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L’Abandonnée (Jouan)/15

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Bonne Presse (p. 36-38).

CHAPITRE VII

LA FLEUR S’INCLINE


Ce relèvement de tout l’être qui précède souvent la mort se continuait chez Mme de Peilrac. Débarrassée de ces étouffements qui la faisaient cruellement souffrir et la retenaient au lit ou sur une chaise longue, elle avait repris ses promenades dans le jardin. Elle pouvait même, à sa grande joie, aller jusqu’à l’église remplir ses devoirs religieux ; elle en avait été privée pendant bien des semaines.

Et pour remercier Dieu de cette amélioration dont elle se réjouissait surtout pour Roger, elle multipliait les prières et les actes charitables. Aussi était-elle bénie de toute la population pauvre du Terreno de Palma.

— Nous resterons dans cette île où j’ai recouvré la santé, Roger ! disait-elle. Entourés de bons et vrais amis, dans cette nature idéalement belle, au climat délicieux, nous y vivrons mieux qu’ailleurs.

Et le comte, dans tout le bonheur de son âme, s’associait à ces projets.

— Nous achèterons un grand terrain non loin du castillo, chérie, et nous y ferons bâtir une demeure conforme à tes goûts. Nous ne pouvons continuer à priver la famille Falouzza de sa résidence d’été.

Dans leurs promenades, ils avaient choisi l’endroit désiré, déjà planté de grands et beaux arbres sous l’ombrage desquels s’élèverait le château dont M. de Peilrac avait dessiné le plan.

Et cependant, un matin, après le petit déjeuner qui les avait réunis dans la salle, Marie s’assit sur un canapé en invitant Roger à prendre place à ses côtés.

— J’ai fait un rêve étrange, ami, dit-elle, en lui prenant la main.

— Est-il gai ou triste ? interrogea-t-il en riant.

— Il est les deux. Je me trouvais dans un jardin délicieux avec ma Mireille et tous nos parents ; nous nous promenions heureux à travers les massifs fleuris et parfumés, sous un ciel d’azur et d’or.

— Et moi, où étais-je ? fit-il un peu inquiet en voyant briller dans les yeux de sa femme cette lueur vague et tremblante qui l’effrayait tant.

Elle passa la main sur son front.

— Attends, que je me rappelle !… Toi !… je ne te voyais pas près de nous. Tu étais sans doute resté sur la terre, car ce beau jardin devait être le paradis, n’est-ce pas, Roger ?

Il ne lui répondit pas. Sa main se glaçait de terreur entre les doigts brûlants de la malade. Oh ! si c’était un pressentiment de sa fin prochaine ! S’il allait la perdre !…

— À mon réveil, j’étais un peu attristée, reprit la comtesse, sans s’apercevoir du trouble de son mari. Aussi je ne voudrais pas te laisser seul si je dois mourir avant toi.

Roger la prit sur sa poitrine, et l’embrassant follement :

— Ne parle pas de mourir, mon aimée, ma seule amie, que veux-tu que je devienne sans toi ?…

Elle lui rendit ses baisers, puis se dégageant :

— C’est une supposition. Je dis : si je meurs avant toi, et tout le fait supposer, puisque je suis la plus frêle ; ce n’est pas une raison pour croire que je mourrai demain. Nous devons tous nous séparer un jour, tu le sais bien, mon Roger, mais pour nous retrouver. Donc laisse-moi achever. Si je te quitte encore jeune, promets-moi de ne pas rester dans l’isolement, promets-moi de chercher une compagne douce et tendre qui me remplace.

Cette fois, ce furent les sanglots du comte qui lui répondirent.

— Quoi ! balbutiait-il au milieu de ses larmes, tu connais toute l’immensité de mon amour, et tu ne veux pas que je te pleure toute la vie, si j’avais la douleur de le perdre ? Ô Marie !… Marie !… L’heure de ta mort sera la mienne !

— Cela serait mieux ainsi ! fit-elle, en posant sa tête alanguie sur l’épaule de son mari. Comme nul ne connaît les desseins de Dieu, je puis toujours te dire quelles seraient mes dernières volontés. Je voudrais te laisser avec la conviction que tu ne demeureras pas désespéré et seul.

Mène-moi au jardin, je voudrais cueillir une gerbe pour fleurir la Madone de ma chambre.

Sous le ciel étincelant, au milieu des fleurs dont les parterres étaient étoilés, malgré octobre à son déclin, le pauvre Roger échappa un peu à ce cauchemar affreux qui venait de le torturer tout éveillé.

Il regardait cette femme qui avait déjà quelque chose de l’au-delà, puisque, s’oubliant complètement, elle pensait à ne pas laisser dans la tristesse et l’isolement celui qu’elle aimait plus qu’elle-même. Et il considérait avec épouvante sa beauté presque idéalisée, sa taille si mince qu’elle aurait tenu dans un collier d’enfant, et surtout cette lueur mystique en ses yeux clairs. Et il se répétait, dans une angoisse sans nom, tout en lui coupant les fleurs désignées :

— Mon Dieu ! Si j’allais la perdre au moment où je la croyais guérie !… Alors, comme grâce suprême, prenez-moi avec elle, ô mon Dieu !…

*

Un matin, le comte s’habillait dans sa chambre, qu’une porte à deux battants, toujours ouverte, mettait en communication avec celle de Marie. Il s’entendit appeler par la malade, et se hâta de se rendre près de son lit.

