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L’Afrique romaine - Promenades archéologique en Algérie et en Tunisie/05

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L’Afrique romaine - Promenades archéologique en Algérie et en Tunisie
Revue des Deux Mondes4e période, tome 124 (p. 827-852).
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L’Afrique romaine – Promenades archéologiques en Algérie et en Tunisie


V. LES VILLES — TIMGAD [1].

Il y avait certainement des villes en Afrique avant l’arrivée des Romains, mais elles n’y devaient pas être en très grand nombre. Ils n’eurent pas de peine à comprendre que, s’ils voulaient se rendre tout à fait les maîtres du pays et y détruire l’esprit d’indépendance et de rébellion, il était de leur intérêt de les multiplier. Dans les campagnes, l’indigène, même arraché au sol et devenu cultivateur et fermier, avait encore des contacts fréquens avec la barbarie et pouvait s’y laisser reprendre ; dans les villes il lui échappait davantage. Comme il vivait au milieu de la civilisation et presque uniquement avec elle, il arrivait plus vite à lui appartenir tout entier.

Il est donc naturel que les Romains aient fait beaucoup pour les villes d’Afrique. Nous savons d’abord que, sous leur domination, les anciennes sont devenues plus importantes. Thysdrus (El-Djem) n’était qu’une bourgade du temps de César ; il faut bien qu’elle ait été plus tard très étendue et très peuplée, puisqu’on y a bâti un amphithéâtre qui avait presque les dimensions du Colisée. Mais surtout ils en ont construit un très grand nombre de nouvelles ; de grandes villes se sont élevées où il n’y avait avant eux que des villages et même dans des endroits entièrement déserts. Seulement tout ne s’est pas fait en un jour. Il importe de le remarquer pour répondre à nos impatiens qui se plaignent que nos progrès ne soient pas assez rapides, et qui trouvent qu’après un demi-siècle d’occupation il nous reste encore trop à faire. On peut leur dire que les Romains allaient encore moins vite que nous. Carthage, relevée par les Gracques, ne sortit que très lentement de ses ruines ; Pomponius Mêla nous dit, à l’époque de Claude, « qu’elle est plus célèbre par les souvenirs du passé que par sa fortune présente » ; et il fallut bien des années encore pour qu’elle devînt la « merveille de l’univers », comme l’appelle Aurélius Victor. Pline l’Ancien laisse entendre que, de son temps, il n’y avait guère en Afrique, à peu d’exceptions près, que des castella, c’est-à-dire des postes fortifiés. C’est surtout avec les Antonins, dans cette prospérité admirable de l’empire, que les villes deviennent plus nombreuses et plus florissantes. Il y a des pays où un hasard heureux nous permet de suivre, en quelque sorte, pas à pas, leurs progrès ; nous les voyons naître et croître presque sous nos yeux. A l’ouest de la province proconsulaire, dans une plaine fertile, non loin de la Medjerda, on rencontre les débris de plusieurs villes puissantes, qui semblent se serrer les unes contre les autres. Elles ont laissé de belles ruines qui attestent leur ancienne grandeur : c’est Thibursicum Bure (Teboursouk), Thignica (Aïn-Tounga), et surtout Thugga (Dougga) qui paraît avoir été la plus vaste et la plus belle de toutes. Les inscriptions, qui, par bonheur, ne manquent pas, nous montrent par quels degrés elles sont arrivées à cette prospérité. Ce sont d’abord de petits bourgs (vici) qui se forment par la réunion de quelques gens de campagne ; ils ont chacun leurs magistrats particuliers, et même quand il leur arrive de se rapprocher, de se rejoindre, ils conservent quelque temps leurs administrations séparées. Puis ces administrations s’unissent ; les petites bourgades constituent une cité (civitas), et la cité devient à son tour un municipe ou une colonie. A chaque évolution, les empereurs, pour la favoriser, accordent de nouveaux privilèges, et la ville, fière de leur protection, s’empresse d’ajouter leur nom au sien ; pour leur témoigner sa reconnaissance, elle est heureuse de s’appeler Aurélia, Antoniniana, Alexandriana. C’est sous la dynastie des Sévères que cette prospérité atteint son apogée. Comme ils étaient Africains d’origine, ils se plurent à combler leurs compatriotes de toutes sortes de faveurs.

On pense bien que je n’ai pas l’intention de m’occuper ici de toutes les villes romaines dont on a retrouvé quelques débris en Afrique. Il vaut mieux en étudier une avec soin, qui nous fera connaître les autres. Si je choisis Timgad, ce n’est certes pas à cause de son importance ou de sa réputation, elle ne paraît avoir joué aucun rôle dans les événemens politiques ; à l’exception d’un ou deux historiens, qui la mentionnent en passant, les autres n’en disent rien. Il n’est pas probable qu’elle fut très peuplée ; il est certain qu’elle n’avait qu’une médiocre étendue ; c’est pourtant celle dont il nous reste le plus de ruines, et, dans l’ensemble, les ruines les mieux conservées. Elle le doit sans doute à la façon dont elle a péri. Procope raconte qu’à l’approche des Byzantins, les montagnards de l’Aurès, qui ne voulaient pas les voir se fixer dans leur voisinage, détruisirent Timgad pour les empêcher de s’y établir [2]. Les Byzantins y sont pourtant venus, et même ils y ont assez demeuré pour avoir le temps d’y construire une très solide forteresse et une église. Mais il est probable que la ville, qu’on avait détruite, ne fut pas relevée ; les propriétaires des maisons renversées ne revinrent pas les occuper de nouveau et quand à son tour la garnison byzantine fut partie, il ne resta pas dans la contrée d’autres habitans que les indigènes cachés dans leurs montagnes. Le pays étant devenu désert, personne n’éprouva le besoin d’aller prendre les pierres des anciennes maisons pour en bâtir d’autres. Elles sont donc restées à leur place, et il suffît d’enlever la terre qui les couvre pour les retrouver. La Commission des monumens historiques a donc été très bien inspirée en consacrant, pendant plusieurs années, toutes les ressources dont elle dispose à déblayer Timgad. Ce travail, fort habilement conduit [3], est assez avancé pour que nous puissions dès à présent en étudier les résultats avec profit. Non seulement la plupart des monumens principaux nous sont rendus, mais on a découvert, dans les décombres, beaucoup d’inscriptions curieuses qui nous renseignent sur ceux qui les ont construits et qui les fréquentaient. Une visite à Timgad nous apprendra comment se passait la vie dans une ville de l’Afrique romaine du temps des Antonins ou des Sévères.
I

La ville de Thamugadi [4], qu’on appelle aujourd’hui Timgad, est située dans l’ancienne province de Numidie, sur les dernières pentes de l’Aurès. Elle occupe le centre d’un plateau qui, du côté du nord, s’abaisse peu à peu vers la plaine. Il faut, pour y arriver, suivre d’abord la route qui va de Batna a Tébessa. Après avoir l’ait une trentaine de kilomètres, on quitte le grand chemin pour s’engager dans un sentier, ou, comme on dit, dans une piste arabe, qui court bravement à travers champs, et où l’on se heurte à chaque pas aux pierres et aux racines. Quand on a franchi un oued desséché et remonté péniblement la berge, la vieille ville apparaît. C’est un amas pittoresque de murailles et de colonnes qui, au milieu de cette désolation, cause d’abord une très vive surprise ; on prend alors une voie romaine bien conservée, et, à mesure qu’on avance, les ruines des deux côtés augmentent. On arrive enfin devant un arc de triomphe qu’entourent des restes de constructions antiques, et l’on est au cœur de la cité.

Cet arc de triomphe est l’un des plus élégans qui existent en Afrique, où ils sont en si grand nombre. Quoiqu’on l’ait un peu alourdi pour le consolider, il produit un très bel effet. Comme celui de Septime Sévère à Rome, il contient trois portes, celle du milieu pour les chars et les cavaliers, les deux autres pour les piétons. La façade est ornée de quatre colonnes de marbre qui portent des chapiteaux corinthiens ; dans l’intervalle deux niches, encadrées de colonnes plus petites, contenaient des statues, sans doute les images des princes de la famille impériale : on va les trouver partout à Timgad. Ce qui est original et rare, dans les monumens de ce genre, c’est que chacune des deux ailes, au-dessus des niches, est surmontée de frontons circulaires qui tranchent avec la ligne droite du centre. Rien n’est plus gracieux que cette disposition.

