L’Adolescence Clémentine/Oraison contemplative devant le crucifix

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Les tristes vers de Philippe Beroalde L’Adolescence Clémentine Epistres


Oraison contemplative devant le crucifix

Las je ne puis ne parler, ne crier,
Doulx Jesuchrist: plaise toy deslier
L'estroict lien de ma langue perie,
Comme jadis feis au vieil Zacharie.
   La quantité de mes vieulx pechés bousche
Mortellement ma pecheresse bouche.
Puis l'ennemy des humains, en pechant,
Est de ma voix les conduictz empeschant:
Si que ne puis pousser dehors le crime,
Qui en mon cueur pour ma faulte s'imprime.
   Quand le Loup veult (sans le sceu du Bergier)
Ravir l'Aigneau, et fuir sans dangier,

De peur du cry le gosier il luy couppe:
Ainsi quand suis au remors de ma coulpe,
Le faulx Sathan faict mon parler refraindre,
Affin qu'a toy je ne me puisse plaindre,
Affin, mon Dieu, qu'à mes maulx, et perilz
N'invoque toy, ne tes sainctz Esperitz,
Et que ma langue à mal dire apprestée,
Laquelle m'as pour confesser prestée,
Taise du tout mon mesfaict inhumain,
Disant tousjours, attendz jusque à demain.
Ainsi sans cesse, à mal va incitant
Par nouveaux artz mon cueur peu resistant.
   O mon Saulveur, trop ma veue est troublée,
Et de te veoir j'ay pitié redoublée,
Rememorant celle benignité,
Qui te feit prendre habit d'humanité:
Voyant aussi de mon temps la grand perte,
Ma conscience a sa puissance ouverte
Pour stimuler, et poindre ma pensée,
De ce que j'ay ta haultesse offensée,
Et dont par trop en paresse te sers,
Mal recordant, que t'amour ne dessers,
Trop mal piteux, quand voy souffrir mon proche,
Et à gemir plus dur que fer, ne roche.
   Donc ô seul Dieu, qui tous nos biens accroys,
Descends (helas) de ceste haulte croix
Jusques au bas de ce tien sacré Temple,
A celle fin que mieulx je te contemple.
   Pas n'est si longue icelle voye, comme

Quand descendis du Ciel pour te faire homme:
Si te supply de me prester la grâce,
Que tes genoulx d'affection j'embrasse,
Et que je soys de baiser advoué
Ce divin pied, qui sur l'aultre est cloué.
   En plus hault lieu te toucher ne m'incline,
Car du plus bas je me sens trop indigne.
Mais si par foy suis digne que me voyes,
Et qu'à mon cas par ta bonté pourvoies,
Sans me chasser comme non legitime,
De si hault bien trop heureux je m'estime:
Et s'ainsi est, que pour soy arroser
De larmes d'oeil, on te puisse appaiser,
Je vueil qu'en pleurs tout fundant on me treuve:
Soit le mien chief desmaintenant ung fleuve:
Soyent mes deux bras ruisseaux, où eau s'espande:
Et ma poictrine, une Mer haulte, et grande:
Mes jambes soient torrent, qui coure royde:
Et mes deux yeulx, deux fontaines d'eau froide,
Pour mieulx laver la coulpe de moymesmes.
   Et si de pleurs, et de sanglotz extrêmes,
Cure tu n'as, desirant qu'on te serve
A genoulx secz, dès ors je me reserve,
Et suis tout prest, pour plus briefve responce,
D'estre plus sec que la pierre de ponce.
   Et d'autre part, si humbles oraisons
Tu aymes mieulx, las par vives raisons
Fais que ma voix soit plus repercussive,
Que celle là d'Echo, qui semble vive

