L’Affaire Shakespeare/1

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Librairie Édouard Champion (p. 1-42).

L’AFFAIRE SHAKESPEARE


I.

EXPOSÉ[1].


Il y a une « affaire Shakespeare ». Depuis soixante-dix ans que le consul britannique Jo. C. Hart l’a ouverte, elle a suscité assez de volumes, d’études, d’articles pour emplir une bibliothèque publique. Ce n’est pas une querelle philosophique sur le sens, la valeur, la portée de l’œuvre ; c’est plutôt un problème à la façon d’Edgar Poë : il s’agit de savoir si Shakespeare est ou non l’auteur des ouvrages de Shakespeare. Sherlock Holmes, à défaut de M. Dupin, serait bien utile pour résoudre cette question difficile.

« Comme un fanal, dans la nuit, brille au milieu des airs sans laisser apercevoir ce qui le soutient, a écrit M. Guizot un jour qu’il se trouvait en humeur de poésie, de même l’esprit de Shakespeare nous apparaît dans ses œuvres isolé, pour ainsi dire, de sa personne. » Comprenez que tout ce que nous pouvons imaginer du poète d’après son œuvre, non seulement ne concorde pas avec ce que nous savons de l’homme qu’il fut, mais s’y oppose parfaitement. « La chronique, constate Emerson, nous apprend quels furent sa parenté, sa naissance, son lieu de naissance, son éducation, ses camarades, l’argent qu’il a gagné, son mariage, la publication de ses livres, sa célébrité, sa mort, et quand nous sommes au bout de ce commérage, aucun rapport n’apparaît entre tout cela et ce fils de la déesse : si nous avions plongé dans le Plutarque moderne et si nous avions lu n’importe quelle autre vie, il semble qu’elle se rapporterait aussi bien aux poèmes. »

Bref, la contrariété de cette vie et de l’œuvre est telle qu’il paraît, au premier abord, aussi impossible d’admettre que ce plat Shakespeare soit l’auteur du théâtre que de supposer, en dépit de la tradition, qu’il ne l’est pas. Je m’efforcerai de l’exposer en termes modérés parce que l’on éprouve fortement, quand on vient de lire certains ouvrages « baconiens » ou « rutlandiens », que l’antithèse est une forme de rhétorique que peu de personnes ont su manier avec agrément en dehors de Victor Hugo.

Pour connaître la vie de William Shakespeare, il ne suffit pas de lire d’un œil distrait ses biographies, il faut les étudier de près. Quand on achève l’ouvrage classique de M. Sidney Lee, par exemple — qui est le principal champion de l’opinion traditionnelle et, si l’on peut dire, le pape des « stratfordiens » — on en garde l’impression que cet écrivain dont il parle est en somme assez connu, et l’on craint, malgré qu’on en ait, d’être bien audacieux en osant douter de l’identité de l’acteur Shakespeare et de l’auteur du théâtre shakespearien. Pourtant, à y regarder de près, il y a bien les deux tiers des phrases, dans l’ouvrage de M. Lee, qui contiennent un il me semble possible que, ou un sans doute, ou un il est permis de supposer que, ou un probablement, ou quelque formule analogue. C’est que M. Lee est un historien plein de probité et qu’il est incapable de dissimuler que ce qu’il nous dit de son héros est fort loin d’être certain. Nous savons où et quand Shakespeare est né, à qui il s’est marié, à quelle date il est mort, et nous connaissons un certain nombre de ses achats de terre et de ses placements d’argent, bref ce que peuvent apprendre sur la vie d’un homme des pièces d’archives. Nous voyons d’autre part qu’il a paru des pièces et des poèmes sous son nom, qui ont été goûtés et dont l’auteur a été loué. Mais de son caractère, de ses opinions intimes, de sa conversation, de son tempérament, de ses habitudes, de sa figure et de son aspect physique, nous ignorons tout pour cette raison qu’aucun de ses contemporains n’a pris la peine d’en souffler un mot. C’est ainsi. Et il faut avouer que c’est surprenant.

Car un homme qui, en moins de vingt ans, a donné trente-sept pièces incomparables (Racine en toute sa vie n’en a fait que douze), plus trois volumes de poèmes ; qui, tout en produisant cette œuvre immense par la qualité, mais aussi par la quantité, n’a pourtant pas cessé de jouer à Londres ou de voyager en compagnie de sa troupe, ni même de s’occuper de ses affaires personnelles avec une assiduité et une habileté extrêmes ; l’homme qui, outre cette merveilleuse fécondité, cette activité et ce « sens pratique », a eu cette grande intelligence, cette culture livresque, cette expérience du monde, cet esprit et cette imagination, ne croyez-vous pas que ce devait être un causeur merveilleux, une nature attachante ou repoussante, mais non pas indifférente, et qui ne pouvait sembler sans intérêt à ceux qui l’approchaient ? Eh bien, il nous est resté quelques brèves appréciations contemporaines de ses œuvres (fort peu), mais aucun d’eux n’a pris la peine de dire un mot de sa personne. Ah ! pourtant un certain Greene parle de son « cœur de tigre », Manningham note en six lignes de son journal comment il aurait joué un bon tour à l’acteur Burbage en le devançant auprès d’une maîtresse (anecdote toute conventionnelle, historiette de fabliau) ; enfin Ben Jonson nous assure (dans un ouvrage publié en 1641, dix-huit ans après la mort de Shakespeare) que celui-ci, dont il avait assez déprécié l’œuvre durant sa vie, était « honnête et d’une nature ouverte et franche », et c’est absolument tout ce que les contemporains nous apprennent sur l’homme du vivant de celui-ci. Henslowe et Richard Allen font sur lui un silence inexplicable. « Dans les innombrables pièces liminaires que les poètes demandaient à leurs amis lorsqu’ils risquaient l’impression d’un livre, son nom ne se rencontre pas une seule fois. Réciproquement (constate M. Jusserand qui est « stratfordien » convaincu), il ne demanda rien quand il publia ses deux poèmes. Lorsqu’Élisabeth mourut, le chœur des écrivains d’une voix unanime pleura sa mort. Il fit encore bande à part et ne dit rien. » Enfin, quand il trépassa à son tour, cet auteur célèbre, pas une seule voix ne déplora sa perte, contrairement aux usages du temps, alors que la mort de Jonson, par exemple, suscita trente-trois éloges funèbres des poètes contemporains. Et tout cela n’est pas aussi naturel que M. Sidney Lee le veut dire.

Les historiens sont ingénieux, les historiens ont mille moyens de suppléer à ce qu’ils ne savent pas. Ils ont d’abord l’analogie : c’est ainsi qu’ils ont pu composer des volumes sur l’éducation que reçut le jeune Shakespeare à l’école de Stratford, bien qu’ils en ignorent tout ; mais ils ont relevé ce qu’on étudiait dans les écoles voisines. Ils ont encore l’induction (Shakespeare a dû aller dans tel pays, il faut bien qu’il ait connu telle chose, puisque dans une de ses pièces il dit ceci ou cela), mais, de notre point de vue, ce sont là autant de pétitions de principe. Ils ont les suppositions, et ils ont surtout les « traditions ». Quel rôle elles jouent dans la biographie de Shakespeare, les « traditions » ! Pourtant, aux très rares occasions qui se sont présentées d’en vérifier quelque partie, celle-ci s’est trouvée fausse. « C’est un procédé dangereux, qui n’a presque jamais donné de bons résultats, que celui qui consiste à conserver d’un récit, dont rien d’ailleurs n’atteste l’authenticité et où il y a des erreurs manifestes, ce qui n’est pas absolument démontré faux », disait Gaston Paris. En bonne critique historique, il n’y a qu’à écarter purement et simplement les traditions. Ceux qui ont étudié chez nous la vie de Rabelais, par exemple, savent qu’il ne nous est pas resté de lui une tradition, pas une seule, qui ne soit le contraire de la vérité.

Si l’on voulait se faire une idée de Shakespeare d’après les seuls documents certains, voici en résumé ce qu’on en pourrait penser.

