L’Abbé Jules/I/4

La bibliothèque libre.
Ollendorff (p. 187-203).
Chapitre I  ►
Première partie

IV


— Eh bien ! il arrive… s’écria mon père qui, très essoufflé et agitant une lettre, entra dans la chambre, où ma mère achevait de m’habiller… Il arrive demain… par le train de trois heures.

— Demain ! fit ma mère, d’un air résigné… Allons !

Et elle ajouta, car c’était une femme ordonnée et prévoyante :

— Pense à commander la grande voiture… Il aura sans doute beaucoup de bagages… Moi, je vais aller à la boucherie…

— C’est ça !… Dis donc, mignonne ?

— Quoi ?

— Si nous invitions à dîner, pour demain, les Robin et le bon curé ?… Hein ?… c’est une occasion…

— Comme tu voudras !… Quelle chambre faudra-t-il lui donner ?

— Dame !… la chambre bleue, à ce qu’il me semble !

Ma mère eut une moue de mécontentement :

— Voilà !… Pour lui, tout ce qu’il y a de meilleur !… Et quoi encore ?… Lui bassiner son lit ?

— Voyons, voyons, calma mon père… On ne peut pourtant pas le mettre dans le petit cabinet… Quand le diable y serait, c’est mon frère !…

— Ah ! oui, c’est ton frère !… Et il y paraît, que c’est ton frère !… Enfin tu y tiens, je n’ai rien à dire… Dieu veuille que tu n’aies pas à t’en repentir !

Ceci se passait huit jours après la soirée où les Robin et ma famille avaient tant causé de mon oncle Jules ; un mardi, je me rappelle. J’attendis le lendemain, dans une fièvre d’impatience, dans une anxiété de quelque chose d’énorme, d’anormal, qui allait rompre la monotonie de notre existence. Toute la journée, mon père fut surexcité, plus que de coutume, presque joyeux. Ma mère, très grave, songea. Au dîner, elle ne desserra les lèvres que pour demander, avec une pointe d’ironie dans la voix :

— Sais-tu ce qu’il prend, le matin, après sa messe, ton frère ?… Peut-être qu’il faudra préparer des choses à part, pour lui !

— Je voudrais bien voir ça ! répondit bravement mon père… Il fera comme nous, il mangera de la soupe…

Ma mère balança la tête, d’un air de doute.

— C’est qu’à Paris, il aura dû en prendre, des habitudes !… Enfin nous ne sommes pas millionnaires.

Je dormis très mal, cette nuit-là, en proie à des rêves pénibles où passait et repassait la grimaçante figure de mon oncle.

Viantais qui, à cette époque, n’avait pas encore de chemin de fer, était desservi par la station de Coulanges, située à dix kilomètres, de l’autre côté du bourg. C’est là que nous devions recevoir l’abbé. Le curé Sortais avait eu, d’abord, l’intention de se joindre à nous ; mais le temps était froid, le vieux curé souffrait de ses rhumatismes ; il préféra se réserver pour le dîner. Les Robin étaient venus à plusieurs reprises, très affairés, très agités, offrant leurs services, comme si nous étions menacés d’un danger. Ils eussent bien voulu nous accompagner à la gare de Coulanges, mais ne connaissant pas l’abbé, cela eût paru extraordinaire.

— Nous ne pouvons pas, discuta Mme Robin, très ferrée sur l’étiquette… Cela ne serait pas régulier… Enfin, vous passerez vers les quatre heures… Nous vous regarderons par la fenêtre !…

— Moi ! prononça le juge de paix, du ton d’un général qui donne un rendez-vous à ses soldats, sur le champ de bataille, moi je serai sur la place !…

— C’est ça !… c’est ça !… Et puis, à ce soir… venez de bonne heure.

— À ce soir !

