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L’Agriculture et la population en France

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L'AGRICULTURE


ET


LA POPULATION





Il y a deux ans bientôt, je disais, à propos de la cherté des denrées alimentaires [1] : « Je voudrais croire qu’il y a eu augmentation dans la demande plutôt que diminution dans la production ; malheureusement je ne puis. La consommation a sensiblement augmenté à Paris et sur les autres points où se font de grands travaux publics extraordinaires ; dans l’ensemble, elle ne s’est pas accrue. Un fait incontestable le prouve : le progrès de la population s’est à peu près arrêté. De 1841 à 1846, la population avait monté en cinq ans de 1,170,000 âmes ; de 1847 à 1851, elle n’a monté que de 383,000 ; nous ne saurons que l’année prochaine quel aura été le progrès de 1851 à 1856, mais les résultats connus par la comparaison des naissances et des décès permettent d’affirmer qu’il ne sera pas beaucoup plus sensible. »

Le dénombrement officiel de 1856 n’a que trop vérifié cette prévision : l’accroissement de la population nationale n’a été, dans cette nouvelle période quinquennale, que de 256,000 âmes.

Ce résultat inouï a paru si peu vraisemblable, qu’il a soulevé quelques doutes sur l’exactitude du recensement. Ces sortes d’opérations, par leur immensité, peuvent en effet donner lieu à une foule d’erreurs. Ce sont les maires qui les exécutent sous la direction des préfets, et chacun sait combien notre organisation municipale offre peu de garanties, soit pour une recherche scrupuleuse, soit pour une parfaite sincérité. On craint toujours que des intentions fiscales ne se cachent sous la demande de ces renseignemens statistiques, dont tout le monde ne comprend pas la nécessité ; cette crainte est, jusqu’à un certain point, justifiée par les faits, en ce sens que le nombre des habitans d’une commune détermine l’assiette de certains impôts, l’impôt sur les boissons par exemple ; on se croit donc et on est réellement, dans quelques cas, intéressé à dissimuler la vérité. Même avec les meilleures intentions du monde, le mouvement de ce qu’on appelle les populations flottantes est une cause perpétuelle de confusion. Autrefois on prenait pour base des dénombremens le domicile ; depuis quinze ans, on a adopté une règle plus positive, la résidence, mais même avec cette nouvelle base de nombreuses questions se présentent. Où compter les individus absens pour une cause temporaire de leur résidence habituelle ? où compter les troupes de terre et de mer qui changent de garnison, celles qui partent pour l’extérieur ou qui en reviennent ? Le temps lui-même est une difficulté : en principe, ce dénombrement devrait se faire partout le même jour ; mais en réalité il traîne toujours plusieurs mois, et on sait qu’en fait de statistique la vérité d’aujourd’hui n’est pas celle de demain. Enfin les circonstances politiques ne sont pas non plus sans influence. Les hommes spéciaux n’attachent pas une foi entière aux deux dénombremens de 1841 et de 1851, le premier ayant été exécuté au milieu d’une grande agitation populaire excitée par les journaux du temps contre le recensement, le second ayant été fait par des autorités incertaines, au milieu d’une grande inquiétude de l’avenir et à la veille d’un coup d’état.

Ces causes et beaucoup d’autres font des dénombremens une œuvre difficile et chanceuse. Il ne faut pourtant pas s’en exagérer la portée. Depuis trente ans environ, cette opération se répète tous les cinq ans et à force de se reproduire, elle va toujours en se perfectionnant. Les occasions d’erreur sont aujourd’hui parfaitement connues, on s’applique avec succès à les éviter. On a organisé de nombreux moyens de contrôle. Les travaux des statisticiens, en permettant de comparer les procédés suivis chez nous avec ceux des autres peuples, ont fait connaître les lacunes et les moyens d’y porter remède. On a introduit des classifications par sexe, par âge, par profession, qui rendent plus facile la rectification des erreurs. Chaque dénombrement est l’objet d’un travail spécial de révision, soit de la part de l’administration, soit de la part des savans qui s’occupent de ces matières. On n’est pas sans doute arrivé à la perfection, mais on y marche, et les résultats acquis, sans atteindre une précision impossible, ont du moins une certitude suffisante pour qu’on puisse asseoir une opinion.

Il existe d’ailleurs un moyen de comparaison excellent : c’est le tableau annuel des naissances et des décès d’après les registres de l’état civil. À chaque dénombrement, il y a un écart sensible entre le résultat du dénombrement même et celui des naissances et des décès ; mais cet écart, qui s’explique par l’excédant de l’émigration sur l’immigration, va toujours se réduisant, et bien que des oscillations assez marquées aient eu lieu antérieurement, on peut dire qu’aujourd’hui la différence entre les naissances et les décès, accrue de l’émigration probable, coïncide, à quelques milliers près, avec les dénombremens. Ainsi, d’après les registres de l’état civil depuis un demi-siècle, la population en 1851 aurait dû être de 35,922,000 âmes ; le recensement a donné 35,783,000 : différence, 139,000 âmes seulement en cinquante ans. L’excédant de l’émigration sur l’immigration suffit parfaitement pour remplir ce vide. Être arrivé là, c’est être bien près d’une précision mathématique.

Depuis 1851, la même correspondance se retrouve. Voici en effet le tableau annuel des naissances et des décès depuis cette année :


Naissances Décès
1851 969,000 837,000
1852 965,000 812,000
1853 937,000 795,000
1854 [2] 883,000 954,000
Totaux 3,754,000 3,398,000

Excédant des naissances sur les décès : 356,000

Nous n’avons pas encore tous les chiffres de 1855, mais nous savons déjà, par les départemens dont les relevés sont connus, que cette année se soldera comme la précédente par un excédant notable de mortalité. Il suffit que cet excédant soit de 100,000 pour ramener l’accroissement de population en cinq ans à 256,000, chiffre donné par le recensement, même sans tenir aucun compte de l’émigration. Ce calcul n’est pas et ne peut pas être d’une exactitude rigoureuse, parce que le recensement, étant fait au mois de juin, comprend les six derniers mois de 1851 et les six premiers de 1856, tandis que les relevés de l’état civil se donnent par année ; mais on voit que l’erreur, s’il y en a une, ne peut jamais être bien considérable.

Quelques personnes ont soupçonné que la portion de l’armée d’Orient qui n’était pas encore rentrée en France au 15 mai 1856, jour fixé pour le recensement des troupes de terre et de mer, avait été omise, ce qui donnerait lieu à une addition que les uns évaluent à 95,000 hommes, les autres à 80,000. En supposant que cette omission ait réellement été faite, l’accroissement de population ne serait encore que de 335 à 350,000 âmes en cinq ans, ce qui laisserait subsister toutes les observations sur le fait même du ralentissement. Cependant il y a tout lieu de croire qu’il n’en est rien ou à peu près rien. Le rapport frappant entre le relevé des registres de l’état civil et le résultat du dénombrement serait déjà une raison suffisante pour écarter cette conjecture. D’autres faits, qu’il serait trop long de rapporter ici, prouvent en outre que, sur beaucoup de points, sinon partout, on a compté comme présens des corps de troupes qui ne l’étaient pas, mais qui avaient leurs dépôts dans la ville recensée, ce qui est conforme aux principes ordinairement suivis et rappelés, soit dans le décret du 9 février 1856, qui a ordonné le recensement, soit dans la circulaire ministérielle du 14 mars, qui en a réglé l’exécution.

