L’Académie française et le prix décennal

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L’Académie française et le prix décennal
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 33 (p. 506-512).

L'ACADEMIE FRANCAISE ET LE PRIX DECENNAL.

Depuis plus d’un mois, l’Académie est le théâtre d’une lutte qui a vivement ému l’opinion publique, et qui soulève des controverses en sens très divers. D’ordinaire les querelles intérieures de l’Académie ne sortent pas de son enceinte ; mais cette fois la dispute a trouvé de l’écho à l’extérieur. Le monde littéraire a compris dès le premier jour que c’était là un débat dans lequel il était nécessaire de prendre parti, car quelques-uns de ses intérêts et de ses droits les plus chers s’y trouvaient engagés.

L’enjeu décerné est un prix de 20,000 francs que l’Institut est chargé de décerner à l’auteur dont les œuvres honorent le plus l’esprit humain, dans quelque genre que ce soit. Ainsi s’exprime le programme impérial. Pour éviter les malentendus, les controverses, les jugemens, qui pourraient être soumis à cassation, il a été décidé que le prix, qui devait n’être distribué d’abord que tous les cinq ans, tantôt aux sciences, tantôt aux lettres, serait distribué tous les deux ans, et par chacune des cinq classes de l’Institut successivement. Cette nouvelle décision a été dictée par l’impartialité et l’équité la plus louable, et nous ne pouvons qu’applaudir. En effet, il eût été bien difficile d’éviter les jalousies et les récriminations, si l’on s’était tenu aux premiers termes du décret. Je suppose que l’Institut, ayant à se prononcer sur l’œuvre qui honore le plus l’esprit humain, ait eu à choisir entre l’Esprit des Lois, les tragédies de Racine, les opéras de Mozart et les travaux de Du Cange, quel qu’eût été son choix, il eût toujours été injuste, car l’Esprit des Lois n’honore pas moins l’esprit humain que les opéras de Mozart, et les travaux de Du Cange sont presque un aussi grand service rendu aux lettres que les tragédies de Racine. Injuste, ce choix eût encore eu un tort plus grave, celui d’être parfaitement arbitraire, car il n’existe aucune raison sérieuse d’exclure Montesquieu au profit de Mozart ou Du Cange au profit de Racine. Entre des œuvres si diverses, il n’existe qu’un seul rapport, c’est qu’elles sont également des produits de l’activité intellectuelle, s’exerçant dans les diverses provinces du monde moral. Le décret a voulu que ces diverses manifestations de l’activité intellectuelle fussent également respectées, que Racine fût couronné sans humilier Du Cange, et Montesquieu sans nuire à Mozart. Pour atteindre ce but, il a été décidé que chacune des cinq classes de l’Institut proposerait à tour de rôle ce prix décennal de 20,000 fr. D’après cette combinaison, généreuse autant qu’équitable, l’Académie des Inscriptions pourra couronner Du Cange deux ans après que l’Académie des Sciences morales aura couronné Montesquieu. Cette année, c’est l’Académie française qui est appelée à couronner Racine.

Couronner Racine ! J’insiste à dessein sur ce nom-là : c’est-à-dire qu’elle est appelée à couronner un auteur qui soit plus ou moins pour notre époque ce que Racine fut pour la sienne, un poète, un peintre des passions et des mœurs. La combinaison nouvelle lui en fait un devoir, car, à notre avis, cette combinaison a singulièrement restreint les œuvres soumises au choix de l’Académie française. Montesquieu lui a été enlevé ainsi que Du Cange : l’un a été rendu à l’Académie des Sciences morales et l’autre à l’Académie des Inscriptions. Si donc, sous le prétexte que Montesquieu appartient à la littérature aussi bien que Racine, elle couronne Montesquieu, elle commettra sciemment cette fois une injustice volontaire et qu’il ne lui sera pas permis de réparer, à moins que, par un renversement de toutes les lois du bon sens et de la logique, l’Académie des Sciences morales ne se décide, dans deux ans, à couronner Racine. Ou la nouvelle combinaison n’a aucun sens, ou elle a eu précisément pour but d’éviter que cette injustice pût être commise, même involontairement. Si l’Académie garde la liberté de couronner, comme par le passé, Montesquieu ou Du Cange, qu’y a-t-il de changé dans les termes du programme ? Il était inutile de faire un nouveau décret, l’ancien suffisait. l’Esprit des Lois et les Considérations sur la grandeur et la décadence des Romains sont certainement de belles œuvres littéraires : eh bien ! d’après les termes du nouveau décret, il nous semble que l’Académie française n’aurait pas plus le droit de les couronner, si elles lui étaient présentées aujourd’hui, que l’Académie des Sciences morales n’aurait, dans deux ans d’ici, le droit de couronner Phèdre ou Athalie. S’il en est autrement et si le choix de l’Académie peut se porter indifféremment sur des œuvres appartenant à tous les genres, à quoi sert-il d’avoir décidé que chaque classe de l’Institut aurait à tour de rôle le droit de présenter ses candidats ?

