L’Affaire Lemoine/L’« Affaire Lemoine », par Michelet

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Pastiches et MélangesÉditions de la Nouvelle Revue Française (pp. 41-43).



VI

« L’AFFAIRE LEMOINE » PAR MICHELET


Le diamant, lui, se peut extraire à d’étranges profondeurs (1.300 mètres). Pour en ramener la pierre fort brillante, qui seule peut soutenir le feu d’un regard de femme (en Afghanistan, diamant se dit « œil de flamme »), sans fin faudra-t-il descendre au royaume sombre. Que de fois Orphée s’égarera avant de ramener au jour Eurydice ! Nul découragement pourtant. Si le cœur faiblit, la pierre est là qui, de sa flamme fort distincte, semble dire : « Courage, encore un coup de pioche, je suis à toi. » Du reste une hésitation, et c’est la mort. Le salut n’est que dans la vitesse. Touchant dilemme. À le résoudre, bien des vies s’épuisèrent au moyen âge. Plus durement se posa-t-il au commencement du vingtième siècle (décembre 1907-janvier 1908). Je raconterai quelque jour cette magnifique affaire Lemoine dont aucun contemporain n’a soupçonné la grandeur, je montrerai ce petit homme, aux mains débiles, aux yeux brûlés par la terrible recherche, juif probablement (M. Drumont l’a affirmé non sans vraisemblance ; aujourd’hui encore les Lemoustiers — contraction de Monastère — ne sont pas rares en Dauphiné, terre d’élection d’Israël pendant tout le moyen âge), menant pendant trois mois toute la politique de l’Europe, courbant l’orgueilleuse Angleterre à consentir un traité de commerce ruineux pour elle, pour sauver ses mines menacées, ses compagnies en discrédit. Que nous qui livrions l’homme, sans hésiter elle le payerait au poids de sa chair. La liberté provisoire, la plus grande conquête des temps modernes (Sayous, Batbie), trois fois fut refusée. L’Allemand fort déductivement devant son pot de bière, voyant chaque jour les cours de la De Beers baisser, reprenait courage (revision du procès Harden, loi polonaise, refus de répondre au Reichstag). Touchante immolation du juif au long des âges ! « Tu me calomnies, obstinément m’accuses de trahison contre toute vraisemblance, sur terre, sur mer (affaire Dreyfus, affaire Ullmo) ; eh bien ! je te donne mon or (voir le grand développement des banques juives à la fin du xxie siècle), et plus que l’or, ce qu’au poids de l’or tu ne pourrais pas toujours acheter : le diamant. » — Grave leçon ; fort tristement la méditais-je souvent durant cet hiver de 1908 où la nature même, abdiquant toute violence, se faisait perfide. Jamais on ne vit moins de grands froids, mais un brouillard qu’à midi même le soleil ne parvenait pas à percer. D’ailleurs, une température fort douce, — d’autant plus meurtrière. Beaucoup de morts — plus que dans les dix années précédentes — et, dès janvier, des violettes sous la neige. L’esprit fort troublé de cette affaire Lemoine, qui très justement m’apparut tout de suite comme un épisode de la grande lutte de la richesse contre la science, chaque jour j’allais au Louvre où d’instinct le peuple, plus souvent que devant la Joconde du Vinci, s’arrête aux diamants de la Couronne. Plus d’une fois j’eus peine à en approcher. Faut-il le dire, cette étude m’attirait, je ne l’aimais pas. Le secret de ceci ? Je n’y sentais pas la vie. Toujours ce fut ma force, ma faiblesse aussi, ce besoin de la vie. Au point culminant du règne de Louis XIV, quand l’absolutisme semble avoir tué toute liberté en France, durant deux longues années — plus d’un siècle — (1680-1789), d’étranges maux de tête me faisaient croire chaque jour que j’allais être obligé d’interrompre mon histoire. Je ne retrouvai vraiment mes forces qu’au serment du Jeu de Paume (20 juin 1789). Pareillement me sentais-je troublé devant cet étrange règne de la cristallisation qu’est le monde de la pierre. Ici plus rien de la flexibilité de la fleur qui au plus ardu de mes recherches botaniques, fort timidement — d’autant mieux — ne cessa jamais de me rendre courage : « Aie confiance, ne crains rien, tu es toujours dans la vie, dans l’histoire. »