L’Agriculture et la paix, à propos du concours agricole

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L’AGRICULTURE
ET
LA PAIX


À voir les espérances qu’éveille de toutes parts la conclusion de la paix, on dirait que la France jouit pour la première fois, depuis longues années, de ce bien précieux. La lutte n’a duré que deux ans, mais il paraît que ce court espace de temps a suffi pour en faire sentir le poids. Nous n’avons vu aucun de ces immenses désastres que la guerre la plus heureuse peut entraîner. Rien n’a souffert en apparence : le luxe et les plaisirs de Paris n’ont reçu aucune atteinte ; au plus fort du combat, les arts de la paix ont déployé sous nos yeux toutes leurs merveilles. Il faut pourtant que le mal ait été profond sans être visible, puisqu’on se réjouit ainsi de le voir arrivé à son terme. Espérons que cette épreuve, quoique moins douloureuse que par le passé, suffira pour éloigner de nous, pendant quelque temps, le retour d’un semblable effort. La France avait, dit-on, besoin de se sentir puissante, et d’effacer par l’épée les traités de 1815. Ce résultat est maintenant atteint ; notre passion militaire doit être satisfaite. Si la plupart des malheurs qui accompagnent d’ordinaire ces jeux sanglans de la force et du hasard nous ont été épargnés, nous les avons redoutés un moment ; la guerre a fini à temps, mais avant de s’évanouir, elle nous a montré sa face menaçante. Apprenons par la à ne plus courir sans nécessité ces terribles chances ; sachons bien qu’il est peu de résultats conquis par la force qui ne puissent être à meilleur marché obtenus par la paix. Si cette conviction nous arrive, nous ne l’aurons pas payée trop cher. « Tout annonce, a dit lord Palmerston dans le parlement, que le plus jeune membre de la chambre des communes ne verra pas l’Angleterre obligée de nouveau à courir aux armes. » Acceptons cet heureux augure. Maintenant que les deux pays sont unis par un lien si étroit, le même pronostic doit s’appliquer à la France.

L’agriculture est parmi nous ce qui a le plus langui depuis deux ans. Privée à la fois par la guerre de bras et de capitaux, elle a eu encore à lutter contre les intempéries. Le prix des subsistances, s’élevant à l’excès, a donné la mesure du déficit. L’imagination publique s’en est émue. On a compris que l’intérêt de l’alimentation nationale passait avant tout. On demande à grands cris que la paix soit féconde pour la culture : préoccupation fort naturelle et fort légitime assurément, et dont on ne saurait trop se féliciter, parce qu’elle répond en effet au plus pressant de nos besoins, mais qu’il n’est pas facile de satisfaire à court délai. L’intérêt agricole, ce n’est rien moins que l’intérêt national à sa plus haute puissance. L’agriculture est la plus immense des industries ; elle occupe à elle seule plus de bras et donne plus de produits que toutes les autres ensemble ; sa grandeur même met un obstacle à la rapidité de ses progrès, car le moindre de ses mouvemens exige un énorme déploiement de forces, et quand ces forces sont en jeu, comme elle a besoin de la lente révolution des saisons pour faire un pas, elle ne peut se passer de temps.

La tendance naturelle de l’esprit français, dans ces circonstances solennelles où une grande nécessité nous pousse, nous porte à beaucoup attendre du gouvernement. Sans doute le gouvernement doit donner l’exemple ; il ne faut pourtant pas lui trop demander. Ce n’est pas par le bien qu’il lui fait directement que l’état peut beaucoup agir sur l’agriculture : c’est par la facilité, par la sécurité qu’il lui donne, et qui lui permet de grandir d’elle-même. Les mots d’encouragement et d’impulsion ne sont ici que bien rarement applicables. Quel encouragement spécial peut être assez puissant pour exercer une action sérieuse sur une pareille masse d’intérêts ? Comment distinguer ces intérêts innombrables ? comment les séparer de l’intérêt général, dont ils sont la principale expression, et qui se con fond invinciblement avec eux ? On comprend qu’il soit possible d’encourager une minorité ; la majorité ne peut être encouragée que par elle-même. Ce qui n’est pas impuissant en pareil cas peut être dangereux. Qui peut se flatter d’embrasser la variété infinie des besoins, et de ne pas nuire aux uns en essayant de satisfaire les autres ? Toute mesure administrative crée un privilège, sous prétexte de donner une impulsion. Le gouvernement n’est pas absolument désarmé en fait d’agriculture, mais son action a d’étroites limites. Ce qu’il doit chercher avant tout, c’est à ne pas faire de mal à l’agriculture ; il doit mettre son premier soin à lui disputer le moins possible les bras dont elle a besoin. Je ne crois pas que les bras manquent habituellement dans les campagnes : notre population rurale me paraît, dans son ensemble, plutôt au-dessus qu’au-dessous des besoins bien entendus ; je fais des vœux pour que les salaires agricoles montent au lieu de baisser, mais ce progrès, pour être véritablement utile et juste, doit s’accomplir lentement. Une brusque réduction dans l’offre de main-d’œuvre, par suite une hausse subite des salaires, amènent des perturbations dans les conditions générales des industries. On s’en aperçoit aujourd’hui. De tous côtés, des plaintes s’élèvent sur la rareté des bras ; beaucoup de travaux utiles ne peuvent plus se faire à temps, faute d’ouvriers. Le remède est sans doute tout trouvé dans un plus grand emploi des machines ; mais ces machines sont encore chères, peu connues, peu à la portée de la plupart des cultivateurs ; il faut apprendre à les apprécier et à s’en servir. Cet apprentissage exige du temps, et en attendant, la terre souffre ; elle ne reçoit plus les soins accoutumés. Ce qui serait surtout déplorable, c’est que la masse des ouvriers, un moment raréfiée outre mesure, retombât plus tard sur le sol, quand on aurait appris à s’en passer ; il en résulterait une crise affreuse. Ces sortes de transitions doivent être ménagées avec infiniment de précaution ; avant tout, il faut éviter d’avoir à revenir sur ses pas.

On a beaucoup insisté sur la différence qui a éclaté dans la guerre d’Orient entre l’armée anglaise et l’armée française. La supériorité de nos troupes flatte notre orgueil national, on ne songe pas à ce qu’elle nous coûte. Outre que l’armée française est quatre fois plus nombreuse que l’armée anglaise, elle se compose de l’élite de la population, soumise à l’engagement forcé et choisie homme par homme, tandis que l’autre ne se recrute que par l’engagement volontaire, et ne reçoit par conséquent que le rebut des occupations productives. Notre puissance militaire gagne au système que nous avons adopté, l’agriculture et les autres industries y perdent ; en Angleterre au contraire, la puissance militaire y perd, l’agriculture et l’industrie y gagnent. Cinq cent mille hommes, dans la force de l’âge et de la santé, ne peuvent que laisser dans les campagnes et les ateliers un vide considérable. Notre position continentale, et plus encore notre goût national pour l’éclat et le bruit des armes, nous obligent à tenir sur pied un grand état militaire, mais il est bien à désirer qu’on n’aille pas au-delà du nécessaire et qu’on rende au travail rural le plus grand nombre possible de ces bras vigoureux qui manient la charrue aussi bien que le fusil. Hélas ! on ne les rendra pas tous : il en est beaucoup qui manqueront pour toujours, emportés avant l’âge par l’orage meurtrier !

Un homme adulte représente le plus précieux capital d’une nation. La France ne contient pas beaucoup plus de six millions de travailleurs effectifs qui portent tout le poids de la production ; les deux tiers environ habitent les champs, d’où il suit que chaque cultivateur doit produire en moyenne la subsistance de neuf personnes. Enlever ou rendre 100,000 ouvriers au sol, c’est lui ôter ou lui donner les moyens de nourrir près d’un million d’êtres humains. Les Anglais le comprennent parfaitement ; fort peu ménagers de leur capital en argent, ils épargnent leurs hommes le plus qu’ils peuvent. Que de bruit n’ont-ils pas fait pour les pertes qu’ils ont essuyées dans cette guerre, et qui, de compte fait, s’élèvent en tout à 22,000 hommes ! La nôtre doit être bien autrement forte, et nous n’en parlons pas. S’il est vrai, comme on l’a dit, que les Russes ont perdu 300,000 hommes, voilà une nation accablée pour longtemps ; il faut trente ans pour combler de pareils vides. Moins nos braves soldats marchandent leur vie, plus leurs chefs doivent se montrer avares de ce sang généreux toujours prêt à couler ; si la patrie a quelquefois besoin de leur sacrifice, elle a encore plus besoin de les conserver, car eux seuls peuvent servir d’appui à cette population débile, femmes, enfans, vieillards et infirmes, qui forme les cinq sixièmes de toute nation.

La guerre n’enlève pas seulement aux industries productives les hommes qu’elle appelle sous les drapeaux, elle exige encore une foule de fournitures spéciales qui détournent de leurs occupations ordinaires un grand nombre de bras. Telle est la fabrication de la poudre et des armes, tel est encore l’immense appareil de transports nécessaire pour porter sur un point donné de pareilles masses de troupes et de munitions. L’envoi de 250,000 hommes à 800 lieues de nos côtes en suppose autant occupés à les transporter et à les approvisionner. Cette seconde armée s’est recrutée comme la première dans les réservoirs communs du travail et contribue de proche en proche à la désertion des campagnes. Une partie doit être déjà licenciée, le reste ne tardera probablement pas à l’être, quand toutes les troupes seront de retour. La culture y retrouvera des ressources, pourvu qu’on ne les détourne pas de nouveau. Ces bras reflueront d’abord vers le commerce ordinaire, les usines industrielles, les entreprises de chemins de fer, qui ne souffraient pas moins que le sol le la pénurie universelle ; ils en rendront d’autres disponibles pour le travail rural. Tout se tient dans l’organisation économique d’un pays ; de même que l’inflammation sur un point se répand peu à peu sur tous les autres, de même le l’établissement de la santé dans l’organe malade réagit bientôt sur le reste.

