commencé, parce que ce dernier n’a pas fait pour moi ce qu’il m’avait promis. Aussi bien, je reste chez moi et je taille une figure à ma fantaisie. J’avais, pour la faire, acheté cent ducats (60 fr.) un morceau de marbre qui ne s’est pas trouvé bon. Après avoir jeté cet argent en pure perte, j’ai acheté un autre bloc pour cinq autres ducats et j’y travaille, à mon plaisir. Aussi devez-vous bien penser que je dépense, moi aussi, et que je me fatigue. Mais ce que vous me demanderez, je vous l’enverrai, devrais-je me vendre comme esclave…


Michel-Ange Oeuvre litteraire 0203.png
20. Michel-Ange. Musée des Offices.
la furie

III

Ludovic Buonarroti à son fils Michel-Ange.
Florence, 10 décembre 1500.0000


Je vois que tu as avance un peu dans tes affaires, et je constate l’amour que tu gardes pour tes frères. C’est pour moi une très grande consolation.

Quant à l’argent que tu voudrais placer dans une boutique que tiendraient Buonarroti et Giansimone, je cherche et je cherche encore, sans le trouver, le parti qui me plairait. Il est vrai que j’ai en mains quelque bonne affaire ; il faut ouvrir les yeux et bien voir avec qui on s’entremet. Je veux aller doucement et sur de bons avis ; et, de tout cela, je te ferai part au jour le jour.

Buonarroti m’a dit comment tu vis là-bas, en grande épargne et même misérablement. L’épargne est bonne, mais la misère est mauvaise. La parcimonie est même un vice qui déplaît à Dieu et au monde et qui, de plus, fera mal à ton âme et à ton corps. Tant que tu seras jeune, tu supporteras quelque peu ces privations ; mais, comme la force manque à la jeunesse, on se découvre dans la suite des maladies et des infirmités engendrées par ces privations et par cette habitude de vivre mal, comme dans la misère. Je le répète, l’économie est une qualité. Mais surtout garde-toi de vivre misérablement. Use plutôt de modération et ne t’épuise pas. Garde-toi surtout de ruiner ta santé ; car si tu devenais infirme dans ton métier ? (que Dieu t’en préserve !) tu serais un homme perdu. Veille surtout bien à la tête, tiens-la modérément chaude et ne te lave jamais : fais-toi frictionner, mais ne te lave pas. Buonarroti me dit aussi que tu as un côté gonflé : ceci provient de tes privations, de tes fatigues, de manger des choses mauvaises ou gazeuses, de souffrir le froid ou l’humidité aux pieds. J’ai éprouvé aussi jadis le même mal, et souvent aujourd’hui encore j’en ai l’ennui quand je mange des choses azotées ou que je pâtis le froid et autres choses semblables. Notre Francesco a eu autrefois ce mal aussi, et Gismondo semblablement. Il faut prendre garde à tout cela ; le mal de tête est périlleux, en raison du tympan qu’il menace d’ouvrir. Veilles-y. Je te dirai le remède que (lorsque j’en étais affecté) j’employais. Je restais plusieurs jours à ne manger que du pain bouilli, ou du poulet, ou des œufs ; je mettais à la bouche quelques graines de cassia et je faisais une farinée de pois cassés, de rose sèche et de persil, le tout dans une casserole et arrosé d’huile rosée et d’huile de camomille,… et en quelques jours je me guérissais. Prends-y garde, c’est dangereux.

0000(Arch. Buonarroti.)



IV

Michel-Ange à son père.
Bologne, 8 février 1507.0000

J’ai reçu, aujourd’hui, votre lettre qui m’apprend que vous avez été avisé par Lapo et Ludovic. Il me plaît que vous me repreniez lorsque je mérite de l’être, comme un triste sujet et un pécheur autant et peut-être plus que les autres. Sachez, pourtant, que je n’ai nullement fauté dans l’affaire que vous me reprochez, ni envers ces deux (garçons) ni envers aucun autre, à moins que je n’aie fait plus qu’il ne convient. Ils savent bien ce que j’ai fait pour eux, ceux qu’il m’est arrivé d’employer. Et si tout le monde l’ignore, Lapo et Ludovic le savent mieux que personne. Le premier a reçu en un mois et demi 27 ducats, et l’autre 18 larges, — plus la dépense (journalière). C’est pourquoi je vous prie de ne pas vous laisser désarçonner.

Quand ils sont venus se plaindre de moi, vous auriez du leur demander combien de temps ils sont restés à mon service et combien de ducats ils en ont reçus, et vous auriez pu ensuite leur demander de quoi ils se plaignaient. Mais l’excessive passion qui les aveuglait — surtout ce triste Lapo — était telle qu’ils laissaient entendre que c’était eux qui faisaient l’œuvre ou qu’ils y étaient de moitié avec moi ; et ils ne se sont jamais rendu compte — surtout Lapo — qu’ils n’étaient pas les maîtres, si ce n’est quand j’ai chassé ce dernier. Alors seulement il s’est aperçu qu’il faut compter avec moi. Après avoir ourdi mille plans et commencé à ébranler la faveur du pape, il lui a semblé étrange que je l’aie mis dehors, comme une bête. Je regrette qu’il ait de moi 7 ducats ; mais, si je reviens à Florence, il faudra bien par force qu’il me les rende. Il devrait même me rendre les autres qu’il a eus de moi, s’il avait de la conscience. Mais assez : je ne m’étendrai pas davantage sur ce sujet, parce que je l’ai fait suffisamment connaître par écrit à messer Agnolo (Manfidi, héraut de la Signoria de Florence), que je vous engage d’aller voir, en vous faisant accompagner par Granacci, si vous le pouvez. Faites-vous lire par l’officier public la lettre que je lui ai écrite, et vous saurez alors quelle sorte de canaille sont ces gens. Je vous prie cependant de tenir secret ce que je vous écris de Ludovic, parce que si je ne trouve pas un autre fondeur à amener ici, je verrai à le reprendre. En vérité, je ne l’ai pas chassé de Bologne. C’est Lapo qui, trop honteux de rentrer seul à Florence, a débauché Ludovic pour alléger ses propres fautes. Vous apprendrez tout cela du commissaire, et vous conclurez à votre aise pour votre gouverne. Ne tenez même aucun propos avec Lapo ; vous en auriez trop de honte. Nos affaires ne vont pas avec celles de ces gens-là.

Pour ce qui regarde Giovansimone, il ne me semble pas bon qu’il vienne à Bologne, parce qu’au carnaval le pape en repartira pour aller, je crois, à Florence. Il ne laisse pas ici tout en bon ordre. Il traîne ici quelque soupçon qu’il ne convient, comme on dit, ni de chercher à expliquer ni de commenter par écrit. Et même quand il n’arriverait rien, — ce que je ne puis croire, — je ne veux pas me mettre la charge d’un frère sur le dos. De ceci il ne faut ni en manifester étonnement, ni en parler à personne au monde ; parce qu’ayant besoin d’hommes, je n’en trouverais pas qui viendrait de Florence à Bologne. Et puis, je veux croire encore que les choses iront bien. Je serai bientôt de retour, et je ferai alors, s’il plaît à Dieu, pour Giovansimone et les autres (de la famille) tout ce que je pourrai pour les contenter. Demain, je vous écrirai une autre lettre, au sujet de certain argent que je veux envoyer chez nous et sur l’emploi que vous aurez à en faire…

(En post-scriptum.)

Autre chose : pour répondre aux extravagances dont m’accuse Lapo, je veux vous en écrire une de sa façon. Une fois, ayant voulu acheter 720 livres de cire, avant de faire cette emplette je dis à Lapo de chercher qui en vendait et de la marchander, pour qu’ensuite je lui donnasse l’argent pour l’acheter. Lapo ne fit qu’aller et venir : il me dit qu’on ne pouvait en avoir — à un sou près — pour moins de 9 ducats larges et 20 bolognais, par cent livres de cire : ce qui fait 9 ducats et 40 sous. Il ajoutait qu’il fallait prendre vite cette cire, pour profiter de cette bonne occasion. Je lui dis daller et de s’entendre pour faire lever ces quarante sous sur les 100 livres ; à ce prix je prendrais livraison. « Les Bolognais, me répondit-il, sont si rapaces qu’ils ne lèveraient pas un sou de ce qu’ils demandent. » Ce détail éveilla un soupçon dans mon esprit, et je laissai passer la chose. Cependant, le jour même j’appelai Pierre à part et je lui demandai en secret d’aller voir pour combien on pourrait acheter 100 livres de cire. Pierre alla au même magasin que Lapo et y acheta cette cire pour 8 ducats et demi, les 100 livres. Je la retins, et j’envoyai Pierre à ce négoce pour payer et retirer cette marchandise. Tel est le genre d’extravagances dont ce Lapo m’accuse. En vérité, je sais qu’il lui a paru étrange que je me sois aperçu de ses fourberies. Il n’avait pas assez de 8 ducats larges par mois, plus la dépense (journalière) ; il devait encore s’ingénier à me tromper. Maintes fois il peut y avoir réussi sans que j’en aie su rien, car j’avais confiance en lui. En effet, je n’ai jamais vu homme plus apparemment bon. Aussi je crois que, sous cette apparence de bonté, il en a trompé bien d’autres. Ne vous fiez donc à lui sur rien et, si vous le rencontrez, feignez même de ne pas le voir.

0000(Arch. Buonarroti.)



V

Au même.
Rome, juin 1508.0000

J’apprends par votre dernière lettre qu’on aurait dit, à Florence, que je suis mort. La chose importe peu, puisque je vis encore. Laissez dire et ne parlez de moi à personne. Car les hommes sont méchants. Je m’applique au travail, de mon mieux. Voici treize mois que je n’ai pas un sou du pape, et j’espère bien en avoir, à toute force, dans un mois et demi, parce qu’alors j’aurai dépensé largement ceux que j’en ai déjà reçus. S’il ne m’en donnait pas, je serais bien forcé de m’en procurer pour rentrer à Florence ; car je n’ai pas un sou vaillant. Je ne peux pourtant pas accepter de me faire voleur.

0000(Musée Britann.)



VI

Au même.
Rome, 1508.0000

Le garçon que m’a amené le muletier a donné à celui-ci l’occasion de me soustraire un ducat. Il a juré que les accords avaient été faits pour deux ducats d’or larges. Et pourtant, à tous les garçons qui viennent ici avec les muletiers on ne donne pas plus de 10 carlins. J’en ai eu plus de dépit que si j’avais perdu 25 ducats, parce que je me rends compte que c’est le père qui, pour faire honorablement les choses, a voulu m’envoyer ce garçon sur un mulet. Ah ! je n’ai jamais joui de tant de faveur, moi ! Et en voilà bien une autre, quand le père vient me dire que ce garçon était bon à tout faire, qu’il soignerait la mule et dormirait par terre, s’il le fallait ; et c’est moi qui ai dû penser à la bête. Il ne me manquait plus que ce tracas, après tous ceux que j’ai eus depuis mon retour. L’autre garçon, que j’avais laissé à l’atelier de Rome, y est resté malade jusqu’à mon arrivée ici. Il est vrai qu’il va mieux à présent, mais il a été en passe de trépasser et est resté tout un mois sous le doute des médecins. Pendant ce temps, je ne me suis pas mis au lit. Je passe sur les autres ennuis que j’en ai eus. Et me voilà, aujourd’hui, avec cette merde sèche de drôle disant qu’il ne veut pas perdre son temps et qu’il veut apprendre. À Florence, il m’avait dit qu’il lui suffirait de deux ou trois leçons par jour. Maintenant, il n’a pas assez du jour entier, et il lui faut encore toute la nuit pour dessiner. Sont-ce là les conseils du père ? Si je ne disais rien à son garçon, il objecterait que je neveux rien lui apprendre. J’ai besoin d’être aidé et, si ce gars ne se sentait pas propre à le faire, il n’aurait pas dû me mettre en de tels frais pour lui. Ce sont des fainéants, des fainéants, vous dis-je, qui cherchent leurs aises, et cela leur suffit. Je vous prie de faire enlever celui-ci de ma présence, car il m’a tant dégoûté que je n’en peux plus. Le muletier a reçu tant de monnaie qu’il peut bien, pardessus le marché, se le ramener à Florence ; en outre, il est l’ami du père. Dites au père qu’il en envoie, du sien. Moi, je ne donnerai plus un sou, car je n’ai plus d’argent. Je patienterai jusqu’à ce que le père en envoie ; et s’il n’en envoie pas, je mettrai son fils dehors, comme je l’avais déjà fait une fois, et d’autres fois encore. Et il ne veut pas y croire.

0000(Arch. Buonarotti.)



VII

Au même.
Rome, 1er sept. 1510.0000

… J’apprends par votre dernière lettre comment vont les choses. J’ai un vrai chagrin de ne pouvoir vous aider autrement. Néanmoins, ne vous en abattez pas, n’en prenez pas même une once de tristesse ; car à qui perd son bien, la vie reste. Je ferai tant pour vous, que vous aurez plus que vous n’avez perdu ; mais n’oubliez pas qu’il ne faut point faire cas d’argent, parce que c’est chose trompeuse. Faites pourtant diligence et remerciez Dieu, puisque cette épreuve devait venir, qu’elle arrivât à une heure où vous pouviez y être soulagé, mieux que vous n’eussiez pu l’être dans le passé. Veillez à bien vivre, et laissez plutôt aller les choses que d’en souffrir du dommage. Il m’est plus cher de vous avoir vivant et pauvre, que mort avec tout l’or du monde. S’il se trouve à Florence des gens qui vous reprennent sur cette manière de voir, laissez-les dire ; car ce sont là des hommes sans confiance et sans amour.

0000(Arch. Buonarroti.)



VIII

Au même.
Rome, 1512.0000

Votre dernière lettre m’a appris comment vout les affaires à Florence. J’en savais déjà quelque ehose. Il faut patienter, se recommander à Dieu et se garder d’errement ; car ces adversités ne viennent pas d’une autre source, que de la superbe et de l’ingratitude. Je n’ai jamais connu gens plus ingrats et plus fiers que les Florentins. Si la justice arrive enfin, c’est à bon droit.

Les 60 ducats que vous me dites avoir à payer me semblent chose déshonnête j’en ai grand regret ; mais il faut prendre le mal en patience, autant qu’il plaira à Dieu. J’en écris à Julien de Médicis deux mots que vous trouverez inclus dans cette lettre. Lisez-les et, si cela vous plaît, portez-les-lui : vous verrez s’ils vous profitent. Dans le cas contraire, pensez, s’il se peut, à vendre ce que nous possédons, et nous irons vivre ailleurs. Si l’on nous fait pire, à nous, qu’aux autres, tâchez de ne point payer ; laissez-vous plutôt prendre ce que vous avez, et donnez-m’en avis. Mais si l’on traite vos égaux comme vous-mêmes, prenez patience et espérez en Dieu,

Vous me dites que vous avez pourvu à 30 ducats : prenez-en 30 autres de mon bien et envoyez-moi le reste à Rome. Portez-les à Boniface Fazi pour qu’il me les fasse payer ici par Jean Balducci. Faites-vous faire par Boniface un reçu de cet argent et joignez-le à votre prochaine lettre. Pensez à vivre, et, si vous ne pouvez avoir des honneurs terrestres comme nos autres citoyens, qu’il vous suffise du pain et vivez avec le Christ en paix et pauvrement. Ici, moi-même je vis mesquinement et je n’ai cure ni de la vie ni des honneurs, c’est-à-dire du monde, et je passe mes jours dans les plus grandes fatigues et dans mille soucis. Voici déjà près de quatorze ans que je n’ai pas eu une heure de bien-être ; tout ce que j’ai fait n’a eu pour but que de vous venir en aide, et vous ne l’avez jamais su ni cru. Que Dieu vous pardonne tous. Je suis prêt à faire encore de même, aussi longtemps que je vivrai et que j’en aurai la force.

0000(Musée Britann.)



IX

Au même.
Florence, 1516 ou 1517.0000

J’ai été bien surpris, à votre égard, l’autre jour, quand je ne vous ai pas trouvé à la maison. Et aujourd’hui que j’apprends que vous vous plaignez de moi, et que vous dites que je vous ai chassé de chez vous, je m’étonne bien davantage. Je suis sûr que jamais, depuis le jour où je naquis jusqu’à présent, il ne m’est venu à l’esprit de faire rien qui vous fût contraire. C’est par amour pour vous que j’ai enduré toutes les fatigues, et vous savez bien que, depuis mon retour de Rome à Florence, je n’ai de pensée que pour vous et que ce qui m’appartient est à vous. L’autre jour encore, quand vous étiez malade, je vous ai dit et promis que, tant que je vivrais, vous ne manqueriez jamais de rien : et je vous le confirme. Je m’étonne que vous ayez si vite oublié toute chose. Voici trente ans déjà que vous en faites l’épreuve, vous et vos fils ; et vous savez que j’ai toujours pensé à vous faire du bien. Comment pouvez-vous dire que je vous ai chassé ? Ne voyez-vous pas la réputation que vous me faites, en laissant répéter que je vous ai mis dehors ? Il ne me manquait pas autre chose, après les tourments de mon métier que j’endure par amour pour vous ! Vous m’en rendez bien méritant ! Quoi qu’il en soit, je veux croire que je vous ai fait toujours honte et dommage ; et comme si j’en étais coupable, je veux vous en demander pardon. Faites comme si vous aviez à pardonner à un fils qui aurait toujours mal vécu et commis tous les méfaits qui se peuvent en ce monde. Et, de nouveau, je vous prie de me pardonner, comme à un méchant que je suis. Mais ne répandez pas autour de vous le bruit que je vous ai chassé, parce que j’en aurais plus de dommage que vous ne pouvez croire. Pourtant, je n’en reste pas moins votre fils !

0000(Musée Britann.)



X

Au même.
Florence, juin 1523.0000

Je ne réponds pas à votre lettre, si ce n’est pour les choses qui me paraissent nécessaires ; pour les autres je n’en fais que plaisanterie. Vous dites que vous ne pouvez recouvrer votre payement du Mont, parce que j’aurais fait dire que le Mont est à moi. Cela n’est pas vrai, et il est nécessaire que je vous réponde à ce sujet, pour que vous sachiez que vous êtes trompé par celui qui a votre confiance et qui, ayant recouvré et opéré pour son compte, vous donne à entendre le contraire pour sa commodité. Je n’ai pas fait dire que le Mont est à moi, et je ne le pourrais quand même je le voudrais ; mais il est bien vrai que, en la présence de Raphaël de Galliano, le notaire me dit : « Je ne voudrais point que tes frères fassent quelque contrat sur ce Mont, de peur que tu ne le retrouves après la mort de ton père. » Il me mena au Mont et me fit dépenser quinze grossoni pour faire ajouter la clause que personne ne le pourra vendre tant que vous vivrez et que vous en restez l’usufruitier, de votre vivant. Ainsi dit le contrat que vous connaissez bien.

Je vous ai éclairé sur ce contrat et sur ce qui en a été modifié à votre intention, puisque vous ne vous en contentiez pas. Je vous ai dit que ce Mont, vous pouvez le vendre à votre guise. J’ai toujours fait et défait ce que vous avez voulu. Je ne sais plus ce que vous voulez de moi. Si je vous donne l’ennui de vivre, vous avez trouvé le moyen d’y obvier. Rendez-moi ces clefs du trésor que vous dites être miennes, et vous ferez bien. Car on sait, dans tout Florence, quel grand riche vous étiez, et comme je vous ai toujours volé, et quelle punition je mérite : vous en serez hautement loué. Criez et dites, sur moi, ce que vous voudrez ; mais ne m’écrivez plus, parce que vous m’empêchez de travailler. J’ai pourtant besoin de vous marquer ce que vous avez eu de moi, depuis ces vingt-cinq dernières années. Je ne voudrais pas vous le rappeler, mais je ne puis faire autrement. Soignez-vous bien et gardez-vous de qui vous avez à vous garder ; car on ne meurt qu’une fois, et on ne revient pas en ce monde pour réparer les torts qu on v a faits. Et vous avez fait patienter la mort si longtemps pour commettre de telles choses ? Que Dieu vous assiste !

0000(Musée Britann.)



XI

Ludovic Buonarroti à son fils Michel-Ange.
Florence, 13 mars 1500.0000

Aujourd’hui, 13 du présent mois, j’ai reçu ta réponse. Si tu penses que te suis mécontent, tu le penses avec raison. Pour ce qui regarde Dieu, je suis heureusement satisfait ; mais pour ce qui concerne mes fils j’ai peu de raison de l’être. J’ai cinq enfants qui sont présentement des hommes ; et, à l’âge de 56 ans, où, grâce à Dieu, j’arrive, je n’en trouve pas un qui veuille me secourir d’un verre d’eau.

Bien plus, dans mes jours de vieillesse, il faut que je vienne en aide a la famille de ma famille ; il faut que je trouve l’argent pour sa dépense et, qui pis est, que je cuisine, que je balaye, que je lave la vaisselle, que je fasse le pain, que j’avise de mon esprit et de mes mains à tous les besoins de ceux qui se portent bien ou mal. Et si je souffre de la tête ou des reins, si Dieu, pour ma disgrâce, me prive de santé, il faut que je me soigne moi-même.

Ce temps passé, j’ai trouvé (pour mon veuvage) des partis que, par amour pour mes enfants, je n’ai pas voulu accepter. Mais si Dieu, a l’avenir m’en fait rencontrer de semblables aux précédents, peut-être les prendrai-je, quoi qu’ils vaillent. Il faut que j’aime moi, d’abord, les autres ensuite. Je n’insiste pas davantage, je t’en ai assez dit pour que tu te règles en conséquence.

J’apprends que tu aurais dans l’idée de revenir a Florence. Je pense que ce serait bien fait, si tu le faisais ; mais je n’y crois pas. Fais a ta guise. J’éprouve grand plaisir que tu acquières du renom, mais j’en ressentirais Plus encore s’il te rapportait (plus de) profit. Sans doute, j’estime plus l’honneur que le profit ; mais quand l’un et l’autre vont ensemble, comme ce serait plus raisonnable, il y a aussi plus de joie. J’ai toujours entendu dire que deux contraires ne peuvent pas aller de pair : et toi tu veux les unir et te les faire amis. Pourtant le renom n’a pas coutume d’aller sans le profit et toi tu as renom sans bénéfice. Si je ne m’abuse, je te comprends si mal qu’il n’est pas de plus grand déplaisir que je puisse éprouver. À te lire, tu aurais fait le possible de l’impossible (quelques mots indéchiffrables)… et, comme on dirait, fait du feu dans l’eau.

De tout cela, Dieu soit loué ! Je ne t’écris point ceci parce que je voudrais de toi quelque chose. Mais j’avais besoin, une fois pour toutes, de t’ouvrir mon âme et aussi parce qu’il me semble que tu me prends pour un pauvre malheureux. Et je le suis vraiment, mais cependant pas au point que, de longtemps, je puisse te dire que j’aie beaucoup goûté ce que tu m’as écrit. Je ne trouve pas que tu m’aies tenu ce que tu m’avais donné à entendre. Si tu crois que ma mémoire s’en est allée avec le temps, admettons-le. Et pourtant j’en ai encore tant, que je me rappelle bien d’autres choses. Mais assez, là-dessus.

Si j’ai quelque argent, j’espère venir à Rome pour le jubilé. Mais si j’allais venir au moment où tu t’en retourneras (un mot illisible). En tout cas, je ne viendrai que si j’ai assez d’argent pour l’aller et le retour, et sans avoir à te donner l’ennui de me recevoir chez toi. Si j’y vais, ce sera seulement pour le moment du Pardon que je compte arriver, si je peux espérer de l’obtenir. Mais ne pense pas à ce voyage, car, comme je te l’ai dit, je ne le ferai que lorsque j’aurai assez d’argent pour aller et venir. Je t’écris ceci parce que j’ai cru comprendre dans ta lettre ton appréhension, à ce sujet. J’en ai assez dit. Je me suis même un peu trop échauffé. Tu me pardonneras. Je n’ai pour toi que compassion et non aucun autre désir ; mais je te compatis, à la pensée que, depuis si longtemps, selon ce que tu m’écris, tu es sans pain. Si tu étais resté à la maison, peut-être aurais-tu à toi quelque chose sans avoir pâti tant de mauvais jours et couru tant de dangers. Certes, le renom te vaudrait mieux chez toi, dans ta maison bien à toi, que celui qui te vaut la pauvreté ailleurs. La belle affaire, comme on dit, d’être à Florence et d’avoir son à Milan ! En tout, fais à ta volonté, car tu sais mieux que moi ce que tu as à faire. Et que Dieu soit loué, pour le reste. Rien de plus à te dire.

Que le Christ te conserve.

0000(Archives Buonarroti.)


MICHEL-ANGE À SON FRERE BUONARROTO


Buonarroto, troisième fils de Ludovic Buonarotti, naquit le 26 mai 1477. Il fit le commerce des draps, dans le magasin des Strozzi, à la Porte-Rouge. Ensuite, pour son propre compte, et, grâce à l’aide généreuse de Michel-Ange son frère, il fut élu un des Bonshommes, en 1515 pour la première fois, et en 1525 pour la deuxième. Nommé au Priorat pour les mois de novembre et de décembre 1515, il occupait ce poste alors que fit son entrée solennelle à Florence le pape Léon X allant à Bologne, pour une entrevue avec le roi de France. Pour exprimer sa gratitude à ses concitoyens, le pape, par une bulle en date du 25 décembre, fit comtes palatins tous les membres de la Signoria, avec privilège de tenir notariat, de légitimer leurs bâtards et de transmettre leurs privilèges à leur descendance. Il est à noter, à ce propos, qu’aucun des descendants de ces nouveaux comtes ne s’est rappelé jusqu’à nos jours ce privilège. Le pape concéda, de plus, pour ces membres privilégiés, un supplément à leurs armoiries ; il consistait en une tête dorée avec la boule d’azur, ornée des trois fleurs de lis de France et placée au milieu des lettres LX, de couleur noire. En conséquence de cette faveur, les Buonarroti composèrent ainsi leur blason. Dans la suite, Buonarroto fut capitaine du parti guelfe en 1519, et gonfalonnier de sa compagnie en 1521. Il mourut de la peste, le 2 juillet 1525, entre les bras de Michel-Ange qui l’aimait tendrement. (Vid. Gotti, locu cit.)

I

À Prudent le Jeune, Buonarroto, fils de Ludovic Buonarroti, à Florence.
Rome, mars 1497.0000

J’ai reçu de toi une lettre qui m’a fait grand plaisir. J’y ai surtout recueilli le cas du frère Jérôme (Savonarole), votre Séraphique, qui fait dire de lui dans toute Rome qu’il est un hérétique mûr. Il faudra bien qu’à toute force il se décide à venir prophétiser un peu ici, et ensuite on le canonisera… Fra Mariano dit beaucoup de mal de votre prophète. Rien de nouveau ici, à part les 7 évêques de Carthage qu’on a faits, hier, et dont 5 ont été empalés et étranglés.

Ton,
Michelagnolo, à Rome.0000

0000(Arch. Buonarroti.)



II

Bologne, Ier février 1507.0000

Je te fais savoir que, vendredi soir, à la vingt et unième heure, le pape Jules est venu à la maison où j’ai l’atelier. Il y est resté environ une demi-heure, à me regarder travailler ; puis il m’a donné sa bénédiction et s’en est allé en manifestant son contentement sur le travail que je fais. C’est pourquoi, il me semble que nous avons grandement à remercier Dieu ; et je vous prie de le faire et de prier pour moi.

0000(Arch. Buonarroti.)



III

Bologne, 6 juillet 1507.0000

Je t’apprends que nous avons coulé la statue (de Jules II) sans trop bonne fortune pour moi, parce que maître Bernardino, soit par ignorance, soit par malchance, n’avait pas bien fondu le métal. Il serait long de t’écrire comment. Qu’il me suffise de te dire que ma statue n’est venue que jusqu’à la ceinture ; le reste de la matière, c’est-à-dire la moitié du métal, est resté dans le four où il ne s’était pas fondu ; de telle sorte qu’après en avoir fait l’extraction, il faudra détruire le moule. Je m’y résigne. Je le ferai refaire cette semaine, je coulerai de nouveau la semaine suivante et finirai de remplir la forme de telle sorte, puis-je croire, que la chose ira de mal en mieux, mais non sans bien grands tourments, fatigues et dépens.

C’est à croire que maître Bernardino aura fondu sans feu, tant j’avais confiance en lui. Ce n’est pas à dire cependant qu’il ne soit pas un bon maître et qu’il n’ait pas fait avec amour ce travail. Mais qui fait, peut mal faire ; qui ne fait rien, ne risque pas de se tromper. Et lui s’est bien trompé, à mon dommage et au sien ; mais il se l’est reproché à ce point qu’il ne peut plus lever les yeux dans Bologne. Si tu vois Baccio d’Agnollo, lis-lui ma lettre, prie-le d’en aviser San-Gallo à Rome et recommande-moi à lui, à Jean de Ricasoli et à Granaccio. Je crois que, si l’affaire va bien, dans quinze ou vingt jours, j’en serai hors et je quitterai Bologne.

0000(Musée Britann.)



IV

Bologne, 2 novembre 1507.
0000

Je désire bien plus que vous de m’en aller d’ici, car j’y suis dans les ennuis les plus grands et les plus extrêmes fatigues. Je n’y pense qu’à travailler, et le jour et la nuit ; et la fatigue qui me dure en est telle que, si j’avais à refaire une autre œuvre semblable, je ne crois pas que la vie pût m’y suffire, tant celle-ci est laborieuse. Je dis même que, si elle eût été confiée à d’autres mains, il lui serait arrivé malheur. Mais j’estime que les prières de certaine personne m’y ont aidé et tenu bien portant, encore que ce fût l’opinion de Bologne tout entière que je ne finirais jamais cet ouvrage.

0000(Musée Britann.)



V

Rome, 26 octobre 1509.0000

… J’apprends que Gismondo [78] compte venir ici pour dépêcher sa besogne. Dis-lui de ma part de ne pas trop compter sur moi, non parce que je ne l’aime comme un frère, mais parce que je ne puis l’aider en rien. Je suis tenu à aimer plutôt moi que les autres, et je ne puis m’accorder les choses même nécessaires. Je suis ici en grand souci et fatigue de corps, je n’ai amis d’aucune sorte et je n’en veux pas même. J’ai si peu de temps, que je ne peux manger à ma faim. C’est pourquoi ne me donne pas d’autre ennui, car je n’en pourrais supporter davantage.

