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L’Abandonnée (Jouan)/03

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Bonne Presse (p. 7-12).

CHAPITRE iii

MESDEMOISELLES DE MONTSCORFF


De la famille de Montscorff, une des plus anciennes et des plus chevaleresques de la noblesse bretonne, qui avait donné à la France tant de chefs intrépides, d’illustres capitaines, de prêtres austères, de mères dévouées, de pieuses chanoinesses, il ne restait que deux femmes, Irène et Paule de Montscorff, qui cachaient leur isolement sous les ombrages discrets de l’ancien domaine, bien amoindri, et que l’on appelait les Magnolias.

Leur père, un commandant distingué, mourut, jeune encore, et sa veuve se réfugia avec ses enfants dans cette pittoresque retraite des bords du Scorff, mais elle ne tarda pas à le suivre dans le mausolée familial.

Un domestique, une femme de chambre et une cuisinière suffisaient aujourd’hui au train de maison des descendantes de cette famille aux illustres alliés.

Mlle Irène avait une cinquantaine d’années. Elle n’avait jamais été jolie, avec ses traits forts et anguleux, mais son maintien était très aristocratique, et elle aurait bien porté la couronne de comtesse sur ses épais cheveux d’un gris d’argent, se tordant haut sur la nuque. De grands yeux noirs tempéraient par leur douceur cette physionomie un peu virile. Bonne et juste pour tous, elle était la véritable providence des paysans des environs, et de Cléguer à Pont-Scorff, tous avaient recours à son jugement et à sa charité.

Paule était beaucoup plus jeune. De taille moyenne, mais svelte et élégante, elle possédait encore, à trente ans écoulés, un charme pénétrant. Une certaine tristesse qui faisait se pencher parfois sa tête au fin profil laissait deviner qu’elle avait connu la souffrance.

Irène chérissait cette sœur à qui elle avait servi de mère, et son cœur se serrait quand parfois elle la voyait errer, triste et blanche, entre les grands lis des parterres, dont elle avait le charme exquis.

C’est qu’une grande douleur avait passé sur Paule, une de ces douleurs qui brisent les cœurs de ceux qui ne veulent pas être consolés.

Mais malgré ce chagrin ancien et pourtant persistant, la jeune femme était gaie et douce à tous, surtout aux enfants qu’elle réunissait pour les leçons de catéchisme dans une des salles du château.

Et l’existence s’écoulait calme et paisible, sinon heureuse, dans ce manoir hospitalier où résidaient de nobles âmes toujours prêtes à s’intéresser au malheur d’autrui. Dieu, l’admirable nature et les pauvres se partageaient les jours de ces grandes dames, dont les aïeules avaient trôné sur des tabourets au lever de la reine.

Et cependant elles ne se plaignaient pas de cette réclusion. Elles regardaient plus haut que cette terre de passage ; elles avaient en vue surtout la vraie patrie, celle qu’une aurore éternelle éclaire, celle qui voit finir tous les chagrins et tarir toutes les larmes.

*

Alors que la plus jeune des demoiselles de Montscorff était dans toute la fleur de son printemps, elle avait rencontré, pendant ses visites charitables aux malades, un jeune médecin résidant à Pont-Scorff, Yves Kerneste, qui avait été touché par la grâce sans égale de Paule.

En la voyant se pencher, comme une blonde fée bienfaisante sur les lits de ses malades, les consolant, leur apportant les cordiaux dont avait besoin leur faiblesse, pansant de ses belles mains de patricienne les plaies les plus affreuses, le brillant docteur l’avait aimée de toute son âme.

C’était le premier amour de cet homme, consacré tout entier à la science, et dans ce cœur tendre que la mort d’une mère profondément affectionnée avait laissé vide, il était profond comme la mer.

Paule n’avait pas été sans s’apercevoir du trouble qui, à sa vue, s’emparait du médecin. Il lui était aussi très doux de se rencontrer avec lui : ses grands yeux sombres la troublaient si délicieusement !

M. Kerneste était d’une distinction extrême, avec ses longs cheveux noirs, sa barbe de même teinte, encadrant un visage au ton mat, d’un ovale parfait, et sa taille était élégante.

