L’Abbesse de Castro/VII

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L’Abbesse de Castro
Chroniques italiennesMichel Lévy frères (p. 126-142).
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VII


Tout allait bien jusque-là dans cet immense couvent, habité par plus de trois cents femmes curieuses ; personne n’avait rien vu, personne n’avait rien entendu. Mais l’abbesse avait remis au médecin quelques poignées de sequins nouvellement frappés à la monnaie de Rome. Le médecin donna plusieurs de ces pièces à la femme du boulanger. Cette femme était jolie et son mari jaloux : il fouilla dans sa malle, trouva ces pièces d’or si brillantes, et, les croyant le prix de son déshonneur, la força, le couteau sur la gorge, à dire d’où elles provenaient. Après quelques tergiversations, la femme avoua la vérité, et la paix fut faite. Les deux époux en vinrent à délibérer sur l’emploi d’une telle somme. La boulangère voulait payer quelques dettes ; mais le mari trouva plus beau d’acheter un mulet, ce qui fut fait. Ce mulet fit scandale dans le quartier, qui connaissait bien la pauvreté des deux époux. Toutes les commères de la ville, amies et ennemies, venaient successivement demander à la femme du boulanger quel était l’amant généreux qui l’avait mise à même d’acheter un mulet. Cette femme, irritée, répondait quelquefois en racontant la vérité. Un jour que César del Bene était allé voir l’enfant, et revenait rendre compte de sa visite à l’abbesse, celle-ci, quoique fort indisposée, se traîna jusqu’à la grille, et lui fit des reproches sur le peu de discrétion des agens employés par lui. De son côté, l’évêque tomba malade de peur ; il écrivit à ses frères à Milan pour leur raconter l’injuste accusation à laquelle il était en butte ; il les engageait à venir à son secours. Quoique gravement indisposé, il prit la résolution de quitter Castro ; mais, avant de partir, il écrivit à l’abbesse :

« Vous saurez déjà que tout ce qui a été fait est public. Ainsi, si vous prenez intérêt à sauver non-seulement ma réputation, mais peut-être ma vie, et pour éviter un plus grand scandale, vous pouvez inculper Jean-Baptiste Doleri, mort depuis peu de jours ; que si, par ce moyen, vous ne réparez pas votre honneur, le mien du moins ne courra plus aucun péril. »

L’évêque appela don Luigi, confesseur du monastère de Castro :

— Remettez ceci, lui dit-il, dans les propres mains de madame l’abbesse.

Celle-ci, après avoir lu cet infâme billet, s’écria devant tout ce qui se trouvait dans la chambre :

Ainsi méritent d’être traitées les vierges folles qui préfèrent la beauté du corps à celle de l’ame !

Le bruit de tout ce qui se passait à Castro parvint rapidement aux oreilles du terrible cardinal Farnèse (il se donnait ce caractère depuis quelques années, parce qu’il espérait, dans le prochain conclave, avoir l’appui des cardinaux zelanti). Aussitôt il donna l’ordre au podestat de Castro de faire arrêter l’évêque Cittadini. Tous les domestiques de celui-ci, craignant la question, prirent la fuite. Le seul César del Bene resta fidèle à son maître, et lui jura qu’il mourrait dans les tourmens plutôt que de rien avouer qui pût lui nuire. Cittadini, se voyant entouré de gardes dans son palais, écrivit de nouveau à ses frères, qui arrivèrent de Milan en toute hâte. Ils le trouvèrent détenu dans la prison de Ronciglione.

Je vois dans le premier interrogatoire de l’abbesse que, tout en avouant sa faute, elle nia avoir eu des rapports avec monseigneur l’évêque ; son complice avait été Jean-Baptiste Doleri, avocat du couvent.

Le 9 septembre 1573, Grégoire XIII ordonna que le procès fût fait en toute hâte et en toute rigueur. Un juge criminel, un fiscal et un commissaire se transportèrent à Castro et à Ronciglione. César del Bene, premier valet de chambre de l’évêque, avoue seulement avoir porté un enfant chez une nourrice. On l’interroge en présence de mesdames Victoire et Bernarde. On le met à la torture deux jours de suite ; il souffre horriblement ; mais, fidèle à sa parole, il n’avoue que ce qu’il est impossible de nier, et le fiscal ne peut rien tirer de lui.