Enfin on sentira sans doute la nécessité de presser un peu moins les travaux extraordinaires de la capitale. Cette dérivation paraît au premier abord peu de chose, elle a cependant son importance ; elle se fait sentir profondément dans les parties de la France qui fournissent Paris d’ouvriers. La Marche et le Limousin, d’où viennent les maçons, n’ont presque plus d’habitans actifs ; la culture y est littéralement suspendue [1]. Rien de mieux entendu à coup sûr que ces travaux qui ont pour but de porter l’air et la lumière dans les vieux quartiers de la capitale, de rejeter vers les extrémités la population qui s’accumulait au centre ; mais cette transformation salutaire peut s’opérer plus ou moins vite. Si ce qu’on a fait en cinq ans s’était fait en dix, il y aurait de moins à Paris 50,000 ouvriers qui contribuent à tout enchérir et qui manquent ailleurs ; la hausse sur les loyers, les salaires, les matériaux, les subsistances, eût été moins forte. Le résultat désiré paraît acquis maintenant dans ce qu’il a de plus frappant. Paris est bien décidément, sans aucune comparaison possible, la plus magnifique ville du monde ; il serait temps de songer un peu plus à la France, qui pourrait bien devenir, si l’on n’y prend garde, un des plus pauvres pays de l’Europe, au moins pour la moitié de son étendue.

C’est une erreur assez commune et assez naturelle que de confondre le luxe avec la richesse. Le luxe est la richesse apparente, visible, concentrée, mais improductive. Vous possédez un million, je suppose ; il n’est pas indifférent que vous le consacriez à bâtir un palais ou à construire des fermes et des manufactures. Dans l’un et l’autre cas, la commande immédiate du travail est la même ; mais votre million dépensé, la différence commence. D’un côté, vous avez un palais somptueux, mais qui, loin de donner du revenu, exige de grandes dépenses de réparation et d’entretien ; de l’autre, des fermes pleines de bétail, des greniers chargés de blé, des champs couverts de moissons, des ateliers infatigables qui fournissent à l’infini du drap, de la toile, des outils. J’aime autant qu’un autre le luxe et les arts : mais, dans un état bien ordonné, ils ne doivent pas dépasser une certaine proportion. La Rome des césars était splendide aussi ; Auguste disait en mourant qu’il l’avait trouvée de brique et qu’il la laissait de marbre ; malheureusement l’Italie était inculte et dépeuplée, et, pour nourrir le peuple romain, il fallait faire venir du blé de la Sicile et de l’Afrique. Nous n’en sommes pas là, Dieu merci ! nous n’y serons jamais ; la civilisation moderne est trop puissante pour que des causes analogues amènent tout à fait les mêmes effets : il n’en est pas moins vrai que l’équilibre entre les travaux produc tifs et les travaux improductifs semble rompu, et qu’il y a urgence à le rétablir.

Évaluons au vingtième de la population virile ce qu’il est possible de rendre aux emplois utiles, en ramenant les dépenses militaires à leurs proportions ordinaires et en modérant sans les interrompre les embellissemens de Paris. Un tel surcroît de travail serait sensible. Quarante-trois de nos départemens n’ont pas plus de 50 habitans par 100 hectares en moyenne, c’est-à-dire guère plus que le Portugal et une grande partie de l’Espagne ; la moindre perte d’hommes les réduit bien vite au-dessous du nécessaire. Cette question de la population, sous toutes ses formes, mérite de plus en plus l’attention des esprits sérieux. La France est un des pays du monde où la population s’accroît le moins vite ; sur quelques points, la Normandie par exemple, qui est restée stationnaire depuis vingt-cinq ans, cette lenteur coïncide avec une richesse croissante, et n’a conséquemment que de bons effets, pourvu qu’elle ne soit pas poussée trop loin ; sur beaucoup d’autres, comme les régions les moins prospères du centre et du midi, elle tire son origine d’une véritable pauvreté, qui se corrigerait d’elle-même, si elle n’était sans cesse aggravée par une foule de causes artificielles. Même au point de vue de la puissance militaire, s’il est beau d’avoir cinq cent mille hommes sous les armes, il serait encore plus beau d’en pouvoir mettre deux fois plus, ce qui ne se peut qu’à la condition de tripler la production agricole et industrielle, et, pour en venir là, il faut avant tout gaspiller le moins possible la première des forces productives, l’homme lui-même.

Après les bras, les capitaux. À beaucoup d’égards, c’est la même question sous un autre nom. Ce qu’on appelle ici capitaux n’est le plus souvent que le droit de commander le travail. J’entends dire de tous côtés qu’il faut porter les capitaux vers l’agriculture ; mais ils ne sont pas en quantité indéfinie, et, pour les porter sur un point, il faut commencer par ne pas les accumuler sur d’autres. Il paraît bien certain que la guerre aura absorbé en tout deux milliards. Cette somme énorme ne se retrouvera pas, quoi qu’on fasse ; elle aura servi à nourrir et à pourvoir de tout les soldats, les ouvriers et les marins exclusivement occupés de l’immense entreprise de Crimée. Si la même somme avait pu être consacrée à rétribuer le même nombre d’hommes travaillant aux chemins de fer par exemple, le réseau actuel de la France aurait été doublé, car ce que nous possédons aujourd’hui de chemins ouverts n’a pas coûté beaucoup plus. De même, si une portion quelconque de ce magnifique trésor avait été conservée à l’agriculture, ou, en d’autres termes, si le travail d’une partie de ces bras puissans et dociles avait été dirigé sur le sol, nous aurions aujourd’hui l’équivalent en champs défrichés et ensemencés, en céréales, bétail, instrumens et bâtimens aratoires, tandis que ces deux milliards sont représentés par les ruines de Sébastopol, le congrès de Paris et le traité du 30 mars : résultat considérable sans doute, puisqu’il a donné au monde et à nous-mêmes la mesure de notre force, mais plus sensible pour notre gloire que pour notre véritable puissance.

Toutes les fois que l’état lève un impôt ou contracte un emprunt, il détourne de sa destination naturelle le montant de cet impôt ou de cet emprunt pour l’appliquer à un autre objet qu’il considère comme plus nécessaire. Une fois la guerre déclarée, il n’y a rien de plus urgent et de plus utile que de la faire avec tous les moyens dont on peut disposer. Je suis donc loin de blâmer ceux qui ont mis depuis deux ans toutes leurs économies dans les fonds publics. Sans doute ils ont dû interrompre leurs placemens ordinaires, les cultivateurs en particulier ont dû réduire d’autant leurs avances de culture, mais il n’y avait pas à balancer : ils ont rempli un devoir patriotique en même temps qu’ils ont fait un bon calcul. Comme c’est à eux que reviendra en définitive la charge de payer l’intérêt, ils ont bien fait de s’arranger pour se le payer à eux-mêmes. C’est maintenant au gouvernement de ne pas abuser de cette puissante ressource du crédit public : il sait qu’en élevant d’un cinquième ou d’un quart le taux de l’intérêt, il peut absorber à volonté les épargnes du pays ; il sait en même temps qu’il ne le peut qu’en retirant les capitaux des canaux habituels où ils portent la fécondité. À lui de juger quelle est la destination la plus profitable à l’intérêt national Pour les états comme pour les particuliers, l’emprunt peut être tour à tour un instrument de prospérité ou de ruine, suivant qu’on en fait un bon ou un mauvais usage.

Tout ce qui arrive sous nos yeux, dans l’ordre économique comme dans l’ordre politique, découle d’une source unique, la réaction contre la révolution de 1848. Il semble étrange que cette révolution ait eu pour effet d’étendre et de consolider le crédit public : c’est pourtant l’incontestable vérité. Dans la cise qui a suivi la catastrophe de février, tous les revenus ont été suspendus, surtout les revenus immobiliers ; les rentes sur l’état ont seules résisté. Le public, qui ne se conduit que par des lois simples et générales, qui ne croit en toute chose qu’à l’expérience, en a conclu avec raison que la rente était un excellent placement, et il s’est porté avec : ardeur sur la rente. La consolidation des bons du trésor et des fonds des caisses d’épargne, en donnant aux créanciers de l’état un bénéfice considérable, a achevé de généraliser le mouvement. La rente s’est popularisée, démocratisée, et c’est ce qui a fait le succès des derniers emprunts ; mais cette disposition heureuse de la part des petits capitaux, les plus nombreux de tous, il ne faut pas en abuser. Ressource excellente pour les jours de crise, elle pourrait s’épuiser, si on lui demandait trop à la fois ; des signes sensibles l’annoncent.