La grande voiture arriva enfin, devant notre grille, dans un bruit de grelots. C’était une très vieille calèche, vénérable et disloquée, que mon père louait à l’hôtel des Trois-Rois, pour des circonstances mémorables. Je l’aimais beaucoup, car elle ne me rappelait que des souvenirs de gaies promenades et de fêtes. Et puis, il me semblait que de m’asseoir sur ses coussins de perse grise, ma petite personnalité prenait, tout de suite, plus d’importance, et que je devais attirer l’admiration des gens, à être ainsi traîné par deux chevaux, sur quatre roues, comme M. de Blandé lui-même. Ce fut avec une véritable émotion, doublée d’un léger gonflement d’orgueil, que je m’assis dans l’antique véhicule, sur la banquette de devant, en face de mes parents qui occupaient le fond, très graves et flattés aussi. Nous traversâmes le bourg, triomphalement. Aux portes, les gens me souriaient. Et j’étais heureux, quoique m’efforçant de conserver une attitude digne.

— On est très bien, ma foi, dans cette calèche, dit mon père, qui, à la sortie du pays, remonta la glace de la portière, et ramena sur les genoux de ma mère, et sur les siens, une vieille courtepointe ouatée qui nous servait de couverture de voyage.

La calèche roulait, faisant résonner ses ferrailles, cahotant sur les empierrements de la route, et mes parents demeuraient silencieux, plus préoccupés, plus méditatifs, à mesure que nous approchions de Coulanges. Moi, le cœur me battait très fort, et je regardais par la vitre fermée, que dépolissait la vapeur de nos haleines, fuir des choses vagues, des silhouettes d’arbres, des bouts de ciel terni…

Comme nous traversions le passage à niveau, ma mère qui, jusque-là, n’avait point bougé de son coin, se pencha tout à coup vers la vitre dont elle essuya la buée avec son manchon, et nos trois regards, simultanément, suivirent la direction de la voie, franchirent la gare, et se perdirent, plus loin, en ce mystérieux espace, sombre et brouillé, par où l’abbé Jules allait, tout à l’heure, apparaître dans un vomissement de fumée. Elle étira sa voilette, arrangea les brides froissées de son chapeau, et rectifiant le nœud de ma cravate :

— Écoute-moi, mon petit Albert, me dit-elle… Il va falloir être très gentil pour ton oncle, ne pas prendre cet air maussade que tu as si souvent avec les étrangers… Après tout, c’est ton oncle !… Tu iras l’embrasser et tu lui diras… rappelle-toi bien… tu lui diras : « Mon cher parrain, je suis très, très content de votre retour. » Voyons, ça n’est pas difficile !… répète ton petit compliment…

D’une voix tremblante, je répétai :

— Mon cher parrain, je suis…

Mais l’émotion, la peur me coupèrent la parole. Au moment où je prononçais ces mots, il me semble qu’une atroce, qu’une diabolique image se dressait devant moi, l’image menaçante de mon oncle !… Et je restai bouche bée.

— Allons ! fit mon père… secoue-toi un peu… Et n’aie pas cette mine d’enterrement… sapristi !… Il ne te mangera pas… Est-ce que j’ai peur, moi ?… Est-ce que ta mère a peur ?… Eh bien ! alors…

En dépit de mon trouble, je remarquai, à la voix légèrement altérée de mon père, qu’il n’était point aussi rassuré qu’il voulait le paraître…

Nous avions une demi-heure d’avance. Bien que l’air fût très vif et glacé, nous nous promenâmes sur le quai de la gare, ne quittant pas des yeux l’horloge dont les aiguilles marchaient lentement, si lentement ! Un train s’arrêta et repartit, ne laissant qu’un pauvre soldat qui rôda quelque temps, tout bête, autour de nous, disparut en traînant la jambe.

— Encore dix-sept minutes ! soupira mon père… L’abbé est à Bueil en ce moment.

Le silence de cette petite gare, que rompaient seuls la sonnerie du télégraphe et le bruit des grelots que faisaient en s’ébrouant, de l’autre côté de la barrière, les chevaux de notre voiture, m’impressionnait, redoublait mes terreurs. En ce silence, les choses revêtaient des aspects d’immobilité inquiétante, d’immobilité animale, presque sinistre. L’espace, au loin, vers Paris, s’enfonçait plein de menaces, comme ces grands ciels cuivreux d’où tombe la foudre. Éperdu, je n’écoutais pas ma mère qui me disait :

— Fais bien attention à ce que je t’ai dit… Tâche de sourire… ne sois pas comme une momie.

