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L’Afrique romaine - Promenades archéologique en Algérie et en Tunisie/07

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L’Afrique romaine - Promenades archéologique en Algérie et en Tunisie
Revue des Deux Mondes4e période, tome 127 (p. 43-69).
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L’Afrique romaine – Promenades archéologiques en Algérie et en Tunisie


VII. LA CONQUÊTE DES INDIGÈNES [1]


Si nous comparons l’œuvre que nous avons accomplie en Afrique à celle des Romains, il me semble que nous ne manquerons pas de raisons d’être fiers de nous-mêmes. D’abord nous avons achevé la conquête du pays en cinquante ans, c’est-à-dire beaucoup plus vite qu’eux, et notre victoire n’a pas été seulement plus rapide, elle est aussi plus complète. De la Méditerranée au Sahara, tout nous appartient, et il n’y a pas de steppe si déserte, de montagne si sauvage, où ne flotte notre drapeau. Dans cet espace immense, nous avons construit des forts, bâti des villes, assaini des plaines empestées, tracé près de 13 000 kilomètres de routes. Nous y replantons la vigne, nous y avons amélioré la culture de l’olivier et des céréales, nous sommes en train de lui rendre la richesse et la vie qu’il avait perdues. Ce sont là de grandes choses, et dont nous pouvons nous glorifier.

Mais il faut reconnaître aussi que notre succès n’est pas entier. Dans une partie de notre tâche, qui n’était pas la moindre, nous avons tout à fait échoué. Après avoir vaincu les anciens habitans, nous n’avons pas su les gagner. Aucune fusion, aucun rapprochement ne s’est fait entre eux et nous ; ils vivent à part, gardant fidèlement leurs croyances, leurs habitudes, et, ce qui est plus dangereux, leurs haines. Ils profitent des avantages que notre domination leur procure sans nous en être reconnaissais. L’Algérie contient deux populations voisines et séparées, qui ne se disputent plus, qui paraissent même se supporter, mais qui au fond sont mortellement ennemies l’une de l’autre, et qu’on n’imagine pas devoir jamais se confondre. C’est une situation grave, qui rend notre autorité précaire, et donne beaucoup à réfléchir aux esprits sages et prévoyans.

En était-il ainsi du temps des Romains ? ont-ils su s’attirer la confiance et l’affection des populations vaincues ? jusqu’à quel point leur civilisation a-t-elle entamé les indigènes [2] ? peut-on connaître enfin si ceux qui s’y sont laissé gagner étaient plus ou moins nombreux que ceux qui lui résistaient ? — Voilà la question qu’en achevant ces études je voudrais essayer de résoudre.


I

C’est malheureusement une question fort obscure. Les anciens n’étaient pas de grands faiseurs de statistique, comme nous le sommes aujourd’hui. Personne alors ne paraît avoir pris la peine de compter, même approximativement, le nombre des habitans du pays qui s’étaient fixés dans les villes, qui avaient pris les usages des Romains et qui parlaient leur langue, ni de savoir s’il était supérieur à ceux qui étaient restés fidèles à leur ancienne façon de vivre et à leurs vieux idiomes. Et même en supposant qu’on le sût, ce qui est fort douteux, on ne s’est pas soucié de nous l’apprendre ; en sorte que, si nous voulons suppléer à ce silence et tracer quelques traits de cette statistique qu’on a négligé de nous laisser, les documens nous font tout à fait défaut.

Nous n’avons guère que les inscriptions qui puissent un peu nous renseigner : il est vrai qu’elles sont en très grand nombre. Léon Renier, le premier qui s’avisa de les recueillir, en réunit près de cinq mille. Le huitième volume du Corpus qui est l’œuvre de Willmans, en contient dix mille, et à peine avait-il été publié, qu’il fallait se préparer à lui donner un supplément : on venait d’occuper la Tunisie, et les inscriptions nouvelles arrivaient en foule. Ce supplément, qu’ont rédigé MM. Schmidt et Gagnat, a doublé le nombre des inscriptions que nous connaissions, et il est probable qu’il aura bientôt besoin d’être lui-même complété.

C’est là qu’il nous faut chercher ce que de nos jours nous trouverions dans les recueils d’actes officiels et dans les journaux : les inscriptions antiques tiennent lieu pour nous des uns et des autres ; non pas que les Romains aient tout à fait ignoré le journalisme, mais ils n’en connaissaient pas toute la puissance, et ne s’en sont servis qu’accidentellement. C’est aux inscriptions qu’ils confiaient tout ce qu’ils ne voulaient pas laisser perdre, les lois, les règlemens, les décisions de l’autorité, le témoignage de leur piété pour les dieux, de leur respect pour le prince, de leur affection pour leurs proches. Bien étudiées, interprétées avec sagacité et avec prudence, elles nous donneront une foule de renseignemens sur lesquels la grande histoire est muette.

Cherchons ce qu’elles nous apprennent de la question qui nous occupe.

L’Index du VIIIe volume du Corpus commence par relever la série des noms propres qui se trouvent dans le volume [3]. Comme ces noms figurent dans des inscriptions latines, nous sommes sûrs que de quelque façon les personnages qu’ils désignent ont été mêlés à la vie romaine. On en compte à peu près dix mille, et sur ce nombre il y en a deux cents à peine dont on puisse affirmer du premier coup avec quelque assurance qu’ils appartiennent à des indigènes. Les autres ont tous les signes auxquels on reconnaît d’ordinaire un citoyen romain, et même beaucoup d’entre eux semblent se rattacher aux plus grandes maisons de Rome. Nous verrons plus loin que cette apparence est souvent trompeuse et qu’il y avait beaucoup de ces Romains prétendus dont l’origine était fort différente. Il n’en est pas moins vrai qu’au premier abord, quand on compulse les listes du Corpus, on se croit presque toujours en présence de gens qui sont sortis directement de l’Italie et qui ont fait souche en Afrique. — Remarquons que, s’il en était ainsi, la conquête romaine ressemblerait singulièrement à la nôtre. Dans les deux cas un peuple d’étrangers serait venu envahir et gouverner le pays, et ces décurions des villes, ces fermiers des campagnes, dont les inscriptions nous donnent les noms, appartiendraient tous à la race victorieuse, comme nos conseillers généraux, nos maires, nos magistrats, sont tous aujourd’hui des Français de naissance, ou tout au moins des Européens devenus Français.

Cette conclusion après tout n’a rien qui puisse nous surprendre. On nous dit que les Romains avaient la coutume de s’établir en grand nombre dans les pays qu’ils venaient de soumettre : Ubicumque vicit Romanus habitat. Ces âpres paysans ne méprisaient pas le commerce autant qu’ils le prétendaient ; ils n’en avaient été d’abord éloignés que par la peur des hasards qu’il faisait courir. Comme ils étaient aussi prudens qu’avides, ils craignaient de s’exposer à perdre d’un seul coup ce qu’ils avaient eu tant de peine à gagner. Mais quand leurs conquêtes leur eurent ouvert un champ plus vaste et plus sûr, ils devinrent plus confians et se mirent à exploiter le monde aussi vigoureusement qu’ils l’avaient vaincu. Des trafiquans de toute espèce suivaient les armées pour placer avantageusement leurs marchandises [4]. Derrière eux se formaient de grandes compagnies financières, qui essayaient de profiter des ressources du pays, ou de tirer parti de sa misère en lui prêtant à gros intérêts. Ces banques avaient pour directeurs ostensibles des chevaliers romains, mais on savait bien que les fonds étaient fournis par de très hauts personnages qui partageaient les bénéfices. Le banquier et le négociant romains pénétraient partout. « La Gaule, disait Cicéron, en est pleine ; il ne s’y fait pas une affaire sans eux. » Il y en avait tant en Asie et ils y devinrent si odieux, qu’un beau jour, à l’instigation de Mithridate, ils furent tous massacrés : on en tua, dit-on, quatre-vingt mille.

On pense bien que l’Afrique ne fut pas traitée autrement que le reste du monde. Dès le temps de Jugurtha, Salluste nous dit qu’il y avait dans la capitale de la Numidie, à Cirta, une multitude de gens qui portaient la toge, multitudo togatorum. La toge, au lendemain de la victoire des deux Scipions, était pour eux une sorte de sauvegarde qui couvrait leurs opérations douteuses. Nous savons aussi qu’il se trouvait à Vaga, à Thysdrus, beaucoup d’Italiens qui faisaient le commerce du blé. S’ils s’y étaient fixés dès le premier jour, et quand il y avait quelque péril à le faire, il est naturel qu’ils y soient venus en plus grand nombre après que la conquête fut achevée. Plus tard encore, du temps de l’Empire, ils y furent attirés soit par les colonies qu’on fondait un peu partout, soit par l’administration des domaines impériaux, soit par le service de l’annone, soit enfin par l’espoir de s’enrichir dans ces contrées dont on vantait la fertilité merveilleuse. Il doit donc y avoir eu, jusqu’à l’invasion des barbares, une sorte de courant continu qui entraînait les Romains en Afrique.