Il y a donc lieu de croire que, pour quelque temps du moins, l’état ne fera pas de nouveaux emprunte ; les capitaux qui se forment tous les jours pourront alors se porter comme par le passé sur l’agriculture et l’industrie. Quant au partage entre ces deux grands emplois, le choix appartient aux capitaux eux-mêmes. Beaucoup continueront sans doute à choisir les chemins de fer ; on n’y peut rien trouver à redire, même au point de vue agricole. Les chemins de fer ne sont pas pour l’agriculture un progrès direct, mais une cause infaillible de progrès ultérieurs. Quand on examine l’état actuel du territoire, on voit que les vallées sont en général assez bien cultivées, et que les plateaux intermédiaires laissent beaucoup à désirer. Non-seulement le sol en est moins fertile, mais les communications y sont plus difficiles, les produits ont plus de peine à en sortir, les marchandises étrangères plus de peine à y pénétrer. Une autre différence fondamentale se fait remarquer entre le nord et le midi ; la moitié méridionale de la France est deux fois plus, riche, deux fois plus peuplée que la moitié septentrionale. Les chemins de fer rapprochent et confondent le nord et le midi, les plateaux et les vallées ; ils facilitent l’échange des produits, toujours si favorable à la richesse réciproque, et ouvrent aux régions les plus pauvres l’accès, des grands débouchés et des grands capitaux.

Une large bande de terres siliceuses, qui commence au cap Finistère pour finir vers les frontières de la Savoie, traverse la France par le milieu, en formant le cinquième environ du territoire. Cette région, que dans la carte agronomique de Châteauvieux on qualifie de région des landes et des ajoncs, manque surtout de l’élément calcaire. Partout où il est possible d’employer largement la chaux comme amendement, le sol se transforme à vue d’œil, les prairies artificielles s’étendent, les bestiaux s’améliorent et se multiplient, le froment se substitue au seigle. Avec les moyens ordinaires de locomotion et de combustion, la chaux revient trop cher sur la plupart des points. Les chemins de fer, qui transportent à peu de frais soit le combustible, soit la chaux même, peuvent seuls la mettre à la portée de tous. Cette même région, située loin des grands centres d’industrie et de population, manquait de débouchés. Les chemins de fer lui ouvrent des communications avec Paris et le nord, Lyon et l’est, Bordeaux et l’ouest, Marseille et le midi ; elle pourra désormais envoyer partout ses bestiaux, ses laines, ses produits forestiers, et recevoir en échange des vins, des blés, des produits manufacturés.

Cette heureuse révolution n’est pas la seule. Le progrès agricole dépend avant tout de la prospérité générale. Pour quiconque a suivi de près les événemens, il est évident que les chemins de fer ont fait seuls contrepoids, depuis 1848, aux formidables causes d’appauvrissement qui ont affligé notre pays. L’Angleterre a dix fois plus de chemins de fer en exploitation que nous, proportionnellement à sa surface ; elle en a trop, dit-on : c’est possible, mais nous sommes loin de cet excès ; nous pouvons sans danger quadrupler notre réseau actuel et le porter à 20,000 kilomètres ; il n’en faut pas moins pour desservir également toutes les parties du territoire. Tout a paru conspirer pour retarder chez nous l’exécution de ce grand travail. On sait combien les embarras suscités par l’opposition, qui voulait l’exécution par les compagnies quand on lui proposait l’exécution par le gouvernement, et qui revenait au gouvernement quand on lui proposait les compagnies, ont fait perdre de temps sous la dernière monarchie, avant de pouvoir mettre la main à l’œuvre ; puis est venue la révolution de 1848, puis la guerre. Il est merveilleux qu’au milieu de tant de traverses, on ait pu faire ce qu’on a fait. Maintenant que nous rentrons peu à peu dans l’état normal, il faut espérer qu’on ira plus vite. C’est le désir évident de la nation, qui recherche avec empressement ces entreprises et qui en demande de nouvelles de toutes parts. En supposant que ses épargnes annuelles s’élèvent à 1,200 millions, et je ne crois pas qu’en effet ce chiffre s’éloigne beau coup de la vérité, elle peut en consacrer le quart environ aux chemins de fer, sans nuire à ses autres industries.

Un autre quart peut servir avec profit aux nouvelles créations industrielles et commerciales ; il suffit d’en retenir la moitié, ou 600 millions, pour former de nouveaux capitaux agricoles. Je ne doute pas qu’ils ne s’y portent par leur propre poids, pourvu qu’on n’y mette pas obstacle. La moitié environ des épargnes annuelles, ayant une origine agricole, tendent spontanément à s’incorporer au sol dont elles émanent. Le mot capitaux se présente ici dans son véritable sens. On ne donne ce nom que par extension au droit de commander le travail, et pour en venir à la formation des véritables capitaux. Quand vous abordez une terre nue, le défrichement que vous opérez et qui survit à la récolte de l’année, les engrais et amendemens que vous y mêlez, les plantations, les assolemens, les semences, les clôtures, les bâtimens que vous construisez, les bestiaux nouveaux que vous pouvez nourrir, les instrumens aratoires dont vous vous servez, sont des capitaux. Quand on dit qu’il est désirable d’appeler plus de capitaux vers l’agriculture, on veut dire que ceux qui ont les moyens de commander le travail, en vertu d’une propriété antérieure, feront bien de diriger le plus de travail possible vers les défrichemens, les assolemens, les amendemens, les constructions rurales, l’élève et l’entretien du bétail, en un mot vers tout ce qui aide et multiplie la production agricole.

Cette création constante des capitaux est la tendance naturelle de la société livrée à elle-même. En même temps qu’on produit la somme annuelle d’objets consommables destinés à satisfaire les besoins de la population, chaque producteur est entraîné, par un calcul fort simple, à consacrer une partie de son travail à améliorer ses instrumens de production. En agriculture comme en industrie, chacun cherche à produire, s’il peut, à l’avenir plus qu’il n’a produit jusqu’ici, ou, en d’autres termes, à augmenter son capital. Cette nécessité est d’autant plus pressante que les capitaux se consomment aussi, avec plus de lenteur sans doute que les objets de consommation proprement dits, mais non moins sûrement : ils ont besoin d’être incessamment renouvelés. Il suffit de ne pas entraver ce mouvement. Sans doute, dans notre société française, si prompte en toute chose à l’abus et à l’excès, il est facile de détourner le travail des emplois utiles ; mais quand il est laissé à son cours naturel, comme la vivacité nationale se retrouve aussi dans l’impulsion qu’il reçoit, on peut arriver à produire chez nous, en définitive, autant et plus de capitaux qu’ailleurs.

Le gouvernement peut diriger le premier une partie du travail qu’il commande, sinon sur l’agriculture même, du moins sur des points qui l’intéressent directement. Avant la révolution de 1848, de nombreux projets avaient été préparés par l’administration des ponts et chaussées pour ouvrir des canaux d’irrigation. Ces entreprises ont été abandonnées ; elles peuvent être reprises. D’autres travaux avaient été indiqués pour prévenir ou pour atténuer ces inondations périodiques qui portent partout la désolation ; plus que jamais il serait urgent d’y revenir. Le régime de nos rivières devient de plus en plus inconstant et capricieux à mesure que les pentes escarpées se déboisent, et que des fossés d’écoulement sont ouverts de tous côtés pour se débarrasser des eaux surabondantes. Les forêts, les marais, les étangs, les couches arables à sous-sol imperméable, tout ce qui contenait autrefois l’eau des pluies, tend à disparaître. Le drainage tubulaire, si jamais il se généralise, sera un pas de plus. Le moindre orage tombe immédiatement, par une foule de voies, dans les bas-fonds. J’ai déjà insisté ici [2] sur la nécessité de revenir aux projets de 1846 et 1847 sur l’aménagement des rivières et le reboisement des hautes pentes. Je ne croyais pas que d’épouvantables malheurs me donneraient si tôt raison. Avec des réservoirs artificiels ouverts dans les montagnes pour recevoir les plus grandes eaux, avec des canaux de dérivation dans les plaines pour les diviser à l’infini, ces eaux, au lieu de devenir des instrumens de ravage, serviraient à la production par des irrigations et des colmatages. Une vingtaine de millions par an pourraient faire ici un bien immense.

On comprend que l’état prenne sur ses revenus ordinaires une pareille somme sans augmenter les charges publiques, et je ne se rais pas bien embarrassé si j’avais à désigner la dépense qui pourrait être supprimée pour la fournir ; mais on n’irait pas bien loin, dans cette voie. Le service public a ses exigences ; cet énorme budget de 1,600 millions est d’avance tout distribué. On ne peut accroître les dépenses sans accroître en même temps les recettes. La France, qu’on ameutait autrefois avec la chimère du gouvernement à bon marché, en est trop revenue depuis l’expérience de 1848 ; il ne faut pas non plus tomber dans l’excès contraire, l’impôt doit avoir des bornes qu’il est prudent de ne pas dépasser. Au-delà d’une somme déterminée que des besoins traditionnels rendent nécessaire, la bonne administration des deniers publics devient plus difficile ; on peut se jeter, sous prétexte d’améliorations, dans des fantaisies ruineuses. Les agriculteurs feront bien de demander le moins possible à l’état, afin de lui donner le moins possible. Ils ne lui donnent déjà que trop, et s’il y avait quelque moyen d’alléger les charges qui pèsent sur la propriété, ce serait ce que l’état pourrait faire de plus efficace pour l’agriculture. Les contribuables tireraient probablement un meilleur parti que lui des fonds qu’il laisserait entre leurs mains.