Trois candidats ont été proposés : ce sont trois candidats diversement et inégalement célèbres. Je ne veux pas discuter leur mérite respectif ; je ne veux chercher qu’à me rendre compte d’une seule chose, à savoir quel est de ces trois concurrens celui qui représente le mieux Racine, celui qui s’est montré le peintre le plus profond, le plus délicat et le plus vrai des mœurs et des passions humaines. Des trois candidats présentés, un seul remplit ces conditions : c’est Mme Sand. Ses romans sont nos Bérénice, nos Phèdre et nos Andromaque, à nous bourgeois du XIXe siècle ; personne ne le contestera, j’espère, à l’Académie moins encore que partout ailleurs. Je m’en tiens à ce point unique, et, ne voulant rien dire de désobligeant pour les deux autres candidats, je ne chercherai pas quel est celui des trois concurrens qui mérite le titre d’illustre, et dont les œuvres honorent le plus la France et l’esprit humain, pour prendre les propres expressions du programme, quoique la question ait bien aussi son importance, si l’on tient à rester fidèle à la lettre du décret. Je ne blesserai personne, j’imagine, en disant que Mme Sand est le seul de ces trois candidats qui soit vraiment un écrivain de génie, et qu’il y a entre elle et ses rivaux la différence qui sépare la gloire de la notoriété. J’écarte à dessein cette question pour mieux faire ressortir ce point de droit, que, les trois candidats fussent-ils tous trois également doués de génie, c’est encore Mme Sand qui devrait l’emporter. Les deux autres concurrens pourraient être des publicistes aussi profonds que Montesquieu et des historiens aussi éminens que M. Guizot, que leur génie ne pourrait en bonne équité leur donner droit à la récompense que l’Académie est chargée de décerner. Ils devraient être exclus du concours à cause des genres mêmes dans lesquels leur génie se serait déployé, genres qu’une autre académie est spécialement chargée de couronner. Il nous semble aussi injuste pour le moment que les concurrens viennent disputer le prix à Mme Sand qu’il serait injuste que dans deux ans d’ici Mme Sand vînt réclamer à l’Académie des Sciences morales une récompense à laquelle ils ont droit. En vertu de quel privilège les historiens et les publicistes auraient-ils deux académies à leur service, lorsque les poètes et les romanciers n’en auraient qu’une ? Je ne dis pas que les concurrens de Mme Sand n’aient pas droit à une récompense de 20,000 francs, je dis qu’ils n’ont pas droit aux mêmes 20,000 francs qu’elle. Des trois candidats entre lesquels hésite encore l’Académie, Mme Sand est le seul qui, en bonne logique, devrait être maintenu, et cela en vertu, non de son génie, qui est incontestable, mais des œuvres mêmes dans lesquelles ce génie s’est manifesté ; cependant c’est elle qu’il s’agit d’exclure de la liste au bénéfice de rivaux que leurs œuvres recommandent à une autre académie que l’Académie française !