Au pied de l’arc de triomphe on a recueilli une inscription tombée du faîte ; elle était destinée à raconter en quelques mots, dans cette langue si simple, et si grande, que les Romains ont parlée mieux qu’aucun autre peuple, comment la ville avait pris naissance. On y lit « que l’empereur Trajan Auguste le Germanique, fils du divin Nerva, grand Pontife, Père de la patrie, quand il était pour la troisième fois consul, et revêtu, pour la quatrième, de la puissance tribunitienne, a fondé la colonie de Thamugadi, par les soins de la troisième légion auguste ; L. Munatius Gallus étant légat impérial et propréteur. » C’est donc en l’an 100 de notre ère que Trajan, qui n’était empereur que depuis deux ans, décida de bâtir une ville entre Lambèse et Mascula. Il est assez probable que, sur l’emplacement qu’il choisit pour la construire, il y avait déjà quelque fortin, un burgus, qui pouvait abriter une petite garnison. On sait que tous les passages de l’Aurès étaient surveillés avec soin ; or, non loin de Timgad débouche un couloir de près de trois kilomètres de long par lequel s’écoule un de ces petits oueds qui mènent les eaux des montagnes se perdre dans le Sahara [5]. Ce défilé devait donc être gardé comme les autres. Mais Trajan pensa sans doute que les leçons qu’on avait données aux pillards du désert étaient suffisantes, qu’on n’avait plus de ce côté d’invasion à craindre, et qu’on pouvait sans danger remplacer le burgus crénelé par une ville ouverte. Cette ville, il la fit bâtir par la légion fidèle qui, depuis un siècle, maintenait l’ordre en Afrique et qui devait la défendre jusqu’à l’époque de Dioclétien. Le soldat romain était bon à tout ; il jetait des ponts sur les torrens, il traçait des routes à travers la montagne, il maniait la pioche comme le pilum. Dans le camp de Lambèse, où nous savons qu’il y avait des ingénieurs, des arpenteurs, des ouvriers de toute sorte, on devait trouver facilement aussi des architectes. Le travail fut mené très rapidement. Nous avons la preuve qu’en l’année 117, à la mort de Trajan, les principaux édifices du Forum étaient achevés, et, malgré cette hâte, il faut bien croire qu’on ne les avait pas trop mal construits puisque après dix-huit siècles il en reste encore de si beaux débris.

Quand on a passé l’arc de triomphe et qu’on marche devant soi, on suit la rue principale de la ville, qui a été déblayée pendant plusieurs centaines de mètres. Elle est très belle, cette rue, plus large et plus droite que ne le sont d’ordinaire celles de Pompéi. C’est que nous sommes ici dans une ville neuve, bâtie d’un seul coup, sur un espace libre, où l’on, n’était pas gêné par les constructions anciennes.

La rue que nous parcourons en ce moment était aussi le grand chemin qui menait de Lambèse à Théveste, et comme il traversait des villes importantes, des campagnes fertiles et peuplées, il devait être très fréquenté : on le reconnaît aux ornières profondes que les roues des chars ont laissées sur les dalles. Des deux côtés un large trottoir était réservé aux promeneurs qui voulaient se donner le plaisir de voir passer les voyageurs et les chariots, ce qui estime des distractions des petites villes ; et, pour qu’ils fussent plus à l’aise, un portique, dont les colonnes ont été retrouvées et relevées, les mettait à l’abri du soleil. Le long de la rue, deux fontaines, de forme assez élégante, sont restées en place. Les gens de passage y faisaient boire leurs chevaux, et les femmes de Thamugadi venaient y emplir leurs urnes. Elles ont dû beaucoup servir, car la margelle en est fort usée [6]. A ce propos je ferai remarquer que l’eau est ce qui manque le plus à Timgad aujourd’hui. Les quelques indigènes qui habitent sous la tente à côté des ruines de la ville antique sont obligés de l’aller chercher très loin. Les voyageurs ont grand’peine à s’en procurer pour tremper ce petit vin clairet que fournissent les tribus voisines. Autrefois elle coulait en abondance, on l’avait été prendre dans la montagne, et des canaux qui subsistent encore la conduisaient dans des rues. L’un de ces canaux, qui descendait du Forum le long d’un escalier, s’étant crevé dans les bas temps, à une époque où la municipalité n’était plus assez riche pour le réparer, on s’est borné à creuser, à côté, une entaille où l’eau pouvait couler sans envahir le reste des marches. Elle a continué très longtemps à suivre le lit provisoire qu’on lui avait fait, si bien qu’elle a fini par y déposer un sédiment considérable, comme on en trouve au Pont du Gard, dans les canaux de la Fontaine d’Eure.

Vers le milieu de la rue, on distingue les restes d’une porte monumentale, dont les montans étaient formés par deux belles colonnes, avec des chapiteaux corinthiens. C’était l’entrée principale du Forum. Quand on a passé sous la porte, et gravi un large escalier de dix marches, on débouche sur la place. Avant de l’étudier en détail, plaçons-nous au centre, pour en mieux juger l’ensemble.

Le Forum parait d’abord très petit. C’est la première impression qu’on éprouve lorsque du milieu on jette les yeux autour de soi. Mais il ne faut pas oublier que les anciens n’avaient pas le même goût que nous pour ces vastes étendues où le regard se perd, et que, par exemple, la place de la Concorde, qui fait notre admiration, leur aurait paru ridicule. D’ailleurs Timgad était une petite ville, et Vitruve dit formellement que le Forum doit être partout proportionné au nombre des habitans. « Trop étroit, il ne pourrait pas suffire aux usages auxquels on le destine ; trop grand, le peuple y semblerait perdu. »

Ce qui rapetisse encore pour nous celui de Timgad, c’est qu’il n’était pas vide ; on l’avait encombré de statues de toutes formes et de toutes dimensions distribuées d’une façon assez capricieuse. Il en était à peu près de même dans toutes les villes romaines, et nous savons par exemple qu’à Cirta il y en avait un si grand nombre et qu’elles y étaient si mal rangées, qu’on fut obligé de les aligner, pour que la circulation devînt plus facile. Celles de Timgad ont été détruites [7], mais nous avons encore de quelques-unes la base sur laquelle on les avait placées et l’inscription qu’on y avait mise. Comme on le pense bien, c’est aux empereurs que cet honneur avait été d’abord réservé, et naturellement aussi les plus anciens, Antonin, Marc-Aurèle, Caracalla, trouvant l’espace vide, avaient pris les meilleures places. On avait mis les autres où l’on pouvait. Maxence était sur l’escalier, le César Galère sous un portique, Julien sur une petite base hexagonale, juste devant un de ses prédécesseurs, dont il devait masquer en partie l’image. D’un autre côté, vers l’entrée, il semble qu’on avait groupé, en les serrant un peu l’un contre l’autre, les bienfaiteurs et les protecteurs de la cité, personnages moins importans, auxquels on élevait des statues plus modestes, mais dont le nombre s’accroissait sans cesse, ce qui à la longue devait devenir un peu gênant.

Le Forum était bordé d’un large trottoir, élevé de deux marches au-dessus du sol, et que surmontait un portique dont la plupart des colonnes ont été retrouvées, quelques-unes presque intactes. La place avait ainsi une apparence de régularité, malgré la variété des édifices qui l’entouraient. Ces édifices, déformes et de grandeurs différentes, s’élevaient de tous côtés, derrière le portique. Comme il n’en reste plus que les fondations et quelques pans de muraille, il n’est pas toujours aisé de savoir à quoi ils pouvaient servir. Je ne veux mentionner ici que ceux dont la destination est sûre. Le côté de l’Est est occupé presque tout entier par une grande bâtisse sur laquelle il n’est pas possible de se tromper : c’est une basilique. Sans doute elle ne ressemble pas tout à fait à d’autres monumens de ce genre, par exemple à la basilique de Tébessa, et n’est pas de celles dont on fit si aisément des églises chrétiennes. On n’y trouve pas, comme il arrive souvent,.des rangées de colonnes qui la divisent en plusieurs nefs et soutiennent la voûte. Le mur du fond est droit et ne se termine pas, selon l’usage, par une abside ; mais on y reconnaît cette estrade de pierre qu’on appelait le tribunal, et sur laquelle siégeaient les juges. Par une disposition singulière, l’abside est placée en face, sur le mur opposé au tribunal. C’est une grande niche ronde, qui a dû contenir quelque statue. N’était-ce pas celle de Trajan, le fondateur de la cité ? Il méritait bien d’occuper cette place d’honneur. Ce qui est sûr, c’est que tout autour, le long des murailles, et comme pour lui faire cortège, on avait placé les images des princes de sa maison.

En face de la basilique, sur le côté de l’ouest, se trouvent les monumens les plus curieux et les mieux conservés du Forum. C’est d’abord, au milieu, une grande base de trois mètres de long sur un mètre et demi de haut, qui est terminée, à ses extrémités, par deux pilastres simples, mais élégans. Ce que portait cette base, quand elle était intacte, nous le savons grâce à l’inscription gravée entre les deux pilastres, et qui s’est conservée : elle nous dit que deux femmes ont élevé à la Fortune Auguste une statue de 22 000 sesterces (4 400 fr.) pour exécuter la volonté de leur père, et qu’elles y ont ajouté de leur argent un petit édicule qui leur a coûté 4 500 sesterces (900 fr.). A la place où elle était, attirant les yeux de tous les côtés, cette statue, sur sa base de pierre et dans sa petite chapelle, semblait être le centre du Forum de Thamugadi. Au moment où elle fut dédiée, sous Hadrien, l’empire était parvenu à l’apogée de la gloire et de la grandeur. La ville nouvelle, en se mettant sous la protection de la Fortune Auguste, pensait bien qu’elle s’assurait une longue prospérité.