0000(Musée Britann.)



VI

Rome, 17 octobre 1510.0000

J’ai reçu, hier, 500 ducats d’or que le pape m’a envoyés par le cardinal (Lorenzo Pucci, Florentin). J’en ai donné ici à Jean Balducci (banquier), 463 1/2, pour qu’ils me soient comptés à Florence et payés par Boniface Fazzi. J’ai donné l’ordre qu’ils te soient versés. Vu la présente, tu iras chez Boniface, qui te payera, c’est-à-dire qu’il te versera 450 ducats d’or. S’il ne pouvait les mettre à ta disposition avant dix jours, prends patience. De toute manière fais-toi donner cette somme, porte-la à la direction de Sainte-Marie-Nouvelle et fais-la inscrire à mon compte, comme les autres qui y sont déjà. Quand tu auras fait arranger mon compte chez le directeur, avise-moi aussitôt de la somme totale que j’ai chez lui, et ne parle de cela à personne.

0000(Musée Britann.)



VII

Rome, 10 janvier 1521. 0000

… Tu cherches donc qui voudrait te mettre en main deux ou trois mille ducats pour ouvrir, avec cet argent, une boutique. Cette bourse sera meilleure que la mienne. De toute manière, mon avis est que tu l’acceptes ; mais garde-toi d’être trompé, car on ne trouve pas aisément qui voudrait plus de bien à autrui qu’à soi-même. Tu me dis qu’un tel autre voudrait te donner aussi sa fille pour femme ; et moi je te dis que toutes les offres qu’il te fait, te manqueront, la femme excepté, quand il t’aura mis celle-ci sur le dos. De ces partis, tu en auras autant que tu en voudras. Je te dirai encore qu’il ne me plait pas de te voir te mettre, par calcul, en embarras avec des hommes beaucoup plus vils que tu ne peux l’être. L’avarice est un bien grand péché ; là où il y a péché, il ne peut y avoir bonne réussite. Il me semble que tu devrais donner de bonnes paroles et suspendre cette affaire jusqu’à ce que je voie la fin des miennes ici et me rende compte de la situation. Ce sera dans trois mois, ou à peu près. En attendant, fais à ta guise. Je n’ai pu te répondre plus tôt.

0000(Arch. Buonarroti.)



VIII

Rome, 24 juillet 1512.0000

… Je serai, en septembre prochain, à Florence, et je ferai tout ce que je pourrai pour vous, comme je l’ai fait jusqu’à cette heure. Je suis las, plus qu’aucun homme ne le fut jamais. Cette grande fatigue ne rend pas ma santé meilleure, et pourtant j’attends venir avec patience la fin si désirée. Vous pouvez bien patienter aussi deux mois, vous qui êtes dix mille fois mieux portants que moi-même.

0000(Arch. Buonarroti.)



IX

Rome, 18 septembre 1512.0000

J’ai appris par ta dernière lettre comment le pays (florentin) était en grand péril, et j’en ai eu grande compassion. À présent, on dit que la maison des Médicis est de nouveau entrée dans Florence, et que tout s’est arrangé. Aussi bien, je crois que le danger qui nous venait des Espagnols a cessé, et je ne pense pas qu’il soit encore besoin de quitter le pays. Tenez-vous-y en paix, ne vous y faites les amis, les familiers de personne, sinon de Dieu. Ne parlez de personne ni en bien ni en mal, parce qu’on ne sait jamais la fin des choses. Ne vous occupez que de vous. Au sujet des 40 ducats que Ludovic (son père) a prélevés à Sainte-Marie-Nouvelle, je vous ai écrit, l’autre jour, une lettre pour vous dire qu’en cas de péril de la vie vous en dépensiez, non pas quarante, mais tout le reste. Hors ce cas, je ne vous donne pas la permission d’y toucher. Je vous avise que je n’ai pas même pour moi un grosso et que je suis littéralement sans chaussures et nu, et que je ne peux avoir mon reste si mon ouvrage n’est pas fini. Je souffre vraiment les plus grandes privations et fatigues. Aussi bien, quand vous auriez à supporter quelques ennuis, ne vous en rebutez point. Tant que vous pourrez vous aider de vos deniers, ne me prenez pas les miens, si ce n’est en cas de danger, comme je vous l’ai dit. Et s’il vous arrive d’avoir de grands besoins, je vous en prie, faites-le-moi d’abord savoir, s’il vous plan’.

0000(Arch. Buonarroti.)



X

Rome, 30 juillet 1513.0000

Le tailleur de pierres Michel m’a dit que tu lui as donné la preuve que tu aurais dépensé, à Cettignano, environ 60 ducats. Je me souviens que tu m’as dit aussi, à table, que tu avais dépensé nombreux ducats de ton bien. Je fis semblant de ne pas entendre, et je ne m’étonnai de rien, parce que je te connais. Je crois que tu auras marqué cette dépense et que tu en tiendras compte pour me la redemander un jour. Mais je voudrais bien savoir de ton ingratitude avec quel argent tu as gagné celui-là ; je voudrais bien savoir si tu tiens compte des 228 ducats que vous m’avez pris à Sainte-Mane-Nouvelle et de beaucoup d’autres centaines encore que j’ai dépensées à la maison et pour vous, et encore si tu tiens compte des ennuis et des peines que j’ai soufferts pour vous venir en aide. Je voudrais savoir si tu tiens compte de tout cela. Si tu avais assez d’intelligence pour connaître la vérité, tu ne dirais pas : « J’ai dépensé tant de mon bien. » Et, non plus, vous ne seriez pas venus porter jusqu’à Rome, chez moi, vos requêtes. Voyant comme je me suis comporté envers vous, au temps passé, tu devrais dire, au contraire : « Michel-Ange sait ce qu’il nous a écrit. S’il n’agit pas de même envers nous aujourd’hui, c’est qu’il doit avoir quelque empêchement que nous ignorons. » La patience eût mieux valu, car ce n’est pas bien d’éperonner un cheval qui court autant qu’il peut, et même plus qu’il ne peut. Mais vous ne m’avez jamais connu, et vous ne me connaissez pas encore. Dieu vous le pardonne, parce qu’il m’a fait la grâce de supporter ce que, ai supporté et que je supporte encore, afin que vous soyez aidés comme vous 1 êtes. Vous ne me connaîtrez que lorsque vous ne m’aurez plus.

0000(Arch. Buonarroti.)



XI

Rome, 16 juin 1515.0000

Je voudrais que tu ailles trouver le directeur de Sainte-Marie-Nouvelle, et que tu me fasses payer 4.400 ducats de ceux qu’il a à mon avoir ; parce que j’ai besoin de faire, cet été, un grand effort pour finir vite ce travail [79]. J’estime qu’ensuite je serai aux services du pape Léon X. Dans ce but, j’ai acheté peut-être 20 milliers de livres de métal, pour couler certaines statues. Il me faut de l’argent. C’est pourquoi, vu la présente, fais en sorte que le directeur te fasse payer.

0000(Musée Britann.)



XII

30 juin 1515.0000

Un de ces jours derniers, comme je passais devant la banque des Borghenni, le caissier m’a dit qu’il avait à me payer certains deniers, venus à mon adresse. Je n’ai pas voulu les toucher avant que je n’aie reçue de toi une lettre m’indiquant la quantité. J’ai écrit aussi la lettre que tu m’as demandée. Je sais qu’elle n’allait pas bien, parce que ce n’est pas ma profession d’écrire et que je n’ai pas la tête à la littérature. Rien de plus, pour aujourd’hui.

0000(Musée Britann.)



XIII

Rome, 8 sept. 1515.0000

Tu m’écris, comme si tu croyais que j’ai plus de soucis qu’il ne convient des choses de ce monde. Eh oui ! j’ai plus de soucis pour vous que pour moi-même, ainsi que j’ai toujours fait. Je ne cours pas après les fables et je ne suis point du tout un fou, comme vous le croyez. Je pense même que vous prendrez plus de goût aux lettres que je vous ai écrites, quand quelques années seront passées dessus, que vous ne le faites à présent, si je ne me trompe. Et si je me trompe, ce n’est point chose mauvaise ; parce que je sais qu’en tout temps il est bon d’avoir souci de soi et de ses affaires. Je me rappelle que tu voulais prendre un certain parti, il y a environ dix-huit mois, plus ou moins, je ne le sais. Je t’écrivis alors que ce n’était pas encore l’heure, et que tu devais laisser passer un an, par égard pour toi-même. À quelques jours de là, mourut le roi de France. Tu me répondis ou m’écrivis ensuite que, le roi étant mort, il n’y avait plus de péril pour l’Italie, et que je n’en finissais pas avec mes fables ; enfin tu te moquais de moi. Tu vois pourtant que le roi n’est pas mort et qu’il vaudrait bien mieux pour nous que, depuis plusieurs années, vous puissiez gouverner à ma manière. Mais assez là-dessus.

0000(Arch. Buonarroti.)



XIV

15 nov. 1516.0000

J’ai appris par ta lettre que notre père Ludovic a failli mourir, mais que le médecin a dit dernièrement que le malade était hors de danger, si rien d’autre ne survenait. Puisqu’il en est ainsi, je ne me mettrai pas en route, parce que cela m’est très désagréable. Si notre père eût été en danger, j’aurais voulu le voir à toute force avant qu’il ne mourût, dussé-je en mourir avec lui. Mais j’ai bon espoir qu’il se portera bien, et je ne viendrai pas. Si, par hasard, il arrivait qu’il rechutât, — ce dont Dieu le garde et nous aussi, — fais en sorte qu’il ne manque de rien, quant à son âme et aux sacrements de l’Eglise. Sache par lui s’il veut que nous fassions quelque chose pour son àme. Quant aux nécessités du corps, veille à ce qu’il ne lui manque rien ; car je ne nie suis jamais fatigué que pour lui et pour l’aider dans ses besoins avant sa mort. Ainsi, fais en sorte que ta femme [80] veille avec amour sur les besoins de la maison paternelle ; je l’en récompenserai, elle et tous vous autres, quand il en sera besoin. N’ayez aucune crainte d’y employer, s’il le faut, tout ce qui est à nous. Rien de plus. Soyez en paix et avisez-moi, car je suis en grande compassion et crainte.



XV

Buonarroto à Michel-Ange.
Florence, 1515.0000

Mon très cher, pour t’envoyer quelques nouvelles d’ici et, entre autres, celles de la visite de notre seigneur, c’est-à-dire le pape, je t’écris ces quatre lignes, bien que je sache qu’il t’importe peu de l’apprendre. Ce sera autant de temps gagné. Mais peut-être, à cette heure, connais-tu tout cela ?

Et d’abord comment, le 30, jour de saint André, le Saint-Père est entré dans Florence, je crois que tu le sais déjà. Cette entrée s’effectua avec grande dévotion, force rumeur de cris et jeux de balles, à laisser croire que le monde allait sens dessus dessous. Le pape était magnifiquement escorté de toute la cour et de nombreux citoyens du duché entier, chacun en bon ordre. Entre autres, on y voyait une escorte de jeunes gens choisis parmi les premiers de la République, tous vêtus de la même livrée en soie paon : armés de bâtons dorés, ils précédaient la sedia, qui était chose belle à voir. La garde pontificale et les palefreniers entouraient celle-ci, que surmontait un riche baldaquin de brocart porté par le Collège, et, autour d’elle, marchait la Signoria. Ainsi, au milieu de la foule, il fut conduit en grande vénération à Sainte-Marie-des-Fleurs et là, à l’autel majeur, se fit une cérémonie. Ensuite, de la même manière, il fut porté à la salle du Pape ; mais, avant de sortir, il donna l’indulgence plénière à tous ceux qui étaient dans l’église, et tu peux croire qu’il y en eut à la recevoir. Quand il arriva dans cette salle, le soir étant venu, toute la cour et le reste des assistants prit congé.

Le jour suivant, qui fut un samedi, le pape rendit visite à la Signoria, où nous fûmes tous admis au baisement du pied. Quand le gonfalonnier eut achevé son discours, nous prîmes congé et retournâmes au palais. De trois jours pleins, les sons de cloches et les feux de bombarde ne cessèrent. Il y eut bien dix grands arcs-de-triomphe dressés en plusieurs lieux ; c’était chose belle à voir, et aussi l’aguglia faite à la tête du Pont de la Trinité. La façade de Sainte-Marie-des-Fleurs était aussi très bien. En somme, il s’est fait ici fête complète, et les pauvres y ont eu quelques aumônes. On leur jetait à chaque instant de l’argent, à la porte de la salle du Pape, et celui-ci leur en a fait en outre distribuer beaucoup. Ainsi les charpentiers et les peintres ont bien vendangé. Malheureusement, le pauvre Baia (Jacobo di Corso, dit le Baia) se trouvait à parler avec un ami sur la place où Sangallo et lui avaient dressé un arc, quand, le feu de l’artillerie tirant, une bietta de fer échappée d’un carré vint le frapper au genou et lui brisa la jambe. Il a fallu la lui couper, et en quatre jours il est mort. C’est le seul accident qu’on eut à déplorer, pendant les fêtes.

Parti, le 3 décembre, pour Bologne, le pape y arriva le 8. Le 11, le roi (de France) l’y rejoignit, et, s’agenouillant, il lui baisa le pied et lui rendit obédience avec grande dévotion. Le 13, le Saint-Père chanta la messe à San-Petronio ; ce fut le jour de sainte Lucie. Le premier à lui verser l’eau sur les mains fut un grand seigneur de France, appelé monseigneur de Lanson ; le second, monseigneur de Bourbon ; le troisième, le grand maître (de la cour) du roi ; le quatrième enfin, le roi lui-même. Le soir de ce jour, le roi soupa avec le pape et lui lava les mains pour témoigner de son obédience. Toutes ces choses furent tenues comme de grandes choses, et je ne te les détaille pas parce que ce serait trop long. Puis, le 15, le roi quitta Bologne pour se rendre à Milan ; et, le i 8 du même mois, le pape s’en revint à Florence. Il y fit son entrée, le samedi 22. Le jour de Noël, il chanta la messe à Sainte-Marie-des-Fleurs, ce qui fut une belle chose ; et la Signoria vint lui faire sa cour. Quand la messe fut commencée et qu’il fallut laver les mains du pape, le premier des seigneurs à qui échut l’honneur de verser l’eau fut Giannozzo Salviati. Comme, ce matin-là, le sort m’avait choisi, je fus le second à verser l’eau aux mains du pape. Le troisième fut le duc de Camerino, et le quatrième le gonfalonnier de justice Pier Ridolfi. La messe étant finie, le pape fit à la Signoria — c’est-à-dire au palais — don d’une riche épée drapée d’or et d’argent, dans un fourreau de velours gris brodé de perles, en signe de justice, et avec grande et belle cérémonie. Et puis, le cortège des nombreux prélats et cubiculaires se reformant, nous retournâmes au palais…


Michel-Ange Oeuvre litteraire 0223.png
21. Michel-Ange. Musée Buonarroti.
étude d’un ange du « jugement dernier »
MICHEL-ANGE À SON FRÈRE GIOVAN SIMONE


Giovan Simone, quatrième fils de Ludovic Buonarroti, naquit le 11 mars 1379 (style de Florence). Dans sa jeunesse, il s’éprit des lettres et fut, du moins selon ce qu’on en a écrit, un rimeur facile et agréable ; mais, à la vérité, on n’a jamais eu la bonne fortune de retrouver le moindre essai poétique écrit par lui. Amoureux de plaisirs et de voyages, il parcourut maints pays d’Europe. En 1508, après avoir essuyé les reproches de Michel-Ange, — comme en fait foi la lettre que celui-ci lui écrivit, — il est présumable qu’en désespoir de cause il quitta la maison paternelle et Florence. Il est certain que vers la fin de cette année, il se trouvait à Lisbonne, prêt à s’embarquer pour les Indes. Cependant il semble qu’il n’entreprit pas ce périlleux voyage. Il est certain qu’en 1512 Giovan Simone était en Italie et écrivait à son père que, bien que tard, il s’adonnait aux mathématiques pour se préparer au commerce, persuadé qu’il était que les lettres ne lui pourraient rien rapporter. On ne sait exactement pas ce qu’il fit ensuite. Il se livra au commerce avec ses frères et tint un négoce avec eux ; mais, dissipateur et mauvais fils, il donna à Michel-Ange motif de graves ennuis. Il mourut le 9 janvier 1548. (Vid. Gotti, loco cit.)

Michel-Ange à Jean Simon, fils de Ludovic Buonarroti, à Florence.
Rome, juillet 1508.0000

On dit qu’à faire du bien aux bons, on devient meilleur ; et aux méchants, plus mauvais. J’ai essayé, voici déjà plusieurs années, avec de bonnes paroles et de bonnes façons, à te remettre en bonne voie et en paix avec ton père et nous autres ; et toutefois tu deviens pire. Je ne te dis point que tu es un vilain ; mais tu es tel que tu ne nous plais plus, ni à moi, ni aux autres. Je pourrais te faire un long discours sur tes faits, mais ce seraient encore des paroles semblables à celles que je t’ai déjà dites. Pour abréger, j’ai à te dire une chose certaine, c’est que tu n’as au monde rien en propre. Tes dépenses et ta part de la maison, je te les donne, comme je l’ai fait depuis quelque temps, pour l’amour de Dieu, croyant que tu étais mon frère comme les autres. À présent, je suis certain que tu n’es point mon frère ; parce que si tu Tétais, tu ne menacerais pas mon père. Tu es, au contraire, une bête, et comme une bête je te traiterai. Tu dois savoir que quiconque voit menacer ou frapper son père est tenu à y mettre sa vie. Assez, là-dessus ! Je te dis que tu n’as rien en propre, au monde ; et comme je n’entends ici qu’une faible partie de tes actions, je saurai prendre la poste et venir jusqu’où tu es, pour te montrer ton erreur et t’apprendre à ruiner ton bien et à mettre le feu à la maison et aux possessions que tu n’as pas gagnées. Et si je viens, je te ferai bien voir chose dont tu pourras pleurer à larmes chaudes, et tu apprendras à connaître celui sur qui tu prends encore orgueil. J’ai à te dire aussi que si tu veux te mettre à bien faire, et à honorer et révérer ton père, moi je t’aiderai, comme mes autres frères, et je vous ferai ouvrir avant peu une bonne boutique. Si tu ne fais pas de la sorte, j’irai là-bas et j’arrangerai les choses de manière que tu connaîtras qui je suis, mieux que tu ne l’as jamais su. Tu sauras ce que tu as au monde, et tu pourras le retenir partout où tu iras. Rien de plus. Quand les paroles me font défaut, je les complète par des actes.

Michelagniolo in Roma.0000

Je ne peux m’empêcher de t’écrire encore deux lignes, et les voici. Depuis douze ans, j’ai essayé par toute l’Italie de toutes les misères, supporté toutes les humiliations, pâti toutes les peines ; j’ai déchiré mon corps à toutes les fatigues, engagé ma vie propre dans mille périls ; et cela seulement pour aider ma maison. Et maintenant que je commence à la relever un peu, c’est toi qui te plairais à détruire et anéantir, en une heure, ce que j’ai fait en tant d’années et avec tant de peines ? Par le corps du Christ, ce ne sera pas vrai ! Car je me sens de force à mettre en pièces dix mille de tes pairs, quand il en sera besoin. Crois-moi, sois sage et ne tente pas qui a de bien autres passions que toi-même.

0000(Arch. Buonarroti.)


MICHEL-ANGE À SON NEVEU LEONARDO
FILS DE BUONARROTO


Léonard Buonarroto, unique neveu de Michel-Ange, naquit le 25 septembre 1519, et resta orphelin à neuf ans. Pendant les malheureux incidents du siège de Florence, il fut tenu loin de la ville et resta a Vicopisano, che% des amis dévoués à sa famille. Son oncle Michel-Ange l’aima beaucoup, veilla grandement à ses intérêts et, finalement, voulut le faire son héritier. Le neveu pensa affirmer sa propre gratitude en veillant à ce que, dans l’église Santa-Croce de Florence, près de l’autel de la famille, un monument digne de la mémoire de Michel-Ange fut érigé à ses frais. Léonard eut peu de souci des emplois publics et n’accepta que de siéger à vie au Conseil des Deux-Cents, où il fut élu par Cosme Ier, le 14 juillet 1564, très probablement pour honorer en sa personne la mémoire de Michel-Ange mort depuis quelques mois. Il mourut lui-même le 18 novembre 1599. (Vid. Gotti, loco cit.)

Michel-Ange à Leonardo Buonarroti.
Rome, juillet 1540.0000

J’ai reçu, avec ta lettre, trois chemises qui m’ont bien surpris. Elles sont de toile si grossière qu’on ne trouverait pas un paysan qui ne rougirait de les porter. Et quand bien même la toile en fût plus fine, je m’en voudrais que vous me les ayez envoyées parce que, quand j’aurai besoin de chemises, j’enverrai de l’argent pour m’en acheter…

0000(Musée Britann.)


Rome, novembre 1541.0000

J’ai appris la mort de Marguerite, et j’en ai eu plus de douleur que si la défunte eût été ma sœur, parce que c’était une femme de bien. Elle avait vieilli chez nous et m’avait été recommandée par notre père. Aussi bien, Dieu sait que j’étais dispose à faire quelque chose pour elle : il ne lui a pas plu qu’elle attendit. Il faut prendre patience. Il faut aussi penser à gouverner la maison sans trop compter sur moi, parce que je suis vieux et qu’avec ^ r rand’-peine je me gouverne moi-même. Si vous êtes unis et en paix ensemble, vous aurez les moyens de louer une bonne servante et vivre en hommes de bien. Tant que je serai de ce monde je vous aiderai ; mais si vous faites mal, je m’en laverai les mains…

0000(Arch. Buonarroti.)


Rome, 14 avril 1542.0000

… Quand tu m’écris, ne mets sur tes lettres ni Michelagnolo Simoni, ni sculpteur. Il suffit de dire Michelagnolo Buonarroti. C’est ainsi que je suis connu ici.

0000(Ibid.)


Rome, 11 juillet 1544.0000

J’ai été malade. Et toi, tu es venu chez ser Giovan Francesco pour me donner la mort et voir si je ne laisse rien. Ce que j’ai à Florence ne te suffit donc pas ? Tu ne peux pas nier que tu ressembles à ton père, qui, à Florence, me chassa de ma propre maison. Apprends donc que j’ai fait testament, de telle sorte que tu n’as plus à songer à ce que je possède à Rome. Va-t’en au diable, ne reparais pas devant moi et ne m’écris pas davantage.

0000(Ibid.)


15 février 1545.0000

J’apprends par ta lettre que vous ne savez encore que faire de l’argent que je vous ai envoyé, parce que, selon ce que tu m’écris, celui qui peut faire son métier avec son propre argent n’a pas besoin de l’argent des autres. Par conséquent, celui qui prend l’argent des autres ferait bien mieux de ne dépenser que le sien. Voilà un cas dangereux. C’est pourquoi il nie plaît que vous alliez doucement à le placer et à l’épuiser, car ce serait pour votre dommage. Quand je le pourrai et peu à peu, comme je vous l’ai écrit, je vous en enverrai jusqu’à concurrence de mille écus. Et puis, je veux penser à ma propre vie ; car je suis vieux et ne peux plus supporter de fatigue. Le port que me donna le pape (l’octroi du port du Pô à Plaisance), je veux le restituer, parce qu’il me procure trop d’ennuis et que décemment il ne me plaît pas de le conserver plus longtemps. Il me faudrait opérer des entrées plus avantageuses que celles que je fais, pour en vivre plus profitablement. Tâchez donc de conserver ce que vous avez, car je ne puis plus rien faire pour vous.

0000(Ibid.)


Rome, 1545.0000

Samedi dernier, je t’ai écrit que j’aurais préféré recevoir deux fiaschi de Trebbiano que les huit chemises que tu m’as envoyées. Aujourd’hui, je t’avise que j’ai reçu une soma (fût) de Trebbiano, soit quarante-quatre fiaschi. J’en ai envoyé six au pape et d’autres à des amis, si bien que je les ai tous placés, parce que je ne peux pas en boire. Si je t’écris ceci, ce n’est pas que je veuille que tu m’envoies une chose plutôt qu’une autre. Il me suffit que tu sois un homme de bien et que tu nous fasses honneur.

0000(Ibid.)


9 janvier 1548.0000

J’ai résolu d’assurer à Giovan-Simone, à Gismondo et à toi, 3.000 écus d’or, c’est-à-dire mille écus pour chacun, mais à chacun ensemble, et avec cette réserve qu’ils soient placés en biens-fonds ou en quelque autre chose qui vous soit utile et qui reste à la maison. Pensez donc à les placer en solide et bonne part, et quand vous verrez quelque chose qui vous paraisse profitable, avisez-m’en pour que je vous fasse une provision d argent. Il faut que cette lettre soit commune à vous trois.

0000(Ibid.)


Rome, 6 février 1546.0000

Tu as été bien pressé à m’aviser de vos vues sur la propriété des Corboli. Je ne croyais pas que tu fusses encore à Florence. As-tu donc peur que je ne me repente de mes intentions ? Es-tu peut-être déjà engagé ? Je te dis que je veux aller doucement, parce que l’argent que j’ai ici, je l’ai gagné avec une fatigue dont ne peut se douter celui qui est né chaussé et vêtu, comme toi Quant à venir à Rome si impétueusement, je ne sais si tu aurais tait ce voyage aussi vite dans le cas où j’eusse été dans la misère et ou, eusse manqué de pain. Il t’appartient de jeter dehors l’argent que tu n as pas gagné Quel souci mets-tu donc à ne pas perdre cet héritage ! Et quelle obligation avais-tu de venir ici, pour l’amour que tu me portes : l’amour du ver dévorant ! Si tu m’aimais, tu m’écrirais : « Michel-Ange, dépensez cet argent pour vous-même, à Rome ; car vous nous en avez tant donne, qu il suffit Nous avons plus de souci de votre vie que de vos écus. » Vous avez vécu de moi depuis déjà quarante ans, et je n’ai jamais eu de vous tous une bonne parole. Il est vrai que, l’an passé, je t’ai tant sermonne et repris que, pris de honte, tu m’as envoyé un fût de Trebbiano, et tu ne me 1 aurais pas envoyé autrement. Je ne t’écris point ceci parce que je ne veux pas acheter (de propriété). Je veux en acheter, au contraire, pour me faire une réserve ; car je ne puis plus travailler. Mais je veux aller doucement, pour ne pas faire achat de quelque ennui. Ainsi donc, ne te presse pas.

P.-S — Quand bien même on te demanderait ou réclamerait quoi que ce soit, de ma part, ne crois à personne que tu ne voies un écrit de ma main.

0000(Ibid.)


Rome, 15 juin 1546.0000

… J’ai bien la tête à autre chose qu’à des procurations. Ne m’écris plus : car chaque fois que je vois une de tes lettres, la fièvre me reprend, tant je me fatigue à te lire. Je ne sais où tu es allé à l’école ; je crois que si tu avais à écrire au plus grand âne de ce monde, tu t’y appliquerais davantage. N’augmentez point les ennuis qui sont les miens, et j’en ai tant qu ils me suffisent.

0000(Ibid.)


4 sept. 1546.0000

Tu m’as écrit toute une Bible pour un si petit sujet, et tu ne fais que m’ennuyer au sujet de l’argent que tu as reçu. Si tu veux savoir ce qu il en faut faire, conseillez-vous ensemble et employez-le à ce qui vous sera le plus utile.

0000(Ibid.)


décembre 1546.0000

… Quant à l’achat d’une maison, je vous répète la même chose : à savoir, qu’il faut chercher à acheter une maison convenable, de 1.500 ou 2.000 écus, et qui soit, s’il se peut, dans notre quartier (Santa-Croce). Sitôt que vous en aurez trouvé une convenable, j’en verserai l’argent. Je dis ainsi, parce qu’une maison convenable en ville fait grand honneur, parce qu’on la voit mieux que des propriétés à la campagne, et enfin parce que nous sommes des gens de ville descendus de familles nobles. Je me suis toujours évertué à ressusciter notre maison, mais je n’ai pas eu des frères pour m’y aider. Essayez donc de faire comme je vous écris, et que Gismondo revienne habiter à Florence, pour qu’on ne dise plus, à ma grande honte, que j’ai un frère qui vit à Cettignano, au derrière des vaches. Quand vous aurez acheté la maison, nous verrons à acheter autre chose.

0000(Ibid.)


Rome, décembre 1546.0000

Il y a à peu près un an que m’est tombé sous la main un manuscrit de chroniques florentines où j’ai lu qu’il y a environ deux cents ans, — si j’ai bon souvenir, — vivait un certain Buonarroto Simoni plusieurs fois membre de la Signoria, et puis un certain Simone Buonarroti, et puis un Michel de Buonarroto Simoni, et enfin un Francesco Buonarroti. Je n’y ai point trouvé Léonard, qui fut de la Signoria (père de Ludovic, notre père), parce qu’il ne tenait pas tant de cette branche. Cependant il me semble que tu dois signer Leonardo de Buonarroto Buonarroti Simoni. Au reste, rien à dire sur ta réponse ; car tu n’as encore rien compris à ce que je t’ai écrit, à propos de l’achat de la maison.

0000(Ibid.)


Rome, 17 décembre 1547.0000

… Quant au nom de notre famille, j’écrirais à tout hasard celui de Simone. Et que celui qui le trouve trop long à lire, le passe.

0000(Ibid.)


Rome, février 1547.0000

… Pour l’achat de la maison, n’allez pas après qui ne veut vendre ; car les deniers ne valent pas moins que les maisons. Si ce n’est pas celle-ci, c’en sera une autre…

0000(Ibid.)


Rome, 1547.0000

… Quant à l’aumône, il me semble que tu la négliges trop. Si tu ne donnes pas du mien pour l’âme de ton père, encore moins donnerais-tu du tien. Recommande-moi à messer Giovan Francesco, remercie-le et dis-lui que, sur la question d’une femme à te trouver, j’attends un ami qui n’est pas à Rome et qui veut nous présenter trois ou quatre partis. Je vous en aviserai, et nous verrons si ce sont des partis pour nous.

0000(Musée Britann.)


