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L’Abyssinie et son Négus

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L’Abyssinie et son Négus
Revue des Deux Mondes3e période, tome 64 (p. 196-207).

Tout le monde sait ou devrait savoir que le roi Salomon eut de la reine de Saba un fils nommé Menelek, qui lui ressemblait tant que ses sujets les prenaient quelquefois l’un pour l’autre. Il en conçut de l’humeur, et pour se débarrasser de ce fils incommode, il le chargea d’aller gouverner en son nom le royaume d’Abyssinie. En quittant Jérusalem, Menelek emporta l’arche d’alliance et les deux chérubins d’or qui la couvraient de leurs ailes. La caravane arriva un jour de sabbat au bord d’un fleuve. Menelek et une partie des Juifs qui l’accompagnaient n’hésitèrent pas à le passer, et de ce jour ils furent chrétiens, bien avant la naissance du Christ. C’est à ces pieux mécréans que les chrétiens d’Abyssinie doivent leur origine, tandis que les Falaschas ou Juifs abyssins descendent de ceux qui, fidèles aux prescriptions de Moïse, refusèrent de transgresser la loi du sabbat.

Ce qui témoigne de la parfaite vérité de ce récit, c’est que l’arche d’alliance se trouve encore enfermée dans une cachette de l’église métropolitaine d’Aksoum, ville sainte du Tigré. Si jamais les hasards de vos voyages vous conduisaient à Aksoum, ne demandez pas à la voir. Il n’est permis de la contempler qu’au grand-prêtre ou nébreïd ; lui seul pourrait vous enseigner où elle se trouve, et il ne dit son secret à personne. D’ailleurs, quand il consentirait à vous la montrer, cela ne vous servirait de rien, elle n’est visible qu’aux yeux des vrais croyans, c’est-à-dire des chrétiens abyssins monophysites. Mais, sous peine de vous attirer beaucoup d’embarras et quelques avanies, n’ayez pas l’air de douter de ce que vous dira le nébreïd. L’Abyssinie est un pays où l’on juge les étrangers sur la facilité avec laquelle ils croient tout ce qu’on leur dit. Pour voyager avec agrément dans les alpes éthiopiennes, il faut croire qu’un nébreïd ne ment jamais et que l’arche d’alliance est à Aksoum. Il faut croire aussi que les Abyssins descendent de Juifs qui furent chrétiens mille ans avant Jésus-Christ, d’où il résulte qu’ils ont autant de dévotion pour l’Ancien-Testament que pour le nouveau, pour les psaumes de David que pour les Évangiles. Avant tout, il faut tenir pour un fait indubitable que les négus ou souverains d’Ethiopie sont les petits-fils de Salomon. Le maître actuel de l’Abyssinie, l’empereur Jean II, négus négesti ou roi des rois, était un simple gouverneur d’Adoua dans le Tigré, lorsque les Anglais firent la guerre à Théodore, et il s’appelait Lidj-Kassa. Il sut se ménager la bienveillance des vainqueurs, et par l’habileté de sa politique autant que par son courage, il parvint à réduire sous sa domination toutes les provinces de l’Ethiopie. Son premier soin fut de démontrer qu’il descendait en droite ligne de Salomon ; cette démonstration lui demanda peu d’efforts, bien d’autres l’avaient faite avant lui : — « Depuis que je suis monté sur le trône de mes pères, que j’ai vaincu les infidèles et soumis à mon obéissance mes sujets révoltés, disait-il à un voyageur allemand, M. Rohlfs, j’ai rétabli le vieil empire éthiopien tel qu’il existait lorsque le premier de mes ancêtres, Menelek, fils de Salomon, le tint en héritage de sa mère la reine de Saba [1]. »

il est permis de douter de beaucoup de choses quand on ne voyage pas en Abyssinie ; mais on aurait tort de ne pas reconnaître que c’est un remarquable et intéressant petit peuple que ces 1,500,000 Abyssins qui, enfermés dans leurs hautes vallées comme dans une forteresse, ont su défendre contre les entreprises de voisins très remuans leur indépendance et leur foi. En vain la marée montante de l’islamisme bat de toutes parts les rochers de leurs montagnes, ils sont restés ce qu’ils étaient. Au fanatisme musulman ils opposent un fanatisme égal. Divisés entre eux, en proie aux guerres civiles et changeant souvent de maître, on les voit toujours prêts à s’unir pour faire tête à Mahomet ; la haine et le mépris du croissant leur créent une patrie. Dans ces dernières années, ils ont fait parler d’eux, ils ont eu un rôle à jouer. Ils attirèrent sur leur pays l’attention sympathique de l’Europe quand le vice-roi d’Egypte, à l’instigation d’un Suisse très distingué et très ambitieux, qui aspirait, dit-on, à devenir négus, s’avisa, en 1875, de conquérir l’Abyssinie et de l’annexer au Soudan. Les deux sanglantes défaites de Gudda-Guddi et de Gura le dégoûtèrent à jamais de cette périlleuse fantaisie. Ceux de ses soldats qui survécurent, cruellement mutilés, répandirent dans la vallée du Nil la terreur du nom abyssin.