Il naît en 1564 à Stratford, de John Shakespeare, qui exerçait plusieurs petits métiers dans son village, et de Mary Arden, fille d’un fermier. Il épouse, en novembre 1582, une paysanne qu’il avait séduite, nommée Anne Hathaway. Son premier enfant, Suzanne, naît six mois plus tard et deux jumeaux, Hamnet et Judith, en 1585. Un acte le mentionne encore à Stratford en avril 1587, puis il quitte le pays, délaissant sa femme et ses trois enfants, et l’on ne sait plus du tout ce qu’il devient jusqu’en 1591 ou 1592, que Greene le cite comme « factotum » et versificateur. À la Noël de 1594, il joue devant la reine au palais de Greenwich, en 1598 il tient un rôle dans Every man in his humour de Jonson, puis en 1605 dans Sejan. Cependant se déroule la longue et exquise théorie de ses pièces ; on les joue ; on en publie un bon nombre, anonymement d’abord, sous son nom ensuite, sans son consentement probablement, dans des éditions presque toujours grossièrement fautives, où elles sont plus ou moins massacrées, et cela lui est complètement égal. C’est qu’il s’occupe de choses infiniment plus intéressantes pour lui que ces futilités d’art et de littérature : il économise, il place son argent, il surveille ses rentrées, il fait fortune en homme d’affaires de première force, en paysan avisé, madré, impitoyable, et il s’en va de temps en temps jouir de sa nouvelle importance dans sa bourgade natale où il a maintenant de bonnes terres et pignon sur rue, ce qui ne l’empêche pas de cingler et de railler cruellement dans Hamlet ces avares acheteurs de terres. D’ailleurs il ne fait pas bon devoir de l’argent à cet autre Shylock : il poursuit sans pitié un de ses amis d’enfance qui s’était porté caution d’un de ses débiteurs en fuite ; et tout cela se passe entre 1597 et 1610, dans le moment qu’il écrit Hamlet, Troïlus et Cressida, Othello, Macbeth, la Tempête, etc. En 1611, enfin, à quarante-sept ans, il « juge le moment venu de réaliser le rêve de toute sa vie », comme dit M. Jusserand : il quitte son métier de poète et se retire dans sa bourgade, où il vit en campagnard propriétaire cossu, arrondit ses biens, fait rentrer ses créances, fréquente son ami intime l’usurier Combe, surnommé Dix-pour-cent, et meurt en 1616, laissant deux filles, dont ni l’une ni l’autre ne sait écrire. Son testament ne contient pas la plus petite clause concernant son œuvre et montre qu’il n’avait pas un soupçon de bibliothèque, pas un seul livre dans sa maison.

Est-ce là l’homme dont Emerson écrit dans son Journal intime : « Rêvé longtemps à la grande âme dont les signes authentiques éclataient à ma vue dans la lumière large et continue de ses poèmes… Quelle vraie hauteur ! Un gentleman dans l’âme ; par-dessus tout une intelligence en exaltation ? » Est-ce là ce profond penseur, cette intelligence si vaste et si cultivée, cette imagination ailée, ce poète non pareil ? Voilà la grande question à laquelle tous les hérétiques de la foi « stratfordienne » se répondent intérieurement : non. Combien miraculeux, pensent-ils, serait un tel cas, combien unique dans l’histoire de toutes les littératures !… Je ne développerai pas ce thème car il n’est nouveau que pour ceux qui connaissent mal Shakespeare (ils sont légion en France), et qui n’avaient jamais imaginé l’homme qui écrivait Comme il vous plaira ayant l’âme d’un paysan usurier et posant sa plume pour aller poursuivre un débiteur. Jamais certains esprits n’admettront que le manager Shakespeare de Stratford soit l’auteur de Hamlet, du Songe d’une nuit d’été et du Juif de Venise. Ceux-là doutent d’abord. — Mais leurs adversaires répondent que tout est possible, et réclament d’autres arguments.

Alors les hérétiques leur demandent comment ils peuvent concevoir l’indifférence inouïe que Shakespeare fit paraître à ses propres ouvrages. Qu’il n’ait pas songé une seconde, durant ses loisirs de Stratford, à préparer une édition complète et correcte de ses œuvres, qu’il ne se soit jamais soucié, à aucun moment de sa vie, de publier une seule de ses pièces, c’est un peu déconcertant, mais qu’il les ait laissé paraître mutilées souvent, incompréhensibles par endroits, défigurées par des additions absurdes, telles enfin qu’on avait pu les reconstituer en corrompant tel ou tel acteur pour qu’il communiquât son rôle ou en notant au vol les répliques à la représentation, cela paraît presque inouï. Tout est possible psychologiquement, certes. Mais si même le poète avait cette indifférence surhumaine pour son œuvre, comment l’homme d’affaires si âpre s’est-il laissé piller sans un mot de protestation contre les pirates ?

Et trouvez-vous d’autre part, continuent les hérétiques, que les drames de Shakespeare sont de ces œuvres qui ne sauraient prendre toute leur beauté que sur la scène ? Charles Lamb les regardait comme beaucoup plus propres à la lecture ; à son goût les meilleurs sont ceux qui n’ont pas été joués. Sans aller jusque-là, on peut bien se demander ce que le théâtre shakespearien, avec tant de répliques où l’intonation, le geste n’ont rien à faire, a jamais pu gagner à la représentation… Ce n’est certes pas la question qu’il soit le plus commun de se poser. M. Jusserand, dont il faut souvent citer l'Histoire littéraire du peuple anglais, un des plus beaux livres d’histoire qui soient, considère avec la plupart des critiques les pièces shakespeariennes comme essentiellement populaires. Peines d’amour perdues, le Songe d’une nuit d’été, Comme il vous plaira, Hamlet lui semblent avoir été composés spécialement pour le peuple inculte et grossier qui emplissait le parterre… N’est-ce pas là du théâtre pour les gens raffinés, pour la Muse, au contraire ? En Angleterre, le Songe n’a pu être repris que bien rarement depuis 1673 et a toujours fait le « four » le plus complet : le public du xvie siècle était donc bien supérieur à ceux qu’on a vus depuis, — ce public mangeant, buvant, se querellant qu’on a si souvent décrit ? Rappelez-vous avec quel mépris le prince de Danemark lui-même traite ces gens du parterre, « incapables pour la plupart de rien comprendre »…

Mais laissons ces questions de goût et d’opinion qui sont infiniment discutables, et considérons seulement ce fait que plusieurs drames de Shakespeare semblent n’avoir jamais été joués et que certainement quelques autres ne l’ont été qu’après remaniement et adaptation ; les stratfordiens les plus orthodoxes admettent cela unanimement. C’est faire la part belle aux hérétiques. Quoi ! l’acteur Shakespeare, homme de théâtre avant tout, comme on nous le montre, pratique, intéressé, terre à terre, ne travaillant que pour le profit immédiat, ne cherchant qu’à plaire au public, aurait composé ses pièces de telle façon qu’elles ne pussent être représentées qu’après transformation ? Il aurait écrit des pièces injouables ? Imagine-t-on Molière forcé d’ « adapter » le Bourgeois gentilhomme et le Malade imaginaire pour les rendre jouables ? Si le théâtre shakespearien comprend des pièces « impossibles », affirment les hérétiques, c’est qu’elles ne sont pas de Shakespeare.

On a publié en 1916 un magnifique ouvrage, composé par les meilleurs érudits britanniques : l’Angleterre de Shakespeare (Shakespeare’s England). On y voit que l’auteur connaissait fort bien le blason, la chasse, la fauconnerie, l’escrime, l’art militaire, l’équitation, tous les plaisirs aristocratiques, et qu’il aimait de passion la musique. Soit : qu’est-ce qu’une pareille imagination ne saurait deviner et recréer ? Mais il connaissait encore le langage du droit, non point vaguement, mais comme un juriste de profession ; il était parfaitement au fait des sciences occultes ; il lisait le latin, l’italien, l’espagnol, et savait le français jusque dans ses finesses, étant capable de faire des jeux de mots dans notre langue ; son anglais enfin est miraculeux ; selon Max Muller, un paysan britannique utilise environ cinq cent mots, un homme qui a fait des études universitaires trois à quatre mille, Thackeray en emploie cinq mille, Milton sept mille, mais on en compte quinze mille dans Shakespeare. Et tout cela témoigne d’une vaste culture ; et ce sont des connaissances livresques que l’imagination la plus créatrice ne saurait inventer, bref qui sont d’un autre ordre que celles que j’énumérais plus haut.