Rome, 1547.0000

J’ai ton reçu des 550 écus d’or que je t’ai fait compter par (le banquier) Bettino. Tu m’écris que tu en as donné quatre à cette femme, pour l’amour de Dieu, — et cela me plaît. Je veux aussi que tu en donnes encore jusqu’à 50 pour l’amour de Dieu, tant pour l’âme de ton père Buonarroto que pour la mienne. Vois aussi à découvrir quelques citoyens besogneux qui aient des filles à marier ou à établir, et donne-leur encore de cet argent ; mais fais-le en secret et en avant soin de n’être pas trompé. Fais-t’en donner le reçu, que tu m’enverras. Je parle, bien entendu, de citoyens florentins qui, à ma connaissance, seraient nécessiteux et auraient honte de mendier.

0000(Ibid.)


Rome, 16 janvier 1548.0000

Ta dernière lettre m’a appris la mort de Giovan Simone. J’en ai eu une bien vive douleur, car j’espérais, malgré ma vieillesse, le voir avant sa mort et avant la mienne. Dieu ne l’a pas voulu : qu’il soit béni ! J’aimerais savoir particulièrement quelle fin il a faite, s’il est mort confessé et communié et en règle avec l’Eglise. S’il en fut ainsi, j’aurai moins de douleur à l’apprendre.

0000(Ibid.)


Rome, mars 1548.0000

Je te remercie de m’avoir avisé du décret promulgué [81]. Jusqu’à présent, je me suis gardé d’entretenir des relations avec les bannis (fuorusciti) ; je m’en garderai mieux encore à l’avenir. Quant à avoir été malade chez les Strozzi, au lieu d’avoir été dans leur maison, j’aimerais mieux pouvoir dire que j’ai été dans l’appartement de messer Luigi del Riccio, mon grand ami ; car, depuis la mort de Bartolomeo Angelini, je n’ai pas trouvé d’homme meilleur et plus fidèle pour régler mes affaires. Depuis qu’il est mort, lui aussi, je ne suis plus revenu dans cette maison, comme en peut témoigner Rome entière et la vie que je mène ; car je suis toujours seul, je sors peu et ne parle à personne, surtout aux Florentins. Mais quand je suis salué dans la rue, je ne peux autrement faire que d’y répondre par de bonnes paroles ; et je passe outre. Si je savais quels sont les bannis, je ne répondrais à aucun d’eux. Comme je l’ai dit, dorénavant je m’en garderai mieux, ayant bien d’autres pensées et d’autres soucis à chasser.

0000(Ibid.)


Rome, 7 avril 1548.0000

… Quant à prendre femme, tu dis qu’il te paraît meilleur de laisser passer cet été. S’il te le semble, il me le semble aussi. Au sujet d’un pèlerinage à Lorette pour ton père, si c’est un vœu, il me semble qu’il faut de toute manière accomplir. Si c’est pour faire du bien à son âme, je donnerais plutôt en aumônes ce que tu dépenseras pour la route ; tandis que l’argent qu’on donne aux prêtres, Dieu sait l’usage qu’ils en font. En outre, puisque tu tiens boutique, il ne me semble pas qu’il soit bon de perdre du temps (en chemin).

0000(Arch. Buonarroti.)


Rome, 2 mai 1545.0000

J’ai reçu la corbeille de poires. Il y en avait 86. J’en ai envoyé au pape 34, qui lui ont paru belles et fort bonnes. Quant à la corbeille de fromages, la douane dit que le voiturier est un fourbe et qu’il ne l’a pas déposée en douane. Si je peux savoir où il se trouve dans Rome, je lui ferai selon son mérite, non pour le fromage, mais pour apprendre à ce ladre à mieux traiter l’humanité. J’ai été très mal, ces jours derniers ; je me sentais bien éprouvé par une rétention d’urine. À présent je vais mieux et je te l’écris, de peur que quelque bavard ne t’en raconte mille mensonges à te faire sauter. Dis au prêtre de ne plus m’écrire à Michelagnolo, sculpteur, parce que je ne suis connu que sous le nom de Michel-Ange Buonarroti ; et aussi parce que, si un citoyen florentin veut faire peindre une table d’autel, il faut qu’il s’adresse à un peintre. Moi, je n’ai jamais été ni peintre ni sculpteur, comme ceux qui tiennent boutique. Je m’en suis toujours défendu, par honneur pour mon père et pour mes frères, et je n’ai pas moins servi trois papes, — encore que contraint…

0000(Ibid.)


Rome, 1548.0000

Je n’ai pu ni su lire ta dernière lettre, et je l’ai jetée au feu ; c’est pourquoi, je ne puis y répondre. Je t’ai souvent écrit que, chaque fois que je reçois une de tes lettres, j’ai la fièvre jusqu’à ce que j’aie fini de la déchiffrer. Aussi bien, je te dis de n’avoir plus dorénavant à m’écrire. Si tu as à me faire savoir quelque chose, prends quelqu’un qui sache écrire, car j’ai la tête à autre chose qu’à la perdre sur tes lettres. Messer Jean-Francesco m’apprend que tu voudrais revenir à Rome, pour quelques jours. Sachant que tu es en compagnie, comme tu me l’as écrit, je m’étonne que tu puisses partir. Aie bien soin de ne pas jeter par les fenêtres l’argent que je t’ai envoyé. Gismondo aussi doit en avoir soin, car qui ne l’a pas gagné n’en connaît pas la valeur, et l’expérience prouve que la plupart de ceux qui naissent dans la richesse, la dispersent et meurent ruinés. Ouvre bien l’œil et pense dans quelle misère et fatigue je vis, étant vieux comme je le suis.

Ces jours derniers, un Florentin est venu me parler d’une fille des Ginori à laquelle on t’aurait déjà intéressé, dit-il, et qui te plairait. Je ne crois pas que ce soit vrai, et, sans autres renseignements, je ne puis te donner un conseil. Mais il ne me plaît pas que tu prennes pour femme une personne dont le père ne te donnerait pas une dot convenable, si elle était une fois promise. Je voudrais qu’on pensât bien plutôt à la femme qu’à la dot. Il me semble qu’il t’appartient, mieux à toi qu’à un autre, de chercher femme sans t’inquiéter si la dot est petite ou grande. Tu dois surtout rechercher la santé du corps et de l’âme, la noblesse du sang, les mœurs et les parents de cette femme : c’est là surtout ce qui importe…

0000(Musée Britann.)


Rome, 1er février 1549.0000

Je t’ai envoyé dans ma dernière lettre une liste de plusieurs filles à marier ; je la tenais de Florence et, je crois, de quelque agent qui ne peut être qu’un homme de peu de jugement. Car il devrait bien penser ce que je peux savoir des familles de Florence, après 16 ou 17 ans que j’en suis hors. Je te dis que, si tu veux prendre femme, tu n’as pas à me le demander, car je ne peux te conseiller là-dessus. Mais je te répète que tu dois rechercher, plutôt que l’argent, la seule bonté et la bonne réputation. Je crois qu’il y a à Florence beaucoup de familles nobles et pauvres, et que ce serait une bonne œuvre de se marier parmi elles, quand même il n’y aurait pas de dot, parce que l’orgueil n’aurait rien à y voir. Tu as besoin d’une femme qui soit tienne, à qui tu puisses commander et qui n’ait pas le goût des toilettes et des dîners ou noces où aller, chaque jour ; car c’est dans les cours que l’on devient facilement p……, surtout quand on est sans parents. Et il n’y a point de respect humain à dire que tu veux d’un parti noble, parce que l’on sait que nous sommes d’anciens citoyens de Florence et aussi nobles que toute autre maison. Cependant, recommande-toi à Dieu et prie-le de te faciliter la tâche. Pour moi, j’aurai plaisir, quand tu trouveras un parti sortable, d’en être avisé avant que tu contractes parenté.

0000(Arch. Buonarroti.)


Rome, 15 mars 1549.0000

Inutile de te répéter ce que je t’ai dit dans ma dernière lettre. Cette rétention d’urine me fait bien souffrir et me laisse sans sommeil la nuit, ni repos le jour. Si j’en crois le diagnostic des médecins, ce serait le mal de la pierre. Ils n’en sont pas encore sûrs, mais je suis soigné comme si j’avais ce mal. On me laisse bon espoir. Je ne me le permets pas cependant, étant donnés mon âge et ces cruelles douleurs. On me conseille d’aller prendre les eaux de Viterbe, mais je ne le pourrai avant les premiers jours de mai. Jusque-là, je temporiserai de mon mieux, et peut-être j’aurai la chance d’avoir échappé à ce mal, avec quelque bon préventif ; mais j’ai besoin de l’aide de Dieu. Dis à Francesca [82] de prier pour moi. Si elle savait en quel état je suis, elle ne se croirait pas sans compagnie dans son malheur. Pour le reste, je suis de corps comme si j’avais trente ans. Ce mal est survenu pour m’endommager ferme et me faire peu estimer la vie. Patience ! Peut-être cela ira-t-il mieux que je ne le crois, avec l’aide de Dieu. S’il en est autrement, je t’en aviserai, parce que je veux mettre en ordre les choses de l’âme et du corps. Pour cela, ta présence me sera nécessaire. Sans autre lettre de moi, tu n’auras à bouger à l’appel de personne. Si c’est la pierre, les médecins me disent qu’elle est à sa formation et qu’elle est petite. De ce chef, ils me donnent bon espoir.

Si tu connais quelque extrême misère dans quelque famille noble, — et je crois qu’il s’en trouve, — fais-m’en connaître le nom. Jusqu’à 50 écus, je t’enverrai un secours pour elle et pour soulager mon âme. Cet argent ne diminuera en rien celui que j’ai donné ordre de vous laisser.

0000(Musée Britann.)


5 avril 1549.0000

La semaine dernière, j’ai envoyé par Urbin au banquier Bettino 50 écus d’or, pour qu’ils te soient payés à Florence. J’espère que tu les auras reçus et que tu en feras l’usage que je t’ai écrit, soit pour la famille des Cheretani, soit pour une autre dont tu reconnaîtras le besoin ; et tu m’en donneras avis. Quant au règlement de mes affaires comme je t’en écrivais, je voulais dire que, me sentant vieux et malade, je me décidais à faire un testament. Il consiste à laisser à Gismondo evà toi ce que je possède, de telle sorte que mon frère Gismondo aussi bien que mon neveu disposent de mes biens, et que l’un ne puisse les diviser sans le consentement de l’autre. Et quand bien même vous y contrediriez par-devant notaire, je le rectifierais toujours.

Quant à ma maladie, je m’en trouve bien mieux. Il est certain que j’ai la pierre. Mais elle est peu de chose, grâce à Dieu et à une eau que je bois et qui la fait dissoudre peu à peu, si bien que j’espère m’en guérir. Mais, en raison de ma vieillesse et à beaucoup d’autres égards, il me serait cher que le mobilier que j’ai à Rome s’en aille à Florence, pour qu’il m’y serve et qu’il vous reste. Il y en a pour la valeur d’à peu près 4.000 écus. J’y pense surtout à l’heure où, ayant à partir pour les eaux, je voudrais m’en libérer au mieux. Mets-toi d’accord avec Gismondo et avisez, parce que c’est une question qui n’intéresse pas moins vous que moi.

Sur la question de ton mariage, un ami est venu me voir ce matin, et m’a prié de te signaler une fille de Leonardo Ginori, née de mère Soderini. Je l’en avise, comme on m’en a prié ; mais je ne sais t’en dire plus au long.

0000(Ibid.)


Rome, 4 octobre 1550.0000

Dans ta dernière lettre, tu m’avisais que tu allais venir à Rome et qu’avant de partir tu attendais un mot de moi. Sitôt celui-ci reçu, prends la poste. Je pense que tu sauras où trouver, à Rome, ma maison ; elle est en face Santa-Maria de Lorette, près du Macello dei Corvi.

0000(Arch. Buonarroti.)


Rome, 20 décembre 1550.0000

J’ai reçu les mazzolini, c’est-à-dire 12 fromages. Ils sont bien beaux, j’en donnerai aux amis et à la maison. Mais, comme je vous l’ai déjà écrit, ne m’envoyez rien que je ne vous le demande, et surtout rien qui vous coûte de l’argent. Quant au choix de ta femme, je ne sais plus que te dire, sinon que tu ne regardes pas à la dot, — car les dots sont toujours meilleures que les gens. Ne regarde qu’à la noblesse, à la santé, et plutôt à la bonté qu’à autre chose. Quant à la beauté, n’étant pas toi-même le plus beau garçon de Florence, tu n’as pas trop à y prétendre. Qu’il suffise que ta prétendue ne soit ni boiteuse, ni estropiée, ni laide. Rien d’autre à dire sur ce sujet.

J’ai reçu, hier, une lettre de messer Giovan Francesco, qui me demande si je n’ai rien qui ait appartenu à la marquise de Pescara. Je voudrais que tu lui dises que je chercherai et que je lui répondrai, samedi prochain, encore que je croie ne rien avoir, parce que, quand je fus malade, hors de chez moi, on m’enleva beaucoup de choses. J’aimerais bien que tu connaisses quelque misère extrême dans quelque famille noble, et plutôt chez celles qui ont des filles, et que tu m’en avises, pour que je lasse quelque bien. Ce sera pour le salut de mon âme.

0000(Ibid.)


Rome, 7 mars 1551.0000

J’ai reçu les poires. Il y en avait 90, dont 7 bronche, comme vous les baptisez. Rien de plus, sur ce point. Quant au chapitre de la femme, je t’ai dit encore samedi mon sentiment. Compte la dot pour rien. N’aie souci que du sang pur et de la race noble ; que ta future soit bien élevée et saine. Par ailleurs, je ne sais rien te dire de particulier, parce que, de Florence, je n’en sais pas plus que qui n’y habite jamais. On m’a parlé, ces jours derniers, d’une demoiselle des Alessandri ; mais je n’en sais rien de particulier. Ce que j’apprendrai, je te le dirai.

Messer Giovan Francesco m’a demandé, il y a déjà un mois, si j’avais quelque chose qui ait appartenu à la marquise de Pescara. J’ai un petit livre en parchemin qu’elle me donna, il y a environ dix ans. Il contient 103 sonnets, non compris ceux qu’elle m’envoya plus tard de Viterbe, sur vélin, au nombre de 40. Je les ai fait relier dans le même volume que j’ai prêté alors à maintes personnes, de sorte qu’il y en a des copies partout. J’ai aussi beaucoup de lettres qu’elle m’écrivait d’Orvieto et de Viterbe. C’est tout ce qui me reste de la marquise…

0000(Musée Britann.)


Rome, 1551.0000

… Quant au livre des sonnets de la marquise, je ne l’envoie pas, parce que je le ferai copier, d’abord, avant d’en risquer l’expédition.

0000(Arch. Buonarroti.)


Rome, 1551.0000

Mon avis est que, si tu trouvais une jeune fille noble, bien élevée, bonne et très pauvre, tu vivrais en paix avec elle. Prends-la sans dot, pour l’amour de Dieu. Je crois qu’à Florence on peut trouver un parti semblable, et il me plairait beaucoup pour que tu ne t’obliges pas à des cérémonies, à des folies et à une infortune semblable à celle de tant d’autres. Tu es riche, et tu ne sais comment. Je ne veux pas me mettre à raconter la misère que je trouvai dans notre maison, quand je commençai à lui venir en aide : un livre n’y suffirait pas. Je n’y ai pourtant trouvé que de l’ingratitude. Que Dieu te fasse apprécier l’état où tu te trouves, et ne cours pas après les pompes et les folies.

0000(Ibid.)


Rome, 20 mai 1553.0000

Ta dernière lettre m’apprend que tu as enfin la femme à la maison, que tu en es bien satisfait, que tu me salues de sa part et que tu n’as pas encore soldé la dot. Ta satisfaction me fait le plus grand plaisir, et il me semble qu’il faut en remercier Dieu.

Pour ce qui est de solder la dot, si tu ne l’as pas, ne la solde point et tiens l’œil bien ouvert, parce que de la question d’argent naît toujours quelque discorde. Ces choses ne me regardent pas, mais il me semble qu’à ta place j’aurais voulu arranger tout cela avant que la femme ne fût à la maison. Pour répondre à ses salutations, remercie-la et fais-lui, de ma part, la meilleure proposition que tu sauras faire de vive voix, mieux que je ne saurais l’écrire. Je veux qu’elle soit présentée comme la femme de mon neveu, mais je n’ai pu encore m’en occuper avant qu’Urbin ne fût avec moi. Le voici revenu depuis deux jours, et je pense faire quelques présents. On m’a dit qu’un beau bijou de perles précieuses ferait bien. J’ai prié un orfèvre, ami d’Urbin, d’en chercher un. J’espère le trouver, mais n’en dis rien encore à ta femme ; et, si tu aimes mieux que je fasse autre chose, dis-le-moi. Rien de plus. Pense à bien vivre, et rappelle-toi que bien plus grand est le nombre des veuves que des veufs.

0000(Musée Britann.)


Rome, 1553.0000

Tu m’apprends que Cassandre est enceinte. J’en éprouve un bien grand plaisir, parce que j’espère qu’il nous restera quelque héritier, soit femelle, soit mâle. Quel qu’il soit, nous devrons en rendre grâces à Dieu…

0000(Arch. Buonarroti.)


Rome, mars 1554.0000

J’ai reçu, la semaine passée, une lettre où tu m’écrivais les contentements continuels que te donne Cassandre. Remercions-en Dieu, d’autant plus que la chose est plus rare. Remercie-la aussi et recommande-moi à elle ; et si, à Rome, quelque chose lui fait plaisir, apprends-le-moi. Quant aux noms à donner aux enfants que tu attends, je crois que tu ferais bien de choisir celui de ton père, c’est-à-dire Buonarroto si c’est un garçon, et celui de notre mère Francesca, si c’est une fille. Je m’en remets à toi.

0000(Musée Britann.)


Avril 1554.0000

J’apprends que Cassandre est près d’accoucher… Si c’est un garçon, je ne sais que te dire, mais j’aimerais bien que le nom de Buonarroto ne manquât pas à la maison, après y avoir déjà duré près de 300 ans…

0000(Ibid.)


Rome, 21 avril 1554.0000

J’apprends que Cassandre est accouchée d’un beau garçon, qu’elle se porte bien et que vous donnez à l’enfant le nom de Buonarroto. De tout cela, j’ai la plus grande joie. Dieu en soit remercié, qu’il le fasse bon, afin que ce fils honore et maintienne la maison.

0000(Ibid.)


30 novembre 1555.0000

Tu m’apprends la mort de mon frère Gismondo. C’est une bien grande douleur pour moi. Il faut avoir patience ; et, puisqu’il est mort en toute connaissance et avec tous les sacrements de l’Église, il faut en remercier Dieu.

Je suis dans la plus grande affliction. J’ai encore Urbin au lit, bien malade. Je ne sais ce qui en résultera, et j’en souffre comme si c’était mon propre fils ; car il est resté fidèlement avec moi 25 années ; et comme je suis vieux, je n’ai plus le temps d’en dresser un autre, à ma guise. Je suis bien affligé… Si tu connais quelque bonne personne dévote, je te prie de la faire prier Dieu pour la santé de mon malade.

0000(Arch. Buonarroti.)


Rome, 4 décembre 1555.0000

Hier soir, 3 décembre, à 4 heures, François, dit Urbin, est passé de vie à trépas, pour mon plus grand malheur. J’en suis si affligé, si abattu, qu’il m’eût été plus doux de mourir avec lui, tant je lui portais d’affection. Et il la méritait bien, car il s’était fait homme de valeur, plein de foi et de loyauté. Il me semble que sa mort me laisse sans vie, et je ne me sens plus en paix. C’est pourquoi j’aimerais te revoir, mais je ne sais si l’affection de ta femme te permettra de te mettre en route. Informe-moi si, dans un mois ou un mois et demi, tu peux venir jusqu’ici, bien entendu, toujours avec la permission du duc.

0000(Ibid.)


Rome, 24 mai 1557.0000

Je suis vieux, comme tu sais, le corps plein de malaises, au point que je ne me sens pas bien loin de la mort. Si au mois de septembre je suis encore vivant, il faudra que tu viennes jusqu’ici pour arranger mes affaires, — les nôtres…

0000(Ibid.)


Décembre 1557.0000

J’ai appris la mort de la petite, et je n’en suis pas surpris ; parce qu’il n’y eut jamais, chez nous, plus d’un enfant à la fois.

0000(Ibid.)


20 mars 1560.0000

J’ai reçu les pois rouges et blancs et les haricots. Ils m’ont fait bien plaisir, encore qu’il me soit bien difficile de faire carême, vieux comme je le suis. Je t’ai écrit, il y a plus d’un mois, que tu viennes ici. Je te rappelle que, après la seconde quinzaine de mai prochain, je t’attendrai. Si tu ne peux venir, avise-m’en.

0000(Ibid.)


Rome, 21 août 1563.0000

Je vois par ta lettre que tu prêtes foi à certains envieux et méchants qui, ne pouvant m’escamoter ni me voler, t’écrivent des mensonges. C’est une poignée de gloutons. Et tu es assez sot pour ajouter foi à leurs histoires, comme si j’étais un enfant. Chasse-moi ces gens-là de devant, comme des scandaleux, des envieux et de tristes viveurs. Tu me parles de gouvernement tyrannique et d’autres choses. Quant au gouvernement, je te dirai que je n’en pourrais avoir de meilleur, je ne saurais être plus fidèlement traité en toutes choses. Quant à être volé de ce que je crois que tu veux dire, je te répondrai que j’ai à la maison un monde en qui je peux pleinement me confier. Charge-toi de ta vie, et ne t’occupe pas de la mienne, parce que dans mes besoins je sais me garder et je ne suis pas un enfant. Porte-toi bien.

0000(Ibid.)


Rome, 28 décembre 1563.0000

Ta dernière lettre m’est arrivée avec 12 marzzolini beaux et bons, dont je te remercie. Je me réjouis de votre bonne santé. La mienne va de même. J’ai reçu précédemment plusieurs de tes lettres et, si je n’y ai pas répondu, c’est parce que la main ne me sert plus. Désormais, je ferai écrire par quelqu’un et je signerai. Rien de plus [83].

0000(Ibid.)





APPENDICES
Michel-Ange Oeuvre litteraire 0243.png
22. Michel-Ange. Musée Buonarroti.
étude pour le « jugement dernier »
LES CORRESPONDANTS DE MICHEL-ANGE

[Nous ajouterons aux lettres qu’on vient de lire quelques-unes de celles que Gaetano Milanesi a publiées en italien en 1875, d’après les manuscrits des « Correspondants de Michel-Ange », et dont M. Le Pileur a donné une traduction française très fidèle à la Librairie de l’Art.]

I

Sebastiano del Piombo à Michel-Ange.
Le 5 septembre 1510.0000

0000Mon très cher Compère,

Aujourd’hui, j’ai reçu du compère Leonardo une lettre où il me dit que vous avez répondu à celle dans laquelle je vous mandais ce que le pape m’avait ordonné de vous dire. Je n’ai reçu aucune lettre de vous, et je suis bien étonné que, vous en ayant écrit pour des choses de moindre importance auxquelles vous avez répondu, je n’aie aucune réponse à celle-là. Si vous saviez dans quel état d’esprit je me trouve à ce sujet, peut-être en seriez-vous surpris. Il y a dix jours, le pape m’envoya un de ses camériers pour savoir si j’avais quelque réponse de vous. Je lui dis que non et que j’en attendais une, de jour en jour. Il me dit alors, de la part du pape : « Puisque celui-là ne vous répond pas, le pape m’a ordonné de vous offrir la salle d’en bas des Pontifes. » Je lui ai dit que je ne pouvais rien accepter sans votre permission ou jusqu’à ce que votre réponse me fût parvenue, et elle n’est pas arrivée jusqu’à présent. D’ailleurs, ajoutai-je, quand je ne serais pas tenu à des égards envers Michel-Ange, si le pape voulait me faire peindre cette salle, je ne le ferais pas, parce qu’il me semble n’être pas inférieur aux élèves de Raphaël d’Urbin, surtout ayant reçu de la bouche du pape l’offre de la moitié de la salle d’en haut, il ne me paraît pas convenable que je peigne en quelque sorte les caves, et eux les salles dorées. Je lui ai dit qu’on la fit peindre par eux. Il m’a répondu que le pape ne le faisait que pour éviter les querelles, que les élèves de Raphaël avaient les dessins de cette salle, et que la salle des Pontifes était aussi bien celle d’en bas que celle d’en haut. Je lui répondis que je n’en voulais rien faire, en sorte qu’ils se rient de moi, et je suis dans une si violente agitation que j’en suis devenu comme enragé. Je lui dis encore : « Si Michel-Ange me répondait et acceptait ce que je lui ai écrit ? — Indubitablement, répliqua-t-il, le pape y accéderait volontiers, et l’on ferait peindre ceux-là (les élèves) ailleurs. » Ainsi, mon Compère, vous êtes maître de tout. Je ne puis croire que vous m’ayez écrit, car j’ai cherché vos lettres dans tout Rome et je n’ai rien trouvé, sauf quelqu’un de ces drôles. Ils sont vigilants et cherchent à se procurer quelqu’une de nos lettres pour savoir nos affaires ; mais si vous voulez, ils crèveront tous avec leurs bavardages.

Outre cela, je vous prie de me dire à qui vous avez donné votre lettre ; car, d’autre part, je crois que le Compère Leonardo ne m’écrirait pas comme il l’a fait, si vous ne m’aviez pas écrit. Donnez votre réponse au présent porteur, elle sera en bonnes mains, et, de cette façon, je l’aurai. Écrivez-moi, si vous voulez, une lettre où vous jetterez feu et flammes ; je la montrerai au pape pour l’exciter, et faites-y voir que vous comptez sur Sa Sainteté ; car, en vérité, ce qu’il m’a dit prouve qu’il vous a en très grande considération et qu’il vous connaît. De plus, faites état, je vous prie, de qui fait état de vous, c’est-à-dire du pape ; car il n’y a pas au monde d’entreprise plus honorable que celle-là ; comme je vous l’ai déjà écrit, vous vous y vengerez de toutes les injures qui vous ont été faites, et vous ferez taire les cigales, qui ne crieront plus.

Dans cette salle ont place les plus beaux faits d’histoire qui se puissent peindre. Il y a premièrement l’histoire de l’empereur Constantin, comment lui apparut dans l’air et dans un éclair une croix dont le signe devait lui donner la victoire, et comment il tua un certain roi. Ensuite, sur le grand côté, une bataille, c’est-à-dire un fait d’armes, dont ces jeunes gens disent qui la veut commencer ; puis, sur l’autre côté, une présentation des prisonniers à l’empereur. Sur l’autre grand côté, les préparatifs pour faire chauffer le sang des petits enfants : on entrevoit beaucoup de femmes, des enfants et des bourreaux pour les tuer et faire le bain de l’empereur Constantin.

Le pape m’a dit que ceux-là (les élèves de Raphaël) voulaient peindre ces faits historiques et qu’ils avaient les dessins de la main de Raphaël. Je lui répondis ce que je vous ai écrit dans une autre lettre. Il me semble que, comme sujets d histoire, on ne peut mieux faire, ni mieux choisir. Ainsi décidez ; tout ce que vous ordonnerez sera fait. Et je vous en prie, mon Compère, par l’amitié qui nous unit, daignez me répondre, pour que je sache ce que j’ai à faire, car je suis vitupéré par tous ces gens-là et surtout par le pape de ce que je ne sais que leur répondre ; votre honneur y est engagé, aussi bien que le mien. — Je ne vous dirai pas autre chose. Jésus-Christ vous conserve en santé.

Votre très fidèle Compère Sébastien, peintre, à Rome.


II

Au seigneur Michel-Ange Buonarotti, sculpteur très digne, etc., à Florence.
Le 7 septembre 1520.0000

0000Mon très cher Compère,

Aujourd’hui, une lettre de vous m’a été apportée par Miniato ; c’est la réponse à celle que le pape m’a fait vous écrire, et, d’après ce que vous dites, il semble que je vous ai fait injure, plutôt que plaisir. Je vous le dis, l’amitié que je vous porte et le bien que je vous veux me font désirer de vous voir empereur du monde, car vous me paraissez le mériter ; et si vous ne vous croyez pas le grand maître que vous êtes, vous me paraissez tel à moi et à tout le monde, même à ceux qui ne le veulent pas. Il n’y a pas de meilleur juge que vous sur ce point, et si vous ne pouviez me secourir ni m’aider en quoi que ce fût, ni me faire plaisir, j’aurais la certitude que ce serait de votre part impossibilité et non manque de foi ou d’amitié. Tout ce que j’ai dit au pape et les termes dont j’ai fait usage à propos de ce grand travail, c’a été par pure amitié, par le respect que je vous porte, pour arriver par votre moyen à vous venger ainsi que moi, pour faire voir aux méchantes gens qu’il y a d’autres demi-dieux que Raphaël d’Urbin et ses élèves, et d’après les paroles du Compère Leonardo qui, dans ses lettres, paraissait m’assurer que vous mettiez à cela plus de chaleur que moi. Si j’ai commis quelque erreur, pardonnez-moi.

Je pense à ce que vous m’écrivez de vous mander les sujets d’histoire. Dans ma lettre d’hier, je vous les racontais en gros, parce que le pape me les avait indiqués, lui aussi, fort sommairement. Ces quatre histoires sont celles de l’empereur Constantin, que doivent peindre les élèves de Raphaël, mais je crois que le pape a un peu changé de sentiment. Il a envoyé bien des fois savoir si j’avais reçu votre réponse. Je lui ai dit que non, et il m’a fait offrir la salle d’en bas des Pontifes, à quoi j’ai répondu ce que vous avez appris par mon autre lettre. Mais les sujets de la salle d’en bas, je ne les sais pas encore.

Or, vous m’écrivez aussi que vous ne me promettez pas une affirmation. Je vous prie, par l’amitié que vous me portez, de vouloir bien vous décider à dire oui ou non, pour que je puisse porter la réponse au pape, qui demande à voir ce que vous m’avez écrit, et à qui je dis que vous ne m’avez pas encore répondu. Si vous voulez que je lui montre vôtre lettre, je la lui montrerai. Donnez-moi votre avis sur ce point, car je ne veux rien faire contre votre volonté. Cette salle d’en haut, qui doit son importance aux chambres de Raphaël d’Urbin, ne se peut obtenir sans vous. Pour celle d’en bas, je me fais fort de l’avoir et d’y faire de grandes peintures, comme les autres ; mais je ne le désire que pour faire des miracles et montrer aux gens que des hommes qui ne sont pas des demi-dieux savent peindre, eux aussi. — Je ne vous dirai pas autre chose. Jésus-Christ vous conserve en santé. Pardonnez-moi si je vous importune.

