L’Afrique moderne - Histoire physique, races et colonisation

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L’Afrique moderne - Histoire physique, races et colonisation
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 73 (p. 312-344).
L’AFRIQUE MODERNE
HISTOIRE PHYSIQUE, RACES ET COLONISATION.

« L’intérieur de l’Afrique est peu connu, écrivait l’abbé Raynal, et ce qu’on en sait ne peut intéresser ni l’avidité du négociant, ni la curiosité du voyageur, ni l’humanité du philosophe. » Telle était au XVIIIe siècle l’insouciance des géographes à l’égard des régions centrales de cet immense continent. L’esprit du temps était tourné vers les aventures maritimes, comme si les explorateurs du globe avaient voulu d’abord reconnaître les contours de la terre habitable et les limites de leur domaine avant d’examiner ce qui s’y trouve de curieux et d’utile. Au surplus, la voie de mer était à cette époque la plus féconde en résultats. Quel voyageur pourrait espérer de recueillir en trois ou quatre années de pérégrinations terrestres autant d’informations qu’en rapportaient les grands navigateurs des siècles passés? Ceux-ci faisaient le tour du monde, glissant à toutes voiles sur les océans de l’un et l’autre hémisphère, côtoyant l’inconnu par tous les degrés de longitude et de latitude, tandis que de nos jours les explorateurs doivent souvent se résigner à languir des mois entiers ou revenir en arrière, arrêtés par un fleuve, par un désert, par une chaîne de montagnes. Les découvertes exigent maintenant plus de courage et de dévouement; les voyages infligent plus de fatigues et de privations, exposent à de plus graves dangers. La tâche est devenue plus rude sans être plus glorieuse. Cependant les hommes ne manquent pas, et le sol de l’Afrique en particulier attire les missionnaires de la science plus que ne l’ont jamais fait les contrées les plus favorisées.

Ce n’est pas de ce pays mystérieux que La Bruyère eût dit qu’il ne reste qu’à glaner après les anciens et les habiles d’entre les modernes. Les Grecs de l’ancien temps ne virent l’Afrique qu’à travers un voile de fables et de légendes. Hérodote connut assez bien l’Egypte, et parle même en termes véridiques d’une contrée plus éloignée vers le sud que l’on appelait alors l’Ethiopie. Les vaisseaux carthaginois s’engagèrent dans l’Atlantique, et poussèrent au loin des reconnaissances. A l’est aussi, des expéditions maritimes firent découvrir les côtes du Golfe-Arabique et de la Mer-Érythrée; mais le commerce, qui était le mobile de ces entreprises, n’opérait que sur mer, toujours sur mer. Les Grecs, établis à Cyrène, les Romains, maîtres pendant des siècles de tout le littoral de la Méditerranée, se trouvèrent incapables de dépasser les premières oasis du Sahara. Ils possédèrent peut-être des notions plus exactes sur la vallée supérieure du Nil. Ptolémée, qui vivait au IIe siècle après Jésus-Christ, parle de grands lacs d’où le Nil sortirait vers l’équateur et de hautes chaînes de montagnes, les montagnes de la Lune, qui, sur la foi de cet écrivain, n’ont cessé depuis lors de figurer sur les cartes, bien qu’elles n’aient été vues que de nos jours. En somme, les anciens ne connurent de l’Afrique que le littoral et la vallée du Nil; du Soudan, des contrées centrales que nous connaissons à peine nous-mêmes, ils ne savaient rien. Le Sahara leur semblait un obstacle insurmontable : c’était la deserta siti regio, bonne tout au plus à servir de refuge à quelques Garamantes fantastiques.

Bien des siècles s’écoulèrent sans faire avancer d’un pas la géographie africaine. A la suite des voyages de circumnavigation du moyen âge, il s’établit sur les côtes, de préférence à l’embouchure des grandes rivières, des comptoirs européens dont les habitans, poussés par la curiosité ou par l’appât du gain, s’avançaient parfois à quelques journées de marche de l’Océan; le centre restait inconnu. Il n’était pas question, tant s’en faut, de traverser l’Afrique d’une mer à l’autre, car un tel voyage s’offrait sous un aspect effrayant. L’étroite lisière que les Européens avaient parcourue ne présentait que des déserts desséchés par le soleil ou des marais insalubres. Un climat meurtrier, des forêts hantées par les bêtes féroces et des villages occupés par des peuplades barbares, il n’y avait là rien d’encourageant. Comme si cette partie du globe eût été vouée fatalement à la stérilité, nul auteur n’imagina jamais d’y placer la scène des voyages de fantaisie dont, à défaut de récits plus réels, nos pères faisaient leurs délices. C’est sur un théâtre plus riant et plus propice, sur les côtes de l’Asie et de l’Amérique ou dans les îles fortunées du Pacifique, que les Robinson et les Gulliver vont courir leurs attrayantes aventures. Tout au plus l’Afrique apparaît-elle dans les contes arabes des Mille et une Nuits, et c’est alors sous l’aspect morne et désolé que la légende impose aux sables du désert. Constatons une fois de plus que les fictions ne valent jamais la réalité. Le continent africain recèle autre chose que des sables stériles et des marais malsains. La zone torride n’a pas été placée entre les deux zones tempérées pour séparer, comme le croyaient les anciens, les régions habitables du globe. L’Afrique a de la verdure même entre les tropiques, des eaux vives et courantes même au sein du Sahara; la neige s’y montre sous l’équateur, et le climat équinoxial n’y est pas plus redoutable qu’en Amérique ou en Asie. A côté de solitudes brûlantes s’étalent des plaines d’une fertilité merveilleuse qui produisent les plantes les plus utiles, et nourrissent les plus belles espèces du règne animal. Le seul être qui s’y trouve dans un état de dégradation et d’avilissement à faire pitié, c’est l’homme. N’en accusons pas la terre; cette grande productrice des choses est sans doute tombée en de mauvaises mains, car, à côté des tribus noires les plus dégradées et sur un terrain moins favorable, nous rencontrerons des populations presque blanches en un état de prospérité relative. Il nous faudra reconnaître ici l’influence de la race, non celle du sol.

Les explorations modernes de l’Afrique centrale commencent à la fin du siècle dernier. Toutefois c’est surtout depuis vingt et quelques années que les expéditions, parties de toutes les côtes de la péninsule, deviennent assez nombreuses et assez méthodiques pour fournir aux géographes les informations précises qu’ils réclament. Les observations exactes faites avec le sextant et le baromètre remplacent les vagues appréciations des premiers itinéraires. Les sociétés savantes vouées à l’étude exclusive de la géographie qui se sont formées en France, en Allemagne, en Angleterre, encouragent les voyageurs par leur appui moral, leurs subsides et leurs récompenses, leur donnent au départ des programmes bien dressés, et soumettent les résultats qu’ils rapportent à l’épreuve d’une critique éclairée. C’est par l’heureux concours de tant d’efforts que se rétrécit d’année en année l’espace vierge qui s’étalait sur nos anciennes cartes d’Afrique. Il serait superflu d’énumérer les noms de tous les hommes qui ont consacré leur vie à ces laborieuses investigations; encore moins pourrions-nous raconter en détail les mille épreuves qu’ils ont traversées. Au surplus, le récit des plus notables de ces explorations ne serait pas nouveau pour les lecteurs de la Revue, Barth, Speke, Livingstone et Baker ont obtenu tout autant de notoriété en France que dans leur pays natal. Nous ne voulons que rappeler les traits saillans de leurs journaux de route et faire sortir de la comparaison de ces documens l’Afrique telle qu’elle est, ou mieux telle qu’on la devine à travers le brouillard qui en dérobe encore une partie. Il s’agit surtout de savoir ce qu’elle est apte à produire et ce qu’elle deviendra dans un avenir plus ou moins. lointain, lorsque de nouvelles races humaines s’y seront implantées. L’homme est le but de la création; il est juste de ramener vers lui et vers la satisfaction de ses besoins légitimes les progrès de la géographie moderne. Du reste ce continent massif et compacte, que la mer isole de toute autre terre, offre un intérêt particulier au point de vue de la science géographique. Nulle part les questions relatives à l’hydrographie du globe, au climat, aux migrations des peuples, ne se présentent aussi bien dégagées d’influences étrangères. L’Afrique est en quelque sorte un monde à part.

Tous les lieux occupés par les Européens sur les côtes ont servi de points de départ à des voyages d’exploration vers l’intérieur. Bien que toutes ces expéditions tendent vers un même résultat et que les itinéraires se croisent fréquemment, il y a encore commodité pour l’étude à les diviser selon quatre grandes régions : d’abord le bassin du Nil, qui embrasse le quart nord-est, puis le bassin du Zambèse et de ses affluens, ensuite la région des cours d’eau qui se déversent dans l’Atlantique au sud de l’équateur, et dont le Niger et la rivière du Gabon paraissent être les plus dignes d’être notés; enfin la région saharienne, qui touche à deux colonies françaises, d’un bout à l’Algérie, de l’autre au Sénégal. Cette division n’est pas arbitraire, elle est commandée par les grandes lignes du terrain ; les quatre fleuves que nous venons de nommer semblent en effet converger vers les régions mystérieuses du centre où les Européens n’ont pas encore pénétré.


I.

L’exploration du Nil a quelque chose de classique. N’est-ce pas le plus vieux de tous les problèmes géographiques? Les Égyptiens des pyramides se demandèrent sans doute d’où sortait ce fleuve unique qui leur apportait chaque année, suivant le niveau des crues, l’abondance ou la stérilité. A le voir descendre de cataracte en cataracte, il dut sembler aux premiers navigateurs qui se hasardèrent à le remonter qu’il provenait d’un océan mystérieux juché sur quelque haut plateau lointain. Pour les modernes, à qui les autres grands fleuves du globe ne sont pas inconnus, le Nil conserve une sorte de majesté. L’Amazone a peut-être plus d’ampleur, le Mississipi plus de fougue; ce ne sont après tout qu’un Rhin ou qu’une Loire élargis à la taille des immenses surfaces qu’ils arrosent. Le Nil se distingue au contraire de tous les cours d’eau par des traits caractéristiques : d’abord il a une marée annuelle qui survient en septembre, époque de l’étiage pour les autres fleuves de l’hémisphère boréal; puis il coule à travers 500 lieues de sables, près de la moitié de sa course totale, sans recevoir aucun affluent et sans se laisser absorber. Il se jette dans la Méditerranée vers le 31e degré de latitude, et c’est vers le 18« degré, à 2,000 kilomètres de l’embouchure, que le dernier affluent, l’Atbara, sorti des montagnes de l’Abyssinie, se joint à lui; un peu plus haut, à Khartoum, le Nil-Bleu ou Bahr-el-Azrek lui verse le tribut de ses eaux; ces deux rivières, de même que le Soubat, dont le confluent est plus au sud, se réduisent presque à rien durant la saison sèche. Grossies à l’automne par les pluies estivales de l’Abyssinie, elles deviennent en peu de jours et restent durant plusieurs mois des torrens impétueux; de là cette crue annuelle dont la terre des pharaons profite depuis des siècles. Loin d’être, comme certains voyageurs l’ont cru, le bras principal du grand fleuve, le Nil-Bleu n’atteindrait qu’avec peine la Méditerranée, s’il était réduit à parcourir seul l’étroite et sèche vallée d’Egypte.