Il avait adressé plusieurs fois la parole à sa belle voisine pendant leurs visites charitables, et elle avait été enveloppée par la douceur de sa voix, les soins dévoués à l’excès prodigués à ces malades dont il n’attendait aucune rétribution. Mais Yves n’était pas pratiquant. Élevé entre une mère pieuse et un père libre-penseur, c’étaient les théories de ce dernier qui avaient prévalu. Son éloignement de la maison natale, par suite de ses études, avait encore contribué à effacer de son cœur les premières instructions de sa jeunesse. Dans ce milieu d’étudiants, le jeune homme avait achevé de se perdre l’âme.

Aussi, ne voulant pas laisser le tendre sentiment qu’elle ressentait pour le jeune homme s’infiltrer plus avant en elle, Paule évitait sa venue dans les chaumières où elle passait ainsi qu’une consolante apparition. L’éloignement du docteur pour les pratiques religieuses lui faisait redouter cette attirance.

Yves s’en était aperçu et une amère tristesse avait envahi tout son être. Un jour cependant, rencontrant la jeune fille dans une sente pratiquée en plein bois, il se décida à lui ouvrir son cœur.

— Je voudrais avoir avec vous quelques instants d’entretien, Mademoiselle, lui dit-il tout tremblant d’émoi, après lui avoir demandé des nouvelles de sa santé et de celle de sa sœur.

— Pourquoi ne venez-vous pas aux Magnolias, Monsieur ? lui demanda-t-elle avec un peu de hauteur.

— Oui, je sais que ma démarche est incorrecte, mais je ne veux pas me présenter devant Mlle Irène sans être certain de votre assentiment.

Et sur un geste surpris de la jeune comtesse :

— Je n’ai pu vous voir, vous si bonne vous si belle, sans sentir tout mon cœur aller vers vous. En échange de cette immense affection, ne m’accorderez-vous pas un peu de sympathie, Mademoiselle Paule ?

Oh ! cette voix aimée, comme elle, eut bien vite raison de tous les arguments que la jeune fille avait entassés pour repousser cette demande à laquelle elle s’attendait !

Yves lut dans ses yeux ce plein consentement à son plus ardent désir, car il lui prit la main en ajoutant :

— Vous consentiriez à devenir ma femme, Paule, malgré la distance qui me sépare de vous ?

Elle laissa ses doigts emprisonnés entre les siens, et le regardant encore de ses belles pervenches humides :

— Oui ! fit-elle de sa voix harmonieuse. Moi aussi je ressens pour vous une véritable affection, et si Irène n’y met pas obstacle…

Le front de M. Kerneste s’était rembruni.

— C’est vrai, je n’ai pas de titres ! s’écria-t-il.

— Oh ! que vous connaissez mal ma sœur ! Vous croyez qu’un sot orgueil retiendrait son consentement ? Non ! Mais elle m’a élevée, et je ne voudrais pas la quitter.

— N’est-ce que cela ? reprit-il avec joie. Ce mariage ne donnera de plus à Mlle de Montscorff qu’un frère bien affectueux à ses côtés, si elle y consent.

— Je pensais que vous aviez l’intention de retourner à Paris ?

— Oui, à la mort de ma mère j’y avais songé ; depuis, votre doux sourire, qui m’a consolé, m’a aussi retenu près de ce Scorff où je suis né.

— Alors, restez-y ! fit-elle avec élan.

Il reprit sa main fine et y déposa un tendre baiser.

— Oh ! comment reconnaître jamais !… s’écria-t-il.

— En continuant à soigner, à secourir les pauvres de toute votre science, de tout votre dévouement.

— Maintenant surtout que vous m’y aiderez, ma chère sœur d’âme, avec quel cœur je le ferai !

Paule ne voulut pas prolonger la douceur de cet entretien sans avoir auparavant averti sa sœur ; elle partit légère vers le manoir, après avoir dit au jeune homme, heureux entre les heureux :

— À demain, aux Magnolias.

En rentrant au château, son premier acte avait été d’aller vers Irène et de tout lui raconter.