Votre très fidèle Sébastien, peintre, à Rome.


III

Au seigneur Michel-Ange Buonarotti, sculpteur très digne, etc., à Florence.
Le 7 octobre 1520.0000

0000Mon très cher Compère,

Maitre Giovanni de Reggio, mon compère, est venu à Rome et m’a parlé de bien des choses et surtout de ce que vous désiriez, en vertu d’un Bref de notre Seigneur, venir à Rome pour tel service qu’il plairait à Sa Sainteté. Je crois vous avoir donné, à vous et à notre compère Leonardo, toutes les informations possibles dans la dernière lettre que avez reçue de moi sur ce sujet. Il est vrai que maître Giovanni m’a dit que vous n’aviez pas eu ma réponse pendant qu’il était à Florence, car peut-être lui auriez-vous parlé d’une autre façon. Maintenant je vous réponds que j’ai fait entendre, aussi adroitement que possible, à notre maître qu’il donnât ce Bref, et Sa Sainteté dit qu’Elle ne veut pas vous déranger de vos travaux de Florence. J’ai fait observer à Sa Sainteté qu’en ce moment où monseigneur d’Agen vient de mourir, vous pourriez suspendre quelque temps le travail du tombeau. Le pape a dit au marquis et à moi qu’il ne voulait pas être nier à vous détourner de ce travail. De vous à moi, la vérité est qu’on dit tout bas que le cardinal a été empoisonné ; aussi notre maître ne se mêlera en rien des affaires du cardinal, pour ne pas provoquer de commentaires.

Ainsi, mon compère, si votre pensée est de venir à Rome, comme me l’a dit maître Giovanni, vous avez la meilleure occasion du monde d’y venir, à présent que ce cardinal est mort, pourvoir à vos affaires et comment le cardinal a laissé votre œuvre [84], car, autant qu’on peut comprendre, le cardinal n’a laissé aucun ordre pour ses affaires ; il ne s’attendait pas à mourir, et il est mort, comme cela, à l’improviste. Il serait très convenable que vous vinssiez voir ce qui vous concerne, au sujet du tombeau comme de toute autre chose, surtout de celle que vous savez. Et puis il y a encore un certain château de Canossa dont m’a parlé maître Giovanni ; vous avez là un beau sujet de vous mettre le cerveau en combustion. Quand vous seriez à Rome, vous mettriez fin à toute chose et vous obtiendriez tout ce que vous voudriez, non des châteaux, mais une ville ; car je sais en quelle estime vous tient le pape. Quand il parle de vous, il semble parler d’un frère, presque avec les larmes aux yeux. Il m’a dit, à moi, que vous avez été élevés ensemble, et il fait voir qu’il vous connaît et vous aime ; mais vous faites peur à tout le monde, même aux papes. Je ne vous dirai pas autre chose que cela. Vous savez, je pense, que notre maître est allé hors de Rome ; à son retour je crois que notre affaire se résoudra, et je vous donnerai aussitôt avis de toute chose. Rien de plus. Recommandez-moi au compère Leonardo et à messire Pier Francesco. Jésus-Christ vous conserve en santé.

Votre très fidèle compère Sébastien, peintre, à Rome.


IV

Au seigneur Michel-Ange Buonarotti, sculpteur très digne, etc., à Florence.
Le 4 novembre 1520.0000

0000Mon très cher Compère,

J’ai reçu de vous une lettre, qui était la réponse à l’avant-dernière que je vous ai écrite, et j’ai compris le tout ; mais elle est arrivée trop tard, parce qu’on ne peut faire ce dont m’avait chargé le compère Leonardo. Notre maître, aussitôt après avoir fait l’Office des Morts, est parti à cheval ; je crois qu’il restera quelques jours absent, et, quand il reviendra, je ferai aussitôt votre commission.

Le présent porteur est un gentilhomme vénitien qui désire vous connaître, au moins vous voir, et m’a prié de vouloir bien vous écrire pour avoir l’occasion de vous connaître. C’est un homme d’excellentes manières, fort lettré surtout et qui aime beaucoup les arts.

Si vous jugez à propos de lui montrer quelque chose, faites-le ; je ne veux vous astreindre à rien contre votre volonté. Vous savez comment sont taits les gens qui aiment les arts, ils sont insatiables quand il s’agit de voir ; et cela, vous pouvez facilement le lui pardonner. Pas autre chose. Jésus-Christ vous conserve en santé.

Votre Sébastien, peintre, à Rome.


V

Au seigneur Michel-Ange Buonarotti, sculpteur très digne, etc., à Florence.
Le 4 novembre 1520.0000

0000Mon très cher Compère,

Aujourd’hui même, j’ai reçu de vous une lettre, écrite le 3 du présent mois, et j’en ai tout compris. Je suis bien étonné que vous, connaissant mon compère Giovanni de Reggio comme vous m’en avez parlé une fois dans la Traspontina, vous confériez de vos affaires avec lui. Cela m’a bien étonné. Quoique maître Giovanni soit un brave homme, un homme de bien et qui vous aime, il ne me semble pas homme à conduire une de vos affaires. Il crie un peu trop, la nature l’a fait ainsi. Mais nous avons eu du bonheur ; car, ni lui ni moi, nous n’avons fait aucune démarche, ayant tout d’un coup reçu votre lettre avant cette dernière. J’allai au palais pour faire ce qu’il fallait, et notre Maître était parti avec ce camérier que je voulais voir. Cela nous a empêché de faire ce dont nous étions chargés. Ne craignez pas qu’il en résulte aucun désagrément pour vous ; il n’a rien été fait de ce que voulait maître Giovanni, sinon comme je vous l’ai écrit à vous et au compère Leonardo ; car, avant l’arrivée de Giovanni, je vous ai écrit les intentions de notre Seigneur.

Au retour de Sa Sainteté, je vous donnerai avis de tout ce qui surviendra, et, suivant ce qui arrivera, vous vous mettrez en route. Si je puis parler à notre seigneur une autre fois, comme je l’espère, je ferai ce qu’il faudra, comme me l’a dit le compère Leonardo ; mais il serait bon, je crois, que vous fissiez un tour par ici, pour voir comment vont vos affaires, car vous en feriez d’un seul coup plus de quatre, et sans difficulté.

J’ai été trouver maître Giovanni, je lui ai crié d’aller un peu plus doucement. Il m’a répondu qu’il n’avait pas fait autre chose que de solliciter le payement de la figure du Christ. Il m’a dit qu’il y a du désordre et que vous n’envoyiez pas la figure avant d’avoir reçu votre argent. Il a bien mené cette affaire, mais il va disant une chose qui me fâche ; il dit que ce n’est pas vous qui avez fait cette figure, qu’elle a été faite par Pietro Urbano. Prenez garde qu’il faut qu’elle paraisse de votre main, pour faire crever les fainéants et les bavards.

On dit de nouveau que Monseigneur Révérendissime Santa-Maria est mort [85].

Quant à ce que vous me répétez de votre terribilité, je ne vous crois pas terrible, pour mon compte ; et si je ne vous ai pas écrit à ce sujet, n’en soyez pas surpris, car vous ne me paraissez pas terrible, sinon dans l’art, c’est-à-dire que vous êtes le plus grand maître qui ait jamais été. C’est là mon avis. Si je me trompe, tant pis pour moi. Je ne vous dirai pas autre chose. Recommandez-moi au compère Leonardo et à messire Pier Francesco.

Votre très fidèle compère Bastiano, peintre, à Rome.


VI

Au seigneur Michel-Ange Buonarroti, sculpteur très digne, etc., à Florence.
Le 19 novembre 1520.0000

0000Mon très cher Compère,

Il y a déjà plusieurs jours que j’ai reçu de vous une lettre, à moi très agréable. Je vous remercie extrêmement de ce que vous avez daigné m’accepter pour votre compère : les cérémonies des femmes ne sont pas en usage, entre nous. Il me suffit que vous soyez mon compère, et par une autre (occasion] je vous enverrai l’agnelle.

J’ai déjà tait baptiser l’enfant depuis plusieurs jours et je lui ai donné le nom de Lucien, qui est le nom de mon père. Si messire Domenico Boninsegni daigne être mon compère, il me fera un sensible plaisir, car je ne veux pour compères que des hommes de bien.

Outre cela, je vous apprends que j’ai fini le tableau et que je l’ai porté au palais. Il a plu à chacun plutôt que déplu, excepté aux (détracteurs) ordinaires, mais ils ne savent que dire. Il me suffit que Monseigneur Révérendissime m’ait dit que je l’avais satisfait au delà de ses désirs. Je crois que mon tableau est mieux dessiné que les tapisseries venues de Flandre.

Maintenant, ayant fait de mon côté à peu près ce que je devais, j’ai cherché à obtenir Je mon payement. Monseigneur Révérendissime m’a dit que, comme nous en sommes convenus ensemble avec messire Domenico, il veut que vous jugiez cette œuvre. Quoique, pour arriver promptement à conclusion, je m’en remette a Sa Seigneurie Révérendissime, il n’y veut rien entendre. Je lui ai montré le compte du tout ; il veut que je vous l’adresse et que vous voyiez ce tout. Je vous renvoie donc et je vous prie, si jamais vous m’avez fait un plaisir, de faire cela sans crainte aucune ; car Monseigneur Révérendissime et moi, nous nous en remettons absolument à vous. Il suffit que vous ayez vu l’ouvrage commencé ; il y a quarante figures en tout, sans celles du paysage. Ce travail comprend le tableau du cardinal Rengone, qui est porté sur le même compte ; messire Domenico l’a vu et sait de quelle grandeur il est. Je ne vous dirai pas autre chose Mon compère, je vous en prie, expédiez la chose promptement, avant que Monseigneur Révérendissime parte de Rome ; car, pour vous le dire à vous, je suis à bout.

Jesus-Christ vous conserve en santé. Recommandez-moi à messire Domenico, et je me recommande à vous mille fois.

Votre très fidèle compère Sébastien, peintre à Rome.


VII

Au seigneur Michel-Ange Buonarroti, sculpteur très digne, etc., à Florence.
Le 6 septembre 1521.0000

0000Mon très cher Compère,

Je crois que vous êtes las d’apprendre des nouvelles de votre Pietro Urbano. De celles qui ne vous concernent pas, je ne vous écris rien, parce que ce n’est pas mon métier de dire du mal de personne, surtout de ceux qui ne m’ont pas fait de déplaisir. Mais comme il vous a fait honte et tient peu compte de vous, l’amitié que je vous porte m’oblige à vous faire connaître une partie de sa bonne conduite.

Premièrement, vous l’avez envoyé à Rome avec la figure [86], pour qu’il la finisse et la mette en place. De cela, savez-vous ce qu’il a fait et manqué à faire ? Je vous apprends que, dans tout ce à quoi il a travaillé, il a estropié toute chose ; surtout il a raccourci le pied droit, et l’on voit clairement qu’il en a tronqué les doigts ; il a raccourci de même ceux des mains, surtout de celle qui tient la croix, c’est-à-dire de la droite. Frizzi dit qu’ils semblent avoir été faits par un fabricant de gimblettes. Cette main n’a pas l’air de marbre, on la croirait faite par un ouvrier en pâte, tant les doigts sont raides. Je ne m’entends pas à cela, ne sachant pas comment se travaille le marbre ; mais je puis vous dire que les doigts me semblent bien raccourcis. On voit bien aussi qu’il a travaillé à la barbe, et je crois que mon petit garçon aurait eu plus de jugement ; on dirait qu’il a modelé cette barbe avec un couteau sans pointe, mais on y pourra facilement remédier. Il a encore mutilé une des narines ; un peu plus, le nez était gâté. Ce n’aurait pas été l’ouvrage de Dieu, et je crois que Dieu vous inspira l’idée de votre dernière lettre à maître Giovanni de Reggio, mon compère ; car, si la figure était restée entre les mains de Pietro, sans aucun doute, il vous la gâtait. De plus, j’ai fait comprendre et j’ai dit à messire Metello de ne la laisser en aucune façon dans les mains de Pietro, qui pourrait bien, par dépit, la gâter et vous faire encore plus de honte. Pietro se montre fort malveillant, surtout depuis qu’il se voit tout à fait renvoyé par vous ; il me paraît ne faire état, ni de vous, ni d’âme qui vive, et se croire un grand maître ; mais à l’œuvre il verra ce qu’il est. Je crois que le pauvre garçon ne saura plus jamais faire de ces figures-là, tellement il aura oublié l’art, et les genoux de cette statue valent plus que Rome tout entière.

Compère, sur la demande de maître Giovanni de Reggio et pour l’amitié que je vous porte, je vous ai écrit et fait connaître ce qu’a fait Pietro. Vous me dites par votre dernière lettre que, si Frizzi veut assumer l’entreprise de finir et de mettre en place cette figure, je la lui donne. Il est venu me trouver, et nous sommes allés chez messire Metello avec votre lettre. Messire Metello s’en est montré satisfait, et je crois que Frizzi vous servira avec zèle, car il me paraît honnête homme. Je l’ai prié de toucher le moins possible à la figure, et nous sommes demeurés d’accord de la baisser d’une palme environ, parce qu’on ne voit pas les pieds ; je trouve que Pietro la mettait bien haut. Vos instructions seront donc exécutées, et je crois que Frizzi s’en acquittera bien ; vous avez affaire à un homme qui tient à cœur votre honneur. Ne vous étonnez pas de ce que maître Giovanni vous ait écrit que Pietro s’en était allé. Il a passé bien des jours sans se montrer ; il fuyait la cour, et je crois bien qu’il lui arrivera malheur. J’ai entendu dire qu’il joue, fréquente toutes les filles, fait le damoiseau dans Rome avec des souliers de velours et dépense beaucoup d’argent. Je suis sûr qu’il finira mal, et je le regrette, parce qu’il est jeune, après tout ; mais il a fait des choses dont vous seriez stupéfait, si vous les entendiez raconter. Je ne vous en dirai pas plus. Si vous trouvez que l’on ait omis quelque chose de ce que vous voulez, écrivez, et tout ce que vous ordonnerez sera fait. Jésus-Christ vous conserve en santé. Dites au compère Leonardo que j’espère qu’à son retour il trouvera finis la chapelle et le sujet d’en bas. Vous en serez, je crois, satisfait ; je le peins à l’huile sur le mur, de manière que la peinture ne s’en détachera pas, comme font celles du palais. Je vous prie de me recommander à messire Pier Francesco.

Votre très fidèle,

Sébastien,00
peintre, à Rome.

VIII

Au seigneur Michel-Ange, sculpteur très digne, etc., Florence.
Le 22 avril 1525.0000

0000Mon très cher compère,

J’ai reçu de vous une lettre qui m’a été fort agréable, car j’y ai vu l’amitié et l’affection que vous me portez toujours, sans que je le mérite. Il m’est pénible que l’on vous ait requis de m’écrire et de me presser de finir promptement le tableau de messire Antonio Francesco degli Albizzi. Il était inutile de vous tourmenter d’une semblable chose, et peut-être vous aurait-on moins importuné en vous faisant faire une figure qu’en vous faisant écrire cette lettre. Je crois, en effet, reconnaître en bonne partie le tour d’esprit des gens dans cette affaire. Il suffisait de ma bonne foi et de la promesse que j’avais faite à messire Antonio Francesco, et, bien que j’aie été en retard de cinq ou six jours, il n’était pas besoin de prendre tant de peine. Pardonnez-moi. Pour moi, je trouve plus difficile de faire une main ou un simple bout de draperie dans notre art, que de faire toutes les selles [87] du monde. Pardonnez-moi de vous écrire de cette manière ; je crois écrire à quelqu’un qui me comprend : ne prenez donc pas la chose en mauvaise part. Je n’ai tant tardé que pour vous faire honneur ainsi qu’à moi et pour me consacrer à messire Antonio Francesco, qui me semble un homme digne d’être bien servi. J’ai laissé toutes mes affaires pour lui et pour le compère Leonardo, comme ils le savent. Et je ne vous dirai pas autre chose, sinon que je me recommande à vous mille fois. Recommandez-moi, je vous prie, à messire Antonio Francesco comme à messire Pier Francesco Borgherini, et dites-lui que dans le délai de deux jours son tableau sera fini. Jésus-Christ vous conserve en santé.

J’ai encore à vous remercier extrêmement de la lettre que vous m’avez écrite, en faveur de Jacopo Sansovino. Il a fait bonne impression sur le duc, mais il n’a pourtant pas eu le travail, parce que, m’a dit le duc, il faut en ce moment s’occuper des armes et non des marbres.

L’unique Arétin m’a fait convenir, en voyant votre lettre (c’est-à-dire l’adresse), que c’est à lui qu’il appartient d’être unique, et non à moi. Mais vous êtes bien, vous, l’unique au-dessus de lui et de tous les autres. Et suffit.

Votre

Sébastien, 000000
peintre, à Rome.000

IX

Au seigneur Michel-Ange Buonarroti, sculpteur très digne, etc., à Florence.
Le 20 avril.0000

0000Mon très cher Compère, après les salutations,

Ne vous étonnez pas que je vous importune de mes lettres, j’y suis forcé, je ne puis faire autrement. J’ai fait un tableau d’autel à messire Giovanni de Viterbe, clerc de la Chambre Apostolique, avec trois figures plus grandes que nature, c’est-à-dire un Christ à la Colonne et deux figures qui le flagellent, comme celles de Saint-Pierre-in-Montorio. Ce tableau est terminé depuis deux mois, comme messire Antonio Francesco pourra vous en informer, car il l’a vu, et il connaît à peu près notre différend. C’est que lui veut me payer à sa manière, et que je voudrais être payé à la mienne. Nous sommes engagés de part et d’autre, informa camerœ. Le prix de mon travail doit être estimé par deux experts dans l’art, s’il n’y a pas moyen de nous accorder. Maintenant ledit messire Giovanni a résolu de vous nommer juge et de vous envoyer le tableau à ses frais, ainsi que pour le retour, afin que vous jugiez du prix ; et cela uniquement pour me tourmenter à sa manière. Il ne veut en aucune façon s’en rapporter au contrat et n’a pas trouvé d’autre expédient que de vous charger d’arranger cette affaire. Je suis certain qu’il vous écrira et vous demandera de juger entre nous. J’en serais plus que content, mais j’en souffrirais grandement, ne pouvant attendre si longtemps ; car cet homme ne voudrait autre chose qu’attendre que j’eusse besoin de pain et que la dernière misère m’obligeât d’aller à lui, la corde au cou. Il en ferait à sa guise ; mais je consentirais plutôt à manger mes deux enfants qu’à lui donner le plaisir de me voir soupirer ; car il est pire qu’un juif, et je m’étonne que la terre ne s’ouvre pas pour l’engloutir. Je vous en prie, par pitié, veuillez, pour l’amour de moi, le traiter comme il le mérite, et, pour ne pas vous donner ce tourment, refusez, renvoyez ce différend à notre seigneur et persuadez à messire Giovanni de s’en tenir à son jugement ; il ne peut le récuser. Vous satisferez ainsi l’une et l’autre partie, et moi je sortirai de la main du diable, car il ne me paraît pas convenable de vous tourmenter de cette affaire. Je crois que si vous étiez en Angleterre, il n’en serait que plus aise de vous envoyer le tableau, pour me faire plus de mal, pourvu que vous fussiez loin de Rome. Mais plût à Dieu que vous fussiez à Rome, car je crois qu’il vous fuirait comme le diable et s’en remettrait à toute autre personne que vous, tandis que moi je ne voudrais pas d’autre juge. Je ne vous dirai pas autre chose. Christ vous conserve en santé. Je me recommande à vous mille fois Vous daignerez me recommander à messires Antonio Francesco et Pier Francesco.

Le tableau de messire Antonio Francesco est fini, il n’y a plus qu’à le vernir, et je le vernirai demain. Pardonnez-moi si j’ai tant tardé, c’est qu’on ne peut peindre et plaider avec messire Giovanni de Viterbe.

Votre

Sébastien, 000000
peintre, à Rome.000

X

Au seigneur Michelange des Bonarotis, sculpteur rarissime, à Florence.
Le 24 février 1531, à Rome.0000

0000Mon très cher Compère,

(Ce mot) par maître Domenico, dit Menichella, qui m’est venu voir de votre part. Dieu sait combien j’ai été heureux qu’après tant de misères, de peines et de dangers, Dieu tout-puissant nous ait laissés vivants et en santé par sa miséricorde et sa pitié : chose vraiment miraculeuse, quand j’y pense. De quoi, grâces soient toujours rendues à la majesté divine. Si je pouvais, avec la plume, vous exprimer l’inquiétude et le tourment que j’ai éprouvés à votre égard, vous en seriez dans l’étonnement. Le seigneur Fernand de Gonzague pourra vous en rendre bon témoignage, et Dieu sait quelle douleur je ressentis quand j’appris que vous alliez à Venise. Si je m’étais trouvé à Venise, il en eût été autrement : il suffit. Maintenant, mon compère, que nous avons passé par l’eau et par le feu, et que nous avons éprouvé des choses que l’on n’aurait jamais imaginées, remercions Dieu de toutes choses, et ce peu de vie qui nous reste, passons-le du moins dans le repos autant que possible. Il faut compter bien peu sur ce que fera la Fortune, tant elle est méchante et douloureuse. Je me suis réduit à ce point que l’univers pourrait crouler sans que je m’en soucie, et je me ris de toute chose. Menichella vous dira la vie que je mène et ma position. Il ne me semble pas que je sois encore le Bastiano que j’étais avant le sac de Rome, je ne puis encore revenir à moi. Je ne vous dirai pas autre chose. Le Christ vous conserve en santé.

Quant à venir à Rome, suivant ce que me dit maître Menichella, cela ne me paraît pas nécessaire, à moins que vous n’y veniez en promenade. Vous pourriez remettre en ordre votre maison, qui, à vrai dire, est en mauvais état dans presque toutes ses parties, comme les toits et autres choses. Vous savez, je crois, que la salle où se trouvait l’atelier de marbrerie s’est effondrée avec les marbres travaillés : c’est une pitié. Vous pourriez remédier à cela et prendre quelques mesures. Pour moi, j’en serais heureux, car je jouirais un peu de vous, et je meurs du désir de vous voir, j’en suis impatient ; mais faites ce qui vous paraîtra le mieux. — Votre très fidèle compère

Sébastien de Luciani.0000

XI

À mon très cher messire Michelange Bonaroti, sculpteur, à Florence.
Le 29 avril 1531, à Rome.0000

0000Mon très cher Compère,

Il y a bien des jours que j’ai reçu de vous une lettre, à moi fort agréable, en réponse à celle que vous a portée Menichella. La vôtre m’a été apportée par Benvenuto, l’horloger florentin, et Baccio, mercier ou marchand de cire, serviteur de notre seigneur. Mais en vérité votre lettre m’a été remise ouverte, ce dont j’ai eu grand déplaisir. Si j’ai tardé si longtemps à vous répondre, c’est que je n’ai pu encore vous envoyer la tête de notre seigneur. Il est bien vrai que j’en ai une, peinte avant le sac de Rome, sans barbe, et que je ne crois pas devoir convenir. N’ayant pu trouver le temps d’en peindre une à mon gré, je n’ai encore rien fait ; mais je m’en occuperai bien certainement et, le plus tôt que je pourrai, je vous l’enverrai. J’ai tardé aussi, faute d’en avoir trouvé le moyen, de vous écrire et de vous envoyer mes lettres, comme vous m’enverriez les vôtres, sans qu’elles soient ouvertes : Qu’en pensez-vous ? J’ai rencontré Bartolomeo Angiolini, qui me paraît un homme de bien et a fait voir beaucoup d’affection et d’attachement pour vous. Je lui ai parlé du fait de la lettre ouverte, et il m’a répondu que je pouvais sans crainte lui donner les miennes, qu’elles vous seraient remises en mains propres. Vous donnerez de même les vôtres à Lorenzo Manucci, chasublier sur la Place, et faites la suscription d’une autre sorte de caractères, pour qu’elle ne paraisse pas de votre main, ou faites faire la suscription par une autre personne, pour qu’on n’y reconnaisse pas votre écriture, ou bien faites une enveloppe à la lettre et adressez-la à Bartolomeo Angiolini, en mains propres, à la douane de Terre ; il m’a promis que personne au monde ne verrait vos lettres. Il me semble que c’est une très bonne voie.

Comme dans votre lettre vous me dites qu’il vous serait très agréable de savoir quelques particularités, mon très cher compère, voici ce que m’a dit Menichella. Il n’y a pas lieu pour vous d’avoir aucun souci, ni de vous mettre en route et de venir à Rome pour des indignités qui ont pu vous être faites. Il suffit d’une lettre de vous à notre ami [88] ; vous verriez combien elle aurait d’effet, car je sais dans quelle estime il vous tient. Je crois que si vous vouliez faire une figure, à votre gré et de votre main, vous ne pourriez faire une chose plus à votre avantage, parce que je sais qu’il vous aime. Il vous connaît, il adore vos œuvres et les goûte autant qu’homme les ait jamais goûtées ; c’est une chose merveilleuse et une bien grande satisfaction pour l’artiste. Il parle de vous si honorablement, avec tant d’affection et d’amour, qu’un pure ne dirait pas de son fils ce qu’il dit de est bien vrai qu’il a été quelquefois centriste par certains bavardages qu’il entendait, pendant le siège de Florence ; il pliait les épaules et disait : « Michel-Ange a tort, je ne lui ai jamais fait injure. » Sachez donc le connaître, mon compère, prenez les choses du té et maintenez-vous en bonne humeur ; car avec les fatigues que vous endurez pour lui, il sait et on lui rapporte que vous travaillez jour et nuit et il en a une très grande joie. Il n’en aurait donc pas moins s’il savait que vous fussiez content, avec l’esprit en repos, et que vous eussiez pour lui l’affection qu’il a pour vous. Pat> ! ii, compère, si je parle trop à cœur ouvert ; l’affection que je vous porte et le bien que je vous veux t dire ce que je vous dis. Je voudrais que, de quelque autre manière qu’en peinture ou en sculpture, vous lui fissiez voir que vous êtes son serviteur et que, par ce moyen, vous coupassiez les jambes et la langue à vos ennemis ; car vous seriez homme à obtenir et à faire absolument tout ce que vous voudriez.

Je ne souhaiterais de vous qu’une seule grâce : c’est que, vous connaissant mieux, vous n’accordassiez pas votre attention aux moindres choses, et que vous vous souvinssiez que les aigles dédaignent les mouches. Et suffit. Je sais que vous vous moquerez de mon tabil, mais je n’en ai cure ; la nature m’a fait ainsi, et je ne suis pas Giovanni de Reggio.

Outre cela, en venant à Rome, je me trouvai à Pesaro avec un peintre attaché au duc d’Urbin. Il s’appelle Jérôme de Genga. C’est un homme de bien et qui montre de l’affection pour vous. Comme il croit que j’ai sur vous beaucoup d’influence, il me dit qu’il pourrait s’employer utilement à faire que le seigneur duc s’entendit avec vous, au sujet du travail du pape Jules, travail que le duc paraît avoir fort à cœur. Je lui répondis que l’ouvrage était en bonne voie, mais qu’il fallait encore huit mille ducats et qu’il n’y avait personne à qui s’adresser pour cette somme. Il me dit alors que le seigneur duc l’avancerait, mais que Sa Seigneurie craignait de perdre son argent et l’ouvrage et paraissait fort en colère. Après beaucoup de paroles, il me demanda si l’on ne pourrait pas restreindre cet ouvrage, de manière que l’on fût satisfait de part et d’autre. Je lui répondis qu’il fallait en parler avec vous. Compère, tout dépend de vous. Je crois pourtant que si vous faisiez voir quelque chose de ce travail, ils accepteraient tout, parce qu’ils tiennent plus à certaines apparences qu’à la vérité même, et je suis certain qu’il leur faudrait prendre médecine pour débourser ces huit mille ducats. Comme vous êtes sage et prudent, avant qu’aucune figure ne sorte de chez vous, étudiez-la bien, et n’ayez crainte de voir diminuer votre gloire et votre réputation ; car dans tout ce que vous voudrez, je crois que vous serez le même. Vous êtes trop grand. Mais je me désespère de ce que vous ne vous connaissez pas et vous vous rongez vous-même, tandis que la moindre chose pourrait tout calmer. Pour le présent je ne vous dirai pas autre chose. Pardonnez-moi si je ne vous ai pas donné de bonnes paroles. Je voudrais pourtant, s’il était possible, que ce peu de vie qui nous reste se passât dans quelque peu de repos ; il en serait temps. Le Christ vous conserve en santé.

Votre

Sébastien, 00
peintre, à Rome.

XII

Au seigneur Michelange des Bonarotis, mon seigneur très respectable, à Florence.

0000Très excellent Compère,

Vous serez, je crois, surpris que j’aie été tant de jours sans vous écrire. La première cause de mon silence a été que je n’avais à vous dire rien qui en valût la peine ; et la seconde, l’événement que vous avez appris, je pense, comment notre seigneur le pape Clément m’a nommé plombeur et m’a fait moine, à la place de Frère Mariano. Si vous me voyiez moine, je crois bien que vous en ririez. Je suis le plus beau frocard de Rome, chose en vérité à laquelle je ne crois pas avoir jamais pensé. Il est bel et bien survenu un Motu proprio du pape. Dieu soit loué dans l’éternité, car il parait vraiment que Dieu l’a voulu ainsi. Et ainsi soit-il !