Je ne parle pas des doubles emplois qui sont toujours assez nombreux, quoi qu’on fasse, et qui compensent et au-delà les omissions possibles, parce que c’est là un compte tout technique qui n’intéresse que les hommes spéciaux. Il suffit, pour la grande majorité des lecteurs, de savoir en gros à quoi s’en tenir sur le degré de confiance que mérite l’exactitude de l’opération.

Il est enfin à remarquer que le produit du dénombrement n’a eu rien d’imprévu pour les observateurs attentifs qui suivaient de l’œil le mouvement de la population. On a vu que je l’avais moi-même, annoncé d’avance. Dans les localités intéressées, départemens, arrondissemens, cantons et communes, on n’a pas élevé le moindre doute quand le résultat a été connu. Même sur les points, malheureusement très nombreux, où la population a diminué au lieu d’augmenter, tout le monde touchait en quelque sorte du doigt cette diminution. Le manque de bras et la hausse des salaires en donnent à tout moment la démonstration. Dans les campagnes, on voit des villages entiers presque dépeuplés. Dans la plupart des villes, le voyageur le plus superficiel ne peut qu’être frappé de la quantité extraordinaire de vêtemens de deuil qu’il rencontre, car c’est bien la mort qui a fait les principaux vides, ce n’est pas, comme on pourrait le croire, l’émigration. L’émigration en Algérie, en Californie, en Amérique, n’enlève pas plus de 10,000 têtes par an en moyenne, et elle est à peu près compensée par les étrangers, Belges, Allemands, Suisses, etc., qui viennent s’établir en France, et surtout à Paris. Il y a bien un autre genre d’émigration qui fait beaucoup plus de ravages, l’émigration à l’intérieur, le dépeuplement des campagnes au profit des villes ; mais ce n’est pas de celle-là qu’il s’agit pour le moment : l’émigration à l’extérieur peut seule avoir quelque influence sur le chiffre total, et cette influence est à peu près nulle.

Un ralentissement marqué depuis dix ans, et surtout depuis cinq, une fois bien constaté, il reste à en apprécier le véritable caractère. Une population qui s’accroît lentement, et même une population qui reste stationnaire ou qui diminue, n’est pas dans tous les cas un phénomène à déplorer. Il peut arriver au contraire que ce soit un symptôme heureux, quand il coïncide avec une augmentation de production et de bien-être. Le genre humain a beaucoup plus souffert jusqu’ici par la surabondance que par la rareté de la population ; c’est l’excès de population qui produit la misère. Avant 1847, la France était déjà un des pays de l’Europe où la population s’accroissait le moins vite, et tout n’était pas à regretter dans cette lenteur, puisque la prospérité générale marchait plus rapidement. Cette fois il n’y a pas moyen de se faire illusion : la brusque interruption qui vient de se produire a quelque chose de violent et d’excessif qui frappe au premier coup d’œil, et quand on y regarde de plus près, on découvre l’action des causes les plus douloureuses.

Jusqu’aux premières années de ce siècle, les philosophes politiques ont généralement professé sur cet important sujet des idées incomplètes. Uniquement frappés de l’importance d’une grande population pour la puissance des états, ils insistaient sur ce point sans s’inquiéter assez de la condition même des peuples. À leur exemple, les gouvernemens encourageaient aveuglément le progrès des mariages et des naissances. Un homme de génie, Malthus, qui a été depuis indignement calomnié, est le premier qui ait relevé cette erreur. Né dans un pays où l’excès de population amenait sous ses yeux de violentes souffrances, l’Angleterre, il a écrit un livre célèbre dont beaucoup de gens parlent sans l’avoir lu, et où il démontre avec la dernière évidence le danger de cette préoccupation exclusive. Ce n’est pas la population proprement dite qu’il faut s’efforcer de multiplier, c’est la quantité des subsistances. L’homme a une puissance organique de multiplication qui n’a pas besoin d’être excitée et qui doit au contraire être contenue par la raison, car elle tend toujours à dépasser les moyens d’existence, et dans ce cas c’est la maladie et la mort qui se chargent de rétablir l’équilibre. Telle est en peu de mots la théorie de Malthus, théorie d’une vérité frappante, et dont l’auteur doit certainement compter parmi les principaux bienfaiteurs du genre humain.

Malheureusement il n’est pas d’homme dont les idées, si justes qu’elles soient, ne puissent être défigurées par la passion ou par la légèreté, et Malthus a eu plus que tout autre ce triste privilège. Les premiers qui l’ont trahi sont parmi ses propres sectateurs. Lui, si sage et si modéré, il a eu la douleur de voir professer sous son autorité des idées aussi odieuses qu’absurdes. Ses adversaires en ont profité ou s’y sont laissé prendre, et de ces déplorables exagérations est sortie une polémique qui dure encore, et qui a fini par obscurcir singulièrement sa doctrine. Le seul moyen de rentrer dans le vrai est de relire Malthus lui-même ; on verra que, loin de prêcher la dépopulation et le vice, il s’est tenu dans l’exacte mesure. « La plus grande objection, dit-il, qu’on ait faite à mes principes, c’est qu’ils contredisent le commandement primitif du Créateur, l’ordre de croître, de multiplier et de remplir la terre. Ceux qui m’opposent cette objection n’ont pas lu mon ouvrage, ou n’ont fait attention qu’à quelques passages détachés, sans en saisir l’ensemble. Je suis pleinement persuadé que c’est le devoir de l’homme d’obéir à ce commandement, et je ne crois pas qu’il y ait un seul passage de mon écrit dont on puisse inférer le contraire, lorsqu’on le lit à sa place et avec intelligence. Tous les commandemens donnés à l’homme par Dieu sont subordonnés aux lois de la nature, dont il est l’auteur. Si, par une opération miraculeuse, l’homme pouvait vivre sans nourriture, nul doute que la terre ne fût rapidement peuplée. Dieu lui-même a mis des règles à la multiplication de l’espèce ; nous devons, en qualité de créatures raisonnables, et pour obéir à sa volonté, nous conduire d’après ces règles. »