Le front de la sœur aînée s’était rembruni. Elle avait pris la blonde tête entre ses mains, et l’embrassant :

— Je ne voudrais pas, crois-le, ternir cette joie que je lis en tes yeux, ma chérie, dit-elle, mais je dois te montrer combien cette union t’offrira peut-être de tristesse. Devant la grandeur de cet amour, ton cœur d’enfant s’est laissé tenter, il y a répondu, et cependant cet homme n’est pas l’époux que je t’aurais choisi, à toi la fille pieuse et de vieille tradition.

— Tu lui reproches son absence de titres ? fit Paule avec surprise.

— Non, le temps a marché, je vais avec lui. La véritable noblesse est celle du cœur, et le docteur a prouvé par sa conduite envers sa mère et les malheureux que le sien n’en manque pas. Si je lui reproche une chose, c’est son absence de croyances.

— Il n’est pas un athée, Irène !

— Non, sans doute ; mais il est libre-penseur comme son père ! Il ne sera jamais à ton côté lorsque de dimanche tu le rendras à la messe, afin de rendre à Dieu le culte qui lui est dû.

— Il a eu une enfance fervente, je saurai l’y ramener.

Irène hocha la tête.

— Peut-être, s’il n’était qu’indifférent, mais il proteste, et bien haut, contre tous des actes de la religion. Il n’en est pas encore à nier son Créateur, son esprit est trop supérieur pour cela, seulement il ne veut pas s’incliner devant ses mystères et ses ministres.

Son père était ainsi, vois si sa pieuse femme a pu le changer. Au contraire, il lui a pris son fils. Et si tu voyais à ton tour tes enfants rejeter ce que nous avons toujours honoré ?

Paule, atterrée, baissa la tête. Toutes les paroles de sa sœur étaient vraies, toutes tombaient juste. Yves l’aimait, elle en était sûre : abandonnerait-il sa manière de voir si elle, devait être un obstacle entre eux ? Elle en doutait plutôt.

La jeune fille sentit un grand déchirement en elle ; elle vit alors combien était profond l’amour que le jeune médecin lui avait inspiré. Elle voulut espérer encore.

— Laisse-moi croire à cette conversion. Irène, dit-elle. La voix de Dieu se fera peut-être entendre à cette âme par ma voix, et comme Saul sur le chemin de Damas, il se relèvera guéri de son mal moral.

La grande sœur l’avait regardée, anxieuse.

— Tu l’aimes donc bien, ma pauvre petite ?

— De tout mon cœur !

Un soupir fut la réponse d’Irène. Cette affection allait faire souffrir cruellement celle qu’elle considérait comme sa fille, elle en était sûre, car jamais le Dr Kerneste ne rejetterait ses fausses doctrines ; et elle, la descendante de tant de croyants, pouvait-elle admettre dans sa famille un homme qui sourirait de leurs actes religieux ?

— La nuit porte conseil, ma chère enfant, avait-elle ajouté en baisant encore sa sœur avec une grande tendresse ; allons dormir.

Mais les préoccupations la tinrent éveillée bien avant dans la nuit.

Paule, au contraire, avec cette belle ardeur de la jeunesse et cette confiance qui ne se rebute devant aucun obstacle, se vit l’ange médiateur entre son Dieu qu’elle adorait sans réserve et ce fiancé qu’elle aimait comme le futur compagnon de sa vie terrestre. Elle fit de doux rêves : plus dur devait être le réveil.

*

Malgré une nuit passée dans une insomnie presque complète, Irène s’était levée dès l’aube pour se rendre à l’église de Cléguer comme elle en avait coutume ; Paule était moins matinale.

La sœur aînée, voulait consulter sur ce mariage M. Doltan, le vénérable curé du petit bourg, qui avait été pour elles un véritable ami, lors de la mort de leurs parents. Elle monta donc la route escarpée qui conduit à Cléguer, par un beau matin d’août, d’une fraîcheur exquise, à cette heure où les rayons du soleil ne faisaient pas encore sentir leur ardeur. De frêles bruyères roses bordaient la côte, et leur parfum de miel ajoutait à leur grâce. Des abeilles d’or y butinaient.

Mais Mlle de Montscorff ne voyait rien ce matin-là de ces douceurs des choses. Un pli profondément marqué entre les deux sourcils, elle marchait, les yeux baissés, songeant au chagrin qu’allait éprouver Paule en apprenant que cette union n’était pas possible. Car elle ne se faisait aucun illusion. Jamais le Dr Kerneste ne renierait des principes qu’il avait affichés bien haut ; il leur sacrifierait plutôt son amour.