Et je suivais, d’un œil incertain, le déroulement des rails qui rampaient sur le sol jaune, pareils à de longs serpents.

Quelques voyageurs, des paysans, sortirent de la salle d’attente ; le chef de gare se montra, très affairé des hommes d’équipe passèrent, roulant des paquets et des colis.

— Voilà le train ! dit mon père… reculez-vous…

J’entendis aussitôt un coup de sifflet d’abord lointain, puis se rapprochant, un coup de sifflet qui m’entra dans le cœur comme un coup de couteau. Le beuglement d’un cor répondit. Et ce fut un grondement de bête furieuse, le roulement formidable d’une avalanche qui se précipitait sur nous. Je crus que tout ce vacarme, que toute cette secousse dont le ciel et la terre étaient ébranlés, je crus que tout cela qui haletait, qui sifflait, qui mugissait, qui crachait de la flamme et vomissait de la fumée, je crus que tout cela était mon oncle, et je fermai les yeux. Alors, pendant quelques secondes, je me sentis entraîné, tiraillé dans tous les sens, bousculé contre des gens, contre des paquets.

— Mais tiens-toi donc ! disait ma mère… Voyons, mon petit Albert, fais bien attention…

Subitement, je m’étais arrêté. En rouvrant les yeux, devant moi, je vis une chose noire, longue, anguleuse, qui descendait à reculons d’un wagon, une chose que terminait, par le bas, un énorme pied, tâtant le vide et cherchant un point d’appui. Nous étions tous les trois, derrière cette chose aux flancs de laquelle battait un sac de nuit, rayé de bandes rouges et vertes, nous étions tous les trois rangés militairement, sur une seule ligne, anxieux et pâles. Et aucun de nous, immobilisés par l’émotion, ne bougeait. La chose se retourna, et parmi les angles, et parmi le noir, sous l’ombre d’un large chapeau, deux regards étranges, colères, deux regards entre lesquels pointait un nez vorace et quêteur comme celui d’un chien, deux regards insoutenables s’abattirent sur nous. C’était mon oncle.

— Bonjour !… Bonjour !… Bonjour !… grommela-t-il, en adressant à chacun de nous un petit salut, sec et dur, ainsi qu’une chiquenaude.

Mon père se précipita pour l’embrasser. Mais l’abbé, tendant son sac de nuit d’un geste impérieux, coupa court aux effusions.

— C’est bon !… Oui, plus tard !… As-tu une voiture ?… Eh bien ! allons… Qu’est-ce que tu attends ?

— Et vos bagages ? demanda ma mère.

— Ne vous occupez pas de mes bagages… allons.

Et bougonnant, il se dirigea vers la sortie. Comme il ne retrouvait point son billet, il eut une dispute avec l’employé.

— Tenez ! le voilà mon billet… Et tâchez d’être poli… t’z’imbécile !

Mon père était consterné, ma mère eut un haussement d’épaules qui signifiait : « Pardi !… n’avais-je pas raison ?… Il est pire que jamais !… » Quant à moi dans la déroute de cette arrivée, j’avais oublié mon petit compliment.

Nous remontâmes en voiture. Ma mère et mon oncle prirent place dans le fond ; mon père et moi nous nous assîmes sur la banquette de devant. Je n’osais lever les yeux dans la crainte de rencontrer ceux de mon oncle. Celui-ci se tassait, croisant les pans de sa douillette sur ses genoux. Alors, ma mère lui tendit un bout de la courtepointe. Il l’examina à l’envers, puis à l’endroit, parut étonné, et s’en enveloppa, sans prononcer une parole de remercîment. Et la voiture roula de nouveau. Ma mère avait repris son visage impassible et dur ; mon père était très gêné, ne savait que dire. Pourtant, il s’enhardit :

— Tu as fait un bon voyage ? demanda-t-il timidement.

— Oui, grogna l’abbé.

Il y eut un silence pénible, que personne n’était disposé à rompre. L’abbé cherchait à voir la campagne par l’étroit carreau de la portière, mais la buée brouillait les objets au dehors. Il rabaissa la glace, d’un geste si brusque, qu’elle se brisa, et que mille petits morceaux de verre tombèrent sur nous.

