L’Agence Thompson and Co./II/13

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XIII

où l’excursion de l’agence thompson menace de prendre des proportions tout à fait imprévues.

Le long de l’ourlet liquide dont la mer borde le rivage, contournant les dunes les plus hautes, franchissant les autres, Robert Morgand suit d’un pas souple et régulier la route du Sud. Afin de relever leur courage, il a un peu doré pour ses compagnons la situation véritable. Mais, en réalité, il ne s’y trompe pas. C’est un minimum de cent soixante kilomètres qu’il lui faudra égrener, avant d’arriver dans le rayon de l’influence française.

Cent soixante kilomètres, cela représente, à ce train persistant de six kilomètres à l’heure, trois jours de voyage et d’efforts, à raison de dix heures de marche par chaque journée.

Ces dix heures de marche, Robert a résolu qu’il les ferait ce jour même. Parti à trois heures de l’après-midi, il ne s’arrêtera qu’à une heure du matin, pour repartir au lever de l’aube. Ainsi, il gagnera vingt-quatre heures.

Le soleil décline à l’horizon. Il fait grand jour encore, mais une fraîcheur s’élève de la mer et stimule le courage du marcheur, qui, depuis près de cinq heures, suit sa route obstinée. Avant une heure, il fera nuit, et alors la marche sera douce sur ce sable ferme, qui offre au pied un élastique point d’appui.

Autour de Robert, c’est le désert et sa poignante tristesse. Pas un oiseau, pas un être animé dans cette immensité, que son regard, de temps à autre, peut parcourir jusqu’à l’horizon, selon le vallonnement capricieux des dunes. Sur cette étendue morne, quelques rares touffes de palmiers nains indiquent seules la vie latente de la terre.

La tempête a cessé, et du ciel tombe la majesté du soir. Tout est calme et silence. Nul bruit, sauf celui de la mer qui chante, en brisant ses rides sur la grève.

Soudain, Robert s’arrête.

Illusion ou réalité, le sifflement d’une balle a fait vibrer l’air à deux centimètres de son oreille, bientôt suivi d’une sèche détonation vite étouffée dans la chaleur de cette plage sans écho.

D’un bond, Robert s’est retourné et, à moins de dix pas derrière lui, parvenu jusque-là à la faveur du tapis de sable assourdissant sa marche, il voit, avec un mélange de colère et d’angoisse, Jack Lindsay qui, un genou en terre, le vise.

Sans perdre un instant, Robert s’élance sur cet assassin, sur ce lâche. Un choc arrête son élan. Une douleur fulgurante lui étreint l’épaule, et, comme une masse, il s’écroule en avant, le visage enfoui dans le sable.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Son œuvre accomplie, Jack Lindsay s’éloigna rapidement. Il ne prit même pas la peine d’aller s’assurer de la mort de son ennemi. À quoi bon, d’ailleurs ? Dans ce désert, mort ou blessé, n’était-ce pas la même chose ? De toute manière, l’émissaire des naufragés n’arriverait pas à son but, et le secours ne viendrait pas.

Avoir arrêté le courrier de ses compagnons d’infortune, c’était quelque chose. Ce n’était pas tout. Pour que Jack Lindsay devint le maître de l’un d’eux, il fallait que leur troupe tout entière tombât en son pouvoir.

Jack Lindsay disparut derrière un mouvement de dunes, poursuivant l’achèvement de l’œuvre commencée.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Robert — cadavre ou blessé ? — gît sur le sable. Depuis qu’il est tombé à cette place, une nuit s’est écoulée, le soleil a décrit dans le ciel sa courbe diurne jusqu’à sa chute dans l’horizon, puis une seconde nuit a commencé qui s’achève, car déjà une lueur vague rougeoie le ciel à l’Orient.

Pendant ces longues heures, pas un mouvement n’est venu dire s’il reste à Robert un souffle de vie. D’ailleurs, vivrait-il, le soleil, en versant sur lui pour la deuxième lois ses rayons enflammés, va certainement marquer son dernier jour.

Mais, quelque chose a bougé auprès du corps immobile. Un animal, dont on ne saurait reconnaître l’espèce dans l’ombre encore épaisse, s’agite et gratte le sable sur lequel le visage repose. L’air, désormais, peut librement arriver jusqu’aux poumons, s’ils ont encore la faculté de respirer.

Le résultat de ce changement ne se fait pas attendre. Robert pousse quelques gémissements confus, puis essaye de se soulever. Une douleur cruelle dans le bras gauche le rejette haletant sur le sol.