On conçoit facilement que les Anglais, depuis qu’ils ont occupé l’Egypte, aient songé à nouer des rapports avec le négus pour obtenir sa coopération contre le mahdi, qui leur cause de si vifs déplaisirs. On prétend qu’ils ont réussi dans leur négociation, qu’un traité a été conclu, dont on ne connaît pas encore exactement la teneur. Il y a un moyen sûr d’obtenir l’alliance d’un négus, c’est d’exaucer le plus ardent de ses souhaits en lui procurant un port sur la Mer-Rouge. « On objecte, écrivait Gordon en 1881, que les Abyssins sont un peuple trop sauvage pour être digne d’avoir un port ; mais on ne parviendra à les apprivoiser qu’en les tirant de leur isolement. Quand on examine les registres de la douane de Massouah, on s’aperçoit que la plupart des marchandises qui passent par cette ville vont en Abyssinie ou en viennent. » Si les Égyptiens ont toujours refusé au négus la satisfaction qu’il leur demandait, c’est qu’une prophétie musulmane annonce qu’avant le jour de la résurrection, la kaaba sera détruite par les Abyssins. Les Anglais, qui se soucient peu de la kaaba et des prophètes, pourront être plus coulans ; mais il faut savoir ce qu’en retour le négus peut leur offrir. Les Abyssins, qui se défendent très bien, sont-ils capables de rendre des services dans une guerre offensive, de se créer des titres à la gratitude de leurs alliés ? Après leur victoire de Gura, ils n’ont pas su poursuivre leurs avantages ni reprendre la province du Bogos. Il y a des peuples qui ne se battent bien que chez eux.

Depuis le temps où les Portugais et les jésuites y formèrent un établissement que rappellent encore des palais ruinés et des ponts en pierre qu’on n’entretient plus, l’Abyssinie a été souvent parcourue, souvent décrite. Les voyageurs s’accordent tous à célébrer les grâces merveilleuses de cette Suisse ou de cette Auvergne africaine, presque aussi grande que l’Allemagne. Au-dessus de ses terres basses et brûlantes ou kollas, pays de coton et de fièvres, s’élèvent par étages des terres tempérées, qu’embellissent leurs sycomores gigantesques, leurs citronniers, leurs baobabs, leurs pâturages embaumés par la rose et le jasmin, leurs lacs bleus emplissant le cratère de volcans morts. Plus haut règne toute la sauvagerie des scènes alpestres. On ne voit plus que des gorges profondes où mugissent des torrens se précipitant en cascades, des murailles rocheuses festonnées de lianes, d’euphorbes et de mimosas, des pitons plutoniens surmontant la croupe aplanie des montagnes de grès. En s’élevant plus haut encore, on ne tarde pas à atteindre la limite des frimas éternels, et, aux enchantemens de la flore tropicale succèdent la nudité des rocs où rien ne pousse, et la blancheur des neiges qui ne fondent pas. L’altitude moyenne de la région dépasse 2,000 mètres, et c’est ainsi, qu’on trouve au-dessous du tropique du Cancer un climat salubre et fortifiant, des vallées aussi fraîches que parfumées. L’Abyssinie est un pays qui sent bon, et l’homme s’y porte aussi bien que le lion et l’hippopotame ; c’est une justice que tout le monde rend à cette contrée si riche en productions diverses, vrai paradis si on la délivrait de ses fourmis, de ses termites et de la fureur des guerres civiles. A l’égard des mœurs, du caractère des habitans, les rapports des voyageurs diffèrent davantage, et leurs contradictions s’expliquent souvent par les bonnes ou les mauvaises rencontres qu’ils ont faites, par le plus ou moins d’agrément qu’ils ont eu dans leurs couchées. Presque tous accusent les Abyssins de tenir la malpropreté pour une vertu agréable à Dieu et de se persuader qu’il n’est pas de spectacle plus édifiant que la sainte crasse d’un anachorète qui a été vingt ans sans se laver. On est allé jusqu’à prétendre qu’en Abyssinie personne ne se lave, à l’exception des gens zélés, qui, par dévotion, recherchent la sanctifiante cérémonie d’un second baptême. Plût au ciel qu’on les rebaptisât tous les jours ! On reproche aussi à ces montagnards leur passion pour la viande crue ou le brondo et le plaisir qu’ils prennent à se graisser les cheveux. Dès leur plus tendre jeunesse, ils ont la tête ruisselante de beurre frais ; ce beurre, venant à fondre, leur dégoutte sur le visage et leur cause des ophtalmies. On leur reproche encore leur rage de discourir, leur verbeuse faconde, leur goût excessif pour le palabre. M. Rohlfs qui est resté sept mois et demi en Abyssinie, affirme que, si l’on jugeait les différens peuples de la terre sur la quantité de mots et de phrases qu’ils sont capables de prononcer d’un lever à un coucher de soleil, il faudrait accorder sans conteste la palme aux Abyssins, « lesquels surpassent en loquacité les Français eux-mêmes. » C’est une épigramme qu’il nous décoche en passant, car il est aigre-doux à notre endroit, et, dans toutes les contrées qu’il parcourt, il ramasse volontiers des pierres pour nous les jeter. Mais il ne veut pas notre mort ; ses pavés ne sont que des cailloux.