Maintenant, mon compère, messire Jérôme Staccoli, d’Urbin, est arrivé à Rome ; il est venu chez moi et, ne m’ayant pas trouvé, il m’a parlé aujourd’hui à la Chancellerie et m’a rapporté toutes les négociations qui ont eu lieu avec le seigneur duc d’Urbin, au sujet du tombeau de Jules. Il m’a dit énormément de paroles ; pour conclure, il dit avoir offert des partis à choisir à Son Excellence votre duc [89] ; que vous étiez disposé à finir le tombeau du pape Jules… en suivant les conditions du contrat fait par vous avec Aginensis, c’est-à-dire le grand projet, mais qu’il faudrait pourvoir au reste de l’argent. Le duc a répondu qu’il ne pouvait fournir le reste de l’argent, mais que Sa Seigneurie serait bien plus satisfaite que vous missiez à exécution le second projet, c’est-à-dire que l’œuvre fût réduite à la valeur de la somme que vous avez reçue. Messire Jérôme ajouta qu’après son départ d’Urbin, le duc envoya derrière lui un homme en poste avec une lettre, lui ordonnant de trouver moyen, n’importe comment, d’arranger cette affaire et d’assurer l’exécution du tombeau ; mais que le duc voudrait que vous lui fissiez un dessin du projet à exécuter, dessin d’après lequel il prendrait une décision. Je répondis très gaillardement à messire Jérôme que vous n’étiez plus homme à faire des dessins de projets, des modèles, ni de pareilles bagatelles ; que c’était là le moyen de ne jamais finir ce travail, que Son Excellence le duc pouvait bien se contenter de vous voir disposé à exécuter ce travail suivant le dessin existant, et que vous teniez à votre honneur autant qu’un autre peut tenir au sien. Messire Jérôme me demanda comment cela pourrait se faire. « Voici comment, lui répondis-je. Que Son Excellence le duc et tous les héritiers du pape Jules consentent à annuler le contrat dressé par Aginensis, c’est-à-dire celui du grand projet, qu’ils en fassent un autre comme quoi vous (Michel-Ange) consentez à faire un travail de la valeur de la somme reçue par vous, qu’ils laissent à votre conscience toute chose, et quand vous ne mettriez qu’une pierre en œuvre, qu’ils se soumettent en tout à votre volonté Que, comme le meilleur temps de votre vie aura été un esclavage, ils vous rendent présentement votre liberté, ne vous obligent à rien, et seulement vous fassent maître de toutes choses à votre volonté ; car ils se trouveront bien mieux de faire ainsi, que de se jeter dans une voie de détails minutieux. » Sur quoi, messire Jérôme avoua que c’était là la marche à suivre, et me dit de vous écrire qu’il fera consentir le duc à tout ce que vous voudrez, vous et son ambassadeur, qu’avec messire Jérôme, au nom du duc et des héritiers du pape Jules, on annulera le contrat et on en fera un autre comme vous le voulez, et dans la forme que je lui ai offerte, c’est-à-dire qu’on achèvera le tombeau suivant le second projet, et dans le délai de trois ans. Vous aurez à payer de vos deniers deux mille ducats, en comptant la maison ; cette maison sera vendue, et Te prix viendra en déduction du chiffre de deux mille ducats. Je n’ai pas voulu offrir davantage, je crois que cela suffira, et ils s’en contentent volontiers. Ils trouvent satisfaisant que vous acceptiez ce travail sans qu’il leur en coûte un liard, et que vous consentiez à payer les deux mille ducats. Messire Jérôme m’a promis d’écrire au duc et qu’ils feront que le duc vous écrira, s’en remettant pour toute chose à vous. Vous prendrez la peine de répondre au duc ce que vous voudrez, mais n’offrez plus d’argent. Maintenant il me semble que l’affaire est venue à très bonne fin et solution, puisque c’est à vous de faire ce second contrat. Envoyez-moi un modèle du contrat, comme vous voulez qu’il soit ; on n’en omettra pas un mot. Envoyez-moi aussi une procuration pour que je puisse annuler le premier contrat en votre nom, faire le second et promettre en votre nom tout ce que vous me commanderez. Je pense qu’ainsi vous serez content et aurez l’esprit en repos. Je crois que notre seigneur, par amitié pour vous, sera aussi content de cet arrangement, que vous le serez vous-même. Il m’a dit : « Nous le ferons rajeunir de vingt-cinq ans. » Je ne vous dirai pas autre chose de cette affaire. Faites ce qu’il faut et tenez-vous en bonne disposition.

Pardonnez-moi, car je n’ai pas encore fini la tête du pape ; mais j’espère vous l’envoyer, de toute façon, la semaine prochaine. Les affaires de ma charge m’en ont empêché. Dieu sait combien je suis peiné de n’avoir pu aller à Florence, comme… je vous l’avais promis. Mais Dieu l’a voulu. J’espère aller vous voir, cet été, et que vous ne manquerez pas à votre promesse, pour que nous nous réjouissions un peu ensemble. Je vous en prie, recommandez-moi à Sa Seigneurie messire Bartolomeo Valori, et dites-lui que je continuerai son travail et qu’il sera servi. Je vous prie aussi de me recommander à mon seigneur

Michel-Ange Oeuvre litteraire 0257.png
23. Michel-Ange. Musée du Louvres.
étude pour la chapelle pauline du vatican
messire Giovanni Gaddi, clerc de la Chambre. Je me recommande à vous mille fois. Le

Christ vous conserve en santé — Tout votre,

Frère Sébatien des Lucianis,
peintre.000000

XIII

Au seigneur Miclielange des Bonarotis, à Florence.
Le 16 juin 1531.0000

0000Mon très cher Compère,

J’ai reçu de vous une Lettre en réponse à la mienne, avec une autre incluse et adressée à notre Maître. Je la lui ai remise en mains propres, il en a été fort satisfait et a voulu voir aussi celle que vous m’écriviez. Il s’étonne beaucoup et regrette que vous ayez souci des bavards qui, à défaut de sujets d’entretien avec Sa Sainteté, parlent de Michel-Ange et de ses œuvres, pour paraître gens d’esprit et connaisseurs, disant de ces grands mots à contresens qui feraient rire les pierres. Mais, grâce à Dieu, Sa Sainteté les connaît si bien qu’elle semble vraiment les entendre avec mes oreilles ; elle en fait juste autant de cas que nous, et je suis certain qu’à cet égard on ne pourrait pas trouver dans tout l’univers un homme plus à votre gré que le Saint-Père. Il m’a dit expressément que j’eusse à vous e, de sa part, que vous ne lui feriez pas moins de plaisir en vous ôtant de la cervelle vos soucis au sujet de ces cigales, que si vous lui faisiez en un jour tous ses travaux, parce que certaines peines sont inutiles à se donner. Il m’a dit que vous ne devriez pourtant pas ignorer qu’il sait ce que vous pouvez ou ne pouvez pas faire ; il est resté stupéfait, en lisant dans votre lettre, en ma présence, ce que vous dites des figures qui sont finies, et il a dit qu’il n’y eut jamais de plus grand travailleur que vous, quand vous voulez : tout le contraire des cigales. Il m’appela encore et me dit : « Écris-lui que je le prie de faire ce travail à l’aise, de n’en faire que ce qu’il peut ; car je ne voudrais pas qu’il se surmenât, qu’il s’attirât quelque infirmité. Dis-lui de faire quelquefois une promenade. » Et il ajouta beaucoup de bonnes paroles, car il montre vraiment qu’il vous aime et fait grand état de vous, avec tant de sincérité et tant d’affection que Dieu sait combien j’en suis heureux ; et vous pouvez être content, vous aussi. Mon compère, je ne puis nier que je vous aime plus que toutes les choses créées du monde que je fais plus grand compte de vous que de tout le reste, et l’amitié que je vous porte ne me trompe pas. Mais je vous le dis bien, si je connaissais notre ami comme étant dans d’autres sentiments à votre égard, je souffrirais mille morts plutôt que de vous écrire une chose pour une autre ; et s’il changeait de sentiment, dans le cas où je ne pourrais pas écrire, j’irais de ma personne vous le dire à Florence Bien certainement l’amitié ne me fait pas illusion ; j’ai voulu m’en assurer de beaucoup de manières ; soyez sûr que j’ai bon goût sur ce point et que je ne me trompe pas. Ne croyez pas que, dans ma vieillesse, je sois devenu courtisan. Si je ne connaissais pas très bien la valeur de la pièce et ce qu’elle est pour nous, bref, il suffit…

Pour l’affaire de Jules II, notre seigneur a lu ma lettre, comme ci-dessus, et relu une seconde fois le passage de l’avis que je vous ai donné, au sujet du duc d’Urbin. Il a voulu que je lui dise qui m’avait parlé de cela. J’ai tout dit à Sa Sainteté, je l’ai priée de vous aider, de vous être favorable dans cette circonstance, ajoutant que vraiment elle vous rajeunirait de vingt-cinq ans. Le Saint-Père me répondit avec une grande bonté qu’il le ferait bien volontiers et qu’il en serait enchanté. Il m’a dit de n’écrire à personne de l’entourage du duc avant de savoir vos intentions, et m’a ordonné de vous écrire pour que vous me fassiez connaître votre volonté, comment vous voudriez arranger cette affaire, afin que j’en informe Sa Sainteté et qu’elle sache ce qu’elle peut offrir de votre part et promettre aux agents ou à l’ambassadeur du duc d’Urbin. Je suis certain que la faveur de Sa Sainteté fera beaucoup, et que les choses s’arrangeront avec plus d’honneur, de crédit et de facilité. Ainsi, mon compère, décidez bien ce que vous voulez faire, réfléchissez-y bien ; ce que vous voudrez et ordonnerez sera fait, et rien de plus. J’ai, près de la personne du duc, un messire Oratio, mon très grand ami et le premier homme que possède Son Excellence le duc. Il y a encore mon médecin que vous vous rappelez, je crois ; je vous ai montré son portrait chez moi, dans le Trastavère ; il sera, lui aussi, un bon intermédiaire, avec le Geiiga. Tous trois sont hommes de bien, mais celui qui peut tout, c’est messire Oratio. Avant qu’on écrive ou qu"on mette rien en mouvement, prenez bien votre résolution, et l’on ne traitera sur aucun point que de votre consentement.

Plusieurs fois, j’ai voulu vous écrire, au sujet de votre maison. Votre bien est vraiment en fort mauvais état ; il est entre les mains d’un méchant sbire qui fait l’important et déclare qu’il a fait et dit, de façon qu’il faudra lui rendre bien des ducats, jusqu’au point de ruiner votre maison. De plus, l’atelier de marbrerie est englouti sous terre, le dommage est grand. Le mieux serait de retirer les marbres de cet effondrement et de mettre ces épaves dans le grand atelier, quoiqu’il y pleuve à travers le toit. Il serait bon de pourvoir à ce que tout cela ne fût pas perdu ; il y faut beaucoup de travail, de temps et une grande dépense. C’est donc à vous d’aviser : tout ce que vous ordonnerez sera fait, et rien de plus. Je suis tout à vous, et me recommande à vous mille fois. Le Christ vous conserve en santé.

Votre

Sébastien,00
peintre, à Rome.

XIV

Au seigneur Michelange des Bonarotis, à Florence.
Le 22 juillet 1531, à Rome.0000

0000Très cher Compère,

Ne vous étonnez pas que je n’aie pas répondu plus tôt à votre dernière lettre, que j’ai reçue le dernier jour du mois passé, et par laquelle vous m’informez de tout ce que j’ai à proposer aux agents du duc d’Urbin. Pour ne pas contrevenir à l’ordre de notre seigneur, je lui montrai votre lettre ; il la lut très attentivement, vit quelles étaient vos intentions et s’étonna beaucoup que vous offrissiez ainsi, sans restriction, deux mille ducats et la maison, pour faire achever le tombeau de Jules dans le délai de trois ans. C’est vraiment une offre trop large et trop à votre désavantage. Quand il vous serait sorti des mains trois mille ducats, vous le regretteriez, je crois. Mon compère, j’ai reçu les ordres du pape, car cela ne plait pas non plus à Sa Sainteté ; il ne veut pas que je fasse une offre pareille du premier coup, mais il m’a ordonné de parler à l’ambassadeur du duc et à messire Jérôme Staccoli, comme de moi-même et d’après les paroles de Jérôme de Genga, de voir comment je les trouverai disposés à cet égard et de lui rapporter leur réponse ; ce que j’ai fait. J’allai au palais de l’ambassadeur du duc, et, par hasard, j’y trouvai messire Jérôme Staccoli. Je leur racontai tout, comme de moi-même, je leur dis tout ce qui me paraissait devoir faciliter l’achèvement de l’œuvre, tout ce qui pouvait intervenir dans tous les cas, soit qu’on exécute le projet tout entier, soit qu’on le restreigne, et cela sans leur offrir d’y contribuer pour un liard. L’ambassadeur se montra fort satisfait, désireux de voir les choses marcher ainsi ; et je crois que, de lui, on ferait ce qu’on voudrait. Mais je trouvai messire Jérôme Staccoli un peu raide. Il me dit : « Je sais beaucoup mieux que vous ce que voudrait Michel-Ange. » Il ajouta : « Michel-Ange voudrait vendre la maison, et avec cet argent restreindre l’œuvre et la finir comme il l’entendrait. Cela n’est pas honnête. Il a reçu dix mille ducats : qu’il commence par payer, de cet argent, la dépense, et qu’on voie l’œuvre s’avancer ; puis, à la fin, quand on verra le travail arrivé au point où il conviendra de vendre la maison, on la vendra. » Il dit, en outre, que la maison n’était pas à vous, mais au cardinal Aginensis, et beaucoup d’autres paroles déplaisantes ; il ajouta encore qu’il avait engagé un procès avec vous, et que le contrat passé pour ce travail était entre ses mains. L’ambassadeur me dit : « Michel-Ange est en disgrâce auprès du pape ; il n’est plus en faveur, comme il en avait l’habitude ; aussi a-t-il des craintes sur cette affaire. » Je lui répondis très gaillardement que vous ne craignez rien, ni des papes, ni d’aucun seigneur du monde, mais que tout ce que vous désiriez faire, c’était pour votre honneur et pour les engagements que vous avez envers la sainte mémoire de Jules. Ces paroles les apaisèrent tous deux, et, pour conclure, je leur dis qu’il valait mieux, pour eux et pour Son Excellence le duc, se soumettre à votre volonté de faire ce qui vous paraîtra bon, d’une manière ou de l’autre, en achevant l’œuvre, que de s’en tenir à ces pointilleries et à ces discussions.

Si par malheur il arrivait, ce qu’à Dieu ne plaise, que vous vinssiez à mourir, l’œuvre ne s’achèverait ni d’une façon ni de l’autre, parce qu’il ne pleut pas des Michel-Ange et qu’il ne se trouverait pas d’hommes qui sussent la regarder, à plus forte raison la finir. Je ne vois pas, d’ailleurs, comment on pourrait tirer de Florence, si vous n’y étiez plus, les statues faites pour ce tombeau, tant celles qui sont finies que celles qui sont ébauchées.

Ces mots leur percèrent le cœur, et ils avoueront que je disais vrai et que je parlais dans leur intérêt, plutôt que dans le vôtre. Ils résolurent de convertir le duc à tout ce que vous voulez, surtout l’ambassadeur, qui me dit de ne pas prendre g irde aux paroles de messire Jérôme, qu’il ferait si bien que le duc et messire Jérôme se rendraient à ce que vous voulez, tant mes paroles les intimidèrent. Je leur dis qu’il y avait une paire de figures qui valaient dix mille ducats, et qu’ils pouvaient lever les mains au ciel de vous trouver en si bon vouloir. En sorte que messire Jérôme est parti pour Urbin et m’a promis de s’y bien employer. L’ambassadeur a écrit aussi dans le même sens. J’ai rapporté tout cet entretien à notre seigneur, qui s’en est montré satisfait au plus haut degré. Il m’a dit de ne rien craindre de messire Jérôme, qu’il lui ferait faire tout ce qu’il voudrait. De plus, Sa Sainteté m’a ordonné de vous dire que, pour votre plus grand honneur, vous vous teniez au grand projet ; que vous devez être tranquille pour ce qu’il vous reste à dépenser, car vous ferez tout ; et que vous disiez la valeur des figures, des marbres, travaillés ou non, et de l’argent que vous avez reçu ; quand ils verront qu’il faut débourser le reste, ils en viendront à ce que vous voudrez, et c’est à peine si vous leur donnerez la maison. Sa Sainteté m’a dit que celui qui fait les horloges, Della Volpaia [90], a écrit au cardinal Salviati que vous ne désiriez pas autre chose. Le Saint-Père m’a dit aussi d’aller parler à Sa Seigneurie et de traiter avec elle cette affaire, où son intervention sera fort à propos. Dites-moi ce qu’il faut que je fasse, et, si vous le trouvez bon, écrivez-moi une lettre fictive que je puisse montrer à l’ambassadeur du duc et qu’il puisse, au besoin, envoyer à Son Excellence. Toutefois, témoignez-y l’intention de finir cette œuvre, dans le cas où vous seriez assuré pour le reste de la dépense. Au pape et à moi, écrivez ce qui vous plaira et ce que vous désirez.

Mon compère, je trouve le pape chaque jour plus désireux de vous faire plaisir. Il vous veut beaucoup de bien, et serait aussi heureux de vous satisfaire pour cet ouvrage, que vous de l’avoir terminé. Il m’a dit qu’il ne faut pas dire au duc ni à ses agents que vous le vouliez faire achever par d’autres, qu’il suffit bien que vous fassiez des dessins et des modèles et que vous dirigiez le travail : ils seront plus que satisfaits. Vous ne leur en avez fait que trop, de votre main ; ils peuvent être contents, et c’est là le point. Comment feront-ils pour ne pas l’être, ils ne peuvent vouloir que ce que vous voulez, et vous avez le pape pour vous. Pardonnez-moi, je ne puis avec la plume vous dire tout ; mais soyez certain que je ne vous écris pas de mensonges : toutes ces paroles ont été dites.

Pardonnez-moi de ne pas vous avoir envoyé la tête du pape. Je l’ai peinte sur toile, et c’est bien le teint du pape ; mais le pape veut que j’en fasse une autre sur pierre, et, dès que je l’aurai copiée, je vous l’enverrai. Je ne vous dirai pas autre chose. Tenez-vous en belle humeur et joyeux, car j’espère en Dieu que vous serez content. Le Christ vous conserve en santé. Je me recommande à vous mille fois, et je vous prie de me recommander à l’homme des horloges, Della Volpaia, qui me parait homme de bien et de notre bord ; je ne me rappelle pas son prénom.

je vous prie aussi de me dire ce qu’il en est de la maison, si elle est à vous ou aux héritiers du cardinal. De même, pour la somme d’argent que vous avez reçue et le prix de toute l’œuvre, car je ne sais que répondre à ceux qui me questionnent là-dessus, ni au pape.

Tout à vous,

Sébastien des Lucianis,
peintre.00000

XV

Au seigneur Michelange des Bonarotis, à Florence.
Le 19 août 1531, à Rome.0000

0000Mon très cher Compère,

Hier, je reçus de vous une lettre fort agréable, en date du 18 courant ; et aujourd’hui j’en ai reçu une autre, par les mains de l’homme du Ventazo, qui est du 19 et où vous me redemandez celle du 18. Je vous la renvoie, sans que personne au monde l’ait vue que moi ; mais je vous assure qu’il était temps. Demain, dimanche, je la montrerai au pape, bien qu’elle ait peu d’importance. Je puis vous dire que jamais je n’ai communiqué vos lettres aux agents du duc d’Urbin, et je ne le ferais pas sans votre permission ou celle du pape… Messire Jérôme Staccoli n’est pas à Rome. Il y a environ un mois qu’il partit pour Urbin, avec le cardinal de Mantoue ; et nous attendons ses lettres ou celles du duc, pour connaître la volonté de ce prince ; mais il n’est encore rien arrivé. Je trouve, dans cette affaire, beaucoup plus de droiture chez l’ambassadeur du duc que chez messire Jérôme. L’ambassadeur lui-même m’a dit de ne pas prendre garde aux paroles brusques et sans aucune importance de ce dernier, car c’est un homme coléreux de sa nature. Le pape aussi m’a dit qu’il lui ferait faire ce qu’il voudrait, et que nous n’ayons aucun souci de messire Jérôme.

Maintenant, mon compère, j’ai fort bien lu votre lettre et j’en ai bien compris le sens ; vous me pardonnerez, mais vous faites au duc une offre trop grande, celle de deux mille ducats avec la maison, qu’elle soit à vous ou à lui. En admettant qu’elle soit à lui, je pense que le pape la fera sans difficulté mettre en compte dans le prix du tombeau, et il suffira que vous donniez mille ducats. Avec la maison et vos mille ducats, ce qui fera environ deux mille, on pourra finir cet ouvrage selon vos intentions. Notre seigneur trouve aussi l’offre trop grande ; car vous dites avoir reçu sept mille ducats, et en dépenser encore deux mille de votre argent, ce serait vous réduire à rien. J’estime que les figures exécutées Talent plus de quatre mille ducats, sans la marbrerie, qui en vaut bien encore deux mille.

Je vous assure que, si vous vouliez faire une paire de figures, je me ferais fort de vous avoir de chacune mille ducats et quelques centaines de plus. Ce serait comme une base pour l’estimation du tombeau et de toutes vos autres œuvres ; les travaux pour votre ami rendent la chose impossible, mais ce serait le moyen de faire tenir tranquille messire Jérôme, etc. On n’a donc encore rien offert, et, si vous avez fait erreur dans votre lettre, il n’importe. Je vous la renvoie, décidez-vous bien, pensez bien à vos intérêts, et ne vous jetez pas ainsi tout d’un trait, comme une proie, avec deux mille ducats comptants à la première attaque. Vous avez le pape pour vous, et il fera tout ce que vous voudrez en semblable occurrence, car il ne désire autre chose que de vous maintenir en santé et content de cette affaire et de toute autre. Je sais qu’à cet égard il ne pourrait être plus à votre gré.

Quand je lui montrerai votre post-scriptum où vous dites que la 2e figure est terminée et que vous avez commencé la 3e, il sera transporté de joie ; mais je ne veux pas le lui montrer avant d’avoir reçu l’autre lettre, car il voudra la voir. Je ne vous dirai pas autre chose. Le Christ vous conserve en bonne santé. Pardonnez-moi de ne pouvoir, avec la plume, vous raconter ni vous expliquer les choses, comme je le ferais en une demi-heure auprès de vous.

Agréez la bonne et fidèle volonté de votre

Sébastien des Lucianis,
peintre.0000

Les poésies de Michel-Ange
recueillies par
Ascanio Condivi[91]

Spero tra poco tempo dar fuore alcuni suoi sonetti e madrigali, quali io con lungo tempo ho raccolti, si da lui, si da altri : e questo per dar saggio al mondo, quanto nell’invenzonie vaglia, e quanti bei concetti naschino da quel divino spirito.

… J’espère avant longtemps mettre dehors les sonnets et les madrigaux de Michel-Ange, tels que je les ai recueillis de lui et d’autres ; et je publierai cet essai, pour donner au monde la preuve du trésor d’invention et de la beauté de pensées qui naquirent de ce divin génie. (Voir le dernier chapitre de la Vie de Michel-Ange, par Condivi, p. 45 de ce volume.)

Sonnet I
Non ha l’ottimo artista…

Tout ce qu’un grand artiste peut concevoir, le marbre le renferme en son sein ; mais il n’y a qu’une main obéissante à la pensée qui puisse l’en faire éclore.

De même tu recèles en toi, beauté fière et divine, et le mal que je fuis et le bien que je cherche ; mais l’effet de mes soins est contraire à mes vœux, et c’est ce qui me donne la mort.

Je n’accuserai donc de mes maux ni le hasard, ni l’amour, ni tes rigueurs, ni tes dédains, ni le sort, ni tes charmes,

Quand tu m’offres à la fois, dans ton cœur, la mort avec la vie, et que mon génie impuissant ne sait y puiser que la mort.


Sonnet II
Non vider gli occhi miei…

Non, ce ne fut pas un objet mortel qui s’offrit à ma vue, quand le doux éclat de tes yeux vint me frapper pour la première fois ; et mon âme espéra trouver en eux la paix du ciel, seule fin qu’elle se propose.

Cette âme ardente, que ne peut satisfaire une beauté périssable et trompeuse, déploie ses ailes vers les cieux d’où elle est descendue, et s’élance à la source même de la beauté universelle.

Ce qui est sujet à la mort ne saurait offrir de bonheur au sage ; il ne doit point s’attacher à ce que le temps peut flétrir.

Les désirs effrénés des sens, ces désirs qui tuent l’âme, ne sont pas de l’amour. L’amour épure nos âmes ici-bas ; après la mort, il les divinise.


Sonnet III
La forza d’un bel volto…

Par la puissance de la beauté qui seule me charme ici-bas, je prends l’essor vers les cieux ; et je monte vivant au milieu des élus, faveur rarement accordée aux mortels.

La créature est tellement en harmonie avec le créateur, que je m’élève par de sublimes pensées jusqu’à Dieu même, au sein de qui je puise mes paroles et mes sentiments, plein du feu dont je brûle pour cette noble dame.

Si mes regards ne peuvent se détacher des siens, c’est que je reconnais en eux seuls le flambeau qui doit me guider vers Dieu,

Et qu’embrasé des feux dont ils brillent, je goûte, au milieu de ma flamme, cette ineffable joie qui sourit éternellement dans le ciel.


Sonnet IV
Molto diletta al gusto…

Combien il plaît, quand on sait le juger, cet art sublime qui, saisissant à la fois les traits et les attitudes, nous offre, dans des membres de cire, ou de terre, ou de marbre, un être presque animé !

Si jamais le temps outrageux et barbare mutile, brise ou détruit ce chef-d’œuvre de l’art, sa beauté première revit dans la pensée où elle ne s’est pas imprimée en vain.

Aussi tes divins attraits, image de la perfection qui embellit le ciel même, s’offrent à nous sur la terre comme une œuvre de l’artiste éternel.

Quand ils auront souffert les injures du temps, ils n’en seront que plus profondément gravés dans mon cœur passionné pour ce beau que, ni les ans, ni les hivers, ne peuvent jamais changer.


Sonnet V
Non so se e’ s’ è…

Est-ce l’éclat ravissant du créateur suprême qui me frappe, qui me saisit ? Est-ce quelque autre beauté que mon imagination ou ma mémoire vient offrir à mon cœur ?

Est-ce enfin la lumière brillante, dont rayonnait mon âme dans son état primitif, qui, rejaillissant en elle aujourd’hui, y cause cette impression brûlante d’où semblent naître mes pleurs ?

Ah ! j’ignore ce que je sens, ce que je vois, ce qui m’entraîne : la cause en est hors de moi ; je crois l’apercevoir chez un autre, et ne puis l’expliquer.

Femme adorable ! ce je ne sais quoi qui m’agite, cette douceur mêlée d’amertume, je l’éprouve depuis que je vous ai vue. Vos yeux seuls en sont donc la cause ?


Michel-Ange Oeuvre litteraire 0267.png
24. Michel-Ange. Musée du Louvres.
hommes portant un cadavre
Sonnet VI
Non è colpa mai sempre…

Non, cet ardent amour, qu’allume en notre sein une beauté ravissante, n’est pas toujours coupable envers Dieu, si le cœur, attendri peu à peu par ce doux sentiment, n’en devient que plus accessible aux traits de la divine lumière.

L’amour nous ranime et nous excite ; il nous donne des ailes pour voler aux plus hautes régions ; et souvent sa brûlante flamme est le premier degré d’où l’âme, inquiète ici-bas, s’élance vers le créateur.

Ah ! celui que tu inspires n’a rien de vain ni de fragile : tous ses désirs sont élevés ; c’est le seul qui convienne à un cœur noble et vertueux.

Cet amour rapproche l’homme des cieux, l’autre le rabaisse à la terre ; le premier a son siège dans l’âme ; le second, dans les sens, ne tend jamais qu’aux choses basses et méprisables.


Sonnet VII
Ben puo talor col mio…

Oui, sans crainte d’être déçu, je sens que l’espoir, dans mon âme, peut quelquefois égaler le désir ; car Dieu ne nous eût pas mis en ce monde si toutes nos affections avaient dû lui déplaire.

Et qui pourrait mieux justifier mon amour pour toi que l’hommage même que j’offre à ce Dieu de paix dont tu tiens les charmes qui t’embellissent, et pour lesquels ton cœur noble ne brûle que des plus chastes feux ?

Seul, il peut concevoir des espérances vaines, cet amour périssable comme l’objet qui l’inspire, parce que sa constance est soumise à la durée de la beauté.

Mais celui que la chute d’une dépouille fragile et terrestre n’éteint ni ne flétrit dans une âme vertueuse, celui-là est vraiment immuable et devient le gage assuré de la béatitude céleste.


Sonnet VIII
Passa per gli occhi al cuore…

L’image de tout ce qui est beau, de tout ce qui charme, passe, en un moment, des yeux au fond du cœur, par un chemin si doux, si facile, si vaste, que la force et le courage ne peuvent lui résister.

De là, mes craintes et mon inquiétude ; de là, l’effroi que m’inspire toute erreur qui peut égarer l’âme. Où serait ma confiance, quand, parmi les mortels, je ne vois rien qui ne tende aux plaisirs fugitifs de ce monde ?

Peu d’hommes purifient leur cœur aux saintes flammes du ciel. Et toutefois, l’amour étant un mal attaché à la vie, quel plus affreux tourment que de vivre,

Embrasé de ses feux, abreuvé de ses noirs poisons, si, par l’effet de sa grâce, Dieu ne ramène enfin sur lui-même cette ardeur passionnée ?


Sonnet IX
Veggio co’bei vostri occhi…

Vos beaux yeux me font voir une douce lumière dont mes regards voilés n’auraient jamais pu jouir ; votre appui soutient ma faiblesse sous le poids inaccoutumé de l’amour.

C’est vous qui me donnez l’essor ; c’est votre génie qui m’élève incessamment vers le ciel. Faible, abattu, ou plein d’énergie et de force, je suis, à votre gré, brûlant au milieu des frimas, ou glacé sous les feux de l’été.

Je n’ai d’autre volonté que la vôtre ; je puise mes pensées dans votre âme, mes expressions dans votre esprit.

Je ressemble à l’astre des nuits, qui réfléchit seulement à nos yeux l’éclat que le soleil lui prête.


SONNET X
Non so figura alcuna…

Ni la réalité, ni la fiction, malgré l’élan de ma pensée, ne m’offrent aucune beauté que je puisse, selon mes désirs, opposer victorieusement à la tienne.

Si je m’éloigne de toi, mon esprit est soudain abattu, mon âme demeure sans force ; et croyant calmer ainsi ma douleur, je ne fais, hélas ! que l’accroître au point de me donner la mort.

Que me servirait désormais de vouloir précipiter ma fuite, si l’image de cette beauté ennemie est sans cesse attachée à mes pas ? Évite-t-on, par une fuite prompte, une poursuite plus prompte encore ?

Mais l’amour, essuyant mes pleurs d’une main caressante, me promet des douceurs dans mes maux. Ce qui cause tant de peine, en effet, ne saurait être sans prix.


SONNET XI
Fuggite, amanti, amore…

Fuyez, amants, fuyez l’amour et ses ardeurs ; sa flamme est âpre, sa blessure mortelle. Qui ne le fuit soudain, lui opposera vainement plus tard le courage et la force, l’absence et la raison.

