L’Agriculture française après la guerre

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ÉTUDES


D’ÉCONOMIE RURALE




L’AGRICULTURE APRÈS LA GUERRE




Six mois de luttes et de revers nous ont habitués aux plus tristes spectacles, et, de quelque côté que nous tournions les yeux en France, nous ne rencontrons guère que les traces matérielles et morales de nos désastres. Il ne faut pas toutefois que, pour éviter des impressions pénibles, nous négligions d’examiner nos blessures et de rechercher le moyen de les guérir. L’agriculture, qui depuis longues années déjà faisait entendre tant de justes plaintes, qui avait aussi souffert de très graves dommages par la sécheresse du dernier été, l’agriculture aura été bien cruellement éprouvée dans cette guerre. Trente départemens sont encore en proie à l’invasion ; nos plus riches provinces, l’Alsace, la Lorraine, la Champagne, la Bourgogne, l’Ile-de-France, la Normandie, la Touraine, ont servi de théâtre à la lutte, et les passages des armées ont été pour elles plus terribles encore que les combats. Les réquisitions ont achevé ce qu’avait commencé le pillage : exploitations détruites, campagnes abandonnées, dettes contractées, valeurs perdues, propriétaires, fermiers et serviteurs ruraux appelés pêle-mêle à la défense du pays, on ne compte plus les ruines. Quant à la partie du territoire que la guerre n’a pas visitée, elle a eu aussi sa largo part des misères publiques, et l’on se figure aisément quels contre-coups elle a dû ressentir. Enfermés dans Paris, nous ne concevons encore de tout cela qu’une confuse image ; mais ce qui est certain, c’est que le mal dépasse toutes les prévisions. On se demande qui cette année nourrira la France ; on se demande surtout qui rendra le travail et la prospérité à ces populations rurales qui forment en définitive l’immense majorité de la nation. La première de ces questions n’est sans doute pas la plus difficile à résoudre, et nous sommes assurés de tirer du dehors, de Hongrie, de Russie, des États-Unis, assez de céréales pour n’être inquiets ni sur l’abondance ni sur le prix du pain. De même l’étranger peut nous fournir une somme considérable de subsistances soit en bestiaux, soit en viandes conservées, soit en denrées de toute espèce.

Mais nos vœux vont plus loin, et il nous est permis aussi d’entretenir d’autres espérances. L’agriculture du nord de la France, si nous soutenons ses efforts, pourra se relever cette année même, et de l’autre côté de la Loire nos provinces du sud, aussi patriotiques, ne voudront pas rester en arrière dans cette œuvre de salut. En accroissant leur production, elles peuvent augmenter leur propre richesse et pourvoir pour une part considérable à l’approvisionnement du pays. Ainsi, sans rejeter les ressources qui viendront de l’extérieur, nous laisserions aux mains des négocians étrangers moins de ces capitaux qui seront si précieux et si rares ; la France pourrait en grande partie se ravitailler elle-même et se payer du ravitaillement. Cette première question, prise de la sorte, se confond, on le voit, avec la seconde : ce dont il s’agit, et pour l’intérêt du moment présent et pour les intérêts de l’avenir, c’est de sauver notre agriculture. Au nord, il faut une aide qui ne se fasse pas attendre ; au midi, il faut des secours aussi et une impulsion vigoureuse. Il s’agit d’entreprendre non-seulement une cure, mais une régénération. Si les obstacles sont loin d’être insurmontables, la tâche est grande, et ce ne sera pas trop de toute l’énergie, de tout le zèle du gouvernement et des citoyens. L’agriculture française en effet a vécu, surtout depuis un quart de siècle, comme notre administration, comme notre armée, sur une renommée de convention ; louée et flattée à l’excès dans les harangues officielles, elle n’en était pas moins déjà bien affaiblie et bien débile quand ce rude choc est venu la frapper. On avait pu néanmoins dans ces derniers temps signaler en elle des tendances heureuses ; il s’agit de l’y ramener et de lui faire reprendre avec une force nouvelle cette marche vers le progrès si brutalement interrompue. Que l’agriculture compte désormais à la fois sur elle-même et sur l’état ; ses propres efforts, qui ne seront plus entravés comme sous le régime impérial par une tutelle jalouse, contribueront puissamment à la sortir de cette crise, et d’autre part on lui doit des réformes unanimement réclamées, que cette année fatale a rendues plus urgentes que jamais.