Strabon disait que, de son temps, les Éthiopiens reconnaissaient deux dieux, l’un invisible et éternel, qu’ils considéraient comme l’auteur de toutes choses, l’autre mortel, sur lequel ils ne s’entendaient pas. Les modernes Éthiopiens s’entendent très bien sur le dieu visible et mortel : « C’est l’argent, représenté par le thalari d’Autriche à l’effigie de Marie-Thérèse, nous dit un voyageur français. Le son des thalaris a sur eux une puissance magique qui fait cesser toutes les hésitations, capituler toutes les consciences, ouvrir toutes les portes, tous les cœurs et le reste. » Dans le Tigré comme dans l’Amhara, la mendicité a été réduite en art ; elle y met en pratique toute sorte de méthodes savantes. On y trouve des mendians à cheval ; les rosses efflanquées et fourbues qui les portent savent dans l’occasion déraidir leurs jointures ankylosées pour rejoindre en temps opportun le voyageur qui s’échappe. Mais si les Abyssins mendient, il n’y a chez eux que les brigands qui volent. Les domestiques sont très fidèles ; s’ils n’ont pas les mains propres, ils les ont nettes. On prétend que les ecclésiastiques éthiopiens se distinguent par leur cupidité autant que par leur robe jaune et leur turban de haute forme. Cependant M. Rohlfs nous rapporte un trait de délicatesse dont il fut le témoin attendri. Il trouva dans l’église très vénérée d’Amde Uork un prêtre qui priait avec ferveur et qui lui dit : « Tout à l’heure j’ai ramassé sur le chemin trois écus. Satan me souffla à l’oreille qu’ils étaient à moi ; mais un regard jeté sur l’église me fit rougir de ma coupable pensée, et j’entendis la voix de l’ange Gabriel qui me disait d’entrer dans la maison de Dieu pour le remercier d’avoir pu résister à une tentation diabolique. Voici les trois thalaris, peut-être les avez-vous perdus. » — « Parmi tous les récits de voyage en Abyssinie, ajoute M. Rohlfs, il en est à peine un sur dix où le clergé abyssin ne soit pas maltraité, et, catholiques ou protestans, les missionnaires ne tarissent pas en médisances sur son compte. Je suis bien aise de dire ce que j’ai vu. »

On impute souvent aux peuples comme une tare originelle des défauts ou des vices qu’ils ne doivent qu’à leurs gouvernemens. Rien n’est plus propre à corrompre le cœur de l’homme que les dures servitudes et les mauvaises obéissances. Quand on voyage en Abyssinie, en s’étonne de trouver cet admirable pays si peu peuplé et si mal cultivé. On y traverse d’immenses solitudes où la terre en friche semble attendre une charrue qui ne viendra jamais, et on est tenté d’en conclure que l’Abyssin est le plus mou, le plus paresseux des peuples. Mais en tout pays le travail est dur, et certains gouvernerons s’appliquent à en dégoûter leurs sujets. Cette Suisse éthiopienne est soumise à un tout autre régime que la Suisse d’Europe ; on y voit succéder à des temps de désordre et d’anarchie des périodes plus ou moins longues de despotisme arbitraire. Elle est à la discrétion d’une caste de barons féodaux, qui se croient tout permis et qu’on pourrait traiter de brigands de grands chemins, s’il y avait des chemins en Abyssinie. C’est dans cette caste que se recrutent les gouverneurs de provinces. Chacun se fait fort de prouver qu’il descend de Salomon et caresse le secret espoir de profiter quelque jour des malheurs publics pour se faire proclamer négus. Si l’un d’eux, grâce à son industrie ou aux complaisances de la fortune, parvient à accomplir son rêve, il ne connaîtra pas d’autre loi que son bon plaisir. L’homme qui a seul le droit de porter un parasol rouge se regarde comme le maître absolu de toutes les vies, de tous les biens et de toutes les consciences. Pour avoir le goût du travail et de l’effort, il faut s’appartenir et croire à un lendemain. Quiconque n’est sûr de rien se croise les bras et ne les décroise que pour tendre la main aux passans.