Les deux édifices qui flanquent des deux côtés le petit monument de la Fortune Auguste présentent beaucoup d’intérêt. A gauche, c’est une grande salle, précédée d’un vestibule auquel on monte par quatre marches ; deux belles colonnes cannelées se dressent à l’entrée. L’intérieur devait être d’une grande richesse ; de fines moulures décoraient le soubassement ; les murs étaient incrustés de marbres de diverses nuances ; il y en avait tant, qu’on put emporter un plein tombereau de débris, et qu’il en reste encore. La destination du monument a été révélée par une inscription qu’on a découverte près du fond de la salle, à la place d’honneur. Elle nous apprend qu’on y avait élevé une statue à la Concorde de l’ordre des décurions (Concordiæ ordinis) ; une pareille statue ne se comprend guère qu’à l’endroit où les décurions, — c’est-à-dire le conseil municipal, — se réunissaient pour délibérer : nulle part il ne convenait mieux de leur prêcher la concorde. C’était donc la curie ou, comme nous disons, l’hôtel de ville de Thamugadi ; et ce qui achève de le prouver, c’est que, entre autres inscriptions, on y a trouvé celles qui contiennent la liste des décurions de Timgad au IVe siècle.

Le monument qu’on avait construit de l’autre côté, vers le nord, pour faire pendant à la curie, est en fort mauvais état ; il semble avoir plus souffert que les autres des tremblemens de terre. Cependant on reconnaît que c’était un temple, mais on ignore à quel dieu il était consacré. Sur la façade, un ancien centurion de la légion de Lambèse, après avoir reçu son congé, avait élevé deux statues en l’honneur de la victoire de Trajan sur les Partlies (Victoriae Parthicae Augustae sacrum). Cette façade présente une particularité remarquable : elle n’est pas précédée, comme les autres, d’un large escalier pour monter au temple ; l’escalier est relégué sur les côtés, tandis qu’au-devant du temple s’étend une plate-forme qui devait être entourée d’une balustrade. La même disposition se retrouve à Pompéi, au-devant du temple de Jupiter, qui occupe le fond du Forum. A Timgad, comme à Pompéi, cette plate-forme qui s’avance sur la place publique devait être l’endroit d’où les magistrats parlaient au peuple. Les municipes africains possédaient leur tribune aux harangues, comme la métropole, et nous savons qu’ils n’hésitaient pas à lui donner le nom glorieux de rostra. Il y avait donc des rostres à Timgad, et l’on a remarqué que la colonnade qui entoure toute la place s’interrompt brusquement devant eux. Il fallait en effet que celui qui parlait du haut de la plate-forme eût un espace libre en face de lui, et que de partout on pût le voir et l’entendre ; — ce qui montre bien que, même dans ce petit municipe, aux extrémités du monde civilisé, à quelques lieues du Sahara, on attachait du prix à la parole et que la tribune y avait son importance.


II

Ne quittons pas ce Forum désert sans essayer d’entrevoir ce qu’il devait être et ce qu’on y venait faire quand la ville était peuplée et vivante. Quelques mots suffiront pour dire ce qu’on en peut savoir.

C’était d’abord, pour une grande partie des habitans, un lieu de réunion et de promenade. Les oisifs venaient chercher sous ces portiques un abri pour les jours de pluie et un peu d’ombre pendant les jours d’été ; on y causait sans doute de ce qui fait l’entretien des petites villes ; on y formait de ces réunions en plein air, qu’on appelait des circuli, dans lesquelles on racontait et au besoin on inventait les nouvelles, et où l’on se donnait même le plaisir de médire parfois de l’autorité. Les plus désœuvrés s’asseyaient sur les marches et passaient leur temps à jouer. On a retrouvé, gravée sur une des grandes dalles du pavé, une de ces tables de jeu (tabulae lusoriae) qui vraisemblablement remplissaient l’office de nos damiers ; elle porte ces mots, qui résument à merveille les sentimens de ceux qui les ont tracés : « Chasser, se baigner, jouer, rire, c’est vivre [8]. »

Mais le Forum servait aussi à des usages plus sérieux ; c’était pour la petite cité le centre de la vie publique ; ce qui s’y passait d’ordinaire, quand il fallait élire les magistrats, les installer, les remplacer ou traiter les affaires de la ville, il nous est aisé de l’imaginer : nous n’avons qu’à nous souvenir de ce qu’on faisait ailleurs. Qui connaît une ville romaine les connaît toutes, au moins pour l’essentiel, car les institutions municipales ne différaient guère ; et ce n’est pas une de nos moindres surprises, quand nous étudions l’Empire romain, de voir à quel point, d’un bout du monde à l’autre, elles se ressemblent. Comment des peuples de mœurs et d’origines si diverses se sont-ils plies si complètement aux mêmes lois et aux mêmes usages, et sont-ils arrivés à vivre à peu près tous de la même façon ? On en serait moins surpris s’il était prouvé que Rome leur a fait violence, qu’elle les a forcés de renoncer à leurs usages et de s’accommoder de lois nouvelles : victorieuse comme elle l’était, on comprend qu’elle n’eût pas trouvé de résistance si elle avait donné des ordres formels. Mais ce n’était pas sa politique ordinaire d’imposer aux nations vaincues une certaine faconde s’administrer : elle leur laissait volontiers l’ancienne quand elle n’y voyait pas de péril. Il est donc probable qu’en Afrique, comme ailleurs, elle n’a pas mieux demandé que de respecter les coutumes de ses nouveaux sujets. Les villes africaines, sous la domination des Carthaginois, étaient gouvernées par des suffètes : Rome les leur laissa, et quelques-unes les ont gardés jusqu’après l’époque des Antonins ; elles y renoncèrent pour recevoir le titre de municipes ou de colonies, et à la manière dont elles remercient les princes qui le leur ont donné, on voit bien qu’elles ont renoncé sans regret à leurs anciens magistrats. Elles paraissent toutes fort heureuses de jouir d’une administration romaine : Timgad se donne fièrement le nom de Respublica Thamugadensium, et ceux qui parlent du conseil des décurions n’hésitent pas à l’appeler splendidissimus ordo, comme s’il s’agissait du Sénat de Rome.

Parmi les usages en vigueur dans les municipes romains, il y en a un qui était pratiqué partout, mais que les inscriptions de l’Afrique font peut-être mieux connaître que celles des autres pays. Quoiqu’on en ait souvent parlé, il faut le rappeler ici, car il nous aide à comprendre pourquoi nous trouvons, à Timgad et ailleurs, les ruines de tant de beaux monumens.

On sait qu’alors non seulement les villes ne payaient pas leurs magistrats, mais que c’étaient les magistrats qui payaient leurs administrés. A chaque élection, pour reconnaître l’honneur qu’on leur faisait, il leur fallait donner une somme d’argent qu’on appelait honoraria summa. Il y avait donc cette différence entre les cités antiques et les nôtres que ce qui nous ruine les enrichissait : autant nous avons intérêt à diminuer le nombre des fonctionnaires, autant il leur était utile de l’augmenter ; on pense bien qu’elles ne manquaient pas de le faire. La liste des décurions dont on a découvert des fragmens dans la curie de Timgad devait être fort longue : un seul de ces fragmens contient soixante-dix noms ; il est probable qu’il y en avait au moins autant sur les autres. C’est plutôt le parlement d’un royaume qu’un conseil de petite ville. Les municipes, on le comprend, étaient à l’affût de toutes les occasions qui se présentaient d’augmenter ainsi leurs ressources. Dès qu’un citoyen s’était enrichi, on s’empressait de lui ouvrir les rangs de la curie : c’était un contribuable de plus, et l’on pouvait espérer que, s’il arrivait aux premières dignités, il les paierait plus cher que les autres, parce qu’il en serait plus flatté. Quelquefois on allait chercher jusque dans la ville voisine quelque citoyen opulent, qui était très fier de se voir apprécié hors de chez lui ; il devenait donc magistrat de deux pays à la fois. De cette double fonction, il y en avait une dont il ne pouvait guère s’occuper ; mais il avait payé, on le tenait quitte du reste. Il arrivait aussi qu’on s’adressât à quelque affranchi qui avait gagné dans le commerce une fortune assez ronde : on ne pouvait pas sans doute le nommer tout à fait décurion, la loi ne permettait d’accorder cet honneur qu’aux gens de naissance libre ; mais on tournait la difficulté : au lieu de le revêtir de la dignité elle-même, on lui en conférait les ornemens (ornamenta decurionis) : il devenait, pour ainsi dire, décurion honoraire, et donnait de l’argent comme s’il eût été décurion véritable. Il faut vraiment admirer l’adresse avec laquelle toutes ces villes ont su se faire de la vanité de leurs citoyens un revenu qui, pendant des siècles, a fort accommodé leurs finances.