Après la messe, pendant laquelle elle pria avec une ferveur sans égale, implorant Dieu pour cette sœur tant aimée, elle rejoignit M. Doltan dans la sacristie, et lui raconta la peine nouvelle qui s’appesantissait sur elle.

— Vos raisons sont justes, chère Mademoiselle, lui dit-il. Mlle Paule serait malheureuse par ce mariage, qui ne lui donnerait pas cette communauté d’idées et d’opinions qui seule peut assurer le calme et la sérénité.

Non, vous, des dernières descendantes de ces preux qui abandonnaient tout pour voler à la délivrance des Lieux Saints, vous ne pouvez vous allier avec un homme qui n’a pas le respect du dogme catholique. Qui donc alors donnerait le bon exemple en ces temps de trouble et de relâchement ?

— Je l’ai déjà dit hier à Paule, Monsieur le Curé, mais elle est pleine d’espoir, parce que son cœur est plein d’amour. Elle croit que sur un mot d’elle le Dr Kerneste va adopter sa manière de voir, et elle se réjouit déjà de le ramener au Dieu de son enfance.

Le digne prêtre branla la tête.

— S’il n’était qu’indifférent, peut-être ; mais c’est un sectaire, et ceux-là, on les ramène rarement dans de bon chemin ; ce sont eux qui vous perdent quand, comme Mlle de Montscorff, on a laissé leur image se graver trop profondément en soi.

— J’espère que ma sœur oubliera facilement cet homme, qu’elle a peu connu, en somme, car je ne doute pas qu’elle ne s’en éloigne lorsqu’il lui sera nettement démontré qu’il ne peut être en communion d’idées avec elle.

M. Doltan semblait réfléchir.

— Vous feriez mieux d’agir pour Mlle Paule, dit-il enfin, et de parler vous-même au docteur.

— Oui, cela sera mieux ainsi. La pauvre enfant souffrirait trop de saper elle-même ce qu’elle considère comme son bonheur. Au revoir, Monsieur le Curé, venez ce soir au château, si vous le pouvez ; nous aurons toutes deux besoin d’avoir un ami sincère entre nous.

Le bon prêtre promit sa visite, et Irène, l’esprit un peu soulagé, rentra au manoir.

Paule n’était pas encore levée lorsqu’elle y entra ; s’étant endormie assez tard au milieu de ses rêves heureux, elle avait prolongé sa nuit.

La grande sœur pénétra dans la chambre close, toute tendue de mousseline blanche aux frais bouquets de pavots roses, le vrai nid qui convenait à la grâce de cette enfant fine et blonde qu’était alors la cadette des Montscorff. Elle s’éveilla, et, un peu honteuse de sa paresse, elle tendit les bras en disant :

— Bonjour, Irène ! Il doit être tard puisque tu reviens de l’église, où je ne pourrai me rendre, moi, du moins, pour la messe.

Mlle Irène avait ouvert les Persiennes, et un vif rayon de soleil s’étendit dans la pièce avec le parfum pénétrant des magnolias en pleine floraison.

Elle s’assit ensuite sur le petit lit, que la vaporeuse mousseline fleurie de pavots entourait, et prenant une des mains de la jeune fille entre les siennes :

— J’ai parlé de cette proposition de mariage à M. le curé, dit-elle.

— Eh bien ?… fit Paule avec émotion.

M. Doltan est de mon avis : une Montscorff ne peut épouser un homme qui s’est éloigné de l’Église sans espoir de retour.

Un long sanglot lui répondit.

— Mais s’il revenait à Dieu ? interrogea-t-elle enfin.

— Il n’y a aucun espoir, je te le répète, ma pauvre chérie !

Et, émue devant les larmes qui roulaient comme des perles sur les joues soudain pâlies.

— Lorsque M. Kerneste se présentera au château, je veux bien lui faire nos propositions, mais je doute !…

— Oh ! oui, Irène, charge-toi de lui dire quel obstacle se dresse entre nous ; moi, je n’en aurais pas le courage.

— Mais tu le comprends, n’est-ce pas, ma chère aimée ?