Peut-on évaluer de quelque manière le nombre de ces immigrans ? M. Masqueray a essayé de le faire, et voici comment il raisonne : « Depuis 1830, malgré les incertitudes de notre premier établissement, 195 000 Français et 182 000 Italiens ou Espagnols, en somme 377 000 Européens, sont venus s’établir en Algérie [5], et nous pouvons admettre que, si notre domination continue à s’affermir, ce nombre sera doublé en cinquante ans. Or les Romains ont possédé non seulement l’Algérie, mais le Maroc, la Tunisie et la Tripolitaine pendant sept siècles. C’est donc rester certainement au-dessous de la réalité que de leur attribuer, en ne tenant pas compte, si l’on veut, de trois de ces siècles (les deux premiers et le dernier) l’introduction de 4 millions d’hommes dans l’Afrique septentrionale. »

Qui ne voit du premier coup tout ce qu’il y a d’hypothétique dans ce calcul ? Il repose sur des analogies entre le temps présent et le passé qu’on admet sans les avoir démontrées. Sommes-nous sûrs que la situation de la République romaine, après la conquête de l’Afrique, fut assez semblable à la nôtre pour conclure légitimement de nous à elle ? Et dans la suite, devons-nous croire que l’émigration n’ait jamais souffert de ralentissement et d’intermittence ? Les circonstances ne paraissent pas lui avoir toujours été également favorables. Dès le commencement de l’Empire, on nous dit que l’Italie se dépeuple, que les campagnes deviennent désertes, que les villes sont trop grandes pour leurs habitans. Est-il probable qu’alors il partait tous les ans pour Carthage, des ports de Pouzzoles ou d’Ostie, autant de négocians et d’agriculteurs que lorsque les villes et les campagnes regorgeaient de monde ? D’ailleurs l’Afrique ne devait-elle pas avoir beaucoup perdu de son attrait, depuis que les meilleures places y étaient prises ?

Ce qui me paraît le plus sage, c’est de dire que le nombre des Romains qui s’étaient établis en Afrique devait être considérable ; quant à en fixer exactement le chiffre, je ne le crois pas possible. Nous ne le savons pas, et il est vraisemblable que nous ne le saurons jamais.
II

Mais si les Romains s’établissaient en grand nombre dans les pays qu’ils avaient soumis, ce n’était pas leur coutume d’en exterminer ou même d’en expulser les anciens habitans. Nous ne voyons pas qu’ils aient agi ordinairement comme ont fait, en Amérique, les Anglo-Saxons, qui se sont simplement substitués aux indigènes et ont fondé des Etats où il n’y avait de place que pour eux. Les Romains avaient le sentiment qu’ils pourraient bien arriver à conquérir le monde, mais qu’ils n’étaient pas assez nombreux pour l’occuper. Aussi ont-ils cherché partout à s’entendre avec les gens du pays. Nous avons vu qu’ils ne détruisaient pas les institutions existantes, quand elles étaient compatibles avec leur sécurité ; ils gardaient les anciennes municipalités et s’en servaient pour administrer leur conquête ; ils laissaient le pouvoir aux hommes importans de la contrée qui leur offraient des garanties. De cette façon les vaincus s’initiaient avec le temps à la vie romaine ; tout se faisait peu à peu et par degrés. Lorsqu’on croyait le moment venu, on leur conférait d’abord le droit latin, puis la cité complète. Même quand les nécessités de la politique forçaient Rome à agir avec plus de brusquerie et qu’elle envoyait une colonie dans une ville vaincue, elle ne dépossédait pas entièrement les propriétaires ; elle ne leur prenait qu’une partie de leurs biens, et comme le droit de la guerre lui permettait de prendre tout, et que c’était ainsi qu’agissaient tous les autres peuples, ceux qu’elle ne dépouillait qu’à moitié, au lieu de se plaindre de sa rapacité, étaient bien obligés de lui savoir gré de sa modération. Aussi oubliaient-ils assez vite le dommage qu’ils avaient reçu ; quand la blessure s’était fermée, les anciens habitans et les nouveaux s’accoutumaient à vivre ensemble et finissaient par se confondre. C’est ce qui est arrivé en Espagne et en Gaule ; la fusion des races s’y est promptement opérée. Après un siècle ou deux, tout le monde y était romain, et l’on aurait eu quelque peine à distinguer ceux qui venaient vraiment de Rome et ceux qui descendaient des Ibères ou des Celtes.

Pourquoi ce qui s’est passé dans ces deux pays ne se serait-il produit aussi en Afrique ? Rome avait-elle quelque raison pour y renoncer à sa politique ordinaire ? ou faut-il croire que les ennemis qu’elle y rencontrait étaient de ceux avec lesquels il lui était tout à fait impossible de s’entendre ? D’ordinaire les violentes antipathies qui empêchent que les peuples puissent s’accorder ensemble proviennent, ou d’un esprit national intransigeant, ou du conflit de religions incompatibles. Or, il est facile de voir que rien de pareil n’existait entre les Africains et Rome.

D’abord on aurait tort de se représenter tout à fait les guerres d’Afrique comme la lutte de deux nationalités ennemies : il n’y avait pas à proprement parler de nationalité africaine. Un moment réunis sous Massinissa et les princes de sa famille, les indigènes étaient bientôt revenus à leur isolement ordinaire. Ils avaient si peu l’habitude d’être d’accord que les écrivains anciens ne semblent pas s’être aperçus qu’ils appartenaient à la même race ; ils font l’effet à Pline d’un ramassis de petites peuplades qui n’ont de commun entre elles que de se haïr, et saint Augustin paraît fort surpris lorsqu’il s’aperçoit que la langue dont ils se servent est la même pour tous. C’est qu’en effet il ne suffit pas d’avoir la même origine et de parler la même langue pour former une nation ; il faut avoir vécu longtemps de la même vie ; s’être serrés les uns contre les autres dans la bonne et la mauvaise fortune, posséder ensemble des souvenirs de malheur et de gloire, et toutes ces conditions se trouvent moins souvent rassemblées qu’on ne pense. Il est à remarquer que les Romains ont eu rarement à combattre des nationalités compactes et unies. Presque partout ils ont profité des querelles intérieures, et ces « haines fraternelles », qui sont les plus violentes de toutes, leur ont rendu la conquête plus aisée. Lorsque César, à la suite des Helvètes, pénétra dans le pays situé entre le Rhône et le Rhin, il y avait des Gaulois, mais il n’y avait pas de Gaule. Tous ces peuples se faisaient des guerres acharnées et appelaient l’étranger à leur aide. C’est plus tard, quand Rome leur eut imposé la paix et que les soixante cités celtes prirent l’habitude de se réunir à Lyon, autour de l’hôtel d’Auguste, qu’elles eurent le sentiment de leur origine commune. Mommsen a donc raison de dire que Rome n’a pas détruit la nationalité gauloise, comme on le prétend quelquefois, et qu’au contraire c’est elle qui l’a créée. En Afrique, comme en Gaule, Rome n’a jamais eu à lutter que contre des efforts isolés. Là aussi elle parvint à vaincre les tribus les unes après les autres, et les unes avec l’aide des autres. La victoire fut difficile et la pacification très lente, car elle avait affaire à des peuples braves et naturellement indociles. Mais on ne peut pas tout à fait dire qu’elle ait rencontré devant elle une de ces haines nationales qui sont l’âme des grandes résistances et dont il est si malaisé de triompher. La lutte finie et les rancunes du premier moment éteintes, il ne restait rien, entre les vainqueurs et les vaincus, qui les empêchât de s’accorder.

L’obstacle pouvait-il venir de la religion ? c’est ce qui divise le plus les peuples ; c’est ce qui fait aujourd’hui des indigènes nos mortels ennemis. Ils ne forment pas plus une nation qu’autrefois, mais ils pratiquent une religion qui leur commande de nous haïr. C’est elle qui met entre eux et nous une séparation profonde, qui les réunit ensemble, malgré le goût naturel qu’ils ont de vivre isolés, qui les rend défians des bienfaits que nous leur apportons, qui fait qu’ils prêtent l’oreille à tous ceux qui essayent de les soulever contre nous. La guerre qu’ils nous ont faite pendant cinquante ans n’est pas une guerre nationale ; c’est une guerre religieuse. Rien de pareil n’existait du temps des Romains. Les indigènes avaient une religion que nous ne connaissons guère, et dont on ne peut dire qu’une chose, c’est qu’à la manière dont elle s’est accommodée des autres, il est probable qu’elle n’en devait pas être essentiellement différente. Les religions antiques, avec leur absence de dogmes précis, leurs dieux en nombre illimité et à formes indécises, ont toujours des contours vagues, des limites incertaines, qui leur permettent de se pénétrer les unes les autres et souvent de se confondre. Quand le hasard les rapproche, elles sont plutôt tentées de voir par où elles se ressemblent que par où elles diffèrent — et c’est justement le contraire de ce qui arrive aujourd’hui. — Leur première idée n’est pas de s’anathématiser et de se combattre ; elles cherchent plutôt à trouver quelque moyen de se supporter mutuellement et de s’entendre. C’est ainsi que les dieux berbères paraissent avoir vécu en bonne intelligence avec ceux de Carthage. Il est vraisemblable qu’ils se sont quelquefois identifiés ensemble, et que leur culte, qui devait être très simple, s’est approprié quelques-unes des pratiques des cultes puniques [6]. Avec les Romains, il leur fut encore plus facile de s’accorder. Les Romains avaient pour politique de respecter la religion des vaincus. Du reste ce respect leur était rendu facile par l’idée qu’ils se faisaient des Dieux. Comme ils croyaient que les religions sont locales, c’est-à-dire qu’un dieu est attaché à un pays particulier et le protège, ils n’avaient aucun scrupule à se mettre aussi sous sa protection, quand ils habitaient ce pays, ou même qu’ils ne faisaient que le parcourir. En Afrique, ils invoquaient le dieu Bacax, dans sa grotte, et Baldir, et Ieru, et Motman, et s’adressaient à eux aussi dévotement que s’ils n’en avaient jamais connu d’autres. Il leur arrivait plus souvent encore, pour être sûrs de n’en omettre aucun, de les prier tous à la fois sous le nom de Dieux Maures (Dii Mauri ou Maurici) ; ils les appelaient des dieux conservateurs, des dieux sauveurs, et leur demandaient de veiller au salut de l’empereur et au succès des armées romaines. Il est assez curieux de voir un gouverneur de la province, qui a vaincu une tribu rebelle du pays et fait sur elle une riche razzia, en remercier les Dieux Maures, c’est-à-dire les dieux mêmes des gens qu’il vient de vaincre.