— Ça ne fait rien !… ça ne fait rien !… déclara mon père, qui croyait sans doute amadouer le terrible Jules par sa magnanimité.

Et il ajouta en souriant :

— D’abord, le verre cassé, ça porte bonheur !

Mon oncle ne répondit pas. Le corps légèrement incliné en avant, il regardait la campagne.

De Coulanges à Viantais, la route est charmante. Durant tout le parcours, elle côtoie la vallée, un large espace de verdures nuancées, où coule la Cloche, rivière sinueuse qu’égaient, çà et là, de vieux moulins. Débordée ce jour-là, elle couvrait des parties de prairies qui ressemblaient à des lacs bizarres, où des carrés de saules défeuillés, des rangées de peupliers émergeaient, végétation lacustre, que l’eau reflétait, immobile et dormante. Parallèlement à la vallée, et l’enserrant comme les clôtures d’un cirque immense, les coteaux montent, avec des villages sur leur flanc ; et, parfois, entre la ligne des contours rabaissés, s’aperçoivent de très lointains horizons, tout un infini de pays, aussi léger que des nuées. Et sur tout cela, l’exquise lumière hivernale qui poudre les arbres de laque agonisée, tous les tons fins, tous les gris vaporisés qui donnent aux masses opaques des fluidités d’onde et des transparences de ciel.

L’abbé paraissait absorbé par la contemplation des choses, et l’expression de sa physionomie s’adoucissait ; un peu de cette lumière apaisante avait passé dans ses yeux. Mon père en profita pour lui taper amicalement sur les genoux.

— Dis donc !… fit-il, en surmontant enfin la peine que l’accueil de Jules lui causait… Ça fait joliment plaisir de se revoir… Depuis le temps !… Voilà plus de six ans, sapristi !… Je me disais quelquefois : « Bah ! nous ne le reverrons plus ! » Ah ! nous avons pensé à toi, va, mon pauvre Jules !…

Il n’entendait pas, et continuait de regarder, devant lui… Tout à coup, il s’écria :

— Mais c’est un très beau pays !…

Mon oncle avait dit cela, d’une voix moins rêche, presque émue.

— Très beau !… très beau !…

Et de fait, il le voyait pour la première fois, ce pays où il était né, où il avait vécu toute sa jeunesse. La nature ne dit rien à l’enfant ni au jeune homme. Pour en comprendre l’infinie beauté, il faut la regarder avec des yeux déjà vieillis, avec un cœur qui a aimé, qui a souffert.

Jules répéta :

— Très beau ! …oui… Ces maisons et ce petit clocher… n’est-ce pas Brolles ?

— Mais oui ! répondit mon père, joyeux de voir son frère se détendre… C’est Brolles !… Tu reconnais tout ça, hein ?… Et ça, là-bas, au pied du petit bois ?

— C’est la maison du père Flamand… Est-ce qu’il vit toujours ?

— Toujours, figure-toi… mais le pauvre homme est aveugle… Dame ! il a quatre-vingts ans passés… Tu n’iras plus prendre de truites avec lui…

Et, comme l’abbé eut un accès de toux, il s’inquiéta :

— Tu devrais changer de place… J’ai peur que tu n’aies froid, avec ce carreau ouvert…

— Non ! non !… laisse… Je suis content !…

J’examinai alors, tout à loisir, mon oncle retombé dans ses rêveries. Ses traits reprenaient leur place en ma mémoire, qui n’avait gardé, de lui, qu’un pastel effacé. Je me souvenais maintenant de l’avoir connu ; je retrouvais toutes les particularités de ce visage étrange et si laid, de ce corps tordu, auxquels la flamme de deux yeux vifs et rêveurs, inquiets et féroces, enthousiastes et tristes, donnait une vie extraordinaire et déconcertante. Mais combien vieilli ! Il était voûté comme un octogénaire ; sa poitrine étroite et rentrée respirait avec efforts, et parfois, un sifflement de phtisie s’en échappait ; des rides sabraient, dans tous les sens, son masque verdâtre et maigre, et des peaux flasques, pendaient sous son menton. De cette physionomie ravagée, il ne restait de jeune, avec les yeux, que le nez, un nez d’une mobilité surprenante et dont les narines frémissaient comme celles des jeunes étalons.