Cependant, il a eu le temps de reconnaître son sauveur.

— Artimon ! soupire-t-il, près de s’évanouir de nouveau.

À l’appel de son nom, Artimon a répondu par des jappements délirants. Il se multiplie, il s’empresse. Sa langue moite et tiède se promène sur le visage du blessé, qu’il débarrasse de l’amalgame de sable et de sueur qui s’y est accumulé.

Maintenant, la vie afflue dans le cœur de Robert. Le sang se presse dans ses artères, ses tempes battent, les forces reviennent au galop. En même temps, le souvenir renaît, et il se rappelle les circonstances de sa chute.

Avec précautions, cette fois, il renouvelle son effort, et, bientôt, le voilà à genoux. Puis il se traîne au bord de la mer, et la fraîcheur de l’eau achève de le ranimer.

Le jour s’est complètement levé. Au prix de mille peines, il réussit alors à se dévêtir, et il examine sa blessure. Elle n’est pas grave. La balle s’est aplatie sur la clavicule sans la briser, et elle tombe à la première tentative. L’écrasement d’un nerf a seul causé l’effroyable douleur, et l’évanouissement n’a été prolongé que par la perte de sang et la diminution de respiration produite par le sable. Avec lucidité, Robert comprend tout cela, et, méthodiquement, il bande sa blessure à l’aide de son mouchoir mouillé d’eau salée. Déjà une souplesse relative est revenue au membre meurtri. N’était la faiblesse qui le terrasse encore, Robert serait capable de reprendre sa route.

Cette faiblesse, il faut la dompter, et Robert procède sur-le-champ à son premier repas, qu’il partage avec Artimon.

Mais Artimon semble n’accepter qu’à regret la nourriture offerte. Il va, vient, agité par une évidente inquiétude. Son compagnon est, à la fin, frappé de ces allures insolites. Il prend le chien dans ses bras, lui parle, le caresse… et tout à coup aperçoit un papier noué au collier de l’animal.

« Camp envahi. Faits prisonniers par les Maures, Pip. » Voilà la terrifiante nouvelle que Robert apprend, dès qu’il a fébrilement ouvert le billet.

Prisonniers des Maures ! Alice aussi, par conséquent ! Et aussi Roger ! Et aussi Dolly !

En un instant, Robert a empaqueté le reste de ses vivres. Il est debout. Il n’y a plus de temps à perdre. Il doit marcher. Il marchera. La nourriture absorbée lui a rendu la force, que décuple la volonté.

« Artimon ! » commande Robert prêt à partir.

Mais Artimon n’est plus là, et, Robert, en regardant autour de lui, n’aperçoit plus qu’un point imperceptible qui s’éloigne, diminuant, à fond de train, le long de la mer. C’est le chien qui, sa mission remplie, va en rendre compte à qui de droit. La tête basse, la queue entre les jambes, le dos rond, il déboule, sans un arrêt, sans une distraction, de toute la vitesse de ses pattes, vers l’idée fixe, vers le maître.

« Brave bête ! » murmure Robert en se mettant en route.

Machinalement, il jette un coup d’œil sur sa montre et s’aperçoit avec surprise qu’elle s’est arrêtée à une heure trente-cinq. Du soir ou du matin ? Il se rappelle fort bien pourtant l’avoir remontée peu avant la traîtresse attaque de Jack Lindsay.

Son petit cœur d’acier a donc dû battre une nuit, puis un jour entiers, et c’est seulement la nuit suivante qu’en a cessé le tic-tac régulier. À cette pensée, Robert sent des gouttes de sueur perler sur son front. Ainsi donc, il aurait été immobilisé pendant prés de trente heures ! Tombé le soir du 9 juillet, c’est le matin du 11 qu’il se serait réveillé. Que vont devenir tous ceux qui espèrent en lui ?

Mais c’est la raison nouvelle de se hâter, et Robert presse le pas, après avoir réglé sa montre sur le soleil qui indique approximativement cinq heures du matin…

Jusqu’à onze heures, il marche ainsi, puis il s’accorde un bref repos, et s’endort d’un sommeil réparateur, la tête à l’ombre d’une touffe de palmiers nains. Ce sommeil lui fait le plus grand bien. Quand il se réveille, à quatre heures, il est énergique et fort Comme autrefois. Il repart, et, jusqu’à dix heures du soir, ne s’arrête plus.

Cela fait douze heures de marche, pendant lesquelles il a dû franchir au moins soixante-dix kilomètres.