Où donc William Shakespeare aurait-il acquis tant de science ? demandent les sceptiques. Sa mère signait d’une croix, son père ne savait pas écrire et ses deux filles furent illettrées. À Stratford, treize membres du conseil municipal, sur dix-neuf, ne savaient apparemment point lire. La grammar school de Stratford n’était pas des meilleures, puisqu’il ne s’y trouvait qu’un seul maître pour toutes les classes, et Shakespeare n’y demeura que cinq ou six ans, moins que la durée normale. C’est après avoir quitté son village, en 1585, ou plus vraisemblablement en 1587 (puisqu’à cette date il y est encore cité dans un acte), que ce jeune paysan, qui n’aimait pas les livres[2], dut acquérir tout ce bagage, donc en cinq ou en trois ans, car Peines d’amour perdues, sa première comédie, a été composée au plus tard en 1590. À peine serait-ce concevable d’un étudiant riche, et ayant tout le loisir de travailler, et merveilleusement doué.

Mais Shakespeare, dont le père était criblé de dettes, la « tradition » veut qu’il ait commencé par garder les montures des gens qui venaient à cheval au théâtre et par être valet d’acteurs ou quelque chose d’approchant, et le sens commun le veut également. De sorte qu’on voit mal comment il aurait eu le temps et les moyens de faire de si complètes humanités.

Il ne faut pas juger les choses du passé de notre point de vue. À la fin du xvie siècle, un rural différait beaucoup plus qu’aujourd’hui d’un citadin et surtout d’un noble par les mœurs, les façons, le langage. Et Shakespeare, arrivant de sa campagne ou peu s’en faut, aurait débuté par une comédie comme Peines d’amour perdues, « mondaine » entre toutes, plus euphuiste qu'Euphuès, et qui distingue si finement l’emphase espagnole, le gongorisme avant Gongora, de la préciosité anglaise ? Pour expliquer qu’il ait pu tirer sa seconde pièce, les Deux gentilshommes de Vérone, de la Diane de Montemayor dont la première traduction anglaise n’a paru qu’en 1598, M. Sidney Lee expose que, possibly, la traduction circulait manuscrite ; il suppose encore qu’une pièce aujourd’hui perdue en était une adaptation que Shakespeare adapta à son tour. Pour expliquer qu’il ait imité les Mènechmes dans sa Comédie des Erreurs, quand la première traduction anglaise de Plaute est de 1595, M. Lee suppose qu’il connaissait les Mènechmes à travers une autre pièce perdue ; et ainsi de suite quant aux sources. Pour expliquer que Shakespeare ait su le français, on rappelle (mais sans conviction) qu’une tradition le montre logeant chez un coiffeur français. Pour expliquer qu’il ait si bien connu le langage judiciaire, dont les tours reviennent constamment sous sa plume, il faut invoquer une autre tradition selon laquelle il aurait été clerc chez un homme de loi, etc. La dédicace de Vénus et Adonis au comte de Southampton, M. Lee la juge conçue « dans les termes ordinaires de soumission et de déférence » ; relisez-la pourtant, puis celle de Lucrèce, et dites, en vous souvenant de celles des écrivains de ce temps, si un histrion, et peu connu encore, aurait pu s’adresser sur ce ton à un très grand seigneur. Les allusions assez hardies à Élisabeth, qu’on relève dans Richard II et dans Jules César, aucun stratfordien ne s’en étonne. Enfin, que la Tempête loue et vante comme bienfaisante la magie, au moment même que le roi Jacques ier, auteur d’un livre contre la démonologie, rendait des édits rigoureux contre les adeptes des sciences occultes, on ne l’a jamais expliqué, et pour cause, ne l’ayant jamais remarqué.

Chateaubriand n’est pas moins génial parce qu’il était hâbleur, ni Sainte-Beuve parce qu’ayant la plus admirable des intelligences, il n’avait pas un beau caractère. Imaginer le génie comme un don de Dieu, ou des dieux, ou des fées, comme un rayon divin qui puisse tomber sur un être par ailleurs assez médiocre, c’est une idée qui a de la beauté (c’est pourquoi il m’a toujours paru que c’était un des pires lieux communs que de protester au nom de la poésie contre les « biographes indiscrets » des grands hommes). Mais être plat comme Shakespeare et avoir le génie de Shakespeare, il faut avouer que c’est un cas plus étonnant que celui de Sainte-Beuve. Il y a un certain mystère dans la question shakespearienne : si vous le reconnaissez, c’est assez pour autoriser les recherches des sceptiques. Les stratfordiens ne l’avouent point, et l’on se demande si ce n’est pas pour un motif aussi sentimental que la plupart des raisons de leurs adversaires : l’idée de cette grande erreur de plusieurs siècles leur semble trop romanesque. Ce William Shakespeare qui a toujours été célébré comme l’auteur de cette œuvre prodigieuse ne serait qu’un prête-nom, qu’un homme de paille ? Quelle invraisemblance ! Des choses pareilles ne peuvent arriver… Elles le peuvent. La vie humaine est très souvent invraisemblable (c’est pourquoi les classiques jugeaient qu’elle n’est pas toujours « matière d’art » ). Le romancier qui conterait, en changeant seulement les noms, ce que nous avons vu depuis une vingtaine d’années, l’affaire Crawford ou d’autres, plus récentes, passerait pour un roman-feuilletoniste. Et combien la vie devait être plus « romanesque » encore en un temps où les individus n’étaient pas classés, étiquetés, catalogués sur l’état civil, comme ils le sont à présent ! Qu’un homme ait pu écrire sous le nom de Shakespeare, cela n’étonne que parce qu’il s’agit d’une œuvre géniale ; on ne le trouverait pas très surprenant si Shakespeare n’avait eu que du talent. Comment, se dit-on, cet homme, ne l’aurait-on pas reconnu à son rayonnement d’esprit, à son auréole ? Mais songez que, justement, l’acteur Shakespeare offrait si peu d’intérêt que nul de ses contemporains ne lui a seulement prêté attention ; et vous avouerez qu’il n’est pas absurde de penser que, peut-être, l’immortel théâtre n’est pas de lui.

Beaucoup de gens doutent à cette heure et il semble même que le scepticisme gagne du terrain en Angleterre (mais la question d’autorité n’a rien à voir en de telles matières). Quoi qu’il en soit, ce scepticisme a fait faire beaucoup de progrès aux études shakespeariennes ; on a examiné, pesé, apprécié, goûté l’œuvre de plus près et renouvelé presque entièrement la biographie et le commentaire. De sages personnages se contentent de cet agnosticisme. Mais d’autres ont proposé des solutions.

L’auteur du théâtre shakespearien est Bacon, assure une nombreuse école. Bacon a voyagé en France : cela explique que les pièces dénotent la pratique de notre langue et la connaissance de notre pays. Si elles emploient couramment tant de termes de droit et d’expressions juridiques, n’en soyons pas surpris de la part de ce juriste. Rien que de naturel à ce que la première édition complète in-folio des pièces ait paru en 1623 : Bacon, qui jugeait qu’un écrivain doit sans cesse remettre ses ouvrages sur le métier, employa ses dernières années, après sa disgrâce, à publier la Nouvelle Atlantide et le Novum Organum… Il faudrait toute une étude pour résumer les arguments des « baconiens ». Mais, sans prétendre réfuter en quelques lignes plusieurs centaines de volumes, il est permis de constater qu’il y a, entre la vie et la psychologie de cet homme de loi et l’œuvre shakespearienne, le même désaccord que nous relevions au sujet de l’acteur Shakespeare. Et comment le chancelier aurait-il trouvé le loisir, écrasé par ailleurs de travail comme il le fut, de composer ces trente-sept ou trente-huit pièces et ces trois volumes de poésies ? Enfin, il a laissé une traduction en vers de plusieurs psaumes… Non, ce n’est point Bacon qui a écrit les poèmes shakespeariens.

C’est Roger Manners, Ve comte de Rutland, dit M. Célestin Demblon, député de Liége et professeur à l’Université nouvelle de Bruxelles, et rien, en effet, ne s’opposerait a priori à ce que lord Rutland put être supposé l’auteur du théâtre de Shakespeare si lord Rutland était né quelques années plus tôt. Malheureusement, il est venu au monde en 1576 seulement, si bien qu’il nous faudrait admettre qu’à dix-sept ou dix-huit ans, vers 1594, il a pu être l’auteur de Peines d’amour perdues, de la Comédie des Erreurs, des Deux gentilshommes de Vérone, des trois tragédies de Henri VI, de Richard III, du Roi Jean, de Titus Andronicus, de Vénus et Adonis et de Lucrèce ; c’est vraiment trop pour un seul jeune homme. D’ailleurs, quand même l’hypothèse de M. Demblon serait possible, elle ne serait pas nécessaire, car le fait sur lequel il la fonde semble plutôt la combattre.