I.[modifier]

Si on se place d’abord au point de vue de la pratique agricole, on peut constater que, dût-on assez tard se mettre à l’œuvre, rien n’est encore perdu pour la préparation des récoltes prochaines. Vingt proverbes rustiques rappellent qu’un hiver sec et froid tel que celui que nous avons eu présage presque toujours l’abondance des biens de la terre, et, quoique la guerre en plusieurs provinces ait condamné le cultivateur à l’impuissance durant les quatre derniers mois, il restera du temps pour racheter cette inaction. Février et mars peuvent toujours être consacrés aux labours préparatoires, au transport et à l’épandage des fumiers de ferme et des engrais, à l’ensemencement des céréales de printemps, blé, seigle, orge, avoine, maïs, des plantes fourragères et industrielles, betteraves, choux, carottes, lentilles, lin, colza de mars, œillette, tabac ; toutes ces graines peuvent même attendre jusqu’en avril, sans parler du sarrasin, qui se sème en mai. À ce propos, il sera bon de publier et de recommander une pratique assez nouvelle et contraire à nos habitudes, celle des semis clairs, qui a été adoptée par la Société des agriculteurs de France, sur le rapport de M. Vilmorin, non-seulement pour l’économie notable qu’elle entraîne, mais encore pour l’accroissement de production qui en résulte. Les cultivateurs, généralement trop peu difficiles sur la qualité de la semence, croient souvent qu’il suffit de s’en montrer prodigue pour assurer de brillantes moissons. C’est ainsi qu’on a coutume de répandre 2 ou 3 hectolitres de froment par hectare ; on va même quelquefois jusqu’à 5 hectolitres. Or la Société des agriculteurs estime que 50 litres suffisent en moyenne, surtout si la terre est bien préparée, et si la graine est répandue au semoir mécanique plutôt qu’à la volée. Essayé depuis peu d’années dans quelques grandes fermes du nord, ou l’on se loue du succès obtenu, ce procédé vient des Anglais, qui ont fait sur les rendemens des expériences curieuses et concluantes. Tandis que par exemple 2 hectolitres et demi de semence n’ont donné qu’un produit de 33 hectolitres, 64 litres seulement, répandus sur une surface égale et dans des conditions identiques, ont rendu 40 hectolitres. On a même récolté, mais c’est un résultat extraordinaire, 49 hectolitres de grain et 6,550 kilogrammes de paille avec 21 litres de semence. Ces chiffres et d’autres analogues sont enregistrés dans les meilleurs recueils agricoles d’outre-Manche ; appuyés par les plus respectables témoignages, ils sont dignes à tous égards de fixer notre attention.