— Est-ce que tu souffres ?… Est-ce que tu es malade ?… interrogea mon père.

— Non !… Pourquoi me dis-tu ça ?… Tu me trouves changé…

— Changé ! changé !… ce n’est pas le mot… Dame ! écoute donc, c’est comme moi… Les années, ça ne rajeunit pas !…

— Sans doute ! approuva ma mère, qui jusqu’ici n’avait pas ouvert la bouche.

Et d’une voix sèche, elle ajouta :

— Et puis Paris… c’est si malsain !… Mais c’est égal !… Viantais est bien calme, bien triste, quand on est habitué à Paris. On n’y trouve pas des distractions comme à Paris.

Elle appuyait sur ce mot : Paris, avec une sourde rancune contre la ville qui lui renvoyait, ruiné sans doute et malade, un parent qu’il faudrait nourrir et soigner pour rien.

Mon oncle glissa vers ma mère un regard oblique et mauvais, un regard chargé de haine, se rencogna au fond de la voiture, et il demeura silencieux sous le grand chapeau qui enveloppait son visage d’un voile d’ombre.

Nous avions dépassé le village des Quatre-Vents. Le soir arrivait. Une brume dense montait des prairies comme un rêve, noyait les coteaux et les arbres, dont les cimes dépouillées s’effilochaient dans l’atmosphère laiteuse. Quand nous rentrâmes à Viantais, quelques lumières rougeâtres s’allumaient aux fenêtres des maisons. Sur la place, j’aperçus une ombre, l’ombre de M. Robin, qui gesticulait dans le brouillard, et saluait la voiture à grands coups de son chapeau de haute forme ! Et je me sentais le cœur bien gros. Durant tout le trajet, mon oncle n’avait pas une seule fois posé ses yeux sur moi. Pourtant, il ne me faisait plus peur, malgré ses façons bourrues et ses inconvenantes brutalités. Une obscure divination d’enfant m’avertissait que c’était une pauvre âme inquiète et souffrante ; et je suis sûr qu’à ce moment s’il m’avait adressé une parole douce, s’il m’avait embrassé, si, seulement, il m’avait souri, comme il avait souri tout à l’heure à la nature retrouvée, je l’aurais aimé.

Conduit par mon père, qui portait le sac de nuit, il gagna péniblement la chambre bleue, préparée pour lui. L’ascension de l’escalier l’avait époumoné et rendu tout haletant. De plus, il était très surexcité. Depuis qu’il avait franchi le seuil de notre maison — la maison de famille que ma grand-mère nous avait attribuée en ses partages, et que nous habitions depuis sa mort — un bouleversement s’opérait dans les manières de l’abbé. Chaque objet reconnu lui était une cause visible de chagrin et d’irritation. Regrettait-il qu’elle ne fût point à lui ?… Ou bien les souvenirs du passé qu’elle lui rappelait lui montraient-ils, plus durement, le vide irrémédiable de sa vie ?… Il furetait dans la chambre, impatient, remuant, au fond de son âme, de vieilles rancunes, et ne prêtait aucune attention aux recommandations de son frère qui disait :

— Nous t’avons mis là… parce que la chambre est au midi, et que tu as une très belle vue sur Saint-Jacques… Tiens… ici, tu as un placard… tu vois, là est le cabinet de toilette… J’ai fait remettre à neuf un peu toute la maison… Ah ! c’est bon de se revoir, hein ?… As-tu besoin d’eau chaude ?

— Non ! répondit l’abbé.

Un « non » qui claqua comme une gifle. Mon père continua cependant :

— La sonnette est là, dans l’alcôve… Tu…

Il fut vite interrompu :

— Laisse-moi tranquille… Tu m’agaces avec toutes tes explications… Et ta femme ?… Elle m’agace aussi, ta femme !… Suis-je ici pour subir des interrogatoires, être espionné ?… Mais soyez tranquilles, je ne vous ennuierai pas longtemps…

— Nous ennuyer ?… tu plaisantes, voyons ?… Comment, tu veux déjà repartir ?