Au lieu de se montrer opposé au développement de la population, Malthus montre donc dans quelles conditions ce développement peut se produire. « Supposons, dit-il, qu’on dise à un fermier de garnir sa terre de bestiaux, on lui donnera à coup sûr un fort bon conseil ; mais on entendra évidemment parler de bestiaux sains et en bon état, non de bêtes affamées et maladives, et on ne saurait considérer comme un ennemi de l’accroissement des troupeaux celui qui conseillerait avant tout au fermier de mettre sa terre en état de les nourrir. » Réduite à ces termes, qui sont les seuls vrais, la thèse de Malthus ne soulève aucune objection sérieuse. Il est évident qu’une population plus nombreuse que les moyens de subsistance ne peut être dans un pays qu’une cause d’épidémie et de mortalité. À défaut du bon sens, mille exemples le démontrent. Ce qui importe pardessus tout, c’est la longueur moyenne de la vie ; la densité de la population ne vient qu’après. Toute une science s’est formée depuis Malthus, et sous l’influence de ses principes, pour la comparaison perpétuelle de ces deux élémens. Pour que le développement de la population ne soit pas un mal en soi, il faut qu’il soit proportionné au progrès des subsistances, et le moyen que Malthus propose pour maintenir cette proportion désirable n’est pas moins avoué par la religion que commandé par la raison : c’est ce qu’il appelle, en anglais moral restraint, assez mal traduit jusqu’ici par contrainte morale, et qu,e j’arme mieux traduire par continence volontaire, non assurément une continence absolue, un célibat systématique, mais une abstention réfléchie, dans le cas unique où l’on a tout lieu de croire que l’on ne mettra au monde qu’un enfant misérable, ce qui n’entraîne en aucune façon la désobéissance au précepte divin toutes les fois qu’on a la conviction du contraire. Il n’y a rien là qui ne soit conforme aux préceptes de la morale : l’église elle-même recommande la chasteté comme une vertu.

Quant à l’abus ; qui peut être fait de cette sage prescription, Malthus n’en est nullement responsable. « J’appelle moral restraint, dit-il formellement, l’abstinence du mariage jointe à la chasteté ; le libertinage et tout ce qui peut être contraire à la génération, en dehors de la chasteté, appartient à la classe des vices. » Le mot même qu’il emploie, quoique mal choisi, suppose une contrainte, une surveillance exercée sur soi-même, une privation imposée par un devoir, ce qui aurait dû couper court à tous les abominables commentaires qu’on a faits.

En même temps que sa théorie de la population, et comme conséquence de cette théorie, Malthus a fait le procès à la charité légale, telle qu’elle était organisée en Angleterre de son temps. Cette seconde partie de son opinion n’est pas moins irréprochable que la première. Ce qu’il combat par des argumens invincibles, c’est le droit du pauvre à être secouru dans tous les cas ; il prouve que ce droit ne peut pas exister, puisqu’il est d’une satisfaction impossible quand la quantité des subsistances ne suffît pas pour nourrir tout le monde, et que les secours donnés au pauvre sans travail ont précisément pour effet d’augmenter la somme de la misère en réduisant la quantité de la production. Tous ces résultats sont mathématiques. S’ensuit-il que Malthus repousse absolument la charité même publique ? En aucune façon : il montre seulement le danger de cette charité ; en prouvant qu’on ne peut donner aux uns sans ôter aux autres, et que l’aumône mal faite multiplie les pauvres, il n’a d’autre but que de mettre en garde contre des entraînemens irréfléchis, sans attaquer le principe même de la charité, ou en le rendant plus sublime encore, s’il est possible, en même temps que plus éclairé. Ce qui le prouve, c’est que, ses élèves mis à l’œuvre n’ont pas proposé de supprimer la taxe des pauvres, et se sont contentés d’en modifier l’application dans un sens plus rationnel et plus juste.

Examinons maintenant, à la lueur de la théorie de Malthus, ce qui se passe en France depuis un demi-siècle. En 1790, la population de la France, d’après un recensement ordonné par l’assemblée constituante, était de 26 millions et demi, y compris le département de Vaucluse, qui n’a été ajouté que plus tard. Vingt-cinq ans après, en 1815, elle était, suivant toutes les apparences, de 29 millions et demi, différence en plus 3 millions ; trente ans après, en 1846, elle était de 35,400,000, différence 6 millions ; dix ans après, en 1856, elle est de 36 millions ; différence 600,000 âmes : d’où il suit que, pendant la période révolutionnaire et impériale, la population s’est accrue en moyenne de 120,000 âmes par an, — pendant la période de la restauration et de la monarchie constitutionnelle, de 200,000, — et dans les dix ans écoulés depuis 1846, de 60,000. Or, d’après Malthus, la puissance virtuelle de multiplication est telle chez l’homme, que, si elle n’était pas arrêtée par le défaut des subsistances, la population pourrait doubler en vingt-cinq ans ; elle aurait pu être à ce compte en France de plus de cent millions en 1846. Ce qui l’a empêchée d’arriver si haut, c’est le défaut des subsistances. Nous savons en effet que, de 1790 à 1846, la production agricole a seulement doublé. D’un autre côté, si la population avait marché exactement du même pas, elle aurait été en 1846 de 53 millions ; elle n’était cependant que de 35 et demi. D’où vient cette nouvelle différence ? D’une amélioration progressive dans les conditions de la vie moyenne. La répartition des subsistances entre les habitans donnait en 1790, je suppose, 100 francs par tête ; la même répartition en 1846 donnait 150 francs. En ajoutant la production industrielle et en supposant par exemple que cette production fût en 1790 de 50 francs par tête et en 1846 de 150, l’aisance moyenne aurait doublé ; c’est en effet ce qui a dû arriver, et si nous tenons compte de l’élément indiqué par Malthus comme la véritable mesure de la prospérité des peuples, la longévité moyenne, nous trouvons que, dans cet intervalle, la durée de la vie chez les Français a passé de 28 ans à 39.

Si enfin nous voulons rechercher quelle est, dans le cours de ces cinquante-six ans, la période où la vie moyenne s’est le plus accrue, nous trouverons qu’elle coïncide avec celle où l’ensemble de la population a monté le plus vite, c’est-à-dire de 1815 à 1846. Si les choses s’étaient passées avant 1815 comme après, l’accroissement de population aurait été en tout de 11 millions d’âmes au lieu de 9, et la durée moyenne de la vie se serait augmentée de 15 ans au lieu de 11. Ce double progrès allait en s’accélérant à mesure qu’on avançait ; telle était la situation de la France dans les années qui ont immédiatement précédé 1847, que la population s’augmentait chaque année de 200,000 âmes, et qu’en même temps la durée moyenne de la vie s’accroissait d’un an tous les trois ans.