Si on veut disputer le prix à Mme Sand, on le peut aisément. Elle ne représente pas à elle seule la gloire littéraire de la France ; il y a d’autres poètes illustres qui ont des titres à la récompense qu’il s’agit de décerner, des titres qui peut-être valent les siens. Oui, mais tous ces poètes font partie de l’Académie française, et, par un scrupule qui l’honore, l’Institut a exclu ses membres de tout droit à la récompense en question. C’est donc en dehors de son enceinte qu’il lui faut absolument trouver un écrivain littéraire, — littéraire, retenons bien le mot, — dont les œuvres fassent honneur à l’esprit humain. Or il y a un grand écrivain auquel son sexe interdit l’entrée de l’Académie, c’est Mme Sand. Il n’y en a qu’un seul peut-être ; mais il y en a un, voilà ce qui est incontestable, et ce que l’Académie elle-même a reconnu, dit-on, par l’organe d’un de ses plus illustres membres, M. Guizot. L’Académie se trouve donc enfermée dans ce dilemme, ou de décerner le prix au seul grand écrivain qui ne fasse pas partie de l’Institut, ou de ne pas le décerner du tout. Ne pas décerner le prix est une solution, j’en conviens, et cependant c’est une solution qui laisse beaucoup à désirer. Il ne lui est permis de ne pas décerner le prix qu’à une seule condition : c’est qu’il n’y aura en dehors d’elle aucun candidat qui réunisse les conditions exigées ; s’il en existe un seul, elle est forcée de le couronner. Existe-t-il oui ou non, un grand écrivain qui ne fasse pas partie de l’Institut ? — Oui. — Eh bien ! couronnez-le ! — Mais la morale…

Avant de nous engager dans cette question, écartons de notre chemin un tout petit détail qui a bien pourtant son importance. L’Académie a été assez scrupuleuse pour exclure du concours ceux de ses membres qui avaient légitimement droit à la récompense impériale. Quand on est scrupuleux, il faut l’être jusqu’au bout. Elle a été un peu trop dure pour elle peut-être ; ce n’est pas une raison pour être trop complaisante pour ceux qu’elle honore de son affection. Puisqu’elle a cru convenable de s’exclure du concours, pourquoi n’en aurait-elle pas exclu également ses lauréats ordinaires, ceux qu’elle a déjà récompensés une et plusieurs fois ? Le cumul, tant de fois attaqué dans les chambres législatives, va-t-il fleurir à l’Institut sous une nouvelle forme ? Y aura-t-il désormais une oligarchie de lauréats qui accaparera toutes les récompenses, et allons-nous voir dans le monde littéraire l’opposition de la race d’Abel et de la race de Caïn ? L’Académie veut-elle faire dire qu’elle est une mère faible et trop indulgente, et qu’elle a ses enfans gâtés ? Les deux concurrens de Mme Sand ont été déjà couronnés plusieurs fois. Je sais que ces récompenses antérieures ne les excluent pas légitimement de la récompense aujourd’hui en litige ; cependant, en bonne équité, ne sont-ils pas exclus par cela même qu’ils ont déjà reçu ce qu’ils méritaient de recevoir ? Pourquoi donc certains écrivains seraient-ils récompensés deux et dix fois, tandis que tant d’autres, et non des moins illustres, certes plus illustres que ceux-là, ne le sont pas même une fois ? C’est un petit scrupule que je livre à la conscience des membres de l’Académie.

