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L’Affaire Crainquebille (1901)/Chapitre IV

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Édouard Pelletan (p. 51-64).

CHAPITRE IV

Apologie pour M. le président Bourriche.
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Quelques curieux et deux ou trois avocats quittèrent l’audience après la lecture de l’arrêt, quand déjà le greffier appelait une autre cause. Ceux qui sortaient ne faisaient point de réflexion sur l’affaire Crainquebille qui ne les avait guère intéressés, et à laquelle ils ne songeaient plus. Seul M. Jean Lermite, graveur à l’eau forte, qui était venu d’aventure au Palais, méditait sur ce qu’il venait de voir et d’entendre.

Passant son bras sur l’épaule de Me Joseph Aubarrée :

« Ce dont il faut louer le président Bourriche, lui dit-il, c’est d’avoir su se défendre des vaines curiosités de l’esprit et se garder de cet orgueil intellectuel qui veut tout connaître. En opposant l’une à l’autre les dépositions contradictoires de l’agent Matra et du docteur David Matthieu, le juge serait entré dans une voie où l’on ne rencontre que le doute et l’incertitude. La méthode qui consiste à examiner les faits selon les règles de la critique est inconciliable avec la bonne administration de la justice. Si le magistrat avait l’imprudence de suivre cette méthode, ses jugements dépendraient de sa sagacité personnelle, qui le plus souvent est petite, et de l’infirmité humaine, qui est constante. Quelle en serait l’autorité ? On ne peut nier que la méthode historique est tout à fait impropre à lui procurer les certitudes dont il a besoin. Il suffit de rappeler l’aventure de Walter Raleigh.

Un jour que Walter Raleigh, enfermé à la Tour de Londres, travaillait, selon sa coutume, à la seconde partie de son Histoire du Monde, une rixe éclata sous sa fenêtre. Il alla regarder ces gens qui se querellaient, et quand il se remit au travail, il pensait les avoir très bien observés. Mais le lendemain, ayant parlé de cette affaire à un de ses amis qui y avait été présent et qui même y avait pris part, il fut contredit par cet ami sur tous les points. Réfléchissant alors à la difficulté de connaître la vérité sur des événements lointains, quand il avait pu se méprendre sur ce qui se passait sous ses yeux, il jeta au feu le manuscrit de son histoire.

Si les juges avaient les mêmes scrupules que Sir Walter Raleigh, ils jetteraient au feu toutes leurs instructions. Et ils n’en ont pas le droit. Ce serait de leur part un déni de justice, un crime. Il faut renoncer à savoir, mais il ne faut pas renoncer à juger. Ceux qui veulent que les arrêts des tribunaux soient fondés sur la recherche méthodique des faits sont de dangereux sophistes et des ennemis perfides de la justice civile et de la justice militaire. Le président Bourriche a l’esprit trop juridique pour faire dépendre ses sentences de la raison et de la science dont les conclusions sont sujettes à d’éternelles disputes. Il les fonde sur des dogmes et les assied sur la tradition, en sorte que ses jugements égalent en autorité les commandements de l’Église. Ses sentences sont canoniques. J’entends qu’il les tire d’un certain nombre de sacrés canons. Voyez, par exemple, qu’il classe les témoignages non d’après les caractères incertains et trompeurs de la vraisemblance et de l’humaine vérité, mais d’après des caractères intrinsèques, permanents et manifestes. Il les pèse au poids des armes. Y a-t-il rien de plus simple et de plus sage à la fois ? Il tient pour irréfutable le témoignage d’un gardien de la paix conçu métaphysiquement en tant qu’un numéro matricule et selon les catégories de la police idéale. Non pas que Matra (Bastien), né à Cinto-Monte (Corse), lui paraisse incapable d’erreur. Il n’a jamais pensé que Bastien Matra fût doué d’un grand esprit d’observation, ni qu’il appliquât à l’examen des faits une méthode exacte et rigoureuse. À vrai dire, il ne considère pas Bastien Matra, mais l’agent 64. — Un homme est faillible, pense-t-il. Pierre et Paul peuvent se tromper. Descartes et Gassendi, Leibnitz et Newton, Bichat et Claude Bernard ont pu se tromper. Nous nous trompons tous et à tout moment. Nos raisons d’erreur sont innombrables. Les perceptions des sens et les jugements de l’esprit sont des sources d’illusion et des causes d’incertitude. Il ne faut pas se fier au témoignage d’un homme : Testis unus,

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testis nullus. Mais on peut avoir foi dans un numéro. Bastien Matra, de Cinto-Monte, est faillible. Mais l’agent 64, abstraction faite de son humanité, ne se trompe pas. C’est une entité. Une entité n’a rien en elle de ce qui est dans les hommes et les trouble, les corrompt, les abuse. Elle est pure, inaltérable et sans mélange. Aussi le Tribunal n’a-t-il point hésité à repousser le témoignage du docteur David Matthieu, qui n’est qu’un homme, pour admettre celui de l’agent 64, qui est une idée pure, et comme un rayon de Dieu descendu à la barre.