Après cette longue course solitaire entre deux océans de sable, de la Méditerranée au 18e degré de latitude, le Nil reprend en amont de Méroé l’allure commune à tous les cours d’eau du globe. Son bassin s’épanouit en un immense éventail, son lit recueille les eaux d’un vaste demi-cercle qui n’a pas moins de 400 lieues de diamètre. A l’est, ses tributaires s’étendent jusqu’au cœur de l’Abyssinie, pays de hautes montagnes dont les pics principaux montent à 5,000 mètres au-dessus du niveau des mets; vers l’ouest, il était naturel de supposer l’existence de quelque autre puissant massif. C’est de ce côté que se dirigeait au commencement de 1863 une expédition qui emprunte un intérêt particulier au caractère des personnes dont elle était composée. Trois dames d’une haute naissance et d’une éducation supérieure, Mme Tinné, fille d’un amiral hollandais, sa sœur, la baronne van Capellen, et sa fille, miss Alexandrina Tinné, revenaient en Egypte pour la troisième fois au mois d’août 1861 avec le désir d’entreprendre des explorations lointaines. Une grande fortune leur rendait l’exécution de ce projet plus facile. Après avoir consacré plusieurs mois à une excursion dans le haut du fleuve, ces dames s’adjoignaient deux savans et intrépides Allemands, M. de Heuglin et le docteur Steudner, et voguaient vers le Bahr-el-Ghazal, affluent peu connu qui se jette dans le Nil au milieu des marécages du lac Nô. L’entreprise ne fut pas heureuse. Le docteur Steudner et Mme Tinné succombèrent aux fièvres du pays. Les voyageurs furent incapables de s’avancer aussi loin qu’ils l’auraient désiré. Toutefois il paraît résulter de leurs observations que les eaux du versant occidental du Nil se traînent sur un terrain de faible pente qu’elles convertissent en marécages, et que les collines d’où les affluens sont issus ne présentent qu’un relief médiocre. Le niveau général de la contrée est pourtant assez élevé; mais on dirait que le sol a été soulevé tout d’une pièce, sans fissure ni dislocation, par suite sans thalwegs ni lignes de faîte. Une telle disposition, que nous retrouverons au reste de tous les côtés où l’on a tenté d’aborder le cœur de l’Afrique, n’est pas de nature à faire avancer la géographie de cet épais continent, car autant il est commode d’orienter sur une carte de grandes chaînes qui s’aperçoivent de très loin et fournissent des repères à distance, autant il est difficile de débrouiller le chaos de mille bassins secondaires dont les limites se confondent aux yeux d’explorateurs différens. Cette vérité se prouverait par plus d’un exemple. La géographie des deux Amériques a été faite en une courte période de temps, grâce aux beaux fleuves et aux vigoureuses Cordillères qui en accentuent la surface. L’Australie, pays presque plat, est encore à moitié inconnue. Après des milliers d’années, on ignore ce qu’il y a au centre de l’Afrique et dans quel sens coulent les eaux qui en arrosent la zone tropicale.

Le Nil se distingue encore par le petit nombre de villes bâties sur ses rives. Depuis la sortie d’Egypte jusqu’au confluent du Bahr-el-Azrek, le cours en est obstrué par de nombreuses cataractes qui rendent la navigation si pénible que la plupart des voyageurs préfèrent traverser le désert. Lorsque ce passage difficile est franchi, on arrive à Khartoum, ville moderne située entre les 15e et 16e degrés de latitude, non loin de l’emplacement qu’occupait l’antique Méroé; ce fut longtemps la limite extrême qu’atteignirent les excursions des Européens. Capitale de la Nubie, Khartoum est devenue une cité de 30,000 âmes en dépit de la chaleur et de l’insalubrité du climat. C’est le siège d’un gouvernement provincial qui se sent assez indépendant de son souverain légitime, le vice-roi d’Egypte, dont il est séparé sur terre par un désert de sable, et sur le fleuve par les cataractes. C’est aussi un entrepôt de commerce pour la région supérieure du Nil, où les négocians de la Haute-Nubie vont acheter les dents d’éléphant, la gomme, la poudre d’or, les plumes d’autruche. En réalité, le trafic le plus florissant est celui des esclaves, dont la Nubie approvisionne l’Arabie, l’Egypte et tout le Levant; les nègres de cette provenance sont, dit-on, très estimés. Des bandes de Turcs et d’Européens en armes parcourent le pays en tous sens jusqu’aux confins des territoires connus, achetant des esclaves ou les enlevant de vive force; aussi les voyages de découvertes sont-ils devenus dangereux au milieu de ces tribus sauvages, qui se sont habituées à considérer tout blanc comme un ennemi. Les négocians de Khartoum ont encore créé bien plus loin vers le sud, aux environs du 4e degré de latitude et près du point où la navigation du fleuve est interrompue de nouveau par les rapides, une sorte de ville ou d’entrepôt qu’ils nomment Gondokoro; ils y vont chaque année, durant la saison sèche, se livrer aux opérations de leur commerce avec les naturels. Une mission catholique autrichienne s’était même établie en ce lieu peu de temps après l’expédition égyptienne de 1840, qui pénétra la première dans cette région éloignée; cette mission ne vécut que jusqu’en 1860. Bien que le climat fût des plus malsains et que nombre de prêtres y aient succombé, la maladie ne fut pas l’obstacle principal qu’y rencontra la propagande chrétienne. Placés aux confins de la terre civilisée, entre des blancs rapaces et des tribus noires exploitées par eux, témoins journaliers d’un hideux commerce qu’ils réprouvaient, les missionnaires prêchaient des doctrines que ni les bourreaux ni les victimes ne trouvaient à leur convenance. Le mahométisme, religion de sensualisme grossier et de morale soldatesque, s’adapte mieux aux instincts brutaux d’une telle population.

A. Gondokoro, à plus de 3,000 kilomètres de la Méditerranée, le Nil est déjà un large et imposant cours d’eau que l’on est tenté de croire bien éloigné de son origine. Ce qui se trouve au-delà de ce point, nous le savons par les explorations récentes de Speke, de Grant et de Baker, dont les noms et les aventures ont acquis une juste célébrité. Les savans qui suivent avec assiduité les progrès de la géographie de l’Afrique conseillaient depuis longtemps aux voyageurs de renoncer à la voie de Khartoum et de Gondokoro et d’aller prendre le Nil à revers par la côte de Zanguebar. Quel succès ont eu les brillantes et fructueuses entreprises conçues sur ce nouveau plan, personne ne l’ignore. Deux grands lacs, le Louta-Nzighé et le Nyanza, ont pris place sur la carte, au milieu d’un haut plateau médiocrement ondulé. Les sources du Nil ont été reculées jusqu’au 4e degré de latitude sud, ce qui attribue au bassin du fleuve une surface bien plus étendue qu’on ne l’eût supposé; mais on n’a pas trouvé là les grandes montagnes qu’on se fût attendu à y voir, si ce n’est à l’est, entre le fleuve et le littoral de l’Océan-Indien, où deux pics, le Kénia et le Kilimandjaro, dressent tout près de l’équateur et dans le prolongement des chaînes de l’Abyssinie leurs têtes recouvertes de neiges perpétuelles.

Il est possible maintenant d’envisager le bassin du Nil dans son ensemble. En aval de Khartoum, la vallée est sèche, sans pluie, sans sources, sans autre eau que celle du fleuve, qui fort heureusement déborde chaque année. Vers cette latitude commencent les pluies tropicales, qui deviennent de plus en plus fortes et régulières à mesure que l’on approche de l’équateur. Dans la Haute-Nubie, on observe un phénomène inverse de la sécheresse d’Egypte : il y pleut neuf mois de l’année, de la fin de février au Commencement de décembre. Ces pluies, quelque abondantes et prolongées qu’elles soient, influent peu sur le niveau du Nil, tant ce fleuve est déjà large et rapide; mais, en grossissant le cours des affluens, elles donnent naissance aux crues périodiques de l’Egypte. Quant au climat, à l’inverse de ce qui se présente ailleurs, il s’adoucit et se tempère à mesure que l’on approche de l’équateur. C’est un effet de l’altitude, qui s’accroît rapidement. Tandis qu’à Khartoum le thermomètre centigrade oscille de 10 degrés en hiver à 50 degrés en été, ce qui constitue un climat excessif, la température de Gondokoro, à 600 mètres de hauteur, ne varie plus qu’entre 20 et 38 degrés, et plus loin encore, aux environs des lacs et à plus de 1,000 mètres d’altitude, on ne l’a pas vu s’élever au-delà de 30 degrés dans tout le cours d’une année. Si les Européens veulent s’établir quelque part, c’est près de l’équateur qu’ils se trouveront dans les conditions les plus favorables; dans la région moyenne au contraire, ils ne sauraient faire qu’un séjour temporaire.

Comme végétation, la contrée devient splendide aussitôt que les sables de l’Ethiopie sont dépassés. Au-dessus de Khartoum, le Nil semble couler au milieu d’une plaine immense; la vallée n’a plus de limites apparentes. Les rives se dérobent derrière d’épaisses forêts que la moindre crue convertit en marécages. L’acacia, l’ébénier et le mimosa s’y développent en liberté; diverses sortes de palmiers y étalent leur élégant feuillage; le baobab, ce roi des végétaux du continent africain, commence à se montrer. L’herbe des prairies atteint une hauteur incomparable, les roseaux des marais sont des géans. Le règne animal n’est pas moins bien représenté. Tous les animaux des pays chauds prospèrent sur cette terre riche et féconde : l’hippopotame et le crocodile dans les marais, le lion, la girafe et le rhinocéros sur les sols secs, les reptiles sous les hautes herbes, les moustiques dans l’air. Les éléphans vivent en troupes nombreuses. La vie abonde et se manifeste par ses espèces les plus vivaces et les plus rares. Ne voilà-t-il pas déjà un tout autre tableau que les sables traditionnels et les prétendus déserts de l’Afrique centrale? Se dirige-t-on vers le centre, en partant de l’Océan-Indien, par la route que Speke et Grant ont suivie dans leur mémorable expédition, on rencontre d’abord des terres basses et marécageuses, pays de fièvres endémiques d’autant plus dangereuses que la chaleur y est extrême. Les rivières, débordées en la saison des pluies, couvrent et délaissent tour à tour des lagunes où les reptiles et les insectes se multiplient par myriades. Sables ou lagunes, il y a tout autour de l’Afrique une lisière de terrains insalubres qui semble en interdire l’approche aux hommes de race blanche. Plus loin de la mer, le sol se relève jusqu’à 1,500 mètres et plus, atteint même parfois de grandes hauteurs, ainsi qu’on le voit sur la chaîne du Kilimandjaro; le pays devient alpestre, est sillonné de vallées, arrosé par de nombreux ruisseaux. En vertu de l’altitude, la température s’abaisse au degré qui convient aux Européens. Cette zone montagneuse, saine et fertile, sera leur domaine privilégié, s’ils s’établissent jamais en cette partie de l’Afrique. Sur le versant occidental des montagnes, les voyageurs atteignent de vastes plateaux, tantôt arides et brûlés par le soleil, tantôt couverts d’impénétrables forêts où l’on rencontre plus de bêtes sauvages que d’hommes. Ces plaines, inclinées en pente douce vers la vallée du Nil-Blanc, y amènent les eaux de pluie qu’elles reçoivent ou les laissent s’amasser çà et là en d’immenses lacs peu profonds. Le sol, naturellement fertile, sauf dans les cantons où il est dénudé, produit sans culture mille plantes variées et les beaux arbres des pays chauds. Ces contrées seraient bientôt entre les mains des Européens de riches et plantureuses provinces. Il reste encore, on le voit, aux nations civilisées bien des pays à conquérir, bien des colonies à fonder. La terre ne manquera pas de si tôt à leurs entreprises lointaines.