Ces résultats étaient satisfaisant. Auraient-ils pu l’être davantage ? Assurément. Dans presque tous les pays qui nous entourent, en Angleterre, dans les Pays-Bas, en Allemagne, en Italie, le progrès de la population était plus rapide que chez nous, et si la durée moyenne de la vie ne s’accroissait pas partout également, elle dépassait sur quelques points, en Belgique par exemple, la mesure française. Quand on étudie ce qu’on appelle la population spécifique, on trouve que la Belgique contenait 147 habitans par cent hectares, l’Angleterre 130, la Hollande 90, l’Allemagne 80, l’Italie 80, la France 68 seulement. Cette différence sensible tenait sans nul doute aux grandes pertes d’hommes que nous avions souffertes pendant les guerres de la révolution et de l’empire, et qui n’avaient pu encore être complètement réparées par trente ans de paix ; mais les autres peuples avaient souffert aussi des pertes du même genre, quoique moins sensibles, et il fallait qu’à cette cause apparente il s’en joignît quelque autre, qui agît même pendant la paix. La continence volontaire prêchée par Malthus avait certainement sa part dans ce résultat, et il n’y avait là rien que de sage et de légitime. La France est le pays où les conseils de Malthus ont été le plus attaqués ; c’est en même temps celui où ils sont le plus instinctivement suivis. Je voudrais attribuer à cette seule cause le petit nombre des naissances, qui restait presque stationnaire, et qui paraît même avoir diminué depuis 1789 ; malheureusement il faut faire aussi la part du second obstacle préventif signalé par Malthus, et qui n’est autre que le vice. La population française, si vive, si ardente, si mobile, se livre facilement aux penchans nuisibles qui ont aussi pour effet de diminuer les mariages et les naissances, qui en outre finissent par attaquer les forces vitales et par abréger la vie. C’est là un danger toujours présent, toujours menaçant, qu’il faut surveiller d’autant plus près qu’il se confond aisément, pour l’observateur superficiel, avec la continence volontaire, dont il est la coupable parodie. Cette influence délétère s’exerçait sans aucun doute et contribuait à ralentir le progrès national.

L’agriculture a sans doute fait de grands progrès en France depuis 1790, puisqu’elle a doublé s’es produits ; mais elle aurait pu en faire davantage. Le moment de sa plus grande prospérité a été la période de trente années qui a précédé 1847, puisqu’elle fournissait à un accroissement annuel de population de 200,000 âmes, et à une amélioration constante du régime alimentaire. On pouvait cependant, même dans cette période, concevoir mieux encore. La production s’augmentait en moyenne d’environ 2 pour 100 par an, et il n’est pas de cultivateur qui ne sache qu’on peut attendre une progression plus rapide sans se jeter dans les chimères des utopistes. Sur beaucoup de points du pays, on atteignait jusqu’à 5 et même 10 pour 100, quand toutes les circonstances étaient favorables. Sans rappeler ici pourquoi elles ne l’étaient pas également partout, je me contenterai de remarquer que parmi les principaux obstacles figuraient l’excès de la centralisation et l’abus des dépenses militaires. Quoi qu’il en soit, c’était sans comparaison l’époque la plus florissante que la France eût jamais vue que les dernières années de la monarchie parlementaire, et s’il était possible de rêver mieux, il était raisonnable de se montrer satisfait, comme on disait alors. Arrivent la disette de 1847 et la révolution de 1848, tout change ; l’excédant des naissances sur les décès, qui avait été de 237,000 âmes en 1845, descend à 62,000 en 1847, et tombe jusqu’à 13,000 en 1849, année du choléra. Le progrès de la population se ralentit, la durée moyenne de la vie ne s’accroît plus. Ce nouveau mouvement s’aggrave encore après 1851, sous la double influence de la disette et de la guerre. Dans les années 1854, 1855 et probablement aussi 1856, la somme des décès l’emporte pour la première fois sur les naissances ; la population recule au lieu d’avancer.

Rien n’est plus curieux à observer que l’effet des circonstances politiques sur le mouvement de la population. Il a suffi de l’inquiétude universelle jetée dans les esprits en 1848 par la menace d’atteintes à la propriété pour diminuer sensiblement le nombre des naissances. C’était là un effet de la prévoyance que Malthus aurait déploré tout le premier, sinon en lui-même, du moins dans sa cause. La même inquiétude a certainement contribué à augmenter le nombre des décès. Quiconque a conservé le souvenir des terribles agitations de ce temps ne saurait s’en étonner. Il est extrêmement remarquable que les deux années qui depuis longtemps avaient présenté le chiffre de décès le plus considérable, 1832 et 1849, aient suivi de près deux révolutions. Dans l’un et l’autre cas, la mortalité a pris le nom de choléra ; mais très probablement elle n’aurait pas été aussi grande en temps prospère. Toutes les industries nationales se sont arrêtées, et la première de toutes, l’industrie agricole, a plus souffert que toute autre de l’incertitude de l’avenir.

Cette crise violente a duré environ deux ans. Dès 1850, la France reprend confiance en elle-même ; l’excédant des naissances sur les décès, qui était tombé à 13,000 en 1849, remonte brusquement à 187,000 en 1850, redescend à 112,000 en 1851, par suite de nouvelles incertitudes, se relève à 144,000 en 1852, se maintient à 141,000 en 1853 ; ce n’était pas encore l’équivalent de 1845, mais enfin c’était beaucoup mieux que sous la république, et on pouvait espérer un progrès continu, quand surviennent quatre mauvaises récoltes successives. Le mouvement rétrograde se déclare alors, et la mort, dans ce perpétuel combat, l’emporte de beaucoup sur la vie. Il est très difficile d’apprécier ce que la France a perdu depuis quatre ans par cette succession de mauvaises années ; dans tous les cas, on peut l’évaluer à plusieurs milliards.

Cette perte a commencé par la récolte de 1853, mais elle a été d’abord peu sensible à cause des réserves de 1852, qui ont servi à combler une partie du déficit ; elle ne s’est déclarée sérieusement que l’année suivante. On ne peut guère l’évaluer, pour les céréales, à moins de 10 ou 12 millions d’hectolitres par an ; l’importation arrive presque à ce chiffre, et il s’en faut de beaucoup que l’importation remplisse tous les vides, l’élévation permanente des prix prouve le contraire. Or 10 ou 12 millions d’hectolitres, c’est, aux prix ordinaires, de 200 à 240 millions par an, et aux prix actuels un tiers environ en sus, ce qui donne, pour quatre ans, au moins un milliard. La perte sur le vin est plus forte encore : elle s’élève à plus de la moitié de la récolte ordinaire, ou 20 millions d’hectolitres par an, soit, à 20 fr. seulement l’hectolitre, 1,600 millions en quatre ans. La soie a diminué de près des trois quarts par suite d’une maladie incompréhensible qui atteint le ver dans la source de sa reproduction. Le bétail enfin, cette portion si précieuse du capital agricole, a souffert dans une proportion inconnue, mais certaine, du déficit de nourriture causé par la rareté et la mauvaise qualité des fourrages, la maladie persistante des pommes de terre et l’insuffisance des céréales. Tous les cultivateurs se souviennent d’épizooties terribles qui à plusieurs reprises ont enlevé les moutons par troupeaux entiers. Le gros bétail n’a pas été aussi profondément atteint, mais un symptôme significatif semble indiquer que là aussi les existences ont diminué. Les bestiaux maigres étaient autrefois à meilleur marché que les bestiaux gras ; aujourd’hui les deux prix se rapprochent et se confondent presque, si bien que l’industrie des engraisseurs, qui consistait à acheter des bêtes maigres pour les revendre grasses, ne peut plus s’exercer. La conséquence de ce fait est doublement sensible ; la qualité de la viande y perd, et, ce qui est plus grave, pour avoir la même quantité de viande avec des bestiaux maigres qu’avec des bestiaux gras, on est forcé d’en abattre beaucoup plus.

