L’Adolescence Clémentine/La première eglogue des bucoliques de Virgile

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Les Œuvres de Clément Marot
Texte établi par Georges Guiffrey,  (p. 19-28).

LA PREMIERE EGLOGUE DES BUCOLIQVES de Virgile



MELIBEE.

Toy Tityrus, gisant dessoubz l'Ormeau
Large, et espez, d'ung petit Chalumeau
Chantes Chansons rustiques en beaulx Chantz:
Et nous laissons (maulgré nous) les doulx champs,
Et noz Pays. Toy oysif en l'umbrage
Faiz resonner les forestz, qui font rage

De rechanter apres ta Chalemelle :
La tienne Amye Amarillis la belle.


TITYRE

O Melibée, Amy chier, et parfaict,
Ung Dieu fort grand ce bien icy m’a faict.
Lequel aussi tousjours mon Dieu sera,
Et bien souvent son riche autel aura
Pour sacrifice ung Aigneau le plus tendre,
Qu’en mon Trouppeau pourray choisir, et prendre :
Car il permect mes Brebis venir paistre
(Comme tu voys) en ce beau Lieu champaistre :

Et que je chante en mode pastouralle
Ce, que vouldroy de ma fluste ruralle.


Melibée

Je te prometz, que ta bonne fortune
Dedans mon cueur ne met envie aulcune :
Mais m’esbays, comme en toutes saisons
Malheur nous suyt en noz Champs, et Maisons.
Ne voys tu point, gentil Berger, helas,
Je tout malade, et privé de soulas,
D’ung lieu loingtain mene cy mes Chevrettes
Accompagnées d’Aigneaulx, et Brebiettes.
Et (qui pis est) à grand labeur je meine
Celle, que voys tant meigre en ceste Plaine,
Laquelle estoit la totalle esperance
De mon Trouppeau. Or n’y ay je asseurance,

Car maintenant (je te prometz) elle a
Faict en passant, pres de ces Couldres là,
Qui sont espez, deux gemeaulx Aigneletz,
Qu’elle a laissez (moy contrainct) tous seuletz,
Non dessus l’herbe, ou aulcune Verdure,
Mais tous tremblans dessus la Pierre dure.
Ha Tytirus (si j’eusse esté bien sage)
Il me souvient, que souvent par presage
Chesnes frappez de la fouldre des Cieulx
Me predisoient ce mal pernicieux.
Semblablement la sinistre Corneille
Me disoit bien la fortune pareille.
Mais je te pry, Tityre, compte moy
Qui est ce Dieu, qui t’a mis hors d’esmoy ?


Tityre

Je sot cuidois, que ce, que l’on dit Romme,
Fust une Ville ainsi petite, comme
Celle de nous : là où maint Aignelet
Nous retirons, et les Bestes de laict.
Mais je faisois semblables à leurs Peres

Les petitz Chiens, et Aigneaulx à leurs Meres,
Accomparant (d’imprudence surpris)
Chose petite à celle de grand pris :
Car (pour certain) Romme noble, et civile,
Lieve son chef par sus toute aultre ville,
Ainsi que sont les grandz, et hautz Cipres
Sur ces Buyssons, que tu voys icy pres.


Melibée

Et quel motif si expres t’a esté
D’aller veoir Romme ?


Tityre

Amour de Liberté :
Laquelle tard toutesfois me vint veoir :
Car ains que vint, barbe pouvois avoir.
Si me veit elle en pitié bien expres,
Et puis je l’euz assez long temps apres :
C’est assavoir, si tost qu’eus accoinctée
Amarillis, et laissé Galathée.
Certainement je confesse ce poinct,
Que quand j’estoys à Galathée joinct,
Aulcun espoir de Liberté n’avoye,
Et en soucy de Bestail ne vivoye :
Voire et combien, que maintesfois je feisse
De mes Trouppeaux à noz Dieux sacrifice,
Et nonobstant que force gras fourmage
Se feist tousjours à nostre ingrat Village,

Pour tout cela, jamais jour de Sepmaine
Ma Main chez nous ne s’en retournoit pleine.


Melibée

O Amarille : moult je m’esmerveillois
Pourquoy les Dieux d’ung cueur triste appellois :
Et m’estonnois, pour qui d’entre nous hommes
Tu reservoys en l’Arbre tant de Pommes.
Tityre lors n’y estoit (à vray dire)
Mais toutesfois (ô bien heureux Tityre)
Les Pins treshaultz, les Ruissaulx, qui coulloient,
Et les Buissons adoncques t’appelloient.


