L’Agonie

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Œuvres de Sully Prudhomme, Poésies 1866-1872Alphonse LemerrePoésies 1866-1872 (p. 190-192).
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L’AGONIE


 
Vous qui m’aiderez dans mon agonie,
          Ne me dites rien ;
Faites que j’entende un peu d’harmonie,
          Et je mourrai bien.

La musique apaise, enchante et délie
          Des choses d’en bas :
Bercez ma douleur ; je vous en supplie,
          Ne lui parlez pas.

Je suis las des mots, je suis las d’entendre
          Ce qui peut mentir ;
J’aime mieux les sons qu’au lieu de comprendre
          Je n’ai qu’à sentir ;

Une mélodie où l’âme se plonge
          Et qui, sans effort,
Me fera passer du délire au songe,
          Du songe à la mort.


Vous qui m’aiderez dans mon agonie,
          Ne me dites rien.
Pour allégement un peu d’harmonie
          Me fera grand bien.

Vous irez chercher ma pauvre nourrice
          Qui mène un troupeau,
Et vous lui direz que c’est mon caprice,
          Au bord du tombeau,

D’entendre chanter tout bas, de sa bouche,
          Un air d’autrefois,
Simple et monotone, un doux air qui touche
          Avec peu de voix.

Vous la trouverez : les gens des chaumières
          Vivent très longtemps,
Et je suis d’un monde où l’on ne vit guères
          Plusieurs fois vingt ans.

Vous nous laisserez tous les deux ensemble :
          Nos cœurs s’uniront ;
Elle chantera d’un accent qui tremble,
          La main sur mon front.


Lors elle sera peut-être la seule
          Qui m’aime toujours,
Et je m’en irai dans son chant d’aïeule
          Vers mes premiers jours,

Pour ne pas sentir, à ma dernière heure,
          Que mon cœur se fend,
Pour ne plus penser, pour que l’homme meure
          Comme est né l’enfant.

Vous qui m’aiderez dans mon agonie,
          Ne me dites rien ;
Faites que j’entende un peu d’harmonie,
          Et je mourrai bien.