La région de l’Afrique centrale où les sources du Nil se dérobaient aux regards des hommes blancs depuis l’origine du monde n’est donc pas une conquête à dédaigner. La curiosité qui y attire tant d’intrépides explorateurs est un sentiment très légitime; d’ailleurs il y reste encore matière à bien des recherches intéressantes. Les voyageurs modernes nous ont conduits au cœur de la contrée qui alimente le Nil, ils nous ont montré les grands réservoirs qui lui fournissent l’eau en abondance et soutiennent la régularité de son courant; mais ces vastes nappes reçoivent de tous côtés des tributaires inconnus qui peuvent bien prétendre à l’honneur d’être des affluens du Nil. Un fleuve n’a pas, de même qu’un ruisseau, une source unique dont on le voit sortir; il se compose de filets innombrables que nourrit chaque pli du sol. Il reste maintenant à délimiter le bassin des lacs et à suivre sur le terrain la ligne de faîte d’où les eaux commencent à descendre vers d’autres thalwegs. C’est une entreprise considérable qui dépasserait les forces d’un seul homme; mais aussi ce serait la solution complète du problème géographique si longtemps agité des sources du Nil. La carte d’Afrique sera faite au tiers le jour où le bassin du Nil y sera représenté avec exactitude. Bien loin d’amoindrir le rôle de ce cours d’eau légendaire, les découvertes récentes en ont amplifié le domaine; elles ont reculé de plusieurs degrés vers le sud la zone de terrain que drainent ses affluens, et elles arrivent en définitive à nous le montrer comme le grand collecteur des eaux que les pluies tropicales déversent sur une surface de prodigieuse étendue. Plus long que le Mississipi lui-même, le Nil coule en une ligne presque droite sur une longueur de 36 degrés de latitude; c’est la cinquième partie de la distance d’un pôle à l’autre de la terre. Il transporte à la Méditerranée la pluie des nuages auxquels l’Océan-Indien a donné naissance, il se grossit sous l’équateur par la fonte de neiges perpétuelles, traverse les climats les plus divers, coupe les plaines de sable sans s’y infiltrer. Des races placées aux degrés extrêmes de l’échelle humaine se succèdent sur ses rives, presque sans se connaître; en remontant le fleuve de l’embouchure à la source, on admire, d’Alexandrie au Caire, les travaux de l’industrie moderne; on retrouve entre le Caire et Méroé les vestiges les plus anciens d’une civilisation primitive; plus haut, on rencontre les royaumes nègres voués à une insigne barbarie. Nul fleuve ne nous promène au milieu de tant de contrastes, et ne tient une si large place dans l’histoire des peuples et la géographie du globe. Souhaitons maintenant que de hardis voyageurs transportent leurs bateaux par-dessus les rapides de Gondokoro et voguent à pleine va- peur sur les eaux du Louta-Nzighé ou du Nyanza. Ceux-là, si la maladie les épargne et si les nègres leur sont bienveillans, auront devant eux le plus beau champ de recherches qui soit au monde.


II.

Le bassin du Nil nous a conduits jusqu’au 4e degré de latitude sud; nous sommes dans l’Afrique australe. Pour bien apprécier l’importance du point où nous venons d’arriver, il faut se rappeler que le lac Tanganika, que Burton et Speke découvrirent dans leur premier voyage, est, autant qu’on peut avoir confiance en des mesures expéditives, à une altitude moindre que les lacs plus septentrionaux dont. la jonction avec le Nil est un fait aujourd’hui démontré. Les eaux du Tanganika ne peuvent en conséquence s’écouler vers le nord; à l’est, des montagnes leur barrent le passage; à l’ouest, l’Océan-Atlantique en est à une distance très considérable : ce serait donc une mer intérieure, une Caspienne, à moins qu’on ne lui découvre un canal d’écoulement au sud. En tout cas, il paraît bien établi que la région du Nil s’arrête à la tête de cette nappe d’eau; au-delà commencent d’autres bassins, d’autres fleuves. La grande ligne de partage des eaux de l’Afrique centrale passe par cette latitude.

L’Afrique australe s’avance vers le sud en formant, comme on sait, un triangle dont le sommet est occupé par la colonie du Cap, ancien établissement hollandais qui est à présent entre les mains des Anglais. L’élève des moutons et des bestiaux y est la principale source de richesses. C’est au reste une colonie bien vivace, de même que toutes celles fondées par les Anglais en d’autres parages, colonie s’administrant elle-même, faisant des routes, des ponts, des chemins de fer, des docks, des ports, des télégraphes, s’annexant de temps à autre quelques parcelles de terrain grandes comme des royaumes. Il n’y a rien à dire contre ces annexions, qui déplacent un peu les aborigènes et les refoulent vers les solitudes du centre, mais qui sont toujours précédées ou accompagnées par une occupation agricole ou pastorale. Sur la frontière du nord subsistent les deux républiques de Transfal et d’Orange, où se sont réfugiés les descendans des vieux colons hollandais, que l’abolition de l’esclavage et le contact des mœurs anglaises a effarouchés. Isolés du reste du monde par de vastes terrains incultes et déserts, ils ont rétrogradé, dit-on, vers la barbarie, et ne sont plus guère supérieurs aux indigènes qui les avoisinent. Toutes ces colonies, d’origine européenne, sont environnées par les naturels, Cafres, Bassoutos ou Zoulous, auxquels il faut faire la guerre parfois. Cependant il n’y a pas entre les deux races un antagonisme constant et en quelque sorte fatal, comme en Australie et dans l’Amérique du Nord. Tous ces établissemens sont prospères; le sol est fertile, riche en produits minéraux, le climat est sain et tempéré. C’est une excellente base d’opérations pour de nouvelles conquêtes et en attendant pour de nouvelles découvertes.

Le reste des côtes de l’Afrique australe est tombé en des mains moins habiles. A l’ouest, sur l’Atlantique, les Portugais occupent les territoires de Benguela et d’Angola; à l’est, sur la mer des Indes, leur drapeau flotte sur quelques points de la province de Mozambique. On y rencontre des forts, des comptoirs d’échange, des centres de missions catholiques. Il est difficile de savoir à quel degré de civilisation et de prospérité sont arrivées les colonies portugaises, car il n’est pas de nation qui montre plus d’insouciance pour les publications d’un intérêt géographique ou économique. Il paraît cependant qu’après une occupation plusieurs fois séculaire les Portugais ne possèdent encore qu’une connaissance imparfaite des vastes domaines africains sur lesquels s’étend leur suprématie. Le cours supérieur du Zambèse, le principal cours d’eau de leurs possessions, leur était presque inconnu avant les voyages récens de Livingstone. Au reste, d’autres causes que la différence de race devaient empêcher les territoires du Mozambique et de Benguela de devenir de véritables états européens, comme les provinces qui sont plus rapprochées du cap de Bonne-Espérance. Les immigrans anglais et hollandais n’ont si bien réussi à l’extrême pointe de l’Afrique australe que parce qu’ils s’y retrouvaient dans des conditions climatériques analogues à celles de la mère-patrie. La zone littorale y est en effet salubre, tandis qu’en-deçà du tropique les terres basses et détrempées qui bordent l’Océan sont funestes aux Européens. De plus, les Portugais ont eu le tort grave de tolérer, d’encourager peut-être le déplorable trafic des marchands d’esclaves, la plaie de l’Afrique tout entière, qui met les naturels en état d’hostilité permanente soit entre eux, soit avec les blancs.

Lorsqu’on voulut entreprendre des voyages d’exploration en prenant pour point de départ les districts habités du Cap, ces entreprises furent rendues plus faciles par les mœurs et le mode de vie habituel des colons, qui, obligés de se disperser sur de larges espaces afin de trouver des pâturages pour leurs innombrables troupeaux, sont devenus presque nomades. l’usage est de voyager à travers les grandes plaines de cette région avec d’énormes chariots, vraies maisons roulantes, que traînent d’interminables files de bœufs. La vie y est plantureuse; l’éléphant, l’hippopotame, le rhinocéros, la girafe, l’autruche, le lion, animent ces solitudes et y attirent de hardis chasseurs. Les natifs ne sont pas méchans lorsqu’on les aborde avec douceur. Une caravane de quelques hommes peut marcher des mois entiers à petites journées avec bagages et provisions sans courir risque d’être arrêtée par des rivières trop larges, des montagnes trop hautes ou des tribus hostiles. Livingstone sut ainsi parcourir des contrées que nul Européen n’avait visitées avant lui. Accueilli avec faveur par les princes indigènes qui se trouvèrent sur son chemin, il atteignit sans danger la province portugaise d’Angola, revint en arrière et descendit le Zambèse jusqu’à son embouchure, ayant traversé le continent d’une mer à l’autre entre le 10e et le 20e degré de latitude. La carte de cette immense surface a été meublée par lui de noms de lieux et de tribus, de chaînes de montagnes et de cours d’eau, dont les narrations des Portugais ne nous donnaient qu’une idée vague. Les traits en sont encore un peu indécis, il est vrai; d’autres explorateurs viendront bientôt en tracer les contours avec plus de précision.