Il a été beaucoup parlé de morale à l’Académie à propos de Mme Sand. La Question de la moralité dans les œuvres littéraires est une très grosse question, dans laquelle nous nous garderons bien d’entrer, car il nous serait impossible de la traiter convenablement dans les quelques pages qui nous sont accordées. Qu’est-ce qu’une œuvre morale ? Qu’est-ce qu’une œuvre immorale ? En quoi consiste précisément la moralité d’une œuvre littéraire ? Autant de questions aussi difficiles que délicates. Pour nous, la moralité d’une œuvre consiste non dans le choix du sujet, dans les passions qu’elle exprime, mais dans la sincérité avec laquelle ce sujet a été traité, et dans le ton sur lequel s’expriment ces passions. Toute œuvre sincère est nécessairement morale ; toute œuvre est relativement morale ou immorale en proportion du degré de sincérité de l’artiste qui l’a créée. Il n’y a dans les œuvres d’art d’immoral que le mensonge, qu’il soit cynique ou décent, peu importe. Voilà, en deux mots, notre avis, que nous résumons faute de ne pouvoir le développer convenablement, en renvoyant ceux de nos lecteurs qui par hasard seraient curieux de le connaître à quelques pages insérées ici même, il y a un an, sur le roman contemporain. Mais, pour sortir des théories générales et pour nous en tenir à l’espèce en question, comme on dit au palais, je crains qu’il n’y ait beaucoup d’exagération dans tout le bruit qu’on a fait sur l’immoralité des romans de Mme Sand. Mme Sand, dit-on, a attaqué l’institution du mariage. Pour ma part, je n’ai jamais vu dans ses œuvres rien de pareil. Qu’est-ce donc que Mme Sand nous apprend sur le mariage que nous ne sachions tous aussi bien qu’elle, et qui ne fasse l’objet des conversations ordinaires du monde ? Que nous apprend Indiana par exemple, un des romans les plus incriminés ? Il nous apprend que l’union d’une jeune femme et d’un vieillard est presque toujours malheureuse, et que de ces sortes d’unions il ne sort que de détestable, ménages. Qui niera le fait, et qui donc s’aviserait de trouver immoral l’homme qui dans le monde émettrait une pareille opinion ? Ce qui serait immoral, ce serait, non pas de condamner de telles unions, mais de déclarer qu’elles sont nulles, une fois contractées, par cela seul qu’elles sont mauvaises, d’encourager Indiana à rompre son serment et de l’applaudir pour l’avoir rompu ; or il n’y a que la mauvaise foi qui puisse trouver quelque chose de pareil dans le roman de Mme Sand. Jacques est considéré comme le plus direct des plaidoyers de Mme Sand contre le mariage, et pourtant qu’y a-t-il au fond de ce roman qui n’ait mille fois attiré dans le monde l’attention de ceux qui savent observer ? Qui ne connaît quelqu’une de ces unions malheureuses, parce que les époux se sont laissé égarer par une illusion noble de l’âme, et qu’ils n’ont pas assez consulté les oracles de la nature, qui sont toujours si clairs et si précis ? Jacques et Fernande ont cru qu’ils pouvaient s’aimer malgré l’âge et l’expérience qui les séparaient, et nul parmi ceux qui les entouraient n’a rien vu qui s’opposât à cette union ; mais, comme cette alliance reposait sur une illusion de l’âme, la nature, qui n’a pas été consultée, se venge : il y a toujours entre les époux une distance que l’amour ne suffit pas à supprimer. Qui ne sent la vérité profonde de cette donnée, et qui donc est assez myope pour n’avoir pas mille fois observé de ses propres yeux un pareil spectacle ? L’immoralité consisterait-elle par hasard à dire ce que tout le monde sait et même ce que tout le monde dit tout haut sans se gêner ? Il serait singulier que les écrivains eussent moins de droits que le premier observateur ou le premier causeur venu. Tous les autres romans de Mme Sand, si on y regarde bien, nous enseignent des erreurs aussi monstrueuses que les précédentes ! Valentine nous enseigne par exemple que souvent une femme résiste dans sa force et succombe dans sa faiblesse ; je copie la pensée qui sert d’épigraphe au livre. Eh bien ! après ? Lélia, la froide Lélia, nous enseigne que l’exercice ardent des facultés intellectuelles suspend presque toujours la faculté d’aimer. Quelqu’un l’ignore-t-il ? S’il l’ignore, peut-être qu’il l’apprendra un jour ou l’autre, et que l’occasion se présentera pour lui de combler cette lacune de son expérience. Leone Leoni nous révèle, il est vrai, une chose beaucoup plus grave que les précédentes, une chose vraiment immorale cette fois, immorale comme Manon Lescaut ; mais qu’y faire ? Ce n’est pas Mme Sand qui a inventé Juliette et Leone, pas plus que l’abbé Prévost n’avait inventé Manon et Desgrieux ; c’est la nature elle-même.

Au reste, je ne prétends pas faire des romans de Mme Sand un traité de morale pour faire suite aux Essais de Nicole et à la collection des sermonnaires français. Elle a bien ses péchés, ses sophismes, ses erreurs et ses paradoxes. Plus d’une fois, comme nous tous peut-être, elle a parlé lorsqu’elle aurait aussi bien fait de se taire, et elle s’est tue lorsqu’elle aurait dû parler. Plus d’une fois, dans le choix de ses sujets, dans sa manière de les traiter, dans la prédilection qu’elle a laissé percer pour certains personnages et certaines doctrines, elle a obéi à des curiosités équivoques et à des entraînemens fâcheux. Qui ne le sait ? Eh bien ! que ceux des membres de l’Académie qui savent vraiment ce que c’est qu’un artiste ou un poète lui jettent la première pierre !