— Que je parte, que je reste : cela ne te regarde pas… je n’aime pas qu’on m’embête !… Alors, tais-toi…

— Voyons, Jules, ne te fâche pas !… J’espérais que tu resterais toujours avec nous.

— Avez vous ?… ricana l’abbé… Non, mais c’est une idée ridicule !… Avec vous ?

Il levait les bras au plafond, indigné, étonné.

— Avec vous ?… Et qu’est-ce que je ferais avec vous, bon Dieu ?… Mais tu perds la tête !…

À son tour, mon père s’impatienta :

— C’est bon ! dit-il… Tu feras ce que tu voudras… On dîne à six heures… Ce soir nous avons le curé et la famille Robin, des amis.

Un prêtre qui, en ouvrant le tabernacle, aurait, tout d’un coup, aperçu un crapaud au fond du saint ci-boire, n’aurait pas été plus stupéfait, que ne le fut mon oncle, à cette nouvelle. Il en demeura d’abord anéanti. Puis, ses yeux s’arrondirent énormes, fulgurants ; peu à peu, son visage se voila de plaques rouges, s’agita en musculaires grimaces d’épileptique, et d’une voix rauque, cassée par la colère, il bredouilla :

— Canaille !… Crétin !… T’z’imbécile !… Ainsi, j’arrive, et vite, tu convies tes amis !… Tu me prends donc pour une bête curieuse ?… Je te sers de spectacle à toi et à tes amis… Tu leur as dit : « L’abbé Jules… un fou, un original, un prêtre sacrilège !… vous verrez ça !… Et vous pourrez le tâter… vous rendre compte que ce n’est point une farce, mais bien une réalité vivante »… Tu espérais te payer le petit plaisir de me montrer comme un ours de ménagerie, une monstruosité de la foire, un mouton à cinq pattes !… Et tu crois que je vais rester une seconde de plus dans ta baraque, avec un imbécile comme toi, une mijaurée comme ta femme ?… Tu le crois ?… Je vais à l’hôtel… à l’hôtel… tu entends… à l’hôtel !…

Il endossa sa douillette qu’il avait quittée, referma son sac de nuit qu’il avait ouvert, et :

— Je vais à l’hôtel ! grommela-t-il… Bonsoir !

L’abbé passa devant mon père ahuri, descendit l’escalier, et s’en alla. On entendit la grille qui se referma sur lui, furieusement.

Le dîner fut morne et silencieux. Le curé Sortais ne mangea point, l’estomac déconcerté par cette incroyable aventure. De temps en temps, il demandait :

— Alors, il est parti, comme ça ?… comme ça ?

Et sur un mouvement de tête affirmatif de mon père :

— Mais, c’est impossible ! gémissait-il… c’est impossible !

Deux fois, dans le silence, le juge de paix lança ces mots qui résumaient ses réflexions importantes :

— Taris !… Taris !… c’est dien évident !… Voilà !…

Mme Robin, très raide, conserva une dignité de femme blessée par le départ inconvenant de l’abbé. Elle se repentait d’avoir revêtu, pour lui, sa robe de moire antique, sa robe des fêtes solennelles, étalé ses bijoux, étrenné une coiffure qui cachait, sous une boîte de fleurs, les places dénudées de son horrible crâne eczémateux. Elle ne prononça pas un mot, la tête de trois quarts, et secoua sa longue chaîne d’or entre le pouce et l’index, avec des gestes de guitariste.

Tandis que les trois hommes, muets et graves, se chauffaient assis, devant la cheminée du salon, oubliant leur café servi et fumant, Mme Robin attira ma mère dans l’embrasure de la fenêtre, et tout bas, avec des réticences dans la voix et de la complicité dans le regard.

— Et vous ne savez rien ?… questionna-t-elle… rien ?

Ma mère haussa les épaules et dit :

— Il n’avait même pas de bagages !… Un méchant sac de nuit !… Ah ! je m’en doutais bien, allez !