L’Abîme (Rollinat)/L’Ennui

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L’Abîme : poésie
G. Charpentier et Cie, éditeurs (p. 64-70).


L’ENNUI


Quand il s’appelle oisiveté,
Si confit en fatalité
Qu’il ignore sa volonté
De ne rien faire,
Il nous donne un pas de vieillard
Marchant derrière un corbillard,
Et flotte en nous comme un brouillard
Dans l’atmosphère.


C’est l’ennui monotone et flou,
L’ennui du serpent et du loup,
Du vieux chenet et du vieux clou
Mangé de rouille ;
L’ennui placide et végétant
Où ne couve aucun feu latent
Et qui dort plat comme un étang
Dont l’eau s’embrouille.

L’homme embrumé par ce sommeil
N’a jamais d’heures de réveil ;
C’est un mécanique appareil
D’insouciance,
Qui s’acquitte, sans s’en douter,
De sa fonction d’exister
Et qui n’entend pas chuchoter
Sa conscience.

Sous ce nuage de stupeur
Sans désir, sans remords ni peur,

La vie, à force de torpeur,
Est insoufferte
Par cet opaque abasourdi,
Somnambule du plein midi
Traînant dans un corps engourdi
Une âme inerte.

Mais engendré par le dégoût,
L’ennui n’est plus ce morne égout
Où toute l’âme se dissout,
Stagne et se fige ;
Il devient un remous géant
Qui submerge l’esprit béant
Et le roule dans un néant
Fait de vertige.

Dolente épave du Destin,
L’homme est repris chaque matin
Par ce tourbillon clandestin
Qui le disperse,

En laissant à jamais planté
Dans ces morceaux de vanité
Le coutelas d’inanité
Qui les transperce.

Le désorienté du beau
Est rongé par l’Ennui-corbeau,
Mais il renaît de son lambeau.
Martyr vivace,
Fierté morte, esprit décadent
Que le cauchemar obsédant
Avec son hâle, avec sa dent
Gerce et crevasse.

Il est le pèlerin qui choit
Dans tous les chaos de l’effroi,
Et qu’un marasme lent et froid
Poisse et repoisse ;
Et par son œil épouvanté
Jamais plus rien n’est reflété

Que la solitaire clarté
De son angoisse.

En vain il appelle poison
Son labeur comme sa raison
Pour n’avoir plus la trahison
D’aucun mensonge,
Il a beau faire, il est mordu
Par le regret du temps perdu,
Et le Doute est le résidu
De ce qu’il songe.

Le désillusionnement
A croulé sur son sentiment,
Sa foi, définitivement,
Est trépassée ;
Et son triste cœur orphelin,
Qui n’a plus l’espoir pour tremplin
Languit, penche et suit le déclin
De sa pensée.


Tirant ses jambes — lent compas
Jaugeant toujours le même pas —
Il use en ne les vivant pas
Ses jours funèbres ;
C’est l’aveugle hermétique et noir
Qui chemine sans le savoir,
Et qui se guide, sans y voir,
Dans les ténèbres.

Pour se plaire en notre séjour
Son mépris jette un pont trop lourd
Sur les océans de l’Amour
Et de la Haine ;
Et pour ce damné plein de nuit,
Le lendemain qui nous séduit
N’est qu’un éternel aujourd’hui
Qui se retraîne.

Les hommes ? Il n’est plus chez eux.
Il mêle en son oubli vaseux

Ceux qui l’adulent comme ceux
Qui le détestent ;
Ce qu’ils disent ou ce qu’ils font,
Qu’importe ! Et du même œil sans fond,
Il regarde ceux qui s’en vont
Et ceux qui restent.

Dans cet ennui sans soupirail
Qui vous asphyxie en détail,
Devoir, tendresse, orgueil, travail,
Tout l’homme tombe,
Et le croupissement du sort
Ne prend pas ce singulier mort
Qui vit quand même et qui se tord
Dans une tombe.