Il y aurait bien des pierres, je le crains, à jeter dans le jardin de l’Académie, si ses membres devaient être jugés selon les principes que l’on a fait valoir pour écarter la candidature de Mme Sand. Sur les trente-neuf membres existans, j’en pourrais bien nommer une vingtaine qui ont commis les mêmes péchés que Mme Sand ou un des péchés analogues, et qui ont fait à la morale les mêmes accrocs qu’on lui reproche. Combien d’entre eux ont été au moins une heure en leur vie, factieux et révoltés ! combien se sont élevés contre un préjugé régnant ! combien, dans leur désir de gloire, ont touché aux sujets défendus et fait résonner des cordes que personne n’avait osé faire résonner avant eux ! Je crains que l’anathème lancé contre l’immoralité de Mme Sand ne retombe tout droit sur quelques-uns des membres les plus illustres de cet aréopage. Là a siégé M. de Chateaubriand, l’auteur de René et d’Atala, le chantre des passions dangereuses, le peintre immortel des âmes ardentes jusqu’à l’inceste, exclusivement il est vrai. Là siège M. de Lamartine, l’inventeur de la mélancolie poétique, le chantre de Jocelyn le lévite amoureux et de l’ange tombé du ciel. Là siégeait naguère le révolutionnaire poétique par excellence, M. Victor Hugo, l’auteur des hardiesses du Roi s’amuse, de Ruy Blas et de Notre-Dame de Paris. Là siègent M. Sainte-Beuve, auteur de Joseph Delorme et de Volupté ; M. Prosper Mérimée, auteur de la Double Méprise, d’Arsène Guillot et de l’Abbé Aubin. Là siégea le grand poète Alfred de Musset, l’auteur des Contes d’Espagne et de Namouna. Je n’ai nommé que des poètes, mais ce ne sont pas les poètes seuls qui ont le privilège des doctrines immorales au sens où certains orateurs de l’Académie entendent, paraît-il, ce mot d’immoral. Parmi les écrivains politiques qui font partie de l’Académie, je trouve MM. Thiers et Mignet, les semi-apologistes de la terreur, de la montagne, du comité de salut public, de la fête de l’Être suprême et du décret par lequel la convention voulut bien consentir à reconnaître l’existence de Dieu et l’immortalité de l’âme. J’y rencontre aussi le nom de M. de Falloux, qui a fait l’apologie de l’inquisition et qui a trouvé dans son esprit fertile en ressources des excuses pour la Saint-Barthélemy. Il y a dans l’histoire des événemens d’une moralité douteuse, et sur lesquels le monde discute encore : telles sont la terreur et la Saint-Barthélemy. Il est parfaitement permis, selon nous, de professer une opinion favorable à ces événemens ; mais beaucoup de gens ne sont pas de notre avis. Demandez à certains légitimistes ce qu’ils pensent de l’indulgence de M. Thiers pour la politique du comité de salut public, et à certains libéraux de quelle épithète ils décorent la tendresse de M. de Falloux pour l’inquisition. Je ne veux pas entrer dans ces discussions, j’ai voulu simplement faire remarquer que cette accusation d’immoralité pouvait être étendue à de bien autres matières que le mariage ou l’amour, et que la philosophie et la politique n’en garantissaient pas mieux que la poésie et l’art. Cependant ni leurs œuvres, ni leurs opinions n’ont empêché les hommes justement illustres que nous avons cités d’entrer à l’Académie. Ils ont été reçus dans son sein, non pas malgré ces œuvres et ces opinions, mais à cause de ces œuvres et de ces opinions mêmes. Il est donc bien permis de demander pourquoi l’Académie se montrerait plus scrupuleuse lorsqu’il s’agit de couronner un écrivain que lorsqu’il s’agit de se recruter et d’introduire un nouveau membre dans son sein. Et puis, faut-il tout dire ? je crains que l’Académie ne puisse jamais décerner dignement le prix promis aux lettres, si elle doit continuer à faire de cette question un peu vague de morale la condition de ses faveurs, car jamais elle ne trouvera un écrivain méritant ce nom, un écrivain de génie, qui n’ait pas attaqué quelqu’un ou quelque chose, un abus, un mensonge légal, une tyrannie politique, une hypocrisie sociale quelconque. Tout véritable écrivain est nécessairement agressif ; c’est là son rôle dans le monde, c’est pour cela qu’il a été créé et sacré par Dieu. Un véritable écrivain, quel que soit son caractère, violent ou pacifique, doux ou ardent, vient toujours, selon le mot de l’Évangile, apporter non la paix, mais la guerre ; il vient, non pour se conformer servilement aux opinions reçues, mais pour les contrôler, les éprouver à la pierre de touche de sa raison individuelle ou de son expérience, non pour répéter sous une forme plus ou moins fleurie et brillante ce que tout le monde dit, mais pour dire tout haut ce que d’autres que lui pensent tout bas, pour exprimer ce que les autres hommes ne sauraient, ne pourraient ou ne voudraient pas exprimer. Je n’apprendrai rien aux membres de l’aréopage académique en leur disant qu’ils ne trouveront jamais un écrivain digne de ce nom qui n’ait pas rempli plus ou moins le rôle que nous indiquons. Si ce rôle leur fait peur ou leur paraît un motif légitime d’exclusion, ils doivent dès aujourd’hui se résigner à ne couronner jamais que des comparses, car dans dix ans, comme aujourd’hui, la question se présentera toujours sous le même aspect. Si, dans dix ans, il se rencontre un véritable écrivain, et que ses titres soient discutés devant l’Académie comme ceux de Mme Sand le sont aujourd’hui, soyez sûr qu’on lui découvrira les mêmes péchés. Cela dit, il ne nous reste plus qu’à attendre le jugement de l’Académie ; nous espérons trop de ses lumières pour croire qu’elle voudra faire un motif d’exclusion de ce qui est la raison d’être, la condition nécessaire de l’existence de tout véritable écrivain.