Le plus grand malheur de l’Abyssinie est son armée. Ses soldats n’ont pas d’uniforme ; ils vont tête nue, les cheveux tressés, et, comme les pékins, ils s’habillent d’un schama, ou grande pièce d’étoffe de coton blanc à bandes rouges. Ils n’ont pour signe dit-tinctif que l’anneau qu’ils portent au bras et la peau de mouton, de lion ou de panthère qu’ils jettent sur leurs épaules. Ainsi équipés, ils regardent l’univers de haut en bas ; la terre leur appartient, c’est pour eux que le paysan travaille. Leurs capitaines et leurs généraux affectent volontiers des allures de tranche-montagnes : — « Je suis le redouté Balata Gebro, disait l’un d’eux à M. Rohlfs. Il me suffit de mon visage pour mettre en fuite deux mille Turcs. J’ai tué de ma main cent Égyptiens et de ma main j’ai châtré vingt-cinq infidèles. Je suis le fort et l’invincible, celui qu’on reconnaît à sa peau de léopard tachetée de noir. On me nomme le maigre Balata Gebro ; mais le maigre Balata est un lion qui chaire ou égorge tous ses ennemis. » — Gras ou maigres, les généraux éthiopiens ne reçoivent aucun traitement et leurs soldats ne touchent point de solde. Les uns et les autres en sont réduits à se payer par leurs mains. Ils vivent de maraude, de pillage ; le butin se partage régulièrement : tant pour les chefs, tant pour les officiers, tant pour la troupe. Quand on se bat avec l’Egypte, on pille les Égyptiens ; en temps de paix, on pille les Abyssins, et le gouvernement de l’Abyssinie, comme le remarque M. Rohlfs, est un état de guerre permanent de quelques-uns contre tous. Fénelon écrivait en 1710, dans un temps de malheurs où les soldats n’étaient plus payés : « Les peuples craignent autant les troupes qui doivent les défendre que celles des ennemis qui veulent les attaquer. On ne peut plus faire le service qu’en escroquant de tous côtés ; c’est une vie de bohèmes et non de gens qui gouvernent. » Tant que le négus ne se décidera pas à payer ses soldats, le royaume d’Ethiopie mènera une vie de bohèmes.

L’empereur Jean avait écrit à plusieurs reprises à l’empereur d’Allemagne ou de Prusse, comme on l’appelle dans les pays lointains, pour solliciter ses bons offices dans sa lutte avec l’Egypte. L’empereur Guillaume confia à M. Rohlfs le soin de lui porter sa réponse. Il ne pouvait mieux choisir son ambassadeur ; M. Rohlfs avait accompagné les Anglais dans cette fameuse campagne contre le roi Théodore, où les éléphans de l’Inde ont prouvé à leurs frères encore incultes de l’Afrique quels services essentiels un éléphant bien élevé peut rendre à l’homme. Avec sa lettre, M. Rohlfs portait au négus de fort beaux présens. En 1878, il était parti pour une exploration dans le bassin du Haut-Congo, et on l’avait chargé de déposer en passant aux pieds du sultan d’Ouaday un magnifique parasol de soie verte, enrichi de franges d’or et dont le manche mesurait deux mètres de hauteur. M. Rohlfs avait essuyé dans son expédition de désastreuses mésaventures, dont nous avons parlé ici même. Il fut arrêté, dévalisé dans une des oasis de la Tripolitaine par de perfides Suyas, qui se partagèrent sans vergogne les franges d’or de l’impérial parasol vert. Dès son retour à Berlin, il les fit remplacer par d’autres encore plus belles, et il n’attendait qu’une occasion de placer quelque part sa gigantesque ombrelle raccommodée. N’ayant pu arriver jusqu’au sultan, à qui il l’avait dessinée, il s’avisa d’en faire hommage au roi très chrétien d’Éthiopie. Partout, en Afrique, on fait grand cas des parasols. Les sultans les aiment mieux verts, les rois très chrétiens les aiment mieux rouges, mais ils sont accommodans, ils ne refusent jamais ce qu’on leur offre.