Les géographes attachaient un intérêt particulier à bien connaître le cours d’un affluent du Zambèse qui se dirige vers le nord, le Shiré, parce que cette rivière semblait plus propre que le bras principal du fleuve à fournir des indications utiles sur les régions mystérieuses du centre. Le Shiré s’oriente en effet presqu’en ligne droite sur le Tanganika. La tradition voulait même que ce cours d’eau prît naissance dans un lac. C’est vers ce côté que furent dirigés les derniers efforts de Livingstone. Une première tentative l’avait amené jusqu’à la belle nappe d’eau que les gens du pays désignaient sous le nom de Nyassa, ce qui signifie simplement grande eau. On remarquera l’analogie de ce mot avec le nom du lac découvert par Speke, le Nyanza, qui est à trois cents lieues de là. Nous aurons à revenir plus tard sur cette coïncidence de langage. Le pays était très peuplé et d’un bel aspect. Plusieurs belles rivières débouchaient dans le lac, dont les eaux étaient très poissonneuses. Livingstone ne put y faire un long séjour, et se vit contraint, faute de ressources, de revenir en Angleterre. Il rapportait les informations les plus séduisantes sur la valeur agricole et commerciale de la région qu’il venait de parcourir. A l’en croire, les prairies naturelles qui couvrent les hautes terres sont les meilleures de toute l’Afrique : elles sont éminemment propres à l’élève du bétail. L’indigo croît à l’état sauvage, le coton est de qualité supérieure, la canne à sucre réussit, même sans engrais. Les terres basses et marécageuses du littoral une fois franchies, les Européens trouveraient un sol riche et un air salubre, quoique un peu chaud. Des rapports si favorables décidèrent l’envoi de quelques missionnaires anglicans dans la vallée du Shiré; mais cet établissement, qui avait un but tout à la fois religieux, politique et commercial, ne fut pas heureux. Les missionnaires furent frappés par la maladie et périrent, sauf deux, qui revinrent en Angleterre raconter ces désastres. Au reste, Livingstone n’avait pas renoncé à poursuivre la série de ses travaux. L’amour des découvertes, qui le soutenait depuis vingt ans dans une vie de fatigues et de misères, le fit revenir une fois encore, au commencement de 1866, sur la côte de Mozambique. Explorer les environs du Nyassa, parcourir l’espace vierge qui est compris entre ce lac et celui de Tanganika, visiter la côte occidentale de ce dernier, dont Speke et Burton n’avaient vu que la côte orientale, rattacher en un mot ses voyages antérieurs à ceux qui ont été dirigés avec tant de succès depuis quelques années vers la région du Haut-Nil, tel était le plan de l’aventureux missionnaire. Ce vaste programme n’a pas été rempli. Livingstone se rendit d’abord à Bombay pour organiser son expédition et recruter un certain nombre de coulies qui devaient composer son escorte, puis il vint toucher la côte d’Afrique à l’embouchure de la Rovouma. Les incidens de ce dernier voyage sont encore peu connus, car on n’en sait que ce que le consul anglais de Zanzibar a ouï dire aux indigènes. Il paraîtrait que Livingstone, après avoir traversé le Nyassa vers son extrémité septentrionale, se dirigeait vers le Tanganika, lorsqu’il fut attaqué par une tribu de Mazites-Zoulous, et périt en cette rencontre. Une expédition de recherche qui s’est mise en route dès l’arrivée de cette triste nouvelle révélera sans doute les particularités de ce funeste accident, dont il n’y a encore aucun récit authentique. Des rapports plus récens permettent de conserver quelque espoir. A trois journées de marche de cet endroit, un Allemand, le docteur Roscher, avait été assassiné en 1860. On est douloureusement ému par de telles catastrophes, surtout si l’on songe qu’une fin violente ou prématurée est le sort presque inévitable de tant de courageux et énergiques explorateurs. Peney, Steudner et Mme Tinné sont morts des fièvres pernicieuses dans la vallée du Nil-Blanc, Beurmann et Vogel ont été tués par les indigènes du Soudan, le baron de Decken par ceux de la côte de Zanguebar; Livingstone enfin, qui sut si bien se faire aimer par les populations natives et vivre en paix avec elles, Livingstone a peut-être succombé à son tour. Que de nobles existences sacrifiées en peu d’années au génie des découvertes! Encore ne citons-nous que les chefs et ]es plus notables, car la liste serait bien plus longue, si l’on y voulait comprendre tous les Européens qui ont été victimes du climat ou de la cruauté des naturels.

Il est temps d’envisager d’un point de vue d’ensemble les vastes espaces de l’Afrique australe et d’examiner quelle liaison existe entre cette région et celle du Nil. Plusieurs grands fleuves arrosent cette moitié du continent africain, l’Orange, le Zambèse, le Congo; mais, autant qu’on peut le deviner, le cours des eaux n’y est pas libre et régulier. Le Zambèse, qui est mieux connu que les autres, part d’un plateau élevé à plusieurs centaines de mètres au-dessus du niveau des mers, il descend en formant des cataractes dont l’une, la chute Victoria, est plus belle, nous dit-on, que le saut du Niagara; puis il s’ouvre un étroit passage à travers une chaîne de montagnes et se jette dans l’Océan par un large delta, au milieu de terres basses et marécageuses. Au nord et au sud de ce fleuve, en la partie moyenne de son cours, apparaissent des lacs d’eau douce et des bassins fermés. Du Cap à l’équateur, de l’Atlantique à la mer des Indes, il paraît exister une sorte de haut plateau, large massif monté tout d’une pièce; pas de hautes chaînes, de simples petites montagnes; pas de grande mer intérieure ni d’en- tailles profondes dans le rivage de l’Océan, mais des dénivellemens sans profondeur sur une surface modérément ondulée. C’est par excellence une région lacustre. Les dépressions du terrain semblent s’aligner du nord au sud, d’un bout à l’autre du continent. Ainsi la vallée du Nil, le Tanganika, le Nyassa, le Shiré, se suivent en ligne presque droite, et, fait digne d’être noté, dans une direction parallèle à la Mer-Rouge, comme si l’écorce du globe s’était plissée le long de deux méridiens voisins par l’effet d’une seule et unique cause.

Les études géologiques des derniers explorateurs ont encore constaté un résultat intéressant : les dépôts sous-marins que l’on qualifie d’habitude du nom de terrains tertiaires manquent absolument au centre de l’Afrique. Aucune terre ne présente des signes aussi incontestables de la plus haute antiquité. Les roches sont toutes primitives. Le Louta-Nzighé est creusé dans le granit, et le vaste plateau qui l’entoure semble n’avoir jamais été enseveli sous les eaux d’aucune mer, à quelque époque de la vie du globe que ce soit. Les phénomènes volcaniques y paraissent inconnus, aussi bien que les traces d’anciens glaciers; les montagnes n’offrent, comme on sait, qu’un faible relief. Bref, nulle terre n’a été moins bouleversée par les révolutions géologiques qui ont tant modifié l’aspect des autres continens. Les espèces vivantes qui l’habitent doivent être les plus anciennes de notre planète.


III.

Toutes les côtes de l’Afrique équatoriale sont affligées d’une réputation proverbiale d’insalubrité ; mais nulle part les Européens ne se trouvent soumis à des influences aussi malsaines qu’au fond du golfe de Guinée, sur cette partie du littoral qui court du sud au nord, entre l’embouchure du Congo et le mont Cameroun, et de l’est à l’ouest, du mont Cameroun jusqu’aux frontières de la petite république nègre de Libéria. Cette région ne fut longtemps désignée que par les objets d’échange que le commerce y trouvait, tant l’intérieur en était inconnu. C’étaient la côte des Esclaves, la côte d’Or, la côte d’Ivoire. Ce que les marins en voyaient durant une courte relâche n’avait guère un aspect séduisant : une plage défendue par une barre de sable contre laquelle la mer brise en toute saison, des terres basses entrecoupées de lagunes, des tribus sanguinaires et, qui pis est, anthropophages. C’est là que florissent les royaumes de Dahomey et des Achantis, dont les tristes potentats ne se sont jamais signalés que par de révoltantes boucheries humaines; c’est encore là que le capitaine Burton raconte avoir assisté aux préparatifs d’un repas de cannibales. Cependant, quand les nègres affranchis de l’Amérique voulurent créer quelque part un petit état indépendant d’où leurs oppresseurs de sang blanc seraient exclus, ils n’imaginèrent rien de mieux que d’aller s’établir dans un district désert de cette côte. En effet, les conditions climatériques, — température, vents, humidité de l’air, — ne sont nulle part plus hostiles en apparence à l’acclimatation de notre race ; il convient de dire en apparence, car les hommes qui y ont séjourné de longues années prétendent, avec quelque raison peut-être, que la constitution physique des Européens se plierait, moyennant certaines précautions, aux habitudes de vie que ce climat impose. Sur les bords du golfe de Guinée, de même qu’en tout pays intertropical, l’homme blanc peut vivre en se soumettant au régime frugal des naturels de l’endroit. Il peut au moins subsister quelque temps et affronter les périls d’un climat nouveau, et, s’il lui est permis, grâce à une sage hygiène, de prolonger son séjour, il se transforme en quelque sorte, s’acclimate en un mot. De nombreux comptoirs européens ont été fondés sur les côtes dont il s’agit, notamment par la France et par l’Angleterre. La traite en fit autrefois le succès; depuis que ce honteux trafic a été réprimé, la poudre d’or, les gommes, les défenses d’éléphant et l’huile de palme y attirent encore quantité de navires qui laissent en échange des armes, des tissus de coton et surtout des liqueurs spiritueuses, que les naturels recherchent avec ardeur. Pour une bouteille de tafia, ils cèdent volontiers ce qu’ils ont de plus précieux.

Le débouché des fleuves qui se jettent dans le golfe de Guinée est presque toujours masqué par de larges deltas qui permettent rarement aux marins d’en apprécier l’importance. Le plus considérable de ces cours d’eau, le Niger, auquel il convient de rendre le nom de Kouara, que les indigènes lui donnent, est assez bien connu depuis les expéditions célèbres qui eurent lieu sur ses bords au commencement du siècle. A cent lieues de l’embouchure environ, il se partage, comme on sait, en deux bras; l’un, que les naturels appellent Dhioliba, remonte au nord jusqu’à Tombouctou et revient ensuite vers le sud prendre naissance à peu de distance du littoral. Il n’y a que l’Afrique pour nous montrer l’exemple de ces fleuves singuliers qui se déroulent en spirale. L’autre affluent, la rivière Binoué, vient de l’est en inclinant un peu vers le nord. Le tracé en a été bien défini par les mémorables excursions du docteur Barth dans l’Adamaoua. Cette rivière nous mène au Soudan, jusqu’au- près du lac Tchad; mais, entre la vallée qu’elle parcourt, le lac de Louta-Nzighé et les sources du Zambèse, il reste un immense carré de terrain de 2,000 kilomètres de côté dont on ne saurait dire encore quelles sont les rivières qui l’arrosent et vers quelle mer se dirigent les eaux de pluie qui y tombent. Ce carré est, en l’état actuel de nos connaissances, la véritable inconnue de la géographie de l’Afrique. Est-ce le Congo qui recueille le drainage de cette vaste superficie? N’est-ce pas plutôt l’Ogobaï, qui se jette dans l’Atlantique sous l’équateur, à côté de l’estuaire du Gabon? La colonie récente que les Français ont créée dans le voisinage contribuera sans nul doute à éclaircir cet intéressant problème. Déjà nos marins ont remonté le cours de l’Ogobaï et en ont relevé la carte avec la précision qu’ils ont coutume d’apporter en tous leurs travaux hydrographiques. Par malheur, ils n’ont pu le suivre bien loin à l’intérieur des terres, car la navigation est entravée par des rapides. Un explorateur volontaire. Du Chaillu, s’est signalé par des voyages réitérés dans cette même région, où il a découvert le gorille, ce singe fameux qui ressemble tant à l’homme; mais Du Chaillu allait à l’aventure, sans éclairer son itinéraire par des observations astronomiques. Il n’a fourni que de vagues renseignemens sur la topographie des pays qu’il a visités. Il paraît résulter de ses récits que, les marais du littoral une fois franchis, le sol se relève par étages successifs jusqu’à la hauteur d’un plateau central, ce qui s’accorderait bien avec l’idée générale que l’on se faisait déjà de l’intérieur du continent. Les indigènes parlent d’un grand lac situé à trois mois de marche de la côte, et qui serait en conséquence pour l’Afrique occidentale le pendant du lac Tanganika.