Tityre

Qu’eusse je faict, sans de chez nous partir ?
Je n’eusse peu de Service sortir,
N’ailleurs, que là, n’eusse trouvé des Dieux
Si à propos, ne qui me duissent mieulx.
Là (pour certain) en estat triumphant
(O Melibée) je vey ce jeune Enfant :
Au los de qui nostre Autel par coustume,
Douze foys l’An en sacrifice fume.
Certes c’est luy, qui premier respondit
A ma requeste, et en ce poinct me dit :
Allez Enfans, menez paistre voz Bœufz,

Comme devant, je l’entends, et le veulx :
Et faictes joindre aux Vaches voz Taureaux.


Melibée

Heureux Vieillard sur tous les Pastoureaux,
Doncques tes Champs par ta bonne adventure
Te demourront, et assez de Pasture,
Quoy que le Roc d’herbe soit despoillé,
Et que le Lac de Bourbe tout soillé,
Du jonc Lymeulx couvre le bon herbage,
Ce neantmoins le maulvais Pasturage
Ne nourrira jamais tes Brebis pleines :
Et les Trouppeaux de ces prochaines Plaines
Desormais plus ne te les gasteront,
Quand quelcque mal contagieux auront.
Heureux Vieillard, desormais en ces Prées
Entre Ruisseaux, et fontaines sacrées
A ton plaisir tu te reffreschiras :
Car d’un costé joignant de toy auras
La grand Closture à la Saussaye espesse,
Là où viendront manger la Fleur sans cesse
Mousches à miel, qui de leur bruyt tout doulx
Te inciteront à sommeil tous les coups.
De l’autre part, sus ung hault Roc sera
Le Rossignol, qui en l’Air chantera.

Mais ce pendant, la Palombe enrouée,
La Tourte aussi de chasteté louée
Ne laisseront à gemir sans se taire
Sus ung grand Orme : et tout pour te complaire


Tityre

Doncques plustost Cerfz legiers, et cornuz
Vivront en l’Air : et les Poissons tous nudz
Seront laissez de leurs fleuves taris :
Plustost boyront les Parthes Araris
Le fleuve grand : et Tigris Germanie :
Plustost sera ma Persone bannie
En ces deux lieux : et leurs fins, et Limites
Circuiray à journées petites,
Ains que celluy, que je t’ay racompté,
Du souvenir de mon cueur soit osté.


Melibée

Helas et nous irons sans demeurée
Vers le Pais d’Affricque l’alterée :
La plus grand part en la froide Scytie
Habiterons : ou irons en Parthie
(Puis qu’en ce point fortune le decrete)
Au fleuve Oaxe impetueux de Crete.
Finablement viendront tous esgarez
Vers les Angloys du Monde separez.
Long temps apres, ou avant que je meure,
Verray point mon Pais, et demeure ?
Ma pauvre Loge aussi faicte de Chaulme ?
Las s’il advient, qu’en mon petit Royaulme

Revienne encor, je le regarderay,
Et des Ruines fort je m’estonneray.
Las faudra il, qu’un Gendarme impiteux
Tienne ce Champ tant culte, et fructueux ?
Las faudra il, qu’ung Barbare estrangier
Cueille les Bledz ? O en quel grand dangier
Discorde a mis Pasteurs, et Marchans :
Las, et pour qui avons semé nos Champs ?
O Melibée, plante Arbres à la Ligne,
Ente Poyriers, mectz en ordre la Vigne :
Helas pour qui ? Allez jadis heureuses,
Allez Brebis, maintenant malheureuses.
Apres cecy, en ce grand Creux tout vert,
Là où souvent me couchoys à couvert,
Ne vous verray jamais plus de loing paistre
Vers la Montaigne espineuse et champaistre :
Plus ne diray Chansons recreatives :
Ny dessoubz moy pauvres Chevres chetives
Plus ne paistrez le Treffle florissant,
Ne l’aigre fueille au Saule verdissant.


Tityre

Tu pourras bien (et te pry, que le vueilles)

Prendre repos dessus des vertes fueilles
Avecques moy ceste Nuict seullement.
J’ay à souper assez passablement,
Pommes, Pruneaux, tout plein de bon fructage,
Chastaignes, Aulx, avec force Laictage.
Puis des Citez les Cheminées fument,
Desjà le feu pour le soupper allument :
Il s’en va nuict, et des haultz Montz descendent
Les Ombres grands, qui parmy l’Air s’espendent.