L’Abolition de la traite des Noirs

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L’Abolition de la traite des Noirs
Les Poétes lauréats de l’Académie françaiseBrayTome 1 (p. 317-328).


L’ABOLITION DE LA TRAITE DES NOIRS


 
Terre aux noirs habitants, climats mystérieux,
Afrique, qui, rebelle à nos pas curieux,
De plus d’un Mungo-Park ensevelis l’audace,
Que de fois, en espoir m’égarant sur leur trace,
Je visite ces bords où, les cieux bienfaisants,
Au milieu des fléaux, ont caché leurs présents,
Ces cités, ces forêts, ces lacs intarissables !
Là, non loin du désert, vaste océan de sables,
Qu’agitent de l’Atlas les brûlants aquilons,
Des fleuves argentés baignent de frais vallons ;
Le rocher ceint son front de bananiers fertiles ;
Près du repaire affreux des tigres, des reptiles,
Bondit et la gazelle et le zèbre indompté,
Et, du Maure bravant l’errante avidité,
Le nègre, sur la foi d’un talisman prospère,
Ose semer son champ, ose être époux et père.
Mais l’ignorance, hélas ! voile encore ses regards.
Oh ! si l’heureux génie et des lois et des arts,

Niger, à tes enfants révélait sa lumière !
Si, de ce don sacré libérale héritière,
L’Europe… ah ! trop longtemps, sourde aux cris du remord,
L’Europe n’eut pour eux que les fers et la mort.

Voyez-vous ce vaisseau qui sur les mers profondes
Vogue du Sénégal vers ces îles fécondes
Où pour nous des roseaux coule un miel savoureux ?
Il emporte à l’exil des captifs malheureux.
Dans ce cachot flottant l’avarice inhumaine,
Plus serrés qu’au tombeau, les presse et les enchaîne.
L’air mugit, la mer s’enfle, et leurs membres heurtés
Sur le bois déchirant roulent ensanglantés.
Un vertige inconnu, triste enfant des tempêtes,
Promène ses douleurs dans leurs flancs, dans leurs têtes,
Et l’amour du pays, en fléau transformé,
Fièvre avide, s’attache à leur sein consumé.

A chaque instant, la mort au fond de cet abyme
Descend silencieuse et marque sa victime.
Ah ! ne les plaignez pas ! Dans leur adversité
La mort, c’est l’espérance, et c’est la liberté.
L’on dit même, l’on dit que l’esclave intrépide,
Sans armes, sans secours, par un art homicide,
D’un éternel repos sait s’ouvrir les chemins ;
Cette langue, interprète et lien des humains,

De leurs maux épanchés douce consolatrice,
Il en fait l’instrument de son dernier supplice,
Et d’obscures douleurs à nos yeux attaqué,
Tombe, en l’engloutissant dans son sein suffoqué.

Je vois les Blancs frémir, et, moins humains qu’avares,
Arracher l’Africain à ses tourments barbares,
Ouvrir l’affreux cachot, rendre à son œil flétri
Ce ciel pur, ce soleil dont les feux l’ont nourri.
Ils voudraient par les jeux ranimer sa tristesse ;
Mais ces infortunés, que la terreur oppresse,
Au doux bruit des concerts qui charmaient leurs beaux jours,
Sur leur chaîne étendus, restent muets et sourds :
Alors un fouet cruel, que la fureur déploie,
Inflige à leur misère et la danse et la joie.