La diminution de production, qui a été l’effet naturel des circonstances atmosphériques, aurait certainement suffi pour exercer une action sensible sur la population ; un concours particulier de circonstances a achevé, de l’aggraver. Au moment où l’agriculture avait le plus besoin de toutes ses ressources pour lutter contre l’influence funeste des saisons, elle s’est vue privée à la fois de bras et de capitaux par la guerre et par un autre genre d’attraction, le luxe. Il y a peu à insister sur la guerre, son action est évidente ; on n’enlève pas impunément soit au travail, soit au mariage, la fleur de la population virile. Le nombre des hommes de vingt à trente ans étant en tout d’environ 3 millions, une armée de 500,000 hommes en prend le sixième, une perte de 100,000 en enlève 1 sur 30. En même temps que les hommes, la guerre a absorbé pour 2 milliards environ de capitaux, qui se seraient répartis en temps ordinaire sur les industries utiles, et dont l’agriculture aurait eu sa part. Le vide produit par ces 2 milliards n’est pas moins sensible dans les campagnes que celui des bras, les capitaux y manquent généralement.

Pour montrer avec quelque précision les caractères et les conséquences du luxe, il est nécessaire d’aborder le second fait que le dénombrement de 1856 a mis en lumière, l’immense mouvement de déplacement qui pousse la population des départemens pauvres vers les départemens riches, et surtout vers les grandes villes.

Cinquante-quatre départemens ont vu leur population diminuer au lieu de s’accroître depuis 1851 ; 32 seulement se sont accrus, et sur ces 32, il en est 12 environ où l’augmentation a été considérable. Parmi les départemens qui ont perdu, les plus frappés sont ceux de la Haute-Saône, de l’Isère, de la Meurthe, du Bas-Rhin, de la Meuse, des Vosges, de l’Ariège, etc. ; celui de la Haute-Saône a perdu à lui seul le dixième de son effectif. Parmi les départemens qui ont le plus gagné, figure au premier rang celui de la Seine, qui s’est accru de 305,000 âmes en cinq ans. Un accroissement aussi gigantesque était tout à fait sans exemple. Cette nouvelle agglomération s’est concentrée presque tout entière dans la banlieue de Paris, dont la population a presque doublé, et dans les 8e et 12e arrondissemens, formés des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Jacques. Les autres grandes villes de France, Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes, Saint-Etienne, se sont aussi fortement accrues, et jusque dans les plus petites villes, cette tendance s’est fait généralement sentir.

Comme la lenteur dans le progrès de la population, le mouvement de déplacement n’est pas nouveau, mais il a pris depuis 1851 des proportions extraordinaires. Il n’était pas encore arrivé, sauf dans cinq ou six départemens placés sous l’influence de causes particulières, que la population diminuât, tandis qu’elle a diminué cette fois sur les deux tiers du territoire. Le réseau des chemins de fer, en s’étendant, a pu contribuer à accélérer ce mouvement, mais sans le créer, et pour qu’il soit arrivé à ce point, il faut qu’il ait des causes plus profondes et plus générales.

Quelques-unes de ces causes n’ont rien que de juste. L’homme n’est point un végétal attaché au sol qui l’a vu naître, il est doué de la faculté de locomotion et maître de l’exercer à son gré. Il est naturel, il est utile que chaque ouvrier use de sa liberté pour se porter du point où ses services ne sont que faiblement rémunérés sur celui où ils le sont davantage. Quand les choses sont livrées à leur cours naturel, le salaire se mesure à la quantité de la production, et si le salaire s’accroît sur un point, c’est qu’on y produit plus. Il est donc de l’intérêt public comme de l’intérêt privé que les bras y affluent. Ces considérations générales avaient en France une application particulière. Le nombre des bras employés à la culture y était trop élevé pour le résultat obtenu ; on y trouvait environ 40 têtes de population rurale par 100 hectares, tandis que l’Angleterre n’employait que 30 têtes sur la même étendue pour produire le double. En même temps, l’insuffisance de la population industrielle nuisait aux progrès de l’agriculture en bornant ses débouchés. Ce rapport nécessaire entre la richesse industrielle et la richesse agricole est maintenant généralement connu et accepté.

Les bras qui s’éloignent de l’agriculture pour se porter vers l’industrie obéissent donc à la loi même du progrès. Les cultivateurs français qui se plaignaient autrefois de manquer de bras avaient certainement tort, puisque ces plaintes coïncidaient avec une augmentation constante de population même rurale, avec un progrès correspondant de la production et un bas prix quelquefois excessif des denrées alimentaires. Un plus juste équilibre entre les forces industrielles et les forces agricoles s’établissait peu à peu par la nécessité même ; les deux branches du travail national marchaient du même pas et se prêtaient un mutuel secours. L’usage des machines commençait à pénétrer dans la culture, et si elles n’entraient que lentement dans les habitudes, faute d’instruction et de capital, le travailles remplaçait en attendant. Aujourd’hui tout est brusquement bouleversé. Au lieu d’une transformation progressive, nous avons une violente perturbation L’agriculture a perdu tout à coup un nombre immense de bras, sans que l’industrie proprement dite les ait gagnés, et la production souffre sous toutes ses formes.

Cette crise tient à la diminution positive de la population laborieuse depuis trois ans. Quand l’ensemble de la population s’accroît, une branche du travail peut gagner sans que l’autre perde beaucoup ; mais quand la population diminue, il n’en est pas de même. Le nombre des hommes valides est en France de 8 millions environ, dont 6 millions de cultivateurs. Que 600,000 hommes désertent la culture, c’est une diminution de 10 pour 100, et si en même temps l’équivalent de ces 600,000 hommes est emporté par le choléra et la guerre, l’industrie n’a rien gagné ; les bras enlevés d’un côté n’ont fait que remplir le vide opéré de l’autre par la mort. Si, parmi ces 600,000 hommes, la moitié seulement a disparu, mais que l’autre ait été détournée accidentellement vers des occupations improductives, le résultat est identique : ils manquent également à la production agricole, sans que la production industrielle en ait conquis un seul.

J’ai dû poser des chiffres hypothétiques pour faire bien comprendre le jeu des faits. J’ignore de combien les populations rurales ont réellement diminué, je sais seulement que cette réduction a été énorme. Même dans les départemens où le dénombrement a accusé une dépopulation sensible, le vide apparent est plus grand que ne l’indique le document officiel. On a porté partout comme présens dans les communes, en vertu des circulaires ministérielles, les ouvriers absens pour une cause temporaire, et qui sont considérés comme devant revenir à leur résidence habituelle, y compris ceux employés aux chemins de fer et aux travaux de Paris. Cette circonstance fait présumer que le déplacement, si considérable qu’il soit d’après les chiffres officiels, doit avoir en réalité des proportions beaucoup plus fortes. Il est en outre à remarquer que l’émigration et la mortalité ont surtout porté sur les hommes adultes, qui emportent avec eux la force effective. En fait, beaucoup de travaux ordinaires des champs n’ont pu être exécutés depuis plusieurs années, faute de bras.