Fuyez : que le trait mortel qui m’a frappé, ne soit pas pour vous une stérile leçon. Voyez en moi les maux qui vous attendent, et combien sont barbares les jeux de cet enfant.

Fuyez-le, sans tarder, fuyez dès le premier regard. Je crus pouvoir en tout temps obtenir de lui le repos. Hélas ! voyez maintenant le feu qui me dévore.

Insensé celui qui, violemment épris d’une séduisante beauté, égaré par de trompeurs désirs, ferme l’oreille et les yeux à son propre bonheur, pour courir au-devant des traits empoisonnés de l’amour !


SONNET XII
Se nel volto per gli occhi…

S’il est vrai que les yeux soient le miroir de l’âme, tu as déjà pu voir dans les miens le feu qui me consume ; et n’est-ce pas assez pour mériter ta pitié, sans recourir aux prières ?

Mais, peut-être plus touchée que je n’ose l’espérer de cette chaste flamme à laquelle)e dois mes vertus et ma gloire, tu souris à mon amour, comme digne d’être exaucé par la pureté de ses vœux.

Jour fortuné ! si mon cœur ne s’abuse, que le temps s’arrête soudain ; que le soleil cesse de poursuivre son antique carrière ; Pour qu’après tant de souffrances, je reçoive le prix si désiré de mon amour, et que je jouisse à jamais dans son ineffable possession.


SONNET XIII
Com’ esser, donna, puote…

Comment se peut-il (et cependant l’expérience l’atteste) qu’une figure, tirée d’un bloc insensible et brut, ait une plus longue existence que l’homme dont elle fut l’ouvrage ; et qui lui-même, au bout d’une brève carrière, tombe sous les coups de la mort ?

L’effet ici l’emporte sur la cause, et l’art triomphe de la nature même. Je le sais, moi pour qui la sculpture ne cesse d’être une amie fidèle, tandis que le temps, chaque jour, trompe mes espérances.

Peut-être puis-je, ô mon amie, nous assurer à tous deux un long souvenir dans la mémoire des hommes, en confiant à la toile ou au marbre nos traits et nos sentiments.

Mille ans après nous encore, on saura quel fut mon amour pour toi ; on verra combien tu fus belle, et combien j’eus raison de t’aimer.


SONNET XIV
S’un casto amor…

Si l’amour le plus chaste, uni à la plus haute piété ; si une fortune, des plaisirs et des maux également répartis entre deux amants qu’un même désir anime ;

Si une seule âme en deux corps, et un même élan vers le ciel ; si une égale flamme, nourrie à la fois dans deux cœurs que le même trait a profondément blessés ;

Si une préférence mutuelle et l’oubli constant de soi-même ; si un amour qui ne veut d’autre prix que l’amour ; si enfin des prévenances, des soins réciproques,

Et un empire mutuellement exercé l’un sur l’autre, sont les indices certains d’un attachement inviolable, un moment de dépit rompra-t-il de tels nœuds ?


SONNET XV
Se ’l fuoco fosse…

Si l’amour qu’on puise dans vos yeux égalait leur beauté ravissante, est-il un cœur assez froid qu’une pareille flamme ne consumât tout entier ?

Mais, pour tempérer cette ardeur brûlante et mortelle, le ciel, compatissant à nos maux, nous dérobe en partie l’éclat brillant dont il vous a douée.

Non, l’amour que vous inspirez n’égale point vos attraits ; car l’homme ne peut s’enflammer que pour ce qu’il est capable de voir, d’admirer et de comprendre.

Et moi-même, hélas ! dans ma languissante vieillesse, si je ne vous semble pas assez épris de vos charmes, c’est qu’il ne m’a pas été donné de les connaître pleinement.


SONNET XVI
Per esser manco, alta signora…

Voulant paraître, ô noble dame, moins indigne de vos bontés, j’essayai, malgré mon faible génie, de me montrer avec quelque mérite à vos yeux.

Mais, pour accomplir ce dessein, reconnaissant bientôt l’insuffisance de mes forces, je réprimai ce téméraire désir, et l’écueil m’a rendu plus sage.

Comment oser comparer mes œuvres périssables à ces divines faveurs que vous savez dispenser ? Tout leur cède : talent, génie, audace même.

Car il n’est pas au pouvoir d’un mortel de rien produire d’assez beau, ni d’assez précieux, pour dignement reconnaître d’aussi célestes dons.


SONNET XVII
Sovra quel biondo crin…

Qu’il est doux, le festin de ces fleurs dont ta blonde chevelure est ornée ! Avec quel orgueil l’une d’elles semble jouir des baisers qu’elle prodigue, la première, à ton front !

Cette robe qui, tout le jour, te couvre de ses plis amoureux ; ces parures d’or qui, de chaque côté, tombent en caressant à la fois ton col et ton visage, ont-elles un sort moins désirable ?

Mais plus heureux encore, dans ses contours voluptueux, est le ruban qui touche et qui presse ce beau sein sur lequel il s’enlace.

Ah ! si, dans la ceinture même qui se noue autour de ta taille, on croit voir le désir de ne s’en jamais détacher, que serait-ce des bras d’un amant ?


SONNET XVIII
Quando il principio…

Lorsque, par l’ordre du ciel, la mort ravit au monde celle pour qui j’ai tant soupiré, ceux qui l’avaient connue versèrent des larmes ; la nature, dont elle était le plus bel ouvrage, parut dans la consternation.

O destinée contraire à mon amour ! Espérance trompeuse ! O esprit pur, dégagé de tous liens ! où es-lu maintenant ? La terre recouvre ton beau corps, et le ciel a reçu ton essence divine.

En vain, la mort cruelle, inattendue, crut pouvoir éteindre avec toi jusqu’au renom de tes vertus : le fleuve d’oubli n’engloutira point ta mémoire.

Privé de toi, le monde possède encore mille écrits qui t’immortalisent, et ses regrets s’adoucissent en pensant que tu quittas cette terre pour aller habiter les cieux.


SONNET XIX
Arder solea dentro…

Ils sont rompus, ces liens qu’en apparence l’amour avait formés indestructibles. Un froid mortel a remplacé dans mon sein le feu qui m’embrasait, et mes joies se sont changées en douleurs.

Ce premier amour, qui apporta tant de soulagement à mes peines, oppresse maintenant mon cœur ; et, semblable au corps défaillant qu’un reste de vie abandonne, je demeure immobile et glacé.

Mort impitoyable ! que tes coups auraient de douceur pour de tendres amants, si, quand tu frappes l’un d’eux, l’autre aussi touchait à sa dernière heure !

Je ne traînerai point désormais ma triste vie dans les larmes, et, libre enfin des pensées dont ma douleur s’alimente, je ne ferai plus retentir l’air de mes soupirs.


SONNET XX
Qui intorno fit dove…

C’est ici que mon unique bien daigna soumettre à ses lois et mon cœur et ma vie ; ici que ses beaux yeux flattèrent mon espoir ; là que son accueil pour moi fut doux et favorable.

En cet endroit, sa main forma mes chaînes ; dans cet autre, elle les brisa. Ici, je fus dans l’ivresse, et là, dans la douleur. Enfin, c’est de ce rocher que j’ai vu, avec désespoir, s’éloigner celle qui me ravit à moi-même et qui m’a délaissé.

Souvent, je reviens m’asseoir dans ces lieux où mon cœur, pour la première fois, perdit sa liberté ; dans ces lieux que les chagrins, autant que les plaisirs que j’y éprouvai, m’ont rendu chers ;

J’y retrouve des souvenirs, tantôt tristes, tantôt riants, selon que tu te plais, Amour ! à me rappeler les rigueurs ou les bontés de l’objet qui m’enflamme,


SONNET XXI
Daî mondo scese…

Descendu de ce monde dans les abîmes ténébreux, le Dante parcourut l’un et l’autre Enfer et, de là, se livrant au sublime effort de la pensée, il s’éleva vivant jusqu’à Dieu même, dont il donna la vraie connaissance aux mortels.

Astre éclatant, ses rayons découvrirent à nos yeux, auparavant aveugles, les mystères de l’éternité. Le prix qu’il en obtint fut celui qu’un monde injuste et coupable ne donne que trop souvent aux hommes les plus grands.

On ne sut point apprécier le Dante, ni son sincère amour pour ce peuple ingrat qui n’est ennemi que des justes.

Toutefois, que ne suis-je né pour un semblable destin ! À l’état le plus heureux de ce monde, j’aurais préféré ses vertus et son cruel exil.


SONNET XXII
Quanto dirne si dee…

Jamais on ne dira de lui tout ce qu’il en faut dire. L’éclat de son génie fut trop vif pour les faibles yeux des mortels, et il est plus aisé de blâmer le peuple qui l’outragea que de s’élever au moindre éloge d’un tel poète.

Il descendit, pour notre enseignement, dans les royaumes du péché ; et, de là, s’élevant jusqu’à Dieu, les portes du ciel s’ouvrirent devant celui à qui la patrie avait fermé les siennes.

Peuple ingrat ! en faisant son malheur, tu fis le tien ; tu montras que c’est aux plus vertueux qu’est réservé le plus de maux.

Qu’une preuve suffise, entre mille. Jamais il n’y eut d’exil plus injuste que le sien, comme il ne fut jamais d’homme plus grand que lui sur la terre.


SONNET XXIII
Io fui, già son molt’ anni…

Amour ! tu m’as, il est vrai, mille fois vaincu et mortellement blessé dans ma jeunesse. Mais, aujourd’hui, sous mes cheveux blanchis, puis-je me laisser prendre encore à tes frivoles promesses ?

Hélas ! combien de fois as-tu tour à tour rallumé ou étouffé mes désirs ! Combien de fois m’as-tu vu, le sein baigné de larmes, trembler et pâlir sous tes coups !

Amour ! c’est à toi que je parle et c’est de toi que je me plains. Désabusé de tes flatteurs mensonges, je ne crains plus tes traits cruels ; tu les diriges en vain contre moi.

Que peut la scie ou le ver contre le bois réduit en cendres ? Et n’y a-t-il pas de la honte à poursuivre celui qui manque, à la fois, et d’haleine et de force ?


SONNET XXIV
Tornami al tempo…

Amour ! si tu veux que je brûle et souffre encore sous tes lois, rends-moi ce jeune âge où, libre de tout frein, je me livrais aveuglément à tes feux. Rends-moi cette angélique beauté dont la perte a privé la nature de tous ses charmes.

Rends-moi ce besoin inquiet de porter, çà et là, mes pas devenus si tardifs sous le poids des ans. Rends enfin à mes yeux leurs larmes, à mon sein le feu qui l’embrasait.

Mais s’il est vrai que tu vives de pleurs, de ces pleurs doux et amers que versent les mortels, qu’attends-tu désormais d’un vieillard défaillant ?

Il est temps que mon âme, prête à passer sur l’autre rive, soit accessible aux traits d’un autre amour et brûle d’un feu plus noble que le tien.


SONNET XXV
Io di te, falso amor…

Amour trompeur ! depuis longtemps, c’est toi qui remplis mon âme, toi qui nourris mon corps en quelque sorte ; car ton magique pouvoir nous soutient, même au bord du tombeau.

Las de ton joug, je m’élève sur les ailes de la pensée, vers un objet et plus noble et plus vrai : je demande à Dieu qu’il me pardonne des fautes dont le souvenir vivra gravé dans mille écrits.

Mon cœur, épris d’une beauté qui n’est point périssable, vient lui-même s’offrir sans défense aux traits de cet amour qui assure l’éternelle vie ;

Qu’il frappe ! ses coups me seront secourables. Je ne veux plus me nourrir que des espérances du ciel, en attendant que la tombe couvre ma froide dépouille.


SONNET XXVI
Cavico d’anni e di peccati pieno…

Chargé d’ans, plein de péchés et endurci dans le mal, me voilà, hélas ! près de l’une et de l’autre mort, sans que l’amour ait cessé d’empoisonner mon cœur.

Grand Dieu, si tu ne viens à mon aide, où trouverai-je, selon l’urgence, un guide assuré dans le cours de cette vie mensongère ? Où puiserai-je la force de changer de conduite, et de mœurs, et d’amour ?

Non, Seigneur ! ce n’est point assez d’avoir nourri dans mon âme cet immense désir de retourner au séjour où ta volonté la forma du néant ;

Il faut, de plus, avant que tu la dégages de ses liens mortels, il faut qu’un repentir sincère lui aplanisse la voie du ciel, et la rende plus certaine encore du bonheur qu’elle doit retrouver dans ton sein.


SONNET XXVII
Forse perche d’altrui…

Si mon âme, égarée par un guide infidèle, est déchue de sa dignité première, c’est pour m’apprendre peut-être qu’il faut, dans leurs erreurs, plaindre les hommes, au lieu de les blâmer.

Mais, Seigneur, où trouverai-je un appui, si tu me retires le tien ? Privé de ton amour tutélaire, je crains de succomber sous la révolte des sens.

Ah ! que le sacrifice de ta chair, que le mérite de ton sang et de ta fin douloureuse viennent effacer l’originelle tache !

C’est à toi seul que j’ai recours. Prends pitié de mon repentir, pardonne à mes iniquités, quand je suis si près de la mort et si loin de toi, ô mon Dieu !


SONNET XXVIII
Scarso d’una importuna…

Détaché du monde, libre enfin du poids importun et cruel qui m’accablait, je viens, Seigneur, comme un frêle esquif battu par la tempête, chercher le calme dans ton sein.

Ta couronne d’épines, tes mains par le fer mutilées, ta douce et divine face outragée, voilà, pour mon âme inquiète, le gage d’un repentir immense, l’espoir fondé de son salut.

N’arrête point, dans ta justice, ton divin regard sur mes crimes ; et que ma prière, entendue par ton oreille sainte, détourne loin de moi ton bras vengeur.

Lave dans ton sang mes souillures, proportionne enfin à mon âge la promptitude de tes secours et l’abondance de tes miséricordes.


SONNET XXIX
Mentre m’attrista e duol…

Quand le passé se retrace dans ma mémoire, quand le souvenir de tant de moments perdus sans retour vient frapper mon esprit, j’éprouve un sentiment mêlé de plaisir et d’amertume.

De plaisir, parce que, devançant les leçons du trépas, je vois enfin toute la vanité des jouissances du monde ; d’amertume, parce que je sens combien il est difficile d’obtenir, si près du tombeau, le pardon de tant de fautes.

Ah ! malgré tes saintes promesses, puis-je espérer, Seigneur, sans trop de témérité, qu’un repentir si tardif trouve encore grâce devant ton divin amour ?

Mais quoi ! ton sang versé pour nous ne nous apprend-il pas que, si ton martyre fut sans égal, ta clémence doit être sans bornes ?


SONNET XXX
Deh ! fammiti veder…

Daigne, Seigneur, te manifester partout à mes yeux, pour que mon âme, pénétrée de ta lumière divine, étouffe toute ardeur qui te serait étrangère et brûle éternellement dans ton amour.

Je crie vers toi, ô mon Dieu ! C’est toi seul que j’invoque contre mon aveugle et vaine passion. Régénère en mon cœur, par un vif repentir, mes sentiments, mes désirs et ma vertu mourante.

Tu abandonnas au temps mon âme immortelle et, captive sous sa fragile enveloppe, tu la livras au destin.

Hélas ! veille sur elle, et pour la fortifier et pour la soutenir. Sans toi, elle est privée de tout bien, et son salut dépend de ta seule puissance.


SONNET XXXI
Vivo al peccato…

Ma vie ne m’appartient plus : je suis mort à moi-même ; je vis pour le péché. J’erre au milieu de ses ténèbres épaisses, frappé d’aveuglement et privé de raison.

Sort cruel ! cette liberté qui faisait mon bonheur et ma joie, cette liberté est désormais asservie. Quel tourment ! O mon Dieu, quelle affliction pour moi, si tu ne me fais revivre en ta miséricorde.

Quand je rentre en moi-même ; quand j’examine ma vie écoulée au sein de l’erreur, j’accuse mon imprudente audace qui,

Abandonnant le frein à mes désirs insensés, m’éloigna du sentier si doux qui mène à ton amour. Seigneur, tends aujourd’hui vers moi une main secourable.


SONNET XXXII
Ben sarian dolci…

Que mes prières seraient douces, ô mon Dieu ! si elles étaient l’effet de ta grâce divine, Mon sein aride ne saurait porter aucun fruit de vertu naturelle.

Tu es le germe des œuvres justes et saintes ; elles ne fructifient que là où tu les as semées. Nul, par sa propre force, ne se contiendrait dans tes voies, si tu ne l’y guidais toi-même.

Inspire-moi, Seigneur, les pensées les plus salutaires pour marcher sur tes traces divines,

Et fais que ma voix, douée d’une vive et sublime éloquence, chante incessamment tes louanges, ta grandeur et ta gloire.


SONNET XXXIII
Non è più bassa o vil…

Est-il rien, sur la terre, de plus indigne et de plus vil que moi, si tu m’abandonnes, ô mon Dieu ? Ma voix faible et mourante implore le pardon de mes longues erreurs.

Lie-moi par cette chaîne sainte où se rattachent tous tes célestes dons : je veux dire la foi. Ce n’est plus que vers elle que se tournent mes vœux. Je fuis les délices des sens qui mènent à la perdition éternelle.

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25. Michel-Ange. Musée du Louvres.
étude pour un christ mort
Cette divine faveur sera d’autant plus précieuse pour moi qu’elle est plus rare et que,

sans die, on ne trouve ici-bas ni paix ni bonheur véritables.

Oui, la foi seule fait jaillir dans le cœur la source des pleurs amers du repentir ; et les portes du ciel ne s’ouvrent que par elle.


SONNET XXXIV
Se spesso avvien…

Souvent l’espoir qu’enfante le désir promet à mes jours passés quelques jours fortunés encore ; mais plus la vie offre d’appas, moins eiie aoit me sembler chère.

Pourquoi souhaiter, en effet, de plus longs jours et de nouveaux plaisirs, si toutes les joies de la terre nuisent d’autant plus à notre âme qu’elles sont plus durables et plus vives ?

Aussi lorsque ta grâce viendra renouveler en moi cette foi, cet amour, ce zèle ardent qui rend vainqueur du monde et remplit l’âme d’assurance ;

Lorsque tu me jugeras moins indigne de ta miséricorde, étends soudain sur moi ta main divine, o Seigneur, pour me ravir dans le ciel. Car les plus saintes résolutions ne durent point au cœur de l’homme.


SONNET XXXV
Giunto è già’l corso…

Porté sur un fragile esquif au milieu d’une mer orageuse, j’arrive, sur le soir de la vie, au port commun où tout homme vient rendre compte du bien et du mal qu’il a fait.

Je reconnais combien, dans son idolâtrie pour les arts, mon âme passionnée fut sujette à l’erreur ; car il n’y a qu’erreur dans les terrestres affections de l’homme.

Pensers d’amour, si doux et si frivoles, que deviendrez-vous maintenant que je m’approche de deux morts, l’une certaine et l’autre menaçante ?

Ni la peinture ni la sculpture ne me charmeront plus désormais. Mon âme s’est livrée tout entière à l’amour de Dieu qui ouvrit ses bras sur la croix, pour nous y recevoir [92].


SONNET XXXVI
Appena in terra…

Je les connus à peine, ces beaux yeux qui brillèrent tels que deux astres, au milieu de ce monde plein de ténèbres, et qui, fermés un moment par la mort, se sont rouverts dans le ciel pour y contempler la Divinité.

Ah ! quels regrets pour moi d’avoir connu trop tard une si rare beauté ! Mais ce n’est qu’aux indignes regards des mortels que l’odieux trépas l’a ravie ; à vous, elle vous est toujours présente par la pensée.

Toutefois, cher Louis [93], l’art ne pouvant imiter que ce qu’il voit, pour reproduire en marbre, d’une manière aussi vraie que durable, cette angélique beauté qui n’est plus, hélas ! que poussière,

Il faudrait, s’il est vrai que les amants soient identifiés, que, pour rendre ses traits, je copiasse les vôtres.


SONNET XXXVII
Per la via degl’ affanni…

J’espère, avec la grâce de Dieu, arriver au ciel, par le chemin des afflictions et des jeûnes. Mais ce qu’il ne m’est plus permis d’espérer, c’est de me rapprocher de vous, avant d’abandonner ma mortelle dépouille.

Cependant, malgré la mer orageuse et les terres qui nous séparent, mon amitié sait braver les frimas, surmonter les obstacles, et me transporter jusqu’à vous, sur les ailes de la pensée que rien n’enchaîne.

Plein de votre doux souvenir, je donne pourtant quelques larmes à mon cher et fidèle Urbin. Que ne vit-il encore ! Il serait avec moi.

Hélas ! c’est tout mon désir. Mais son trépas m’appelle ; il m’a ouvert le chemin et m’attend dans le ciel [94].


SONNET XXXVIII
Se con lo stil e coi colori avete…

Sous tes crayons et tes pinceaux, l’art sait égaler la nature. Que dis-je ? tu lui ravis presque la palme en embellissant ses ouvrages.

Mais quand ta docte main s’applique à un travail plus noble encore, à écrire, ton triomphe devient complet ; tu donnes l’immortalité à des hommes.

Que si jamais, dans aucun siècle, l’art put rivaliser avec la nature, tôt ou tard ce qu’il a produit doit périr, et la nature triompher ;

Mais toi, arrachant de l’oubli des souvenirs éteints, tu la forces avoir vivre autant qu’elle des noms qui iront, avec le tien, à l’immortalité [95].


ÉPIGRAMME

ÉCRIT SUR LA STATUE DE LA « NUIT », PAR CARLO STROZZI
La notte cha tu vedi in si dolci atti…

La Nuit que tu vois dormir dans un si doux abandon fut sculptée par un ange ; puisqu’elle dort, elle vit : si tu en doutes, éveille-la : elle te parlera.

RÉPONSE DE MICHEL-ANGE, AU NOM DE LA « NUIT »
Grato m’è il sonno, e più l’esser di sasso…

Il m’est doux de dormir, plus doux encore d’être de marbre, dans ces temps de malheur et d’opprobre. Ne rien voir ni sentir est un bonheur pour moi. Ne m’éveille donc point : parle bas !


ÉLÉGIES

CHAPITRE I
Poiche d’ogni mia speme…

Si tout espoir doit s’éteindre en mon âme ; si nulle pitié pour moi ne te touche ; si, chaque jour davantage, tu sembles te plaire à mes tourments, de qui me faut-il donc attendre un soulagement à mes maux ? Hélas ! où porterai-je mes vœux, dans qui mettrai-je ma confiance, si tu restes insensible aux témoignages d’une si vive ardeur ? Amour, sois juge entre nous ; je te prends pour arbitre : si mes plaintes ne sont pas légitimes, remets, j’y consens, ton arc dans les mains de celle qui se fait un jeu de mes peines. Un condamné que le trépas attend en appelle à son souverain, quelque inique et cruel qu’il puisse être. Ô toi, qui surpasses en beauté les plus belles, comment peux-tu ne répondre que par d’injustes dédains à tant de respect, de soumission et d’amour ? Inflexible et capricieuse beauté, d’autant plus insensible que les feux que tu allumes sont plus ardents, devais-je penser que des vertus et des charmes si dignes du ciel pussent devenir pour ceux qu’ils séduisent une cause de chagrin, de honte et de tourment ? Hélas ! je croyais, au contraire, qu’il ne fallait voir dans ces dons précieux qu’un attrait bienfaisant, qu’un gage divin de bonheur, qu’un avant-goût des béatitudes promises dans l’autre vie. Mais, ingrate ! de quoi de divin ta beauté fait-elle foi, ici-bas ? Tu ne t’y montres que pour nous abreuver d’amertumes et nous donner la mort. Celle dont la céleste mission est de faire le bonheur des autres et qui le leur refuse, mérite bien de souffrir elle-même tous les maux qu’elle cause. Ce bien que tu me dérobes, l’amour me le révèle ; il veut que je t’en parle, que je t’en retrace tous les heureux effets, pour que tu cherches à te rendre digne de son pardon. Ah ! laisse-toi toucher par mes ardentes prières ; ne me rebute pas, ne dédaigne point ce monde qui t’admire, ne méprise pas le peu que nous valons. Le vrai mérite ne se renferme point en lui-même ; il est profitable à tous, et c’est où il est plus rare que ses bienfaits ont plus de prix : ainsi, les feux d’une étoile brillent davantage au sein de l’obscurité. Cependant, trop avare des biens que tu possèdes, tu me donnes la mort avec impunité et tu n’en parais que plus fière. Fut-il jamais un sort plus déplorable ! N’avoir pour prix de son amour, de son dévouement, de sa fidélité, que des tourments, des dédains et une mort continuelle ! Oh ! pourquoi ces divines faveurs que le Ciel dispense si rarement aux mortels, ne te sont-elles pas ravies, pour devenir le partage d’une femme plus compatissante ? Et je sens, malgré tes rebuts cruels, que je ne puis te retirer mon cœur et que, si quelque autre tente de le séduire, ses agaceries sont aussi froides que vaines. Mon âme semble puiser dans cette constance même l’espoir d’exciter un jour ta pitié ; elle se flatte de voir un temps plus propice et d’obtenir enfin le bonheur. Si les femmes en général se laissent trop facilement abuser par l’artifice et l’imposture, la vérité doit avoir sur toi plus d’empire ; car elle fut toujours ton idole, et sans doute elle sera assez puissante pour me justifiera tes yeux de la honte d’un amour vulgaire. Ô vous, dont les discours menteurs, perfides et cruels osent m’accuser de cette dangereuse erreur qui séduit le commun des hommes, rétractez-vous, montrez à découvert votre malignité : je déclare qu’entre toutes les femmes vertueuses, celle que j’aime est la plus digne de respect. Et toi, déité des pervers, fléau des gens de bien, Calomnie ! sache que, brûler pour elle d’une flamme impure, est un outrage plus grand que je ne puis l’exprimer ; qu’en un mot, c’est blesser son honneur et souiller sa gloire.


CHAPITRE II
Già piansi e sospirai…

Malheureux que je suis ! J’ai déjà tant gémi et pleuré, que je croyais, à force de soupirs et de larmes, avoir épuisé pour toujours la douleur. Mais la mort l’a réveillée dans mon âme ; elle a renouvelé avec abondance la source de mes pleurs. En exprimant encore des regrets, ma voix, mes larmes, mes écrits, confondent en une seule plainte le double chagrin que me font éprouver deux pertes bien cruelles. Ô mon frère, et toi, mon père, objets de mon ardent amour, je ne sais qui de vous me cause la plus vive affliction. Le souvenir de l’un frappe d’abord mon esprit ; l’autre, dont la perte récente couvre mon front de pâleur, a laissé sa vivante image profondément gravée dans mon sein. Il est vrai qu’écoutant mon amour pour vous, je trouve à consoler mes douleurs en pensant que vos âmes sont retournées au céleste séjour. Convient-il de s’affliger pour celui qui, libre enfin des liens et des égarements du monde, rapporte à Dieu la moisson de ses vertus ? Et toutefois quel cœur assez insensible ne s’attendrirait pas à l’idée de ne jamais revoir ici-bas l’être qui lui donna la vie, qui le nourrit et l’éleva ? Plus notre âme est sensible, plus nos douleurs sont vives, et tu sais, ô mon père, quelle est, à cet égard, ma faiblesse ! Si je parviens cependant quelquefois à modérer cette vivacité d’affliction, la pénible contrainte que je m’impose redouble encore mon tourment. Ah ! si je n’étais convaincu, parles pensées dans lesquelles mon esprit est plongé, que tu braves aujourd’hui cette mort que tu redoutais ici-bas, rien ne pourrait me consoler ; mais la ferme croyance où je suis que l’homme qui a bien vécu trouve, après la mort, sa place dans le ciel, adoucit l’amertume de mes regrets. Notre âme est tellement liée avec sa périssable dépouille que, plus elle se livre à l’erreur, plus la mort nous paraît affreuse. Quatre-vingt-dix fois le soleil, au terme de sa course annuelle, a baigné son flambeau au sein de l’Océan, avant que tu aies été rappelé au sein du repos céleste. Maintenant que Dieu t’a retiré de ce séjour de misère, daigne, puisque le Ciel a voulu que tu me donnasses l’existence, daigne prendre pitié de moi qui vis dans un état de mort. Affranchi désormais du trépas et sanctifié dans ton être, tu n’as plus à craindre de changer de nature ni de désirs : à peine puis-je, en l’écrivant, me défendre d’envier ton sort. La fortune et le temps qui traînent toujours à leur suite, parmi des plaisirs incertains, des peines inévitables, voudraient en vain pénétrer dans le séjour que vous habitez, êtres fortunés. Aucun nuage jamais n’obscurcit votre douce lumière ; le temps pour vous est sans mesure ; vous n’obéissez plus au hasard ni à la nécessité ; la nuit ne vient point effacer la clarté qui nous environne, et le soleil, au milieu de ses plus vives ardeurs, ne peut rien ajouter à l’éclat de vos jours.

Ta mort m’apprend à mourir, ô mon bienheureux père ! Et ma pensée te voit où les routes du monde conduisent rarement. Non, la mort n’est point un mal pour celui que la grâce éternelle porte au pied du trône céleste : le dernier jour de sa vie est le premier de sa félicité. C’est là, j’aime à le croire, que t’a placé la miséricorde divine ; c’est là que j’espère aussi te revoir, si ma raison parvient à dégager mon cœur de la fange terrestre. Et comme le vif amour d’un fils pour son père doit s’accroître encore dans le ciel où croît toute vertu, je goûterai, tout ensemble, ta béatitude et la mienne, en rendant gloire au divin Créateur.





ÉPITAPHES


I

Si les pleurs qu’on verse sur moi pouvaient ranimer ma cendre et me rappeler à la vie, combien il serait cruel celui qui, par son affliction et ses plaintes, voudrait reléguer de nouveau sur la terre mon âme à qui le ciel s’est ouvert !



II

La mort a rendu mon âme au ciel, ma dépouille terrestre à la terre ; mais celui qui m’aime encore au delà du tombeau a voulu qu’on reproduisit mes traits sur le marbre pour immortaliser mon nom et ma beauté.



III

Je fus mortelle ; aujourd’hui, je vis dans l’éternité. J’apparus un moment sur la terre ; maintenant, j’habite pour jamais dans le ciel. O changement que je bénis ! la mort, en me frappant, m’a donné l’immortalité.


