L’Affaire Lerouge/2

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Dentu (p. 31-53).

II

Les deux dernières dépositions recueillies par le juge d’instruction pouvaient enfin donner quelque espérance. Au milieu des ténèbres, la plus humble veilleuse brille comme un phare.

— Je vais descendre à Bougival, si M. le juge le trouve bon, proposa Gévrol.

— Peut-être ferez-vous bien d’attendre un peu, répondit M. Daburon. Cet homme a été vu le dimanche matin. Informons-nous de la conduite de la veuve Lerouge pendant cette journée.

Trois voisines furent appelées. Elles s’accordèrent à dire que la veuve Lerouge avait gardé le lit tout le jour le dimanche gras. À une de ces femmes qui s’était informée de son mal, elle avait répondu. « Ah ! j’ai eu cette nuit un accident terrible. » On n’avait pas alors attaché d’importance à ce propos.

— L’homme aux boucles d’oreilles devient de plus en plus important, dit le juge quand les femmes se furent retirées. Le retrouver est indispensable. Cela vous regarde, M. Gévrol.

— Avant huit jours je l’aurai, répondit le chef de la sûreté, quand je devrais moi-même fouiller tous les bateaux de la Seine, de sa source à son embouchure. Je sais le nom du patron : Gervais ; le bureau de la navigation me donnera bien quelque renseignement.

Il fut interrompu par Lecoq, qui arrivait tout essoufflé.

Voici le père Tabaret, dit-il, je l’ai rencontré comme il sortait. Quel homme ! Il n’a pas voulu attendre le départ du train. Il a donné je ne sais combien à un cocher, et nous sommes venus ici en cinquante minutes. Enfoncé le chemin de fer !

Presque aussitôt parut sur le seuil un homme dont l’aspect, il faut bien l’avouer, ne répondait en rien à l’idée qu’on se pouvait faire d’un agent de police pour la gloire.

Il avait bien une soixantaine d’années et ne semblait pas les porter très-lestement. Petit, maigre et un peu voûté, il s’appuyait sur un gros jonc à pomme d’ivoire sculptée.

Sa figure ronde avait cette expression d’étonnement perpétuel mêlé d’inquiétude qui a fait la fortune de deux comiques du Palais-Royal. Scrupuleusement rasé, il avait le menton très-court, de grosses lèvres bonasses, et son nez désagréablement retroussé comme le pavillon de certains instruments de M. Sax. Ses yeux, d’un gris terne, petits, bordés d’écarlate, ne disaient absolument rien, mais ils fatiguaient par une insupportable mobilité. De rares cheveux plats ombrageaient son front, fuyant comme celui d’un lévrier, et dissimulaient mal de longues oreilles, larges, béantes, très-éloignées du crâne.

Il était très-confortablement vêtu, propre comme un sou neuf, étalant du linge d’une blancheur éblouissante et portant des gants de soie et des guêtres. Une longue chaîne d’or très-massive, d’un goût déplorable, faisait trois fois le tour de son cou et retombait en cascades dans la poche de son gilet.

Le père Tabaret dit Tirauclair salua, dès la porte, jusqu’à terre, arrondissant en arc sa vieille échine. C’est de la voix la plus humble qu’il demanda :

— M. le juge d’instruction a daigné me faire demander ?

— Oui ! répondit M. Daburon. Et tout bas il se disait : si celui-là est un habile homme, en tout cas il n’y paraît guère à sa mine.

— Me voici, continua le bonhomme, tout à la disposition de la justice.

— Il s’agit de voir, reprit le juge, si, plus heureux que nous, vous parviendrez à saisir quelque indice qui puisse nous mettre sur la trace de l’assassin. On va vous expliquer l’affaire.

— Oh ! j’en sais assez, interrompit le père Tabaret. Lecoq m’a dit la chose en gros, le long de la route, juste ce qui m’est nécessaire.

— Cependant, commença le commissaire de police.