En échange de ce bon vouloir et pour n’être pas vaincus en complaisance, ces dieux consentent sans trop de peine à se rapprocher des dieux grecs et romains, et se laissent identifier avec eux. Tanit ne cessa pas d’être la grande déesse de la Carthage nouvelle, comme elle l’avait été de l’ancienne ; seulement elle quitta son nom par trop phénicien et qui aurait semblé barbare. On l’appela « la Déesse Céleste », et l’on supposa que c’était Junon, Vénus ou Minerve. Du moment qu’elle appartenait au groupe des divinités de l’Olympe, il était naturel qu’on l’honorât comme les autres. On fit plus ; et Rome étant le rendez-vous naturel de tous les dieux comme de tous les hommes [7], on y transporta la Dea Cœlestis ; elle fut mise au Capitole, et au risque d’exciter la jalousie de Jupiter, on osa l’appeler « la grande divinité du mont Tarpéien », præstantissimo numini montis Tarpeii.

Quant à Baal-Hammon, l’ancien associé de Tanit, on lui trouva quelque ressemblance avec Saturne, et il en reçut le nom ; et même, pour l’accommoder plus complètement aux temps nouveaux, il voulut bien prendre l’étiquette impériale et s’appeler Saturnus Augustus. C’est, nous dit Tertullien, la plus grande divinité de l’Afrique. On voit en effet que son culte y jouit d’une immense popularité. Tantôt on lui bâtit des temples et on lui élève des statues, pour le traiter tout à fait comme les autres dieux de la Grèce ou de Rome parmi lesquels on l’a installé ; tantôt on conserve à ses sanctuaires la forme ancienne, celle qu’on retrouve chez tous les Sémites, on lui consacre de vastes enclos à ciel ouvert, avec des stèles fixées dans le sol ou placardées contre les murs. Le plus curieux de ces sanctuaires est celui que M. Toutain a découvert et fouillé, au sommet de la montagne aux deux cornes (Djebel-bou-Kourneïn), près de Tunis. C’était un de ces « hauts lieux », dont parlent les livres saints, où les peuples voisins des Israélites rendaient hommage à leurs divinités. De là le regard embrasse une étendue de près de cinquante kilomètres. « Cette contrée que traversaient les deux plus importans cours d’eau de la Tunisie, était, dans l’antiquité, couverte de cités florissantes, Carthage, Utique, Tunis, Maxula, Carpi et Missua, sur le bord ou à proximité de la mer, dans l’intérieur, Thuburbo, Giufi, Uthina, et beaucoup d’autres agglomérations plus modestes, dont l’épigraphie et les itinéraires nous ont appris les noms. Lorsque le prêtre de Saturne immolait sur l’autel les victimes préférées du dieu, un taureau et un bélier, il pouvait, du haut de la montagne, distinguer toutes ces villes couchées dans la plaine ou suspendues aux flancs des collines [8]. » On y a découvert le soubassement de l’autel qui occupait une superficie de 20 mètres carrés et les débris de près de 600 stèles, toutes du second siècle de l’empire, qui portent des inscriptions ou des symboles. Ainsi Rome n’a pas fait la guerre aux anciens cultes du pays. Ils ont été, sous sa domination, aussi florissans que jamais ; elle les a très favorablement accueillis, et même elle les a développés et propagés. Grâce à ses victoires, à l’étendue de ses conquêtes, les vieilles divinités de Carthage ont pénétré dans des contrées qu’elles n’avaient pas visitées encore. « Rome, dit M. Berger, a répandu la religion punique en Afrique, comme elle a contribué à la diffusion du christianisme dans le monde entier [9]. » Les anciens habitans n’avaient donc de ce côté aucun reproche à lui faire ; dans les inscriptions qui couvrent les stèles de Saturne, les noms romains abondent, à côté des noms puniques et berbères. Tous, vainqueurs et vaincus, se trouvaient réunis dans les mêmes cultes, ils fréquentaient les mêmes temples, ils gravissaient ensemble les pentes du Bou-Kourneïn pour y sacrifier aux mêmes dieux. Il arrivait donc que la religion, qui nous sépare si profondément des indigènes, était alors un lien de plus qui les unissait aux Romains. C’était une heureuse fortune à laquelle nous devons porter envie.


III

Ainsi il n’y avait rien entre les Romains et les indigènes qui en fît nécessairement des ennemis irréconciliables. Mais est-il vrai qu’ils se soient réconciliés ? Il nous faut interroger les inscriptions pour le savoir.

En Afrique, comme partout, les inscriptions les plus anciennes sont aussi les plus rares. On ne doit pas être étonné d’en posséder très peu qui remontent aux premiers temps de l’occupation. C’est avec l’empire qu’elles deviennent fréquentes et que la lumière se fait. On en a trouvé une dans les ruines de la ville de Masculula, près du Kef, qui remonte vraisemblablement à l’époque de la mort et de l’apothéose d’Auguste. Il y est dit que les Romains et les Numides réunis ont élevé un monument au nouveau dieu. Ainsi, dès l’an 14 de notre ère, si près des dernières luttes, dans une ville voisine de Cartilage, les Romains et les Numides s’accordaient pour honorer ensemble la mémoire de l’empereur. Il faut pourtant remarquer qu’à ce moment l’union entre les deux élémens différens n’est pas encore complète. Ils s’entendent pour un dessein commun, mais ils sont distincts l’un de l’autre : il y a toujours des Romains et des Numides ; quelques années plus tard, cette distinction elle-même a cessé : en apparence au moins, il n’y a plus que des Romains.

Est-ce à dire que l’élément indigène ait disparu ? Comment pourrait-on le croire ? Il y avait des villes en Afrique avant l’arrivée des Romains, et quelques-unes étaient fort importantes. Les campagnes y devaient être peuplées et cultivées, puisqu’elles produisaient déjà du blé en abondance [10], et que les marchands y venaient de loin pour le commerce des céréales. A quel moment ces campagnes et ces villes se seraient-elles vidées de leurs habitans ? Est-il possible qu’un beau jour on les ait tous exterminés ou renvoyés au désert, sans qu’il se soit conservé quelque souvenir de cette exécution ? Il faut donc croire qu’ils sont restés, et il n’est pas douteux que, malgré l’affluence des étrangers, ils ont toujours constitué le fond de la population de l’Afrique.

Mais s’ils ont continué d’y vivre, on dirait vraiment qu’ils aient tenu à se dissimuler et à se déguiser. Au premier abord, les traces qui restent d’eux paraissent bien peu nombreuses. Rappelons-nous que tout à l’heure nous avons relevé, dans l’Index du huitième volume du Corpus, près de dix mille noms romains et tout au plus deux cents noms d’indigènes. Une pareille différence paraît d’abord inexplicable ; je crois pourtant qu’en regardant la liste d’un peu près nous arriverons sans trop de peine à nous en rendre compte. Assurément, un grand nombre de ceux qu’elle contient doit désigner des Romains de naissance, des gens qui étaient arrivés d’Italie, eux ou leurs pères, pour se fixer en Afrique. Mais est-il sûr qu’ils avaient tous la même origine ? Beaucoup, je crois, ne venaient pas de si loin, et il n’est pas difficile d’en donner la preuve. Je trouve, par exemple, dans les ruines de la ville de Thubursicum Numidarum [11], la tombe d’un personnage qui s’appelle Q. Postumius Celsus. Voilà bien, à ce qu’il semble, un véritable Romain. Il est désigné par ces tria nomina (prénom, nom, surnom), dont Juvénal nous dit qu’ils remplissent d’orgueil celui qui a le droit de les porter ; et tous les trois sont empruntés à la meilleure latinité. Mais poursuivons : pour nous faire tout à fait savoir l’état civil de Postumius, on nous dit qu’il est le fils de Iudchad, Iudchadis filius, c’est-à-dire d’un indigène. Nous voilà renseignés ; sous un nom romain se cache une origine africaine. Il en est de même d’un certain Q. Celius Secundus, de la même ville, et de C. Julius, dont la tombe a été retrouvée près de Thagaste. Ceux-là ne nous disent pas le nom de leur père, mais à côté de leur épitaphe latine, ils ont fait graver des inscriptions punique et libyque : c’est nous faire savoir clairement à quelle race ils appartiennent. Ces exemples, qu’on pourrait beaucoup multiplier, nous prouvent qu’il ne faut pas croire que tous ceux qui portent des noms romains viennent directement de quelque port d’Italie. Un très grand nombre d’entre eux étaient originaires de l’Afrique, Carthaginois ou Numides de naissance, et nous pouvons être sûrs que le nom qu’ils portaient n’était pas celui de leurs pères.