STANCES

Nuovo pracer e di maggiore stima…
I

Un autre genre de plaisir qu’il faut priser bien davantage, c’est de suivre des yeux ces chèvres hardies qui vont grimpant et paissant çà et là sur la pointe escarpée des rochers. Le pâtre, tantôt assis, tantôt errant dans la plaine, fait résonner son instrument agreste, et chante des vers, sans art, où il exhale les tourments de son âme ; tandis qu’avec un air dédaigneux, son insensible bergère repose sous un chêne, auprès de son troupeau.


II

Tel est encore le coup d’œil qu’offre sur l’éminence cette cabane rustique, recouverte de chaume. Ici l’on dresse une table ; là, sous le roc avancé, s’allume un brasier ardent. L’un soigne et nourrit le porc qu’il agace, l’autre assujettit sous le bât l’ânon encore novice ; et le vieillard, assis au seuil de sa porte, jouit à la fois des travaux de son industrieuse famille et des bienfaisants rayons du soleil.


III

Leur visage montre à découvert ce qui se passe en leur âme : on y voit une paix que ne troublent ni l’ennui ni la haine. Ils vont, pleins de gaieté, labourer leurs collines ; et la nuit seule les ramène au foyer. Leurs portes n’ont point de verrous ; exempts de crainte, ils laissent leur maison ouverte à la fortune ; et, rassasiés de glands après leurs longs travaux, ils cherchent et trouvent sur la paille un tranquille sommeil.


IV

L’envie n’habite point sous leur chaume, l’orgueil en est banni. Ce qu’ils désirent le plus, c’est une verte prairie où l’herbe croisse plus riante et plus fraîche. Une charrue est leur trésor ; un soc, leur plus précieux joyau. Ils ont des paniers pour buffet, et des vases de bois au lieu de coupes dorées.


V

Stupide avarice ! êtres abjects qui abusez des biens de la nature ; vous qui, pour acquérir de l’or, des provinces ou des empires, ne consultez jamais que votre orgueil : la mollesse vous plonge dans la luxure, l’envie vous rend ingénieux et prompts pour la perte d’autrui ; et, dans vos insatiables désirs, vous oubliez combien courte est la vie, combien sont bornés nos besoins


VI

Nos pères, dans les premiers âges, se contentaient d’eau pour boisson, de glands pour nourriture. Que leurs leçons vous éclairent ! Que leur exemple vous guide et mette un frein salutaire à votre intempérance, à vos dérèglements. Prêtez à mes discours une oreille attentive : ceux qui gouvernent le monde, qui le remplissent de leur grandeur, ont encore des désirs et ne peuvent trouver cette paix délicieuse que le villageois goûte avec ses troupeaux.


VII

Parée d’or et de pierreries, mais l’inquiétude dans les yeux, la Richesse marche triste et pensive ; le vent et la pluie la troublent, les augures et les prodiges l’occupent. La Pauvreté joyeuse, en fuyant les trésors, en acquiert de plus véritables, sans songer ni quand ni comment ; et, libre sous ses habits grossiers, elle vit au milieu des bois, loin des soucis, des procès et de la servitude.


VIII

Les arts et leurs progrès, les rivages recherchés et bizarres, et le doit et l’avoir, et le mieux et le pire, tout cela est indifférent au villageois. Ce qui l’occupe, ce sont les bois, les prés, les eaux et le laitage. Pour faire un compte, ses doigts et ses mains calleuses lui tiennent lieu de plume et de papier. Il ignore ce que c’est que l’usure et, sans inquiétude, il s’abandonne au sort.


XI

Le premier objet de ses soins, c’est la fécondité de sa vache, c’est la croissance de son jeune taureau. Plein de crainte et d’amour pour le Créateur, il appelle les bienfaits célestes sur ses champs et sur ses troupeaux. Les si, les mais, les comment, les pourquoi, toutes ces subtilités dangereuses lui sont entièrement étrangères. Sa vie simple et pure est agréable à Dieu et rend le Ciel propice à ses prières.


MADRIGAUX

MADRIGAL I
Chi è quel clic per força…

Quelle force m’entraîne vers toi, lié, mais libre encore, subjugué et pourtant maître de moi-même ? Ah ! si tu sais retenir tes captifs, sans leur donner des chaînes ; si tu enveloppes les cœurs de liens invisibles, comment se garantir du pouvoir de tes charmes, et qu’opposer à l’éclat de tes yeux d’où l’Amour lance ses traits vainqueurs ?


MADRIGAL II
Corne puo esser ch’io…

Comment se fait-il que je ne m’appartiens plus ? Qui m’a ravi à moi-même ? Quel pouvoir plus absolu, plus immédiat que ma volonté propre, a donc agi sur moi ? Qui a pu me percer le cœur, sans me faire ressentir nulle atteinte : Quel est enfin cet amour qui fixe les désirs, qui s’insinue par les yeux jusques au fond de l’âme et, s’y développant sans mesure, est bientôt forcé de s’exhaler en mille manières au dehors ?


MADRIGAL III
Se quel che molto piace…

Qu’un objet plein d’appas nous séduise à force de s’offrir à nos yeux, ou qu’une longue habitude finisse par nous révéler, dans ce qui avait même pu nous déplaire, des charmes auparavant inaperçus : ce n’est là qu’un ordinaire effet de l’amour. Mais moi, vous le savez, et ce Dieu le sait aussi, sans que j’aie recours à des preuves : pour me séduire, il n’a rien fallu de semblable. Mes yeux ont si rarement joui du doux éclat des vôtres ! Je ne vous ai vue qu’une fois ; un seul de vos regards a embrasé mon âme.


MADRIGAL IV
Per fido esempio…

Il me fut accordé en naissant, comme un gage assuré de ma vocation, cet amour du beau qui, dans deux arts à la fois, et me guide et m’éclaire. Mais croyez-moi, jamais je ne contemplai la beauté que pour agrandir ma pensée, avant de saisir la palette ou le ciseau. Laissons des esprits téméraires et grossiers ne chercher que dans les objets matériels ce beau qui émeut, qui transporte les esprits supérieurs jusqu’au ciel. Ce n’est pas à des regards infirmes qu’il est donné de s’élever de l’homme à la Divinité ; ils essayeraient vainement d’arriver où la grâce seule peut conduire.


MADRIGAL V
Ogni cosa cli’io veggio…

Oui, tout ce que je vois me fait sentir plus vivement encore le besoin de vous aimer, de m’attacher à vos pas ; tout me dit qu’il n’est de félicité qu’en vous seule. L’amour, aux yeux de qui nulle beauté n’a de prix que la vôtre, veut que, pour mon bonheur, ô mon astre ! vous soyez l’unique objet de mon ardente flamme ; il veut qu’étranger à tout autre désir, à toute autre espérance, je brûle et vive non seulement pour vous, mais encore pour ce qui me rappelle ou vos regards ou vos charmes. Beaux yeux qui me donnez la vie ! se séparer de vous, c’est se priver de la lumière. Car le ciel n’est plus où vous n’êtes pas.


MADRIGAL VI
Corne avro mai virtute…

Loin de vous, comment supporterai-je la vie, si vos consolations ne viennent, au moment du départ, raffermir mon courage ? Ces pleurs, ces soupirs, ces sanglots que mon cœur plein de désespoir a déjà fait éclater, vous présagent assez cruellement mon martyre et ma mort prochaine. Ah ! si jamais l’absence devait vous faire oublier votre esclave fidèle, je vous laisse, pour gage et pour souvenir de mes longues douleurs, un cœur qui ne m’appartient plus.


MADRIGAL VII
Il mio rifugio…

Des larmes et des prières ! voilà ma dernière ressource, mon unique moyen de salut. (En est-il de plus sûr ou de plus efficace ?) Et cependant je n’en suis point soulagé. Amour et Cruauté se sont armés contre moi : par sa pitié l’un m’attache à la vie ; par ses rigueurs, l’autre me donne la mort. Si mon âme, ainsi combattue et cherchant sa sécurité dans une fuite courageuse, veut quelquefois s’élancer au séjour où l’espérance lui montre un refuge éternel, soudain l’image de celle qui me retient à la vie se réveille plus fortement dans mon cœur, pour empêcher la mort de triompher de l’amour.


MADRIGAL VIII
Se, in vece del gioir…

Amour ! puisque tu préfères au bonheur les chagrins et les larmes, je cours moi-même au-devant de tes traits, parce qu’entre les blessures qu’ils font et la mort, le temps n’accorde pas un seul moment d’intervalle, et que, pour les amants malheureux, mourir est l’unique moyen d’abréger leur supplice. Termine donc à la fois et mes jours et ma peine ; Amour, je t’en rendrai grâce : nous ôter la vie, c’est nous délivrer de tous maux.


MADRIGAL IX
Beati voi…

Esprits bienheureux, qui goûtez dans le ciel le prix des larmes dont rien ne dédommage ici-bas, dites-le-moi ; l’amour exerce-t-il encore sur vous son empire, ou en êtes-vous affranchis par la mort ? — Dans notre quiétude éternelle, l’amour dont nous brûlons est à jamais exempt de chagrins, de pleurs, de jalousie. — Vivre est donc pour moi le plus affreux des maux, ne pouvant aimer qu’au prix de tant de souffrances. Ah ! si le ciel, en effet, s’ouvre aux amants comme un séjour propice, tandis que ce monde est pour eux plein d’amertume et d’ingratitude, qu’attendre ici-bas en aimant ? Une longue vie, peut-être. À cette seule idée, j’entre en effroi ; car peu de jours c’est encore trop, pour qui sert et souffre.


MADRIGAL X
Sotto due belle ciglia…

Dans l’âge où l’on brave les traits de l’amour, deux yeux charmants lui ont rendu sur moi son empire. Épris de tout ce qui est beau, je ne leur oppose, hélas ! qu’une résistance inutile. Mais à ce doux entraînement se mêle une pensée forte et terrible de repentir et de mort sans que l’amour cependant perde rien de son pouvoir sur mon âme, par l’image des maux plus cruels qui me sont encore préparés. Un seul jour ne peut vaincre un penchant fortifié par l’âge.


MADRIGAL XI
Non è senza periglio…

La vue de tes divins attraits est encore redoutable, même pour celui qui se sent, comme moi, poursuivi de près par la mort. Aussi cherché-je à me prémunir, à m’armer contre une si magique puissance. Mais, source délicieuse de mes amères douleurs ! quoique près du terme fatal, je sens que ta pitié ne peut me rendre à moi-même, ni l’effroi de la mort étouffer mon amour.


MADRIGAL XII
S’io fossi stato…

Si, dès mes jeunes ans, j’eusse prévu que la ravissante beauté dont je fus idolâtre dût, en pénétrant dans mon cœur, y allumer une flamme éternellement dévorante, avec quel empressement j’aurais moi-même privé mes yeux de la lumière ! Pour prix d’une folle erreur de jeunesse, je ne porterais point aujourd’hui dans mon sein une mortelle blessure. O vous qui résistez faiblement aux premiers assauts de l’amour, n’allez point accuser plus tard votre destin. Croyez-en mon expérience : les passions du jeune âge coûtent à l’impuissante vieillesse d’inutiles regrets.


MADRIGAL XIII
Non pur la morte…

Ce n’est pas la mort seule, mais encore l’effroi qu’elle inspire qui peut me sauver, me détendre de la beauté cruelle attachée à ma perte. Quand je sens redoubler en mon sein la flamme que j’y ai moi-même fait naître, pour unique ressource j’ouvre mon âme entière à la pensée de la mort ; car l’amour fuit son approche.


MADRIGAL XIV
Occhi, miei, sicte certi…

Vous le savez, mes yeux, le temps fuit ; déjà le moment approche où vos regards vont s’éteindre et vos pleurs se tarir. Ah ! par pitié pour vous-mêmes, restez ouverts au divin objet que j’adore, pendant qu’il daigne habiter ici-bas. Mais quand le ciel, jaloux de posséder tant de charmes, s’ouvrira pour recevoir parmi les esprits immortels et heureux le soleil de ma vie, c’est alors que vous pourrez vous fermer pour jamais.


MADRIGAL XV
Amor, perche mai forse…

Dans la froide saison qui suit l’été de l’âge, l’amour, pour empêcher ma flamme de s’éteindre, a de nouveau tourné son arc vers moi ; et le cruel ne cesse de m’accabler de ses traits, sachant que dans un cœur bien né nul de ses coups ne porte en vain. Par les charmes d’un beau visage, il ranime au sein d’un vieillard les feux de la jeunesse ; mais sa dernière atteinte est la plus dangereuse, et la rechute est pire que le mal.


MADRIGAL XVI
Amor, se tu se’dio…

Amour, si tu es un dieu, comme on le dit, si ton pouvoir est sans bornes, dégage mon cœur de tes liens. Épris d’une céleste beauté, me sied-il d’espérer sur le bord de la tombe ? Chacune de tes faveurs ajoute à mes tourments ; un plaisir court entraîne un long martyre, et jamais jouissance tardive n’a pu satisfaire le cœur.


MADRIGAL XVII
Quantunque il tempo…

Quoique le temps, chaque jour plus acharné à ma poursuite, me presse de rendre à la terre ma dépouille vieillie, languissante et mortelle, je ne suis point encore délivré d’un sentiment qui fait à la fois la perte et la joie de mon âme. Ni la mort qui s’avance, ni l’instant inconnu de son arrêt fatal, rien ne peut empêcher l’amour, cette erreur habituelle, de croître dans mon sein avec l’âge. Ô sort cruel ! sort à nul autre comparable ! il est trop tard désormais pour remédier à mes maux. La raison elle-même s’efforcerait en vain de rendre à son premier état un cœur qui brûla si longtemps, qui brûle encore et doit périr consumé.


MADRIGAL XVIII
Tanto alla speme…

Belle et sensible, celle que j’aime me flatte d’un espoir si doux, qu’à sa vue seule le feu de ma jeunesse semble ranimer mes vieux ans. Mais, hélas ! ce bonheur que donne le tendre regard d’une amante, la mort jalouse et cruelle vient à chaque instant le troubler par des pensées funestes. Si j’ouvre mon cœur à l’amour, ce n’est donc que dans les moments trop rapides où je puis chasser loin de moi le souvenir de la mort : bientôt, plus effrayant encore, il rentre dans ma pensée et glace d’un froid soudain ma douce ardeur.


MADRIGAL XIX
Se per mordace di…

Âme infirme ! chaque jour voit ta mortelle dépouille s’user et défaillir sous la lime mordante du temps. Quand iras-tu, libre de tes entraves, retrouver dans le ciel ton innocence et ta première joie ? Hélas ! mes jours s’abrègent ; le temps a blanchi ma tête ; et je ne puis me détacher encore de mes habituelles erreurs : plus je vieillis, plus elles s’enracinent et se fortifient. Ô mon Dieu ! je l’avoue avec trouble et confusion, c’est aux morts que je porte envie ; tant mon âme, ici-bas, a de sujets de crainte. Ah ! daigne, dans mes derniers moments, m’ouvrir tes bras miséricordieux ; viens m’arracher à moi-même et me rendre digne de ton amour.


MADRIGAL XX
Ora d’un ghiaccio…

Brûlant et glacé tour à tour, mais sans cesse abattu sous le poids de ses maux, mon cœur, plein d’une triste et douloureuse espérance, ne me montre pour avenir qu’un retour cruel du passé. Le plaisir, dans sa brièveté, me semble aussi poignant que la peine. Las de la prospérité comme de l’infortune, je prie Dieu de me pardonner mes erreurs, et je vois bien que si nos instants de bonheur ici-bas sont rapides, nos maux, hélas ! ne finissent qu’avec notre vie.


MADRIGAL XXI
Ohimè ! ohimè.’…

Hélas ! hélas ! que je me suis trompé sur la durée des jours ! Et cependant, pour des yeux que ne fascine point l’amour-propre, la vérité parle dans un miroir. Malheureux celui qui, plein de sa passion et follement inattentif au vol rapide du temps, se trouve, comme moi, tout à coup, au déclin de sa vie ! Poursuivi de prés parla mort, je n’éprouve qu’un repentir stérile ; mon âme manque de force, mon esprit de résolution. Constant ennemi de moi-même, j’exhale de vains soupirs, je verse d’inutiles larmes ; car la plus irréparable des pertes est celle du temps.


MADRIGAL XXII
Ohimè ! ohimè ! che pur pensando…

Hélas ! hélas ! je rejette ma pensée en arrière, et ne puis trouver, parmi tant d’années écoulées, un seul jour qui ait vraiment été mien. Sans cesse éloigné du bonheur et de la vérité, c’est vous, je le vois bien aujourd’hui, qu’il faut que j’en accuse, désirs ambitieux, espérances trompeuses, fol amour, larmes, plaintes, soupirs et ardeurs inutiles ; car il n’est aucun sentiment humain qui me soit étranger. Et cependant, j’approche à chaque instant du terme ; je vois de plus en plus l’ombre croître, et le jour décliner pour moi. Déjà, faible et mourant, je touche au seuil de la tombe.


MADRIGAL XXIII
Io vo, misero, chimè !…

Malheureux ! j’avance dans la vie, plein de trouble et d’incertitude. L’avenir, le passé, me causent une égale crainte, et je vois s’approcher le moment où mes yeux se fermeront pour jamais. Tandis que le temps exerce sur mon corps ses ravages, la mort livre à mon âme une guerre cruelle dont l’issue est incertaine pour moi. Hélas ! si trop de crainte ne m’abuse (et plût au Ciel que, pour mon propre bonheur, je pusse aujourd’hui me tromper ! ), je vois dans mes erreurs mêmes mon éternel châtiment, et je ne sais ce que je dois encore espérer.


MADRIGAL XXIV
Mentre che’l mio passato…

Je rejette en vain, loin de moi, le souvenir du passé ; toujours il se présente à ma mémoire, et me fait connaître, ô monde décevant, tous les dangers et toutes les erreurs. Celui qui se laisse séduire par tes douces promesses, par tes plaisirs trop vains, prépare à son âme de douloureux tourments. Il suffit d’y bien réfléchir pour se convaincre que tu nous flattes le plus souvent d’un repos, d’un bonheur que tu ne possèdes point. Hélas ! c’est pour m’être abandonné trop longtemps à tes illusions mensongères que j’ai souffert tant de maux et versé tant de pleurs.


MADRIGAL XXV
Condotto da molti anni…

Conduit, par de longues années, au terme de ma carrière, trop tard je reconnais, ô monde, ce que sont tes plaisirs : tu nous offres un repos qui n’est point ton partage, un bonheur qui meurt, en naissant. Toutefois, ni la douleur ni la honte du triste emploi de mes jours, hélas ! si fugitifs, ne peuvent changer désormais ni mes désirs ni mes pensées ; car celui qui vieillit dans une tendre erreur, pendant qu’il croit y trouver un aliment à la vie, ne fait que donner la mort à son âme, sans avantage pour son corps. Ah ! je le vois enfin par ma propre et cruelle expérience : l’être le plus heureux est celui dont la mort suit de plus près la naissance.


MADRIGAL XXVI
Ora su’l destro or su…

Je vais, d’un pas incertain, à la recherche du salut. Mon cœur, flottant sans cesse entre le vice et la vertu, souffre et se sent défaillir, comme un voyageur fatigué qui s’égare dans les ténèbres.

Ah ! devenez mon conseil : vos avis me seront sacrés ; éclairez mes doutes ; guidez ma raison offusquée ; préservez mon âme abattue des nouveaux égarements où pourraient la plonger mes passions. Oui, dictez-moi vous-même ma conduite, vous qui sûtes, par de si doux chemins, me diriger vers le ciel.


MADRIGAL XXVII
Non sempre al mondo…

Rien de ce que le monde renferme de plus cher et de plus précieux ne l’est réellement assez aux yeux de tous les hommes, pour que, là même où le plus grand nombre trouve la douceur, quelques-uns ne trouvent pas de l’amertume. Mais combien de fois, par condescendance, ne nous faut-il pas imiter le vulgaire insensé, contraindre notre joie pour partager sa tristesse, renfermer nos douleurs pour sourire à ses vains plaisirs ! Moi, j’ai dans mes chagrins, du moins, ce contentement, que personne ne lit sur mon visage ni mes ennuis ni mes désirs. Je ne crains pas plus l’envie que je ne cherche les louanges du monde, de ce monde injuste et trompeur qui ne protège que ceux qui le payent de plus d’ingratitude, et je marche dans des routes solitaires et peu frayées.


MADRIGAL XXVIII
Nel mio ardente desio…

Sensible en apparence à mes maux, mais froide et cruelle dans l’âme, elle se joue de ma brûlante ardeur. Amour, ne te l’avais-je pas dit, que mon espérance était vaine, que l’on perdait son propre appui en comptant sur celui des autres ? Eh bien ! si maintenant elle veut que je meure, mon tort, mon malheur le plus grand n’est-il pas d’avoir cru à ses promesses trompeuses ? Mais plus celui qu’on abuse est crédule, plus on est ingrat et coupable.


CANZONE

Nel corso de’ mie’ anni…

Parvenu au terme de ma carrière, comme un trait rapide à son but, il est temps que j’éteigne en mon sein toute ardeur amoureuse. Je te pardonne, Amour, tes anciens torts envers moi ; le souvenir que j’en garde émousse désormais sur mon cœur tes armes impuissantes. Je suis inaccessible à tes coups. Si mes yeux pouvaient être encore séduits par tes charmes, ce lâche et faible cœur voudrait, sans doute aujourd’hui, ce qu’il voulut autrefois. Mais non se maintenant par ses longues souffrances, il te dédaigne, il te fuit.

Tu te flattes peut-être qu’une nouvelle beauté saura m’engager encore dans ces liens dangereux dont l’homme le plus sage ne peut toujours se défendre. Les blessures que tu fais au cœur d’un vieillard sont, il est vrai, les plus irrémédiables ; mais je ressemblerai à la glace qui se dissout et se fond dans le feu sans pouvoir s’enflammer. À mon âge, la pensée de la mort peut seule nous garantir de tes coups redoutables ; elle repousse ces traits poignants qui causent tant de maux et renversent souvent, en un jour, le bonheur le mieux assuré.

Mon âme, préoccupée de la mort, délibérant avec elle-même, incessamment attristée par de nouvelles méditations, et sur le point d’abandonner sa dépouille mortelle, s’avance, par la pensée, dans le chemin de l’éternité, flottant entre l’espérance et la crainte. Amour, amour ! combien tu es audacieux et prompt, téméraire et puissant ! Tu veux chasser loin de moi la pensée de la mort, quand elle m’est si naturelle ; tu veux rendre à un tronc desséché ses rieurs et sa verdure.

Que puis-je désormais ? Qu’exiges-tu de moi ? N’ai-je pas tellement coulé mes jours sous ton empire, qu’un seul instant de ma vie n’a pu m’appartenir ? Quelle force, quelle ruse, quel prestige pourrait me ramener à toi, maître ingrat et perfide, qui donnes la mort en parlant de pitié ? Ah ! combien imprudente et crédule serait l’âme qui, libre enfin de tes chaînes, abandonnerait un bonheur certain et la liberté, ce bien inestimable, pour rentrer sous le premier joug qui l’opprima mortellement.

La terre n’attend pas longtemps ce qui respire, et chaque instant emporte avec lui quelque chose des beautés de ce monde. Quand on est amoureux (qui le sait mieux que moi ?) peut-on à volonté cesser de l’être ? Le châtiment suit de près l’erreur, et plus on donne à ses sens, plus vite on court à sa perte. Tyran cruel, que veux-tu donc de moi ? Dois-je, oubliant encore mes anciennes souffrances, faire de mes derniers jours, nécessaires à l’expiation de mes fautes, ceux de ma perdition et de ma honte éternelle ?

Vers, que j’ai composés avec un cœur brûlant sous les glaces de l’âge, si vous rencontrez l’amour prêt à me déclarer la guerre, ménagez-moi la paix avec lui. Dites-lui bien, s’il veut me subjuguer encore, qu’il y a peu de gloire à triompher de celui qu’on a déjà vaincu [96].

FIN
INDEX DES NOMS PROPRES
CITÉS DANS CE VOLUME.

A

Accurcio, 25.

Adrien (Pape), 27

Agen (Cardinal d’), 26,155.

Alberigo (Marquis), 26.

Aldovrandi (Gian-Francesco), 12.

Aleria (Evêque d’), 32.

Alexandre VI, 16,17.

Ammannati (Bartolomeo), 95-96,98,107,116,118.

Angelini (Bartolomeo), 65,143,160.

Annonciation (L’), 114.

Antonio, 113.

Aquila (Jean-Baptiste de l’), 62.

Arcadelt, 87.

Arétin (L’), 47,78,79,89,158.

Attalente, 70.

Augustin le Grand, 55.

B

Baccio, 160.

— d’Agnolo, 129.

— Bandinelli, 20, 62 (en note), 64.

Baglioni Malatesta, 28.

Balducci Baldassare, 54,76.

Balduccio, 108.

Balduci (Jean), 125,131.

Bandini (Francesco), 110.

Bartoli, 100,

Bataille des Centaures, 10.

Beccadelli (Ludovic), 178.

Bembo, 37.

Benvenuto Cellini, 96,111,116,117.

— della Volpaia, 160.

Bernardo Bini, 26,34,62.

Bernardino de Pier Basso, 67.

Bettini (Bartolomeo), 93.

Bettino (banquier), 143,146.

Bibbiena (Bernardo da), 12,63,70,156.

Bindo Altoviti, 97.

Blasio, 83.

Boninsegni (Domenico), 62,66,157.

Borgia (César), 14.

Botticelli (Sandro), 57.

Bramante, 3,15,17,19,21,24,40,58,78,98.

Bronzino, 116.

Bruciolo, 38.

Buonarroti (famille), 7,49,50,51,140,147.

— (Giovan-Simone), 121,122,136,139,142.

— (Gismone), 121,125,130,139,141,143,145,147.

— (Leonardo), 120.

— (Leonardo, 49,108,113,115,134,138 à 149.

— (Ludovic de Leonardo Simone), 7,10,119-127,131,133,141.

— (Prudent le jeune), 128-135,138,142.

C

Camerino (Duc de), 135.

Canossa (Comtes de), 6.

— (Boniface de), 6.

— (Simone), 6,7.

Cardiere, 11,12.

Carducci (Francesco), 28.

Caro, 37,42.

Carpi (Cardinal de), 110.

Carrare (Marquis de), 27.

Cavalieri (Tommaso dei), 42,80,89,112,113.

Ceci (Frederigo), 88.

Cesena (Evêque), 41.

Cesis (Cardinal de), 78.

Cettignano, 7.

Chapelle des Médicis, 2.

— Sixtine, 2,32,33,34,36,40,70,78,98.

Chigi (Augustin), 48,69.

Christ, 42.

— disant adieu à sa mère, 114.

— en croix, 42.

— de la Minerve, 36,92,157.

— au Jardin des Oliviers, 114.

Clément VII, 27,29,31,32,34,67,72,74,75,76,160,161.

Colonna (Ascanio), 83.

Colonna (Victoria), 1, 3, 37, 42, 81, 82, 83, 89, 95, 145, 146.

Condivi, 4, 114, 167.

Conversion de saint Paul (La), 36.

Cornelia (veuve d’Urbino), 100, 10.

Corso (Jacobo di), 135.

Cortèse, 86, 87.

Cosway, 53.

Crépuscule (Le), 2.

Crispo (Cardinal), 41.

Crozat (Mgr), 53.

Crucifixion de saint Pierre, 36.

Cuio (Capitaine), 71.

Cygne de Léda (Le), 30.

D

Dante, 33, 35, 42.

David (Le), 16, 55, 57.

Déjanire (Enlèvement de), 10.

Déposition de la Croix, 36.

Desnoyers (Surintendant), 3.

Domenico de Menichella, 159, 160.

— di Topolino, 6.

Donatello, 16.

Douze Apôtres (Les), 36.

Durer, 40.

E

Enea Vico, 91(en note).

Esclaves (Les deux), 43, 59.

F

Fattuci (Giovanni), 66, 68, 69, 72.

— (Francesco), 94, 95.

Fazzi (Boniface), 125, 130.

Fontainebleau, 3.

Forli (Monseigneur de), 39, 8.

Francesco (Degli Albizzi, 158, 159.

— (Héraut de la seigneurie), 57.

— (Jean), 64.

— (Pierre), 155, 156, 158, 159.

Francia (Le), 44.

François Ier, 31,38,47,72,92.

— de Hollande, 83,84.

Frizzi, 61, 157, 158.

G

Gaddi (Giovanni), 163.

Galliano (Raphaël de), 126.

Gallo (Jacob), 14, 55.

Géant (Le), 15, 16, 55.

Genga (Jérôme de), 161, 163, 164.

Georges III, 53.

Germain Pilon, 47.

Giambullari, 100.

Gianotti (Donato), 41, 80, 93.

Giovanni (Gay), 53.

— (Pietro), 41, 76.

Giovanni de Reggio, 155, 156, 157, 158, 161.

— de Viterbe, 159.

Gondi, 38, 110.

Gonzague, duc de Mantoue, 112, 160.

Gotti (Aurelio), 53.

Granacci (Francesco), 7, 8, 9.

Grégoire le Grand, 91.

Grillandaio (Domenico del), 7, 8.

Grimm (Hermann), 53.

Grunano (Cardinal), 165.

Guerre de Pise, 20, 69.

Guidiccione, 37.

H

Hautefage (Tour d’), 70.

Hone Pond, 53.

Hudson, 53.

J

Jour (Le), 2, 29.

Jugement dernier (Le), 2, 32, 47, 89, 9.

Jules II, 2, 3, 16, 17, 20, 21, 22, 24, 25, 27, 31, 34, 40, 44, 47, 69, 70, 74, 75, 7, 77, 78, 90, 91, 109, 128, 129, 161, 162, 163.

— III, 31, 38, 39, 40, 45.

L

Lactance (Tolomeo), 83, 84.

Laubépine, 92.

Laurent le Magnifique, 9, 10, 119.

Lawrence (Thomas), 53.

Legnano (Antonmaria), 21.

Lely (Peter), 53.

Lenzoni (Carlo), 100.

Léon X, 2, 6, 7, 9, 26, 48, 59, 69, 70, 75, 76, 128, 132.

Leone Leoni, 111, 112, 113.

Lille, 53.

Lottino, 42.

Luigi de Gaëta, 111.

M

Madone, 16.

— des fièvres, 36, 92.

Maffei, 41.

Malespini (Leonardo), 41.

Manfidi (Agnolo), 122.

Mantoue (Cardinal de), 166.

— (Marquise de), 14.

Manucci (Lorenzo), 33, 160.