— Que M. le juge se fie à moi. J’aime à procéder sans renseignements, afin d’être plus maître de mes impressions. Quand on connaît l’opinion d’autrui, malgré soi on se laisse influencer, de sorte que… je vais toujours commencer mes recherches avec Lecoq.

À mesure que le bonhomme parlait, son petit œil gris s’allumait et brillait comme une escarboucle. Sa physionomie reflétait une jubilation intérieure, et ses rides semblaient rire. Sa taille s’était redressée, et c’est d’un pas presque leste qu’il s’élança dans la seconde chambre.

Il y resta une demi-heure environ, puis il sortit en courant. Il y revint, ressortit encore, reparut de nouveau et s’éloigna presque aussitôt. Le juge ne pouvait s’empêcher de remarquer en lui cette sollicitude inquiète et remuante du chien qui quête. Son nez en trompette lui-même remuait, comme pour aspirer quelque émanation subtile de l’assassin. Tout en allant et venant, il parlait haut et gesticulait, il s’apostrophait, se disait des injures, poussait de petits cris de triomphe ou s’encourageait. Il ne laissait pas une seconde de paix à Lecoq. Il lui fallait ceci ou cela, ou telle autre chose. Il demandait du papier et un crayon, puis il voulait une bêche. Il criait pour avoir tout de suite du plâtre, de l’eau et une bouteille d’huile.

Après plus d’une heure, le juge d’instruction, qui commençait à s’impatienter, s’informa de ce que devenait son volontaire.

— Il est sur la route, répondit le brigadier, couché à plat ventre dans la boue, et il gâche du plâtre dans une assiette. Il dit qu’il a presque fini et qu’il va revenir.

Il revint en effet presque aussitôt, joyeux, triomphant, rajeuni de vingt ans. Lecoq le suivait, portant avec mille précautions un grand panier.

— Je tiens la chose, dit-il au juge d’instruction, complètement. C’est tiré au clair maintenant et simple comme bonjour. Lecoq, mets le panier sur la table, mon garçon.

Gévrol, lui aussi, revenait d’expédition non moins satisfait.

— Je suis sur la trace de l’homme aux boucles d’oreilles, dit-il. Le bateau descendait. J’ai le signalement exact du patron Gervais.

— Parlez, M. Tabaret, dit le juge d’instruction.

Le bonhomme avait vidé sur une table le contenu du panier, une grosse motte de terre glaise, plusieurs grandes feuilles de papier et trois ou quatre petits morceaux de plâtre encore humide. Debout, devant cette table, il était presque grotesque, ressemblant fort à ces messieurs qui, sur les places publiques, escamotent des muscades et les sous du public. Sa toilette avait singulièrement souffert. Il était crotté jusqu’à l’échine.

— Je commence, dit-il enfin d’un ton vaniteusement modeste. Le vol n’est pour rien dans le crime qui nous occupe.

— Non, au contraire ! murmura Gévrol.

— Je le prouverai, poursuivit le père Tabaret, par l’évidence. Je dirai aussi mon humble avis sur le mobile de l’assassinat, mais plus tard. Donc, l’assassin est arrivé ici avant neuf heures et demie, c’est-à-dire avant la pluie. Pas plus que M. Gévrol je n’ai trouvé d’empreintes boueuses, mais sous la table, à l’endroit où se sont posés les pieds de l’assassin, j’ai relevé des traces de poussière. Nous voilà donc fixés quant à l’heure. La veuve Lerouge n’attendait nullement celui qui est venu. Elle avait commencé à se déshabiller et était en train de remonter son coucou lorsque cette personne a frappé.

— Voilà des détails ! fit le commissaire.

— Ils sont faciles à constater, reprit l’agent volontaire : examinez ce coucou, au-dessus du secrétaire. Il est de ceux qui marchent quatorze à quinze heures, pas davantage, je m’en suis assuré. Or, il est plus que probable, il est certain que la veuve le remontait le soir avant de se mettre au lit.