Quand vient le tour de mesdames Victoire et Bernarde, qui avaient été témoins des tortures infligées à César, elles avouent tout ce qu’elles ont fait. Toutes les religieuses sont interrogées sur le nom de l’auteur du crime ; la plupart répondent avoir ouï dire que c’est monseigneur l’évêque. Une des sœurs portières rapporte les paroles outrageantes que l’abbesse avait adressées à l’évêque en le mettant à la porte de l’église. Elle ajoute : « Quand on se parle sur ce ton, c’est qu’il y a bien long-temps que l’on fait l’amour ensemble. En effet, monseigneur l’évêque, ordinairement remarquable par l’excès de sa suffisance, avait, en sortant de l’église, l’air tout penaud.

L’une des religieuses, interrogée en présence de l’instrument des tortures, répond que l’auteur du crime doit être le chat, parce que l’abbesse le tient continuellement dans ses bras et le caresse beaucoup. Une autre religieuse prétend que l’auteur du crime devait être le vent, parce que les jours où il fait du vent l’abbesse est heureuse et de bonne humeur ; elle s’expose à l’action du vent sur un belvéder qu’elle a fait construire exprès ; et, quand on va lui demander une grace en ce lieu, jamais elle ne la refuse. La femme du boulanger, la nourrice, les commères de Montefiascone, effrayées par les tortures qu’elles avaient vu infliger à César, disent la vérité.

Le jeune évêque était malade ou faisait le malade à Ronciglione, ce qui donna l’occasion à ses frères, soutenus par le crédit et par les moyens d’influence de la signora de Campireali, de se jeter plusieurs fois aux pieds du pape, et de lui demander que la procédure fût suspendue jusqu’à ce que l’évêque eût recouvré la santé. Sur quoi le terrible cardinal Farnèse augmenta le nombre des soldats qui le gardaient dans sa prison. L’évêque ne pouvant être interrogé, les commissaires commençaient toutes leurs séances par faire subir un nouvel interrogatoire à l’abbesse ; un jour que sa mère lui avait fait dire d’avoir bon courage et de continuer à tout nier, elle avoua tout.

— Pourquoi avez-vous d’abord inculpé Jean-Baptiste Doleri ?

— Par pitié pour la lâcheté de l’évêque ; et d’ailleurs, s’il parvient à sauver sa chère vie, il pourra donner des soins à mon fils.

Après cet aveu, on enferma l’abbesse dans une chambre du couvent de Castro, dont les murs, ainsi que la voûte, avaient huit pieds d’épaisseur ; les religieuses ne parlaient de ce cachot qu’avec terreur, et il était connu sous le nom de la chambre des moines ; l’abbesse y fut gardée à vue par trois femmes.

La santé de l’évêque s’étant un peu améliorée, trois cents sbires ou soldats vinrent le prendre à Ronciglione, et il fut transporté à Rome en litière ; on le déposa à la prison appelée Corte Savella. Peu de jours après, les religieuses aussi furent amenées à Rome ; l’abbesse fut placée dans le monastère de Sainte-Marthe. Quatre religieuses étaient inculpées : mesdames Victoire et Bernarde, la sœur chargée du tour et la portière, qui avait entendu les paroles outrageantes adressées à l’évêque par l’abbesse.

L’évêque fut interrogé par l’auditeur de la chambre, l’un des premiers personnages de L’ordre judiciaire. On remit de nouveau à la torture le pauvre César del Bene, qui non-seulement n’avoua rien, mais dit des choses qui faisaient de la peine au ministère public, ce qui lui valut une nouvelle séance de torture. Ce supplice préliminaire fut également infligé à mesdames Victoire et Bernarde. L’évêque niait tout avec sottise, mais avec une belle opiniâtreté ; il rendait compte dans le plus grand détail de tout ce qu’il avait fait dans les trois soirées évidemment passées auprès de l’abbesse.

Enfin, l’on confronta l’abbesse avec l’évêque ; et, quoiqu’elle dît constamment la vérité, on la soumit à la torture. Comme elle répétait ce qu’elle avait toujours dit depuis son premier aveu, l’évêque, fidèle à son rôle, lui adressa des injures.