La somme honoraire, pour les diverses dignités, n’était pas partout la même : il était naturel qu’elle variât avec l’importance du municipe ; et de plus on soupçonne qu’elle changeait aussi avec la fortune du candidat. Il est dit, dans quelques inscriptions, qu’en certaines circonstances on augmentait la taxe (ampliata taxatione). A Timgad la première dignité de la cité, le duumvirat, s’est payée 4 000 sesterces (800 francs) ; mais en réalité la dépense était beaucoup plus forte. D’abord il ne semblait pas convenable de se contenter de la somme exigée par la loi : le beau mérite de ne donner que ce qu’il était impossible de refuser ! Le candidat promettait donc davantage, et, de peur qu’une fois nommé il n’oubliât sa promesse, on avait soin de l’inscrire sur les acta publica. Il arrivait même le plus souvent qu’il dépassait ce qu’il avait promis. Il tenait à contenter ses compatriotes, à leur témoigner sa reconnaissance, et même à mériter leur admiration. C’était entre les divers magistrats comme une émulation de libéralité, aucun ne voulant être moins généreux que ses devanciers ou que ses collègues. Les inscriptions nous montrent comment les plus modestes finissent par se piquer d’honneur et deviennent prodigues. Dans une petite ville de la Byzacène, dont nous ne savons même pas le nom, et qui n’a laissé d’elle d’autre souvenir que quelques ruines, la « somme honoraire » pour être décurion était de 1 000 sesterces (320 francs). Un candidat de bonne volonté promet de donner le double, puis il se charge de la dette de son frère, décurion comme lui, qui peut-être n’avait pas pu se libérer, et la double comme la sienne. Cet argent était destiné à réparer un temple ; mais les frais furent plus considérables qu’on ne pensait, et la petite-fille du décurion, qui acheva l’ouvrage commencé par son grand-père, eut à y ajouter 5 600 sesterces de son argent. C’était donc 12 000 sesterces (2 400 francs) qu’il en avait coûté à notre homme pour être conseiller municipal d’un hameau. Qu’on juge de ce qu’on devait dépenser dans les grandes villes, quand il ne s’agissait plus de réparer une chapelle, mais qu’on entreprenait de bâtir de grands édifices ! Sans compter que, le jour de la dédicace, il était de bon goût de donner des jeux scéniques, de faire combattre des gladiateurs, ou, tout au moins, de distribuer de l’argent aux magistrats et d’offrir un repas au peuple.

Ces prodigalités devaient avoir, avec le temps, des conséquences très fâcheuses ; elles devinrent pour les gens riches une cause de ruine et tirent des fonctions publiques une sorte d’épouvantail et de châtiment ; mais elles avaient produit d’abord des résultats fort heureux. On leur doit la plupart de ces magnifiques monumens dont les ruines nous étonnent. A Calama (Guelma), une grande dame, qu’on avait nommée prêtresse des empereurs, fait don à ses concitoyens d’un théâtre, ce qui excite chez eux une telle reconnaissance qu’ils lui élèvent cinq statues à la fois. A Théveste (Tébessa) un officier supérieur de la légion, en sus d’une somme considérable qu’il légua à la ville pour donner des jeux et orner des temples, y bâtit un arc de triomphe tétrastyle en l’honneur de Caracalla et de la dynastie africaine des Sévères. C’est celui qui existe encore à l’entrée de Tébessa et qui fait l’admiration des voyageurs. Il avait coûté 50 000 francs. Le désir de tous ces généreux citoyens était d’embellir leur patrie, exornare patriam, comme disait la grande dame de Calama. On avait alors la passion de la magnificence ; chacun voulait que sa ville eût grand air et fût plus somptueuse que celles qui l’entouraient. De là ce grand nombre de monumens dont les ruines nous surprennent. Mais notre surprise augmente quand nous songeons qu’on les a bâtis sans épuiser les finances municipales ou recourir à des subventions de l’Etat, et qu’on les doit presque tous à la libéralité des particuliers.

Il est impossible qu’en parcourant le Forum de Timgad nous ne soyons pas frappés de voir que presque tous les monumens qu’il renferme ont été élevés en l’honneur des princes et leur sont consacrés. C’est ce que nous avions déjà remarqué à Lambèse ; mais Lambèse est une ville militaire, et il semble naturel que l’empereur y ait été particulièrement honoré. Il est le commandant en chef, l’imperator de l’armée, qui porte son image sur ses enseignes ; il prend les auspices pour elle ; il est censé présent quand elle combat ; il triomphe quand elle est victorieuse. On est un peu plus surpris de voir qu’en dehors de l’armée l’empereur reçoive les mêmes hommages que dans les camps, et que ce qui se passe à Lambèse se reproduise partout. Il n’y a pas, dans tout l’empire, de villes ou de villages, dans les contrées les plus lointaines, les moins connues, où ne se retrouvent ces témoignages de respect et de dévouement. Il est difficile d’admettre qu’il n’y ait dans ces protestations unanimes qu’une complicité de servilité et de flatterie, et que le monde entier, pendant quatre siècles, se soit entendu pour mentir. N’oublions pas que ces hommages ne s’adressent pas seulement à un homme : Rome les partage avec lui. Quelquefois on le dit expressément (Romae et Augusto) ; dans les provinces où la formule entière n’est pas usitée, comme en Afrique, il faut la sous-entendre. En célébrant l’empereur, c’est Rome qu’on remercie de la paix qu’elle donne au monde, et comme les mauvais princes la maintiennent presque aussi vigoureusement que les bons, et que, selon le mot de Tacite, leur tyrannie pèse surtout sur ceux qui vivent dans leur voisinage, quand on a la chance d’en être éloignés, on leur rend à peu près les mêmes honneurs qu’aux autres, et l’on ne distingue guère entre Caracalla et Trajan.

En Afrique, comme partout, ces honneurs se résument dans le culte impérial. Aujourd’hui qu’on en connaît mieux la signification et les conséquences, on est moins tenté de s’en indigner ou d’en sourire. Ce qui en fit la longue fortune, c’est qu’il fut l’expression de deux sentimens qui semblaient inconciliables, et qui s’unirent en lui. C’est d’abord une explosion de reconnaissance pour cette autorité souveraine qui gouverne le monde, et sous les lois de laquelle on proteste qu’on est heureux de vivre. Et de plus, comme le culte de l’empereur est célébré au chef-lieu de la province, par ses délégués et à ses Irais, elle se reconnaît et se retrouve dans ces réunions, elle y reprend la conscience d’elle-même qu’elle avait perdue depuis que les Romains l’ont vaincue ; sous leur suzeraineté elle se sent revivre. C’est donc à la fois la fête de la grande patrie et de la petite, et dans ces cérémonies, où l’on célèbre l’unité romaine, il se produit peu à peu une sorte de réveil des nationalités distinctes.

Les détails du culte impérial variaient selon les pays. Tantôt il s’adressait surtout aux empereurs morts et déifiés (Divi), tantôt à l’empereur vivant (Augusto) ; les attributions des prêtres chargés de le célébrer et le nom qu’on leur donnait n’étaient pas toujours les mêmes. Ces différences suffisent pour nous convaincre qu’il n’a pas été institué tout d’une pièce et sur un ordre de Rome. L’initiative a dû venir des provinces et des villes mêmes, chacune d’elles imitant à sa manière la ville voisine et cherchant parfois à la surpasser. Mais ces variétés ne sont qu’à la surface : au fond l’esprit de l’institution est partout le même ; si bien qu’à un moment quelques empereurs eurent l’idée de faire de ce culte le centre de la résistance au christianisme, parce qu’il était le plus répandu de tous et celui dans lequel tous les peuples de l’Empire s’accordaient le mieux. Partout, ou presque partout, on le célébrait à la fois dans la capitale de la province, au nom de la province entière, et dans chaque ville. Il était donc provincial et municipal. Timgad, par exemple, pour ne parler que d’elle, prenait part tous les ans aux grandes fêtes de la Numidie ; c’est quelquefois parmi ses citoyens que les prêtres provinciaux étaient choisis, et elle en était très fière [9]. Mais elle avait aussi son culte particulier, auquel elle tenait beaucoup. Pour le célébrer, la ville élisait des flammes, et quand ils sortaient de charge, on leur en laissait le titre, afin que l’éclat des fonctions qu’ils avaient une fois remplies éclairât toute leur vie. C’est au moins ainsi qu’on explique d’ordinaire la présence de trente-cinq flamines perpetui sur les listes des dédirions de Timgad : ils y sont placés immédiatement après les duumvirs, les premiers magistrats de la cité, et avant les pontifes et les augures ; ce qui montre l’estime qu’on faisait de cette dignité, et qu’on la mettait au-dessus des autres sacerdoces. La ville, ayant été fondée par un empereur, avait des raisons particulières pour être dévouée à l’Empire ; elle était fière de son origine, reconnaissante des faveurs qu’elle avait reçues, et très disposée à témoigner son dévouement au prince. Aussi peut-on croire que les fêtes impériales étaient, à Timgad, les plus belles de toutes. Il est facile de se figurer, quand on les célébrait, le concours de tous les citoyens, se pressant sous les portiques, contre les statues, sur les marches des édifices, les magistrats de la ville s’avançant gravement, avec leurs faisceaux et leurs licteurs, comme s’ils étaient des sénateurs de Rome, les prêtres vêtus de la robe bordée de pourpre, couronnés de fleurs, tandis que, devant eux, des jeunes gens choisis portaient, sur des piques, les bustes en bronze doré des empereurs déifiés, et tous se dirigeant, au milieu des acclamations de la foule, vers le temple des Divi, où devaient se faire les sacrifices. C’est ce jour-là qu’il aurait fallu voir le Forum de Thamugadi.