EMILE MONTÉGUT.


V. DE MARS.

A M. EMILE MONTEGUT.


Monsieur,

Dans un article intitulé l’Académie française et le Prix décennal, et publié dans le dernier numéro de la Revue des Deux Mondes, vous vous proposez d’établir que parmi les académiciens qui ont écarté la candidature de Mme Sand, sous prétexte de morale, une vingtaine au moins ont commis les mêmes péchés, ou un des péchés analogues. Vous citez les coupables, et je me trouve parmi eux.

Vous me donnez, monsieur, un vrai témoignage de bienveillance par un rapprochement avec des noms illustres dont le voisinage m’honore dans votre article comme à l’Académie ; mais il m’est impossible de ne pas protester contre une erreur radicale en ce qui me concerne.

« Je rencontre, dites-vous, le nom de M. de Falloux, qui a fait l’apologie de l’inquisition, et qui a trouvé dans son esprit fertile en ressources des excuses pour la Saint-Barthélémy. » Vous ajoutez : « Il y a dans l’histoire des événemens d’une moralité douteuse, et sur lesquels le monde discute encore : tels sont la terreur et la Saint-Barthélémy. Il est parfaitement permis, selon nous, de professer une opinion favorable à ces événemens ; mais beaucoup de gens ne sont pas de notre avis. »

C’est précisément sur ce point, monsieur, que je différerais avec vous, si je devais croire que le sentiment que vous exprimez là est sérieux. Pour mon compte, je ne pense pas, je n’ai jamais pensé qu’il fût permis de faire l’apologie ni de la Saint-Barthélémy, ni de la terreur. Plus d’une fois même il m’est arrivé de demander à des juges trop indulgens des crimes de la révolution de condamner la terreur aussi hautement, aussi énergiquement que je condamnais la Saint-Barthélémy. Je ne puis donc accepter, soit votre blâme, soit votre tolérance sur ce sujet.