Il a découvert que lord Rutland était intervenu pour faire réussir une demande d’armoiries que fit Shakespeare. Puis il a trouvé dans les comptes de la maison Rutland une mention ainsi conçue, datée du début de 1613 :

« Item du 31 mars à Mr Shakespeare, en or, pour la devise de Monseigneur, 44 shillings ; à Richard Burbage pour peinture et exécution d’icelle, en or, 44 shillings. [Au total : ] 4 livres, 8 shillings. »

Cela signifie qu’un an après la mort de Roger Manners, son frère, devenu le VIe comte de Rutland, demanda à Shakespeare et au célèbre acteur Burbage, qui était peintre amateur, de lui composer une « devise » : une figure symbolique accompagnée d’une légende, destinée à orner son écu pour une joute chevaleresque qu’on donnait à la cour. Si cela démontre quelque chose, c’est que Shakespeare était capable de composer une devise, et l’on ne voit pas très bien tout d’abord quel argument M. Demblon peut tirer de là. Cette mention n’est pourtant rien de moins à ses yeux que le « fiat lux de la Genèse », voici comment : pour lui, si le frère de Rutland a chargé Shakespeare de ce travail, c’est que celui-ci était tout désigné pour cela par l’emploi qu’il avait eu auprès de Roger Manners ; il était naturel que le nouveau lord Rutland s’adressât pour ce « service semi-professionnel » à l’homme de paille de son frère. M. Demblon a beaucoup d’imagination.

Il en faut aux savants, et M. Abel Lefranc, professeur au Collège de France, auteur de belles découvertes sur Rabelais, comme sur Marot ou Molière, n’en manque pas. Je gagerais qu’il a toujours aperçu d’abord par intuition ce qu’il a démontré ensuite. On sent qu’il n’est pas de ces gens dont parle Rémy de Gourmont, pour qui le mol océan, par exemple, n’est qu’un peu de noir sur du blanc. C’est parce qu’il imagine réellement les écrivains d’autrefois dans leur cadre et leur milieu, parce qu’il n’étudie pas leurs œuvres sans en voir en pensée les scènes et les personnages, qu’il a pu dégager le petit canevas de réalité sur lequel Rabelais, par exemple, a brodé son Pantagruel et son Gargantua. À son tour, il apporte une solution à l’ « affaire Shakespeare ». Pour lui, ce n’est ni Bacon, ni Rutland, ni Southampton qui a composé l’immortel théâtre : c’est un grand seigneur toutefois (et il est frappant que l’œuvre appelle si nécessairement cette idée), c’est William Stanley, VIe comte de Derby.

William Stanley, second fils de Henry, IVe comte de Derby, et de Marguerite de Clifford, né à Londres en 1561, fut immatriculé à St John’s Collège, à Oxford, en 1572. À vingt et un ans, il partit pour un long voyage sur le continent, sous la garde de son gouverneur nommé Richard Lloyd. Il arriva à Paris le 27 juillet 1582 et fut fort bien accueilli à la cour de Henri III, puis il visita les bords de la Loire, Orléans, Blois, Tours, Saumur, Angers, voilà ce qui est certain. Il l’est aussi qu’il parlait très bien le français : quarante-cinq ans plus tard, sa belle-fille Charlotte le constatait dans une lettre à madame de la Trémoïlle, sa mère. Après notre pays, il en parcourut plusieurs autres, probablement l’Espagne, l’Italie, les lieux saints, Constantinople et la Pologne. Et ces voyages durèrent environ cinq ans.

En 1587, il était de retour dans sa patrie. Les Derby étaient alors, de toutes les grandes familles anglaises, celle qui s’intéressait davantage aux choses du théâtre. Leurs châteaux virent plus de représentations théâtrales que toutes les autres demeures seigneuriales. En ce temps-là, la loi regardait les acteurs comme des vagabonds, à moins que leur troupe n’eût obtenu de quelque grand seigneur le privilège de porter son nom, moyennant quoi elle était considérée comme faisant partie de sa maison. Ce n’était guère là qu’une fiction légale qui n’empêchait pas les troupes comiques de jouer dans toutes les villes qu’il leur plaisait, pas plus que cela n’empêchait leurs protecteurs d’appeler chez eux d’autres compagnies que celles qui se réclamaient d’eux. Non seulement le comte de Derby, mais son fils aîné Ferdinando, lord Strange, frère de William Stanley, avaient chacun une troupe d’acteurs.

Vers 1587, William Shakespeare abandonna Stratford, sa bourgade natale, et la tradition veut qu’il ait suivi les comédiens du comte de Leicester qui y jouèrent durant l’été de cette année-là. Or, où alla précisément cette troupe en quittant Stratford ? Tout droit à Lathom House, chez les Stanley : voilà une rencontre assez curieuse. De plus, la compagnie de lord Leicester, son protecteur étant mort, passa quelques mois plus tard sous le patronage de lord Strange, le frère aîné de William. Elle y demeura de septembre 1588 à mai 1594, et il est donc ainsi établi, aux yeux même des stratfordiens, que les Stanley ont été les protecteurs de l’acteur Shakespeare à l’époque où furent composés les dix premières pièces de théâtre et les deux premiers recueils de poèmes.

En 1594, William Stanley fut immatriculé à Lincoln’s Inn, une des quatre écoles de droit de Londres. Cela est à noter puisque les baconiens ont attiré l’attention sur la compétence juridique de l’auteur des pièces.

D’autre part, tous les critiques ont constaté que les drames shakespeariens composés durant les dernières années du xvie et les premières du xviie siècle marquent que leur auteur traverse une crise de pessimisme. Ils sont « pénétrés de tristesse », ils « semblent l’œuvre d’un désabusé qui regarde avec mélancolie ses croyances brisées, ses illusions tombées », etc. ; et M. Jusserand estime que c’est « l’indice d’un changement » dans l’homme qui les a composés, et « d’un pli nouveau dans son esprit ». Si l’acteur Shakespeare a traversé une crise de ce genre, aucun témoignage ne nous en est resté. Mais voici ce qui se passait à la même époque dans la vie de William Stanley.

Son père était mort le 25 septembre 1593 et son frère aîné était devenu le Ve comte de Derby. Mais, le 16 avril 1594, celui-ci mourut subitement, et des bruits sinistres coururent : on dit qu’il avait été empoisonné, envoûté, et des gens osèrent accuser son frère et successeur ; enfin un grand procès s’engagea entre le nouveau comte et la comtesse douairière, sa belle-sœur, qui réclamait une grosse partie de la fortune des Derby. La procédure traîna : six ans après la mort de Ferdinando, William n’était pas seulement assuré de conserver le domaine familial de Lathom, et cependant il lui fallait soutenir son nom et son titre, criblé de dettes comme il l’était. Il ne semble pas avoir été très « pratique » : il empruntait, vendait ses terres, et assez mal, car il fut certainement exploité par des agents d’affaires et dut garder rancune à ces Shylocks. Les procès se terminèrent entre 1603 et 1610 par une série d’accords conclus entre les parties.

En même temps qu’il éprouvait ces soucis, William Stanley avait d’autres ennuis. Il s’était marié en 1595 à Élisabeth de Vere, fille du comte d’Oxford, qui paraît avoir été d’une santé chancelante. Durant l’été de 1597, cette faible créature aurait eu une intrigue avec lord d’Essex, et c’est sans doute à cela qu’il faut rapporter les faits que nous expose un document intéressant. Il y est question de scènes terribles que le comte jaloux fait à sa femme qui ne se défend que par la douceur et les larmes, si bien que les officiers de Milord, révoltés, se décident à une démarche, et s’étant rendus auprès de lui, ils lui exposent qu’ils ont toujours fidèlement servi sa famille et lui-même, mais qu’ils suivront tous le parti de Milady injustement accusée. Il y eut réconciliation entre les époux. Pourtant la comtesse mourut dans un château éloigné, en 1625, et ne fut pas inhumée dans la sépulture des Derby, auprès de son mari.