Comment donc se fait-il que ce coucou soit arrêté sur cinq heures ? C’est qu’elle y a touché. C’est qu’elle commençait à tirer la chaîne quand on a frappé. À l’appui de ce que j’avance, je montre cette chaise au-dessous du coucou, et sur l’étoffe de cette chaise la marque fort visible d’un pied. Puis, regardez le costume de la victime : le corsage de la robe est retiré. Pour ouvrir plus vite elle ne l’a pas remis, elle a bien vite croisé ce vieux châle sur ses épaules.

— Cristi ! exclama le brigadier évidemment empoigné.

— La veuve, continua le bonhomme, connaissait celui qui frappait. Son empressement à ouvrir le fait soupçonner, la suite le prouve. L’assassin a donc été admis sans difficultés. C’est un homme encore jeune, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, élégamment vêtu. Il portait, ce soir-là, un chapeau à haute forme, il avait un parapluie et fumait un trabucos avec un porte-cigare…

— Par exemple ! s’écria Gévrol, c’est trop fort !

— Trop fort, peut-être, riposta le père Tabaret, en tout cas c’est la vérité. Si vous n’êtes pas minutieux, vous, je n’y puis rien, mais je le suis, moi. Je cherche et je trouve. Ah ! c’est trop fort ! dites-vous. Eh bien ! daignez jeter un regard sur ces morceaux de plâtre humide. Ils vous représentent les talons des bottes de l’assassin dont j’ai trouvé le moule d’une netteté magnifique près du fossé où on a aperçu la clé. Sur ces feuilles de papier j’ai calqué l’empreinte entière du pied que je ne pouvais relever ; car elle se trouve sur du sable.

Regardez : talon haut, cambrure prononcée, semelle petite et étroite, chaussure d’élégant à pied soigné, bien évidemment. Cherchez-la, cette empreinte, tout le long du chemin, vous la rencontrerez deux fois encore. Puis vous la trouverez répétée cinq fois dans le jardin où personne n’a pénétré. Ce qui prouve, entre parenthèses, que l’assassin a frappé, non à la porte, mais au volet sous lequel passait un filet de lumière. À l’entrée du jardin, mon homme a sauté pour éviter un carré planté, la pointe du pied plus enfoncée l’annonce. Il a franchi sans peine près de deux mètres : donc il est leste, c’est-à-dire jeune.

Le père Tabaret parlait d’une petite voix claire et tranchante, et son œil allait de l’un à l’autre de ses auditeurs, guettant leurs impressions.

— Est-ce le chapeau qui vous étonne, monsieur Gévrol ? poursuivait le père Tabaret ; considérez le cercle parfait tracé sur le marbre du secrétaire, qui était un peu poussiéreux. Est-ce parce que j’ai fixé la taille que vous êtes surpris ? Prenez la peine d’examiner le dessus des armoires, et vous reconnaîtrez que l’assassin y a promené ses mains. Donc, il est bien plus grand que moi. Et ne dites pas qu’il est monté sur une chaise, car, en ce cas, il aurait vu et n’aurait point été obligé de toucher. Seriez-vous stupéfait du parapluie ? Cette motte de terre garde une empreinte admirable non-seulement du bout, mais encore de la rondelle de bois qui retient l’étoffe. Est-ce le cigare qui vous confond ? Voici le bout du trabucos que j’ai recueilli dans les cendres. L’extrémité est-elle mordillée, a-t-elle été mouillée par la salive ? Non. Donc celui qui fumait se servait d’un porte-cigare.

Lecoq dissimulait mal une admiration enthousiaste ; sans bruit il choquait ses mains l’une contre l’autre. Le commissaire semblait stupéfait, le juge avait l’air ravi. Par contre, la mine de Gévrol s’allongeait sensiblement. Quant au brigadier, il se cristallisait.