Précisons davantage ce qui manque à la géographie d’Afrique. Il y a dans chaque île et à plus forte raison dans chaque continent un point saillant qui est le nœud de l’île, du continent tout entier : c’est l’endroit où les eaux se partagent entre les divers bassins hydrographiques. Pour l’Europe occidentale, c’est le Mont-Blanc, dont les ravins envoient leurs eaux aux quatre principaux fleuves, le Rhin, le Rhône, le Danube et le Pô. En général ce point se distingue par une altitude supérieure, par l’entre-croisement des chaînes de montagnes; toutefois ce ne saurait être une condition absolue. Le nœud de l’Afrique doit être quelque part sur la ligne de partage entre le bassin du Nil et celui du lac Tanganika; mais il est impossible d’en déterminer la situation avec exactitude tant qu’on ignorera sous quelle longitude commencent les bassins des fleuves qui se déversent dans l’Atlantique. Le Congo et l’Ogobaï pénètrent-ils si loin à l’intérieur? N’y a-t-il pas plutôt des bassins lacustres encore inconnus entre ces fleuves et le Tanganika? Voilà la lacune qu’il faudrait combler, et c’est pour y parvenir qu’une expédition se dispose en ce moment à s’avancer au cœur de cette région. Un officier de l’armée française, M. Lesaint, s’est mis à la tête de cette entreprise; la société de géographie de Paris l’a prise sous son patronage; de nombreux souscripteurs, suivant l’exemple que l’Angleterre et l’Allemagne avaient déjà donné en des occasions analogues, en ont couvert la dépense. Le programme du voyage est de traverser l’Afrique dans toute sa largeur, entre l’équateur et le 10e degré de latitude sud, depuis la côte de Zanguebar jusqu’aux comptoirs du Gabon, et de relier ou compléter les itinéraires de Livingstone, de Speke, de Barth, qui se sont approchés de cette ligne. Le trajet est long, le pays à parcourir est bien mystérieux, les hasards sont formidables. Toutefois on ne voit pas pour quel motif ce serait plus difficile ou plus périlleux que les excursions des précédens explorateurs. Le hardi voyageur qui ne craint pas de s’engager dans cette voie est digne des sympathies et mérite les encouragemens de tous les hommes à qui la géographie inspire quelque intérêt.

Telle est la part d’inconnu qu’il appartient aux futurs explorateurs d’éclaircir. Il n’est pas présumable néanmoins que les découvertes ultérieures modifient beaucoup l’impression générale que nous ont laissée les découvertes modernes. On inscrira peut-être sur la carte de nouveaux lacs, des noms de tribus, des fleuves, des montagnes; mais en définitive l’Afrique équatoriale restera sans doute comme les relations nous l’ont dépeinte : un massif d’aspect uniforme, parsemé çà et là de grandes nappes d’eau peu profondes, avec une température modérée, un air un peu sec et un sol d’une incontestable fertilité. Pour trouver autre chose, il faut se rapprocher de la Méditerranée et traverser la région sablonneuse, le Sahara, que d’anciens préjugés nous représentaient, comme on va voir, sous des couleurs très différentes de la réalité.


IV,

Le quart nord-ouest de l’Afrique qu’il nous reste à parcourir nous touche de plus près que le reste, car deux grandes colonies françaises, l’Algérie et le Sénégal, en occupent les extrémités. Ces colonies sont tout à fait isolées l’une de l’autre en l’état présent des communications terrestres; on cite à peine quelques rares voyageurs européens qui aient franchi les solitudes intermédiaires. D’Alger à Saint-Louis du Sénégal par Tombouctou, il y a 1,000 lieues au plus. C’est beaucoup assurément; mais les routes sont sillonnées par de nombreuses caravanes depuis un temps immémorial. Au lieu des ignorantes et sanguinaires populations noires que l’on rencontre au centre du continent, le pays appartient à des tribus de sang blanc qui n’ont jamais cessé d’entretenir des relations avec leurs congénères du littoral de la Méditerranée. Nous devrions nous habituer à l’idée que l’Afrique française est non-seulement l’Algérie, mais encore toute la zone comprise entre l’Algérie et le Sénégal Est-ce la nature du sol qui doit nous effrayer? Le Sahara nous était dépeint autrefois comme un désert de sable plat et uniforme, image de la sécheresse et de la stérilité. Les découvertes récentes ont amené sur ces prétendues steppes des révélations inattendues. Les voyageurs modernes ont aperçu des oasis couvertes de hautes montagnes, de fraîches vallées arrosées par de véritables fleuves.

Sur les côtes de l’Atlantique, cette région est bornée vers le sud par la vallée du Sénégal. Nul n’ignore ce qu’est devenu ce dernier pays entre les mains des Français et sous l’active direction d’un habile et savant gouverneur, le général Faidherbe. Les tribus noires qui en occupent la rive gauche, de même que les tribus maures qui habitent les territoires de la rive droite, ont été pacifiées; l’influence de notre drapeau s’est fait sentir vers le haut du fleuve, si bien que deux aventureux officiers viennent de pénétrer par cette voie sans accident, sinon sans péril, jusqu’aux bords du Dhioliba. Au mois d’octobre 1863, M. Mage, lieutenant de vaisseau, était envoyé en mission, en compagnie du docteur Quintin, vers le royaume musulman de Ségou. Aucun Européen depuis Mungo-Park n’avait franchi le faite qui sépare le bassin du Sénégal de celui du Niger. Nos deux compatriotes arrivèrent sains et saufs au but de leur excursion ; mais ils s’y trouvèrent au milieu d’une guerre civile épouvantable. Le roi du pays ne se soutenait que par d’affreux massacres dont M. Mage fut souvent le témoin indigné. Bien plus, il ne put faire autrement que de suivre ce cruel souverain en plusieurs expéditions contre les rebelles, et fut contraint d’assister à d’horribles combats après lesquels tous les prisonniers étaient immolés. Que dire d’un pays où l’on paie les achats en esclaves comme chez nous en monnaie d’or ou d’argent? — Combien ce cheval? — Trois captifs. — Combien ce bœuf? — Un demi-captif. — Un demi-captif signifie un enfant ou un vieillard. Voilà ce que sont les états indigènes qui séparent le Soudan du Sénégal. Toutefois il ne faut pas trop désespérer de l’avenir de ces régions. Le voyage de MM. Mage et Quintin a posé un jalon sur la route de Saint-Louis à Tombouctou; encore quelques années, et le courant naturel du commerce des caravanes pourrait bien se rétablir dans cette direction.

La mémorable expédition du docteur Barth nous a révélé ce qui se trouve à l’orient de Tombouctou. Parti vers 1849 avec Richardson et Overweg, que l’Angleterre envoyait au Soudan pour en explorer les ressources commerciales, ce savant vécut cinq ans dans le Bournou et l’Adamaoua, au milieu même de l’Afrique, et réussit à pénétrer dans la cité mystérieuse de Tombouctou. Vogel, qui alla plus tard à sa rencontre, a complété pour sa part la description de ces contrées inconnues. On ne sait que trop quel fut le sort funeste de presque tous ces explorateurs. Barth revint seul, ses compagnons ayant succombé à l’insalubrité du climat; Vogel périt assassiné dans le Ouaday, de même que M. de Beurmann, autre voyageur d’élite, qui avait voulu s’engager aussi dans ce district inhospitalier. Les relations de ces nombreux explorateurs nous font comprendre que le Soudan tout entier est le prolongement des hauts plateaux de l’Afrique australe; ce sont, comme au sud de l’équateur, de larges plaines à quelques centaines de mètres d’altitude au-dessus de l’océan, des montagnes granitiques, des lacs ou plutôt des lagunes sans profondeur. Le lac Tchad, la plus étendue et la mieux connue de ces nappes d’eau, n’est qu’un marais infesté par des myriades de moustiques; cependant deux ou trois grandes rivières l’alimentent. Les éléphans, les hippopotames et les crocodiles se plaisent au milieu de ces marécages; les serpens venimeux et les scorpions y abondent ; la végétation, favorisée par la chaleur et l’humidité, s’y développe avec vigueur. Le sol conviendrait à toutes les cultures, s’il était travaillé; le coton et l’indigo croissent à l’état sauvage, le froment réussit à merveille. Par malheur, les habitans du pays montrent une indolence extrême. La vie pastorale leur convient mieux que le travail des champs. Ils trouvent d’ailleurs que faire la guerre aux tribus voisines pour enlever des esclaves est une occupation moins pénible que de labourer la terre. Les esclaves sont si nombreux qu’ils sont à très bon marché; aussi les trafiquans manifestent-ils la plus parfaite indifférence pour la vie des hommes. Qu’il en périsse quelques-uns dans les longues caravanes qu’ils conduisent du Soudan au Maroc ou à Tripoli, ce n’est après tout que quelques têtes de moins dans le troupeau. Si l’on n’observe pas là des exemples de cette cruauté froide et sanguinaire qui a indigné les voyageurs au Dahomey et sur le Haut-Nil, les indigènes n’en sont guère plus heureux. Il n’y a pas au fond grande différence entre les sacrifices humains que commande le fétichisme et le mépris de la vie qu’autorise la religion musulmane, car les Soudaniens sont musulmans. Entre les doctrines sociales de ces peuples et les sentimens chrétiens, il y a un abîme.

Toutefois, si barbares qu’ils soient encore, les habitans du Soudan ne sont pas aussi étrangers à l’Europe que l’on serait tenté de le croire. La ville de Kouka, capitale de l’état de Bornou, est un grand centre de commerce vers lequel se dirigent les caravanes du Sahara. Les populations nombreuses qui se groupent autour du lac Tchad entretiennent de fréquentes relations avec les états du littoral de la Méditerranée ; à travers les 500 lieues de désert qui les séparent de cette mer, ils échangent leurs esclaves et les productions de leur sol contre les articles des manufactures européennes. Divers itinéraires dont les gîtes d’étape sont bien connus des marchands coupent les déserts de sable en tous les sens, convergeant vers les principales oasis, qui sont devenues des entrepôts naturels. Ainsi l’oasis de Ghât, située à peu près à mi-chemin du Bornou à Tripoli, voit se tenir chaque année, du mois de septembre à la fin de novembre, une grande foire où se rendent les marchands de toutes les contrées de l’Afrique. Il s’y trouve parfois 30,000 chameaux chargés de marchandises de l’Egypte, de Tripoli, du Maroc, de Tombouctou et de tout le Soudan. Le centre du continent, nous l’avons déjà dit, est apte à tout produire. Les matières encombrantes, telles que les céréales, les laines, le coton, ne supporteraient pas les frais d’un si long transport par bêtes de somme ; tout au contraire l’indigo, la poudre d’or, les plumes d’autruche, les défenses d’éléphans, les gommes et mille autres objets précieux peuvent être envoyés au loin de cette manière. En échange, les caravanes rapportent des toiles de coton, des verroteries, de petits miroirs et autres objets de parure ou d’ornement à l’usage des peuples nègres. Croirait-on que ces colifichets sont soumis à l’empire capricieux de la mode, qui ne règne pas, paraît-il, plus impérieusement à Paris que sur les bords du lac Tchad? Les verroteries de Venise, par exemple, doivent changer d’une année à l’autre de forme et de couleur, et les négocians du Soudan qui rencontrent à Ghât leurs commissionnaires européens remettent à ceux-ci les échantillons dont ils prévoient la vogue pour l’année suivante. Tripoli est le principal port de la Méditerranée par lequel transite ce commerce. De Tripoli au Bornou, il y a deux routes. L’une, dirigée par Mourzouk, est tracée presque en ligne droite à travers les sables; les oasis y sont rares, et par conséquent la marche est pénible : c’est la voie qu’ont suivie Vogel et plus récemment Gehrard Rohlfs. L’autre, par Ghadamès et Ghât, est celle que parcoururent le docteur Barth et ses compagnons. Sur cette dernière s’embranche à Ghadamès une autre route qui conduit à Tombouctou par Insalah. Il est clair que l’on doit se borner à indiquer ici les principales voies du désert; il y a plusieurs autres lignes moins importantes et moins fréquentées. Au surplus, les itinéraires des caravanes n’ont pas une fixité absolue; ils se modifient sous l’empire des circonstances qui influent en tout pays sur les usages et les coutumes du commerce. Ainsi la conquête de l’Algérie par les Français fut cause que les caravanes se détournèrent de la frontière algérienne pour fréquenter les états du Maroc et de Tripoli. Lorsque le sud de nos possessions africaines fut pacifié, de regrettables règlemens de douane empêchèrent les transactions de reprendre leur ancienne voie; mais enfin ces obstacles ont été levés. Il est permis d’espérer que les avant-postes français établis sur la lisière du grand désert, Biskra, Bouçada, Laghouat, Géry ville, redeviendront les têtes de ligne des routes sahariennes. C’est en vue d’arriver à ce résultat que le gouvernement-général de l’Algérie dirige depuis longtemps déjà de nombreuses explorations vers la région des oasis.