— Déjà éveillée ! chère ! lui dit-il de cette voix tendre qu’il avait toujours en lui parlant.

— Oh ! depuis longtemps ! répondit-elle, en lui tendant ses doigts si frêles auxquels les bagues ne tenaient plus.

Il les embrassa, et, les gardant entre les siens, il s’assit sur le bord de la couche.

— Je ne voulais pas te déranger, reprit-elle, je te croyais encore endormi ; lorsque tu as fait tomber un objet, je me suis décidée à l’appeler.

— Te trouvais-tu souffrante, ma chérie ! interrogea-t-il, subitement inquiet.

Elle eut un joli rire.

— Non ! Mais comme une grande paresseuse, je désirais dire mes prières au lit, et, n’ayant pas trouvé mon chapelet sous ma main, je n’ai pas eu de courage de me lever pour le prendre.

— Et tu as fort bien fait, ma chère petite ; il ne faut pas te fatiguer.

Il prit le rosaire posé dans une coupe et le lui tendit.

— Merci ! fit-elle. La première dizaine sera dite à ton intention.

Il la regardait enrouler les perles nacrées entre ses doigts. Qu’elle était belle en cette pose mystique ! Mais quelle pâleur sur tout ce visage aimé ! Et dans ses beaux yeux clairs, pourquoi encore cette lueur de l’au-delà ?

La comtesse baisa pieusement la croix du chapelet, et leva la main pour tracer sur son front le signe rédempteur. À peine la croix d’or y avait-elle resplendi, que la blonde tête s’inclina sur les oreillers avec ce cri :

— Mon Dieu !…

— Tu le trouves mal, chérie ?… s’écria Roger, en se penchant, anxieux, vers elle.

Mais dans les grands yeux qui fixaient les siens, il n’y avait plus de regard ; de la bouche rose entr’ouverte sous le dernier soupir ne sortit pas une parole.

— Marie ! Marie !… balbutia le malheureux. Il essaya de la soulever. Hélas ! le corps sans vie ne se prêta pas à son étreinte.

— Elle est morte !… Oh ! je deviens fou !…

Il se suspendit à la sonnette placée au chevet du lit.

— L’abbé Hersales, le Dr Falouzza, vite, vite !… commanda-t-il aux domestiques accourus tout effrayés, Madame a une syncope.

La femme de chambre s’approcha vivement :

— Pauvre Madame ! fit-elle.

Elle aimait beaucoup cette maîtresse si bonne, qui ne lui avait jamais dit une parole dure. Elle s’écarta, affolée, en disant :

— Ah ! Monsieur ! Madame la comtesse est morte !

— Que dites-vous ?… gémit Roger qui voulait douter encore.

— La vérité, Monsieur le comte !

M. de Peilrac se pencha de nouveau sur la tant aimée, qui se glaçait déjà sous la froide étreinte de la mort.

— Ô Marie ! est-ce vrai ? M’as-tu aussi abandonné ? Dois-je rester seul, tout seul ?… Oh ! non, non, emmène-moi, bien-aimée !… Et, se jetant à genoux, il embrassait en sanglotant les petites mains de cire, essayant de les réchauffer entre les siennes.

L’abbé Hersales entra en ce moment, portant à tout hasard les objets destinés aux onctions suprêmes. Il étendit les doigts sur ce front décoloré, si sculptural dans la mort qu’il semblait un beau marbre, puis s’agenouilla aux côtés du désespéré.

— Vous avez perdu une sainte, Monsieur le comte ! dit-il à voix basse. Si vous pleurez sur la terre, les anges se réjouissent dans le ciel.

— Si je pouvais mourir aussi, Monsieur l’abbé !

Et une crise de larmes le jeta encore éploré sur la couche funèbre.

— Dieu se réserve le droit de notre heure dernière, prononça gravement le jeune prêtre ; nous ne pouvons la hâter. Acceptez avec résignation cette nouvelle croix que sa main divine place sur votre épaule.

Roger ne lui répondit que par des sanglots.

— Soyez fort, Monsieur de Peilrac, et relevez-vous pour fermer les yeux de celle pour qui il n’est plus ni peines ni souffrances. C’est votre devoir, accomplissez-le en chrétien.

Comme le comte se levait en chancelant et fermait sous ses baisers et ses pleurs ces beaux yeux qui ne le verraient plus en ce monde, le docteur entra, accompagné de Mme Falouzza. Ils mêlèrent leurs larmes et leurs regrets aux siens. Comment consoler une telle douleur ?

— La mort de ma fille est la cause de celle de ma femme ! s’écria soudain le comte. Marie ne s’est jamais consolée de cette perte cruelle !