En 1623, qui est l’année où parut la première édition (in-folio) de l’œuvre shakespearienne, Stanley laissa publier un air de danse dont il était l’auteur ; il était grand musicien, et qui a mieux parlé de la musique que l’auteur du Marchand de Venise ? Depuis quelque temps déjà, il pensait à se retirer du monde ; aussi bien, il avait toujours eu du goût pour la solitude et le marquait dès 1599. En 1626, il remit tout ce qu’il put de ses charges et dignités à son fils James, puis, comme un sage, ne gardant qu’une faible part de ses revenus, il s’installa dans son pays de prédilection, à Chester. C’est là qu’il mourut le 29 septembre 1642, léguant un fort beau revenu à l’organiste de sa ville favorite.

Ce bref résumé de la vie du VIe comte de Derby suffit à montrer qu’il correspondrait beaucoup mieux que Shakespeare, mieux même que Bacon et que Rutland, à l’idée qu’on peut se faire, d’après les pièces, de l’auteur du théâtre shakespearien. Je ne m’exagère pas la valeur de ces « concordances » ; il faut néanmoins en tenir compte. Assurément on reconnaît plus aisément William Stanley que William Shakespeare dans tous les personnages où l’on a coutume d’assurer (bien gratuitement, à mon sens) que le poète a voulu se peindre, et le mélancolique Jacques de Comme il vous plaira, ou le noble Prospero de la Tempête ressemble moins à l’histrion de Stratford qu’à l’ancien écolier d’Oxford, à l’amant de la solitude, à l’homme cultivé, au juriste, au voyageur, au passionné musicien que fut lord Derby.

Pour mal connu qu’il soit encore, celui-ci nous apparaît déjà comme un curieux personnage. Durant les interminables procès qui suivirent la mort de son frère, il connut des heures très sombres. La bizarrerie de sa conduite envers sa femme, la violence de sa jalousie sont remarquables. Quand son frère mourut subitement et de la façon la plus suspecte, on insinua qu’il l’avait empoisonné ; peut-être les membres de la famille se soupçonnèrent-ils réciproquement. « Le personnage d’Hamlet n’a aucun caractère, écrivait Tolstoï ; c’est un phonographe de l’auteur, qui en répète les idées à la file. » Tout au moins peut-on dire que le poète doit s’être un peu livré en peignant ce héros compliqué : aussi, quelle peine se sont donnée les critiques pour expliquer les rapports psychologiques de l’étudiant princier de Danemark et de l’acteur Shakespeare, le plus terre à terre et le moins intellectuel des hommes ! Dans l’épisode des comédiens, par exemple, il n’est presque aucun commentateur qui n’ait imaginé Shakespeare lui-même, donnant de bons conseils à ses camarades sur l’art d’éviter l’emphase et de jouer avec naturel. Pourtant, ce n’est pas en camarade que le héros de la pièce parle aux acteurs, mais bien en prince, en grand seigneur, et assez méprisant, amateur de théâtre, auteur même, comme aurait pu faire lord Derby. Qu’il est excitant pour l’esprit de se le figurer gras, l’haleine courte, trouble et dévoré d’intelligence comme le prince Hamlet, ou jaloux comme Othello, ce William Stanley ! Je n’insiste pas sur ces hypothèses ; mais qu’elles soient possibles, il me semble que c’est un point acquis dès maintenant.

Ferdinando, frère aîné de William, avait été mêlé, bien malgré lui, à un complot ourdi par les catholiques d’Angleterre, unis aux Jésuites et à l’Espagne, et dont un de ses cousins était l’âme. Il s’agissait de renverser Élisabeth et de mettre à sa place le comte de Derby, Ferdinando Stanley lui-même, sur le trône. Celui-ci, aux premières ouvertures qu’on lui fit, dénonça immédiatement les conjurés. Il fut empoisonné en 1594, et les catholiques reportèrent leurs espoirs sur le nouveau comte, William Stanley. Mais il fallait d’abord pressentir celui-ci. On chargea un agent secret, nommé Georges Fenner, de se renseigner, et c’est ainsi qu’il nous est parvenu de ce Fenner deux lettres, adressées l’une à un correspondant d’Anvers, l’autre à un correspondant de Venise, où on lit, en des termes à peu près identiques, la petite phrase qui suit :

Le comte de Derby est uniquement occupé à écrire des pièces pour les comédiens professionnels.

Les deux lettres furent sans doute saisies par le gouvernement de la reine, et c’est pourquoi elles se trouvent aujourd’hui conservées dans les State Papers. Elles nous apprennent que le comte de Derby était plongé en 1599 dans la composition de pièces de théâtre, et s’y absorbait si fort qu’il ne prenait nul intérêt à la politique. L’agent Fenner avait surpris ce secret merveilleusement intéressant pour nous et le communiquait à ses mystérieux correspondants pour qu’ils en fissent leur profit.

Si nul autre contemporain n’avait jamais soupçonné le rôle littéraire occulte de Stanley, on pourrait s’en étonner, bien que cela ne soit pas en somme plus surprenant que le silence de tous sur la personnalité de Shakespeare. Mais nous allons voir que tel n’est pas le cas, et ici se place une très jolie trouvaille de M. Lefranc.

En 1595, Spenser publia une pastorale : Colin Clouts come againe, où il citait, selon la mode du temps, sous leurs noms véritables ou sous des noms de bergers, un certain nombre de ses contemporains. On a identifié depuis longtemps tous les personnages de cette énumération, mais personne n’a pu dire encore quel est le berger Aetion dont il est question dans les quatre vers que voici en français :

Et là, le dernier venu, mais non le moindre, s’offre Aetion : on ne pourrait trouver nulle part un plus noble (gentle) berger ; sa muse, pleine de l’invention de hautes pensées, sonne, comme lui-même, héroïquement.

Certains ont pensé qu’il s’agissait là de Shakespeare, mais on a renoncé généralement à cette hypothèse à peu près gratuite, d’autant plus que Shakespeare n’avait encore signé à cette époque que la dédicace de Vénus et Adonis, que Spenser semble ne l’avoir jamais connu et qu’il ne parle dans Colin Clout que de grands seigneurs ou de personnages illustres.

Le nom du berger Aetion, dérivé du mot grec ἀετός, aigle, signifie : qui dépend de l’aigle, qui se rattache à l’aigle. Or, la pièce principale des armoiries des Derby est une aigle emportant un enfant ; c’était l’emblème de leur famille, connu comme tel des Anglais, et qui avait donné son nom à la plus haute tour de leur château ; beaucoup de textes y font allusion, et notamment Thomas Nash, dans une lettre à Spenser lui-même, parle allégoriquement de l’aigle des Derby à propos de Ferdinando, le frère aîné de William. Si l’on songe que, dans Colin Clout, l’éloge d’Aetion vient immédiatement après celui de Ferdinando Stanley (désigné sous le nom d’Amyntas), il est naturel de penser qu’Aetion n’est autre que William Stanley. Dans son énumération des bergers, Spenser fait passer en premier lieu les auteurs célèbres, puis les mécènes et les écrivains de l’aristocratie : sir Walter Raleigh, Ferdinando Stanley (Amyntas), William Stanley (Aetion) et sir Philip Sidney. Vraiment cette identification ne peut faire aucun doute, d’autant moins que Spenser était un ami des Derby et évoque souvent leur milieu dans ses poèmes. En revanche, la seule citation d’un titre d’ouvrage réel qu’on trouve dans tout le théâtre shakespearien, c’est celui d’un poème de Spenser (Songe d’une nuit d’été, acte V, scène 1re). Et voilà comment les arguments des stratfordiens, qui expliquent que l’éloge ne saurait s’appliquer qu’à l’auteur du théâtre shakespearien, renforcent ici la thèse de M. Lefranc.

Nous savons maintenant que William Stanley écrivait secrètement des pièces pour les comédiens professionnels, fort appréciées de Spenser. Et c’est un renseignement dont il n’est pas besoin de souligner l’intérêt.