Ce fut seulement, comme on sait, vers l’année 1852 que la domination française s’assit d’une façon incontestable dans les oasis les plus septentrionales du Sahara. Quelques hardies expéditions avaient déjà promené notre drapeau dans cette première zone sablonneuse qui succède à la contrée montagneuse du Tell; des voyageurs aventureux s’étaient avancés plus loin et avaient même visité Tougourt, cité quelque peu légendaire qui semblait être alors l’extrême limite des pays habités. Au reste la conquête française s’étendit sans peine, bien moins par la force des armes que par l’influence des chefs religieux dont on sut capter la confiance. Les renseignemens recueillis dans le cours de ces divers voyages ou obtenus de la bouche des indigènes avaient déjà fait connaître l’existence, au-delà des pays qui avaient été explorés par les Européens, d’un peuple singulier, les Touaregs, de race blanche, mais non d’origine arabe, qui avaient un langage particulier et vivaient au sein même du Sahara. L’un des chefs de ce peuple, le cheik Othman, vint même à Alger, et, par reconnaissance pour l’accueil qu’il y avait reçu, consentit à ramener en son pays une caravane de sujets français. Un interprète arabe, M. Bouderba, put ainsi pénétrer jusqu’à Ghât, qui est une des plus importantes oasis du pays des Touaregs. Un seul fait fera comprendre combien les voyages de ce genre sont lents et difficiles : Ghât est en ligne droite à 300 lieues environ de Laghouat, et la caravane à laquelle s’était joint M. Bouderba mit trente-trois jours à franchir cette distance.

Il serait superflu de rappeler toutes les pérégrinations qui ont été poursuivies dans le Sahara par les soins ou sous le patronage du gouvernement-général de l’Algérie. Le plus souvent ce furent des expéditions militaires qui ne pouvaient pénétrer bien loin à cause des lourds approvisionnemens qu’une troupe armée doit traîner derrière elle. Cependant ces expéditions, qui se terminaient au reste presque toujours de la façon la plus pacifique, n’étaient pas sans effet sur le moral des indigènes; elles habituaient les Sahariens à la présence des Français, elles leur apprenaient à redouter notre puissance, à compter sur notre appui. Si vers l’ouest les oasis du Touat et la ville d’Insalah, qui en est le centre, nous étaient fermées par l’hostilité du chérif Mohammed-ben-Abdallah, vers l’est au contraire le cheik Othman et un autre chef touareg du nom d’Ikhenoukhen ne cessaient de donner des preuves de leur dévouement à notre cause. Il n’était pas difficile d’ailleurs de trouver au milieu même des villes de l’Algérie de nombreux naturels du Soudan, amenés comme esclaves de leur pays natal et redevenus libres dès qu’ils arrivaient sur le territoire de notre colonie. Bien que ces nègres eussent le plus souvent quitté leur patrie dès l’enfance et qu’ils fussent fort ignorans sur la plupart des sujets que les autorités algériennes avaient intérêt à approfondir, on recueillait en les interrogeant quantité de renseignemens précieux sur la constitution politique du Soudan, sur les mœurs, les produits, les industries de cette singulière contrée. Il s’établissait ainsi une sorte de lien moral entre l’Algérie et le pays des nègres.

Un voyage remarquable vint bientôt fournir des renseignemens plus précis et plus directs sur les régions intermédiaires du Sahara. En 1859, un jeune homme de dix-huit ans, M. Henri Duveyrier, un Français cette fois, arrivait en Algérie avec l’intention de pénétrer au cœur de ce que l’on était jusque-là convenu d’appeler le grand désert. De fortes études l’avaient préparé à ce genre d’exploration. Si l’on veut contribuer au progrès de la géographie, il ne suffit pas en effet de parcourir une contrée au hasard et d’en décrire les mœurs ou d’en dessiner les paysages; il faut encore marcher le baromètre et le sextant à la main, et rapporter des observations exactes qui permettent de dresser la carte du pays. M. Duveyrier avait acquis l’habitude des instrumens de précision. Une première excursion le conduisit sur la route du Touat jusqu’à El-Goléa; mais le fanatisme des tribus le contraignit de revenir en arrière. L’année suivante, il s’associait au cheik Othman, qui l’accompagna jusqu’à Ghadamès, puis il partit de cette ville avec Ikhenoukhen, le suivit jusqu’à Ghât, à Mourzouk, et ne revint en Algérie qu’en passant par Tripoli, après avoir parcouru en différens sens la partie du Sahara qui se trouve au sud de la régence de Tunis et de la province de Constantine. Le jeune voyageur ne s’en tint pas à des études scientifiques. Doué de qualités aimables, il sut conquérir la sympathie des Touaregs et les attacher au parti de la France. Le terrain étant ainsi préparé, le gouverneur-général de l’Algérie crut opportun d’envoyer à ces habitans du désert une ambassade, moitié militaire, moitié savante, qui se rendit sans difficultés à Ghadamès par la voie de Tripoli, et en revint par Tougourt et Biskra, non sans avoir conclu avec les Touaregs une convention écrite en vertu de laquelle ceux-ci s’engageaient à convoyer et protéger nos caravanes entre l’Algérie et le Soudan.

Voilà le bref résumé des incidens qui nous ont menés jusqu’au centre du Sahara ; on peut se demander maintenant ce qu’est ce pays si longtemps inconnu. On se l’était figuré comme une suite monotone de plaines de sable inhabitables, quelque chose comme une steppe plate et uniforme; bien loin qu’il en soit ainsi, c’est une surface aussi accidentée que toute autre portion du globe. On ne connaît guère, il est vrai, que la moitié du désert qui se trouve à l’est du méridien d’Alger; plus à l’ouest, les informations sont rares, et le Sahara marocain reste même dans une obscurité presque complète. Toutefois-ce que l’on en a vu déjà suffit pour placer sous son vrai jour cette immense contrée. Les plaines de sable mobile, privées de sources et de rivières, en occupent encore une large partie; mais elles sont entrecoupées çà et là par d’innombrables cantons habités, dont l’aspect verdoyant contraste avec l’aridité générale. L’altitude ordinaire en est assez élevée, elle atteint 400 mètres environ au-dessus des mers, sauf cependant aux environs de Tougourt, où l’on rencontre une dépression locale, connue sous le nom de Sebkha-Melghir, qui semble être le lit d’une ancienne mer intérieure, et dont le niveau descend plus bas que celui de la Méditerranée. Au centre du Sahara se dressent deux vastes territoires couverts de hautes montagnes et coupés par de belles vallées, — l’oasis d’Aïr et celle du Hoggar, — deux Suisses africaines, selon l’expression du docteur Barth, qui les a visitées le premier. Le Hoggar serait le point culminant de la région tout entière. Les eaux qui coulent sur le versant sud se rendent au Dhioliba et de là au golfe de Guinée ; celles qui arrosent le versant ouest se dirigent vers l’Atlantique par d’anciens fleuves aujourd’hui desséchés; vers le nord, les eaux suivent la longue vallée de l’Igharghar et communiquent par le Melghir avec la Méditerranée. Tel dut être au moins le drainage du pays lorsque ces fleuves existaient, car il n’en reste actuellement que des traces et des formes confuses à la surface du sol. En somme, le Sahara est bien, de même que le Fezzan, le dernier escarpement du plateau central dont se compose le milieu de l’Afrique. Seulement c’est la partie la plus ingrate de ce plateau, parce que l’eau y est rare; à peine en certaines directions les caravanes trouvent-elles un puits après une semaine de marche. C’est aussi la région la plus chaude de la péninsule; nulle part dans toute l’Afrique et peut-être aussi nulle part sur la terre le thermomètre, ne se maintient si haut que dans les bas-fonds du Melghir.

A ce propos, il importe de remarquer que la sécheresse est une calamité dont souffre fatalement l’Afrique d’un bout à l’autre, que ce continent est sous le rapport des eaux moins favorisé que les autres terres du globe, et, s’il en est ainsi, ce n’est ni parce qu’il renferme d’immenses surfaces sablonneuses, ni parce qu’il est situé sous l’équateur et reçoit d’aplomb les rayons du soleil. La cause en est pour ainsi dire extérieure. Cela tient à l’ensemble même de la circulation aqueuse autour du globe. L’eau que les fleuves versent dans l’océan en une année ne peut être que la mesure exacte de ce que les nuages ont amené pendant la même période. Or les côtes de l’Afrique sont orientées de telle sorte que les courans atmosphériques saturés de vapeurs ne doivent pas pénétrer à l’intérieur. Les moussons, qui sont des vents pluvieux, soufflent dans une direction parallèle à la côte orientale, et les alizés, qui sont aussi très humides, s’écartent de la côte occidentale. Il n’y a que les bords de la mer et quelques bandes étroites de l’intérieur qui reçoivent la pluie en abondance. Le reste du continent est soustrait à l’influence bienfaisante des brises marines. De là cette rareté des pluies dans le Sahara au nord et dans le désert de Kalihari au sud, la pauvreté de la végétation sur de vastes surfaces de terrain, l’irrégularité du cours des rivières, soumises à des crues intermittentes; de là l’abandon et la solitude de certaines régions, et peut-être aussi la barbarie chronique dont sont atteints les peuples qui s’y maintiennent. Pour régénérer l’Afrique d’une mer à l’autre, il ne faudrait qu’une addition notable à la quantité d’eau qui lui est départie. Est-ce une amélioration qu’il soit permis à l’homme d’espérer? L’industrie humaine n’est pas dépourvue de ressources devant un tel inconvénient; déjà même on voit dans la partie nord-est du Sahara comment elle lutte contre le fléau de la sécheresse. Les premiers ingénieurs qui parcoururent la dépression du Melghir annoncèrent tout de suite que les puits artésiens y réussiraient à merveille. Les indigènes connaissaient l’art de faire sortir du sol des sources jaillissantes, mais les procédés de forage auxquels ils avaient recours restaient souvent impuissans. Nous leur avons apporté nos sondes perfectionnées, nous avons multiplié les puits, vivifié les sables, transformé les terres ingrates en de verdoyantes oasis. C’est peut-être celui des bienfaits de l’occupation française auquel les indigènes ont été le plus sensibles. Ce coin du désert se repeuple à mesure que l’eau revient à la surface du sol; mais les hauts plateaux du Hoggar et du Fezzan, où les puits artésiens sont impraticables, semblent condamnés à la stérilité. Si quelque découverte imprévue n’y vient porter remède, le grand Sahara, où les caravanes marchent des semaines entières sans rencontrer une goutte d’eau, méritera éternellement le triste surnom de pays de la soif.