De son tube fumant s’enivrant à longs traits,
Le Négrier sur eux porte des yeux distraits :
« Ils sont noirs. La nature à ces âmes grossières
« Refusa nos penchants, nos vertus, nos lumières ;
« Esclaves abrutis par leurs premiers liens,
« C’est pour eux un bonheur de servir des Chrétiens ! »

Ainsi pensait Belmar. Une jeune Africaine
Fixe pourtant les yeux de l’altier capitaine.
Les captives pleuraient. Calme dans sa douleur,
Elle seule opposait le courage au malheur ;

Tantôt les consolait ; d’un regard d’innocence
Tantôt du juste ciel invoquait la puissance,
Ou pressait sur son cœur, en soupirant tout bas,
Sa fille, tendre enfant qui dormait dans ses bras ;
Et l’héroïque orgueil qui réprimait ses larmes
De sa beauté sauvage ennoblissait les charmes.
O vous, dont les attraits, brillants comme les fleurs,
De la rose à l’albâtre unissent les couleurs,
Blanches filles d’Europe, excusez mon langage :
L’ébène pâlirait auprès de son visage ;
Mais qu’importe qu’il soit ou d’ébène ou de lis ?
D’un sentiment divin tous ses traits embellis
Révèlent un cœur tendre ; en ses yeux, en son âme,
L’astre qui la brunit a répandu sa flamme.
Jadis le voyageur, à l’aspect du palmier
Qui signalait au loin son chaume hospitalier,
Oubliait le désert et la soif importune
Ce généreux penchant, qui charmait sa fortune,
La suit dans sa misère, et pour d’autres malheurs
Sa pitié trouve encore des secours et des pleurs.
Oui, ce don d’alléger les peines qu’on partage,
De grâce et de pudeur ce touchant assemblage,
Cet instinct des bienfaits par nos maux excité,
Femmes, c’est votre empire, et voilà la beauté.

L’impétueux Belmar, sans s’abaisser à plaire,
D’un insolent amour réclamant le salaire,
Obsède la captive, et souvent sa fureur
Mêle aux dons impuissants l’outrage et la terreur.
Vain espoir ! Néali, bravant sa violence,
Oppose à ses transports un dédaigneux silence.
— « Vile esclave, dit-il, te verrai-je à la fois
« Repousser mes bienfaits, insulter à mes droits ?
« Un Blanc souffrira-t-il ton mépris ou ta haine ?
— « Tes droits et tes bienfaits, lui répond l’Africaine !
« Où sont-ils ? Est-ce donc mon pays désolé ?
« Mon époux malheureux de tes fers accablé ?
« Nos tourments ? notre exil sur un lointain rivage ?
« Et mon sein désormais fécond pour l’esclavage ?
« O ma mère, en tes bras libres j’ouvris les yeux !
« Le Grand-Fleuve, aux seuls Noirs accordé par les cieux,
« Qui refuse son onde à vos mers étonnées,
« Cachait dans ses replis nos tribus fortunées.
« Épouse de Sélim, près de lui chaque jour
« Souriaient à mes vœux la fortune et l’amour.
« Ah ! j’ignorais ta race et ses trames perfides.
« Tout à coup le bruit court que, d’esclaves avides,
« Les Blancs, fils de la mer, sont venus sur nos bords
« De leurs arts séducteurs déployer les trésors.
« Les Blancs ! ce cri fatal, en cent partis contraires

« Arme les nations, les familles, les frères.
« De monts en monts résonne en long rugissement
« Du bruyant tabala le sombre roulement.
« Guerre ! guerre ! Au butin le crime plein de joie
« Vole, et l’homme partout dans l’homme a vu sa proie.
« L’un, au sein des combats, où l’a trahi le sort,
« Trouve la servitude en méritant la mort.
« L’autre, en son champ natal qu’a ravagé la guerre,
« Pour un vil aliment est vendu par son père.
« Avec tous ses enfants celui-là condamné,
« A ses accusateurs par les lois est donné ;
« Les lois qui, grâce à vous, sur ce fatal rivage,
« N’ont qu’un mot : l’esclavage, et toujours l’esclavage !
« Nous espérions encore échapper à ces maux.
« Almoran, dont l’empire embrassait nos hameaux,
« Indulgent souverain, régna longtemps en père.
« Mais la hutte royale a vu votre émissaire
« Étaler les colliers, les glaives, les mousquets,
« Et ces liqueurs de feu qui troublent vos banquets.
« Cent esclaves paieront ces fatales richesses ;
« Et le courtier de sang, mêlant à ses caresses
« L’enivrante boisson qu’il tient de votre main,
« D’un exécrable impôt ravit l’ordre inhumain.
« Et nous, au doux éclat de la lune naissante
« Qui ranimait du soir la brise caressante,