Le lendemain, il recommence, et va toujours sans se lasser. Mais cette journée est plus dure que celle de la veille. La fatigue accable le courageux marcheur. Par accès violents, la fièvre l’assaille et sa blessure le fait cruellement souffrir.

Après sa sieste du milieu du jour, il a peine à se remettre en route. Des éblouissements le font vaciller. Il va néanmoins, laissant derrière lui les kilomètres, dont chacun ajoute un supplice au précédent.

Enfin, dans le crépuscule, des masses sombres apparaissent. C’est la région des gommiers. Robert atteint ces arbres, tombe épuise au pied de l’un d’eux, et s’endort d’un sommeil profond.

Quand il s’éveille, le soleil est déjà haut sur l’horizon. On est au 13 juillet, et Robert se reproche d’avoir si longtemps dormi C’est là du temps perdu qu’il lui faudra regagner.

Hélas ! comment le regagner, avec cette faiblesse qui le terrasse ? Ses jambes sont molles, sa langue sèche, sa tête lourde La fièvre le dévore. Son bras est immobilisé dans l’enflure de l’épaule. Qu’importe ! il marchera, sur les genoux s’il le faut.

À l’ombre du gommier, au pied duquel il s’est étendu la veille, Robert contraint à la nourriture son estomac révolté. Il faut manger pour être fort, et, fermement, il dévore son dernier morceau de biscuit, il avale sa dernière goutte d’eau.

Désormais, il ne s’arrêtera plus avant d’avoir touché le but.

Il est deux heures de l’après-midi. Parti à six heures du matin, Robert poursuit sans trêve son interminable chemin. Depuis longtemps déjà, il comprend qu’il se traîne, et qu’il gagne à peine un kilomètre par heure. N importe ! il va toujours, ayant résolu de lutter tant qu’il lui resterait un souffle de vie.

Mais, voici que la lutte devient impossible. Les yeux du malheureux papillotent, et tout un kaléidoscope danse devant ses prunelles dilatées. Les pulsations de son cœur diminuent de force et s’espacent. L’air manque à sa poitrine. Robert peu à peu se sent glisser le long du gommier contre lequel il s’est désespérément appuyé.

À ce moment — c’est une hallucination de la fièvre sans doute — il croit voir passer sous le couvert une troupe nombreuse. Les fusils brillent. La blancheur des casques de liège renvoie les rayons du soleil.

« À moi ! À moi ! crie Robert.

Hélas ! la voix même lui manque. Si la troupe qu’il se figure apercevoir existe, nul ne l’entend de ceux qui la composent et qui poursuivent imperturbablement leur chemin.

— À moi ! » murmure encore Robert, qui s’écroule enfin sur le sol, définitivement vaincu.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

Ce moment où Robert succombait ainsi sur la dévorante terre d’Afrique était précisément celui qu’il avait, en partant, fixé pour son retour. Les naufragés n’avaient pas oublié le rendez-vous qu’il leur avait donné, et ils comptaient les heures en attendant le salut.

Aucun changement notable ne s’était fait dans leur situation, depuis qu’ils étaient tombés au pouvoir des Maures. Le camp était toujours à sa place auprès de la Santa-Maria échouée.

Dès que le capitaine Pip comprit quel nouveau malheur frappait le troupeau humain dont il avait assumé la garde, il n’essaya pas une résistance inutile. Docilement, il se laissa parquer avec tous les autres en une foule confuse qu’enserra un triple cercle d’Africains en armes. Il ne connut même pas la colère contre les deux matelots de garde, lors de la surprise, qui s’étaient si malheureusement acquittés de leur mission. Le mal était fait. À quoi eût servi de récriminer ?

Le capitaine Pip chercha uniquement si, dans cette situation désespérée, il ne pouvait pas faire quelque chose d’utile pour le salut général. Il lui apparut aussitôt qu’il serait bon d’instruire Robert des derniers événements, s’il existait un moyen de lui faire parvenir cette communication. Or, ce moyen, le capitaine l’avait à sa disposition, et il se résolut à l’employer sans attendre.

Dans l’ombre, il griffonna un billet, et l’attacha au collier d’Artimon, sur le museau duquel il mit gravement un grave baiser. Puis, lui ayant fait sentir un objet appartenant à Robert, il reposa le chien à terre, et lui indiqua la direction du Sud, en l’excitant de la voix.

Artimon partit comme une flèche, et, en moins d’une seconde, disparut dans la nuit.