Après plusieurs autres mesures raisonnables au fond, mais entachées de cet esprit de cruauté qui, après les règnes de Charles-Quint et de Philippe II, prévalait trop souvent dans les tribunaux d’Italie, l’évêque fut condamné à subir une prison perpétuelle au château Saint-Ange ; l’abbesse fut condamnée à être détenue toute la vie dans le couvent de Sainte-Marthe, où elle se trouvait. Mais déjà la signora de Campireali avait entrepris, pour sauver sa fille, de faire creuser un passage souterrain. Ce passage partait de l’un des égouts laissés par la magnificence de l’ancienne Rome, et devait aboutir au caveau profond où l’on plaçait les dépouilles mortelles des religieuses de Sainte-Marthe. Ce passage, large de deux pieds à peu près, avait des parois de planches pour soutenir les terres à droite et à gauche, et on lui donnait pour voûte, à mesure que l’on avançait, deux planches placées comme les jambages d’un A majuscule.

On pratiquait ce souterrain à trente pieds de profondeur à peu près. Le point important était de le diriger dans le sens convenable ; à chaque instant, des puits et des fondemens d’anciens édifices obligeaient les ouvriers à se détourner. Une autre grande difficulté, c’étaient les déblais dont on ne savait que faire ; il paraît qu’on les semait pendant la nuit dans toutes les rues de Rome. On était étonné de cette quantité de terre qui tombait pour ainsi dire du ciel.

Quelques grosses sommes que la signora de Campireali dépensât pour essayer de sauver sa fille, son passage souterrain eût sans doute été découvert ; mais le pape Grégore VIII vint à mourir en 1585, et le règne du désordre commença avec le siège vacant.

Hélène était fort mal à Sainte-Marthe ; on peut penser si de simples religieuses assez pauvres mettaient du zèle à vexer une abbesse fort riche et convaincue d’un tel crime. Hélène attendait avec empressement le résultat des travaux entrepris par sa mère. Mais tout-à-coup son cœur éprouva d’étranges émotions. Il y avait déjà six mois que Fabrice Colonna, voyant l’état chancelant de la santé de Grégoire XIII et ayant de grands projets pour l’interrègne, avait envoyé un de ses officiers à Jules Branciforte, maintenant si connu dans les armées espagnoles sous le nom de colonel Lizzara. Il le rappelait en Italie ; Jules brûlait de revoir son pays. Il débarqua sous un nom supposé à Pescara, petit port de l’Adriatique sous Chietti, dans les Abruzzes, et par les montagnes il vint jusqu’à la Petrella. La joie du prince étonna tout le monde. Il dit à Jules qu’il l’avait fait appeler pour faire de lui son successeur et lui donner le commandement de ses soldats. A quoi Branciforte répondit que, militairement parlant, l’entreprise ne valait plus rien, ce qu’il prouva facilement ; si jamais l’Espagne le voulait sérieusement, en six mois, et à peu de frais, elle détruirait tous les soldats d’aventure de l’Italie.

— Mais, après tout, ajouta le jeune Branciforte, si vous le voulez, mon prince, je suis prêt à marcher. Vous trouverez toujours en moi le successeur du brave Ranuce tué aux Ciampi.

Avant l’arrivée de Jules, le prince avait ordonné, comme il savait ordonner, que personne dans la Petrella ne s’avisât de parler de Castro et du procès de l’abbesse ; la peine de mort, sans aucune rémission, était placée en perspective du moindre bavardage. Au milieu, des transports d’amitié avec lesquels il reçut Branciforte, il lui demanda de ne point aller à Albano sans lui, et sa façon d’effectuer ce voyage fut de faire occuper la ville par mille de ses gens et de placer une avant-garde de douze cents hommes sur la route de Rome. Qu’on juge de ce que devint le pauvre Jules, lorsque le prince, ayant fait appeler le vieux Scotti, qui vivait encore, dans la maison où il avait placé son quartier-général, le fit monter dans la chambre où il se trouvait avec Branciforte. Dès que les deux amis se furent jetés dans les bras l’un de l’autre :

— Maintenant, pauvre colonel, dit-il à Jules, attends-toi à ce qu’il y a de pis.

Sur quoi il souffla la chandelle et sortit en enfermant à clé les deux amis.