M. Rohlfs a été beaucoup plus heureux en Abyssinie qu’en Tripoli-faine ; on savait ce qu’il venait faire, on ne pouvait que le bien accueillir. Il parcourut sans fâcheux accident tout le Tigré, rejoignit dans le district de Debra Tahor le négus et sa cour, et fut l’objet des empressemens les plus flatteurs. Il remit sa lettre et son parasol, dont les dorures firent sensation. Il visita le lac Tana, les palais ruinés de Gondar. Il eut à Aksoum des entretiens intimes avec le nébreïd, qui ne poussa pourtant pas l’obligeance jusqu’à lui montrer l’arche ni même jusqu’à lui dire où il la tient. La curiosité germanique éprouva ce jour-là une défaite. Apres avoir passé en Ethiopie l’hiver de 1880 à 1881, M. Rohlfs arrivait en parfaite santé à Massouah, laissant les Abyssins fort contens de lui et lui-même assez content des Abyssins, disposé à leur pardonner leurs défauts en faveur de leurs excellentes intentions et de l’admirable beauté de leur pays. Il ne rapportait qu’une fâcheuse impression mêlée aux bonnes. Tout le long de sa tournée, il s’était fait une loi d’être fort poli, et partout on l’avait tutoyé, sans qu’il songeât à s’en formaliser. Ayant beaucoup vécu avec les Arabes, il prenait cette familiarité pour une marque de gracieuse bienveillance ; il n’apprit qu’à son retour que c’était une marque de mépris. Les Abyssins en usent les uns à l’égard des autres avec beaucoup de cérémonie ; leurs enfans eux-mêmes se traitent d’altesse, d’homme bien né, de right honourable. Ils réservent le tutoiement aux étrangers et aux domotiques. Cette découverte tardive mortifia M. Rohlfs, qui aurait bien voulu reprendre ses politesses. Il se console en pensant qu’il n’y a que les sots qui soient impolis. Au surplus, l’Abyssinie est si loin, on a tant de peine à y entrer et surtout à en sortir qu’un ne peut y retourner tout exprès pour obliger les gens à ne pas vous tutoyer.

M. Rohlfs ne nous aime pas beaucoup ; mais cet intrépide voyageur a de la mesure dans l’esprit et le jugement très aiguisé ; c’est un de ces sages ennemis dont les avertissemens sont plus utiles que des flatteries. On ne s’étonnera pas qu’il soit peu gracieux pour nos missionnaires lazaristes, si zélés, si courageux, si entreprenant, qui représentent dans les montagnes de l’Abyssinie comme ailleurs l’influence et l’action de la France. Si notre gouvernement voulait se concilier ses bonnes grâces, il devrait renoncer désormais à les protéger ; mais nous espérons qu’il n’achètera pas à si haut prix une amitié douteuse, qui ne lui profiterait guère. En Afrique comme en Orient, qui dit Français dit catholique, qui dit catholique dit Français, et M. Rohlfs en éprouve quelque dépit. — « Au patronage que la France accorde à ses missionnaires, écrivait-il dans un de ses précédens ouvrages, elle doit toute l’influence qu’elle exerce en Orient et qu’elle exploite avec art, protégeant au loin les jésuites qu’elle chasse de Paris. Peu importe à cet égard qu’elle soit gouvernée par un roi très chrétien, un empereur, un président ou un communard. En matière de politique étrangère, ce dernier deviendra bien vite un communard très chrétien pour ne pas compromettre le prestige de son pays sur tous les rivages de la Méditerranée. » — Puisse-t-il nous reprocher longtemps cette bienheureuse inconséquence ! Que deviendrait le gouvernement d’un grand pays s’il sacrifiait ses intérêts au fanatisme de la logique ?

Un autre voyageur, M. Maltzan, disait de nos missionnaires en Abyssinie : « Ces moines rusés sont haïs et redoutés, et cependant ils prennent pied partout. Quand on les chasse, ils reviennent par des chemins détournés et recouvrent bientôt leur ancien crédit. On l’a vu dans le Tigré, d’où le prince Kassa, aujourd’hui l’empereur Jean, avait expulsé tous les prêtres catholiques. Les voici de nouveau en possession de leurs stations perdues, et ils ont converti récemment onze villages. » M. Rohlfs accuse les Français d’une incorrigible fatuité, qui leur fait croire qu’on les adore : « Nous sommes tellement aimés par ces peuples ! » lui dirait un de nos lazaristes. Il reconnaît toutefois que les catholiques sont infiniment mieux vus des Abyssins que les protestans anglais ou allemands. L’Abyssin n’est pas seulement monophysite, il est avant tout mariolâtre. Notre consul à Massouah, M. Raffray, remarquait déjà, dans son livre sur l’Abyssinie, qu’elle a pour la mère de Dieu et pour ses miracles une dévotion toute particulière. On embarrassa plus d’une fois M. Rohlfs en lui demandant ce qu’il pensait de Marie ; il tâcha de faire comprendre à ces indiscrets, sans se brouiller avec eux, qu’il n’en pensait ni bien ni mal. Les protestans sont pour les Éthiopiens des ennemis de Marie, et ils leur reprochent aussi de ne pratiquer ni le jeûne, ni la confession, ni le culte des saints. Aussi n’est-il pas étonnant que les missionnaires suédois d’Hotumlu n’aient jamais converti personne, et que le Bogos, la Mensa aient passé au catholicisme, qui grossit de jour en jour le nombre de ses prosélytes dans l’Hamasen.