— Maintenant, reprit le bonhomme, écoutez-moi bien. Voici donc le jeune homme introduit. Comment a-t-il expliqué sa présence à cette heure, je ne le sais. Ce qui est sûr, c’est qu’il a dit à la veuve Lerouge qu’il n’avait pas dîné. La brave femme a été ravie, et tout aussitôt s’est occupée de préparer un repas. Ce repas n’était point pour elle.

Dans l’armoire, j’ai retrouvé les débris de son dîner, elle avait mangé du poisson, l’autopsie le prouvera. Du reste, vous le voyez, il n’y a qu’un verre sur la table et un seul couteau. Mais quel est ce jeune homme ? Il est certain que la veuve le considérait comme bien au-dessus d’elle. Dans le placard est une nappe encore propre. S’en est-elle servie ? Non. Pour son hôte elle a sorti du linge blanc, et son plus beau. Elle lui destinait ce verre magnifique, un présent sans doute. Enfin il est clair qu’elle ne se servait pas ordinairement de ce couteau à manche d’ivoire.

— Tout cela est précis, murmurait le juge, très-précis.

— Voilà donc le jeune homme assis. Il a commencé par boire un verre de vin tandis que la veuve mettait sa poêle sur le feu. Puis, le cœur lui manquant, il a demandé de l’eau-de-vie et en a bu la valeur de cinq petits verres. Après une lutte intérieure de dix minutes, il a fallu ce temps pour cuire le jambon et les œufs au point où ils le sont, le jeune homme s’est levé, s’est approché de la veuve alors accroupie et penchée en avant, et lui a donné deux coups dans le dos. Elle n’est pas morte instantanément. Elle s’est redressée à demi, se cramponnant aux mains de l’assassin. Lui, alors, s’étant reculé, l’a soulevée brusquement et l’a rejetée dans la position où vous la voyez.

Cette courte lutte est indiquée par la posture du cadavre. Accroupie et frappée dans le dos, c’est sur le dos qu’elle devait tomber. Le meurtrier s’est servi d’une arme aiguë et fine qui doit être, si je ne m’abuse, un bout de fleuret démoucheté et aiguisé. En essuyant son arme au jupon de la victime il nous a laissé cette indication. Il n’a pas d’ailleurs été marqué dans la lutte. La victime s’est bien cramponnée à ses mains, mais comme il n’avait pas quitté ses gants gris…

— Mais c’est du roman ! exclama Gévrol.

— Avez-vous visité les ongles de la veuve Lerouge, M. le chef de la sûreté ? Non. Eh bien ! allez les inspecter, vous me direz si je me trompe. Donc, voici la femme morte. Que veut l’assassin ? De l’argent, des valeurs ? Non, non, cent fois non ! Ce qu’il veut, ce qu’il cherche, ce qu’il lui faut, ce sont des papiers qu’il sait en la possession de la victime. Pour les avoir il bouleverse tout, il renverse les armoires, déplie le linge, défonce le secrétaire dont il n’a pas la clé, et vide la paillasse.

Enfin il les trouve. Et savez-vous ce qu’il en fait, de ces papiers ? il les brûle, non dans la cheminée, mais dans le petit poêle de la première pièce. Son but est rempli désormais. Que va-t-il faire ? Fuir en emportant tout ce qu’il trouve de précieux pour dérouter les recherches et indiquer un vol. Ayant fait main-basse sur tout, il l’enveloppe dans la serviette dont il devait se servir pour dîner et, soufflant la bougie, il s’enfuit, ferme la porte en dehors et jette la clé dans un fossé… Et voilà.

— M. Tabaret, fit le juge, votre enquête est admirable, et je suis persuadé que vous êtes dans le vrai.

— Hein ! s’écria Lecoq, est-il assez colossal, mon papa Tirauclair !

— Pyramidal ! renchérit ironiquement Gévrol, je pense seulement que ce jeune homme très-bien devait être un peu gêné par un paquet enveloppé dans une serviette blanche et qui devait se voir de fort loin.