Cependant il serait téméraire d’affirmer que les Européens sont à tout jamais exclus du Sahara, puisque les Touaregs, qui l’habitent depuis des siècles, sont des hommes à peau claire. Certes, si l’on s’attendait à retrouver quelque part la race blanche au milieu des innombrables tribus de race mélanienne qui se partagent le sol africain, on aurait cru que ce devait être dans les plaines du Zambèse ou sur le plateau central, ou même sur le littoral marécageux du golfe de Guinée, plutôt qu’au sein d’un désert torride. Néanmoins les Touaregs sont des blancs, et ce sont même des blancs qui n’ont pas trop dégénéré. Ces fiers nomades qui pilotent les caravanes de Ghadamès à Tombouctou et du Touat au lac Tchad ont conservé les usages, l’idiome, les traits de leurs congénères du Tell algérien. L’ethnologie a prouvé qu’ils sortent de la même souche que les Kabyles de l’Atlas, si ce n’est que ceux-ci ont subi plus fortement l’empreinte de l’invasion arabe qui a brisé, vers le XIe siècle de notre ère, les nationalités autochthones de l’Afrique septentrionale. Si l’on veut bien apprécier le rôle que les Touaregs jouent dans le nord du continent, il convient de comprendre en un tableau d’ensemble les diverses races dont le sol africain est aujourd’hui le domaine. Cette revue ethnographique est au reste le complément nécessaire d’une étude de géographie.


V.

Les géologues ont remarqué qu’au centre de l’Afrique les terrains primitifs apparaissent presque partout à la surface du sol, comme si cette contrée n’avait plus été immergée depuis qu’elle apparut pour la première fois au-dessus du niveau des mers. Les animaux qui l’habitent semblent également appartenir aux espèces contemporaines des révolutions du globe, car on n’en rencontre nulle part qui soient aussi bien doués sous le rapport du développement physique et de la longévité. L’hippopotame, le rhinocéros et même l’éléphant, bien supérieurs aux créatures éphémères des époques modernes, nous rappellent les monstres antédiluviens. Ce mérite d’une antiquité relative, que l’on ne saurait guère contester au sol et aux êtres du continent africain, peut-il être réclamé aussi par les misérables populations qu’il recèle? L’élément nègre y domine, comme on sait, et y paraît être autochthone. Sur les côtes, il s’est allié aux races blanches et a subi plus ou moins l’influence des peuples étrangers; mais au centre on peut l’étudier dans son état primitif de sauvage barbarie.

Laissés à eux-mêmes, les nègres s’éparpillent en tribus errantes. Soumis au contraire à des chefs d’une race plus éclairée, ce qui est le cas ordinaire, ils se groupent en petits états et deviennent des sujets obéissans sous un maître énergique, pourvu que celui-ci comprenne et partage leurs préjugés. Dans les royaumes nègres que les voyageurs européens ont visités, le pouvoir absolu se perpétue en des familles qui règnent par la terreur. Un despotisme sanguinaire est alors le régime normal de ces populations; la guerre y sévit sans cesse, sans prétexte, sans provocation, et la chasse aux esclaves en est le but avoué. Tel est l’état social dans lequel gémissent les tribus de la vallée du Haut-Nil. Après une bataille, le parti victorieux égorge les hommes faits; les femmes et les enfans sont seuls épargnés, parce qu’ils représentent seuls une valeur commerciale. En outre des massacres dont ces guerres atroces sont l’occasion, les souverains indigènes font mettre à mort leurs propres sujets sous le plus futile prétexte. Dans le royaume d’Ouganda, près du lac Nyanza, c’est une loi du pays qu’il doit y avoir chaque jour au moins une exécution capitale. Dans le Dahomey, le sang coule à flots aux époques de fêtes publiques. Voilà ce que devient la race mélanienne lorsqu’elle est conduite par ses propres instincts. Est-ce à l’esprit de race qu’il faut attribuer ces tendances pernicieuses? Au contact d’autres peuples, les nègres se pervertissent encore davantage, loin de s’améliorer. N’y a-t-il pas de quoi désespérer de leur avenir à les voir n’emprunter que de funestes exemples aux hommes plus civilisés qui les entourent? On se demande en vérité, lorsqu’on examine ces sociétés où la force seule est respectée et fait loi, si ce n’est pas un acte de justice providentielle que leur assujettissement dès qu’elles viennent en contact avec les nations policées de l’Europe.

Une seule qualité cependant sauvera les nègres d’une destruction totale. Par nature, ils sont dociles et maniables, serviles même et prompts à s’abandonner aux influences du moment. On l’a dit avec justesse, ils ont l’âme plastique. De là vient leur disposition à se laisser imposer la suprématie des étrangers. Au fond de leur cœur règne une crainte superstitieuse des blancs, auxquels ils reconnaissent d’instinct une incontestable supériorité morale et attribuent un pouvoir surnaturel. La domination étrangère, si elle était exercée par des despotes intelligens, contribuerait bien mieux à les améliorer que les prédications religieuses. Une nouvelle religion en fait de redoutables sectaires, et de nouvelles croyances n’étouffent qu’à demi dans leur esprit le germe de superstition que la nature y a déposé. Ils n’acceptent les dogmes qu’on leur enseigne qu’en élaguant tout ce qui élève l’âme. Ceci explique pourquoi le mahométisme est mieux accueilli par eux que le culte chrétien, et pourquoi le fétichisme est au fond leur véritable religion d’état. Idolâtres, chrétiens ou musulmans, ils se livrent avec ferveur à la pratique des sortilèges.

Au reste les nègres de l’Afrique ne sont pas homogènes; ils semblent se diviser en deux grandes familles. Toutes les tribus de l’Afrique australe, sauf les Hottentots et les Boschmen, que l’on rencontre dans le voisinage immédiat de la colonie du Cap, appartiennent à une même race, et, ce qui est plus caractéristique, ils parlent tous des langues qui ont une origine commune. Ce fait se révèle d’une façon frappante dans l’analogie entre les noms de peuples ou de lieux de cet immense continent. Les lacs s’appellent Nyanza au nord et Nyassa au midi; il y a des Zoulous sur les bords de la rivière Shiré et sur les frontières de la province de Natal. De plus, les philologues qui se sont voués à cette étude ingrate ont signalé des ressemblances dans le mécanisme grammatical aussi bien que dans le vocabulaire des langues. Ce n’est pas à dire toutefois que ces idiomes conservent aujourd’hui beaucoup de traits communs. L’absence de l’écriture, la diversité des coutumes, le manque de relations habituelles entre les membres épars de cette grande famille, sont cause que chaque tribu s’est fait un dialecte à part. Chacune d’elles a emprunté aux circonstances et aux étrangers qu’elle a fréquentés de nouveaux motifs de diversité. Sur la côte occidentale, des mots portugais se sont infiltrés dans le langage; près du cap de Bonne-Espérance, on retrouve de l’anglais et du hollandais; un peu partout, jusqu’à des distances considérables du littoral, les Arabes ont laissé des traces.

En dépit de toutes ces altérations locales, les peuples de l’Afrique australe se présentent avec une unité d’aspect vraiment singulière. Il est triste d’avoir à le déclarer, c’est au centre du continent qu’ils sont en l’état le plus prospère et non sur les côtes, où ils ont subi depuis des siècles l’influence européenne. C’est surtout au commerce des esclaves qu’il faut s’en prendre. La traite fleurit à Zanguebar; dans le Mozambique, elle a alimenté les colonies de l’île de France et de l’île Bourbon, et maintenant qu’elle ne peut être exercée que par des voies clandestines, grâce à une surveillance rigoureuse, elle envoie ses victimes on ne sait où.

Les populations noires de l’Afrique septentrionale ne s’étendent pas jusqu’aux bords de la Méditerranée. Vers l’est, elles dépassent à peine la vallée du Nil et le méridien de Khartoum; elles occupent tout le Soudan, remontent au nord le long du Dhioliba jusqu’à Tombouctou, et s’arrêtent à la rive gauche du Sénégal. Le reste du continent appartient à des peuples de sang blanc, Gallas, Abyssins, Nubiens, Égyptiens primitifs et Berbères. D’ailleurs la limite des nègres purs est mal définie, car sur toutes les frontières où les deux races sont en présence le pays est habité par des sangs mêlés, des négroïdes, issus de l’alliance des nègres avec leurs voisins de sang blanc. De même que chez les peuplades de l’Afrique australe, on a cru reconnaître chez les nègres qui sont au nord de l’équateur quelques traces d’une commune origine. Il existe entre tous les idiomes du Soudan des rapports plus ou moins apparens dans la grammaire et dans les mots. En réalité, des bords du Nil à la côte de Guinée, en traversant le Soudan, on ne saurait signaler de différences caractéristiques dans les mœurs et les qualités physiques des peuplades noires.

Les peuples de sang blanc auxquels appartient l’Afrique septentrionale méritent davantage de fixer notre attention. Sont-ils vraiment autochthones sur cette terre africaine que de vieux préjugés géographiques avaient obstinément vouée aux nègres? Il semble difficile d’en douter, car on découvre chez eux des langues primitives sans analogie avec les idiomes sémitiques ou indo-européens, et c’est surtout au sein des montagnes, dernier refuge des nationalités vaincues, et au centre du Sahara que ces langues se sont conservées avec le plus de pureté. Vers l’orient, ce sont les Somals et les Gallas, hommes à peau claire et à cheveux lisses, qui occupent tout l’espace compris entre la côte de Zanguebar et l’Abyssinie. Ils se refusent si bien à laisser des étrangers s’introduire au milieu d’eux, que nul Européen n’a pu pénétrer encore dans leur pays, sauf peut-être quelques missionnaires catholiques qui s’y glissent par les frontières de l’Abyssinie. Malgré la nature escarpée des montagnes qu’ils habitent, les Abyssins ont été moins heureux. A une époque très ancienne, des colonies arabes traversèrent la Mer-Rouge et vinrent fonder, après avoir soumis la population aborigène, un état qui eut sa période de célébrité, le royaume d’Axoum. Convertis au christianisme vers le IVe siècle, les Axoumites subirent bien des révolutions, s’allièrent aux Grecs d’Egypte et aux empereurs de Constantinople, soutinrent des guerres désastreuses contre les invasions musulmanes, et finirent par se laisser imposer le mahométisme et par retomber dans la barbarie. On sait quelles furent les vicissitudes des premiers habitans de l’Egypte et par combien de maîtres ils se laissèrent dominer. Les Berbères, rameau de la même race, auxquels appartenait le littoral de la Méditerranée, ne furent pas plus heureux.

Ceux-ci surtout doivent nous intéresser, puisqu’ils sont les habitans primitifs de l’Algérie et de tous les pays qui avoisinent notre grande colonie africaine. Connus autrefois sous les noms divers de Libyens, de Numides et de Maures, ils défendirent vigoureusement leur territoire; mais ils ne surent pas cependant en éloigner les nations étrangères, car les Phéniciens d’abord, les Grecs et les Romains ensuite, devinrent maîtres d’une partie du littoral. Toutefois les souvenirs légendaires que Massinissa et Jugurtha, qui n’étaient autres que des chefs berbères, ont laissés dans l’histoire prouvent qu’ils eurent leurs jours de grandeur, et qu’ils furent capables de soutenir la lutte avec énergie. En dépit d’une résistance acharnée, les Romains s’emparèrent de toute la Numidie, et les populations autochthones perdirent jusqu’à leur nom. On en fit des barbares, titre générique de toutes les nations qui résistaient à la conquête romaine. Aux Romains succédèrent les Vandales. Peut-être après les Vandales les Berbères reconquirent-ils quelques années d’indépendance; mais ce bonheur ne fut pas de longue durée, car l’invasion des Arabes s’étendit comme un fléau sur tout le nord de l’Afrique du VIIe au XIe siècle, et les indigènes furent refoulés de nouveau dans leurs montagnes. Cette fois encore ils changèrent de nom pour prendre celui de Kabyles, qui est d’origine arabe et que l’usage a maintenu; ils y perdirent aussi leur religion et se laissèrent imposer le mahométisme des conquérans. Plus tard la tradition d’une race autochthone disparut en entier; pour les Turcs, pour les Français, qui leur succédèrent, il n’y eut plus que des Arabes, et cette erreur s’est prolongée jusqu’en ces dernières années.