Dans le Songe d’une nuit d’été et dans Hamlet, l’auteur nous montre ses personnages assistant à une représentation que leur donnent des comédiens. Déjà, dans Peines d’amour perdues, il nous avait fait voir Grossetête, le rustre, sir Nathaniel, le curé, le pédant magister Holofernes, le page Papillon et l’emphatique don Adriano de Armado jouant devant le roi, la princesse, leurs seigneurs et leurs dames, une sorte de mascarade, un pageant intitulé les Neuf preux. Un spectacle du même genre eut lieu, le 1er août 1621, dans une ville anglaise, et entre tous ceux de la fin du xvie et des premières années du xviie siècle dont il nous est resté des traces, c’est le seul où les neuf preux aient été mis en scène. Chacun d’eux y apparaissait en armure, tout de même que dans Peines d’amour perdues, et, comme dans cette pièce encore, Hiems, l’Hiver, et Ver, le Printemps, y avaient un rôle. Or, sait-on où eut lieu ce pageant ? À Chester, dans la ville favorite de Stanley. — Notons cela.

En 1584, un auteur nommé Richard Lloyd publia un poème fort naïf sur les neuf preux, les Nine Worthies. Chacun de ceux-ci, Josué, Hector, David, Alexandre, Judas Macchabée, Jules César, Arthur, Charlemagne et Guy de Warwick, se présente tour à tour en armure, décline son nom ( « I am the worthie conquerour Duke Iosua the great », etc.), déclame un bref mais emphatique récit de ses exploits, puis cède la place au suivant. C’est exactement ce qui se passe dans le pageant de Peines d’amour. — En outre, dans le poème de Richard Lloyd, les monologues sont précédés d’une description de la figure et des armes de chacun des héros, et une facile comparaison montre que c’est vraisemblablement cette description de Lloyd que les spectateurs du pageant, dans Peines d’amour perdues, tournent en ridicule. Je dis : « vraisemblablement », je ne dis pas : « certainement », comme M. Lefranc, et voici pourquoi. Dans la pièce shakespearienne, Grossetête déclare à sir Nathaniel :

Oh ! Messire, vous avez déprécié Alissandre le Conquérant. On vous effacera pour ce fait des tapisseries.

Or, les neuf preux ont été l’un des sujets les plus communément traités par les dessinateurs de tapisseries, et ils étaient toujours représentés avec leurs attributs traditionnels, tels que les décrivent gravement Richard Lloyd et ironiquement l’auteur de Peines d’amour, en sorte qu’on ne peut être absolument certain que celui-ci se moque des Nine Worthies ; toutefois, si l’on songe aux autres ressemblances entre la pièce et le poème (qu’il serait trop long de détailler ici), il paraît bien vraisemblable qu’il s’en moque, encore un coup[3].

Mais qui était ce Richard Lloyd ? Richard Lloyd était le propre gouverneur de William Stanley. C’est ce school master qu’on avait chargé, selon l’usage du temps, d’accompagner et de surveiller le jeune homme dans le voyage que celui-ci fit sur le continent. Il nous est resté deux lettres qu’il écrivit alors qu’il se trouvait en France avec son élève ; on l’y voit fort préoccupé, en vrai magister, de découvrir quelque résidence isolée à Angers pour son disciple et lui, à l’écart des routes fréquentées, et constater avec onction que « les papistes et les réformés vivent ici en bon accord », grâce à quoi « personne n’est contraint d’aller à l’église ». C’était un fort pédant personnage : il nous est resté de lui un traité en anglais, tout entrecoupé de phrases latines, comme le sont les propos d’Holofernes dans Peines d’amour perdues, le ridicule poème déjà cité des Nine Worthies et un ouvrage sur l’état de la chrétienté où l’on devine d’abord qu’il n’y a pas le plus petit mot pour rire. Peines d’amour nous donne Holofernes comme l’auteur, le metteur en scène des Neuf preux, et comme un homme remarquablement compétent en spectacles de ce genre ; tel était certainement le cas de l’auteur des Nine Worthies. Et M. Lefranc a raison de conclure que c’est par une concordance extraordinaire que le personnage à qui il attribue le théâtre de Shakespeare a eu un précepteur qui a composé une déclamation des Nine Worthies que Peines d’amour perdues semble bien tourner en ridicule.

Mais continuons. Où se passe la scène de la comédie ? Pour cela, point de doute : en Navarre, à la cour du futur Henri IV, et plus précisément dans le célèbre parc de Nérac. Le roi de la pièce, c’est Henri, tous les commentateurs s’accordent là-dessus. À la scène II de l’acte V, la Princesse dit qu’elle a reçu du Roi « autant d’amour en vers qu’on peut en fourrer sur une feuille de papier écrite des deux côtés, marge et tout, qu’il lui a plu de sceller du nom de Cupidon ». Le Vert-Galant, en effet, avait coutume de sceller ses poulets d’un cachet spécial représentant un H entouré de lacs d’amour, d’y tracer autour de sa signature des S traversés de flèches, emblèmes de baisers, et de les couvrir jusque sur l’adresse de symboles amoureux de ce genre. Joignez que l’original autographe de la fameuse chanson de Charmante Gabrielle, qui fut adressée sous forme de missive à Gabrielle d’Estrées, existe encore (il a pour heureux possesseur M. le comte Le Gonidec de Traissan) : plusieurs strophes y sont écrites en marge ; et voilà encore une bien curieuse concordance. D’autre part, on lit dans une lettre écrite par la reine Marguerite à son royal époux : « Si vous étiez honnête homme, vous quitteriez l’agriculture et l’humeur de Timon pour venir vivre parmi les hommes. » Et sait-on à quelle époque le Vert-Galant marquait, comme le Roi de Peines d’amour, cette humeur de Timon ? Durant l’automne de 1582, c’est-à-dire dans le temps précisément que William Stanley voyageait en France. On avouera que c’est encore là une rencontre faite pour surprendre.

Mais il en est bien d’autres ; je ne puis les citer toutes. La première édition de Peines d’amour (1598), dont le texte est fort incorrect, prétend offrir la comédie telle qu’elle fut jouée devant la reine Élisabeth à la Noël de 1597, et nouvellement corrigée et augmentée. Or, la Princesse de France s’y trouve appelée plusieurs fois, par inadvertance, Queen, la Reine : évidemment parce que le manuscrit qui a servi à l’impression avait été mal corrigé et que, dans les rédactions antérieures, l’héroïne était ainsi désignée. Cette princesse de France qui était reine dans la première version — et qui apparemment devint princesse par prudence, pour ne point être trop reconnaissable et n’attirer pas sur la pièce les foudres dangereuses de la censure anglaise, alors très redoutable — ne représenterait-elle point Marguerite de Valois, la propre femme du Vert-Galant, comme le Roi de Peines d’amour représente celui-ci[4] ?

Reprenons la pièce. Si la Princesse vient à la cour du Roi, c’est en ambassadrice et pour arranger certaines difficultés qui se sont élevées entre la France et la Navarre à propos de l’Aquitaine. Or, ici, presque tous les commentateurs (sauf M. Israël Gollancz) ont cité, les uns copiant les autres, comme ayant servi de source à Shakespeare, un passage des chroniques de Monstrelet qui se rapporte à certains litiges de l’année 1427, ou environ, au sujet de Nemours, de Cherbourg, d’Évreux, bref, dont pas un mot, mais pas un traître mot n’a rien à voir avec le morceau de Peines d’amour qu’il prétend expliquer. C’est ainsi ; ceux qui en douteraient n’auraient qu’à ouvrir leur Shakespeare : ils y trouveraient l’extrait de Monstrelet et s’en assureraient aisément.

Pourtant il s’agit là d’une série de faits bien connus et contemporains de la pièce shakespearienne. C’est une histoire fort compliquée. L’Aquitaine ou Guyenne était gouvernée en partie par Henri de Navarre, en partie par son beau-frère, le roi de France, et cela causait des querelles et des troubles sans fin que les guerres de religion n’apaisèrent point. La dot de Marguerite de Valois, qui ne fut jamais payée, était garantie en partie par certaines villes de Guyenne, — le « douaire de la Reine », dont parle Boyet dans la comédie. Pour résoudre ces conflits, Catherine de Médicis se mit en route pour la Navarre en compagnie de Marguerite qui était alors avec elle à la cour de France et que Henri avait mandée. Les deux reines étaient accompagnées de leurs dames et de leurs filles, l’ « escadron volant », comme on l’appela, sur les grâces desquelles la rusée Catherine comptait. « Elle avait résolu, dit un historien, de livrer au roi de Navarre une vraie bataille de diplomatie et de galanterie… Ne prétendait-elle pas que les lenteurs des négociations n’avaient pour cause que le désir de voir plus longtemps ses filles ? » Si celles-ci étaient semblables aux Rosaline, Catherine, Maria de Peines d’amour perdues, on conçoit en effet cette lenteur des négociations. Marguerite et son mari demeurèrent à Nérac dont le parc vit alors des fêtes incessantes : « Les festins, les danses, les mascarades, les heures joyeuses, comme parle Biron dans la comédie, précédaient le bel amour, en semant son chemin de fleurs. » On crut que le roi allait se reprendre définitivement de tendresse pour sa femme ; tous ses jeunes compagnons, tous les membres de son conseil, et jusqu’au grave Rosny, étaient tombés dans les filets des dames de la reine : c’est d’Aubigné qui nous le dit. Oui, cette Princesse ou Reine de Peines d’amour qui vient régler les questions d’Aquitaine et dont le Roi s’éprend, c’est bien le souvenir de Marguerite de Valois qui l’a suggérée à l’auteur de la pièce, comme ces coquettes et spirituelles personnes qui l’accompagnent symbolisent sans doute le fameux « escadron volant ».