Je ne voudrais pourtant pas que les cultivateurs s’en prissent à l’industrie de ces embarras. Rien n’annonce que l’industrie ait pris dans ces derniers temps un développement subit. Tout le monde sait que la plupart des matières premières, comme la soie, la laine, l’alcool, deviennent extrêmement rares et chères, ce qui a dû ralentir un grand nombre de manufactures. La production métallurgique a seule fait de grands progrès, grâce à l’exécution continue des chemins de fer ; mais il ne paraît pas que cette destination ait pris beaucoup plus de bras qu’à l’ordinaire. Au lieu de faire trop de chemins de fer, nous n’en faisons pas assez. Nous sommes de plus en plus en arrière de l’Angleterre, de la Belgique et de l’Allemagne. Tels qu’ils sont, les chemins de fer nous ont rendu d’immenses services ; sans eux, la disette eût été dix fois plus formidable, et nous devons avant tout désirer qu’ils s’étendent de plus en plus, même dans l’intérêt de l’agriculture. On n’y consacre pas plus de 300 millions de nouveaux capitaux par an tout compté, et le progrès constant du trafic montre assez combien ils sont utiles.

Je ne suis pas également sûr du profitable emploi des 300,000 âmes concentrées à Paris. Là est, avec la guerre, la dérivation vraiment regrettable. Non que les agglomérations urbaines, quand elles se forment naturellement, soient toujours mauvaises : Londres a presque deux fois plus d’habitans que Paris, et l’influence de ce grand centre de production et de consommation sur toutes les industries anglaises, sur l’agriculture en particulier, n’a rien que d’avantageux. Seulement Londres s’est ainsi peuplé peu à peu, par sa force propre, sans aucune excitation artificielle, et il n’en est pas de même de Paris, surtout depuis 1851. La concentration des dépenses publiques sur ce point, déjà excessive depuis longtemps, a dans ces cinq ans passé toutes les bornes. Il résulte d’un document officiel publié par le ministre des finances que, sur un total de 2 milliards 379 millions de paiemens faits par le trésor public en 1855, le département de la Seine a absorbé à lui seul 877 millions. En 1850, il avait été payé dans le même département 497 millions, et c’était déjà bien assez. S’il est naturel que le siège du gouvernement soit le théâtre de dépenses exceptionnelles, il faut cependant que ce privilège ait ses limites.

Cette centralisation de l’argent du budget à Paris a cette conséquence fâcheuse, entre beaucoup d’autres, qu’elle y entretient un luxe extravagant. Pendant que les capitaux manquent en province pour les emplois les plus productifs, ils se perdent à Paris dans une foule de dépenses improductives. Le luxe de Paris est, à beaucoup d’égards, une des splendeurs de la France : même au point de vue des intérêts positifs, il contribue à y attirer une foule d’étrangers qui viennent nous apporter leur tribut de tous les coins du monde ; mais cette richesse, beaucoup plus apparente que réelle, s’évanouit presque aussi vite qu’elle se crée : elle est d’ailleurs essentiellement chanceuse, aléatoire, et le moindre choc suffit pour la réduire à néant, on l’a bien vu après la révolution de 1848. Si donc il était vrai, comme je le crains, que la nouvelle population parisienne fût uniquement alimentée par de luxe, et que ce luxe lui-même eût trouvé son principal encouragement dans les dépenses démesurées du budget, ce serait à coup sûr une des situations les plus dangereuses pour l’avenir, en même temps qu’une des plus nuisibles pour le présent à la véritable production.

La cherté croissante et universelle nous avertit de cette rupture dans l’équilibre national ; la nature des choses résiste à la violence qui lui est faite. Le surcroît de bien-être que la population des départemens vient chercher à Paris est lui-même un fait trompeur : ce bien-être n’a rien que de légitime quand il coïncide avec une augmentation de production ; mais quand il s’associe à une production décroissante, il aggrave le mal. Quand, par exemple, on donne le pain à Paris au-dessous du prix coûtant, la population de Paris y gagne assurément, le reste de la France y perd, car le prix même du blé prouve qu’il est rare, insuffisant, et plus on en mange sur un point privilégie, moins il en reste pour les autres. Ce n’est pas en abaissant le prix de la viande ou du pain au moyen des ressources publiques qu’on peut le réduire sérieusement, mais en augmentant la masse de la production, et c’est à coup sûr un fort mauvais moyen d’augmenter la production que d’employer la puissance du budget à faire concurrence au travail rural. Toute cette population produisait beaucoup et consommait peu quand elle se livrait à la culture ; aujourd’hui elle produit peu et consomme beaucoup : la conséquence est inévitable.

Les agglomérations de population dans les grandes villes ont en France des dangers particuliers ; si l’on doit les accepter quand elles se produisent d’elles-mêmes, on ne doit pas les exciter artificiellement. Ces masses sommeillent aujourd’hui, mais elles peuvent se réveiller à tout moment, et on sait combien leurs réveils sont terribles. De même que la politique, la morale est ici, comme toujours, complètement d’accord avec la science économique. Les populations urbaines, qu’il ne faut pas confondre absolument avec les populations industrielles, et en particulier avec celles des capitales, sont beaucoup plus accessibles que les autres aux entraînemens désordonnés, Ce fait est surtout très sensible en France, et a une action marquée sur le mouvement de la population. Tous les chiffres de la statistique s’unissent pour montrer que la vie moyenne est plus courte, la proportion des mariages moins élevée, le nombre des naissances plus faible, le rapport des enfans naturels aux enfans légitimes plus considérable, le chiffre des morts-nés plus fort, dans les villes que dans les campagnes, et à Paris que dans les autres villes.

C’est donc bien réellement un fait déplorable que ce déplacement qui a enlevé à l’agriculture tant de bras sans compensation. Dans les départemens les plus rapprochés de Paris, comme l’Oise, la Somme, Seine-et-Marne, le Calvados, l’Eure, etc., la diminution de la population perd beaucoup de sa gravité. Il y a eu augmentation de richesse, même agricole, dans un rayon d’environ cinquante lieues autour de la capitale ; l’énorme surcroît de consommation qu’une agglomération inouïe a provoqué sur ce point a profité surtout aux provinces les plus rapprochées. Le déficit de récolte y a été d’ailleurs peu sensible ; outre les avantages particuliers à cette région du territoire, où les violentes variations du climat sont plus rares qu’ailleurs, la somme des capitaux employés de longue main à l’agriculture y a triomphé jusqu’à un certain point des intempéries. La même observation peut s’appliquer aux départemens de l’ouest en général, qui sont en progrès évident sous tous les rapports, ainsi qu’à ceux du sud-est, où les dépenses de la guerre ont attiré un immense courant de capitaux, de sorte que la moitié environ du territoire a gagné au lieu de perdre ; l’augmentation totale y a été de 600,000 âmes, ou l’équivalent de l’accroissement normal. Malheureusement le poids des circonstances pénibles que nous avons traversées n’en a que plus porté sur l’autre moitié, l’est, le sud-ouest et le centre ; ces 43 départemens, déjà beaucoup moins peuplés que les autres, ont perdu ensemble 350,000 habitans, dont moitié par la mortalité et moitié par l’émigration, ce qui, ajouté aux 450,000 qu’ils auraient dû gagner, donne un déficit total de 800,000 âmes.