La nationalité si effacée et néanmoins si vivante des anciens Berbères, c’est à des officiers de l’armée française que revient l’honneur de l’avoir révélée. Les chefs de nos bureaux arabes, initiés aux mœurs et à la langue des tribus, ne tardèrent pas à faire une distinction entre les Arabes cantonnés dans les plaines et les Kabyles réfugiés dans les montagnes. Plus tard, lorsque les progrès de notre domination permirent d’entrer en rapports avec les Touaregs du Sahara, on découvrit non sans surprise que les nomades des déserts de sable étaient aussi les descendans des Berbères, et qu’ils avaient conservé les traditions antiques de la race avec bien plus de soin que les Kabyles du Tell.

Ces peuplades, que les renseignemens les plus sûrs représentent comme les habitans autochthones ou tout au moins comme les plus anciens habitans connus de l’Afrique septentrionale, sont aujourd’hui cantonnées dans les massifs montagneux du Djurdjura, de l’Atlas, de l’Ouarsenis, et dans la région saharienne qui s’étend du Touat et de Ghadamès au Dhioliba. On s’accorde à leur reconnaître plus d’intelligence et de virilité qu’aux Arabes, et cependant ceux-ci les ont dépossédés. Sont-ils appelés à reprendre une existence nouvelle sous la suprématie ferme et bienveillante des Français? Du moins tous les bons esprits à qui les affaires intérieures de notre colonie sont familières conviennent aisément que c’est sur eux et non sur les Arabes que doit se porter notre sollicitude. Les Arabes ne sont que des intrus, et même, comme les Turcs, des intrus assez récens; les Berbères sont les anciens possesseurs du sol et les plus dignes de l’occuper. En attendant que cette question de préférence soit tranchée par la logique des faits ou par la raison d’état, nous leur avons rendu un nom de nation, nous avons restitué leur langue, éclairci leurs curieuses origines. Cet ensemble de travaux historiques sur une race plutôt égarée que perdue comptera au nombre des plus utiles recherches de l’érudition moderne.

Le despotisme militaire et fanatique des Arabes a pesé durant des siècles sur les populations blanches autochthones de l’Afrique septentrionale sans amener de fusion entre l’élément indigène et l’élément conquérant, sans réussir à étouffer les mœurs et le langage des vaincus, en un mot sans rien créer de durable. La conquête arabe fut le triomphe de la force brutale et rien de plus. Comme s’ils avaient acquis, en adoptant la loi de Mahomet, une sorte d’ubiquité, on retrouve les Arabes en bien d’autres points de l’Afrique. Sur la rive droite du Sénégal, ils sont confondus sous le nom générique de Maures avec de véritables tribus berbères. Est-ce en traversant le grand désert qu’ils sont arrivés jusque-là? Ils ont converti à l’islamisme les nègres du Soudan et du Haut-Nil; mais c’est surtout sur la côte orientale qu’ils dominent aujourd’hui, et cela s’explique par le voisinage de leur patrie d’origine. Sous l’équateur même, Zanzibar est la capitale d’un royaume arabe dont l’autorité est reconnue sur une étendue de 10 ou 12 degrés de latitude, mais sans pénétrer bien loin à l’intérieur des terres.

Ainsi des nègres sauvages et cruels, des Arabes conquérans et nomades, des peuples autochthones à sang blanc que l’invasion musulmane avait dispersés, voilà les trois élémens de population entre lesquels l’Afrique était partagée avant la venue des Européens. Les Arabes n’ont peut-être jamais aussi bien réussi que lorsqu’ils se sont trouvés en contact avec les populations noires, et en effet la morale grossière qu’ils professent, l’abus de la force, qui est leur moyen de gouvernement, conviennent à merveille au caractère nègre. Est-ce à dire cependant que la vaste région occupée par les nègres doive se civiliser par leur entremise? La cause de la civilisation n’y gagnerait rien, et d’ailleurs ils n’ont plus assez de ressort pour entreprendre des conquêtes étendues. Les Turcs, qui gouvernent l’Egypte, malgré de louables efforts de régénération, sont condamnés à l’impuissance par les mêmes causes que les Arabes. C’est aux Européens qu’il appartient de coloniser l’Afrique, de mettre en culture les terres stériles, de substituer une végétation féconde aux sables du désert et aux forêts impénétrables du littoral, de remplacer les animaux sauvages qui la peuplent par des espèces utiles à l’homme. Surtout eux seuls seront capables de régénérer les races humaines qui l’habitent; mais quelle nation européenne présentera les qualités nécessaires pour l’accomplissement de cette tâche ?

En ce moment, trois nations seulement possèdent sur les côtes d’Afrique des colonies assez importantes pour leur permettre d’exercer une influence appréciable sur le sort des indigènes. Par l’Algérie et le Sénégal, la France s’impose d’une façon invincible aux débris de la race berbère; par ses comptoirs de Corée, de la côte de Guinée et du Gabon, elle est en relations quotidiennes avec les noirs. Le Portugal a ses provinces de Mozambique et de Benguela, qui se donneraient si facilement la main d’un bord à l’autre du continent à travers les plus paisibles représentans de la race mélanienne. L’Angleterre a ses établissemens de Guinée et la splendide colonie du Cap. Des Portugais, il ne saurait être question. Considérées comme une dépendance onéreuse par la mère-patrie, qui n’en a pas encore, après trois siècles d’occupation, su balancer le budget, gangrenées par l’esclavage, qui a désaffectionné les tribus riveraines, redoutées, peut-être à tort, par les émigrans, qui s’exagèrent l’insalubrité du climat, les colonies de Mozambique et de Benguela semblent plutôt rétrograder que s’étendre. Il n’y a tout au plus sous cette latitude que 500 lieues de l’Atlantique à la mer des Indes, et les limites intérieures des deux provinces ne sont pas séparées par la moitié de cette distance. L’exploration de la région intermédiaire eût été le premier souci d’une administration vigilante. L’influence du Portugal en Afrique s’arrête aux frontières des territoires qu’il possède, sinon en-deçà même de ces limites. Si cette nation aventureuse, dégagée des débats de sa politique intérieure, se livrait de nouveau aux entreprises lointaines qu’elle sut pratiquer jadis avec tant de succès, il lui reste un si grand nombre d’établissemens coloniaux à la surface du globe, qu’elle s’abstiendrait encore d’aller poursuivre au centre de l’Afrique des agrandissemens superflus.

L’Angleterre — est-il besoin de le dire? — est dans une situation tout autre. Les provinces du Cap et de Port-Natal ont une existence propre qui ne coûte rien à la métropole; l’industrie pastorale, qui réclame de vastes terrains, accélère la marche envahissante des colons. Quant aux indigènes, ils reculent vers l’intérieur, ou se laissent absorber par l’élément étranger, ou dépérissent au contact de mœurs nouvelles, qui les condamnent à de nouveaux besoins. Par ses missionnaires, par ses explorateurs, par les mâles chasseurs qui suivent les bêtes fauves au-delà des cantons habités, l’Angleterre se prépare à des conquêtes plus étendues vers l’intérieur. A la côte de Guinée, elle ne possède que des comptoirs; mais les voyageurs qu’elle a envoyés jusqu’au cœur du Soudan, plutôt pour ouvrir les voies au commerce que pour se livrer à des études scientifiques, accoutument peu à peu les nègres du centre à subir l’influence anglaise. L’Egypte lui échappe, si l’on veut; mais la Mer-Rouge est une des grandes voies de communication de l’empire britannique, et voici qu’elle pénètre en Abyssinie à la faveur d’un démêlé avec le souverain du pays. En résumé, nos voisins d’outre-Manche mordent au continent d’Afrique par tous les bouts; cependant leurs entreprises ont quelque chose d’incomplet en ce sens qu’elles s’adressent plutôt à la terre qu’à l’homme. L’Angleterre possède une aptitude merveilleuse à coloniser, mais c’est aux dépens des races aborigènes. On serait peut-être embarrassé de citer une de ses colonies où elle n’ait pas fait place nette [1]. En face d’hommes vigoureux et fiers comme les Kabyles, nul doute qu’elle échouerait ou se ruinerait en guerres interminables. En pays nègre, elle ne saurait comment discipliner ces noirs si souples et si vivaces, et il arriverait, — ce qui arrive dans les colonies malaises par les Chinois et à Haïti par les nègres eux-mêmes, — que les Européens seraient noyés dans une population de race inférieure.

Reste à examiner la part de la France. Les Anglais daignent quelquefois admirer notre établissement du Sénégal, tandis qu’ils se plaisent à nous reprocher le développement trop lent de l’Algérie. En Algérie, disent-ils, après trente-sept ans d’occupation, il ne se trouve encore que 200,000 Européens; pour eux, ce chiffre est la mesure de tout progrès. Il serait puéril de prétendre qu’il n’y a jamais eu de faute commise dans le gouvernement de cette grande colonie. On peut se plaindre que l’immigration européenne, l’immigration française surtout, n’ait pas toujours été favorisée comme elle devait l’être; mais il est incontestable que l’immense influence dont nous jouissons aujourd’hui sur les populations berbères, et qui régnera plus tard sans contre-poids sur tout le quart nord-ouest de l’Afrique, est due aux ménagemens gardés envers les indigènes. La France joue là un rôle auquel l’esprit national, tolérant, flexible et généreux, la disposait à merveille. C’est par les mêmes moyens qu’elle a su se placer sur un bon pied en Egypte et éviter en Abyssinie les embûches dont les Anglais ont été victimes. On peut donc espérer que notre pays prendra une large part aux événemens qui renouvelleront l’aspect intérieur de l’Afrique. Cet obscur continent était resté jusqu’à ce jour dans l’isolement, comme un fragment détaché d’une autre planète; à peine en connaissait-on les bords. La race noire dont il est le domaine ne semblait propre qu’à fournir des esclaves au monde entier. Les Européens, missionnaires, voyageurs ou négocians, s’efforcent à l’envi, depuis cinquante ans, de changer cet état de barbarie. L’Afrique est à la veille de se rajeunir par l’introduction de nouvelles mœurs ou de nouvelles races d’hommes. Les vastes plaines du haut plateau central, dont les explorateurs nous vantent la fertilité, seront quelque jour le siège de puissans empires où, par les progrès de la civilisation, nègres et blancs s’amalgameront en vertu d’affinités qu’il est difficile de prévoir.


H. BLERZY.

  1. L’Inde n’est pas une exception, parce que ce n’est pas, à proprement parler, une colonie. L’Angleterre y a trouvé des royaumes tout organisés : elle supplante les monarques indigènes, à l’avantage des populations sans contredit; elle ne colonise pas dans le sens historique du mot.