Pouvons-nous savoir la raison qui les a portés à le quitter ? Pour la plupart d’entre eux, rien n’est plus aisé : ils ont dû recevoir de Rome le droit de cité, et en changeant de condition ils ont changé de nom ; c’était leur droit, et même leur devoir. Mais nous pouvons être sûrs qu’il est arrivé à beaucoup aussi de le faire sans y avoir aucun titre. Ils ont devancé la faveur que Rome devait un jour ou l’autre leur accorder et n’ont pas attendu d’être des citoyens optimo jure pour quitter leur ancien nom. C’est ce qui arrivait à peu près dans tout l’empire ; et cet abus devint si fréquent que Claude crut devoir faire un édit pour l’empêcher.

En Afrique, l’usurpation des noms romains a dû commencer de très bonne heure. En 742 de Rome, dix ans avant notre ère, un petit bourg, appelé Gurza, dont il reste quelques débris aux environs de Sousse, décide de se choisir un Romain important pour protecteur, ou, comme on disait, pour patron. On rédige un décret en latin et les magistrats le signent. Mais le latin est très médiocre, et les magistrats s’appellent Ammichar, fils de Milchaton, Boncar, fils d’Azrubal, et Muthunbal, fils de Saphon : ce sont tous des Carthaginois. Soixante-quinze ans plus tard, la ville éprouve encore le besoin de se donner un patron, et elle rédige un nouveau décret pour le lui faire savoir ; mais cette fois le latin est irréprochable, et les délégués qui sont chargés d’apporter le décret à Rome s’appellent Herennius Maximus fils de Rusticus, et Sempronius Quartus, fils d’Iafis. Ainsi en moins de quatre-vingts ans la ville a pris un autre aspect, et ce qui en est le signe manifeste c’est que les citoyens importans se sont empressés de quitter leur nom [12].

Ce changement, surtout quand il n’était pas obligé, ou que même il était défendu, prouve de la part des Africains un grand empressement pour aller au-devant de la domination romaine. On prend un nom romain, comme on porte la toge, par vanité, par ambition, par flatterie, parce qu’on veut laisser croire qu’on est au nombre des vainqueurs, ou qu’on pense leur plaire. Les audacieux le font résolument, d’un seul coup ; d’autres y mettent plus de formes et y arrivent par degrés, de manière à ménager l’opinion. Je demande la permission de puiser encore une fois dans les recueils d’inscriptions pour en donner un exemple : ces petits faits qu’on y rencontre servent singulièrement à éclairer la grande histoire. En étudiant les ruines de Cillium, dans la Byzacène, M. Cagnat tomba sur une série de stèles funéraires où sont représentés des personnages assez grossièrement sculptés. Comme elles se ressemblent entre elles, il jugea qu’elles devaient appartenir à la même famille. Ce sont des indigènes, qui paraissent avoir résisté quelque temps à la tentation de devenir Romains ; mais ils finirent par y céder. Un certain Masaca deux fils ; l’un, qui s’appelle Masul, épouse une de ses compatriotes et reste fidèle aux traditions de ses pères, l’autre prend le nom de Saturninus. C’est un premier pas, qui ne l’engage guère. Ce surnom, emprunté au plus grand dieu de l’Afrique, y devait être fort commun et n’avait en apparence aucune prétention. Mais il se marie à Flavia Fortunata qui paraît bien être une Romaine, et leur fils, qui a peut-être acquis le droit de cité, efface la dernière trace d’une origine étrangère en s’appelant résolument Flavius Fortunatus [13]. Voilà comment une famille est devenue tout à fait romaine en trois générations. Cette évolution se faisait d’ordinaire quand les indigènes s’étaient enrichis et qu’avec la fortune, le désir leur venait de prendre place dans la bonne société de leur pays. Les gens du monde, comme on sait, dédaignaient les Miggin et les Namphamo, et il fallait se donner un air romain pour leur plaire. La mode était si impérieuse qu’on n’osait pas lui résister, même quand on aurait eu quelque intérêt à le faire. Nous voyons qu’une grande dame, très fière de descendre des anciens rois du pays, et qui s’intitule elle-même « la première des femmes numides », n’en a pas moins abandonné le nom de ses ancêtres et s’appelle Plancina.

Les indigènes, en quête d’un nom romain, quand il ne leur était pas imposé par les circonstances [14], durent éprouver quelquefois une certaine peine à le choisir. Rappelons-nous combien les juifs furent embarrassés lorsque, à la fin du siècle dernier, ils reçurent chez nous l’état civil et qu’il leur fallut en quelques semaines se pourvoir d’un nom de famille. En Afrique, la difficulté fut résolue de différentes manières. Quelques-uns s’appelèrent Maurus, Gætulus, Numida, ce qui ne demandait pas un grand effort d’imagination. D’autres se contentèrent de traduire par un à-peu-près latin leur nom punique ou berbère. Les plus audacieux se créèrent un nom de toutes pièces et l’empruntèrent très souvent aux plus illustres maisons de Rome ; nulle part on n’a trouvé dans les inscriptions autant de Julii, de Cornelii, d’Æmilii, de Claudii, etc. Il n’est pas possible d’imaginer que ce soient tous des descendans ou des alliés de ces nobles familles. Serait-il vraisemblable que cette grande aristocratie, qui s’est à peu près éteinte dans le pays d’où elle sortait, eût refleuri si loin de Rome avec une telle richesse ? A la rigueur on peut supposer que quelques-uns d’entre eux étaient des cliens ou des obligés de ces illustres maisons, des gens qui en avaient reçu quelque faveur ; mais comment l’admettre de tous ? Le plus simple est encore de croire qu’ayant à se donner un nom, et libres de le choisir comme ils voulaient, ils se sont décidés pour les plus célèbres. Tout ce qu’on croit apercevoir c’est qu’ils ont pris de préférence ceux qui avaient quelque lien avec l’histoire de leur pays. On se souvenait en Afrique des Scipions, qui avaient deux fois vaincu Cartilage ; on n’y avait pas oublié Jules César et la foudroyante victoire de Thapsus ; peut-être n’y a-t-il pas d’autre motif pour qu’on y rencontre tant de Cornelii et de Julii. C’est bien évidemment la raison qui fait que les Sittii sont si fréquens dans les environs de Constantine. Ce Sittius était un audacieux partisan à qui César, qu’il avait bien servi, abandonna le gouvernement de Cirta et de quelques villes voisines. Le règne de cet aventurier se termina vite, mais sa mémoire fut plus durable, si nous jugeons par le grand nombre des Sittii dont on a retrouvé la tombe. Ils ne peuvent pas tous descendre d’un homme, qui, ayant vécu peu d’années, n’a pas laissé une postérité si abondante ; il vaut mieux supposer que son souvenir était resté populaire dans le pays qu’il avait gouverné, et qu’on y était lier de s’appeler comme lui. On peut trouver qu’il y avait quelque outrecuidance à usurper ainsi des noms si retentissans ; mais les Africains, en ces sortes d’affaires, ne se piquaient pas d’être modestes. Une inscription nous apprend que deux femmes du pays, la mère et la fille, qui étaient probablement d’une condition fort ordinaire [15], voulant faire honneur à leur fils et petit-fils, l’ont appelé sans façon Julius Cicero.


IV

Ce qui prouve encore mieux à quel point la civilisation romaine a pénétré l’Afrique, c’est que presque partout on y a parlé latin. Comment cela a-t-il pu se faire ?

On répète souvent la belle phrase où saint Augustin laisse entendre que Rome, « la cité maîtresse », a pris ses mesures pour imposer au monde sa langue, avec sa domination [16]. Cette phrase, si on la prend à la lettre, n’est pas juste. Les Romains qui ont permis, autant que possible, aux vaincus de garder leurs lois, ne les ont jamais forcés de renoncer à leur langue nationale. Ils l’exigeaient seulement quand ils leur donnaient le droit de cité ; et alors c’était nécessaire. On raconte que l’empereur Claude, grand observateur des vieilles maximes, raya du nombre des citoyens un juge qui ne savait que le grec.

En réalité, les provinciaux n’attendaient pas toujours, pour parler latin, d’y être forcés ; ils se servaient souvent de la langue des citoyens romains bien avant de l’être. C’est en latin, on l’a vu plus haut, que les habitans de Gurza, qui n’était encore qu’une cité punique, demandaient à Domitius Ahenobarbus de vouloir bien être leur patron. Les suffètes d’Avitta, de Thibica, de Calama, de Curulis s’exprimaient dans la même langue. A Leptis, on a trouvé une inscription sémitique surmontée d’une dédicace à Auguste en beaux caractères romains.