III

Le Forum est la plus grande curiosité de Timgad, mais ce n’est pas la seule. On a déblayé d’autres édifices qui, sans avoir la même importance, n’en sont pas moins fort intéressans à connaître ; il faut nous remettre en route pour les visiter.

Reprenons la rue par laquelle nous sommes venus, et repassons sous l’arc de triomphe. A notre gauche, nous rencontrons un édifice rectangulaire terminé par une exèdre qui était sans doute la base d’une abside. Comme cette forme est ordinairement celle des basiliques, nous sommes d’abord disposés à lui en donner le nom ; mais il faut se rendre à l’évidence : une inscription nous en apprend la destination réelle, que nous n’aurions peut-être pas devinée du premier coup. C’est un marché, qui, comme la plupart des autres monumens de Timgad, provient de la munificence d’un riche citoyen. Plotius Faustus, après avoir commandé des cohortes et des ailes de l’armée auxiliaire, et mérité le titre de chevalier romain, était revenu vieillir avec sa femme, Cornelia Valentina, dans sa ville natale, qui s’empressa de l’honorer de dignités sacerdotales ; et c’est pour reconnaître cet honneur qu’ils firent construire le marché. On y avait mis leur statue, dont on a retrouvé quelques débris. Le centre de la cour rectangulaire est orné d’une fontaine élégante ; tout alentour s’élevaient des portiques dont les colonnes sont à terre. J’ai cru voir que les chapiteaux portent des feuilles retombantes moins travaillées que l’acanthe et qui ressemblent davantage à celles du palmier. Ces portiques abritaient sans doute les marchands et les acheteurs aux heures chaudes du jour ; ceux qui n’y pouvaient pas trouver de place circulaient dans la partie découverte, autour de la fontaine. L’abside du fond devait être réservée à des commerces plus importans.

On y distingue sept boutiques, séparées par un mur les unes des autres et assez bien conservées. Une d’elles porte encore sa dalle de granit scellée dans le mur des deux côtés, et qui servait de table pour étaler la marchandise. Comme cette dalle est placée en avant de la boutique et qu’il n’y a pas sur les côtés de porte pour y pénétrer, il faut bien croire que le marchand passait par-dessous, en se baissant, quand il voulait entrer. C’est ce que j’ai vu faire plus d’une fois dans les souks de Tunis. — Ces pays-ci sont conservateurs de nature ; les habitudes ne s’y perdent jamais. — On a trouvé dans les boutiques de Timgad des vases de différentes formes et parfaitement intacts qui devaient contenir les fruits ou les liquides que vendait le marchand.

Derrière le marché, sur une hauteur, on aperçoit un amas de ruines énormes, le plus considérable de tous ceux qui couvrent la plaine. Evidemment il y avait là un édifice plus important que les autres, et qui a encore plus souffert qu’eux du temps ou des hommes. Nous aurions grand’peine à deviner ce qu’il pouvait être, si nous n’étions fort à propos renseignés par une inscription qui décorait autrefois le fronton. Elle nous apprend que, sous le règne de Valentinien Ier, les portiques du Capitole, qui tombaient de vieillesse, furent reconstruits par les magistrats municipaux et que l’ouvrage fut dédié par le consulaire Ceionius Cœcina Albinus, un des grands personnages de l’Empire et l’un des derniers païens. Nous avons donc sous les yeux ce qui reste du Capitole de Timgad. Toutes les villes qui voulaient se donner un air romain avaient soin de se bâtir un Capitole, et y adoraient Jupiter entre Junon et Minerve. Il y en avait beaucoup en Afrique. Celui de Constantine possédait un très riche trésor, dont nous avons conservé l’inventaire. Nous ignorons ce que pouvait contenir à l’intérieur le Capitole de Timgad, et si l’on y voyait « un Jupiter en argent, ayant sur la tête une couronne de chêne dont les glands étaient en argent, et dans la main un globe en argent avec une Victoire qui tenait une haste d’argent ; » mais ce qui est certain, c’est que l’extérieur en devait être somptueux. La place au milieu de laquelle il était bâti était encadrée dans un portique comme celle de Saint-Pierre de Rome. Les colonnes qui portaient le fronton du temple mesuraient à la base 1m, 50 de diamètre. Les murs étaient décorés d’une profusion de marbres précieux. « Je n’en ai découvert, dit M. Milvoy, en aucun autre endroit de l’Algérie, une aussi grande abondance et une aussi complète variété. » De toute cette magnificence, il reste aujourd’hui bien peu de chose. Les voûtes, en s’écroulant, ont effondré les dalles des pavés et misa nu ces caves placées sous les temples où, selon Varron, on déposait les objets du culte hors de service. Il est pourtant probable que ces ruines vont prendre bientôt un autre aspect. La commission des monumens historiques, à qui nous devons la restitution du Forum, travaille en ce moment à les déblayer. On déterre les chapiteaux, les frises, les corniches, les balustrades ; on relève sur leurs bases ces belles colonnes qui sont tombées tout de leur long, comme celles de Sélinonte ; et lorsque tous ces débris auront été remisa leur place, nous aurons quelque idée de ce qu’était le Capitole de Timgad au ive siècle, quand Ceionius Albinus en vint faire la dédicace.

De l’escalier du Capitole, si nous marchons droit devant nous, dans la direction de l’est, nous arrivons bientôt au théâtre, qui n’est séparé du Forum que par une large rue. Selon un usage très fréquent, le théâtre de Timgad est adossé à une colline, ce qui supprimait beaucoup de maçonnerie et assurait la solidité de l’édifice ; les degrés en étaient taillés dans le roc. On l’a entièrement déblayé, et ce n’a pas été sans peine : comme il forme une sorte d’entonnoir, les décombres s’y étaient entassés jusqu’à près de sept mètres de hauteur. De la façade, qui rappelle celle du théâtre d’Ostie, il reste le soubassement, avec de nombreux débris de colonnes, qui soutenaient un portique où se réfugiaient sans doute beaucoup de spectateurs quand il survenait quelque orage. La scène â entièrement disparu : on n’en distingue guère que l’emplacement qui prouve une fois de plus combien les scènes des théâtres antiques étaient étroites. Comme on le pense bien, le plancher de bois qui composait le pulpitum, ou l’avant-scène, n’existe plus ; mais on voit encore les trois rangées de piliers de pierre sur lesquels s’appuyaient les planches. Le pulpitum se termine par un petit mur qui devait être richement décoré. Tout autour de l’orchestre, qui est la partie de l’édifice la mieux conservée, à l’endroit où commençaient les gradins, on trouve trois marches, qui sont assez larges pour qu’on ait soupçonné qu’on y plaçait les sièges des magistrats de la ville. De cette façon, ils pouvaient voir le spectacle sans se gêner les uns les autres ; le milieu était sans doute réservé à d’autres personnages ou restait vide pour certaines danses des mimes. Au-delà des trois marches, l’orchestre est limité et comme enfermé par un petit mur, ou podium, composé de dalles planes, qui sont encore debout à leur place. Il reste à peu près sept rangs de gradins plus ou moins intacts qui formaient la première précinction. Ce qui m’a semblé nouveau, c’est qu’entre cette précinction et la suivante on croit voir les restes d’un autre podium, qui constituerait une division nouvelle. Faut-il croire qu’à Timgad, comme à Rome, en dehors de l’orchestre, où siégeaient les magistrats de la cité, on gardait un certain nombre de rangs pour la haute bourgeoisie ? Ces sept gradins seraient donc l’équivalent des quatorze que la loi de Roscius Othon réservait aux chevaliers dans les théâtres de Rome. Au-dessus de ce podium, on ne distingue plus rien.