L’ensemencement ne va point sans fumure, et ce ne sera pas une des moindres difficultés de cette année, comme de celles qui suivront, de fournir au sol la quantité d’engrais qui lui est nécessaire. La production des fumiers de ferme en France était insuffisante avant la guerre et ne répondait pas aux besoins de la culture ; or cette insuffisance a dû s’accroître d’une façon tout à fait alarmante à la fin de 1870. D’une part la sécheresse et la disette de fourrages, d’autre part les réquisitions des armées, tout a concouru à rendre le bétail beaucoup plus rare. Comment donc suppléer au manque d’engrais naturels qui est la conséquence d’un tel état de choses ? Les étables ne peuvent se repeupler d’un jour à l’autre. Quant au guano, les gisemens des îles Chinchas semblaient près d’être épuisés dès l’année dernière ; c’est une marchandise qui devient à la fois plus rare, plus chère et d’une qualité plus médiocre. Resteraient les divers engrais du commerce, surtout ces fameux engrais chimiques dont M. George Ville a donné les formules, depuis trois ans si discutées ; mais là le cultivateur sera retenu par les hauts prix, par la crainte de la fraude et par l’expérience de résultats douteux. Le moment n’est-il pas venu de nous affranchir de vains préjugés, de restituer aux champs une masse énorme de matières fertilisantes que laisse perdre notre routine, et qui sont recueillies ailleurs avec un soin presque minutieux ? Nous voulons parler des eaux-vannes et de l’engrais humain. Plusieurs chimistes, M. Boussingault, M. Barral, se sont livrés à de savans calculs sur ce qu’ils nomment la production physiologique de notre espèce, et ils estiment que cette production moyenne est annuellement par adulte d’environ 550 kilogrammes de matières solides et liquides, dont la perte équivaut pour l’agriculture à la dissipation d’un demi-milliard. Mettons qu’il y ait quelque exagération dans ce chiffre ; il n’en est pas moins vrai que nous n’avons su imiter encore ni le sewage des Anglais, ni l’industrie des habitans du Brabant et de la Campine, qui fertilisent la terre avec un compost fait d’engrais humain, d’eaux ménagères, de cendres et de suie. Une petite partie de la Flandre française et de l’Alsace suivent seules chez nous ces exemples. On peut citer aux environs de Reims et surtout aux environs de Paris, dans la presqu’île de Gennevilliers, d’intéressans essais d’utilisation des eaux d’égout ; mais ce ne sont que des essais, et appliqués à des surfaces bien restreintes. En ce qui concerne Paris, il est facile d’en juger. À la sortie du grand égout collecteur, à Asnières, deux machines à vapeur ont été employées pendant tout l’été et tout le printemps à élever chaque jour 6,000 mètres cubes d’eau d’égout sur les 260,000 mètres cubes qui vont se perdre dans la Seine, et ces 6,000 mètres cubes, répandus par des conduites et des rigoles dans 40 hectares de jardins, y entretiennent une fécondité sans doute merveilleuse, mais peu surprenante pourtant, si l’on compare le but atteint avec les moyens dont on dispose. Que sont en effet 40 hectares ? Les essais devaient se poursuivre, et les ingénieurs de la ville, désireux de concilier les intérêts de la culture et ceux du service municipal, recueillaient les conseils et les critiques. Celles-ci d’ailleurs ne leur étaient pas épargnées. L’une des principales et des mieux fondées portait notamment sur ce que les matières fertilisantes que reçoivent les égouts de Paris y sont diluées, noyées dans une masse énorme d’eau des fontaines. Quoi qu’il en soit, la guerre a interrompu ces travaux, qui seront repris bientôt sans doute, et dont l’intérêt est si grand pour les cultivateurs voisins de Paris ou des grandes villes dotées d’un système semblable d’égouts. Évidemment il y a des progrès importans à réaliser pour l’utilisation agricole des eaux-vannes et de l’engrais humain. La question a du reste été fort étudiée déjà ; elle préoccupait depuis longtemps les agronomes. Nous signalerons particulièrement deux mémoires publiés dans le cours de l’année dernière, à la suite d’un concours ouvert par la Société des agriculteurs de France. Dans l’un, MM. L. Renard et Frontault, qui se sont livrés à des recherches très exactes, discutent les deux méthodes en usage, celle de l’écoulement et celle de l’enlèvement des matières. La première confie à l’eau courante, à l’aide de canaux et d’égouts aboutissant à un collecteur commun, le soin d’entretenir la salubrité et de débarrasser les villes de leurs immondices. Le liquide ainsi chargé d’engrais est conduit sur des terres préparées ad hoc et employé en irrigations, c’est le sewage de Rugby, de Croydon, de Carlisle et d’Edimbourg ; mais ce système n’est pas d’une pratique générale, et coûte cher à établir. On devra donc préférer la méthode de l’enlèvement, par laquelle on recueille les matières aussi pures que possible, en s’appliquant à transporter un minimum de poids et de volume pour un maximum de principes fertilisans. Cette façon de procéder peut s’appliquer aux villages, aux hameaux, aux habitations isolées aussi bien qu’aux agglomérations des grandes villes. M. G. Nast, l’auteur du second mémoire, qui a peut-être insisté davantage sur la partie administrative du sujet, réclame pour toute la France une législation uniforme qui réglerait l’emmagasinage ou la décantation des eaux-vannes, la reconnaissance du droit de propriété et de la liberté de transaction en matière de vidanges, la propagation de notions sommaires sur les meilleurs modes de fumure et la distribution de primes honorifiques destinées à encourager l’usage de l’engrais humain en agriculture. Quant à l’application pratique de cet engrais, M. Nast indique divers procédés qu’il serait trop long de décrire ici ; disons seulement que, dans quelques villages de l’arrondissement de Soissons, l’expérience a confirmé déjà l’efficacité qu’il leur attribue.