Mais si nos missionnaires s’insinuent facilement dans la faveur des populations abyssines, il leur sera beaucoup plus difficile de se gagner le cœur et le bon vouloir du négus. L’obstacle n’est pas une question de croyance, mais de constitution ecclésiastique. Quoique l’empereur Jean soit un monophysite endurci et qu’il ait fait arracher la langue à quelques prêtres du Choa qui s’étaient laissé persuader qu’il y a deux natures dans le Christ, il est trop intelligent pour considérer un dogme comme une affaire d’état. Mais bien nantie qui ramènerait à reconnaître pour chef de l’église un pape résidant à Rome ! C’est une tradition séculaire dans l’empire d’Ethiopie que l’abuna', ou primat de l’église abyssienne, se l’autorisé à ordonner des prêtres, soit un étranger résidant en Abyssinie. On l’emprunte à l’église kopte, ou plutôt on l’achète au gouvernement égyptien. Le négus entend avoir dans sa main le chef spirituel de son royaume, celui qui lie et qui délie, celui qui absout par une parole et détrône par un anathème. Jadis l’abuna se permit d’excommunier dans une assemblée publique l’empereur Théodore. Celui-ci arma son pistolet et, couchant l’évêque en joue, lui dit avec une respectueuse tendresse : « Mon bon père, donnez-moi votre bénédiction. » L’abuna s’exécuta sur-le-champ ; il est vrai que cette bénédiction extorquée n’a pas porté bonheur à Théodore.

C’était ce même Théodore qui disait : « D’abord arrivent les missionnaires, puis les consuls, enfin les soldats. » Il en a fait la triste expérience. Il laissa entrer les missionnaires, qu’il employa à fabriquer de la poudre et des canons. Il reçut les consuls et les mit en chartre privée. Enfin arrivèrent les soldats, et il en fut réduit à se donner la mort. Son successeur, nous affirme M. Rohlfs, a hérité de ses opinions et répète volontiers ses adages. L’empereur Jean est un partisan résolu de l’unité religieuse autant que le roi Louis XIV. Il a contraint tous ses sujets musulmans à se faire baptiser ; il tolère encore les juifs ou Falaschas, à cela près qu’il les tracasse de temps à autre. Au culte des saints et de Marie, il joint un profond respect pour toutes les leçons de sainte intolérance que renferme l’Ancien-Testament ; il se pique d’être lui-même un summus episcopus et de connaître la Bible encore mieux que son abuna. En 1881, il a sévi avec énergie contre les lazaristes de la province d’Agamé, qu’on soupçonnait d’avoir trempé dans une intrigue. M. Touvier, évoque de Keren, qui était accouru pour protéger son troupeau, fut maltraité, déshabillé ; on ne lui laissa que sa chemise de flanelle et son pantalon. Le village et l’église furent livrés aux flammes. M. Raffray eut beaucoup de peine à obtenir la délivrance de ses nationaux, et l’indemnité qu’il réclamait pour eux n’a jamais été payée. « La France, remarque malicieusement M. Rohlfs, s’est attiré quelquefois, par le zèle intempérant de ses missionnaires, de grands ennuis sans pouvoir obtenir aucune réparation ; mais, d’autre part, elle en tire souvent de grands profits. » La moralité de cette aventure et de beaucoup d’autres est qu’il faut nous défier des illusions de l’amour-propre, ne pas croire trop facilement qu’on nous adore et joindre la discrétion à l’esprit d’entreprise.