A la vérité il ne s’agit encore que d’actes officiels : les cités voulaient flatter Rome en employant le latin. Il est bien évident qu’il n’a pas pénétré aussi vite dans la vie privée et les relations ordinaires. Il faut des siècles pour qu’une langue en dépossède entièrement une autre. Quand l’ancienne n’a plus de place dans les cercles lettrés et les réunions de la bonne compagnie, elle se survit dans les conversations intimes et dans les rapports avec les petites gens. Cependant la nouvelle gagne toujours, et, grâce à cet instinct de vanité qui fait qu’on regarde volontiers au-dessus de soi et qu’on se règle sur ceux qui sont placés au premier rang, elle finit par l’emporter. Du temps d’Apulée, on devait parler assez mal le latin à Madaura, puisqu’il fut forcé de le rapprendre quand il vint à Rome ; deux siècles plus tard, saint Augustin, qui était à peu près du même pays, nous dit que tout le monde s’en sert autour de lui et qu’un enfant n’a besoin que d’écouter pour l’apprendre.

Il est vraisemblable que la victoire du christianisme aida beaucoup à la propagation du latin. L’Eglise d’Afrique avait dû être d’abord toute grecque ; avec le temps elle se rattacha de plus en plus à celle de Rome. Elle usa donc presque uniquement de la langue latine. C’est dans une version latine qu’on y lisait les livres saints ; c’est en latin que se faisaient d’ordinaire les prédications, ce qui dut en faire pénétrer l’usage jusqu’à des profondeurs où il n’était pas encore parvenu. En Afrique, comme ailleurs, plus qu’ailleurs peut-être, la religion se développa parmi les classes inférieures. Les indigènes fournirent aux persécutions de nombreuses victimes, dont les fidèles conservèrent pieusement la mémoire. Quand les gens du monde, les païens obstinés, habitués aux divinités élégantes de la Grèce, entendaient parler des honneurs qu’on rendait à Miggin, à Barix, à l’archimartyr Namphamo, ils se moquaient un peu de ces noms barbares : Diis hominibusque odiosa nomina ! mais les chrétiens, surtout ceux des classes populaires, étaient très fiers de ces saints de leur pays et de leur condition, et ils les plaçaient sans hésiter à côté de Pierre et de Paul. Ces pauvres gens, habitués à se servir chez eux de patois libyques ou puniques, s’instruisaient, dans les églises qu’ils fréquentaient assidûment, à comprendre et à parler la langue des riches. Tout la leur rappelait. S’ils regardent autour d’eux, ils voient gravées au-dessus des portes, le long des murailles, autour des mosaïques, des prières ou des maximes, écrites en latin et destinées à fortifier les fidèles dans les luttes de la vie : Exaudi, Deus, orationem meam. — Spes in Deo semper. — Si deus pro nobis, quis contra nos ? Mais ce qui excite surtout leur ardente curiosité, c’est la prédication de l’évêque. Comme on écoute, quand c’est Cyprien du Augustin qui parle, quand il explique les vérités de la foi ou traite une de ces questions du moment qui passionnent tout le monde ! Ceux mêmes à qui le latin n’est pas familier, parviennent à suivre et à deviner, à force d’attention ; d’autant plus que ces grands personnages savent se mettre à la portée des plus humbles. Saint Augustin, un si parfait lettré, un ancien professeur, commet volontairement des fautes de grammaire et emploie des mots incorrects pour être saisi de tout le monde : « J’aime mieux, disait-il, que les savans se fâchent que si mes auditeurs ne comprenaient pas. » L’église était donc pour beaucoup de ces pauvres gens ce qu’était l’école pour la bourgeoisie.

C’est dans les derniers siècles de l’empire, au moment où le christianisme triomphait, que le latin a dû devenir la langue dominante de l’Afrique. Non seulement il était parlé dans les villes, mais il n’est pas douteux qu’il n’ait pénétré aussi dans les campagnes ; une partie des 20 000 inscriptions qui composent nos recueils épigraphiques vient de là. Ce sont là, comme partout, les épitaphes qui l’emportent ; elles nous montrent que des gens de toute condition, et des conditions les plus basses, des tailleurs, des bouchers, des cordonniers, des affranchis et des esclaves, ont souhaité qu’on mît quelques mots de latin sur leur tombe.

Naturellement le latin de ces pauvres gens est souvent un très pauvre latin. Les fautes y abondent : il n’y a pas lieu d’en être étonné. On a pourtant voulu en tirer des conséquences fort extraordinaires ; il a semblé que c’était une preuve de barbarie, et l’on a prétendu qu’une société où l’on parlait si mal le latin n’avait dû être qu’effleurée par la civilisation romaine. Mais c’est justement le contraire qui est la vérité. Si les inscriptions étaient d’une correction irréprochable, on pourrait supposer qu’elles n’ont été rédigées que par des lettrés de profession, et qu’au-dessous d’eux on ne comprenait que les idiomes du pays. Les impropriétés de termes, les erreurs de grammaire, les solécismes et les barbarismes qu’on y rencontre presque à chaque ligne, nous montrent que nous avons affaire à des ignorans, qu’ils parlent mal le latin, mais qu’au moins ils le parlent. Ce n’est donc pas simplement une langue d’école et d’apparat, dont quelques pédans se servent par vanité ; c’est une langue d’usage, et, comme toutes celles qui sont vivantes, elle s’approprie aux gens qui l’emploient et change avec leur degré de culture. Quoiqu’en général les épitaphes soient composées de formules toutes faites, qu’on peut copier presque sans les comprendre, il y en a, en Afrique, qui échappent à cette banalité, et où l’on est surpris de saisir un accent sincère et personnel. Il faut donc croire que les Africains ont fini par se rendre maîtres d’une langue qui leur était d’abord étrangère, puisqu’ils s’en servent pour exprimer les sentimens auxquels ils tiennent le plus. Un indigène, à qui la mort vient d’enlever son enfant, écrit sur la petite tombe qu’il lui élève, ces mois touchans, dans lesquels il a mis son âme : Birsil, anima dulcis ! Quelquefois on sent un effort pour trouver des termes qui disent tout ce qu’on éprouve. Les épithètes s’accumulent pour louer une femme ou une mère qu’on a perdues (piissima, pudica, laboriosa, frugi, vigilans, sollicita, etc.), ou bien, quand il s’agit d’une jeune fille, on emprunte à la nature ses plus riantes images (ut dulcis flos, ut rosa, ut narcissus), sans parvenir à se satisfaire. Très souvent la prose ne suffit pas à ces désespérés ; ils écrivent des vers que leur dicte la douleur :

Hos pater inscripsi versus dictante dolore

La douleur, il faut l’avouer, leur dicte trop souvent des vers détestables, mais leurs fautes mêmes ont cet avantage de nous prouver qu’on parlait latin à tous les étages de la société africaine.

Ces fautes sont, du reste, parfaitement semblables à celles qu’à la même époque on commettait ailleurs. C’est ce que la publication du Corpus des inscriptions latines a permis de constater. On y voit qu’il y a peu de chose, dans les solécismes et les barbarismes des Africains, qui appartienne en propre à l’Afrique ; ils leur sont presque toujours communs avec le reste de l’empire. Nous avions vu précédemment que ceux qui parlaient bien le latin le parlaient à peu près de même ; les inscriptions nous montrent qu’il n’y avait pas non plus des manières différentes de le mal parler. Pour ne prendre ici que les erreurs les plus fréquentes des Africains, nous voyons qu’ils sont brouillés avec la grammaire ; ils confondent les conjugaisons [17], ils distinguent mal les temps des verbes, ils ne savent plus quel cas les prépositions gouvernent [18] ; mais, si nous ouvrons les recueils épigraphiques des autres pays, nous y verrons que les gens de l’Espagne et de la Gaule n’étaient pas des grammairiens plus habiles ou plus scrupuleux. En Afrique, comme ailleurs, on embrouille sans cesse les genres, on ne discerne guère le masculin du féminin et l’on est en train de supprimer le neutre [19]. Je n’insiste pas sur l’habitude qu’avaient les Africains de ne pas tenir compte des consonnes finales qui devaient sonner très peu quand on les prononçait ; cette suppression était fort commode à ceux qui prétendaient faire des vers, et permettait par exemple à un mari désolé d’écrire sur la tombe de sa femme :

Et linquit dulces natos et conjage dignu

pour conjugem dignum, qui ne peut pas finir un hexamètre. Mais les vieux Latins n’écrivaient pas autrement, et l’on faisait de même dans toutes les provinces latinisées [20]. Comme il était naturel, ces altérations, avec le temps, devinrent plus graves. Le latin se gâtait en s’étendant ; on le parlait de plus en plus mal, à mesure qu’il était parlé par des gens plus pauvres et plus ignorans. Vers la fin de l’empire, dans une petite ville de la Byzacène, pour dire d’un chrétien qu’il a vécu quarante ans, cinq mois et sept heures, on s’exprime ainsi : Bixit anos qaragita, meses ceqe, ora setima. Voilà, à ce qu’il semble, le comble de la barbarie, et une façon de parler qui sent le Libyen et le Numide ; et pourtant il y avait, à la même époque, dans la capitale même de l’empire, des gens qui n’écrivaient pas mieux. Les catacombes sont pleines d’inscriptions aussi barbares, et il n’y a presque pas un des mots employés par le chrétien de la Byzacène qu’on n’y puisse lire. Il en est de même des autres fautes que commettent les pauvres gens de l’Afrique ; elles se retrouvent à peu près toutes ailleurs.