Quand on songe qu’on est à Timgad, c’est-à-dire sur les confins de la barbarie, la vue d’un théâtre si élégant dans ses proportions, si parfaitement semblable à ceux qu’on admire dans les pays les plus civilisés, ne laisse pas de causer quelque surprise. Sans doute tous les peuples que Rome a soumis, même les plus sauvages, ont été très vite séduits par les agrémens des jeux publics ; il semble pourtant que tous ces jeux ne devaient pas également leur plaire. Pour ne parler que de l’Afrique, on comprend très bien que cette foule de Romains émigrés, qui n’étaient pas toujours la fleur de leur pays, et ces indigènes encore mal dégrossis, aient pris goût aux combats de gladiateurs : aussi voyons-nous qu’on les aimait beaucoup et qu’on témoignait une grande reconnaissance aux magistrats qui en faisaient la dépense pour amuser leurs concitoyens [10]. On ne goûtait pas moins les courses de chevaux, les luttes d’athlètes, les exercices de gymnastique, qui se donnaient quelquefois dans les thermes publics. Les plaisirs de ce genre ne demandent pas un esprit très cultivé ni une âme très délicate ; mais les spectacles qui se produisent sur un théâtre sont d’une autre nature, et il semble qu’ils ne conviennent pas à tout le monde. Je me demande, pendant que je parcours celui de Timgad, ce qu’on a bien pu y représenter. Les théâtres antiques, plus vastes et moins fermés que les nôtres, offraient l’hospitalité à des divertissemens très variés. « C’est là, disait Apulée, que l’acteur de mimes dit ses sottises, que le comédien cause, que le tragédien hurle, que l’histrion gesticule, que le danseur de corde risque de se casser le cou, que le prestidigitateur fait ses tours ; » sans compter le philosophe, comme Apulée lui-même, qui vient quelquefois y donner des conférences. Mais si on laisse de côté quelques-uns de ces divertissemens qui ne paraissaient au théâtre que par occasion, on peut dire que les genres dont il était le domicile propre sont le mime et la pantomime, la comédie et la tragédie [11].

On ne peut pas douter que la pantomime et le mime aient été joués sur le théâtre de Timgad : depuis le commencement de l’Empire, c’était à Rome le spectacle préféré de la foule, et il n’y en avait pas qui convînt mieux à un public de province. Les Pères de l’Eglise africaine décrivent les gestes lascifs des histrions, en gens qui les ont vus de leurs yeux ; ils parlent souvent des injures qu’ils se disent et des soufflets qu’ils se donnent. Mais si c’était là ce qui paraissait le plus ordinairement sur les théâtres de l’Afrique, comme sur les autres, faut-il croire qu’on n’y voyait pas autre chose ? est-il vraisemblable qu’on n’y ait jamais joué la comédie et la tragédie ? Assurément la comédie et la tragédie n’étaient plus guère à la mode ; mais les jeux revenaient si souvent, et l’on avait au théâtre un tel besoin de variété, qu’on était réduit à faire quelquefois du neuf avec du vieux. C’est la raison qui a dû faire exhumer de temps en temps l’ancien répertoire, qui paraissait nouveau parce qu’il était oublié. Arnobe semble dire qu’on jouait l’Amphitryon de Plaute quand on voulait se rendre Jupiter favorable, et il trouve que ce n’était peut-être pas un bon moyen de lui plaire que de lui rappeler ses vieilles sottises. C’est ainsi qu’aux extrémités du monde, des barbares prenaient quelque connaissance des chefs-d’œuvre antiques ; et, même en supposant qu’on n’ait joué devant eux que des pièces d’un genre inférieur, comme les mimes et les pantomimes, ces représentations n’étaient pas sans quelque utilité pour l’éducation de leur esprit. Il y a souvent dans les mimes, malgré leur grossièreté ordinaire, de très fines observations, et Sénèque trouve parfois plus de sagesse dans les farces de Publius Syrus que chez les philosophes de profession. Quant à la pantomime, elle mettait sur la scène les personnages et les récits des légendes antiques ; il lui arrivait même de prendre ses sujets chez les plus grands poètes. Songeons qu’on a dansé sur les théâtres les vers de Virgile et d’Ovide. Il semble d’abord que des représentations pareilles n’étaient pas faites pour intéresser beaucoup des spectateurs assez grossiers ; et pourtant nous avons la preuve qu’ils y prenaient du plaisir. Les inscriptions de la province Proconsulaire et de la Numidie mentionnent les jeux scéniques aussi souvent au moins que les combats de gladiateurs, et une fois on nous dit qu’ils ont été donnés à la demande du peuple, populo expostulante. On peut donc affirmer qu’à leur manière ils ont servi la civilisation romaine en Afrique. C’est par eux qu’elle a pu se propager parmi les gens qui ne passaient pas par les écoles ou qui n’ont fait que les traverser : rien qu’en écoutant et en regardant, ils en prenaient quelque idée et se familiarisaient avec elle. Aussi suis-je tenté de regarder ce petit théâtre de Timgad avec quelque respect, quand je songe que les illettrés de la ville et des environs qui sont venus s’asseoir sur ces gradins non seulement y ont passé quelques heures agréables, mais que, selon le mot de Varron, ils en ont emporté chez eux un peu de littérature.

Le théâtre visité, il ne nous reste plus qu’un monument à voir. Sur une éminence, vers le Sud, à 500 mètres à peu près de la ville, s’élève la forteresse byzantine. C’est un grand rectangle de 120 mètres de long sur 80 de large. Elle est entourée de solides murailles et flanquée aux angles de tours carrées. Toute trace d’habitation a disparu à l’intérieur : elle ne devait contenir que des abris légers qui n’étaient pas destinés à durer ; on trouve pourtant, dans l’une des tours, une casemate protégée par une double voûte, qui devait être à l’épreuve des boulets de pierre lancés par les balistes. Les généraux de Justinien, après la défaite des Vandales, firent un grand effort pour s’affermir dans leur conquête ; ils entourèrent les villes de murailles et bâtirent des forts sur les hauteurs. Mais, comme il leur fallait se hâter, ils prirent les matériaux qu’ils avaient sous la main. Les monumens anciens tombaient en ruine : ils achevèrent de les détruire et se servirent des débris pour leurs constructions nouvelles. A Timgad, les murs de la forteresse sont bâtis avec des pierres tumulaires, des fûts de colonnes, des frises de temples, des dalles de pavés. La merveille, c’est que cet assemblage de hasard soit solide et qu’il ait duré. Ces remparts faits à la hâte, avec des pierres ramassées un peu partout et tant bien que mal réunies, ont soutenu des assauts furieux. Dans l’insurrection de 1871, les habitans de Tébessa et des villes voisines ont tenu tête aux Arabes de Mokrani derrière des murs bâtis par Solomon, il y a quinze cents ans.


IV

Je conseille à ceux qui visiteront Timgad de s’arrêter quelque temps sur le bastion central de la forteresse byzantine : c’est le lieu le plus favorable pour contempler la plaine et les belles montagnes qui l’encadrent. On a au-dessous de soi les monumens qui ont été déblayés et l’on en saisit tous les détails ; on devine aux mouvemens du sol ceux que la terre recouvre encore : il est donc aisé de se rendre compte de la forme et de l’étendue de la ville ; et si l’on a la chance de s’y trouver à la tombée du soir, quand les derniers rayons éclairent les neiges du Chélia, on peut facilement se faire quelque illusion, croire que ces ruines, sur lesquelles l’ombre commence à s’étendre, se sont subitement relevées, et que la vieille cité est redevenue vivante.

Pendant que je regarde, il me vient à la pensée un passage de saint Cyprien, dans un de ses ouvrages les plus brillans, la Lettre à Donat. Pour convaincre son lecteur de la futilité de la vie mondaine, il imagine de le transporter sur une hauteur et lui montre de là toutes les agitations d’une grande ville. Ici, c’est un combat de gladiateurs qui se prépare, « des hommes qu’on engraisse pour la mort, et qu’on va tuer pour amuser d’autres hommes ; » là, c’est un spectacle obscène de mimes et de pantomimes qui attire la foule au théâtre ; ailleurs, « le Forum mugit des cris insensés des plaideurs ; » dans les rues, le client matinal va saluer son patron pour recevoir la sportule ; le magistrat se rend au tribunal, précédé d’un cortège d’amis et de créatures, « tandis qu’à l’intérieur des maisons, quand l’heure du repas est arrivée, on sort les coupes de cristal ornées de pierres précieuses, on dresse les lits dorés recouverts de tapis et d’oreillers de plume où doivent reposer les convives. »

En traçant ce tableau, saint Cyprien songeait à la ville qu’il a toujours habitée et dont il était évêque : il voulait dépeindre Carthage. Assurément le petit municipe au-dessus duquel nous sommes placés en ce moment ne pouvait avoir l’audace de se comparer à la capitale de l’Afrique. Mais nous avons dit plus haut que partout la vie romaine était à peu près la même. Il est donc probable que ce que nous aurions eu sous les yeux, du lieu où nous sommes, il y a dix-huit siècles, ressemblerait assez à ce que décrit saint Cyprien ; nous aurions vu, comme lui, des plaideurs se disputer dans la basilique, des candidats briguer les suffrages populaires au Forum, des dévots monter les degrés des temples, et la foule se presser dans les théâtres. C’est le spectacle que devaient offrir toutes les villes romaines d’un bout du monde à l’autre. Je crois donc inutile d’y insister, puisqu’il se reproduit partout et ne nous apprendrait rien de nouveau. Il me paraît plus important, en présence de cette ville antique, qui semble revivre sous nos yeux, de faire un retour sur nous-mêmes, et de nous demander si elle ne peut pas nous expliquer en quoi les habitudes des Romains, quand ils s’établissaient en pays conquis, différaient des nôtres. Ces diversités ne sont pas seulement intéressantes à signaler, elles peuvent être utiles : il n’est pas impossible de trouver quelquefois une leçon dans un exemple.