Si jamais nous pouvions être garantis pendant dix ans contre les désordres politiques et financiers, il serait digne d’un gouvernement réparateur de profiter de l’accroissement progressif des revenus publics pour réduire ou supprimer l’impôt sur les mutations immobilières. Cet impôt est contraire à tous les principes ; il atteint le capital, et non le revenu. C’est une des causes premières de l’énorme dette de la propriété : on aime mieux s’endetter que vendre, quand on a besoin d’argent, parce que pour vendre il faut subir une perte, et qu’on espère toujours y échapper. Comment d’ailleurs espérer que les capitaux se portent avec beaucoup plus d’abondance sur le sol, quand on les frappe d’une amende dès qu’ils veulent en sortir ? Dans ces conditions, on ne peut que très rarement entreprendre d’améliorer pour revendre, ce qui serait une des formes les plus puissantes du progrès entre les mains de spéculateurs riches et habiles. Tout ce qui nuit au libre mouvement des capitaux les effraie et les repousse. Dira-t-on que cet impôt a pour but de mettre obstacle aux mutations dans un intérêt de conservation et d’hérédité ? De pareilles combinaisons reposent sur un ordre social et économique tout différent du nôtre. On n’empêche pas les ventes, on les rend plus onéreuses, voilà tout ; on aggrave la ruine de ceux qu’on prétend défendre. Ne sait-on pas combien d’embarras, de fraudes, de procès, de complications de tout genre, et par suite de catastrophes privées, résultent de l’élévation de ces droits et des efforts qu’on fait pour éviter de les payer !

Pour le moment, rien n’est praticable dans ce sens. Tout ce qu’on peut faire, c’est d’atténuer autant que possible l’accroissement des dépenses improductives, et de faire en sorte que les nouveaux impôts ne portent pas sur la propriété foncière. Tout autre secours est illusoire. Il y a un mot qui est aujourd’hui fort en faveur, mais dont on s’exagère la puissance : le crédit. Le crédit, on l’a dit bien des fois, parce que les esprits ardens l’oublient toujours, ne crée pas les capitaux ; il ne fait que rendre la transmission plus facile de ceux qui les possèdent à ceux qui ne les possèdent pas. Quand une fois tous les capitaux sont utilisés, vous auriez beau multiplier les institutions de crédit, vous ne feriez qu’augmenter la concurrence sur le marché, tout hausserait indéfiniment, et au bout du compte, la somme de l’effet utile serait la même. Cette observation s’applique surtout à l’intervention de l’état dans le crédit. L’état est sujet à se tromper comme tout le monde, sa puissance même rend ses erreurs infiniment plus redoutables. En matière de crédit comme en matière d’impôt, il peut déplacer, lion produire les capitaux ; il doit bien prendre garde à ne pas les déplacer mal à propos.

Un projet de loi actuellement soumis au corps législatif propose d’affecter cent millions à des prêts spéciaux pour le drainage, sur le modèle de ceux que fait aux propriétaires le gouvernement anglais. J’ai contribué de mon mieux à faire connaître en France le drainage ; je ne puis dire cependant que le projet de loi me paraisse irréprochable. Le principe des prêts directs par le gouvernement aux particuliers pour une destination spéciale n’est pas bon en soi ; il peut ouvrir la porte à une foule d’abus et de gaspillages. Si l’état prenait sur ses revenus ordinaires la somme qu’il s’agit de prêter, il n’y aurait que demi-mal ; mais cette somme, il l’empruntera, et qui sait si elle n’aurait pas été plus profitable entre les mains des prêteurs que dans celles des emprunteurs ? Le drainaige n’est pas la seule amélioration agricole qui puisse donner de grands profits, ce n’est même pas la principale chez nous, comme en Angleterre ; nous n’avons tout à fait ici ni le même sol ni le même climat, nous ne sommes pas surtout parvenus au même point de richesse rurale, et pour que le drainage ait des effets véritablement rémunérateurs, cette dernière condition est nécessaire.

En évaluant à cinquante milliards, ou, en d’autres termes, à la quantité de journées de travail qu’il est possible de payer avec cette somme, ce qu’il faudrait dépenser pour doubler notre produit agricole annuel, le drainage y figure pour un vingtième. L’état fera-t-il pour les marnages, les chaulages, les labours profonds, les cultures fourragères, les racines, les irrigations, les engrais commerciaux, les industries annexes à la culture, la stabulation du gros bétail, les chemins ruraux, et une foule d’autres pratiques non moins utiles, ce qu’il fait maintenant pour le drainage ? Cette entreprise le mènerait bien loin. Ce serait pourtant logique, car, sur le plus grand nombre de points, la plupart doivent précéder ou remplacer le drainage. Même en Angleterre, le drainage ne marche pas vite ; les cent millions offerts en prêts par l’état aux propriétaires de la Grande-Bretagne ne sont pas épuisés ; les compagnies spéciales qui se sont créées n’ont pas encore avancé beaucoup de capitaux, et elles prêtent pour toutes les améliorations foncières en même temps que pour le drainage. On marche pas à pas, on tâtonne, on cherche des moyens plus économiques, et on en trouve quelquefois ; on ne consacre à cet emploi que ce qu’il paraît véritablement utile d’y consacrer. S’il y a eu de grands, de magnifiques succès, il y a eu aussi de nombreuses écoles.

Quoi qu’il en soit, il ne reste plus qu’à faire des vœux pour que les cent millions soient bien dépensés. La bonne exécution est difficile, mais non impossible. Après tout, il ne s’agit que de 400,000 hectares environ ; il est possible de choisir, en ne se pressant pas, un pareil nombre d’hectares où le succès du drainage soit sûr et complet. Suivant toute apparence, ils se trouveront surtout dans les parties de la France les plus riches et les plus rapprochées de Paris ; ce sera un privilège de plus pour des régions déjà favorisées sous tous les rapports, inconvénient inévitable de ces mesures partielles qui consistent à prendre à tous pour donner à quelques-uns. La combinaison qui se présenterait le plus naturellement pour répandre avec quelque égalité la somme prêtée serait d’affecter un million à chaque département pour y drainer environ 20,000 hectares ; elle a ses embarras et ses dangers, en ce que tous ne présentent pas les mêmes chances de succès. La liberté la plus absolue est ici nécessaire chez ceux qui seront chargés d’appliquer la loi sous leur responsabilité : si l’opération ne réussissait pas, il y aurait dans ce pays si mobile une réaction terrible contre le drainage ; personne n’en voudrait plus entendre parler, ce qui serait un grand malheur.

Passons maintenant aux autres formes que peut prendre le crédit. On accuse beaucoup le Crédit foncier de n’avoir pas rempli les espérances qu’il avait fait naître ; cette allégation n’est pas juste. Non-seulement le Crédit foncier a fait tout ce qu’il pouvait faire, mais il a été au-delà ; ce qui le prouve, c’est le taux de ses obligations. Dès qu’il a vu son crédit baisser, il devait s’arrêter. Cette institution ne peut être qu’un intermédiaire ; elle emprunte d’une main pour prêter de l’autre ; dès l’instant qu’on cesse de lui prêter, elle ne peut plus prêter elle-même. La baisse de ses obligations a eu plusieurs causes, la principale est l’emprunt public de 1,500 millions, qui leur a fait une concurrence formidable, puis cette foule d’actions et d’obligations qui offrent des conditions meilleures : dans cette situation, c’est déjà beaucoup que d’avoir pu réunir 60 millions. L’institution du Crédit foncier me paraît destinée à transformer l’hypothèque ; mais cette immense révolution ne peut s’accomplir comme un changement à vue. Il a fallu un demi-siècle à la Banque de France pour devenir ce qu’elle est ; il en faudra au moins autant au Crédit foncier pour porter tous ses fruits. Ce qu’on pourra tenter pour brusquer son succès, pour l’introduire violemment dans les habitudes, tournera contre lui. L’avenir ne lui reviendra qu’autant que les conditions générales du marché s’amélioreront et que ses obligations remonteront au pair.

On parle beaucoup d’autres projets pour faciliter aux agriculteurs l’accès au crédit personnel. J’ai moi-même indiqué les moyens qui me paraissaient les meilleurs. Après la suppression de l’Institut agronomique, le ministère de l’agriculture et du commerce crut devoir donner aux professeurs qui venaient de perdre leurs chaires, à titre d’indemnité temporaire, des missions spéciales en rapport avec la nature de leur enseignement. J’ai reçu pour mon compte l’invitation de me rendre en Angleterre et en Allemagne pour y étudier ce qu’on appelle le crédit agricole. J’ai consigné les résultats de ce voyage dans un rapport déposé depuis plus de deux ans. Il ne me paraît pas impossible d’introduire ou plutôt de répandre en France quelque chose d’assez analogue aux banques d’Ecosse, mais il faudrait procéder avec une extrême prudence. Les projets de banque territoriale, repoussés même par l’assemblée constituante de 1848, courent encore le monde. D’autres proposent des changemens à notre législation. Il y a beaucoup de vrai dans quelques-unes de ces idées, mais ce qu’il serait surtout bon de changer, ce sont les habitudes. Rien n’empêche au fond que les agriculteurs solvables jouissent du même crédit que les autres industriels pour leurs opérations à court terme, à la seule condition de prendre tous les usages de l’industrie et de payer exactement à l’échéance comme des commerçans.