Respondre aux gens, et aux bestes farouches:
Et que mon corps soit tout fendu en bouches,
Pour mieulx à plain, et en plus de manieres
Te rendre grâces à chanter mes prieres.
   Brief, moyen n'est, qui appaiser te face,
Que je ne cherche, affin d'avoir ta grâce:
Mais tant y a, que si le mien tourment
Au gré de toy n'est assez vehement,
Certes mon Dieu, tout ce qu'il te plaira,
Je souffriray, comme cil qui sera
Le tien subject, car rien ne vueil souffrir
Que comme tien, qui viens à toy me offrir,
Et à qui seul est mon âme subjecte.
   Mon prier donc ennuieulx ne rejecte,
Puis que jadis une femme ennuyante
Ne rejectas: qui tant fust suppliante,
Et en ses dictz si fort t'importuna,
Qu'à son desir ta bonté ramena
Pour luy oster de ces pechez le nombre,
Qui tant faisoient à sa vie d'encombre.
   L'estroicte loy, que tu as prononcée,
Espovanter pourroyt bien ma pensée:
Mais je prens cueur en ta doulceur immense,
A qui ta loy donne lieu par clemence:
Et quoy que j'aye envers toy tant meffaict,
Que si aulcun m'en avoit autant faict,
Je ne croy pas, que pardon luy en feisse,
De toy pourtant je attends salut propice,
Bien congnoissant, que ta benignité

Trop plus grande est, que mon iniquité.
   Tu sçavoys bien, que pecher je debvoie:
M'as tu donc faict, pour d'Enfer tenir voye?
Non, mais affin qu'on congneust au remede,
Que ta pieté toute rigueur excede.
   Veux tu souffrir, qu'en ma pensée ague,
De droit, et loix encontre toy argue?
   Qui d'aulcun mal donne l'occasion,
Luy mesmes faict mal, et abusion.
   Ce nonobstant, tu as créé les femmes,
Et nous deffends d'Amours suivre les flammes,
Si l'on ne prend marital Sacrement,
Avec l'amour d'une tant seulement:
Certes plus doulx tu es aux bestes toutes,
Quand soubz telz loix ne les contrains, et boutes.
   Pourquoy as tu produict pour vieil, et jeune
Tant de grans biens, puis que tu veulx qu'on jeusne?
Et dequoy sert pain, et vin, et fruictage,
Si tu ne veulx qu'on en use en tout aage?
   Veu que tu fais Terre fertile, et grasse,
Certainement tel grâce n'est point grâce:
Ne celluy don n'est don d'aulcune chose,
Mais plustost dam (si ce mot dire j'ose):
Et ressemblons parmy les biens du Monde
A Tantalus, qui meurt de soif en l'onde.
   Et d'aultre part, si aulcun est venuste,
Prudent, et beau, gorgias et robuste
Plus que nul aultre, est ce pas bien raison,
Qu'il en soit fier, puis qu'il a la choison?

   Tu nous a faict les nuictz longues, et grandes,
Et toutesfois à veiller nous commandes.
Tu ne veulx pas que negligence on hante,
Et si as faict mainte chose attraiante
Le cueur des gens à oysive paresse.
   Las qu'ay je dit? quelle fureur me presse?
Perds je le sens? helas mon Dieu reffrain
Par ta bonté de ma bouche le frain:
Le desvoié vueilles remettre en voye,
Et mon injure au loing de moy envoye:
Car tant sont vains mes arguments obliques,
Qu'il ne leur fault responses, ne repliques.
   Tu veulx, que aulcuns en pauvreté mandient,
Mais c'est affin, qu'en s'excusant ne dient,
Que la richesse à mal les a induictz,
Et à plusieurs les grands tresors produictz,
A celle fin que de dire n'aient garde,
Que pauvreté de bien faire les garde.
   Tel est ton droict, voire et si croy que pour ce
Tu feis Judas gouverneur de ta bourse:
Et au regard du faulx Riche inhumain,
Les biens livras en son ingrate main,
A celle fin qu'il n'eust faulte de rien,
Quand il vouldroit user de mal, ou bien.
   Mais (ô Jesus). Roy doulx, et amyable,
Dieu tresclement, et juge pitoiable,
Fais qu'en mes ans ta haultesse me donne,
Pour te servir, saine pensée, et bonne,
Ne faire rien, qu'à ton honneur, et gloire,

Tes mandemens ouyr, garder, et croire,
Avec souspirs, regretz, et repentence
De t'avoir faict pour tant de foys offense.
   Puis quand la vie à Mort donnera lieu,
Las tire moy, mon Redempteur, et Dieu,
Là hault, où joye indicible sentit
Celluy Larron, qui tard se repentit,
Pour et affin qu'en laissant tout moleste
Je soys remply de liesse Celeste:
Et que t'amour, dedans mon cueur ancrée
Qui m'a créé, pres de toy me recrée.