— Aussi ne l’a-t-il pas emporté à cent lieues, répondit le père Tabaret ; vous comprenez que pour gagner la station du chemin de fer il n’a pas eu la bêtise de prendre l’omnibus américain. Il s’y est rendu à pied, par la route plus courte du bord de l’eau. Or, en arrivant à la Seine, à moins qu’il ne soit plus fort encore que je ne le suppose, son premier soin a été d’y jeter ce paquet indiscret.

— Croyez-vous, papa Tirauclair ? demanda Gévrol.

— Je le parierais, et la preuve, c’est que j’ai envoyé trois hommes, sous la surveillance d’un gendarme, pour fouiller la Seine à l’endroit le plus rapproché d’ici. S’ils retrouvent le paquet, je leur ai promis une récompense.

— De votre poche, vieux passionné ?

— Oui, monsieur Gévrol, de ma poche.

— Si on trouvait ce paquet, pourtant ! murmura le juge.

Un gendarme entra sur ces mots.

— Voici, dit-il en présentant une serviette mouillée renfermant de l’argenterie, de l’argent et des bijoux ce que les hommes ont trouvé. Ils réclament cent francs qu’on leur a promis.

Le père Tabaret sortit de son portefeuille un billet de banque, qu’il remit au gendarme.

— Maintenant, demanda-t-il en écrasant Gévrol d’un regard superbe, que pense M. le juge d’instruction ?

— Je crois que, grâce à votre pénétration remarquable, nous aboutirons et…

Il n’acheva pas. Le médecin mandé pour l’autopsie de la victime se présentait.

Le docteur, sa répugnante besogne achevée, ne put que confirmer les assertions et les conjectures du père Tabaret. Ainsi il expliquait comme le bonhomme la position du cadavre. À son avis aussi, il devait y avoir eu lutte. Même, autour du cou de la victime, il fit remarquer un cercle bleuâtre à peine perceptible, produit vraisemblablement par une étreinte suprême du meurtrier. Enfin, il déclara que la veuve Lerouge avait mangé trois heures environ avant d’être frappée.

Il ne restait plus qu’à rassembler quelques pièces de conviction recueillies, qui plus tard pouvaient servir à confondre le coupable.

Le père Tabaret visita avec un soin extrême les ongles de la morte, et, avec des précautions infinies, il put en extraire les quelques éraillures de peau qui s’y étaient logées. Le plus grand de ces débris de gant n’avait pas deux millimètres ; cependant on distinguait très-aisément la couleur. Il mit aussi de côté le morceau de jupon où l’assassin avait essuyé son arme. C’était, avec le paquet retrouvé dans la Seine et les diverses empreintes relevées par le bonhomme, tout ce que le meurtrier avait laissé derrière lui.

Ce n’était rien, mais ce rien était énorme aux yeux de M. Daburon, et il avait bon espoir. Le plus grand écueil dans les instructions de crimes mystérieux est une erreur sur le mobile. Si les recherches prennent une fausse direction, elles vont s’écartant de plus en plus de la vérité, à mesure qu’on les poursuit. Grâce au père Tabaret, le juge était à peu près certain de ne se point tromper.

La nuit était venue ; pendant ce temps, le magistrat n’avait désormais rien à faire à La Jonchère. Gévrol, que poignait le désir de rejoindre l’homme aux boucles d’oreilles, déclara qu’il restait à Bougival. Il promit de bien employer sa soirée, de courir tous les cabarets et de dénicher, s’il se pouvait, de nouveaux témoins.

Au moment de partir, lorsque le commissaire et tout le monde eurent pris congé de lui, M. Daburon proposa au père Tabaret de l’accompagner.

— J’allais solliciter cet honneur, répondit le bonhomme.

Ils sortirent ensemble, et naturellement le crime qui venait d’être découvert et qui les préoccupait également devint le sujet de la conversation.