Cette transformation de l’agriculture en industrie viendra peu à peu, à mesure que les débouchés se perfectionneront. Il est utile d’y aider, non de l’imposer. L’anticipation et l’excès du crédit ont de graves inconvéniens. On ne peut sans danger développer outre mesure le goût des chances aléatoires. L’homme n’est pas uniquement fait pour être un animal emprunteur. En agriculture surtout, ou il est si facile de céder à des illusions, où l’amour de la propriété devient si vite une passion, il vaut mieux attendre le crédit que le devancer. Emprunter pour acheter de la terre est évidemment une folie, et qui peut se flatter de ne pas s’y laisser aller ? Avant d’aspirer au capital qu’on n’a pas, il faut commencer par se bien servir de celui qu’on a s’il est bon d’avoir recours au crédit quand on en a besoin, il est encore meilleur de s’en passer. Avez-vous, avec le goût et l’expérience de l’agriculture, un faible capital ? Mieux vaut, dans le plus grand nombre des cas, vendre la moitié de votre propriété pour cultiver l’autre ; mieux vaut même renoncer tout à fait au plaisir d’être propriétaire, plaisir qu’on paie quelquefois fort cher, et se faire uniquement fermier. Un fermier aisé est plus riche qu’un propriétaire obéré. Le crédit viendra de lui-même alors, quand on verra les affaires des cultivateurs bien faites, par l’emploi intelligent de leur propre capital. Il est déjà venu partout où ce fait heureux s’est présenté. Si le crédit peut être une cause, il est encore plus un effet : la confiance ne se commande pas, elle se gagne.

Il faut surtout éviter avec soin, dans tous ces beaux projets d’organisation, de porter atteinte au crédit privé. Nous avons vu à plusieurs reprises combien les meilleures intentions du monde, quand elles sont mal éclairées, peuvent nuire aux intérêts qu’elles prétendent servir. On n’avait jamais tant promis à l’agriculture qu’après la révolution de 1848, et jamais l’agriculture n’a été plus malheureuse. Les conditions de la vie sont devenues d’autant plus chères qu’on a plus parlé de la vie à bon marché. De même il n’y a jamais eu moins de véritable crédit que depuis qu’on préconise tant le crédit. Parcourez nos provinces ; les sources ordinaires où puisaient le commerce et l’agriculture sont taries ; les banquiers n’ont plus d’argent, les portefeuilles se vident, l’hypothèque se retire. Autrefois un capitaliste était un homme qui prêtait à ses voisins sous toutes les formes ; aujourd’hui on ne prête sur hypothèque ou sur billet que le moins possible. Les capitalistes sont dans leur droit en agissant ainsi ; le mal vient de ce qu’on leur a donné trop d’intérêt à faire d’autres placemens. L’économie politique est importune, je le sais, parce qu’elle écarte les chimères et les fausses apparences ; mais si l’on peut nier ses principes, on ne les viole jamais impunément.

Il n’est pas vrai, comme on le croit en général ; que les capitaux trouvent nécessairement dans l’agriculture une moindre rémunération que dans l’industrie. S’il en était ainsi, il y a longtemps que l’agriculture serait délaissée ; elle ne l’est pas pourtant et surtout elle ne l’a pas été, puisque dans un intervalle de trente ans, de 1815 à 1847, elle a fait d’immenses progrès. L’erreur vient de deux ou trois confusions. D’abord on s’exagère les profits industriels ; on ne veut voir que les grands succès, et on oublié les ruines beaucoup plus nombreuses qui jonchent le sol. Puis les capitaux qui se portent sur l’agriculture prennent une autre forme que ceux de l’industrie ; ceux-ci procèdent par masses visibles, ils se concentrent dans un petit nombre d’établissemens qui frappent l’œil et l’imagination ; les autres se dispersent sur 1 immense étendue du territoire ils agissent par petites fractions, mais qui, réunies, font un énorme total. Supposez que chaque hectare absorbe en moyenne 10 fr. seulement par an de capital nouveau : ce n’est rien moins, pour toute la surface de la France, que 500 millions, qui, placés à dix pour cent, augmentent de 1 franc le revenu moyen de l’hectare, et par conséquent de 50 millions le revenu national.

Nous avons vu, il est vrai, dans ces derniers temps, des bénéfices prodigieux réalisés sur les valeurs de bourse, qui laissent bien loin derrière eux ceux qu’il est possible d’obtenir par la culture. Il est permis de croire que ces heureux coups de filet sont des exceptions. Quiconque possédait, en 1850, des actions de chemins de fer a doublé son capital en cinq ans ; ceux qui ont profité habilement des variations des cours pour vendre et acheter à propos ont décuplé, centuplé le leur ; mais sait-on bien à quelles conditions ces brillans accidens sont possibles ? Une grande partie sont purement et simple ment des gains de jeu : non-seulement ceux qui ont gagné ont risqué de perdre, mais tout gagnant au jeu suppose un perdant ; ce qui est entré dans certaines bourses a dû nécessairement sortir de beaucoup d’autres, et quant à la plus-value extraordinaire des chemins de fer, elle tient surtout à deux causes, la baisse excessive qui avait suivi la révolution de 1848, et qui avait mis les actions au-dessous de leur véritable valeur, et le magnifique cadeau que le gouvernement a cru devoir faire aux compagnies, pour relever l’esprit d’association, en retardant d’un demi-siècle le moment où les chemins doivent appartenir au domaine national. Si ces deux circonstances, dont l’une a produit l’autre, n’étaient pas survenues, ce que nous avons vu eût été impossible. Il faut espérer qu’elles ne se reproduiront plus. Le seul surcroît de profits accordé aux actionnaires des chemins de fer, aux dépens du public, par la prolongation de jouissance, doit atteindre un milliard.

Lors des concessions primitives, les bénéfices présumés de ces entreprises avaient été calculés sur le pied de 8 pour 100. Il en sera probablement de même pour les concessions à venir. Les autres spéculations principales sorties de la puissante explosion qui a succédé à quatre ans d’inertie forcée paraissent avoir traversé leur plus belle phase. La furie française a fait sa trouée ; le temps des hausses extraordinaires doit être bien près de passer. Les capitaux pourront alors refluer vers les entreprises privées, abandonnées depuis quelque temps pour la forme collective. Ce sera moins frappant, car en toute chose l’accumulation fait plus d’effet, mais ce sera au moins aussi utile. L’esprit d’association a ses avantages, que je suis loin de contester. Je ne veux dire aucun mal de la Bourse : ce grand marché d’argent est absolument nécessaire dans un pays comme le nôtre ; il ne peut pourtant pas tout embrasser. Il n’y a rien à faire pour empêcher les capitaux de s’y porter ; il suffit de ne pas les y attirer. Comme les vagues de l’océan, les capitaux sont soumis par leurs lois à des intermittences ; ils se portent tour à tour d’une plage à l’autre, suivant le niveau des profits. La cherté même des denrées agricoles, qui tient en partie à leur désertion, doit contribuer à les ramener.

On confond toujours, quand il s’agit d’agriculture, l’argent placé en achat de terre et l’argent consacré à des dépenses d’amélioration et d’exploitation. Le capital d’achat ne rapporte en effet que 2 ou 3 pour 100, tandis que le capital placé en créances peut rapporter le double, mais cette différence elle-même a ses causes et ses compensations. La plus-value du fonds ajoute tous les ans 1 pour 100 environ au revenu apparent, et l’économie de séjour ajoute au moins autant pour ceux qui résident, sans compter la satisfaction morale, la sécurité, la considération extérieure, qui s’attachent à la possession du sol. Toute fortune qui ne s’assied pas sur des immeubles pour une portion notable finit presque toujours par disparaître rapidement. Il n’en faut pas trop, c’est la le danger, mais il en faut avoir assez ; de tout temps, après les grandes marées mobilières, l’argent est revenu tôt ou tard vers le sol. Quant au capital d’amélioration et d’exploitation, il ne faut pas se lasser de le redire, il ne doit pas rapporter et ne rapporte pas moins de 10 pour 100 ; autrement tout bail à ferme serait impossible. Nos fermiers possèdent en général un faible capital : s’il ne leur donnait pas de quoi vivre, ils n’entreprendraient pas de cultiver. Ce qui prouve que l’industrie agricole a comme une autre sa rémunération, c’est qu’en France comme en Angleterre les points où les entrepreneurs de culture se rencontrent en plus grand nombre et engagent les plus grands capitaux sont précisément ceux où il y a le plus de spéculations industrielles, et où conséquemment il leur serait facile de préférer d’autres placemens, s’ils étaient plus lucratifs.

Prenons pour exemple le bétail, qui forme la partie la plus essentielle du capital d’exploitation : un bénéfice de 10 pour cent sur le bétail est un véritable minimum. Une vache rapporte habituellement de produit brut la moitié de sa valeur ; tous frais déduits, elle doit donner au moins 20 pour cent. Un troupeau de brebis se double tous les ans. Il est très rare que l’achat de bestiaux maigres pour l’engraissement ne rapporte pas 5 pour 100 nets en trois mois. Une porcherie bien conduite donne davantage. Les autres branches du capital d’exploitation, pour n’être pas tout à fait aussi fructueuses, ne sont pas improductives. Si une machine de 500 francs n’épargne pas pour 50 francs au moins de main-d’œuvre, elle ne vaut rien. Si 500 francs de chaux, de guano, de noir animal, enfouis dans le sol, ne rentrent pas en deux ou trois récoltes, laissant comme bénéfice net toute la fertilité ultérieure, ils sont employés sans discernement. Il y a des avances qui rentrent tout entières dans une seule année. De même pour le capital dépensé en améliorations foncières : si un drainage, une irrigation, un défoncement, un endiguement, un chemin rural ne donnent pas 10 pour 100 de ce qu’ils coûtent, dont moitié pour le propriétaire et moitié pour le fermier, ils sont mal faits ou faits mal à propos. Il ne faut pas qu’un bon chemin rural par exemple, qui a coûté 1,000 francs, épargne beaucoup de frais de traction, de réparation de charrettes, de temps perdu par les hommes et les animaux, pour représenter au bout de l’année une économie de 100 francs.