— Non, mon cher ami, ne le croyez pas, lui répondit {M. Falouzza. Près de vous qu’elle chérissait, la comtesse, sans oublier, se serait reprise à la désespérance, si ce mal physique qu’elle tenait de ses parents ne l’avait condamnée à l’avance. Même si votre Mireille avait vécu, sa mère aurait été emportée par cette maladie héréditaire.

— Oh ! que l’on devrait se garder d’épouser ces pauvres êtres marqués dès le berceau à disparaître bien jeunes encore ! se murmura l’homme de science. Mais par cette souffrance même qui les fait plus tendres, ils veulent être aimés, et ils le sont doublement.

Et, tout ému, il regardait la jeune femme si touchante dans ses blancs vêtements, avec ce chapelet de perles entre ses mains d’albâtre.

Thérésa vint lui parler tout bas.

— Venez avec nous, mon bien cher comte, ma femme va procéder à la dernière toilette de votre chère Marie. Vous reviendrez près d’elle dès qu’elle sera terminée.

Roger se laissa conduire par l’abbé et le docteur.

*

La pauvre morte avait été mise dans son cercueil, après avoir été veillée par son mari et leurs sincères amis, au milieu des fleurs et des lumières. La bière disparaissait sous les couronnes et les palmes ; chacun, riche comme pauvre, avait tenu à apporter sa gerbe à celle qui s’était fait chérir par son exquise amabilité, son inépuisable charité.

Le comte allait partir pour la ramener en France. Bien souvent Marie lui avait dit :

— Si je meurs avant toi, Roger, promets-moi de me coucher sous la croix de marbre élevée au bord du Gave. Là, je me croirai plus près de ma fille.

Et, fidèle au dernier vœu de la chère disparue, il allait entreprendre le douloureux voyage. Ah ! lorsqu’il la menait du Nord au Midi, si blanche dans ses vêtements de deuil, portant au cœur une douleur toujours lancinante, il croyait avoir gravi son calvaire. La montée la plus douloureuse lui restait encore à franchir. Il repasserait par ces mêmes lieux, avec cette fois, sa bien-aimée couchée dans son linceul.

Lorsque les côtes de France furent en vue, Roger eut une terrible crise de désespoir.

Nul parent ne l’attendait dans son pays natal ; toute sa famille avait disparu, et aussi celle qu’il s’était formée, afin de continuer le nom des Peilrac. Il avait laissé ses nombreux amis sans nouvelles, occupé exclusivement de sa chère malade pendant ces années employées à des voyages sans fin, et personne ne serait là pour le recevoir.

Aussi quelle reconnaissance il éprouvait pour les deux nobles cœurs qui n’avaient pas voulu le voir dans l’isolement en cette épouvantable épreuve. Quelles exquises bontés ils avaient eues pour lui pendant cette longue et douloureuse traversée ! Et maintenant que l’on approchait de Peilrac, avec quelles paroles émues ils relevaient son courage, bien près de sombrer.

Novembre, qui était un véritable mois de printemps à Majorque, se montrait en France dans toute sa morne tristesse. Un vent âpre soufflait dans les grands arbres à peu près dépouillés, élevant sous un ciel noir leurs branches suppliantes, tandis que les feuilles qui en faisaient l’ornement tournoyaient, lamentables papillons, avant d’aller joncher les sentiers.

Le domaine n’avait pas souffert de cette longue absence du comte. Les serviteurs fidèles qu’il y avait laissés n’avaient pas eu besoin de la présence du maître pour y faire régner l’ordre le plus grand.

Ce fut par la large avenue soigneusement entretenue, où les rosiers de Bengale aimés de Marie portaient encore de pâles fleurs, que le cercueil passa, au bruit du jet d’eau, lançant toujours au ciel assombri sa gerbe de perles avec un bruit de sanglots.

Il fut déposé dans le grand salon, avant d’être porté sous la croix de marbre, au bord de ce Gave qui continuait à rouler, insouciant des hommes et de leurs chagrins, ses eaux limpides entre leurs rives verdoyantes.

La veillée funèbre rassembla les amis des environs, bientôt prévenus de ce nouveau deuil.

Le comte, malgré les fatigues du voyage, ne voulut pas délaisser celle qui, le lendemain, allait disparaître à jamais sous la terre froide et noire.

— Laissez-moi près d’elle, disait-il, je la possède encore, je puis appuyer ma tête sur cette bière où elle repose ; bientôt elle sera cachée à mes yeux.

Et comprenant ce désir si naturel chez cet être aimant qui perdait sa dernière affection, le docteur le laissa accomplir ce qu’il appelait son devoir.

L’abbé Coural ne put joindre ses prières et ses regrets à ceux de Roger. Le vénérable prêtre, après une vie toute de charité et d’abnégation, était allé recevoir la récompense éternelle de sa foi qui n’avait jamais douté, qui ne s’était jamais rebutée. Seul, le bon docteur Queltin bénit le dernier sommeil de la petite comtesse qu’il avait soignée jadis avec toute sa science et son entier dévouement.