Il en est d’autres indices. Quand Catherine déclare à la Princesse qu’elle connaît déjà Du Maine pour l’avoir rencontré chez le duc d’Alençon, nous nous souvenons que Marguerite alla voir son frère François d’Alençon en juin 1579, deux mois avant son départ pour la Guyenne. Et quand Rosaline échange ses répliques avec Biron : « N’ai-je pas naguère dansé avec vous en Brabant ? — Je sais bien que oui », etc., nous évoquons le voyage mémorable que fit la reine aux eaux de Spa avec toute sa maison, et dont elle conte en grand détail dans ses Mémoires les fêtes et les bals.

Doutez-vous encore ? Lisez en ce cas les propos des dames de la Princesse à la scène II de l’acte V :

Rosaline. — Vous ne serez jamais amis ensemble : il [Cupidon] a tué votre sœur.

Catherine. — Il la rendit mélancolique, triste et morose, et c’est pourquoi elle mourut ; mais si elle avait été légère comme vous, si elle avait eu votre esprit gai, preste, pétulant, elle aurait pu devenir grand’mère avant de mourir, et c’est ce que vous deviendrez, car un cœur léger vit longtemps.


Et maintenant écoutez la belle et véridique histoire de celle qui mourut d’amour, telle que nous la conte dans ses Mémoires la reine Margot.

Mme de Tournon, qui était dame d’honneur de cette reine, avait deux filles. L’aînée, mariée à M. de Balançon, gentilhomme de Bourgogne, obtint de garder sa sœur Hélène auprès d’elle pour lui tenir compagnie en ce pays où elle était éloignée de tous ses parents. Dans la même maison vivait le frère de M. de Balançon, qui devint amoureux de la jeune fille et en demanda la main. Mais M. de Balançon, qui voulait que son frère fût d’église, s’opposa au mariage, si bien que Mme de Tournon, offensée, rappela sa fille auprès d’elle, et « comme elle estoit femme un peu terrible et rude, sans avoir grand esgard que cette fille estoit grande et méritoit un plus doux traitement, elle la gourmande et la crie sans cesse, ne luy laissant presque jamais l’œil sec, bien qu’elle ne fist nulle action qui ne fust très louable ». Hélène fut donc bien joyeuse, en 1577, quand elle vit que la reine se rendait en Brabant, pensant que M. de Varembon, son amoureux, s’y trouverait et qu’il la demanderait en mariage.

Elle le vit en effet à Namur, mais il ne fit pas seulement semblant de la connaître. Et bien qu’elle se fût contrainte de lui montrer bonne mine par amour-propre, sitôt qu’il fut parti, elle se trouva « tellement saisie qu’elle ne peust plus respirer qu’en criant et avec des douleurs mortelles », et mourut en huit ou dix jours. Comme on portait son corps à l’église, voici venir M. de Varembon qui s’était ravisé et accourait la demander à sa mère. « Il advise de loin, au milieu d’une grande et triste trouppe de personnes en deuil, un drap blanc couvert de chappeaux de fleurs. Il demande que c’est ? » On lui répond que c’est Mlle de Tournon. Ô mortelle réponse ! À ces mots, il se pâme et tombe de cheval… (Mais plus tard, il fit un fort beau mariage.)

Voilà l’histoire de celle qui mourut d’amour pendant le voyage de la reine de Navarre en Brabant. C’est une histoire vraie, qui est tout à fait dans le goût des nouvelles du temps : aussi n’est-il pas étonnant que Marguerite y fasse plusieurs allusions dans ses Mémoires. On en dut beaucoup parler à la cour de Nérac : toutes les femmes de la reine avaient connu Mlle de Tournon, leur compagne. Doutez-vous, après les constatations qui précèdent, que ce ne soit à cette romanesque aventure que Rosaline et Catherine font allusion ?

Et si vous n’en doutez pas, voyez-vous comment l’auteur du théâtre de Shakespeare a pu y songer, non seulement au temps où il composait Peines d’amour perdues, mais lorsqu’il écrivait Hamlet ? Relisez l’histoire d’Ophélie. « Mais non, dit à la reine Polonius-Balançon, je suis entré rondement en matière et j’ai parlé ainsi à ma jeune demoiselle : « Le seigneur Hamlet est un prince hors de ta sphère ; cela ne doit pas être », et puis je lui ai fait la leçon pour lui dire qu’elle devait se dérober à ses entretiens… » Rappelez-vous l’angoisse de la jeune fille lorsque Hamlet, tel Varembon, lui fait paraître cette horrible froideur. Comme Hélène, Ophélie meurt quelques jours après le départ de son amant, et rappelez-vous, encore, comment Hamlet rencontre en revenant un enterrement dans la rue : il s’enquiert de qui l’on porte ainsi en terre… Grâce à M. Lefranc, il semble que nous surprenions ici le travail d’imagination de l’auteur d’Hamlet : est-il rien de plus émouvant ? Nous savons maintenant de quelle belle histoire d’amour, et française, est né l’épisode d’Ophélie. Car il me semble qu’on ne peut plus guère douter que ce ne soit la cour de Navarre dont il est question dans Peines d’amour perdues. William Stanley dut y passer, allant de France en Espagne avec son précepteur, le pédant Richard Lloyd-Holofernes. Quant à l’acteur Shakespeare, à cette époque, il séduisait une paysanne dans son village de Stratford, et, si beaucoup de gens ont pu admettre qu’il avait acquis en trois ou quatre ans la connaissance du français, du latin, de la littérature étrangère, de tous les raffinements de manières, de langage, d’esprit, bref toute la culture intellectuelle et morale nécessaire pour composer cette comédie raffinée, « mondaine », entre toutes, puis celles qui l’ont suivie, personne n’a jamais prétendu qu’il avait vécu à la cour de Navarre. Alors…



Alors ce serait lord Derby l’auteur du théâtre shakespearien ; et bien d’autres remarques encore peuvent le donner à penser qu’il faudrait un volume pour exposer, même en résumé. J’en citerai quelques-unes seulement qui m’ont paru plus curieuses.

La comédie des Joyeuses commères de Windsor est de 1598 ou de 1601, selon les critiques. En tout cas, elle a été composée à l’occasion d’une cérémonie de la Jarretière. — Le comte de Derby reçut la Jarretière en 1601, justement, et à Windsor, dans la chapelle de Saint-Georges.

Dans la Tempête, non seulement les sciences occultes et la magie ne sont pas blâmées, mais louées au contraire et considérées comme bienfaisantes : les enchantements du duc banni n’amènent que le triomphe de la justice. C’est là un cas singulier, puisque dans tous les ouvrages où des magiciens ou sorciers sont mis en scène — dans le Faust de Marlowe, par exemple, — ceux-ci sont châtiés, et durement, au dénouement. Joignez que l’époque où parut la pièce fut une des moins propices aux amateurs de sciences secrètes : le roi Jacques Ier, persuadé d’avoir été ensorcelé, auteur lui-même d’un ouvrage contre la démonologie, les faisait poursuivre très vigoureusement. Comment peut-on imaginer que l’acteur Shakespeare, et appartenant à la troupe royale, aurait seulement rêvé d’écrire une pareille œuvre ? Et pourquoi, ayant le caractère qu’on sait, se serait-il exposé bénévolement à ce risque ? — En outre, Prospero fait tous ses enchantements selon les règles de l’art : c’est un magicien compétent. Ne nous en étonnons point puisque lord Derby fut un grand ami du fameux John Dee, le plus célèbre des « occultistes » de ce temps.