La seule différence essentielle entre l’agriculture et l’industrie, c’est que les entreprises agricoles ont des bornes plus étroites que les autres. Un cultivateur peut difficilement diriger avec profit au-delà d’une certaine étendue de terre ; un capital roulant de 100,000 fr. est déjà considérable pour une seule exploitation ; s’il arrive quelquefois qu’on aille au-delà, ce n’est que dans des cas exceptionnels. Un chef d’industrie peut, au contraire, gouverner plusieurs millions sans embarras et multiplier ses profits par la somme des capitaux dont il dispose. Cette infériorité est réelle, mais il ne faut pas l’exagérer. Au point de vue de l’intérêt général, elle n’a aucune valeur. Qu’importe au bien public qu’une seule personne administre un mil lion, ou que ce million soit partagé entre dix, vingt, trente entrepreneurs, si le résultat final est le même ? Il vaut même mieux à certains égards qu’un bénéfice annuel de 100,000 francs soit réparti entre plusieurs qu’accumulé sur une seule tête. Outre que le bien-être moyen et la justice distributive y gagnent, la moralité publique et la production elle-même y sont intéressées, en ce sens que les fortunes grandes et rapides tournent au luxe plus facilement. Les ambitions sont moins excitées, j’en conviens, et, sous ce rapport, l’impulsion est moins forte ; mais, même au point de vue des intérêts individuels, une industrie en quelque sorte universelle, qui permet à plus d’élus d’arriver au profit, a bien son prix, auprès de celles qui portent des résultats plus concentrés, accessibles seulement à un petit nombre.

Il n’est pas d’ailleurs absolument impossible de donner à des entreprises agricoles la forme qui a aujourd’hui le plus de faveur, celle des sociétés par actions. Cette forme peut, à certains égards, remplir un vide dans l’agriculture comme dans l’industrie. Nous manquons à peu près en France d’un élément qui a beaucoup contribué en Angleterre au progrès rural, la grande propriété. Il n’est nullement à désirer qu’elle se substitue chez nous à la petite : celle-ci est beaucoup plus conforme à la tendance générale de notre, société ; elle aurait cependant, non comme règle, mais comme exception, une utilité réelle, même pour activer les progrès de l’autre. Toutes les fois qu’il s’agit d’importer les grands procédés de l’agriculture Anglaise, on est arrêté par le défaut de capitaux accumulés ; il n’y a guère que l’association qui puisse les fournir. Ce qui nous reste de grands propriétaires a généralement peu de goût pour les entreprises agricoles ; la plupart ont plus de terre que d’argent, et les grandes fortunes sont soumises comme les autres aux causes permanentes de dislocation, qui rendent difficiles les efforts persévérans. Des compagnies bien organisées pourraient remplir la place de ces grands seigneurs anglais qui ont à administrer d’immenses domaines. Il est surtout un ordre de travaux qui appelle en quelque sorte leur intervention, c’est la mise en valeur des terres incultes.

La statistique accuse 9 millions d’hectares incultes, ou l’équivalent de quinze départemens ; le tiers environ n’est bon qu’à porter du bois, mais les deux tiers, ou 6 millions d’hectares, pourraient être cultivés ; ceux même qui ne sont propres qu’au bois rapporteraient, s’ils étaient semés, un revenu considérable. Conquérir au travail et à la production ces 9 millions d’hectares, ce serait en réalité augmenter d’un sixième l’étendue du sol national. Presque tous sont situés dans la moitié méridionale de la France ; la Bretagne est la seule province du nord qui en possède de vastes étendues. On a souvent échoué jusqu’ici quand on a voulu les mettre en valeur, parce qu’on ne s’était pas rendu compte des capitaux et du temps nécessaires pour cette opération. À 600 francs par hectare, ce qui est un minimum, il ne faut pas moins de cinq milliards, et on devrait probablement, pour bien faire, aller jusqu’à dix ; à 100 millions par an, on en a pour un siècle. Jamais plus grande et plus belle œuvre n’a pu tenter l’ambition des capitalistes ; mais rien ne serait plus dangereux que de l’entreprendre avec des capitaux insuffisans : mieux vaut laisser ces terres dans l’état où elles sont que de disséminer sur de vastes espaces des efforts improductifs.

Cette immense révolution s’accomplira cependant, ou, pour mieux dire, elle s’accomplit déjà dans la mesure des faibles ressources qu’on peut y consacrer. Plusieurs milliers d’hectares incultes passent tous les ans à une condition meilleure ; si l’on n’en défriche pas davantage, c’est que les capitaux font défaut, ou que les terres elles-mêmes manquent sur le marché. La plupart sont encore communales et n’entrent que peu à peu dans le domaine de la propriété privée ; une bonne loi sur les communaux précipiterait le mouvement : la formation de quelques grandes compagnies achèverait de le rendre général. Seules, ces compagnies peuvent faire avec ensemble et promptitude les grands travaux étrangers à la culture proprement dite, nécessaires pour amener la population sur des territoires aujourd’hui déserts, comme routes, ponts, canaux d’irrigation, de desséchement ou de navigation, constructions de bourgs et villages. Vingt de nos départemens ont chacun plus de 100,000 hectares de terres incultes, dix en ont plus de 200,000 ; presque tous sont traversés par des lignes de fer. Supposez que les compagnies propriétaires de ces lignes achètent les terrains vagues les plus rapprochés à droite et à gauche de la voie et y portent la vie par des dépenses fécondes, les deux créations s’aideront mutuellement.

Il y a bien peu de terres qui ne puissent aujourd’hui être exploitées au moins en bois avec fruit. Depuis que les propriétés merveilleuses du noir animal sur les bruyères nouvellement défrichées ont été découvertes, les landes de Bretagne reculent sensiblement ; en vingt-cinq ans, la population a augmenté d’un cinquième dans le Finistère et la Loire-Inférieure. Depuis que l’action de la chaux dans les terres siliceuses est bien connue, les landes de l’Anjou, de la Vendée, du Poitou, disparaissent peu à peu ; dans Maine-et-Loire, la Sarthe, la Vendée, la Haute-Vienne, les Deux-Sèvres, la valeur moyenne des terres a doublé depuis 1830. Le même mouvement ne se fait pas encore sentir dans le Limousin, l’Auvergne, le Périgord ; mais il a commencé dans le Berri, le Nivernais, le Bourbonnais, et il y fait des progrès. Les versans méridionaux des montagnes centrales n’ont pas tout à fait les mêmes caractères, c’est probablement l’arboriculture qui est destinée à, les transformer ; le châtaignier, le noyer, le mûrier, le chêne-liège, le pin à résine, le prunier, l’amandier, la vigne, peuvent concourir, avec les arbres fruitiers proprement dits, à peupler les pentes des Cévennes, des Pyrénées et des Alpes, les bords de la Méditerranée et de la baie de Biscaye. La plupart de ces plantations exigent beaucoup de temps pour donner des produits, et nos générations impatientes se montrent peu disposées à attendre ; les compagnies ont plus d’avenir.

Sur d’autres points s’étendent de vastes étangs que nos pères avaient multipliés pour avoir du poisson, dans des régions éloignées de la mer et des fleuves, mais qui n’ont plus aujourd’hui la même raison d’être, et qui répandent autour d’eux l’insalubrité. L’ancienne principauté de Dombes, dans le département de l’Ain, contient à elle seule 1,500 de ces étangs, d’une superficie totale de 20,000 hectares, dont les émanations entretiennent des fièvres meurtrières. On a dit avec raison que si les poissons servent d’ordinaire à nourrir les hommes, ici ce sont les hommes qui nourrissent les poissons. Dans la Brenne, qui forme une des divisions du Berri, les étangs n’ont pas tout à fait la même étendue : 10,000 hectares environ au lieu de 20 ; mais les conséquences sur la santé publique ne sont pas moins pernicieuses. En ajoutant aux étangs proprement dits les marais et terrains marécageux, on trouve en France un total de 500,000 hectares à dessécher, œuvre d’autant plus gigantesque que des questions de propriété s’y rattachent. Dans la Dombes, la pêche des étangs appartient quelquefois à un propriétaire, et ce qu’on appelle l’évolage, ou le droit de cultiver tous les trois ans le sol mis à sec, à un autre. Une puissante association, abordant la question d’ensemble, peut seule résoudre ces difficultés.

Mais, il ne faut jamais l’oublier, tous ces moyens qui émanent plus ou moins directement de l’état, travaux publics, institutions de crédit, grandes compagnies, ne peuvent être que des accessoires. La seule force assez puissante pour répondre à l’immensité des besoins, c’est l’intérêt individuel. Tous les matins, sur tous les points de la France, des millions de cultivateurs, qu’ils soient propriétaires, fermiers ou métayers, se lèvent avec le jour et attellent leurs animaux de travail ; chacun d’eux connaît par une longue habitude le fort et le faible de son champ, chacun a les besoins de sa famille à satisfaire. Quand l’intervention de l’état peut gêner à un degré quelconque la libre action de ces nombreux travailleurs qu’excite sans cesse l’aiguillon de la nécessité, il doit s’arrêter. En attendant qu’on fasse autrement et mieux qu’eux, ce sont eux qui nous nourrissent.