— Oui, répéta-t-elle ; je ne puis épouser qu’un homme ayant au cœur la même ardeur que moi pour ses croyances.

Elle semblait forte, alors, une lueur de vaillance brillait en ses grands yeux, et Irène se retira moins oppressée en songeant que cet amour était éphémère ; il passerait sans doute en laissant peu de traces. À peine eut-elle refermé la porte que la malheureuse Paule, la tête enfouie dans ses oreillers, les mains crispées dans les ondes d’or de ses cheveux, pleura toutes ses larmes en songeant à sa joie perdue.

Elle n’avait plus de confiance en celui qu’elle aimait ; M. Doltan et sa sœur devaient le bien juger, il la sacrifierait à ses principes.

Et quelques heures plus tard, cachée derrière la tenture du salon, elle entendait l’arrêt de mort de son pauvre bonheur sortir de cette bouche dont la chère voix avait si bien conquis son cœur la veille.

— Je ne puis, même aux dépens de la félicité de celle que j’aime pourtant plus que moi-même, je ne puis transiger avec mes idées, disait-il. Je suis un croyant, soyez-en assurée, Mademoiselle ; mais je ne veux aucun intermédiaire entre Dieu et moi.

— C’est de l’orgueil, cela, Monsieur Kerneste ! s’était écriée Mlle Irène.

— Appelez ce sentiment du nom que vous voudrez, je n’y faillirai pas.

Un silence s’était établi entre les deux interlocuteurs, silence si profond que la pauvre désolée eut peur qu’on entendit son faible cœur battre à grands coups sous l’immense chagrin de sa déception.

Puis, d’un ton plus bas, le docteur avait repris :

— Dites bien, je vous prie, à Mlle Paule combien tout mon être saigne en songeant à l’anéantissement de mes beaux rêves. Avoir été si près du bonheur, et le voir disparaître à jamais !… Si vous saviez combien je l’aime !

— Moins que vos principes, cependant ! articula ironiquement Mlle de Montscorff.

Aucune réponse ne lui fut faite.

Mais, d’une voix dans laquelle tremblaient les pleurs contenus à grand’peine, M. Kerneste avait ajouté :

— Si du moins j’étais le seul à souffrir, le seul à regretter !… Mais elle, si elle devait pleurer, si son cœur tendre allait éprouver des regrets trop cuisants ?… Oh ! pas cela, mon Dieu ! pas cela ! Que ma peine se double, si elle peut lui être épargnée.

— Revenez à ce Dieu que vous invoquez dans votre douleur, et la vie vous sourira.

— C’est impossible !

— Alors tout est dit entre nous.

Un bruit de sièges et de portes, et Mlle Irène vint consoler la triste victime de l’orgueil humain.

Paule puisa de la force dans la grande affection qu’elle portait, à sa seconde mère. Si elle pleurait à l’église ou dans la solitude, elle évitait de troubler leur intérieur paisible de sa douleur pourtant infinie.

Cet homme avait le premier fait vibrer son cœur de vingt ans, et cet amour y avait de profondes racines qu’il serait difficile d’extirper. Avec l’aide de Dieu, la courageuse jeune fille voulait y arriver, et jamais un Montscorff n’avait voulu en vain.

Elle apprit bientôt par la rumeur publique que M. Kerneste quittait Pont-Scorff pour Paris.

C’était un allègement à sa peine que ce départ. Elle n’aurait plus à redouter la rencontre du docteur.

Sa fierté fut aussi épargnée. M. Doltan et M. Conlau exceptés, nul ne connut son douloureux secret. Ce retour vers la capitale était très naturel ; puisque le médecin n’avait plus d’attaches dans le pays il devait l’abandonner pour un milieu mieux approprié à sa science.

· · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Paule devait revoir, au moment du départ cruel, cet Yves qui l’occupait toute.

Au retour de l’église, elle s’était arrêtée sur la roule de Cléguer afin de cueillir quelques brins aux bruyères qui étoilaient le talus, ces bruyères du Scorff que Brizeux, le doux chantre breton, aimait.

Cette pensée la porta à une comparaison entre les deux hommes. Lui aussi avait quitté sa Bretagne, mais il y était revenu, avide de l’air natal parfumé par les ajoncs et les algues marines. Il y dormait son dernier sommeil, à l’ombre du chêne désiré.