Dans les violences qu’il exerce contre les catholiques, l’empereur Jean obéit à la raison d’état. De son naturel, il n’est point sanguinaire ; en plus d’une occasion, il a étonné ses peuples par sa clémence. Quand son rival Gobezieh tomba dans ses mains, l’usage du pays l’autorisait à lui remplir les oreilles de poudre et à lui faire sauter le crâne comme par l’explosion d’une mine. Il se contenta de lui crever les yeux avec un fer rouge. En 1879, il fit grâce à plus d’un rebelle. Il se montra indulgent pour les enfans de Théodore, conserva sa charge à l’alué, donna une situation princière au plus jeune. Lorsque le roi de Choa, Menelek, parut à sa cour avec une pierre au cou pour implorer son pardon, il l’embrassa en pleurant, le couronna de ses mains, lui rendit son royaume en exigeant un tribut annuel.

Quant à sa politique étrangère, c’est une politique de négus qui consiste a se ménager des intelligences avec les souverains de l’Europe, pour pouvoir s’en servir au besoin soit dans ses luttes avec l’Egypte mahométane, soit dans les difficultés intérieures qui pourraient survenir. Mais il est permis de conclure des conversations qu’il eut à Debra Tabor avec M. Rohlfs que ses idées sont un peu confuses, qu’il prend volontiers les rats pour des éléphans et les éléphans pour des souris. Les Abyssins croient qu’il y a trois mondes : l’Éthiopie, l’Europe et la Turquie. Ils considèrent l’Europe comme un empire à peu près aussi grand que l’Abyssinie, mais privé de l’avantage de posséder un négus négesti. Ils se font une haute idée de l’empereur de Russie ; ils estiment qu’il est presque aussi puissant que le roi de Tigré. Ils ne méprisent point l’Allemagne ; l’empereur Jean félicita M. Rohlfs d’avoir pour maître un vrai négus, c’est-à-dire un souverain qui a des rois dans son obéissance. Il lui demanda comment il se faisait que la France n’eût plus de gouvernement. M. Rohlfs l’assura qu’elle en avait un, mais il ne s’étend pas sur les explications qu’il s’empressa de lui donner à ce sujet. L’instant d’après, il découvrit, à son vif étonnement, que le négus regardait comme la première puissance de l’Europe, même avant la Russie, le petit royaume de Grèce, qui, salon lui, avait contraint les Turcs de faire la paix avec le tsar et de céder à leurs ennemis des royaumes entiers. M. Rohlfs chargea son interprète de lui expliquer comment les choses s’étaient passées ; mais le négus ne se laissa pas convaincre : « Il n’en est pas moins vrai, dit-il par forme de conclusion, que la Grèce est plus puissante que l’Allemagne. » Cette étrange opinion lui avait été inoculée par un consul grec, M Mitzaki, très habile homme, qui avait conquis sa faveur et entrepris de lui persuader que les évêques koptes sont une piètre marchandise qui ne vaut pas le transport, que les meilleurs des abunas sont ceux qu’on frit venir d’Athènes.

Somme toute, M. Rohlfs a gardé une impression favorable du négus d’Ethiopie. Il vaut mieux que la réputation que lui ont faite les missionnaires et ceux de ses sujets qui ne peuvent lui pardonner de défendre qu’on fume à sa cour. Il a exprimé au voyageur allemand son vif désir de civiliser les Abyssins, dès qu’il aura réglé son différend avec l’Egypte ; il voudrait à cette un posséder un port sur la Mer-Rouge. Les nations qui vivent près de l’onde amère sans y avoir accès ne respirent pas à l’aise, elles se sentent emprisonnées, il semble qu’on leur interdise la possession et la jouissance du monde. L’empereur Jean annonce aussi l’intention de construire des routes, des chemins de fer pour faciliter le commerce entre l’Abyssinie et l’Europe ; il ne demande pas mieux, disait-il à M. Rohlfs, que d’attirer dans ses états des ouvriers, des artistes, même des savans. De si beaux desseins lui font honneur ; faut-il les prendre au sérieux ? Les souverains, intelligens et éclairés de pays à demi sauvages y pensent à deux fois avant d’exécuter les réformes qu’ils projettent. Ils sont partagés entre le désir d’emprunter ses industries à l’Europe et la peur de la voir arriver chez eux, le fusil à la main ; leurs ambitions généreuses sont combattues par les inquiétudes, par les ombrages. Ils craignent en travaillant à leur gloire de travailler à leur servitude et que les routes qu’ils ouvriront ne leur amènent un maître ou un malheur.