Un troisième élément concourt enfin, avec les bras et les capitaux, à la production rurale comme à toute autre : c’est l’instruction spéciale, qui s’acquiert par deux voies, l’expérience et la science. Ici l’action de l’état peut être plus sensible, sans grands sacrifices. Au premier rang des moyens d’enseignement mutuel qu’il peut organiser, figurent les concours. L’année dernière, le succès de ces fêtes de l’agriculture était déjà complet ; il a été éclatant cette année. Sans doute il vaudrait mieux que, comme en Angleterre, l’industrie agricole eût pris elle-même l’initiative ; ce serait plus vrai, plus sérieux et plus utile. Malheureusement elle ne l’a pas fait ; il est impossible d’y mieux suppléer. Suivant notre habitude, nous avons dépassé du premier coup, en élégance et en richesse, les plus belles expositions anglaises. Si la réalité nous manque, l’apparence ne nous manque pas. Au lieu de ces concours en plein champ, établis successivement sur tous les points de l’Angleterre, avec l’argent des souscripteurs seulement, et où l’on souffre de la pluie et du soleil, nous avons en un immense jardin, sous la voûte d’un palais sans égal, au milieu de la plus superbe capitale et de la plus belle promenade du monde, des arbres, des gazons, des fleurs, des statues, des fontaines, des loges innombrables pour les animaux disposées avec un goût parfait et une exquise propreté, des échantillons choisis de toutes les races de l’Europe, transportés et nourris aux frais de l’état, des gardiens de toutes les nations, tyroliens, suisses, hongrois, écossais, avec leurs costumes pittoresques, la foule des élégans et des jolies femmes circulant en toilette de printemps au milieu de ces merveilles, et s’étonnant que l’agriculture, cet art si sale, ait pu prendre un air si gracieux et si charmant.

La population de Paris sera toujours plus ou moins au régime du peuple romain, il faudra toujours s’occuper de lui donner du pain et des spectacles ; ce n’est pas moi qui me plaindrai que ce grand théâtre reçoive quelquefois des décorations agricoles. Considérée en elle-même, l’exposition de 1856 ne nous a rien appris de bien nouveau, mais elle a eu le résultat inappréciable de faire toucher du doigt aux plus indifférens et aux plus incrédules tout un ordre de faits à peu près inconnus du public. Tout le monde sait maintenant que l’agriculture a, comme l’industrie, ses inventions et ses prodiges, et qu’un bœuf de Durham ou d’Angus, une vache de Suisse, d’Ecosse ou de Hollande, un mouton des Dunes ou des monts Cheviot, un cochon d’Essex ou de Leicester, sont des créations tout aussi admirables qu’une locomotive ou un métier mécanique. Les mauvaises plaisanteries qui ont eu autrefois tant de succès contre les mêmes animaux, rassemblés à l’institut de Versailles, en auraient un peu moins aujourd’hui. Quand on entend dire que des taureaux peuvent se vendre 30,000 fr., ce qui étonne bien encore, mais ce qui ne paraît plus absurde et impossible, on en est naturellement amené à conclure que l’agriculture, quand elle est bien conduite, peut être une spéculation lucrative. En parcourant la galerie des instrumens, on est d’abord stupéfait et confondu de voir des engins à vapeur, de puissantes machines à battre, de lourds rouleaux, d’autres machines de forme bizarre qu’on prétend être des moissonneuses, et on est bien vite amené par la réflexion à se dire que, puisqu’il s’en présente tant, sous le nom de fabricans si divers, c’est qu’on doit en vendre beaucoup, et que ces outils si étranges, si nouveaux, d’une utilité si invraisemblable, ont dû cependant entrer quelque part dans la pratique journalière.

À défaut de résultats plus positifs, ceux-ci suffiraient. On peut en constater d’autres. Parmi les animaux, on a beaucoup remarqué une race encore peu connue en France, qui a fait cette année une éclatante apparition, — celle des bœufs noirs sans cornes d’Angus en Ecosse, un peu moins précoce que les durham, mais supérieure pour la qualité de la viande, et qui arrive à des proportions monstrueuses dans un des pays les moins naturellement fertiles de l’Europe. Les moutons anglais et écossais de montagne, les cheviot et les black-faced, paraissaient aussi pour la première fois dans nos concours, et il en restera probablement assez en France pour faire souche dans nos contrées montagneuses, ce qui avait manqué jusqu’à présent. Pour les pays gras et fertiles, une précieuse acquisition s’est présentée, celle des énormes moutons du Holstein, dont les brebis n’ont pas moins de quatre agneaux, ce qui ouvre à l’art des éleveurs une série nouvelle et inattendue d’expériences. Il serait imprudent de se prononcer d’avance ; mais, si cette heureuse fécondité peut se maintenir sur un point, quelconque de notre sol, sans entraîner de trop, grands, frais d’alimentation, cette conquête suffirait pour payer les frais de l’exposition.

Les, animaux de l’espèce bovine venus du centre de l’Europe étaient curieux sans doute, mais, sans aucun profit pour nous ; nous avons aussi bien ou mieux. J’ai peine à croire que les bœufs hongrois, avec leurs cornes extravagantes, soient bons à quelque chose. Les hommes qui les accompagnent portent un costume oriental, fort peu commode pour le travail. L’aspect des uns et des autres explique bien des choses. Les buffles n’ont quelque utilité que dans des régions chaudes et humides, qui ne se rencontrent que bien rarement sur le continent européen. Les moutons des steppes hongroises ont beaucoup frappé par leur rusticité on dit que cette race est excellente laitière, et qu’elle donne de bonne viande d’agneau ; sa laine grossière et feutrée sert à faire le manteau national. La collection des mérinos autrichiens et saxons était admirable. Ces troupeaux sont aussi puissans par le nombre que par la qualité ; le prince Esterhazy ne possède pas moins de 160,000 têtes ; d’autres en ont 30,000, 20,000, 10,000. Le mouton est là, comme en Ecosse, à peu près l’unique habitant de vastes solitudes qui, sans lui, seraient tout à fait désertes. Il n’en sera probablement pas toujours ainsi ; les moutons feront venir les hommes, mais pour le moment c’est le pays du monde le plus propre à la production économique de la laine fine : il peut en fournir toute l’Europe.

Nos races nationales d’animaux domestiques pourraient donner lieu à une foule d’observations. La matière est si immense et si complexe, qu’on ne doit pas l’aborder sans la traiter à fond. Tout ce qu’on peut dire en gros, c’est que la race charolaise a maintenu sa supériorité pour l’engraissement précoce, la flamande pour le lait, la normande pour la double aptitude du lait et de la viande, la bretonne pour la grâce, et la sobriété ; les durham font de plus en plus des progrès en Anjou ; les Anglais eux-mêmes ont admiré les types que nous possédons, et qui sont pour la plupart nés en France. Pour les moutons, c’est toujours la grande création nationale de Rambouillet qui tient la tête, avec les sous-races de Mauchamp, d’Alfort et de Trappes pour annexes ; celle de la Charmoise se soutient, et paraît bien décidément fixée. Cependant qu’il y a encore loin de là à une exhibition véritablement nationale ! La moitié méridionale de la France manque toujours presque complètement ; ce n’est pas une douzaine d’animaux, sortis de leur milieu naturel et transplantés en quelque sorte dans un autre monde, qui peut combler cette lacune. À côté des mérinos à laine fine de la Saxe et de la Moravie, on regrettait de ne pas voir notre troupeau de Naz, qui peut très bien soutenir la comparaison, et à côté des brebis laitières de la Hongrie, on aurait voulu rencontrer celles de l’Aveyron.

Le nombre seul des machinés était de deux mille. Parmi les nouvelles, deux surtout m’ont paru mériter l’attention : l’une est un outil fort simple, inventé par un professeur d’agriculture allemand, pour fabriquer des tuyaux de drainage, et qui ne coûte pas plus de 60 francs avec ses accessoires, ce qui le met à la portée des plus petits tuiliers de campagne, et rend ainsi la propagation du drainage infiniment plus facile, l’autre est une espèce de rouleau plantoir pour la culture des céréales en touffes, inventé par M. Auguste de Gasparin, frère de l’illustre agronome, et qui est tout au moins une idée fort ingénieuse. La machine à drainer, de Fowler, a passé enfin la Manche, elle a été accueillie avec une extrême curiosité ; il ne paraît pourtant pas que ce tour de force mécanique puisse devenir d’un grand usage. Cette machine, placée à la surface du sol, creuse un sillon souterrain à la profondeur voulue, et y dépose un chapelet de tuyaux. C’est incroyable, mais c’est un fait. Malheureusement elle est bien chère. Lord Wïllougby d’Eresby a envoyé sa fameuse charrue à vapeur, dont l’utilité, est fort contestée. La France a produit de son côté une piocheuse à vapeur, qui a de grandes qualités, mais qui ne paraît pas avoir encore complètement résolu le problème. Quant aux instrumens connus et éprouvés, ils se multiplient avec une assez grande rapidité. Il y avait des machines à moissonner de vingt origines différentes, la plupart françaises. Les locomobiles à vapeur ne font pas moins de progrès ; on en compte déjà plusieurs centaines en activité sur notre sol.