En présidant de cette manière, le président Bourriche s’assure une sorte d’infaillibilité, et la seule à laquelle un juge puisse prétendre. Quand l’homme qui témoigne est armé d’un sabre, c’est le sabre qu’il faut entendre et non l’homme. L’homme est méprisable et peut avoir tort. Le sabre ne l’est point et il a toujours raison. Le président Bourriche a profondément pénétré l’esprit des lois. La société repose sur la force, et la force doit être respectée comme le fondement auguste des sociétés. La justice est l’administration de la force. Le président Bourriche sait que l’agent 64 est une parcelle du Prince. Le Prince réside dans chacun de ses officiers. Ruiner l’autorité de l’agent 64, c’est affaiblir l’État. Manger une des feuilles de l’artichaut, c’est manger l’artichaut, comme dit Bossuet en son sublime langage (Politique tirée de l’Écriture sainte, passim.)

Toutes les épées d’un État sont tournées dans
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le même sens. En les opposant les unes aux autres, on subvertit la république. C’est pourquoi l’inculpé Crainquebille fut condamné justement à quinze jours de prison et 50 francs d’amende, sur le témoignage de l’agent 64. Je crois entendre le président Bourriche expliquer lui-même les raisons hautes et belles qui inspirèrent sa sentence. Je crois l’entendre dire :

— J’ai jugé cet individu en conformité avec l’agent 64, parce que l’agent 64 est l’émanation de la force publique. Et pour reconnaître ma sagesse, il vous suffit d’imaginer que j’aie agi inversement. Vous verrez tout de suite que c’eût été absurde. Car si je jugeais contre la force, mes jugements ne seraient pas exécutés. Remarquez, messieurs, que les juges ne sont obéis que tant qu’ils ont la force avec eux. Sans les gendarmes, le juge ne serait qu’un pauvre rêveur. Je me nuirais si je donnais tort à un gendarme. D’ailleurs le génie des lois s’y oppose. Désarmer les forts et armer les faibles ce serait changer l’ordre social que j’ai mission de conserver. La justice est la sanction des injustices établies. La vit-on jamais opposée aux conquérants et contraire aux usurpateurs ? Quand s’élève un pouvoir illégitime, elle n’a qu’à le reconnaître pour le rendre légitime. Tout est dans la forme, et il n’y a entre le crime et l’innocence que l’épaisseur d’une feuille de papier timbré. — C’était à vous, Crainquebille, d’être le plus fort. Si après avoir crié : « Mort aux vaches ! » vous vous étiez fait déclarer empereur, dictateur, président de la République ou seulement conseiller municipal, je vous assure que je ne vous aurais pas condamné à quinze jours de prison et 50 francs d’amende. Je vous aurais tenu quitte de toute peine. Vous pouvez m’en croire. »

Ainsi sans doute eût parlé le président Bourriche, car il a l’esprit juridique et il sait ce qu’un magistrat doit à la société. Il en défend les principes avec ordre et régularité. La justice est sociale. Il n’y a que de mauvais esprits pour la vouloir humaine et sensible. On l’administre avec des règles fixes et non avec les frissons de la chair et les clartés de l’intelligence. Surtout ne lui demandez pas d’être juste, elle n’a pas besoin de l’être puisqu’elle est justice, et je vous dirai même que l’idée d’une justice juste n’a pu germer que dans la tête d’un anarchiste. Le président Magnaud rend, il est vrai, des sentences équitables. Mais on les lui casse, et c’est justice.

Le vrai juge pèse les témoignages au poids des armes. Cela s’est vu dans l’affaire Crainquebille, et dans d’autres causes plus célèbres. »

Ainsi

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parla M. Jean Lermite, en parcourant d’un bout à l’autre bout la salle des Pas-Perdus.

Me Joseph Aubarrée, qui connaissait le Palais, lui répondit en se grattant le bout du nez :

— Si vous voulez avoir mon avis, je ne crois pas que M. le président Bourriche se soit élevé jusqu’à une si haute métaphysique. À mon sens, en admettant le témoignage de l’agent 64 comme l’expression de la vérité, il fit simplement ce qu’il avait toujours vu faire. C’est dans l’imitation qu’il faut chercher la raison de la plupart des actions humaines. En se conformant à la coutume on passera toujours pour un honnête homme. On appelle gens de bien ceux qui font comme les autres. »


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