— Saurons-nous ou ne saurons-nous pas les antécédents de cette vieille femme ? répétait le père Tabaret, tout est là désormais.

— Nous les connaîtrons, répondait le juge, si l’épicière a dit vrai. Si le mari de la veuve Lerouge a navigué, si son fils Jacques est embarqué, le ministère de la marine nous aura vite donné les éléments qui nous manquent. J’écrirai ce soir même.

Ils arrivèrent à la station de Rueil et prirent le chemin de fer. Le hasard les servit bien. Ils se trouvèrent seuls dans un compartiment de premières.

Mais le père Tabaret ne causait plus. Il réfléchissait, il cherchait, il combinait, et sur sa physionomie on pouvait suivre le travail de sa pensée. Le juge le considérait curieusement, intrigué par le caractère de ce singulier bonhomme, qu’une passion, pour le moins originale, mettait au service de la rue de Jérusalem.

— M. Tabaret, lui demanda-t-il brusquement, y a-t-il longtemps, dites-moi, que vous faites de la police ?

— Neuf ans, monsieur le juge, neuf ans passés, et je suis assez surpris, permettez-moi de vous l’avouer, que vous n’ayez pas déjà entendu parler de moi.

— Je vous connaissais de réputation sans m’en douter, répondit M. Daburon, et c’est en entendant célébrer votre talent que j’ai eu l’excellente idée de vous faire appeler. Je me demande seulement ce qui a pu vous pousser dans cette voie.

— Le chagrin, monsieur le juge, l’isolement, l’ennui. Ah ! je n’ai pas toujours été heureux, allez !…

— On m’a dit que vous étiez riche.

Le bonhomme poussa un gros soupir qui révélait à lui seul les plus cruelles déceptions.

— Je suis à mon aise en effet, répondit-il, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Jusqu’à quarante-cinq ans j’ai vécu de sacrifices et de privations absurdes et inutiles. J’ai eu un père qui a flétri ma jeunesse, gâté ma vie et fait de moi le plus à plaindre des hommes.

Il est de ces professions dont le caractère est tel qu’on ne parvient jamais à le dépouiller entièrement. M. Daburon était toujours et partout un peu juge d’instruction.

— Comment, M. Tabaret, interrogea-t-il, votre père est l’auteur de toutes vos infortunes ?

— Hélas ! oui, monsieur. Je lui ai pardonné à la longue, autrefois je l’ai bien maudit. J’ai jadis accablé sa mémoire de toutes les injures que peut inspirer la haine la plus violente, lorsque j’ai su… Mais je puis bien vous confier cela. J’avais vingt-cinq ans, et je gagnais deux mille francs par an au Mont-de-Piété, quand un matin mon père entra chez moi et m’annonce brusquement qu’il est ruiné, qu’il ne lui reste plus de quoi manger. Il paraissait au désespoir et parlait d’en finir avec la vie. Moi, je l’aimais. Naturellement je le rassure, je lui embellis ma situation, je lui explique longuement que, tant que je gagnerai de quoi vivre, il ne manquera de rien, et, pour commencer, je lui déclare que nous allons demeurer ensemble. Ce qui fut dit fut fait, et pendant vingt ans je l’ai eu à ma charge, le vieux…

— Quoi ! vous vous repentez de votre honorable conduite, M. Tabaret ?

— Si je m’en repens ! C’est-à-dire qu’il aurait mérité d’être empoisonné par le pain que je lui donnais !

M. Daburon laissa échapper un geste de surprise qui fut remarqué du bonhomme.

— Attendez avant de me condamner, continua-t-il. Donc, me voilà, à vingt-cinq ans, m’imposant pour le père les plus rudes privations. Plus d’amis, plus d’amourettes, rien. Le soir, pour augmenter nos revenus, j’allais copier les rôles chez un notaire. Je me refusais jusqu’à du tabac. J’avais beau faire, le vieux se plaignait sans cesse, il regrettait son aisance passée, il lui fallait de l’argent de poche, pour ceci, pour cela, mes plus grands efforts ne parvenaient pas à le contenter. Dieu sait ce que j’ai souffert !