Le déficit de récolte a été énorme dans cette seconde région, il a généralement dépassé le quart et sur beaucoup de points la moitié du produit normal. La hausse des denrées agricoles, si profitable aux contrées de la France qui ont un excédant à exporter, y a été un fléau de plus pour les cultivateurs, réduits eux-mêmes à faire venir du dehors une partie de leurs subsistances. Voilà surtout pourquoi une portion de la population a péri et une autre a émigré. À l’intensité près, qui a été infiniment moindre, parce que la population était moins pressée et la perte de récolte moins complète, c’est la même crise qu’en Irlande il y a dix ans.

Ce qui prouve que des causes particulières ont opéré chez nous, c’est que le reste de l’Europe, malgré les mauvaises années, qui ont été à peu près les mêmes partout, n’a pas également souffert. En 1851, l’Angleterre était déjà deux fois plus peuplée que la France, et sa population monte toujours ; pendant que les décès excèdent chez nous les naissances, l’excédant des naissances sur les décès est d’environ 360,000 âmes par an dans les îles britanniques, ce qui fait ressortir entre les Anglais et nous, bien que leur territoire soit moins étendu, une différence de 430,000 nouveaux êtres vivans pour 1854 et probablement aussi pour 1855. Il est vrai que les progrès de la production n’ayant pas pu suivre ce progrès de la population, l’émigration à l’extérieur a dû en enlever la plus grande partie ; mais cette émigration n’est pas sans influence sur la puissance de l’Angleterre : elle répand dans tous les coins du monde la race anglo-saxonne et crée des empires nouveaux. Nous savons d’ailleurs que, depuis deux ans, elle a diminué de moitié. En même temps l’importation des denrées agricoles ne s’accroît pas en proportion de l’accroissement de population, et, bien que la consommation moyenne des Anglais soit bien supérieure à la nôtre, leurs progrès agricoles sont tels que le prix de la viande et du pain, beaucoup plus élevé autrefois chez eux que chez nous, est maintenant égal et plutôt au-dessous. La prospérité agricole est de plus en plus la base indestructible de cette puissance colossale, la plus grande que le monde ait jamais vue, sans en excepter l’empire romain, car Rome n’a jamais commandé qu’à 100 millions d’hommes, tandis que l’Angleterre commande à 200 millions.

La petite Belgique, dont le territoire n’est que le vingtième du nôtre, a passé en cinq ans, de 1851 à 1855, de 4,427,000 âmes à 4,607,000 ; différence, 180,000. Si nous avions marché aussi vite, nous aurions gagné 1,500,000 âmes. En Prusse, les dénombremens sont triennaux ; en six ans, du mois de décembre 1849 au mois de décembre 1855, la population a monté de plus de 900,000 âmes. Si nous avions marché aussi vite, nous aurions gagné 2 millions. Je ne connais pas encore les chiffres : des autres états, mais je suis convaincu que partout, à l’exception peut-être de l’Espagne, de la Turquie et de la Russie, le surcroît de population aura été plus considérable qu’en France, ou, en d’autres termes, que la production agricole y aura fait plus de progrès, car il faut toujours en revenir à la loi de Malthus, que le mouvement de la population se règle en fin de compte sur la quantité des subsistances.

Vainement on voudrait essayer de se persuader que, si la population n’a pas monté chez nous, l’aisance moyenne s’est accrue. Si la réduction ne tenait qu’à la diminution des naissances, la confusion serait possible ; mais l’accroissement du nombre des décès ne permet pas de s’y tromper. Bien que la population fût moins nombreuse en France que dans beaucoup d’autres parties de l’Europe, elle l’était encore trop pour la richesse produite, puisque la maladie et la mort sont venues la refouler dans de plus étroites limites. C’est bien l’obstacle répressif de Malthus qui a agi. On ne peut pas espérer de guérir le mal en le dissimulant : voilà pourquoi j’ai cru nécessaire de le montrer dans toute sa triste vérité.

Le progrès de notre commerce extérieur ne prouve rien contre cette démonstration. Il suint de regarder aux denrées importées pour y voir plutôt un indice de malaise que de richesse. Le commerce extérieur est un signe de prospérité, lorsqu’il coïncide avec une augmentation de la production intérieure ; sinon, c’est une marque d’appauvrissement. Les céréales, les soies, les vins, les bestiaux, les viandes salées, qui entrent aujourd’hui en France plus que par le passé, viennent remplir un vide survenu dans la production nationale. Les produits industriels exportés pour les payer auraient servi à la consommation intérieure ou à d’autres échanges, si ce déficit ne s’était pas produit. En Angleterre, l’introduction des denrées alimentaires est une richesse, parce qu’elle vient s’ajouter à une production intérieure toujours croissante. Chez nous, c’est le contraire, du moins pour le moment. Rien n’est plus complexe que ces phénomènes ; les mêmes apparences cachent souvent des différences profondes. Il n’y arien à en conclure contre la liberté commerciale, car, le déficit une fois déclaré, on est fort heureux qu’il soit comblé du dehors ; mais il vaudrait mieux qu’il n’y en eût pas. Supposons un pays où toute la récolte en blé viendrait à manquer à la fois : ce pays ne pourrait vivre qu’en achetant à ses voisins des quantités immenses de céréales, et par conséquent en leur vendant en échange tout ce qu’il pourrait vendre, en s’imposant même les plus rudes privations et en s’endettant pour l’avenir. Son commerce extérieur se serait considérablement accru ; serait-ce un signe de richesse ?

L’accroissement du produit des impôts indirects est plus difficile à expliquer ; là aussi cependant il y a beaucoup à dire. Outre que cet accroissement tient en partie à de nouveaux impôts, il a été fortement activé, depuis trois ans, par les dépenses extraordinaires de la guerre, les expositions, les grands travaux publics, etc. Quand on regarde à la manière dont il se distribue entre les départemens, on trouve que ceux où l’état a le plus dépensé sont ceux où l’accroissement des recettes a été le plus marqué ; L’excédant de 200 millions signalé entre 1851 et 1856 est presque complètement payé par huit ou dix départemens : la Seine, la Seine-Inférieure, les Bouches-du-Rhône, le Nord, le Rhône, etc. Les départemens dont la population a diminué et où l’état ne fait que très peu de dépenses ne présentent au contraire qu’un bénéfice insignifiant. La nature même des recettes pourrait donner lieu à des observations. Ainsi il m’est impossible de considérer comme un signe de richesse l’augmentation vraiment prodigieuse dans la consommation du tabac. Voilà bien près de 200 millions qui s’en vont littéralement en fumée tous les ans, et qui ne servent qu’à empoisonner peu à peu une grande partie de la nation, car l’action délétère du tabac sur l’organisme n’est peut-être pas sans influence sur le ralentissement du travail et de la population. Je ne me pas d’ailleurs la tendance à consommer ; c’est la tendance à produire qui me paraît en déclin. Or l’une ne peut se satisfaire longtemps sans l’autre. Une nation peut vivre quelque temps, comme un particulier, en dissipant ses épargnes antérieures et en entamant son capital ; mais un pareil jeu ne peut durer, et il arrive un moment où il faut compter, quoi qu’on fasse.