L’auteur du théâtre shakespearien fait plusieurs allusions aux représentations populaires données à la Pentecôte et à la Saint-Jean, non par des acteurs professionnels, mais par des gens de métiers, des artisans. Il en parle dans les Deux gentilshommes de Vérone et dans le Conte d’hiver, mais tout le monde se rappelle la Très lamentable comédie et la très cruelle mort de Pyrame et Thisbé, telle qu’elle est raillée dans le Songe d’une nuit d’été. Pour commenter ces allusions, on a souvent évoqué les mystères que jouaient les bonnes gens de Coventry et d’York, mais on a tout à fait négligé de rappeler que ces spectacles avaient lieu au moment de la Fête-Dieu. En réalité, la seule ville d’Angleterre où il y ait eu des représentations populaires à la Pentecôte et à la Saint-Jean, c’est Chester, — la ville favorite de William Stanley, où il habita une partie de sa vie, où il se retira et où il mourut. À Chester, chaque corps de métier avait le privilège de fournir un acteur ou d’assurer une partie du spectacle, et voilà apparemment pourquoi il est si nettement spécifié dans le Songe que les acteurs bénévoles de Pyrame et Thisbé appartiennent à des métiers différents.

Le 26 janvier 1595, le chef d’une des plus nobles familles d’Angleterre se mariait à Greenwich ; à cette occasion, la troupe du lord Chambellan, dont faisait partie l’acteur Shakespeare, joua devant la reine, dans cette ville, le Songe d’une nuit d’été. Il ne reste qu’à dire que ce grand seigneur était le VIe comte de Derby. Tout, comme on voit, ramène à lui.

Mais pourquoi, enfin, aurait-il pris le masque de Shakespeare ?

Certes, la réponse est difficile, mais je crois que nous devons, avant tout, tâcher de nous abstraire de notre point de vue moderne. S’il s’agissait d’une autre œuvre que le théâtre de Shakespeare, d’une œuvre qui nous parût moins admirable, nous serions moins étonnés. Que Raymond de Fourquevaux publiant, en 1548, ses Instructions sur le faict de la guerre (un excellent livre, qui eut beaucoup de succès) ait fait de son mieux pour qu’elles fussent attribuées à Guillaume Du Bellay, et y ait réussi, nous ne le trouvons pas bien surprenant. Il nous faut imaginer que nul des contemporains de Shakespeare ne songea certainement que la postérité lui accorderait le rang où nous le plaçons. Je n’ai pas le loisir de faire ici une étude détaillée des témoignages qui nous sont restés sur la qualité du succès qu’eut Shakespeare en son temps ; il ne fut pas méconnu, mais je ne crois pas qu’on puisse contester que sa réputation fut plutôt celle d’un auteur dramatique amusant, d’un écrivain à « gros tirage », que celle d’un artiste destiné à l’immortalité[5]. Et l’on peut très bien concevoir qu’un grand seigneur de ce temps n’ait pas tenu à ces lauriers décernés par le « vulgaire odieux ». L’état d’homme de lettres, depuis la Renaissance, avait gagné beaucoup dans l’estime publique, mais ce n’est guère que depuis un siècle que le talent d’écrivain peut, dans l’opinion, balancer la naissance : qu’on se rappelle sur quel ton un Saint-Simon, chez nous, parlera encore des écrivains. Vraiment, aux yeux du comte de Derby, ce n’était peut-être pas une notoriété très enviable que celle d’un auteur de drames à succès.

D’autant que, si la mode était alors de faire des livres, elle était de les faire anonymement. Ouvrons une fois de plus la belle Histoire littéraire de M. Jusserand. Elle nous apprend (t. II, p. 236-9) qu’à l’époque de Shakespeare tout le monde écrivait, mais que peu de gens relativement signaient et publiaient. « Produire est une nécessité ; ils ne peuvent s’en empêcher ; ils écrivent pour se soulager l’esprit, sans y attacher d’importance ; ne pas imprimer est une élégance. Les plus grands seigneurs et les plus occupés d’ambition et de graves affaires riment des poésies… Mais ils n’impriment rien… Une renommée discrète leur suffisait… C’était si notoirement une élégance de dédaigner la presse que des écrivains de profession se conformaient à l’usage ou faisaient semblant, et merveilleux est le nombre des publications commençant par l’assurance que l’impression est faite à l’insu de l’auteur. » Il y a ainsi beaucoup de mystère autour des œuvres de Spenser, des sonnets de Sackville et de quelques autres. Le propre beau-père de William Stanley, lord Oxford, par exemple, qui passa pour le meilleur acteur comique de son temps, fut également un excellent dramaturge, paraît-il ; néanmoins nous ne connaissons pas une ligne de ses œuvres. Et à qui pense Greene, quand il parle de ces écrivains amateurs qui, pour ménager leur situation et leur apparente gravité, s’en vont « chercher un autre Batillus pour inscrire son nom en tête de leurs vers» ? Si nous songeons à ce dandysme du temps d’Élisabeth, nous concevrons mieux que le comte de Derby soit demeuré anonyme comme son beau-père, le comte d’Oxford.

D’ailleurs, pourquoi n’accorderions-nous pas un certain rôle à Shakespeare de Stratford dans la composition des pièces ? Ben Jonson tenait des camarades de Shakespeare que celui-ci, quoi qu’il écrivît, n’effaçait jamais une ligne, et pour moi, cela ne se peut concevoir que si les manuscrits qu’ont vus les acteurs n’étaient que des mises au net. Mais c’est bien vainement que M. Célestin Demblon s’efforce d’établir que Shakespeare était illettré. Ses signatures sont d’un pauvre d’esprit, mais défions-nous des graphologues. Greene l’accusait en 1591 de « se croire aussi habile à gonfler un vers blanc » que quiconque, et en 1613 lord Rutland lui demandait quelques vers probablement ou quelques phrases pour sa devise : c’est donc qu’il était capable de les faire. L’amateur génial dont il était sans doute le prête-nom se désintéressait fort de ces pièces qu’il écrivait par passe-temps et ne publiait même pas. Si certains des drames ont été légèrement remaniés et arrangés pour la scène, j’inclinerais à croire que c’est là le travail de l’acteur Shakespeare, factotum du théâtre. Mais je ne pense pas que le buveur de Stratford, l’ami de l’usurier Combe, ait jamais rêvé Hamlet et le Marchand de Venise, le Songe d’une nuit d’été et Comme il vous plaira.


(Janvier 1919.)




  1. Cet article a paru dans la Revue de Paris du 1er février 1919.
  2. Les hérétiques insistent beaucoup là-dessus : son testament ne fait aucune mention de livres. M. S. Lee suppose qu’ils ont été compris dans la rubrique générale des « goodes » et des « chattels ». Mais ç’aurait été contraire à tous les usages, les livres valant alors fort cher : Hall, par exemple, le propre gendre de Shakespeare, mentionne son « cabinet de livres ».
  3. Francois-Victor Hugo dit, dans une note de sa traduction, qu’une « estampe coloriée, du xve siècle, qu’on peut voir à la Bibliothèque nationale, en tête d’un manuscrit du fonds Colbert », représente Alexandre tenant une lance et un écu semblable à celui qui provoque les lazzi de Grossetête. — Les éditeurs anglais citent, pour expliquer le pageant de Peines d’amour, des textes anciens, demeurés manuscrits, que l’auteur de la pièce n’aurait pu connaître que par un hasard étonnant. Ils n’indiquent comme source possible ni le poème de Lloyd, ni les tapisseries.
  4. Bien entendu, nous ne prétendons pas que l’auteur de la comédie ait voulu faire des portraits ressemblants, mais seulement qu’il a brodé ses riches fantaisies sur un canevas de souvenirs, de réalités.
  5. Il va de soi que je ne prétends pas qu’un auteur à succès ne puisse être un artiste. L’art et le succès ne s’opposent pas : ils sont tout à fait indépendants l’un de l’autre, ils s’ignorent. — On mit Spenser, Beaumont, Michaël, Drayton, Jonson, à Westminster ; il ne fut pas question un instant d’y inhumer Shakespeare, quoi qu’en pense Sir Sidney Lee.