« Sous l’ébénier en fleurs, au chant du bengali,
« Nous dansions. A grands flots versés par Néali,
« Le lait et l’hydromel au doux plaisir invitent,
« Et du gai tambourin les sons se précipitent.
« Tout à coup le feu brille et dévore nos toits.
« De la cime des monts, de l’épaisseur des bois,
« Du sein même du fleuve où rayonnent les flammes,
« Fondent, le glaive en main, des ravisseurs infâmes.
« Au fracas du salpêtre ils s’élancent sur nous ;
« Tout subit leurs liens, ou tombe sous leurs coups ;
« Leur avare fureur saisit jusqu’à l’enfance.
« Nuit de crime et de deuil ! Nos vieillards sans défense
« Pressaient, les yeux en pleurs, ces bras ensanglantés
« On les égorgea tous…. Qui les eût achetés ?
« Ainsi marche à l’exil la nation plaintive ;
« L’incendie et la mort restent seuls sur la rive.
« De déserts en déserts on nous traîne expirants.
« La fatigue, la soif, les sables dévorants,
« Allument dans nos flancs des douleurs homicides
« Et disputent nos jours à des maîtres avides.
« Enfin nous découvrons ton navire fatal
« Prêt à nous arracher au doux pays natal.
« A cet horrible aspect poussant un cri de rage,
« Un peuple tout entier se couche sur la plage,
« Et, du soleil de Blancs refusant le flambeau,

« Au sol qui l’enfanta demande son tombeau.
« Vous paraissez alors, et votre main barbare
« A son gré nous choisit, à son gré nous sépare.
« Du moins tout ce que j’aime a suivi mes destins !
« Ah ! pourquoi nous traîner vers ces climats lointains ?
« C’en est assez, cruels ! achevez vos victimes ;
« Différer leur trépas c’est prolonger vos crimes. »
Elle dit ; les soupirs les sanglots renaissants,
Trahissent sa faiblesse et troublent ses accents.
Le farouche Belmar, à l’aspect de ses larmes,
D’une chaste pitié ne connaît point les charmes.
« Va, laisse-là, dit-il, ivre de son pouvoir,
« Et ton sauvage hymen, et ton vain désespoir ;
« Me plaire désormais est ta vertu suprême. »
— « Je suis à mon époux. » ― « Tu n’es plus à toi-même.
« Tremble. » ― Mais sa menace en vain frappe les airs.
— « Moi trahir mon époux ! mon époux dans les fers !
« Ah ! plutôt, insensé, tu verras, lui dit-elle,
« L’ange blanc de la mort m’enlever sur son aile. »
D’orgueil et de courroux à ces mots transporté,
L’ardent marin se livre à sa férocité,
Commande son supplice ; innocente ou coupable,
De chaînes, de tourments ordonne qu’on l’accable.
Tout déplore son sort ; ses bourreaux gémissants
Égarent à dessein leurs coups compatissants ;

Et sa fille, aux genoux d’un maître sanguinaire,
S’écrie : Ah ! frappe-moi, mais grâce pour ma mère !
L’intrépide Africaine excite leur courroux.
— « Non, non, point de pitié, dit-elle ; hâtez-vous.
« Ah ! ne l’épargnez pas, cette beauté funeste ;
« Puisqu’elle plaît aux Blancs, Néali la déteste.
« Déchirez, mutilez ces charmes odieux,
« Et que je sois bientôt effroyable à vos yeux. »