L’involontaire calomnie dont vous vous faites l’écho, monsieur, remonte à nos discussions orageuses de 1849. Un orateur qui, comme vous, n’avait point lu mon Histoire de saint Pie V, prétendait en faire sortir ce que je n’y avais jamais mis. Je lui répondis alors ce que je vous demande la permission de vous répondre encore aujourd’hui. Prenant pour point de départ que la Saint-Barthélémy est l’un des crimes les plus exécrables que nous présente l’histoire, j’ai cherché à démontrer : 1° que saint Pie V, qui était mort un an avant, ne put ni y coopérer, ni y applaudir, comme l’en ont accusé plusieurs historiens du XVIIIe siècle ; 2° que le saint-siège n’en fut ni le confident, ni l’instigateur, et que le pape successeur de saint Pie V, qui, en retour d’une dépêche inexacte, félicita Charles IX sur l’horrible nuit de 1572, avait cru en toute bonne foi le féliciter d’avoir échappé à un complot périlleux pour sa vie et pour sa couronne.

Voilà toute ma thèse, monsieur. Elle est, historiquement, vraie ou fausse ; mais, en morale, elle est assurément irréprochable. Ce n’est pas la Saint-Barthélémy que je justifie, c’est saint Pie V en particulier et l’église en général, ce qui est fort différent de ce qu’on m’attribue. Vous avez, monsieur, l’esprit trop loyal et trop juste pour ne pas admettre cette différence, et pour ne pas m’en assurer le bénéfice devant vos nombreux lecteurs.

Permettez-moi donc de compter sur vous pour l’insertion intégrale de ma lettre dans le prochain numéro de la Revue des Deux Mondes, et veuillez agréer, monsieur, avec mes remercîmens anticipés, l’assurance de ma considération distinguée.


A. DE FALLOUX.


Paris, 18 mai 1861.


M. de Falloux me reproche de me faire l’écho de calomnies dont il aurait été victime à une époque déjà lointaine, et me demande de réparer cette offense involontaire. Nous faisons droit à sa réclamation bien volontiers ; mais en vérité elle nous semble mal fondée, et même un peu sans objet. M. de Falloux n’a pas besoin de se défendre contre nous d’avoir fait l’apologie de la Saint-Barthélémy, car nous ne l’avons accusé de rien de pareil. Nous avons dit qu’il avait fait l’apologie de l’inquisition, et qu’il avait trouvé des excuses pour la Saint-Barthélémy. M. de Falloux est académicien et politique ; en cette double qualité, il connaît trop bien la valeur des mots pour ne pas comprendre la différence qui sépare ces deux expressions. J’espère que je ne calomnie pas M. de Falloux en disant qu’il a fait l’apologie de l’inquisition, sa préface de L’Histoire de saint Pie V est là pour répondre. Cependant sa lettre passe absolument sous silence cette défense prudente et mesurée, mais ferme et nette, de l’inquisition. Pourquoi ce silence, puisque c’est à la seule inquisition que s’applique dans mon article le mot d’apologie contre lequel il réclame ?

J’ai dit que M. de Falloux avait trouvé dans son esprit fertile en ressources des excuses pour la Saint-Barthélémy. Qu’on lise les vingt-cinq pages qu’il a consacrées à cet horrible événement dans les pièces justificatives de son Histoire de saint Pie V. Ce n’est pas un panégyriste qui parle, je l’accorde ; mais c’est un avocat qui plaide pendant tout le temps les circonstances atténuantes en faveur de cliens qu’il est vraiment difficile de défendre, et qui invoque l’alibi en faveur des plus soupçonnés et des plus compromis. M. de Falloux nie tout, la préméditation du massacre, le guet-apens, la complicité du parti catholique et de la maison de Guise. Les longues et pressantes sollicitations de Pie V pour l’extermination de l’hérésie se transforment, sous sa plume, en exhortations de charité et de pure vigilance religieuse. Lorsqu’on cherche quels sont les auteurs de la Saint-Barthélémy, on ne trouve plus personne, si ce n’est le peuple, qui a toujours bon dos, et Catherine de Médicis, qui depuis trois cents ans représente fort injustement, selon nous, le bouc émissaire chargé des péchés et des crimes du XVIe siècle. Comme l’espace qui m’est accordé est fort restreint, je supprime à mon grand regret toute controverse, et je me borne à expliquer le sens des paroles qui ont éveillé la susceptibilité de M. de Falloux. La réponse dépasserait de beaucoup sa lettre, s’il nous fallait discuter chacun des argumens de son ingénieux plaidoyer, et nous préférons renvoyer à une autre place, s’il y a lieu, cette controverse, à laquelle, pour notre part, nous ne nous refusons pas.


EMILE MONTEGUT.


V. DE MARS.