Nous aussi nous avons été souvent amenés à fonder des villes dans les pays où nous voulions asseoir solidement notre domination. Comme les Romains, nous les avons fait bâtir quelquefois par l’armée et sur un plan presque toujours uniforme. Mais là s’arrêtent les ressemblances. Pour voir combien notre manière de les construire diffère de celle de nos devanciers, il suffit, je crois, de comparer Timgad et Batna. Entre ces deux villes voisines, bâties pour le même dessein et presque dans les mêmes conditions, la comparaison est facile et sera profitable. Nous semblons, nous autres, avoir tenu à ne chercher que l’utile. Des rues largos, bien correctement alignées, qui se coupent à angle droit, et que bordent des maisons modestes, à un seul étage ; de temps en temps, des casernes, des magasins, des hôpitaux, qui ne se distinguent du reste que par leur masse et leur lourdeur ; au milieu d’une place carrée, une église aussi simple que possible, quand on n’a pas eu le mauvais goût de lui donner des airs de mosquée ; voilà ce que sont d’ordinaire les villes que nous construit le génie. Combien l’aspect de celles que bâtissait l’armée romaine est différent ! Les ornemens de tous genres y sont prodigués. Timgad, quand on l’aperçoit à distance, produit l’effet d’une forêt de colonnes qui se dressent dans un désert ; et l’on s’aperçoit bien, dès qu’on s’approche, que ce qui reste n’est que la plus petite partie de ce qui existait autrefois. A chaque pas on heurte des fûts ou des chapiteaux, sans compter les fragmens d’autels, de statues, de bas-reliefs. On dit que les Anglais éprouvent une sorte de besoin maniaque de ne jamais rien changer à leur façon de vivre et qu’ils entendent retrouver dans l’Inde ou l’Australie leur home de Londres ou d’Edimbourg. De même il semble que les Romains aient tenu à transporter partout avec eux leur civilisation tout entière. Au pied de l’Aurès, comme sur les bords du Rhin ou du Danube, ils voulaient avoir devant les yeux des places peuplées de statues, des temples entourés de portiques, des thermes, des théâtres, tout ce qu’ils avaient coutume de voir en Italie. Faut-il croire qu’ils n’obéissaient qu’à l’entêtement d’une vanité étroite, et qu’ils étaient esclaves de mesquines habitudes ? Je ne le pense pas ; il me semble que leur politique y trouvait son compte. Nous en serons convaincus si nous songeons aux conséquences que devaient amener avec le temps ces innombrables constructions sans cesse entretenues et renouvelées. Pour bâtir ces édifices, pour les orner et les réparer, il fallait bien qu’il se fondât, dans ces pays barbares, des écoles d’artistes et d’artisans. Il y en avait en effet un grand nombre, et nous voyons que les empereurs étaient fort occupés à les encourager. « Nous avons besoin qu’on forme beaucoup d’architectes, » écrit Constantin au proconsul d’Afrique ; et il lui demande de pousser de ce côte les jeunes gens de dix-huit ans qui vont finir leurs études. Il veut qu’on les décide à choisir ce métier par des exemptions d’impôts pour eux et leurs parens, et qu’on leur donne un salaire convenable pendant qu’ils seront occupés à l’apprendre. Les peintres ne sont pas moins favorisés que les architectes. Une loi de Valentinien Ier ordonne de leur concéder gratuitement des boutiques et des ateliers où ils exerceront leur art ; elle ajoute que les magistrats ne doivent pas exiger d’eux des portraits de la famille impériale, ou leur demander de décorer pour rien les monumens publics, ce qui sans doute devait se faire souvent. Quant aux sculpteurs, il était bien nécessaire qu’il y en eût dans les villes comme Timgad, où les statues sont en si grand nombre. Celles des bienfaiteurs de la cité, dont nous venons de voir qu’on remplissait le Forum, ne pouvaient être exécutées que sur place. Il arrivait souvent que les gens dont on reproduisait l’image appartenaient à un monde des plus modestes. A Auzia (Aumale), un ancien décurion fait placer sa statue et celle de sa femme sur son tombeau, et il lègue une rente de trois deniers au gardien du monument pour qu’à certains anniversaires il les nettoie, les parfume, les couronne de Heurs et allume deux cierges devant elles. Il n’est pas probable que l’ancien décurion ait fait venir de loin un sculpteur renommé, il a dû le trouver chez lui ou dans les environs. Ces artistes de petites villes, toujours prêts à exécuter les commandos de leurs compatriotes, devaient en outre avoir chez eux, en provision, un certain nombre de statues toutes prêtes, dont le débit était certain, par exemple celles des dieux les plus honorés ou de l’empereur et de sa famille [12], la Victoire, la Fortune Auguste, ou d’autres divinités officielles qu’on prodiguait sur les places publiques. Un édile de Constantine qui, le 5 avant les ides de janvier avait promis à ses concitoyens d’élever une statue à la Concorde, la dédia moins de deux mois après ; ce qui prouve bien qu’il l’avait achetée toute faite. Les ouvrages de ce genre, qui se copiaient les uns les autres et qu’on trouvait en nombre dans les ateliers, devaient souvent être vendus au rabais. A Calama (Guelma), où le culte du dieu des mers était très populaire, on pouvait avoir un beau Neptune, digne de figurer sur le Forum, pour quinze cents et même pour onze cents francs. On pense bien qu’à ce prix il n’était pas possible d’exiger un chef-d’œuvre, mais on ne demandait pas la perfection. Ces bons provinciaux se contentaient plus facilement : aussi l’art qui paraît s’être le mieux acclimaté chez eux c’est la mosaïque. Elle convient parfaitement au climat ; elle s’accommode à la rigueur d’une certaine médiocrité d’exécution ; elle peut être fort agréable même quand elle se borne à reproduire de simples ornemens qui demandent à l’artiste moins de talent et de soin que la figure humaine. On peut donc faire de la mosaïque à tous les prix, ce qui permet de l’employer à décorer les maisons particulières, même les plus humbles. Aussi la mosaïque a-t-elle pénétré partout en Afrique [13]. Elle y a produit de très beaux ouvrages, mais les plus médiocres même ont leur intérêt, quand on songe qu’ils nous montrent comment les pauvres gens se sont donné, dans la mesure de leur fortune, les jouissances des personnes riches et éclairées. Il y avait donc une sorte d’éducation qui se faisait toute seule dans les grandes villes et à laquelle personne n’échappait. A force d’avoir sous les yeux les monumens dont elles étaient remplies et de fréquenter les artistes qui les avaient bâtis ou décorés, on se familiarisait avec les arts et l’on finissait par en prendre le goût et l’intelligence.