A la fin de 1859, la France dépêcha en Abyssinie un de ses plus dévoués serviteurs, le commandant Russel, dont on vient de publier le Journal précédé d’une intéressante préface de M. Gabriel Charmes [2]. Le commandant Russel était comme travaillé par l’inquiétude que la grande révolution maritime et commerciale qui allait s’accomplir par le percement de l’isthme de Suez ne prit notre pays au dépourvu et ne tournât à son préjudice, et il pressait le gouvernement impérial de parer au danger en acquérant des positions sur la côte éthiopienne. « S’il devait en être autrement, disait-il, à quoi bon percer Suez ? Ce ne serait plus que le conduit d’une souricière anglaise. » Chargé d’une mission par M. de Chasseloup-Laubat, il fit des reconnaissances, des relèvemens, des sondages, et jeta son dévolu sur cette bain de Zulla ou d’Annesley, que convoite aujourd’hui le négus Jean. A l’idée dont il était tourmenté et qui témoignait de sa patriotique clairvoyance, le comte Russel en joignait une autre d’une justesse beaucoup plus contestable. Il rêvait d’établir en Abyssinie le protectorat français. Sa mission fut malheureuse. Le négus Négoussié, avec qui il traitait et qui avait recherché l’appui de la France, était traqué par l’usurpateur Théodore. Il ne put le joindre et dut rester sur la frontière de l’Abyssinie, à Halaye, centre des missions catholiques. Il eut besoin de tout son sang-froid, de tout son courage pour sauver sa vie et celle de ses officiers et ramener sa petite escorte à Massouah.

Malgré les embarras et les périls de sa situation, il ne laissait pas de dresser sa chimère. Il se persuadait que les Abyssins étaient prêts à se contenter de leur indépendance nominale et à tendre les mains à un protecteur, que la France s’établirait sans difficulté eu Ethiopie, qu’un bataillon de chasseurs en ferait l’affaire, et qu’avant peu, on verrait la population tout entière se convenir au catholicisme comme par enchantement. Il n’avait fréquenté, en Abyssinie, que des lazaristes ; il voyait les Abyssins par les yeux des missionnaires. Personne n’est plus optimiste que ces hommes de foi, qui bravent tant de dangers, et on ne saurait trop admirer l’intrépidité de leurs espérances ; mais il faut en rabattre. Ils comptent sur l’assistance du ciel : le miracle est le fond de leur politique. Le vénérable Mgr de Jacobis raconta un jour au commandant Russel que, voyageant avec un de ses prêtres et deux serviteurs, il s’était rencontré face à face avec un énorme lion abyssin, qu’il avait fait son acte de contrition, prié Dieu de prendre sa vie et d’épargner celle de ses compagnons, et que tout à coup il avait vu s’adoucir le regard du monstre, qui, tournant le dos, s’était éloigné majestueusement. En rapportant cette histoire, le commandant ajoute : « Le lion avait déjeuné, diront les naturalistes. C’est possible, c’est même probable ; ; mais j’aime mieux croire à l’intervention divine en faveur de Mgr de Jacobis. » En politique, il est bon de ne pas compter sur l’intervention divine et de tenir pour certain que les lions et les négus, quand ils sont en appétit, ne se font aucun scrupule de manger un évêque.

S’il est permis de regretter que le gouvernement impérial n’ait pas pris possession de la baie de Zulla, il faut lui savoir gré de la sagesse qu’il a montrée en renonçant à ses projets sur l’Abyssinie. On peut voir, par les récits fort instructifs de M. Rohlfs, que son entreprise eût essuyé quelques difficultés et sous le règne de Théodore et plus tard. Dans le haut pays abyssin croit et prospère l’echinops giganteus. C’est un chardon colossal, grand comme un arbre, dont les capitules épineux sont aussi gros que la tête d’un homme. Avant d’établir son protectorat dans un pays lointain, il convient de mesurer la taille des chardons. Mais la France se doit à elle-même de seconder les efforts de ses missionnaires et de ne laisser péricliter nulle part son influence. Notre gouvernement s’est enfin décidé à occuper dans le golfe d’Aden, à l’entrée de la Mer-Rouge, Obock et son territoire, qui nous appartenaient en vertu d’une convention conclue dès le 11 mars 1862. Nous y voilà établis, et cette récente installation nous oblige à entretenir des rapports suivis non-seulement avec Menelek, roi de Choa, mais avec son suzerain, le négus négesti. Le ciel nous garde de vouloir le protéger malgré lui, et n’allons pas nous imaginer qu’il est prêt à nous donner son cœur ! Mais nous aurions tort de souffrir qu’il nous oublie. Tâchons de prouver à cet empereur que nous pouvons lui servir à quelque chose et que, si la France n’a pas de négus, elle ne laisse pas, quoi qu’il en dise, d’avoir un gouvernement.


G. VALBERT.


  1. Meine Mission nach Abessinien im Winter 1880-1881, von Gerhard Rohlfs. Leipzig ; Brockhaus, 1883.
  2. Une Mission en Abyssinie et dans la Mer-Rouge, par M. le comte Stanislas Russel, capitaine de frégate. Paris, 1884) Plon.