Pour peu que les particuliers y apportent quelque activité et les municipalités ou les administrations quelque bon vouloir, la mise en œuvre de tant de ressources négligées compensera vite une bonne partie du déficit dans la production des engrais de ferme, et plus tard, lorsqu’on aura pris l’habitude de nourrir la terre avec ces précieux composts, on continuera de les employer concurremment avec les fumiers de nos bergeries et de nos étables repeuplées. Réacquérir le nombre d’animaux des espèces bovine, ovine et chevaline qu’il est nécessaire d’entretenir en France soit pour la consommation des habitans, soit pour la bonne exploitation du sol, cela coûtera non pas seulement de l’argent, mais aussi du temps et de la peine, d’autant que nous étions déjà forcés, avant la guerre, de demander à l’importation un supplément considérable de bétail. Qu’on nous permette à ce sujet de rappeler ce que nous écrivions il y a quelques mois [1]. C’est par-dessus tout à la production du fumier et à la production de la viande que nos éleveurs et nos engraisseurs devront s’attacher. Jusqu’à ce que les circonstances économiques aient changé, le produit que donnait jadis la vente des laines fines ne devra plus être regardé que comme tout à fait accessoire. On n’ouvrira donc ses bergeries qu’aux moutons à engraissement précoce, tels que les southdowns ou les dishleys. Par croisement ou par sélection il faudra rapprocher de ces types les mérinos français, et plutôt les abandonner, si l’on ne peut réussir avec eux. Cela dit, nous ajouterons qu’une sage intervention du gouvernement devra exercer sur notre économie du bétail l’influence la plus heureuse et la plus utile. Bien loin d’accorder aux éleveurs tous les encouragemens désirables, certaines dispositions de nos lois leur imposent de nuisibles entraves. Le régime des eaux par exemple suscite des plaintes universelles, parce que le législateur a laissé s’accumuler les obstacles à la création, à l’irrigation des prairies. Ce que les cultivateurs demandent au nom de la justice et des intérêts agricoles, c’est que des propriétaires, soit isolés, soit associés en syndicats libres, aient le droit de faire des barrages et des irrigations d’après des règles fixées par la loi et non par l’administration, que ces mêmes propriétaires, dans le bassin d’un cours d’eau, aient le droit de se servir de l’eau qui ne serait pas utilisée par les riverains, enfin que les usiniers, sauf les droits acquis, ne jouissent pas de privilèges refusés aux autres riverains. Ce sont là des vœux auxquels on attache une grande importance, et qu’il ne faudra pas légèrement rejeter. D’autre part, la liberté du commerce de la boucherie, bien que proclamée par un décret du 24 février 1858, existe en fait bien moins qu’en théorie. Des mesures complémentaires sont vivement réclamées ; telles seraient l’abrogation de l’article 30 de la loi de 1791, qui laisse aux maires la faculté d’appliquer la taxe de la viande, — la levée de l’interdiction qui s’oppose au colportage de la viande, lequel n’offrirait certes pas plus d’inconvéniens dans la pratique que le colportage du poisson ou de telles autres denrées, — la restitution au commerce des halles et marchés du régime du droit commun, — l’abolition du privilège du factorat, de la vente à la criée obligatoire, en un mot de toutes les dispositions qui ont pour objet d’empêcher les approvisionneurs d’adopter le mode de vente qu’ils préfèrent ou de recourir à des intermédiaires de leur choix. Il existe un terrible écart entre le prix des animaux vendus sur pied par le cultivateur et le prix de ces mêmes animaux dépecés dans les boucheries ; par la seule vertu du commerce libre, il arrivera que le bénéfice du premier vendeur sera plus élevé, et que cependant le public, qui achète la viande au détail, loin de perdre à ce changement, aura des chances d’y gagner. Ces autres vœux, émis il y a plus de vingt ans par l’ancien congrès central d’agriculture et renouvelés dans le cours de la dernière enquête agricole, ont été repris au corps législatif, pendant la session de 1870, par quelques députés qui s’étaient voués surtout à l’étude des questions d’économie rurale ; il est permis d’y faire droit sans commettre aucune imprudence. Parlerons-nous aussi des concours de boucherie ou d’animaux reproducteurs, qui, sous l’administration du second empire, n’ont guère excité que réclamations et que plaintes ? L’agriculture y souhaite des réformes radicales, et, sans avoir pu se mettre bien d’accord sur ce qu’il conviendrait de substituer aux anciens programmes, les éleveurs sont unanimes à répéter que ces programmes étaient une ironie, et ces concours au moins une inutilité. Que l’on examine donc avec soin cette question des concours et des récompenses, et que l’on assemble une commission d’hommes compétens et choisis (leurs noms sont en quelque sorte indiqués d’avance) pour régler les programmes de 1871. Il semble que, si l’on veut répondre aux désirs du pays, on devra s’inspirer beaucoup de ce qui se fait en Angleterre et en Allemagne, où ces sortes de solennités exercent une influence et donnent des résultats inconnus chez nous.