Le lendemain, Jules, qui ne voulut pas sortir de sa chambre, envoya demander au prince la permission de retourner à la Petrella, et de ne pas le voir de quelques jours. Mais on vint lui rapporter que le prince avait disparu, ainsi que ses troupes. Dans la nuit, il avait appris la mort de Grégoire XIII ; il avait oublié son ami Jules et courait la campagne. Il n’était resté autour de Jules qu’une trentaine d’hommes appartenant à l’ancienne compagnie de Ranuce. L’on sait assez qu’en ce temps-là, pendant le siège vacant, les lois étaient muettes, chacun songeait à satisfaire ses passions, et il n’y avait de force que la force ; c’est pourquoi, avant la fin de la journée, le prince Colonna avait déjà fait pendre plus de cinquante de ses ennemis. Quant à Jules, quoiqu’il n’eût pas quarante hommes avec lui, il osa marcher vers Rome.

Tous les domestiques de l’abbesse de Castro lui avaient été fidèles ; ils s’étaient logés dans les pauvres maisons voisines du couvent de Sainte-Marthe. L’agonie de Grégoire XIII avait duré plus d’une semaine ; la signora de Campireali attendait impatiemment les journées de trouble qui allaient suivre sa mort pour faire attaquer les derniers cinquante pas de son souterrain. Comme il s’agissait de traverser les caves de plusieurs maisons habitées, elle craignait fort de ne pouvoir dérober au public la fin de son entreprise.

Dès le surlendemain de l’arrivée de Branciforte à la Petrella, les trois anciens bravi de Jules, qu’Hélène avait pris à son service, semblèrent atteints de folie. Quoique tout le monde ne sût que trop qu’elle était au secret le plus absolu, et gardée par des religieuses qui la haïssaient, Ugone, l’un des bravi, vint à la porte du couvent, est fit les instances les plus étranges pour qu’on lui permît de voir sa maîtresse, et sur-le-champ. Il fut repoussé et jeté à la porte. Dans son désespoir cet homme y resta, et se mit à donner un bajoc (un sou) à chacune des personnes attachées au service de la maison qui entraient ou sortaient, en leur disant ces précises paroles : Réjouissez-vous avec moi ; le signor Jules Branciforte est arrivé, il est vivant : dites cela à vos amis.

Les deux camarades d’Ugone passèrent la journée à lui apporter des bajocs, et ils ne cessèrent d’en distribuer jour et nuit, en disant toujours les mêmes paroles, que lorsqu’il ne leur en resta plus un seul. Mais les trois bravi, se relevant l’un l’autre, ne continuèrent pas moins à monter la garde à la porte du couvent de Sainte-Marthe, adressant toujours aux passans les mêmes paroles suivies de grandes salutations : Le seigneur Jules est arrivé, etc.

L’idée de ces braves gens eut du succès : moins de trente-six heures après le premier bajoc distribué, la pauvre Hélène, au secret, au fond de son cachot, savait que Jules était vivant ; ce mot la jeta dans une sorte de frenésie : — O ma mère, s’écriait-elle, m’avez-vous fait assez de mal ! — Quelques heures plus tard, l’étonnante nouvelle lui fut confirmée par la petite Marietta, qui, en faisant le sacrifice de tous ses bijoux d’or, obtint la permission de suivre la sœur tourière qui apportait ses repas à la prisonnière. Hélène se jeta dans ses bras en pleurant de joie.

— Ceci est bien beau, lui dit-elle, mais je ne resterai plus guère avec toi.

— Certainement ! lui dit Marietta. Je pense bien que le temps de ce conclave ne se passera pas sans que votre prison ne soit changée en un simple exil.

— Ah ! ma chère, revoir Jules ! et le revoir, moi coupable !

Au milieu de la troisième nuit qui suivit cet entretien, une partie du pavé de l’église s’enfonça avec un grand bruit ; les religieuses de Sainte-Marthe crurent que le couvent allait s’abîmer. Le trouble fut extrême, tout le monde criait au tremblement de terre. Une heure environ après la chute du pavé de marbre de l’église, la signora de Campireali, précédée par les trois bravi au service d’Hélène, pénétra dans le cachot par le souterrain.

—Victoire ! victoire ! madame, criaient les bravi.

Hélène eut une peur mortelle ; elle crut que Jules Branciforte était avec eux. Elle fut bien rassurée, et ses traits reprirent leur expression sévère, lorsqu’ils lui dirent qu’ils n’accompagnaient que la signora de Campireali, et que Jules n’était encore que dans Albano, qu’il venait d’occuper avec plusieurs milliers de soldats.

Après quelques instans d’attente, la signora de Campireali parut ; elle marchait avec beaucoup de peine, donnant le bras à son écuyer, qui était en grand costume et l’épée au côté ; mais son habit magnifique était tout souillé de terre.