Et ces vers lui vinrent à la mémoire.

Ô landes ! Ô forêts ! pierres sombres et hautes,
Bois qui couvrez nos champs, mer qui battez nos côtes,
Villages où les morts errent avec les vents,
Bretagne, d’où te vient l’amour de tes enfants ?…

C’est que le poète était un croyant, c’est qu’il s’était toujours souvenu de son enfance pieuse passée au presbytère d’Arzano, et qu’il n’avait jamais renié le Dieu adoré jadis.

Dans tous ses poèmes il honore son nom, se disait la jeune fille tout en composant sa gerbe, et pourtant c’était un grand poète ; mais il ne croyait pas s’abaisser en s’agenouillant sur les dalles de l’église.

Et lui, qui devrait ramener tout à Dieu : science, intelligence, travaux…, lui, qui s’en éloigne au contraire à jamais !…

Et elle se murmura ces admirables vers qui terminent le délicieux livre de Marte, vers que tous les Bretons devraient redire, car aucuns ne peignent mieux leur pays et leur race.

Oui, nous sommes encor les hommes d’Armorique,
La race courageuse et pourtant pacifique,
Comme aux jours primitifs, la race aux longs cheveux,
Que rien ne peut dompter quand elle a dit : Je veux !
Nous avons un cœur franc pour détester les traîtres,
Nous adorons Jésus, le Dieu de nos ancêtres ;
Les chansons d’autrefois, toujours nous les chantons.
Oh ! nous ne sommes pas les derniers des Bretons !
Le vieux sang de tes fils coule encor dans nos veines,
Ô terre de granit recouverte de chênes !

Un bruit de pas lui fit retourner la tête : le Dr Kerneste était devant elle.

Son premier mouvement avait été de fuir, mais elle lut un tel désespoir dans les grands yeux sombres fixés sur les siens qu’elle resta.

— Ô Paule ! balbutia-t-il, est-ce ainsi que nous devions nous revoir !

— À qui la faute ? fit-elle, tout à sa rancœur.

— Plaignez-moi plutôt que de me blâmer. Si vous saviez ce que je souffre !

— Et moi !

— C’est ce qui double ma peine ! Je serais moins désespéré si je vous laissais ici calme et sereine.

— Est-il donc si difficile d’adorer ensemble ce Dieu en qui vous croyez ?

— Le doute est en moi ! fit-il en crispant ses mains sur sa poitrine. Qui me délivrera de ce tourment ?

Et son regard semblait implorer le ciel.

En contemplant ce pauvre visage émacié, ces yeux caves, la jeune fille eut pitié.

— Partez, Yves, dit-elle, et si plus tard vous parvenez à chasser ce doute odieux de votre cœur, revenez, je serai toujours là pour vous recevoir.

Il s’agenouilla devant elle, et baisant le bas de sa robe :

— Comment ne pas aimer cette religion qui fait des anges tels que vous ! s’écria-t-il en la regardant avec extase.

Les joues de Paule se couvrirent d’une vive rougeur en recevant cet hommage.

— Relevez-vous, fit-elle, on pourrait venir…

— Oui, rien ne doit salir la blancheur de vos ailes.

Et il regarda autour de lui d’un air anxieux.

Paule fit un mouvement pour redescendre le chemin creux.

Le docteur regarda alors les frêles bruyères roses qu’elle tenait encore.

— Ce sont les fleurs qu’aimait Brizeux, dit-il ; il les cueillait pour Marie !

Cette similitude de pensée amena des larmes dans les yeux de la jeune fille. Oh ! avoir des âmes si semblables, et les voir désunies par ce doute maudit !

Dans un élan de son cœur aimant et pieux, elle lui tendit les fleurs embaumées.

— Qu’elles vous rappellent la Bretagne, dit-elle avec émotion, et vous y ramènent… guéri.

Il les prit, plein d’émoi, en s’inclinant profondément, et il effleura de ses lèvres les doigts blancs qui les lui présentaient.

— À bientôt, fit-il d’une voix tremblante, je l’espère !…

Elle ne devait plus le revoir.

Elle sut seulement par les journaux qu’il se distinguait de plus en plus dans l’art médical. Mais de son âme égarée, nul ne parlait.