V

Cependant le latin n’était pas la seule langue qu’on parlât en Afrique ; il y en avait d’autres, qui lui disputèrent le terrain et qu’il ne parvint pas tout à fait à vaincre. Le punique d’abord survécut à la destruction de Carthage ; l’habitude de s’en servir continua dans les pays où les Carthaginois l’avaient répandu avec leur commerce. Nous savons qu’à Oea (Tripoli) et à Leptis il tint tête longtemps au grec et au latin, qui avaient pourtant, l’un le prestige de l’ancienneté, l’autre celui de la victoire, L’historien de Septime Sévère nous dit que c’était la langue dont ce prince usait avec le plus d’aisance : punica eloquentia promptior, quippe genitus apud Leptim. Tant que Cartilage fut dominante, l’Afrique du nord parla le punique ; c’était la langue à la mode même autour de Massinissa, ce grand ennemi de Carthage. Naturellement, après la victoire des Romains, elle descendit d’un degré. Les gens distingués cessèrent peu à peu de s’en servir, et elle recula sans cesse devant le latin, qui gagnait toujours ; mais elle ne disparut jamais complètement. Dans les derniers siècles de l’empire, elle existait encore comme un patois à l’usage des petites gens. Saint Augustin voulant instituer un évêque à Fussala, petite ville voisine d’Hippone, eut soin de choisir un clerc qui sût le punique. A Hippone aussi, il y avait des gens qui le parlaient, mais c’était le petit nombre [21], et d’ailleurs ceux qui s’en servaient dans leurs rapports familiers devaient comprendre le latin, puisque la prédication s’y faisait toujours eu cette langue. Vers la même époque, les Circoncellions, sorte de paysans sauvages, qui couraient la montagne, renversant les églises, tuant les prêtres, et demandant, comme une grâce, qu’on les mît eux-mêmes à mort, ne pouvaient communiquer avec les évêques donatistes, c’est-à-dire avec les modérés de leur parti, qu’au moyen d’un interprète, perpunicum interpretem. Et cependant ils avaient pris pour cri de guerre deux mots latins : Deo laudes, auxquels les catholiques répondaient par Deo gratias. Ce n’est pas sans émotion qu’aux environs de Thamugadi, où ils en vinrent souvent aux mains, le voyageur retrouve, gravées sur des chapiteaux ou des fûts de colonnes, ces vieilles formules, qui, au milieu du silence et de la paix où ces lieux sont aujourd’hui plongés, semblent ranimer tout à coup le bruit des batailles d’autrefois.

Il y avait une autre langue [22] qui devait être aussi très répandue, mais dont il semble qu’on usait sans bruit, presque clandestinement ; c’était le libyque, ou, comme nous disons aujourd’hui, le berbère. Il est très surprenant que, tandis que les écrivains du temps mentionnent très fréquemment le punique, le libyque n’ait attiré l’attention de personne. Saint Augustin est le seul qui en dise un mot en passant, encore n’en parle-t-il que comme d’un jargon, à l’usage des nations barbares. Il n’en est jamais question chez les autres ; en sorte que nous ignorerions son existence s’il n’avait laissé quelques inscriptions qu’on commence à recueillir et à déchiffrer.

C’était pourtant la vieille langue du pays ; mais le pays même où elle était parlée ne paraît pas l’avoir jamais traitée avec beaucoup de respect. Par exemple, on ne la jugeait pas digne d’être employée à conserver les grands souvenirs de la vie nationale ; l’histoire des Berbères a été successivement écrite en punique par le roi Hiempsal, en grec par le roi Juba, en arabe par Ibn-Khaldoun, jamais en berbère. Quand Massinissa voulut civiliser son peuple, il délaissa la langue de ses aïeux, qui ne lui semblait pas sans doute susceptible d’être perfectionnée, pour celle des Carthaginois. Il faut bien que ses sujets l’aient suivi sans trop de résistance, puisqu’il reste dans la Numidie beaucoup de traces du punique. Cependant la nouvelle langue ne supprima pas l’ancienne. C’est précisément dans les environs de Cirta, au centre même du royaume de Massinissa, qu’on a trouvé le plus d’inscriptions libyques. Elles sont abondantes surtout à quelques lieues d’Hippone, dans une vallée fertile et bien arrosée, que coupent des bouquets d’oliviers sauvages et de chênes-lièges, et qu’on appelle la Cheffia. Il y a là des tombes d’indigènes, dont l’un est un ancien soldat, qui a reçu des décorations militaires, des colliers et des bracelets, et, après avoir obtenu son congé, est revenu mourir dans son pays. Presque tous ont tenu à faire graver sous leur épitaphe latine une inscription libyque. Il me semble qu’il est facile d’expliquer ce qui se passait alors par ce que nous voyons sous nos yeux. A partir de Massinissa, beaucoup de Numides parlèrent à la fois le libyque et le punique, comme leurs descendans usent de l’arabe et du berbère ; puis le latin vint par-dessus, comme aujourd’hui le français, et il eut sa place entre les deux autres langues, sans les faire tout à fait oublier.

Mais outre ces indigènes, qui habitaient les contrées soumises et pacifiées et s’étaient assimilés aux Romains, il y en avait d’autres plus indépendans, qui, sans échapper tout à fait à l’autorité de Rome, continuaient à vivre de leur vie et qui probablement ne se servaient guère que de leur ancienne langue. On les appelait les nations, gentes, comme nous disons aujourd’hui les tribus. Quelques-unes occupaient les steppes et les plateaux, situés au centre du pays civilisé ; le plus grand nombre campait au-delà des frontières, en plein désert. Nous n’avons que des renseignemens très vagues sur la manière dont elles se gouvernaient. Les inscriptions nous parlent d’un chef qu’elles appellent princeps gentis, et qui était assisté d’un conseil des hommes les plus importans de la tribu [23]. Nous ne savons de quelle manière le chef et ses assesseurs étaient élus, mais nous pouvons être sûrs que Rome ne se désintéressait pas d’un choix qui pouvait avoir tant de gravité pour elle. Dans tous les cas, elle se réservait d’accorder au chef l’investiture. Aujourd’hui nous donnons au cheik le burnous rouge, qui est le signe de son autorité ; les Romains joignaient au manteau blanc dès brodequins avec des ornemens d’or, un bâton d’argent et des bandelettes qui formaient sur la tête une sorte de couronne. C’était un costume de roi ; aussi les chefs des gentes sont-ils souvent appelés reges ou reguli. La grande affaire, alors comme aujourd’hui, était de cantonner ces tribus remuantes, toujours prêtes à se jeter sur les champs des autres, surtout s’ils sont fertiles et bien cultivés. Aussi voyons-nous les Romains fort occupés à leur assigner des limites fixes (fines assignati genti Numidarum), et à les y maintenir. Pour les empêcher de franchir ce territoire où on les enfermait et les forcer d’y vivre tranquilles, on avait institué auprès d’eux un représentant de l’autorité romaine qui s’appelait præfectus ou procurator Augusti ad curam gentium. Ces fonctionnaires paraissent avoir été choisis avec beaucoup de soin ; d’ordinaire ils sortaient de l’armée, ils avaient été préfets de cohortes, ou tribuns militaires. Quelquefois ils appartenaient à l’administration civile. On ne sait pas au juste quel était leur rôle, mais voilà longtemps qu’on les assimile à nos chefs de bureaux arabes.

Il est clair que ces tribus indépendantes, surtout quand elles étaient séparées par des sables ou des chotts des territoires romains, ont dû rester plus fidèles à leurs habitudes nationales ; et pourtant la civilisation paraît les avoir entamées elles-mêmes plus qu’on ne semble le croire. Nous avons vu que l’influence des villes romaines de la frontière, Theveste, Thamugadi, Auzia, etc., se répandait très loin, et que quelques-uns des barbares qui les venaient voir, par curiosité ou par intérêt, devaient en rapporter chez eux la notion et le goût d’une autre façon de vivre. D’ailleurs plusieurs d’entre eux servaient dans les troupes auxiliaires et voyaient du pays à la suite des légions. Les Maures de Lusius Quietus firent, sous Trajan, les campagnes du Danube et entrèrent à Babylone avec lui. Quand ils revenaient chez eux, après avoir couru le monde, ils n’étaient plus les mêmes et devaient communiquer aux autres les idées et les connaissances qu’ils rapportaient de leurs voyages. Pour apprécier les changemens que le temps avait amenés même chez les tribus sauvages de l’Aurès et du Hodna, il n’y a qu’à comparer entre eux les deux hommes qui, au commencement et à la fin de l’empire, ont soulevé contre Rome les plus redoutables insurrections : Tacfarinas et Firmus. Le premier, qui tint en échec, pendant sept ans, les légions de Tibère, était un chef de bande incomparable, assez intelligent sans doute pour comprendre et imiter la tactique romaine, mais en somme un vrai Berbère, qui ne comptait que sur ses compatriotes, et qui possédait toutes les qualités de sa race, surtout cette invincible obstination qui fit la force de Massinissa et de Jugurtha. Firmus au contraire est à moitié Romain. Quand il se révolte contre Valentinien Ier, il attire à lui les cohortes auxiliaires et prend la pourpre, comme un César. Nous savons qu’un de ses frères s’était fait construire une villa magnifique, où il vivait à la romaine ; un autre, Gildon, qui avait combattu sous le comte Théodose, fut jugé assez civilisé pour être nommé par l’empereur gouverneur de l’Afrique.