C’était là un gros sacrifice qu’avait fait le pauvre capitaine. Exposer ainsi son chien ! Il eût certes mieux aime s’exposer lui-même. Pourtant, il n’avait pas hésité, jugeant indispensable de porter à la connaissance de Robert des événements qui modifieraient peut-être ses projets.

Il n’importe. Les dernières heures de la nuit furent pénibles pour le capitaine, dont la pensée courait avec son chien le long des grèves battues par l’Atlantique.

Le jour en se levant montra toute l’étendue du désastre. Le camp était ravagé, les tentes renversées ; les caisses du retranchement éventrées laissaient voir leur contenu. Tout ce qui appartenait aux naufragés était réuni en un tas qui représentait désormais le butin du vainqueur.

Au delà du camp, le spectacle était plus triste encore. Sur le sable, que rasait la lumière frisante de l’aube, deux corps étendus se détachaient énergiquement en sombre, et, dans ces deux cadavres, le capitaine reconnut en soupirant les deux marins qu’il fut heureux alors de n’avoir pas accusés en son âme. Au milieu de la poitrine de tous deux, presque à la même place, un poignard était fiché jusqu’à la garde.

Dès que le jour fut complet, il eut une certaine agitation parmi les Africains. Bientôt l’un d’eux, le cheik sans doute, se détacha des autres et se dirigea vers le groupe des naufragés. Le capitaine aussitôt se porta à sa rencontre.

« Qui es-tu ? demanda le cheik en mauvais anglais.

— Le capitaine.

— C’est toi qui commandes à ces gens ?.

— Aux marins, oui. Les autres sont des passagers.

— Passagers ? répéta le Maure d’un air indécis… Emmène avec toi ceux qui t’obéissent. Je veux parler aux autres, reprit-il après un silence.

Mais le capitaine ne bougeait pas.

— Que veux-tu faire de nous ? osa-t-il interroger avec calme.

Le Maure fit un geste évasif.

— Tu le sauras tout à l’heure, dit-il. Va. »

Le capitaine, sans insister davantage, exécuta la consigne. Bientôt ses hommes et lui formèrent un groupe séparé de celui des touristes.

Au milieu de ceux-ci, le cheik passait lentement, et l’un après l’autre il les interrogeait avec une étrange insistance. Qui était celui-ci ? Quel était son nom ? son pays ? sa fortune ? Avait-il laissé de la famille derrière lui ? C’était un véritable questionnaire qu’il répétait sans se lasser, et auquel chacun répondait à sa guise, les uns disant tout bonnement la vérité, d’autres amplifiant leur situation sociale, d’autres se faisant plus pauvres que de raison.

Quand vint le tour des passagères américaines, Roger répondit pour elles, et pensa bien faire en leur donnant le plus d’importance possible. À son estime, c’était là le meilleur moyen de sauvegarder leur existence. Mais le cheik l’interrompit dès les premiers mots.

« Ce n’est pas à toi que je parle, dit-il sans brutalité. Ces femmes sont-elles donc muettes ?

Roger resta un instant interloqué.

— Es-tu leur frère ? leur père ? leur mari ?

— Celle-ci est ma femme, crut pouvoir se permettre d’affirmer Roger en désignant Dolly.

Le Maure fit un geste de satisfaction.

— Bon ! dit-il. Et celle-là ?

— Est sa sœur, répondit Roger. Toutes deux sont de grandes dames dans leur pays.

— Grandes dames ? insista le Maure, pour lequel ces mots parurent dénués de signification.

— Oui, des grandes dames, des reines.

— Reines ? répéta encore le cheik.

— Enfin, leur père est un grand chef, expliqua Roger à bout d’images.

Cette dernière, d’ailleurs, parut avoir l’effet désiré.

— Oui ! Général, général, traduisit librement le Maure d’un air satisfait. Et quel est le nom de la fille du grand chef ?

— Lindsay, répondit Roger.

— Lindsay ! répéta le Maure, qui, pour une raison mystérieuse, paraissait se plaire à la consonance de ces syllabes, Lindsay ! Bon, ça ! ajouta-t-il, en passant au prisonnier suivant, non sans adresser un geste aimable à Roger de Sorgues et à ses deux protégées.

Le prisonnier suivant n’était autre que Thompson. Combien diminué de son importance, l’infortuné Administrateur Général !

Aussi timide que jadis exubérant, il se faisait maintenant le plus petit possible.

— Que portes-tu là ? lui demanda le cheik brusquement.

— Là ? balbutia Thompson démoralise.

— Oui… Ce sac… Donne ! commanda le Maure, en mettant la main sur la précieuse sacoche que Thompson avait en bandoulière.