II.[modifier]

Ceux qui ont quelque temps habité la campagne ont pu observer quelle somme de travail et d’activité patiente absorbe la terre :

Remues votre champ dès qu’on aura fait l’oût ;
Creusez, fouillez, bêchez, ne laissez nulle place
Où la main ne passe et repasse.

Ainsi parlait le laboureur de La Fontaine, et les docteurs de l’agriculture moderne appuient encore plus énergiquement sur ces préceptes. Saturez la terre, disent-ils, de travail autant que d’engrais. En aucun temps (et c’est un des réels progrès de notre siècle), plus d’instrumens divers n’ont été inventés pour tourmenter le sol, pour récolter et manipuler ses produits. On sait que la terre est ingrate envers qui ne la force point. Aussi s’explique-t-on que le gros souci des chefs de culture, ce soit la dépopulation des campagnes qui, dans ces dernières années, a toujours été en augmentant. Propriétaires et fermiers se plaignent donc amèrement du manque de bras. Cependant les ouvriers ruraux, chassés, affirment-ils, par l’insuffisance des salaires et par la crainte de la misère qui les attend dans les vieux jours, émigrent vers les villes en grandes masses. Souvent nous avons rencontré et interrogé de ces fugitifs ; il est rare qu’ils partent sans esprit de retour. Leur idée fixe est de faire fortune, c’est-à-dire d’amasser en un certain nombre d’années la somme suffisante pour acheter un lopin de terre qu’ils reviendront cultiver au pays natal. Souvent la réalité trompe leur espoir ; mais ils ont l’amour du clocher, et s’ils étaient assurés d’y gagner leur vie, ils resteraient volontiers attachés au village aussi solidement que le lierre s’attache aux vieux murs. Faire en agriculture ce qui a été fait dans l’industrie, accomplir un progrès assez considérable pour que le chef d’exploitation augmente à la fois son propre bénéfice et le salaire de ses agens, c’est presque l’unique remède que la réflexion suggère ; autrement il arrivera toujours que la concurrence des villes, en offrant au travail des conditions plus avantageuses, continuera d’enlever aux campagnes une bonne partie des ouvriers ruraux. Sans doute une élévation même légère des salaires serait maintenant dans la plupart des fermes une condition impossible à remplir ; mais il faudra du moins se résoudre aux plus grands efforts pour ne pas abaisser la rétribution déjà minime des journées de travail. Agir autrement, ce serait commettre une désastreuse imprudence, Le premier but à se proposer, c’est donc de procurer quelque compensation matérielle au dur labeur des ouvriers des champs, de leur rendre, si l’on ose employer cette expression, la campagne plus habitable. Que les départemens et les communes se hâtent d’ouvrir, autant que le permettront leurs ressources, des établissement hospitaliers pour la vieillesse, d’assurer à la maladie, aux infirmités, à la misère, les secours les plus indispensables. Il est encore une institution que les municipalités ou même les particuliers influens peuvent aisément propager : ce sont les sociétés de secours mutuels entre les habitans d’un même canton ou d’un même village. Il suffirait que tous les membres d’une agglomération rurale apportassent chaque année à un fonds commun une cotisation individuelle de 2 ou 3 francs pour que l’on pût combattre avec cet argent bien des maux. Nous avons vu fonctionner en Bourgogne quelques-unes de ces associations qui s’intitulent sociétés vigneronnes et qui ont réussi à chasser presque entièrement de plusieurs villages les tourmens de la pauvreté. Souhaitons aussi qu’un changement longtemps désiré se produise dans les mœurs des classes élevées, et que la plupart des grands propriétaires cessent d’encourir le reproche d’absentéisme. Enfin rappelons en passant qu’il y a urgence, à ce point de vue non moins qu’au point de vue militaire, à refondre nos lois sur le recrutement de l’armée. L’agriculture attribue volontiers à l’ancien système de conscription une influence qui est réelle, et dont le législateur tiendra certainement compte dans les réformes prochaines.