Ce qui paraît fort étrange, c’est que ce mouvement qui semblait porter vers Rome les tribus barbares ne fut pas tout à fait arrêté par l’invasion des Vandales et la chute de la domination romaine. On a trouvé, à l’extrémité de la province d’Oran, une inscription très curieuse, de l’an 508. C’est un monument élevé en l’honneur de Masuna, roi des tribus Maures et des Romains, à propos de la construction d’un château fort, qui avait été bâti par Masgivin, préfet de Safar (præfectus de Safar) [24], et achevé par Maximus, procurateur d’Attava (Lamoricière). Il y avait donc, vers les frontières de la Maurétanie césarienne, sous les derniers rois vandales, un royaume indépendant, où vivaient ensemble et sous la même autorité les Romains et les Maures. A la vérité c’est un indigène qui est roi, mais on voit bien qu’il subit l’influence de la civilisation romaine. L’inscription est rédigée on latin ; il la date par l’ère de l’ancienne province (anno provinciæ) ; il emploie les formules dont on se servait pour les Césars (pro salute et incolumitate), enfin il s’intitule roi des Maures et des Romains, et il a, autour de lui, des représentans des deux races ; son préfet Masgivin est certainement un Maure, et le nom de son procurateur Maximus indique qu’il devait être d’origine romaine.

On ne peut lire cette inscription sans songer à ce qui se passait en Gaule à la même époque. Masuna nous rappelle ces rois mérovingiens qui essayaient de parler latin, qui conservaient le plus possible des traditions impériales, et qui, dans leur entourage, à côté des généraux francs, admettaient les évêques et ce qui restait de grands seigneurs romains.


VI

De ce qu’on vient de voir il résulte que les Romains avaient mieux réussi que nous dans la conquête des indigènes. C’était une œuvre plus aisée alors qu’aujourd’hui, mais qui n’en présentait pas moins de grandes difficultés. Nous avons vu qu’ils y avaient procédé sans précipitation, sans violence, laissant pour ainsi dire l’assimilation des races diverses se faire toute seule. Avec le temps elle s’était faite, on n’en peut pas douter, au moins pour une partie de l’Afrique. La province proconsulaire et presque toute la Numidie comptaient parmi les pays les plus civilisés du monde ; la Maurétanie seule était plus barbare, surtout dans les contrées qui avoisinent l’Océan. Les villes, devenues partout si nombreuses, si florissantes, et dont il reste tant de beaux débris, contenaient sans doute beaucoup de Romains immigrés, mais encore plus d’Africains de naissance. Ces deux élémens s’y étaient unis et presque confondus. Pour les campagnes, nous sommes moins bien renseignés ; mais le grand nombre des inscriptions latines qu’on y trouve, et qui viennent de gens de toute condition, paraît bien prouver qu’on y parlait beaucoup latin, et il est probable que ceux mêmes qui, dans l’intimité, se servaient d’une autre langue comprenaient celle des vainqueurs et l’employaient à l’occasion. Enfin nous avons cru entrevoir que même les tribus indépendantes de l’intérieur et de la frontière n’ont pas été entièrement rebelles à la civilisation romaine et que, dans une certaine mesure, elles en ont subi l’ascendant.

Ces résultats que l’histoire et surtout l’épigraphie permettent de constater, ou tout au moins de soupçonner, nous amènent à croire que la domination des Romains a dû produire dans le nord de l’Afrique les mêmes effets que dans les contrées occidentales de l’Europe, et que la situation y devait être vers la fin de l’empire à peu près la même qu’en Espagne et en Gaule. C’est ce que paraît confirmer le témoignage de Salvien et des écrivains contemporains, qui ne font entre ces divers pays aucune différence et les mettent tous au même rang. S’il en était ainsi, il paraît naturel d’imaginer que la destinée des uns et des autres aurait pu être semblable et que ce qui est arrivé ailleurs pouvait se produire aussi en Afrique. Ne peut-on pas croire, par exemple, que, si les circonstances ne s’y étaient pas opposées, il s’y serait formé une civilisation originale qui, tout en gardant son caractère propre, porterait l’empreinte de Rome et de son génie, comme celle des nations occidentales ? J’imagine qu’en y abordant, nos soldats y auraient rencontré un peuple très différent de nous sans doute, mais en qui nous retrouverions ce tour d’esprit particulier que les Romains ont laissé d’ordinaire comme un héritage dans les pays qu’ils ont gouvernés, dont la langue aurait des affinités avec la nôtre et ne serait pas pour nous un idiome tout à fait étranger, un peuple enfin prêt à reprendre sa part, dans l’œuvre commune des races latines et avec lequel on pourrait s’entendre. Ce n’est pas, hélas ! ce qui est arrivé.

Pendant que presque toute l’Europe occidentale, la Gaule et l’Espagne surtout, se faisaient un langage né du latin et qui en conserve les caractères, le latin disparaissait entièrement de l’Afrique. Et il n’était pas remplacé par le punique, que nous avons vu conserver jusqu’à la fin tant d’importance. C’était la vieille langue des indigènes qui, tandis qu’elle se perdait ailleurs, là semblait revivre et triomphait. Sans doute les hasards de l’invasion y sont pour beaucoup, mais il faut bien aussi, pour que le libyque, ou, comme nous disons aujourd’hui, le berbère s’y soit conservé, qu’il ait eu de plus fortes racines dans le sol, ou qu’il ait rencontré des circonstances plus favorables que libérien ou le celte.

D’où cela est-il venu ? comment se fait-il que cette langue populaire, qui semblait parfaitement méprisée et dont aucun écrivain n’a dit un mot, se soit mieux défendue que les autres ?

La raison qu’on en donne d’ordinaire, c’est que la conquête de l’Afrique par les Romains n’a jamais été complète et qu’il y est resté, à l’intérieur et sur les frontières, des territoires à peu près indépendans où les Berbères continuaient à vivre de leur vie nationale. C’était un danger pour la domination romaine. Agricola voulant convaincre son gendre, Tacite, qu’après la Bretagne il serait nécessaire de conquérir l’Irlande, lui disait qu’un peuple n’est jamais entièrement soumis tant qu’il est entouré de nations qui ne le sont pas, et que, pour qu’il supporte la servitude, il faut lui ôter de devant les yeux le spectacle de la liberté. On n’eut pas cette précaution en Afrique, et l’on comprend que le voisinage et la fréquentation des indigènes indépendans ait conservé quelque reste d’esprit national chez ceux qui ne l’étaient plus. Il a pu arriver notamment que la persistance de la vieille langue dans quelques contrées où elle dominait librement l’ait maintenue ailleurs.

Mais cette raison n’explique pas tout. Si ce peuple a mieux conservé que beaucoup d’autres ses usages et sa langue, ce ne sont pas seulement les circonstances extérieures qui en sont cause, c’est aussi qu’il y était plus disposé par son tempérament et sa nature. On a remarqué chez lui, quand on étudie son histoire, des contradictions singulières, qu’on a peine à expliquer. C’était assurément un peuple brave, énergique, obstiné, très épris de son indépendance ; et pourtant nous avons vu qu’après l’avoir vaillamment défendue il paraît s’être accommodé assez aisément à la domination étrangère. Massinissa, l’ennemi acharné de Carthage, essaya de propager parmi les Numides la civilisation des Carthaginois et y réussit. Juba fit de sa capitale, Césarée, une ville grecque. Quand les Romains ont été les maîtres, une grande partie du pays est devenue tout à fait romaine. Mais voici ce qui est plus extraordinaire : sous toutes ces transformations, l’esprit national s’était conservé. Ce peuple, si mobile en apparence, si changeant, si prompt à s’empreindre de toutes les civilisations avec lesquelles il était en contact, est un de ceux qui ont le mieux conservé son caractère primitif, et sa nature propre. Nous le retrouvons aujourd’hui tel que les écrivains anciens nous l’ont dépeint ; il vit à peu près comme au temps de Jugurtha ; et non seulement il n’a pas été modifié au fond par toutes ces populations étrangères qui s’étaient flattées de se l’assimiler, mais il les a submergées et recouvertes comme une épave. Je me suis dit souvent, quand j’assistais à une réunion d’indigènes, à quelque marché ou à quelque fête, que j’avais là, devant mes yeux, le reste de tous ceux qui, depuis les temps les plus reculés, ont peuplé l’Afrique du nord. Evidemment les Carthaginois n’ont pas disparu en corps, après la ruine de Carthage. Ce flot de Romains qui, pendant sept siècles, n’a pas cessé d’aborder dans les ports africains, n’a pas repris la mer un beau jour, à l’arrivée des Vandales, pour retourner en Italie. Et les Vandales, qui étaient venus avec leurs femmes et leurs enfans, pour s’établir solidement dans le pays, personne ne nous dit qu’ils en soient jamais sortis. Les Byzantins aussi ont dû laisser plus d’un de leurs soldats dans les forteresses bâties par Solomon avec les débris des monumens antiques, De tout cela il n’est rien resté que des Berbères, tout s’est absorbé en eux. Je ne sais si l’anthropologie, en étudiant la couleur de leur peau ou la conformation de leur corps, distinguera jamais chez eux les descendans de ces divers peuples disparus ; mais dans leurs idées, leurs habitudes, leurs croyances, leur façon de penser, de vivre, il n’y a plus rien du Punique, rien du Romain, rien du Vandale : c’est le Berbère seul qui a surnagé.