Celui-ci fit instinctivement un mouvement en arrière. Deux Africains s’élancèrent aussitôt, et Thompson se vit soulagé, en un clin d’œil, de son cher fardeau, sans qu’il osât pousser plus avant une inutile résistance.

Le cheik ouvrit la sacoche conquise. Ses yeux brillèrent de plaisir.

— Bon ! Très bon ! » s’écria-t-il.

Absolument anéanti, son prisonnier était loin d’être du même avis.

Faisant suite, comme de juste, à Thompson, Van Piperboom — de Rotterdam — arrondissait sa vaste corpulence. Il ne semblait pas ému. Paisiblement, il réduisait en fumée d’énormes quantités de tabac, ses petits yeux curieusement ouverts sur les alentours.

Le cheik, un long instant, considéra le géant blond avec une évidente admiration.

« Ton nom ? demanda-t-il enfin.

Ik begrijp niet wat U van mij wilt, Mijnheer de Cheik, maar ik veronderstel dat u wenscht te weten welke mijn naam is en uit welk land ik ben. Ik ben de Heer Van Piperboom, en woom te Rotterdam, een der voornaamste steden van Nederland.

Le cheik tendit l’oreille.

— Ton nom ? insista-t-il.

Ik ben de Heer Van Piperboom uit Rotterdam, répéta Van Piperboom, qui ajouta mélancoliquement :

Overigens, waartoe dient het, u dit te zeggen ? Het is blijkbaar, dat ik toch maar Hebreewsch voor u spreek, zooals ik dit voor de anderen ook doe. »

Le cheik haussa les épaules et continua sa tournée, sans daigner répondre au gracieux salut de l’incompréhensible Hollandais.

La répétition des mêmes questions ne le lassait pas. À tous, il les posait, écoutant attentivement les réponses. Nul n’échappa à sa patiente enquête.

Cependant, fut-ce par une inexplicable distraction, fut-ce de propos délibéré, il en est un qu’il négligea d’interroger, et celui-là c’était Jack Lindsay.

Alice, en suivant des yeux la file des naufragés, avait eu la surprise d’apercevoir son beau-frère confondu avec les autres. Dès lors, elle ne l’avait plus quitté des yeux, et elle remarqua avec inquiétude qu’il n’était pas soumis à la règle commune.

L’absence certaine de Jack Lindsay, son retour, l’indifférence du cheik maure, cet ensemble de faits jeta dans l’âme d’Alice un trouble que toute son énergie eut peine à dompter.

L’interrogatoire terminé, le cheik se retirait parmi les siens, quand le capitaine Pip lui barra audacieusement le passage.

« Veux-tu me dire maintenant ce que tu comptes faire de nous ? lui demanda-t-il de nouveau avec un flegme que rien n’était capable d’entamer.

Le cheik fronça le sourcil, puis, à la réflexion, secoua la tête avec nonchalance.

— Oui, dit-il. À ceux qui pourront payer rançon, la liberté sera rendue.

— Et les autres ?

— Les autres !… répéta le Maure.

D’un geste large il montra l’horizon.

— La terre d’Afrique a besoin d’esclaves, dit-il. Les jeunes ont la force et les vieux la sagesse. »

Parmi les naufragés, ce fut une explosion de désespoir. Ainsi donc, la mort ou la ruine, voilà ce qui les attendait.

Au milieu de l’abattement général, Alice gardait intact un courage qu’elle puisait dans sa confiance absolue en Robert. Il
Le cheik ouvrit la sacoche conquise. (Page 459.)

atteindrait les avant-postes français. Il délivrerait à l’heure dite ses compagnons de naufrage. Sur ce point, pas un doute ne s’élevait en elle.

Une certitude possède naturellement une grande force de persuasion, et sa foi entêtée lit renaître un peu d’espoir dans ces âmes déprimées.

Quelle n’aurait donc pas été sa confiance, déjà si complète, si elle avait été à la place du capitaine Pip. Vers huit heures du matin, celui-ci, avec une joie désordonnée qu’il refoula soigneusement, avait vu revenir Artimon, dont le retour passa aussi inaperçu que le départ.

D’ailleurs, Artimon était loin d’être une bête. Au lieu d’accourir au grand galop comme un fou, il avait longtemps rodé autour du camp sans avoir l’air de rien, avant de s’y glisser cauteleusement. Pourquoi les Maures se seraient-ils inquiétés de ce toutou en train de faire aux alentours une petite promenade matinale ?