J’ai indiqué le mal : quels sont les remèdes ? Quelques personnes, dont les intentions valent mieux que les lumières, demandent une intervention plus active de l’état dans les intérêts agricoles. C’est avec ces perpétuelles invocations à l’intervention de l’état qu’on nous a menés où nous en sommes. À part quelques concours et quelques fermes-écoles, l’état ne peut rien. On a eu assurément tort de supprimer le concours universel annoncé pour cette année. Ces brusques reviremens ont des effets déplorables : beaucoup d’éleveurs s’étaient préparés, soit en France, soit au dehors, dont les dépenses vont être à peu près perdues ; il ne faut pourtant pas donner à ce concours plus de regrets qu’il n’en mérite. Ces pompeuses exhibitions ne prouvaient rien et ne portaient que bien peu de fruits ; une de plus ou de moins n’importe guère. Il y avait quelque chose de profondément faux dans cette apparition de l’agriculture, cet art si utile et si modeste, au milieu des splendeurs du luxe le plus ruineux. Ces animaux, couchés sur leur fumier, si soigné qu’il fût, cadraient mal avec ces voûtes magnifiques, si bien que des maladies épidémiques se sont déclarées parmi eux et en ont emporté beaucoup ; le grand air des champs, avec ses rudesses salubres, leur convient mieux que la température chaude et malsaine des palais, même les plus immenses. Ce ne sont pas d’ailleurs les fêtes de ce genre qui nous manquent : le concours annuel de Poissy empruntera cette année un éclat particulier à la suppression de |l’exposition universelle ; beaucoup d’animaux anglais y viendront, dit-on, et les concours régionaux, plus véritablement utiles que ceux de Paris, parce qu’ils sont plus près des cultivateurs, s’organisent en ce moment sur tous les points du territoire.

Un exemple nouveau montre combien il faut peu compter sur l’efficacité de certains remèdes. Une loi récemment rendue a affecté 100 millions à des prêts publics pour travaux de drainage. Cette loi n’a pas encore pu s’exécuter, soit que l’argent ait manqué, soit pour toute autre cause, et il en est résulté jusqu’à présent ce singulier effet, que la plupart des entreprises de drainage commencées ou en projet se sont arrêtées : tout le monde attend l’argent de l’état. Plus on veut venir au secours des intérêts privés, plus on s’expose à les rendre inertes.

D’autres proposent des mesures contre la spéculation : rêves impuissans ! La spéculation est inévitable, elle a même son utilité. Tout ce qu’on peut faire, c’est de favoriser le moins possible l’aliment qui la nourrit, la variation excessive des valeurs de bourse. La spéculation a sans doute ruiné beaucoup de joueurs pour en enrichir quelques-uns ; elle a, par des fortunes subites sur un coup de dé, contribué à décourager le travail et l’économie, qui sont les seuls producteurs ; mais ce n’est pas elle qui a absorbé tous les capitaux dont l’agriculture déplore la perte. Ces capitaux sont venus surtout s’enfouir dans les emprunts publics que la guerre a nécessités, et qui forment de beaucoup la plus grande partie des émissions nouvelles. Puisque la guerre était engagée, ils n’avaient rien de mieux à faire : avant tout, l’honneur du drapeau et le salut de notre brave armée. On oublie trop de quelle épreuve nous sortons à peine, et combien cet effort gigantesque a dû épuiser une nation beaucoup moins riche malheureusement que son alliée.

Le véritable remède est plus simple : il consiste tout uniment à ramener les dépenses publiques, qui ont dépassé 2 milliards par an depuis trois ans, au chiffre de 14 ou 1,500 millions, qui a suffi dans d’autres temps, et plus bas encore s’il est possible ; à suspendre tous les travaux publics sans utilité, en accroissant d’autant la dotation des plus utiles ; à éviter avec soin tout emprunt public nouveau, toute institution nouvelle de crédit, toute excitation artificielle au luxe ; à réduire les dépenses militaires au strict nécessaire, maintenant que la guerre est finie, Dieu merci ! et à attendre avec patience et confiance l’effet infaillible de ces mesures réparatrices. J’ajouterais bien, si je l’osais, qu’une intervention plus active des citoyens, sinon dans la gestion de leurs intérêts politiques, puisque la constitution s’y oppose, du moins dans celle de leurs intérêts administratifs et financiers, me paraîtrait le plus sûr moyen de garantir ce retour vers une meilleure économie des forces publiques ; mais je ne me dissimule pas que la disposition universelle des esprits y est peu favorable, et je ne voudrais pas, en combattant les chimères d’autrui, proposer à mon tour la mienne. Après avoir abusé de la liberté jusqu’à la folie, la France ne veut même plus user de celle que lui laissent ses institutions nouvelles ; il faut, pour le moment du moins, en prendre son parti. Le devoir n’en est que plus grand pour ceux qui la gouvernent de ménager cette nation, naguère intraitable, qui se livre aujourd’hui avec un si complet abandon.

Dans toutes nos grandes crises historiques, le paysan français, si bien personnifié par Jacques Bonhomme, a toujours fini par nous tirer d’affaire. Remontez aux croisades, aux guerres féodales, aux guerres contre les Anglais, aux guerres de religion, aux guerres d’Italie, aux guerres de Louis XIV, aux guerres de la révolution et de l’empire : c’est Jacques Bonhomme qui répare sans cesse le mal fait par d’autres. C’est encore Jacques Bonhomme qui a supporté tout le poids de la dernière révolution et de la dernière guerre, c’est lui qui a héroïquement subi sans se plaindre l’épreuve douloureuse de la disette, bien plus meurtrière dans les campagnes que dans les villes ; c’est lui qui ne se lasse pas de fouiller le sol natal avec une opiniâtreté invincible, comme dit La Bruyère, et qui en tirera certainement de nouveaux fruits. Ses rangs se sont sans doute bien éclaircis depuis quelque temps, mais il en reste assez, pourvu qu’on ne les disperse pas davantage. Il ignore les jouissances du luxe, les gains du jeu, les ambitions fiévreuses, et possède encore les mâles vertus et les instincts producteurs de ses pères. Laissez-le faire ; il vous rendra bien vite sans faste et sans bruit, sinon ce que vous avez perdu, du moins ce que peuvent créer de richesses nouvelles le travail et l’économie. Si les autres classes de la société française, riches, bourgeois, artisans des villes, valaient pour leurs rôles ce que Jacques Bonhomme vaut pour le sien, ce n’est pas l’Angleterre, c’est la France qui serait depuis longtemps le premier peuple de l’univers.


LÉONCE DE LAVERGNE.

  1. Dans la livraison du 1er juillet 1865 de la Revue des Deux Mondes.
  2. On n’a encore pour cette année que les relevés de quatre-vingt-trois départemens, mais les trois départemens qui nous manquent ne peuvent pas amener de différences importantes.