Dans leur sombre demeure, où ces cris retentissent,
Les captifs menaçants sous leurs liens frémissent.
Sélim lève sa tête ; écumant, égaré,
Il rugit, il agite un bras désespéré ;
Sur son front ténébreux ses regards étincellent.
— « Amis, qui veut me suivre aux périls qui m’appellent ? »
— « Tous, tous ! » ― Mordant alors le chanvre résineux,
D’une bouche sanglante il déchire ses nœuds,
Libre, saisit un fer, dégage les plus braves,
Fond sur les oppresseurs. Armés de leurs entraves,
Déjà des Blancs surpris ils répandent le sang.
Vain succès, qu’en revers change un art tout puissant !
La mort en plomb sifflant s’élance sur leurs têtes ;
Comme de verts épis sous la faux des tempêtes,
Ils tombent. C’en est fait ! Sélim même, abattu,
Expire… Infortunés ! vainement leur vertu

S’élève à ces exploits que notre orgueil publie :
Morts pour la liberté, la gloire les oublie ;
Leur sang demeure esclave, et leurs tristes lambeaux
Pour vœux ont le blasphème, et les mers pour tombeaux.

Au pied d’un mât cruel l’Africaine enchaînée,
Dans un hymne de mort pleurant leur destinée,
A sa langue plaintive ouvrait un libre cours,
Prête à lui demander d’homicides secours.
Toutefois sur sa fille abaissant sa paupière,
Un moment elle hésite… Hélas ! elle était mère ;
Elle aimait trop encore pour mourir sans regret.
Mais, quand Belmar vainqueur à ses yeux reparaît :
« Ah ! dit-elle, aux fureurs de cette race infâme,
« Quoi ! j’abandonnerais et ta fille et ta femme,
« Sélim ! Non, je saurai briser ce joug fatal.
« Enfant, réjouis-toi ! sous le palmier natal,
« Ce soir tu reverras le plus tendre des pères.
« Et toi, qui nous ravis jusques au nom de frères,
« Qui pour nous opprimer cherches à nous flétrir,
« Blanc, connais-nous du moins en nous voyant mourir ;
« Vois par quelle vertu, sous ces fers qu’il abhorre,
« Maître de son trépas, l’esclave est libre encore. »
Néali, sur sa fille à ces mots s’élançant,
Cruelle par pitié, l’étouffe en l’embrassant,

Et, d’un effort terrible au jour soudain ravie,
Exhale en cris muets sa douleur et sa vie.

Vaisseau, fatal vaisseau, témoin de tant d’horreurs,
Puissent sur toi les vents épuisant leurs fureurs
Unir au fond des mers les bourreaux aux victimes !
Mais quoi ! le négrier, partout, souillé de crimes,
Sur des trésors sanglants porte une avide main.
Français, vous tous, Chrétiens, d’un commerce inhumain
Qu’à ma voix dans vos cœurs naisse l’horreur profonde.
Et vous, Rois, vous Sénat de l’Europe et du monde,
Quand, sous l’olive en fleurs reconnaissant nos droits,
Aux peuples affranchis vous promettiez des lois,
Sur ces vils trafiquants de jours de l’innocence
Votre sceptre indigné déploya sa puissance.
Achevez vos desseins. Rois, au milieu des mers,
Quel que soit leur drapeau, poursuivez ces pervers.
Quoi ! de vos pavillons au meurtre, au sacrilège,
Les lois prostitueraient l’auguste privilège !
Ah ! frappez : la patrie étouffera ses pleurs ;
Le sang, de leur bannière effaça les couleurs.
Lignez-vous, sur les flots prêtez-vous le tonnerre.
Quelle union plus sainte aux trônes de la terre
Peut du trône céleste attirer les bienfaits ?
Que l’Afrique, par vous ravie à leurs forfaits,

Puisse adoucir ses mœurs, repeupler son rivage
Et du bandeau des arts ceindre son front sauvage.
Alors, de leurs destins connaissant mieux le prix,
Le planteur pour les serfs sur sa glèbe nourris
Saura par le bonheur féconder l’hyménée ;
Alors, ô Liberté, sous ta loi fortunée,
Joyeux, viendront s’unir d’innombrables mortels ;
Le maître conduira l’esclave à tes autels ;
Et le dieu qui pour tous répand ses dons prospères
Bénira ses enfants dans des peuples de frères.