Le capitaine saisit avidement le chien dans ses bras et, sous le coup de l’émotion qui lui gonflait le cœur, gratifia l’intelligent animal de cette même caresse dont il l’avait réconforté au départ, et à laquelle jusqu’ici il ne l’avait pas habitué. D’un coup d’œil, il avait constaté la disparition du billet, parvenu par conséquent à son adresse, et il avait tiré de ce fait des conclusions favorables quant à l’issue de l’aventure.

Une réflexion pourtant gâta bientôt sa joie. Parti à une heure et revenu à huit heures du matin, Artimon avait donc mis sept heures à franchir, aller et retour, la distance séparant les naufragés de Robert Morgand. Celui-ci, après un jour et demi de voyage, était donc éloigné de trente kilomètres tout au plus. Il y avait là un mystère bien propre à tracasser l’âme la mieux équilibrée, mystère dont le capitaine eut soin de ne pas entretenir ses compagnons.

Ceux-ci, peu à peu réconfortés, retrouvaient lentement l’espoir que l’âme humaine n’abandonne qu’avec la vie, et les journées du 12 et du 13 juillet passèrent assez facilement.

Ces journées, les Maures les employèrent à vider complètement la Santa-Maria et même à démonter du navire tout ce qui était démontable. Les morceaux de fer, les outils, les vis, les boulons constituaient pour eux autant de trésors inappréciables, qui s’élevaient sur la grève en un amas grandissant pour être ultérieurement répartis sur les méhara de la troupe.

Le 14 juillet, ce travail fut achevé, et les Maures se livrèrent à une série de préparatifs annonçant un prochain départ. Évidemment, des le lendemain, il faudrait quitter la grève, si, d’ici là, on n’était pas délivré.

Cette journée du 14 parut longue aux malheureux naufragés. Depuis la veille, Robert, d’après sa promesse, aurait dû être de retour. Même en faisant entrer en ligne de compte toutes les difficultés d’un pareil voyage, le retard commençait à devenir anormal. À l’exception du capitaine qui n’avait garde de donner ses raisons et laissait ses compagnons user inutilement leurs yeux à fouiller l’horizon du Sud, on se montrait surpris. On fut bientôt irrité et on ne se gêna pas pour accuser Robert. Pourquoi, après tout, serait-il revenu ? Maintenant qu’il était très probablement en sûreté, il aurait été bien sot de s’exposer à de nouveaux dangers.

L’âme d’Alice ne connaissait pas cette ingratitude et cette faiblesse. Que Robert eût trahi, un tel soupçon ne se discutait même pas. Mort ? Cela, oui, peut-être… Mais aussitôt, quelque chose protestait en elle contre la possibilité d’une pareille hypothèse, et, pour l’avoir admise un instant, elle retrouvait plus affermie sa confiance inébranlable et superbe dans le bonheur et dans la vie.

Pourtant, toute la journée du 14 passa sans donner raison à son optimisme, et il en fut de même de la nuit suivante. Le soleil du 15 juillet se leva, sans qu’aucune modification fût apportée à la situation des naufragés.

À l’aube, les Maures avaient chargé les chameaux, et, dès sept heures du matin, le cheik donna le signal du départ. Un peloton de cavaliers en avant-garde, les autres suivant sur deux files, il fallut se résigner à obéir.

Entre la double rangée de leurs geôliers, prisonniers et prisonnières allaient à pied, en une ligne unique, réunis les uns aux autres par une longue corde entourant les cous et serrant les poignets. Toute évasion dans ces conditions était impossible, en admettant que le désert mortel dont on était environné n’eût pas été une barrière suffisante.

Le capitaine Pip, qui s’avançait en tête, s’arrêta résolument dès les premiers pas, et, s’adressant au cheik accouru :

« Où nous emmenez-vous ? lui demanda-t-il avec fermeté.

Pour toute réponse, le cheik leva sa matraque et en frappa son prisonnier au visage.

— Marche, chien ! cria-t-il.

Le capitaine, dont le sang coulait, n’avait pas bronché. De son air flegmatique, il refit la question.

De nouveau, la matraque se leva. Mais, considérant l’énergique visage de celui qui l’interrogeait, puis la longue file des prisonniers qu’il lui fallait conduire et dont la révolte n’eût pas été sans lui créer de sérieux embarras, le cheik abaissa l’arme menaçante.

— À Tombouctou ! » répondit-il, tandis que le capitaine, satisfait, consentait à se remettre en route.





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le capitaine partagea avec son chien.