— O ma chère Hélène, je viens te sauver ! s’écria la signora de Campireali.

— Et qui vous dit que je veuille être sauvée ?

La signora de Campireali restait étonnée ; elle regardait sa fille avec de grands yeux ; elle parut fort agitée.

— Eh bien ! ma chère Hélène, dit-elle enfin, la destinée me force à t’avouer une action bien naturelle peut-être, après les malheurs autrefois arrivés dans notre famille, mais dont je me repens et que je te prie de me pardonner : Jules…. Branciforte…. est vivant….

— Et c’est parce qu’il vit que je ne veux pas vivre.

La signora de Campireali ne comprenait pas d’abord le langage de sa fille, puis elle lui adressa les supplications les plus tendres ; mais elle n’obtenait pas de réponse : Hélène s’était tournée vers son crucifix et priait sans l’écouter. Ce fut en vain que pendant une heure entière la signora de Campireali fit les derniers efforts pour obtenir une parole ou un regard. Enfin, sa fille, impatientée, lui dit :

— C’est sous le marbre de ce crucifix qu’étaient cachées ses lettres, dans ma petite chambre d’Albano ; il eût mieux valu me laisser poignarder par mon père ! Sortez, et laissez-moi de l’or.

La signora de Campireali voulant continuer à parler à sa fille, malgré les signes d’effroi que lui adressait son écuyer, Hélène s’impatienta.

— Laissez-moi, du moins, une heure de liberté ; vous avez empoisonné ma vie, vous voulez aussi empoisonner ma mort.

— Nous serons encore maîtres du souterrain pendant deux ou trois heures ; j’ose espérer que tu te raviseras, s’écria la signora de Campireali fondant en larmes. Et elle reprit la route du souterrain.

— Ugone, reste auprès de moi, dit Hélène à l’un de ses bravi, et sois bien armé, mon garçon, car peut-être il s’agira de me défendre. Voyons ta dague, ton épée, ton poignard !

Le vieux soldat lui montra ces armes en bon état.

— Eh bien ! tiens-toi là en dehors de ma prison ; je vais écrire à Jules une longue lettre que tu lui remettras toi-même ; je ne veux pas qu’elle passe par d’autres mains que les tiennes, n’ayant rien pour la cacheter. Tu peux lire tout ce que contiendra cette lettre. Mets dans tes poches tout cet or que ma mère vient de laisser, je n’ai besoin pour moi que de cinquante sequins ; place-les sur mon lit.

Après ces paroles, Hélène se mit à écrire.