Deux ans après cette dernière rencontre, Paule était seule au château, lorsque le facteur lui remit un petit paquet. « Pourquoi s’enferma-t-elle dans sa chambre pour savoir ce qu’il contenait ? Pourquoi ses mains tremblèrent-elles en découvrant sous ces papiers un écrin en cuir de Russie ?

Elle l’ouvrit, et, pâle comme si la mort l’avait déjà effleurée de son aile, elle reconnut, épinglées sur le satin blanc, les bruyères du Scorff.

— Il est mort !… s’exclama-t-elle, défaillante.

Et elle vint tomber à genoux devant une admirable tête de Christ suspendue au chevet de sa couche, où chaque jour elle offrait à son Créateur sa journée de bonnes œuvres et de simples plaisirs.

Elle pleura longtemps, prosternée sur son prie-Dieu ; elle pleura ses rêves brisés, en implorant le Seigneur pour celui qu’elle aimait encore avec tout son cœur. Puis elle enferma dans leur écrin les bruyères au vague parfum, qui ne le ramenaient pas vers elle aimant et croyant comme elle l’avait espéré.

Le soir, Irène, qui lisait un journal de Paris, eut un vif mouvement ; elle regarda sa sœur avec effroi, et, froissant la feuille, elle se disposa à quitter le salon.

— Il est mort, n’est-ce pas ? interrogea Paule d’un ton bref.

— Qui te l’a dit ?

— Je le pressens. Donne-moi ce journal, je te prie.

Elle lut sans une larme, mais, la lecture terminée, elle s’affaissa dans son fauteuil, échappant pour un moment à sa douleur amère. Quand elle revint à elle, soignée par sa sœur affolée, une violente crise de pleurs soulagea son pauvre être désespéré.

Mlle Irène la laissa sangloter.

— C’est l’épilogue de mon roman, dit-elle enfin d’une voix brisée. Il a été bien court et bien triste !

— Je suis là, ma bien-aimée, et, Dieu aidant, je te consolerai ! s’écria l’aînée des Montscorff, en l’embrassant ardemment.

— Oh ! sans toi, pourrais-je vivre !…

Dans une note élogieuse et pour sa science et pour son réel mérite, le journal relatait la mort du Dr Yves Kerneste. Ayant contracté le croup au chevet d’un enfant, il avait été foudroyé par la terrible maladie.

Avant le moment suprême, Yves eut la force de charger un ami de faire parvenir les fleurs du souvenir à celle qui l’attendait toujours aimante et confiante.

Cette pensée de l’heure extrême persuada à Paule que cette âme dévoyée avait dû avoir un cri d’amour vers son Créateur.

— Dieu, dans sa miséricorde envers nous, est si infiniment bon ! se disait-elle. Un élan vers sa tendresse de Père, à l’instant où la mort approche, et ses mains divines s’étendent pour le pardon.

Et ses prières montaient ardentes, vers le ciel pour celui qu’elle avait aimé, pour le noble cœur qui avait succombé au champ d’honneur.

Elle le pleura en silence, prosternée au pied de l’autel. Puis le temps fit son œuvre, et ses regrets devinrent moins vifs. Mais elle ne voulut jamais se marier.

Le colonel Pourlin, un ami de son père, lui proposa un jeune lieutenant noble et riche, dont l’éducation répondait à la sienne ; elle le refusa d’une voix si nette qu’il ne crut pas devoir insister.

Mlle Irène ne voulut pas davantage intercéder près de sa sœur, ni en faveur de ce prétendant, ni de ceux qui se présentèrent. Et c’est ainsi qu’elles vivaient encore ensemble dans la demeure riante qui se cachait sous les ombrages embaumés des grands magnolias.

Paule, qui à sa foi avait sacrifié son amour, continuait sa vie toute de charité, soignant et consolant les malades.

Elle n’avait plus aucun espoir de bonheur terrestre, elle ne serait jamais ni épouse, pensait-elle, ni mère, mais l’espérance divine lui souriait dans l’azur du ciel. Que lui importait cette vie si brève ! N’avait-elle pas en perspective cette éternité bienheureuse promise à ceux qui n’ont jamais douté, qui ne se sont jamais découragés ?