Mais ce n’était pas assez que l’effet s’en fît sentir aux habitans des villes. On n’avait pas besoin, après tout, de se donner tant de peine pour eux. Du moment qu’ils avaient consenti à s’enfermer dans une cité romaine, ils étaient à moitié gagnés et ne pouvaient tarder à devenir Romains tout à fait. C’est aux autres qu’il fallait songer, à ceux qui se tenaient à l’écart, qui vivaient obstinément dans leurs steppes ou sur leurs montagnes. Comment faire pour que la civilisation romaine arrivât jusqu’à eux ? Heureusement ils avaient une habitude dont j’ai déjà dit un mot et qu’on pouvait mettre à profit : ils aimaient à sortir quelquefois de leur solitude pour aller acheter ou vendre dans les environs. Il a été question plus haut de ces marchés qui s’étaient établis dans les campagnes, auprès des grands domaines ; mais il y en avait aussi de très fréquentés dans les villes ; on peut même soupçonner que certaines villes, qui semblent bâties dans des conditions particulières, et où l’on a remarqué que l’importance des monumens dépasse de beaucoup celle de la ville même, devaient être surtout des lieux de réunion pour les populations du voisinage, et qu’en dehors des gens qui y séjournaient toujours, il y en avaient beaucoup d’autres qui y venaient souvent pour leurs plaisirs et leurs affaires. Je me suis demandé si Thamugadi n’était pas de ce nombre. On n’y a pas découvert jusqu’à présent beaucoup de maisons particulières, et quoiqu’il soit très naturel qu’étant construites de matériaux plus légers elles aient moins résisté que le reste, on peut soupçonner qu’elles n’étaient pas très nombreuses. L’enceinte, dont la trace est par momens assez apparente, ne paraît pas avoir été fort étendue, et les monumens publics en occupent la plus grande partie. Peut-être la ville était-elle seulement un grand marché où les paysans de l’Aurès venaient, à de certains jours, apporter leurs denrées et s’approvisionner de ce qui leur était nécessaire. Ils devaient mener chez eux une existence très misérable ; ceux qui ne vivaient pas dans leurs mapalia solitaires, habitaient, sur le flanc des rochers escarpés, quelqu’un de ces nids de vautours, que Salluste a décrits, et dont les villages kabyles peuvent nous donner une idée. Qu’on juge de leur surprise lorsqu’ils pénétraient pour la première fois dans une ville romaine ! Ils passaient sous une des portes triomphales que les vainqueurs avaient élevées à l’entrée des moindres municipes, pour faire souvenir de leurs victoires ; ils visitaient ces places peuplées de statues, entourées de temples ; ils jetaient un coup d’œil sur ces thermes où l’on avait réuni toutes les commodités, tous les agrémens de la vie ; ils s’arrêtaient pour prendre le frais sous les portiques ; ils suivaient la foule dans les théâtres, les cirques, les amphithéâtres. La surprise se changeait bientôt chez eux en admiration. Ils entrevoyaient un monde nouveau dont ils n’avaient pas soupçonné l’existence. Le souci du bien-être, le sentiment de l’élégance et de la grandeur, s’éveillaient confusément dans leur esprit. Ils devenaient, avec le temps, plus ‘sensibles à ces plaisirs à mesure qu’ils les connaissaient mieux, et quelquefois même ils cherchaient à introduire de quelque façon dans leur village et dans leur demeure ce qui les avait charmés ailleurs. On pense bien que les tentatives de ce genre n’allaient pas sans quelque résistance. Ces nouveautés ne pouvaient pas plaire à tout le monde, beaucoup sans doute s’en méfiaient et voulaient rester fidèles aux anciennes traditions. Il s’élevait donc entre eux et les partisans du progrès des luttes dont le souvenir ne s’est pas tout à fait perdu. On a découvert, à quelques lieues de Sétif, une mosaïque intéressante qui représente la tête de l’Océan, avec des Néréides montées sur des monstres marins. Au-dessous sont écrits deux distiques dont voici la traduction :

« A ce spectacle divin, que l’envie crève de dépit, que les langues insolentes cessent chez nous de murmurer. Par le goût des arts nous dépassons nos pères. C’est un charme de voir resplendir dans nos demeures cet ouvrage merveilleux. »

L’éloge est assurément fort exagéré ; il n’y a rien, dans la mosaïque de Sétif, de « merveilleux » ou de « divin », mais cette explosion d’enthousiasme naïf nous montre le plaisir que causait à ces âmes neuves leur initiation à’ la vie civilisée. Il n’en faut pas douter, c’est en visitant les villes romaines que le désir « de dépasser leurs pères par le goût des arts » leur est venu, et voilà pourquoi les Romains prenaient tant de peine et dépensaient tant d’argent pour les bâtir. Comme elles étaient ouvertes, elles ne pouvaient pas leur servir de défense ; c’était plutôt un appât qu’ils tendaient à la barbarie, et, pour qu’elle s’y laissât prendre, on comprend qu’ils les aient faites aussi somptueuses que possible.

Telles étaient les réflexions qui me venaient à l’esprit pendant que, de la citadelle byzantine, je regardais le soleil se coucher sur les ruines de Timgad. Au retour, en traversant, de nouveau le Forum, en longeant le théâtre et le Capitole, je me disais qu’une critique difficile et délicate habituée à la perfection de l’art grec trouverait sans doute ici beaucoup à reprendre, et que toute cette architecture officielle pourrait lui sembler monotone et froide. Mais quelque reproche qu’on puisse adresser à ces monumens, quand on les compare à ceux qui leur ont servi de modèle, il est juste de ne pas les traiter avec trop de rigueur, et l’on doit, en les jugeant, ne pas oublier la part qu’ils ont eue à la civilisation de l’Afrique.


GASTON BOISSIER.

  1. Voir la Revue des 15 janvier, lii février, 1er avril et 1er juillet.
  2. Il est vraisemblable que le feu fut employé pour activer la destruction. Bruce, qui visita les ruines de Timgad au milieu du siècle dernier, trouva de gros blocs de marbre calciné dans le temple de Jupiter.
  3. Les fouilles ont été commencées par un architecte très distingué, M. Duthoit, aidé par MM. Milvoy et Sarrazin ; elles sont confiées aujourd’hui à M. Roger Ballu. MM. Bœswihvald et Cagnat ont entrepris de publier les croquis et les dessins de ceux qui y ont travaillé avec une description détaillée de la ville et de ses monumens. Cette publication formera un ouvrage magnifique, dont trois livraisons ont déjà paru (Timgad, une cité africaine sous l’empire romain, Paris, Leroux). Je m’aiderai beaucoup de cet excellent livre.
  4. On a prouvé que tel est bien le nom de l’ancienne ville et qu’elle ne s’appelait pas Thamugas, comme on l’avait cru. Les désinences de ce genre ne sont pas rares dans les noms des villes berbères.
  5. Je prends ce détail dans la petite brochure de M. Moliner-Violle sur Timgad, ses fouilles et ses découvertes.
  6. Là aussi se trouve une salle carrée et assez grande, dont la destination est très facile à reconnaître. C’étaient des latrines publiques ; une large fontaine pour les ablutions nécessaires occupe l’un des côtés de la salle. Les trois autres étaient garnis de vingt-cinq sièges, dont l’un fut retrouvé en place. Chaque siège était séparé des voisins par un dauphin sculpté, où le bras pouvait s’appuyer. L’eau coulait dans des rigoles qui maintenaient la propreté et entraînaient tout à l’égout. M. Milvoy prétend « que l’aménagement de cette salle est d’un confortable qui n’a pas été dépassé de nos jours. »
  7. Ou du moins il n’en reste que quelques lambeaux assez insignifians.
  8. VENARE
    LAVARI
    LVDERE
    RIDERE
    OCC EST
    VIVERE
    On remarquera Occ pour Hoc ; le latin d’Afrique n’est pas toujours correct. Il est vraisemblable que, dans cette tabula lusoria, chaque lettre formait une sorte de case où les joueurs plaçaient successivement des cailloux, qui tenaient lieu de déos, en les faisant voyager d’après des règles que nous ne savons pas. Sur d’autres dalles du Forum on trouve des séries de petits trous qui semblent disposés pour y recevoir des billes. Tout parait donc prouver qu’on jouait beaucoup sur le Forum de Timgad.
  9. On trouve mentionnés, sur l’album des décurions de Timgad, deux anciens prêtres (sacerdotales). Comme ils sont placés immédiatement après les protecteurs de la cité, et avant les autres magistrats, il faut bien que ce soient d’anciens prêtres de la province.
  10. Dans les environs d’Hippone, on a trouvé une inscription qui dit quo toutes les curies (quelque chose comme tous les quartiers de la ville) ont élevé des statues à un riche citoyen « à cause de la magnificence du combat de gladiateurs qui a duré trois jours et dépassé tous ceux dont on avait gardé le souvenir, et aussi à cause de son intégrité. » On voit bien que le combat de gladiateurs a fait plus d’effet sur les gens d’Hippone que les vertus de leur concitoyen.
  11. Il faudrait y joindre ces concerts de voix ou d’instrumens qui furent quelque temps à la mode sur les théâtres romains.
  12. Il est vrai que, comme les empereurs changeaient assez souvent, les sculpteurs étaient exposés à garder en magasin les statues de l’empereur mort ou détrôné, mais ils avaient alors une ressource : ils remplaçaient la tête de l’ancien prince par celle du nouveau. C’est un procède dont ils ont souvent usé.
  13. On peut consulter, sur les mosaïques de l’Afrique, les travaux de M. Héron de Villefosse et de M. Gsell. M. de la Blanchère en a réuni, au musée du Bardo, à Tunis, une très riche collection, qui donne une idée très avantageuse de l’art africain. En général, les artistes qui les ont exécutées n’y mettaient pas leur nom et sont aujourd’hui inconnus. Nous en connaissons pourtant un, qui s’appelait Amor, et qui était de Carthage ; il avait étudié dans l’atelier de Sennus Félix, à Pouzzoles, et il a signé, avec son maître, une composition qui s’est retrouvée dans la Gaule, à Lillebonne.