Il y avait donc, dans cette race, un mélange de qualités contraires qu’aucune autre n’a réunies au même degré : elle paraissait se livrer et ne se donnait pas entièrement ; elle s’accommodait de la façon de vivre des autres, et au fond gardait la sienne ; en un mot, elle était peu résistante el très persistante.

Il appartient à ceux qui voient de près les indigènes de juger s’ils conservent toujours ces qualités ou s’ils les ont perdues. Dans tous les cas, il est bon de savoir qu’ils les avaient autrefois ; c’est un renseignement dont nous pourrons faire, je crois, notre profit. Lorsque, dans nos rapports avec eux, nous serons tentés de nous décourager, rappelons-nous qu’ils n’ont pas toujours été réfractaires à l’étranger, qu’il leur est arrivé de s’entendre avec leurs ennemis de la veille, d’accepter sans répugnance leurs habitudes, leur langue et leurs lois ; mais n’oublions pas non plus, pour nous tenir en garde, que leur naturel a fini par reprendre le dessus, qu’il s’est débarrassé de tous ces emprunts étrangers et qu’en définitive il est resté le maître. Il y a là, pour nous, à la fois un motif d’espoir et une cause de défiance, des facilités dont nous pourrons nous servir, et un obstacle qu’il nous faudra essayer de vaincre.

Ces indications ont leur prix. Pour savoir ce qu’un peuple pourra devenir, il faut d’abord connaître ce qu’il a été. C’est le service que nous rond l’histoire, et ce qui me justifiera, je l’espère, d’avoir retenu si longtemps le lecteur sur l’étude de l’Afrique romaine.


GASTON BOISSIER.

  1. Voyez la Revue des 15 janvier, 15 février, 1er avril, 1er juillet, 15 août et 15 novembre.
  2. Je dois avertir que je donne ici au mot indigènes une signification un peu plus étendue qu’on ne le fait ordinairement. A proprement parler, il ne devrait s’appliquer qu’aux anciens habitans du pays, à ceux qu’on appelait Libyens, Maures, Gétules, etc. J’y joins les gens de race punique qui, avec le temps, s’étaient confondus avec eux. Les Romains ne les distinguaient pas les uns des autres, tout en sachant bien qu’ils n’étaient pas de même race, et ils avaient créé un mot pour désigner le mélange. Tite-Live nous dit qu’ils les appelaient Libyphœnices. Les indigènes dont je vais parler sont les Libyphéniciens.
  3. Il n’est question ici que du volume publié par Willmans. L’Index du supplément n’a pas encore paru.
  4. C’étaient quelquefois les soldats eux-mêmes qui se chargeaient du trafic. Tite-Live rapporte qu’une ville dont les Romains venaient de s’emparer fut reprise par les Volsques pendant que la garnison s’était répandue dans les environs pour y faire un peu de commerce.
  5. L’ouvrage de M. Masqueray, d’où ce passage est tiré, a paru en 1886. Depuis, ces nombres ont augmenté. Le dénombrement de 1891 donne les chiffres suivans : 267 672 Français d’origine ; 215 793 étrangers. En résumé, 483 465 Européens.
  6. C’est ainsi que les indigènes adoptèrent l’usage des stèles votives, si répandu à Carthage. On peut voir, au musée d’Alger, la stèle trouvée à Abizar, en Kabylie, qui porte une inscription berbère, et qui est le plus curieux modèle de l’art indigène. Si le dessin grossier de la figure appartient en propre aux Berbères, la forme de la stèle a été empruntée aux Carthaginois.
  7. Dignus Roma locus quo deus omnis eat.
  8. Le Sanctuaire de Saturnus Balcaranensis, par M. Toutain, dans le Xe volume des Mélanges d’Archéologie et d’Histoire de l’Ecole française de Rome.
  9. Le Sanctuaire de Saturne à Aïn-Tounga, par MM. Ph. Berger et Cagnat.
  10. Carthage et la Numidie fournirent du blé à Rome dans la guerre contre Antiochus. Massinissa, pour son compte, donna cinquante mille boisseaux de froment et trois cent mille d’orge.
  11. Cette ville est aujourd’hui Khamissa, un petit village au-dessous de Souk Arrhas, entre la Medjorda et la Seybouse. Il y reste de belles ruines, un théâtre, un forum, une basilique. Comme son nom l’indique, la ville a été probablement fondée, certainement habitée par des Numides, c’est-à-dire par des gens du pays. Les inscriptions nombreuses qu’on y a trouvées sont très intéressantes à étudier. Elles nous montrent les Numides prenant des noms romains à la place de leurs noms berbères et nous mettent, pour ainsi dire, sous les yeux les degrés par lesquels une ville indigène devient une ville romaine.
  12. A la vérité, Mommsen suppose quo les habitans de Gurza ont pu, dans l’intervalle, recevoir le droit de cité latine, ce qui permettait à leurs magistrats de prendre des noms romains. Mais, dans tous les cas, il n’est pas rare de voir des familles où les fils reprennent, on ne sait pourquoi, leur nom berbère quo leurs pères avaient quitté, ce qui prouve que les pères l’avaient quitté sans aucun droit. Car, si les pères avaient été citoyens romains, les fils n’auraient pas cessé de l’être.
  13. Horace nous apprend que ces enfans de mariages mixtes étaient appelés hybridas et qu’on les tenait en fort petite estime dans la société romaine. Ils n’en faisaient pas moins souche de Romains.
  14. Comme, par exemple, quand le nouveau citoyen prenait, par reconnaissance, le nom du magistrat ou du prince auquel il était redevable du droit de cité. On a remarqué que, quoique ce droit ait été surtout concédé aux Africains sous l’empire, les noms des empereurs, sauf celui de Julius, ne sont pas, dans la liste du Corpus, plus fréquens que les autres.
  15. Elles s’appelaient Sissoi et Sabbattrai, deux noms fort barbares. Il est possible que le jeune homme ait été adopté par un personnage qui portait ces deux noms illustres. En ce cas, c’est jusqu’au père que le reproche d’outrecuidance doit remonter.
  16. Opera data est ut imperiosa civitas non solum jugum verum linguam suam domitis gentibus per pacem societatis imponeret.
  17. Saint Augustin nous dit qu’il écrit floriel au lieu de florebit, pour se conformer aux habitudes du populaire.
  18. Oh meritis — pro salutem — a fundamenta — apud lare suo — cum conjugem, etc.
  19. Sur la tombe d’un homme qu’on veut féliciter de son talent et de son habileté, on lit ces mots : Cui artificius et ingenius exsuperavit. Pour n’en être pas trop scandalisés, souvenons-nous que les Italiens que Pétrone met en scène, disent couramment : Bonus vinus.
  20. C’est ainsi qu’un habitant de Pompéi, pour vouer à la colère de Vénus celui qui se permettra d’effacer ce qu’il trace au charbon sur le mur, écrit ces mots : abia (habeat) Venere Pompeiana iradam
  21. Saint Augustin, dans un de ses sermons, citant un proverbe carthaginois, le traduit en latin et ajoute : latine vobis dicam, quia punice non omnes nostis. Le latin était donc la langue la mieux comprise et la plus généralement parlée.
  22. Je laisse de côté le grec, qui fut beaucoup parlé dans la bonne société de Carthage et des pays voisins, jusqu’en Maurétanie, où il domine à Cæsarée pendant le règne de Juba II. Il est probable que dès le IIe siècle il perdit le terrain que le latin gagnait tous les jours. Du temps de saint Augustin, même les lettrés ne l’entendaient plus guère.
  23. Ce conseil parait s’être composé de onze personnes (undecim primi). Il était probablement formé du princeps et de dix notables.
  24. On remarquera l’expression (præfectus de Safar) et la ressemblance avec la tournure française : préfet, de Safar. Nous avons vu, à propos d’Apulée, combien de mots et de tours, dans ce latin élégant, annoncent l’approche des langues romanes. Il y en a naturellement bien plus dans les inscriptions. On y trouve des termes comme isposa (épouse), ceque (italien cinque, cinq), déposé (depuis), etc.