« Je ne doute point de toi, mon cher Jules ; si je m’en vais, c’est que je mourrais de douleur dans tes bras, en voyant quel eût été mon bonheur si je n’eusse pas commis une faute. Ne va pas croire que j’aie jamais aimé aucun être au monde après toi ; bien loin de là, mon cœur était rempli du plus vif mépris pour l’homme que j’admettais dans ma chambre. Ma faute fut uniquement d’ennui, et, si l’on veut, de libertinage. Songe que mon esprit, fort affaibli depuis la tentative inutile que je fis à la Petrella, où le prince que je vénérais, parce que tu l’aimais, me reçut si cruellement ; songe, dis-je, que mon esprit fort affaibli fut assiégé par douze années de mensonges. Tout ce qui m’environnait était faux et menteur, et je le savais. Je reçus d’abord une trentaine de lettres de toi ; juge des transports avec lesquels j’ouvris les premières ! mais, en les lisant, mon cœur se glaçait. J’examinais cette écriture, je reconnaissais ta main, mais non ton cœur. Songe que ce premier mensonge a dérangé l’essence de ma vie, au point de me faire ouvrir sans plaisir une lettre de ton écriture ! La détestable annonce de ta mort acheva de tuer en moi tout ce qui restait encore des temps heureux de notre jeunesse. Mon premier dessein, comme tu le comprends bien, fut d’aller voir et toucher de mes mains la plage du Mexique où l’on disait que les sauvages t’avaient massacré ; si j’eusse suivi cette pensée…. nous serions heureux maintenant, car, à Madrid, quels que fussent le nombre et l’adresse des espions qu’une main vigilante eût pu semer autour de moi, comme de mon côté j’eusse intéressé toutes les ames dans lesquelles il reste encore un peu de pitié et de bonté, il est probable que je serais arrivée à la vérité ; car déjà, mon Jules, tes belles actions avaient fixé sur toi l’attention du monde, et peut-être quelqu’un à Madrid savait que tu étais Branciforte. Veux-tu que je te dise ce qui empêcha notre bonheur ? D’abord le souvenir de l’atroce et humiliante réception que le prince m’avait faite à la Petrella ; que d’obstacles puissans à affronter de Castro au Mexique ! Tu le vois, mon ame avait déjà perdu de son ressort. Ensuite il me vint une pensée de vanité. J’avais fait construire de grands bâtimens dans le couvent, afin de pouvoir prendre pour chambre la loge de la tourrière où tu te réfugias la nuit du combat. Un jour, je regardais cette terre que jadis, pour moi, tu avais abreuvée de ton sang ; j’entendis une parole de mépris, je levai la tête, je vis des visages méchans ; pour me venger, je voulus être abbesse. Ma mère, qui savait bien que tu étais vivant, fit des choses héroïques pour obtenir cette nomination extravagante. Cette place ne fut, pour moi, qu’une source d’ennuis ; elle acheva d’avilir mon ame ; je trouvai du plaisir à marquer mon pouvoir souvent par le malheur des autres ; je commis des injustices. Je me voyais, à trente ans, vertueuse suivant le monde, riche, considérée, et cependant parfaitement malheureuse. Alors se présenta ce pauvre homme, qui était la bonté même, mais l’ineptie en personne. Son ineptie fit que je supportai ses premiers propos. Mon ame était si malheureuse par tout ce qui m’environnait depuis ton départ, qu’elle n’avait plus la force de résister à la plus petite tentation. T’avouerai-je une chose bien indécente ? Mais je réfléchis que tout est permis à une morte. Quand tu liras ces lignes, les vers dévoreront ces prétendues beautés qui n’auraient dû être que pour toi. Enfin il faut dire cette chose qui me fait de la peine ; je ne voyais pas pourquoi je n’essaierais pas de l’amour grossier, comme toutes nos dames romaines ; j’eus une pensée de libertinage, mais je n’ai jamais pu me donner à cet homme sans éprouver un sentiment d’horreur et de dégoût qui anéantissait tout le plaisir. Je te voyais toujours à mes côtés, dans notre jardin du palais d’Albano, lorsque la Madone t’inspira cette pensée généreuse en apparence, mais qui pourtant, après ma mère, a fait le malheur de notre vie. Tu n’étais point menaçant, mais tendre et bon comme tu le fus toujours ; tu me regardais ; alors j’éprouvais des momens de colère pour cet autre homme, et j’allais jusqu’à le battre de toutes mes forces. Voilà toute la vérité, mon cher Jules ; je ne voulais pas mourir sans te la dire, et je pensais aussi que peut-être cette conversation avec toi m’ôterait l’idée de mourir. Je n’en vois que mieux quelle eût été ma joie en te revoyant, si je me fusse conservée digne de toi. Je t’ordonne de vivre et de continuer cette carrière militaire qui m’a causé tant de joie quand j’ai appris tes succès. Qu’eût-ce été, grand Dieu ! si j’eusse reçu tes lettres, surtout après la bataille d’Achenne ! Vis, et rappelle-toi souvent la mémoire de Ranuce, tué aux Ciampi, et celle d’Hélène, qui, pour ne pas voir un reproche dans tes yeux, est morte à Sainte-Marthe. »

Après avoir écrit, Hélène s’approcha du vieux soldat qu’elle trouva dormant ; elle lui déroba sa dague, sans qu’il s’en aperçût, puis elle l’éveilla.

— J’ai fini, lui dit-elle ; je crains que nos ennemis ne s’emparent du souterrain. Va vite prendre ma lettre qui est sur la table, et remets-la toi-même à Jules, toi-même, entends-tu ? De plus, donne-lui mon mouchoir que voici ; dis-lui que je ne l’aime pas plus en ce moment que je ne l’ai toujours aimé, toujours, entends bien !

Ugone debout ne partait pas.

— Va donc !

— Madame, avez-vous bien réfléchi ? Le seigneur Jules vous aime tant !

— Moi aussi, je l’aime, prends la lettre et remets-la toi-même.

— Eh bien ! que Dieu vous bénisse comme vous êtes bonne !

Ugone alla et revint fort vite ; il trouva Hélène morte : elle avait la dague dans le cœur.