Je n’étais pas né pour vivre et vieillir seul comme un chien. J’ai la bosse de la famille. Mon rêve aurait été de me marier, d’adorer une bonne femme, d’en être un peu aimé et de voir grouiller autour de moi des enfants bien venants. Mais bast… quand ces idées me serraient le cœur à m’étouffer et me tiraient une larme ou deux, je me révoltais contre moi. Je me disais : mon garçon, quand on ne gagne que trois mille francs par an, et qu’on possède un vieux père chéri, on étouffe ses sentiments et on reste célibataire. Et cependant j’avais rencontré une jeune fille ! Tenez, il y a trente ans de cela : eh bien ! regardez-moi, je dois ressembler à une tomate… Elle s’appelait Hortense. Qui sait ce qu’elle est devenue ! Elle était belle et pauvre. Enfin j’étais un vieillard lorsque mon père est mort, le misérable, le…

— M. Tabaret ! interrompit le juge, oh ! M. Tabaret !

— Mais puisque je vous affirme que je lui ai donné son absolution ! M. le juge. Seulement, vous allez comprendre ma colère. Le jour de sa mort, j’ai trouvé dans son secrétaire une inscription de vingt mille francs de rentes !…

— Comment ! il était riche ?

— Oui, très-riche, car ce n’était pas là tout. Il possédait près d’Orléans une propriété affermée six mille francs par an. Il avait en outre une maison, celle que j’habite. Nous y demeurions ensemble, et moi, sot, niais, imbécile, bête brute, tous les trois mois je payais notre terme au concierge.

— C’était fort ! ne put s’empêcher de dire M. Daburon.

— N’est-ce pas, monsieur ? C’était me voler mon argent dans ma poche. Pour comble de dérision, il laissait un testament où il déclarait au nom du Père et du Fils n’avoir eu en vue, en agissant de la sorte, que mon intérêt. Il voulait, écrivait-il, m’habituer à l’ordre, à l’économie, et m’empêcher de faire des folies. Et j’avais quarante-cinq ans, et depuis vingt ans je me reprochais une dépense inutile d’un sou ? C’est-à-dire qu’il avait spéculé sur mon cœur, qu’il avait… Ah ! c’est à dégoûter de la piété filiale, parole d’honneur !

La très-légitime colère du père Tabaret était si bouffonne, qu’à grand’peine le juge se retenait de rire, en dépit du fond réellement douloureux de ce récit.

— Au moins, dit-il, cette fortune dut vous faire plaisir ?

— Pas du tout, monsieur, elle arrivait trop tard. Avoir du pain quand on n’a plus de dents, la belle avance ! L’âge du mariage était passé. Cependant je donnai ma démission pour faire place à plus pauvre que moi. Au bout d’un mois, je m’ennuyais à périr, c’est alors que, pour remplacer les affections qui me manquent, je résolus de me donner une passion, un vice, une manie. Je me mis à collectionner des livres. Vous pensez peut-être, monsieur, qu’il faut pour cela certaines connaissances, des études ?

— Je sais, cher M. Tabaret, qu’il faut surtout de l’argent. Je connais un bibliophile illustre qui doit savoir lire, mais qui à coup sûr est incapable de signer son nom.

— C’est bien possible. Moi aussi, je sais lire, et je lisais tous les livres que j’achetais. Je vous dirai que je collectionnais uniquement ce qui de près ou de loin avait trait à la police. Mémoires, rapports, pamphlets, discours, lettres, romans, tout m’était bon, et je le dévorais. Si bien que peu à peu je me suis senti attiré vers cette puissance mystérieuse qui, du fond de la rue de Jérusalem, surveille et garde la société, pénètre partout, soulève les voiles les plus épais, étudie l’envers de toutes les trames, devine ce qu’on ne lui avoue pas, sait au juste la valeur des hommes, le prix des consciences, et entasse dans ses cartons verts les plus redoutables comme les plus honteux secrets.