Mariette, 5.

Marietti (Monseigneur), 53.

Marinozzi (Leonardo), 99.

Martelli (Niccolo), 80.

Martin de Hollande, 8.

Martini (Lucas), 93.

Matteo (Giovanni), 62.

Médicis (Duc de Civita di Penna, 29, 31.

Médicis (Catherine de), 47, 110.

— (Cosme de), 26.

— (Duc de Nemours, 72, 125.

— (Pier Francesco), 13, 53.

Metello, 157, 158.

Milanesi (Gaetano), 53, 153.

Miniato, 154.

— del Serra (Francesca di), 7.

Moïse (Le), 2, 18, 33.

Monciatto (Francesco), 57.

Monte (Cardinal di), 31.

Montmorency (Henri de), 18.

Mont San Savino (Andréa du), 16.

Morone (Cardinal), 114.

N

Narducci (Philippe), 119.

Nicolas V, 18.

Nuit (La), 2, 29.

O

Ottley (Sir), 53.

Oxford (Université d’), 53.

P

Pachagli (Gabrielo), 61.

Palais Farnèse, 39.

Palla (Baptiste della), 72.

Pallavicini (Francesco, 76.

Paul III, 2, 32, 33, 34, 35, 39, 41, 74, 75, 91, 92, 101, 111.

Perini (Vincent), 80.

Pérugin (Le), 2, 38.

Pétrarque, 37, 42.

Phébus de Poggio, 78.

Pietà, 3.

Pileur (M. Le), 153.

Piombo (Sebastiano del), 48, 60, 63, 64, 71, 73, 80, 153, 166.

Poggibonsi (Château de), 19.

Politien (Ange), 10.

Polo (Mgr), 41.

Pordenone, 47.

Porta (Gian-Maria della), 74.

Prato (Tommaso da), 31.

Pucci (Lorenzo cardinal), 31.

R

Raphaël d’Urbin, 2, 4, 21, 22, 24, 38, 43, 48, 60, 61, 63, 64, 73, 78, 89, 153, 154.

Realdo Colombo, 40, 45.

Rengone (Cardinal), 137.

Reynolds (Josuah), 53.

Riario Raffaello (Cardinal de Saint-Georges), 13, 54, 119.

Ricasoli (Jean de), 129.

Ricciarelli (Daniel de Volterra), 113, 114.

Riccio (Luigi del), 80, 86, 87, 88, 91, 142, 177.

Richelieu ( lardinal de), 18.

Ridolfi (Cardinal , 41.

— (Lorenzo), 41.

— (Pierre), 135.

Roselli (Cosimo), 56.

— (Pictro), 58.

Rovère (Léonard de la), 70.

Rucellai (Paolo), 54.

Ruiïmi (Alexandre), 41.

Ryshack, 53.

S

Saint-Georges (Cardinal de), 54.

Saint Mathieu, 36.

Saint-Pierre (Coupole de), 2, 98, 99, 101, 106, 109.

Salviati (Alamanno), 17.

— (Jacob), 58.

— (Giannonzo), 135.

Sandby, 53.

Sangallo, 3, 19, 24, 40, 56, 58, 98.

San-Lorenzo de Florence, 2.

Sannazzaro, 37.

Sansovino (Andréa), 58.

— (Jacopo), 158.

Santa-Croce (Cardinal), 41.

Santi-Quattro, 26.

Savonarole, 42, 128.

Signorelli (Lucas), 48, 59.

Sixte IV, 21.

Soderini (Cardinal), 21.

— (Pierre), 16, 20, 119.

Spina (Major Giovanni), 68.

Staccoli (Jérôme), 162, 164, 166.

Stephano di Tommaso, 68.

Strozzi (Benedetto), 62.

— (Gian Carlo), 2.

— (Roberto), 18, 43.

T

Tassi (Jean-Baptiste), 115.

Timoteo della Vite, 53.

Titien (Le), 48.

— (Horace, 111.

Tolomei (Claudio), 41.

Tombeau de Jules II, 2, 32, 33, 34, 66, 72, 73, 75, 76, 128, 132, 155, 162, 164.

— des Médicis, 66, 67, 72.

Torrigiano de Torrigiani, 45.

U

Urbano (Pietro), 156, 157, 158.

Urbino (Francesco da), 7.

— (Francesco Amadore, 86, 87, 88, 89, 100, 145, 147, 148, 178.

Urbino (François-Marie, 27, 31, 32, 33, 34, 104, 161, 163, 164, 166.

V

Valentinois (Duc de), 14.

Valori (Bartolomeo), 62.

Varchi (Benedetto), 42, 93, 94, 116.

Varcollier, 167, 191.

Vasari (Giorgio), 4, 46, 53, 95, 96, 97, 99, 101, 108, 109, 111, 114, 115, 116, 118, 177, 178.

Venusti (Marcello), 47, 104.

Vie active (La), 33, 34.

— contemplative, 16, 33.

Vigerio (Mario), 74.

Villiers (Jean de la Groslaye de), 54.

Visconte (Carlo), 111.

Vitelli (Alexandre), 30.

W

West (Benjamin), 53.

Wicar (Le chevalier), 53.

  1. I. — Vita di Michelagnolo Buonarroti racontée par Antonio Condivi de la Ripa Transone. In Roma appresso Antonio Blado, Stampatore Camerale, nel M. D. L. III, alli 6 di Luglio. In-fol. di pag. 50.

    II. — La stessa Vita ristampata, nel 1746, da Anton Francesco Gori.

    III. — Vita di Michel-Angelo Buonarroti, scritta da Ascanio Condivi suo disc. Pisa (Presso Niccolo Capurro, coi caratteri di F. Didot, 1823. (Bibl. Nat. Inventaire 45424 Z). Pref. da Anton.-Francesco Gori. Dans cette préface, nous trouvons les importantes appréciations qu’on va lire :

    « Fa maraviglia che questa Vita, vero modello, sia stata obbliata dal chiarissimo Poggiali nel suo Catalogo dei migliori scrittori Italiani… Basti per tutti l’autorita del célèbre abbate Colombo che cosi ne scrisse : « Arrebbe dovuto, al piacer mio, essere annoverata fra testi di lingua anche questa Vita di Michelangelo, scritta dal suo alliero Ascanio Condivi, per la ragione stessa che vi fu annoverata quella di Benvenuto Cellini scritta da lui medesimo. » Pubblic. prima volta in Roma, nel 1553, in-4, presso Antonio Blado, vivente tuttor M. A. e quindi ristampata ed illustrata dal benemerito Anton.-Francesco Gori nel 1746.

    Dans cette dernière édition, le célèbre collectionneur Mariette écrit lui-même : « Le récit de Condivi est le plus simple et le plus exact. Plus je lis cette Vie, plus je suis convaincu que l’auteur l’écrivait presque sous la dictée de Michel-Ange. Il y règne un air de vérité que n’a point celle de Vasari. » (Ibid., p. 184.) On sait que les plus beaux dessins de Michel-Ange que possèdent le Louvre et les musées de Lille, Windsor et Londres, proviennent de la riche collection de Mariette. On en trouvera queLques-uns dans l’édition française que nous publions aujourd’hui, pour la première fois.

  2. Le marquis Giuseppe Campori semble prouver le contraire dans son Catalogue des Artistes italiens et étrangers dans les États d’Este.
  3. sa mère fut une Francesca di Miniato del Sera, née de Bonda Rucellai. Condivi compte les années à la manière des Florentins, qui commençaient leur calendrier ab Incarnatione. Le 6 mars 1474 correspond donc a 1475 du calendrier courant nato Domino.
  4. Cet Hercule fut, jusqu’au siège de Florence, au palais Strozzi. Vendu plus tard au roi de France François Ier, il s’est perdu depuis.
  5. Comme Vasari, Condivi se trompe en confondant deux cardinaux distincts. Celui de Saint-Denis qui commanda cette Pietà à Michel-Ange, fut Jean de la Groslaye de Villiers, abbé de Saint-Denis et ambassadeur de Charles VIII près Alexandre VI.
  6. C’est le David qui, jusqu’en 1873 se voyait devant le Palazzo Vecchio, où il avait été placé le 8 septembre 1504. Il est conservé aujourd’hui à L’Académie des Beaux-Arts.
  7. Cette statue, dont parle ici Condivi, ne figure pas au Catalogue des œuvres de Michel-Ange. Serait-elle perdue, comme l’autre que mentionne Vasari et qui, envoyée au roi de France, n’a pas laissé plus de traces que la précédente ?
  8. Les deux Esclaves, donnés par Michel-Ange à son ami Roberto Strozzi réfugié en France, furent d’abord placés au château d’Écouen par le connétable Henri de Montmorency, qui, en mourant, les légua, en 1632, au cardinal de Richelieu. Ils sont, aujourd’hui, conservés au Musée du Louvre.
  9. Selon Vasari, ce carton de la Guerre de Pise aurait été mis en morceaux par Baccio Bandinelli, jaloux de Michel-Ange.
  10. La chose arriva, sous Jean de Bentivolio, le 30 décembre 1511.
  11. Le siège de Rome arriva en 1527.
  12. Messer Francesco Carducci, alors gonfalonnier de la Justice, fut décapité avec plusieurs de son parti.
  13. Il s’agit ici de la trahison de Malatesta Baglioni.
  14. Alexandre, duc de Civita di Penna, bâtard de la maison des Médicis (1510-1537).
  15. Cette Leda fut à Fontainebleau jusqu’au règne de Louis XIII, alors que le surintendant royal Desnoyers, la trouvant indécente, la fit brûler par scrupule de conscience.
  16. Ce groupe, resté inachevé, fut transporté à Florence et placé en 1723, par le grand-duc Cosme III, derrière le maitre-autel de Sainte-Marie-aux-Fleurs.
  17. En 1503, Michel-Ange reçut de la Confrérie de Sainte-Marie-des-Fleurs la commande des Douze Apôtres, qu’il devait sculpter séparément. Il n’ébaucha que le Saint Mathieu qui, après être resté longtemps dans la cour de cette Confrérie, fut transporté en 1831 à l’Académie des beaux-arts.
  18. Vittoria Colonna, poétesse célèbre, amie de Michel-Ange.
  19. Le palais Farnèse.
  20. Albert Durer, peintre de Nuremberg, a écrit divers ouvrages qui attestent une versatilité peu commune de son esprit. Celui dont parlait Michel-Ange a pour titre : De simmetria partium in rectis formis humanorum corporum
  21. « Ne pas penser au prix que ce sang a coûté ! » (Michel-Ange, sonnet.)
  22. Les deux Esclaves dont veut parler ici Condivi et qui devaient faire partie du tombeau de Jules II, passèrent de la maison de messer Roberto Strozzi à la maison de François Ier, roi de France. Ils figurent aujourd’hui au Musée du Louvre.
  23. Pier Francesco, cousin de Pierre II fils aîné de Laurent de Médicis.
  24. Le cardinal Riano Raffaello, du titre de Saint-Georges, qui avait acheté une première œuvre de Michel-Ange, comme œuvre d’un antique.
  25. La lettre porte l’adresse de Sandro Botticello in Frinze, chargé de la remettre par précaution à son destinataire.
  26. Jean de la Groslaye de Villers, abbé de Saint-Denis et alors ambassadeur de Charles VIII à Rome. Cette Pietà devait être placée à Saint-Pierre, dans la chapelle des rois de France, dédiée à sainte Pétronille.
  27. Architecte florentin chargé, par Léon X, d’assister Raphaël dans la direction des travaux de Saint-Pierre de Rome (1445-1516). Ne pas confondre avec son neveu Antoine, architecte du palais Farnèse à Rome (1455-1546).
  28. Sculpteur né en 1477, à Florence, via Santa Maria, voisine de la via Ghibellina où habitait Michel-Ange. Sa mère Francesca Tatti, jalouse de la gloire naissante de ce dernier, confia son fils Iacopo au sculpteur Andréa Contucci de Monte Sansovino, qui aima son élève au point de lui donner aussi son nom. Mort à Venise, en 1570, chargé d’œuvres et d’années.
  29. Luca Signorelli, de Cortone, né vers 1441, mort après 1524. Peintre et élève de Fra Angelico, il composa, entre autres œuvres remarquables, un Jugement dernier, à la cathédrale d’Orvieto.
  30. Un des Esclaves qui devaient figurer au tombeau de Jules II, et que possède aujourd’hui le Musée du Louvre.
  31. Sébastien, né à Venise en 1485, mort à Rome en 1547, fut d’abord musicien, ensuite peintre, enfin frère attaché à la Chancellerie du Vatican pour les sceaux ou plombs qu’il fixait aux Bulles : d’où son surnom de Sebastiano del Piombo. Ses lettres à Michel-Ange, dont le texte italien a été publié en 1875 par Gaetano Milanesi, ont été traduites en français par M. Le Pilleur, à qui nous sommes redevables des emprunts que nous en faisons ici et que nous continuerons à l’Appendice de ce présent ouvrage.
  32. Baccio Bandinelli, sculpteur florentin, né en 1487, de Michelagnolo di Viviano da Gajuole, orfèvre de la maison des Médicis. Ami de Léonard de Vinci et rival de Michel-Ange, il copia et lacéra ensuite le carton original de la Guerre de Pise que Buonarroti avait composé pour la salle du Conseil de la Signoria où, de son côté, le Vinci avait fait le carton moins renommé de la Bataille d’Anghiari. Cet artiste de valeur porta, toute sa vie, la lourde responsabilité ou tout au moins le soupçon persistant de cette faute, jusqu’à sa mort, qui arriva en 1559.
  33. Dovizi da Bibbiena, ancien secrétaire de Laurent le Magnifique, chez qui Michel-ange l’avait connu dans sa première jeunesse, fut l’auteur de la Calandra, une des célèbres comédies italiennes de ce temps. Ensuite, secrétaire de Léon X, il fut créé cardinal du titre de Sainte-Marie-in-Portico.
  34. Cette copie de bronze, que le cardinal Bibbiena faisait exécuter pour l’offrir à François Ier, est conservée depuis au Musée du Louvre.
  35. Confident de Michel-Ange dans ses rapports avec Vittoria Colonna.
  36. Le cardinal Jules Médicis, neveu de Léon X, élu pape le 9 novembre 1523, sous le nom de Clément VII.
  37. Le carton dit de la Guerre de Pise, ou mieux de la Bataille de Cascine.
  38. Quai du Tibre, à Rome, appelé aussi la Marmorata, depuis qu’on y déchargeait les marbres d’art et de construction.
  39. Léonard de la Rovère, neveu de Jules II, avait succédé à Galeas de la Rovère sur le siège d’Agen, dont celui-ci avait été évêque, de 1478 à 1487. Léonard occupa le siège d Agen, de 1487 à 1519, avec le titre cardinalice. Il érigea magnifiquement aux environs de la ville, à Hautefage, la tour octogonale qu’on y voit encore aujourd’hui, et il se fit inhumer à Saint-Just en Agénois, non loin de sa villégiature d’Hautefage. Son neveu Antoine de la Rovère lui succéda sur le siège épiscopal d’Agen, en 1519, et mourut prévôt de Turin dans cette ville, en 1538.
  40. Ce deuxième contrat fut rédigé le 8 juillet 1516, et signé par Léonard Grosso, cardinal d’Agen, neveu du pape Jules, et Laurent Pucci, cardinal du titre des Quatre-Saints, exécuteurs testamentaires de Jules II, d’une part ; et Michel-Ange de l’autre. Au terme de 9 ans et pour le prix de 6.500 ducats, — y compris les 3.500 déjà reçus, — le dit tombeau serait exécuté.
  41. Le portrait d’Anton Francesco degli Albizzi, au sujet duquel Sebastiano avait écrit à Michel-Ange, le 22 avril : « J’ai reçu votre lettre, qui m’est très chère, pour la sympathie et L’affection que vous continuez à me conserver et que je ne mérite pas. Je regrette que vous vous mettiez ainsi en peine, pour que je finisse vite le portrait de messer Anton Francesco degli Albizzi. Il ne faut pas vous inquiéter pour si petite chose ; car peut-être auriez-vous eu moins d’ennui à peindre une figure qu’à écrire la lettre que vous avez faite pour moi. Il me semble être assez bien placé pour connaître l’humeur des gens, en telle chose. Il suffirait de la foi privée et de la promesse que j’avais faite à messer Anton Francesco ; et, bien que j’eusse manqué de parole, cinq ou six jours, ce n’était pas la peine de le manifester à ce point. Je vous en demande pardon. Pour mon compte, j’éprouve plus de fatigue dans notre art à faire une main ou un pli de vêtement, qu’à monter tous les escaliers du monde. Excusez-moi si je vous écris de la sorte ; c’est parce que j’écris a un maître qui me comprend… » (Arch. Buonarroti.)
  42. De toutes ces statues, la sacristie de la chapelle Saint-Laurent, de Florence, ne contient que celle des deux tombeaux de Julien de Médicis, duc de Nemours, frère de Léon X, et de Laurent de Médicis, duc d’Urbin, neveu du même pape.
  43. Baptiste della Palla, correspondant artistique de François Ier, en Italie.
  44. Sebastiano del Piombo composait alors son tableau de la Résurrection de Lazare, qui devait subir un concours avec un autre tableau de Raphaël. Pour cette œuvre, Michel-Ange faisait secrètement les dessine de son élève et ami.
  45. On ne connaît que celui du 8 juillet 1506.
  46. Le premier des trois contrats passés avec Michel-Ange, pour le tombeau de Jules II, qui ne fut jamais exécuté, porte la date de la 1re année du pontificat de ce pape. — Le deuxième, passé avec le neveu de Jules II, Léonard de la Rovère, cardinal d’Agen, fut rédigé le 8 juillet 1516. — Le troisième enfin, que Michel-Ange passa avec Giovan Maria Della Porta et Girolamo Staccoli représentant le duc d’Urbin, autre neveu du pape La Rovère, est du 29 avril 1532. Cette date est aussi, à peu près, celle de la présente lettre, que Michel-Ange écrit ici à ce sujet.
  47. Pierre l’Arétin avait écrit à Michel-Ange la lettre qu’on vient de lire, à propos du Jugement dernier que celui-ci peignait alors à la Chapelle Sixtine. Une deuxième lettre de l’Arétin, qu’on lira à la date de 1545 et qui fut inutilement injurieuse pour Michel-Ange, prouve que le pinceau du peintre avait fait autre chose que suivre les conseils dus à la plume de cet écrivain.
  48. Un des quatre amis que Michel-Ange fréquentait intimement à Rome, et qui s’appelaient Sebastiano del Piombo, Donato Giannotti, Tommaso dei Cavalieri et ce même Luigi del Riccio qui devait mourir à Lyon, pendant un voyage qu’il fit en France, vers le mois de novembre 1546.
  49. La marquise de Pescara, Vittoria Colonna, veuve de Francesco d’Avalos.
  50. Francisco, fils de l’enlumineur portugais Antonio de Hollanda, né en 1517, apprit à peindre chez son père, et fut envoyé par la Cour à Rome, où il connut Michel-Ange, vers 1537. Les Quatre Dialogues qu’il écrivit en 1548, furent publiés par Joachim de Vasconsellos. Le comte Raczynski les a traduits, en 1846, dans les Arts en Portugal. En 1910, M. Rouanet en a publié une traduction nouvelle (Honoré Champion édit.).
  51. Francesco Amadore, dit Urbino, de Castel Durante, le fidèle serviteur que Michel-Ange affectionna particulièrement.
  52. Compositeur flamand, rival de Festa et de Concilion, qui avaient mis en musique certains madrigaux de Michel-Ange.
  53. Pier Giovanni Alliotti, évéque de Forli, garde-robe du pape Paul III.
  54. Les fresques de la chapelle Pauline furent les dernières peintes par Michel-Ange
  55. Federigo Ceci, cardinal du titre de Saint-Pancrace
  56. Tommaso de Cavalieri, beau jeune homme de la noblesse romaine, ami de la marquise et de Michel-Ange.
  57. L’Arétin avait demandé à Michel-Ange des dessins, que celui-ci n’avait pas cru devoir lui envoyer.
  58. Peut-être le Jugement dernier de Michel-Ange, que Enea Vico venait de graver.
  59. La Picta de Saint-Pierre de Rome.
  60. Membre de l’Académie de Florence, qui avait commenté, en une de ses plus éloquentes leçons, le sonnet de Michel-Ange : Non ha l’ottimo artista. Il fut chargé par la même Académie de prononcer l’éloge funèbre aux obsèques de Michel-Ange.
  61. Le commentaire de Varchi sur le sonnet de Michel-Ange : Non ha l’ottimo artista…
  62. Donato Giannotti, un des plus nobles exilés de Florence, à la chute des Médicis. Il acheva son exil à Rome, où Paul III lui confia la charge de secrétaire des Brefs. Grand ami de Michel-Ange, il composa en la compagnie du maître les deux Dialogues sur Dante, dont on connaît la profonde philosophie.
  63. Le pape Jules III (1550-1555).
  64. Peintre et érudit, né à Arezzo en 1511 et mort à Florence en 1574. Plus célèbre par ses Vies des Peintres, etc., qu’il aurait écrites lui-même, croit-on, que par les trop nombreuses peintures dont il encombra trop de monuments italiens, en exagérant les défauts de l’école de Michel-Ange dont il fut l’ami et l’élève.
  65. Le tombeau de San-Pietro-in-Montorio, dont Bartolomeo Ammannati fut l’architecte et où Vasari allait peindre un épisode de la vie de saint Paul.
  66. Sculpteur et architecte florentin à qui iMichel-Ange confia la construction de l’escalier de la Bibliothèque Laurentienne de Florence (1511-1592).
  67. Difesa della lingua florentina e di Dante, con le regole di far bella e numerosa la prosa (Firenze, 1566). Carlo Lenzoni avait laissé incomplet ce livre. Giambullari le termina. Bartoli, à sa mort, l’imprima et le dédia au duc Cosimo.
  68. Son petit filleul.
  69. Centina, cintre en bois avec lequel on bâtit les arcs et les voûtes de maçonnerie.
  70. Un fils de Léonard Buonarroti, neveu de Michel-Ange.
  71. Deux ans plus tard, ce même surintendant, originaire de Castel-Durante, étant à Saint-Pierre en tournée d’inspection, y reçut trois coups de poignard dont il mourut.
  72. Leone Leoni, plus communément appelé le chevalier Leone Leoni, serait né à Arezzo selon son compatriote Vasari, ou à Menaggio selon d’autres, à une date incertaine. On ne sait pas davantage celle de sa mort, qui était déjà arrivée en 1590, non sans que cet orfèvre-sculpteur, rival en talent de Benvenuto Cellini, ait laissé de ses belles œuvres dans les cours d’Espagne, de France et d’Italie, où cet homme irascible laissa aussi la réputation la plus suspecte. Qu’il suffise de dire que, condamné une première fois, à Rome, en 1540, à avoir la main droite coupée, après une tentative de meurtre sur la personne de l’Allemand Leut, joaillier du pape, il n’en fut sauvé par Paul III que pour aller commettre d’autres méfaits semblables à Venise et à Ferrare, où les tribunaux durent prononcer contre lui la peine du bannissement. On sait aussi qu’à Milan, en 1557, il assassina Horace, fils du Titien, son propre bienfaiteur, pour se venger d’un portrait du gouverneur de cette ville que Leone Leoni voulait faire et que le fils de son maître devait exécuter.
  73. Pour les fêtes données par Gonzague, duc de Mantoue, à propos du chapeau de cardinal donné au frère du duc, Louis d’Esté, évêque de Ferrare.
  74. Né à Volterra en 1509, élève de Giovantonio Sodoma et, plus tard, ami de Michel-Ange, qui accepta qu’il revêtît les parties du Jugement dernier reconnues trop nues par les papes Paul IV et Pie IV. Ayant ainsi servi de culottier à l’art, il porta le surnom de braghettone. Il mourut à Rome, en 1566, pendant qu’il travaillait à la statue équestre de Henri II, commandée par Catherine de Médicis à Michel-Ange, qui, trop vieux, en avait confié l’exécution à Daniel de Volterre.
  75. Né à Florence, le 3 novembre 1500, mort dans la même ville, le 13 février 1571, après avoir laissé en orfèvrerie et en statuaire les chefs-d’œuvre que l’on sait. Dans sa Vita, écrite, dit-on, par lui-même, il raconte fort pittoresquement comment il fut au service de Clément VII à Rome, à la cour de France et à celle des Médicis.
  76. Raphaël Riario, cardinal de Saint-Georges, qui avait acheté, comme statuette antique, un Amour sculpté à Florence par le jeune Michel-Ange. Ayant appelé à Rome l’artiste pour expliquer cette méprise, le cardinal Riario retint Michel-Ange devant un bloc de marbre, pendant un an, sans donner suite à ses projets. Voir, page 53, la lettre de Michel-Ange à Pier Francesco Medicis, pour le remercier de la présentation de l’artiste faite à l’Éminence par le Duc (lettre du 2 juill. 1496).
  77. Léonard Buonarroti, frère aîné de Michel-Ange son cadet, et l’un des cinq fils de Ludovic Buonarroti, naquit le 16 novembre 1473. Auditeur assidu des sermons de Fra Savonarole, il fut tellement épris des doctrines du moine, qu’il se décida à le suivre au cloître. Envoyé à Pise, dans le couvent de Sainte-Catherine, il y reçut l’habit dominicain des mains du prieur Fra Tommaso Busini, le 4 juillet 1491, comme l’attestent les registres de ce couvent. Il fit sa profession solennelle entre les mains de Fra Ludovico Calabro, quatre jours après l’année révolue depuis sa prise d’habit. On n’en sait guère autre chose. Habituellement malade, il fut, en 1494, à Pise, si gravement atteint que son frère alla le voir. Il se rétablit pourtant, et les papiers de famille permettent d’établir qu’après avoir séjourné quelque temps à Viterbe, il alla à Rome en 1497 et que, durant ce voyage, il fut attaqué et dépouillé de ses vêtements, — comme en fait foi cette première lettre que Michel-Ange, alors à Rome aussi, écrivit à son père. En 1510, il était de retour à Florence, au couvent de Saint-Marc, et en danger de mort. Il faut même croire qu’il mourut vers cette époque, mais il n’est pas certain qu’il décédât à Florence. (Vid. Gotti, loco cit.)
  78. Sigismond, dernier des cinq enfants mâles de Ludovic Buonarroti, naquit le 22 janvier 1481 (style florentin). On a peu de renseignements sur son compte, parce qu’il passa sa vie loin des siens. Il allait, comme c’était alors coutume, à la solde tantôt d’un condottiere et tantôt d’un autre ; mais il n’arriva pas à laisser qrand renom dans le métier des armes. Il était au service de la République, en 1527, quand il fut choisi avec quelques troupes pour surveiller la frontière florentine, à Modigliana, où l’on craignait le passage des troupes ses, conduites par le seigneur de Lautrec. Vers 1540, il établit son domicile à Cetignano où il vécut plusieurs années ; ce qui donna à Michel-Ange l’occasion de se plaindre de lui, dans les lettres qu’il écrivait alors à son neveu Léonard, et où il exprimait son mécontentement de voir son frère faire le paysan à la campagne. Rentré à Florence vers les derniers temps de sa vie, il y mourut le 13 novembre 1555. (Vid. Gotti, loco cit.)
  79. Le tombeau de Jules II.
  80. Buonarroto, seul marié des cinq frères, avait épousé Cassandra di Bernardo Puccini en premières noces, et Bartolomea di Ghezzo délia Casa en deuxièmes. Leonardo, neveu et héritier de Michel-Ange, fut un des trois enfants nés de ce second mariage.
  81. Décret du duc de Cosimo, le 11 mars 1548, contre les conspirateurs. Cette loi, du nom de son conspirateur Polverini da Prato, auditeur riscal, fut appelée la Polverina.
  82. Une des deux sœurs de Léonard, nièce de Michel-Ange.
  83. Du 28 décembre 1 563 au 18 février 1564, jour de la mort de Michel-Ange, on ne trouve plus aucune lettre de l’oncle adressée au neveu Leonardo.
  84. S’il a laissé quelques instructions ou pris quelques dispositions, au sujet de votre œuvre du tombeau de Jules II.
  85. Le cardinal Bernardo Dovizio de Bibbiena.
  86. La statue du Christ qui se conserve à la Minerve de Rome.
  87. Peut-être par allusion au métier de sellier exercé par Leonardo Borgherini, le plaignant.
  88. Le pape Clément VII.
  89. Il ne peut être question du duc de Florence, souverain de Michel-Ange : vostro s’applique évidemment au duc d’Urbin, comme le prouve la suite.
  90. Benvenuto della Volpaia, de Florence, horloger célèbre.
  91. Le manuscrit des Poésies de Michel-Ange est aux Archives Vaticanes, avec celui de la Vie de Michel-Ange par Condivi. Ces deux textes ont été publiés, d’après ces deux manuscrits, par M. Saltini, en 1908, chez l’éditeur Barbera, de Florence. La traduction des pièces que nous reproduisons ici est extraite de l’édition très littéraire qu’en a donnée M. Varcollier, en 1856.
  92. À Georges Vasari, pour s’excuser de ne plus sculpter ni peindre.
  93. À Louis del Riccio, qui lui avait demandé le portrait d’une morte aimée.
  94. À Mgr Ludovic Beccadelli, archevêque de Bayeux, qu’il n’espère plus revoir en ce monde.
  95. À Georges Vasari, pour le féliciter de tenir la plume aussi habilement que le pinceau.
  96. Dans l’Introduction de ce livre, page 47, on a lu comment un petit-neveu de Michel-Ange publia chez Giunti, en 1633, une première édition des Rime di Michelangelo Buonarroti raccolte da M. A., suo nipote. Cette première édition, trop incomplète, par suite des suppressions et amendements que lui avait fait subir le trop difficile théologal de Santa-Croce, fut renouvelée, à Florence, par celle qu’y publia plus complète Cesare Guasti, en 1863. Mais l’édition définitive est celle que Cari Frey en a donnée à Berlin, en 1897, sous le titre Die Dichtungen des Michelagniolo Buonarroti herausgegeben und mit Kritischem Apparate versehen. C’est à cette dernière que, pour compléter les traductions très littéraires de M. Varcollier que nous avons reproduites ici même, d’après l’édition publiée en 1856, nous nous référerons pour en traduire plusieurs autres dans une prochaine Vie de Michel-Ange, d’après les Archives Buonarroti, que nous nous proposons de publier, comme suite et commentaire de ce présent volume.