Sans aucun doute, la culture nationale tirera un véritable profit de cette exposition comme de la précédente. Seulement ces sortes de succès paraissent toujours plus grands qu’ils ne sont en réalité. Les concours régionaux font moins de bruit et plus de besogne, en ce qu’ils vont chercher davantage les cultivateurs ; ces concours eux-mêmes ne font encore qu’effleurer les grandes masses, et ne leur communiquent qu’un faible ébranlement, qui cesse bien près de la tente officielle où se distribuent les prix. Formées sur un modèle anglais, les expositions n’ont et ne peuvent avoir qu’un but, développer la grande culture, et on sait combien ce genre de culture, si florissant en Angleterre, a répugné jusqu’ici à notre caractère national. C’est un fait singulier et caractéristique que la culture dominante, celle qui occupe les deux tiers au moins du soi cultivé, reste à peu près étrangère à ces grandes représentations. Parviendra-t-on à exciter suffisamment l’esprit d’entreprise agricole pour ouvrir une nouvelle source de richesses ? C’est une question. Si frappans qu’ils soient quand on les voit rassemblés en un seul faisceau, ces moyens de production sont bien peu sensibles quand ils se répandent sur l’immense étendue du territoire national.

L’état peut et doit y joindre un dernier stimulant qui a peut-être plus de puissance, — l’enseignement agricole. Nous avons vu un temps où il n’était question que de l’enseignement agricole ; nous l’avons vu ensuite tout à fait passé de mode : aujourd’hui, par suite de la persistance des disettes, nous le voyons remonter sur l’eau. Le fait est que cet enseignement est impuissant, comme toute autre recette, à changer du soir au matin la face de la France : il devient ridicule comme toute chose quand on le pousse trop loin, et la prétention de couvrir le pays de fermes officielles cultivées aux frais de l’état par des fonctionnaires publics n’a pas le sens commun ; mais il n’en est pas moins absurde de nier que, renfermé dans ses véritables limites, l’enseignement agricole n’ait son utilité. Toutes les nations le pratiquent, toutes sans exception, y compris l’Angleterre et l’Ecosse, et il serait bien étrange qu’en France, où tout s’enseigne plus largement qu’ailleurs, on n’enseignât pas précisément ce qu’il y a de plus nécessaire. S’il s’agissait d’une grande dépense, je comprendrais qu’on hésitât ; mais dans un temps comme celui-ci, qu’est-ce qu’un ou deux millions par an pour étudier les meilleurs moyens de nourrir et de vêtir la population ? L’entretien du bois de Boulogne coûte davantage.

Même aujourd’hui, où l’on commence à revenir sur ses pas, on ne se fait de l’enseignement agricole qu’une idée fausse et étroite. On parle de l’établir dans les écoles primaires, comme si la France avait besoin d’ouvriers agricoles. Nous avons les premiers ouvriers agricoles du monde, et si l’on entreprend de leur enseigner la pratique de l’agriculture, il n’en est pas un qui n’en sache plus que tous les professeurs. La pratique proprement dite ne s’enseigne pas ; ce qu’il faut enseigner, c’est ce qui nous manque, l’emploi de la science et du capital. Qui peut encore s’imaginer, en présence de l’exposition universelle, que l’agriculture soit à tout jamais l’œuvre ingrate de l’ignorance et de la pauvreté ? Qui peut croire encore, devant ces engrais artificiels, ces analyses de sols, ces échantillons géologiques, ces machines compliquées, ces instrumens de précision, ces produits nouveaux extraits de plantes anciennement connues, ces animaux pétris à volonté par la main de l’homme, que la chimie, la physique, la zoologie, la botanique, la mécanique, toutes les sciences, n’aient rien de commun avec l’exploitation du sol ? Comment espérer de ramener à l’agriculture les classes riches et éclairées, les seules qui puissent lui apporter un élément nouveau, car l’élément populaire, elle l’a, si l’industrie agricole ne se transforme pas, comme l’industrie manufacturière, par l’exercice généreux des plus hautes facultés de l’esprit humain ? Les corbeilles de fleurs, les boxes peintes, les animaux peignés et lissés, toute cette coquetterie a sa valeur, mais à la condition qu’on fera en même temps quelque chose de plus fécond, et qu’après l’attrait piquant des boudoirs on recherchera le travail patient des laboratoires.

Les quelques établissemens publics d’instruction agricole qui ont survécu à la proscription n’ont pas peu contribué à l’éclat des deux expositions de 1855 et 1856. Si l’on retranchait de la partie française les collections de Grignon, de Grand-Jouan, de la Saulsaye, des fermes-écoles, les animaux de Rambouillet, du Pin,de Saint-Angeau, d’Alfort, de Montcavrel, de Gevrolles et leurs dérivés, il ne resterait que bien peu de chose. Il ne suit nullement de la que l’état doive aspirer à diriger l’agriculture. Il peut éclairer, non diriger : en enseignant la médecine par exemple, il ne la dirige pas, il lui fournit les moyens de se mieux diriger elle-même. Il peut également concourir à mettre l’agriculture en meilleure voie, en l’aidant à former non des journaliers, qui se forment tout seuls, mais des chefs d’entreprise instruits. C’est surtout par les propriétaires aisés que l’impulsion nouvelle peut être donnée, en attendant qu’il se crée partout une classe de bons fermiers. Ces propriétaires ne sont en aucune façon obligés de cultiver eux-mêmes : sauf des exceptions fort rares, ils seraient d’assez mauvais cultivateurs ; mais ils peuvent assister leurs fermiers et métayers de leurs conseils et de leur argent, les encourager par leur présence, quelquefois même prendre le timon pour traverser une transition difficile, — et pour qu’ils y portent la résolution et l’intelligence nécessaires, il faut que leur éducation ne les en éloigne pas et que la nature de leur intervention la relève à leurs yeux. Ainsi seulement pourra se résoudre, si jamais il doit être résolu, ce grand problème de la résidence des propriétaires français ; tant qu’ils ne trouveront pas dans la vie des champs honneur, plaisir et profit, ils la déserteront, et la seule chance qui reste encore de constituer en France la grande culture sera perdue ; le flot de la petite propriété envahira tout.

Pour tracer un programme complet de développement agricole, il aurait fallu tracer tout un programme de gouvernement. Je n’ai dû et voulu indiquer ici que les traits les plus généraux. En toute chose, comme on voit, il faut en revenir à des mesures de juste-milieu. « C’est sortir de l’humanité, dit Pascal, que sortir du milieu ; la grandeur de l’âme humaine consiste à savoir s’y tenir. »

Quand il m’arrive de fermer les yeux pour rêver un monde idéal, je ne vois pas un lac artificiel entouré de chalets factices, des allées où roulent d’innombrables calèches achetées d’hier et qui seront probablement revendues demain, toute une foule oisive et dorée au milieu d’un paysage ravissant, mais faux. Je vois la réalité au lieu de l’apparence, une véritable campagne arrosée par une véritable rivière, semée d’habitations rustiques et peuplée de familles laborieuses. L’art de l’homme, corrigeant partout les inégalités de la nature, y a sérieusement trouvé l’union de l’utile et du beau. La rivière, contenue dans ses bords, roule en paix ses eaux transparentes, et féconde par des dérivations, latérales les plaines qu’elle traverse, au lieu de les dévaster par ses inondations. Les prairies, tout aussi vertes que des pelouses, s’étendent à perte de vue, et, fertilisées par la culture la plus attentive, nourrissent d’innombrables animaux, moutons chargés de laine, chevaux à la course rapide, vaches aux mamelles gonflées de lait. Les routes, non moins bien entretenues que des allées de parc, circulent au milieu des champs couverts de blé et des vignes chargées de fruits ; les chars qui portent la moisson ou la vendange se croisent facilement dans tous les sens. Les maisons, tout aussi élégantes, mais plus commodes que les chalets les plus découpés, s’entourent aussi de fleurs et d’ombrages ; mais ceux qui les habitent et qui les possèdent les ornent de leurs propres mains et y goûtent en paix une aisance achetée par le labeur de chaque jour. À peu de distance apparaît la ville, qui, aussi bien pavée, aussi bien éclairée qu’une capitale, n’a que quelques milliers d’habitans, tous livrés à la pratique des arts, des sciences, des industries, et garantis par leur petit nombre et par leurs épargnes contre les dangers des grandes agglomérations. Derrière des futaies séculaires s’élèvent çà et là quelques châteaux, séjour respecté des influences utiles, des capitaux accumulés, des loisirs honorablement gagnés et honorablement remplis : partout la richesse par le travail et l’honnêteté, nulle part la corruption, le luxe et le jeu ; et pour achever de donner à l’homme toute la somme de bonheur dont il peut jouir sur cette terre, l’église, dominant cette scène à la fois active et paisible, rappelle à tous la pensée de Dieu et les console par la perspective de l’infini des maux inévitables de notre nature.

Malheureusement il est plus facile d’obtenir en ce genre le faux que le vrai : l’un n’exige que quelques millions dépensés avec goût, l’autre demande beaucoup plus de temps et de peine ; mais aussi quelle différence dans les résultats ! Et combien l’œil et le cœur se reposent plus délicieusement sur la vérité que sur l’apparence !


LEONCE DE LAVERGNE.

  1. On estime à 50,000 le nombre des maçons sortis cette année du seul département de la Creuse ; la population totale étant de 287,000 âmes, c’est plus du sixième, ou la presque totalité de la population virile et valide.
  2. Livraisons du 1er octobre et du 1er décembre 1855.