En lisant les mémoires des policiers célèbres, attachants à l’égal des fables les mieux ourdies, je m’enthousiasmais pour ces hommes au flair subtil, plus déliés que la soie, souples comme l’acier, pénétrants et rusés, fertiles en ressources inattendues, qui suivent le crime à la piste, le code à la main, à travers les broussailles de la légalité, comme les sauvages de Cooper poursuivent leur ennemi au milieu des forêts de l’Amérique. L’envie me prit d’être un rouage de l’admirable machine, de devenir aussi, moi, une providence au petit pied, aidant à la punition du crime et au triomphe de l’innocence. Je m’essayai, et il se trouve que je ne suis pas trop impropre au métier.

— Et il vous plaît ?

— Je lui dois, monsieur, mes plus vives jouissances. Adieu l’ennui ! depuis que j’ai abandonné la poursuite du bouquin pour celle de mon semblable. Ah ! c’est une belle chose ! Je hausse les épaules quand je vois un jobard payer 25 francs le droit de tirer un lièvre. La belle prise ! Parlez-moi de la chasse à l’homme ! Celle-là, au moins, met toutes les facultés en jeu, et la victoire n’est pas sans gloire. Là, le gibier vaut le chasseur, il a comme lui l’intelligence, la force et la ruse ; les armes sont presque égales. Ah ! si on connaissait les émotions de ces parties de cache-cache qui se jouent entre le criminel et l’agent de la sûreté, tout le monde irait demander du service rue de Jérusalem. Le malheur est que l’art se perd et se rapetisse. Les beaux crimes deviennent rares. La race forte des scélérats sans peur a fait place à la tourbe de nos filous vulgaires. Les quelques coquins qui font parler d’eux de loin en loin sont aussi bêtes que lâches. Ils signent leur crime et ont soin de laisser traîner leur carte de visite. Il n’y a nul mérite à les pincer. Le coup constaté, on n’a qu’à aller les arrêter tout droit.

— Il me semble pourtant, interrompit M. Daburon en souriant, que notre assassin à nous n’était pas si maladroit.

— Celui-là, monsieur, est une exception : aussi serais-je ravi de le découvrir. Je ferai tout pour cela, je me compromettrais, s’il le fallait. Car je dois confesser à M. le juge, ajouta-t-il avec une nuance d’embarras, que je ne me vante pas à mes amis de mes exploits. Je les cache même aussi soigneusement que possible. Peut-être me serreraient-ils la main avec moins d’amitié, s’ils savaient que Tirauclair et Tabaret ne font qu’un.

Insensiblement le crime revenait sur le tapis. Il fut convenu que, dès le lendemain, le père Tabaret s’installerait à Bougival. Il se faisait fort de questionner tout le pays en huit jours. De son côté, le juge le tiendrait au courant des moindres renseignements qu’il recueillerait et le rappellerait dès qu’on se serait procuré le dossier de la femme Lerouge, si toutefois on parvenait à mettre la main dessus.

— Pour vous, M. Tabaret, dit le juge en finissant, je serai toujours visible. Si vous avez à me parler, n’hésitez pas à venir de nuit aussi bien que le jour. Je sors rarement. Vous me trouverez infailliblement soit chez moi, rue Jacob, soit au palais, à mon cabinet. Des ordres seront donnés pour que vous soyez introduit dès que vous vous présenterez.

On entrait en gare en ce moment. M. Daburon ayant fait avancer une voiture offrit une place au père Tabaret. Le bonhomme refusa.

— Ce n’est pas la peine, répondit-il, je demeure, comme j’ai eu l’honneur de vous le dire, rue Saint-Lazare, à deux pas.

— À demain donc ! dit M. Daburon.

— À demain ! reprit le père Tabaret, et il ajouta : nous trouverons.