À la main-d’œuvre humaine doit s’ajouter le concours des machines. Les Américains, les Anglais surtout, qui sont en fait de génie rural devenus nos maîtres, ont fini par nous convertir à leurs idées. Leurs constructeurs les plus célèbres ont chez nous des représentans qui, depuis le traité commercial de 1860, réalisent un chiffre élevé d’affaires. Un certain nombre d’ingénieurs français, montant à leur tour des ateliers et des usines, leur font une concurrence honorable et avantageuse. Notre matériel de ferme s’est donc en partie renouvelé : les charrues à labour profond, les scarificateurs, les herses et les rouleaux perfectionnés sont presque devenus d’un commun usage ; il n’est plus d’exploitation un peu importante où l’on n’emploie la machine à battre, le coupe-racines, le hache-paille ; on apprécie de plus en plus les avantages du semoir mécanique, et de nouveaux modèles en sont exposés chaque année ; les faucheuses, les faneuses, les râteleuses, commencent à se voir en juin dans les prairies ; la moissonneuse même, bien que d’introduction plus récente, a déjà coupé dans le nord bien des hectares de céréales ; il n’est pas jusqu’au labourage à vapeur, l’une des importations anglaises les plus intéressantes, qui n’ait été adopté dans ces derniers temps par quelques-uns de nos grands fermiers. L’agriculture doit beaucoup aux machines, elle le reconnaît, et, lorsque la guerre a éclaté, l’un des thèmes favoris des meetings de cultivateurs, c’était de rechercher par quels moyens on pourrait en propager l’usage. Dans le midi même, dans deux congrès qui furent tenus l’an dernier, l’un à Agen, l’autre à Valence, la diffusion des machines agricoles fut un des principaux sujets inscrits au programme. Le congrès de Valence émit un vote en faveur de la fondation par les sociétés d’agriculture de concours spéciaux où chaque espèce de machines fonctionnerait en temps opportun et pendant plusieurs jours. En effet, ces sortes de concours ont l’avantage d’intéresser profondément des spectateurs que laisserait parfaitement froids la vue d’un engin au repos exposé au Palais de l’Industrie ou dans tout autre lieu semblable. Ils sont en outre de véritables marchés pour les constructeurs, qui attachent le plus grand prix aux médailles qu’ils obtiennent, et ne manquent jamais de faire célébrer leurs succès dans les annonces des journaux. L’émulation qui s’établit entre eux profite d’autant à leur clientèle, car il est rare qu’à la suite de ces comparaisons publiques ils n’arrivent pas soit à corriger quelques imperfections des instrumens, soit à en abaisser le prix de vente par le salutaire effet de la concurrence. Certaines sortes de machines coûtent pourtant encore assez cher pour que beaucoup de cultivateurs hésitent longtemps à les acquérir, bien qu’ils en apprécient les services. Cette difficulté devra s’amoindrir à mesure que les machines se répandront davantage, et que les fabricans en livreront des quantités plus grandes sans augmenter pour cela leurs frais généraux. Un des agronomes les plus estimés du Languedoc, M. Gourdon, faisait au congrès d’Agen une remarque qui, en temps ordinaire, est pleine de justesse. Il constatait que généralement en France c’est à l’achat de parcelles de terre que le cultivateur consacre la plus grosse part de ses bénéfices. Le malheur, disait-il, le très grand malheur de nos campagnes est que chacun aspire à étendre indéfiniment sa culture, à se charger d’une exploitation qu’on trouvera relativement énorme, si l’on met en regard l’insuffisance des moyens. Ne serait-ce pas un placement plus sage d’employer son épargne à l’achat de bons instrumens, source assurée de revenu, si l’on apprend à s’en servir ? — Voilà d’excellens conseils, et meilleure encore est l’idée qu’ont mise en pratique d’autres agronomes, manceaux et lorrains, en fondant dans la Sarthe et dans la Moselle ce qu’ils ont appelé des sociétés de matériel agricole. Ces associations, qui ne se proposent pour elles-mêmes aucun bénéfice, achètent des machines et des instrumens de toute sorte, les exposent, les font concourir, et les revendent ou les louent aux cultivateurs du pays en accordant pour le paiement des facilités raisonnables. On souhaiterait qu’il se formât en France beaucoup de sociétés pareilles. On voudrait voir aussi de simples entrepreneurs, attirés par l’espoir d’un gain légitime, promener de ferme en ferme des semoirs, des faucheuses, tout l’attirail des diverses saisons, et se charger à prix débattu de l’exécution des travaux au moyen de leurs instrumens. Cela se fait déjà chez nous pour le battage des récoltes à la machine ; cela se fait en Angleterre pour le labourage à vapeur. Et que ceux qui s’inquiètent du sort des ouvriers des champs ne craignent pas que les découvertes du génie rural aient pour résultat de diminuer ou de supprimer les ressources que le pauvre demande au travail : ni en agriculture ni en industrie l’emploi des forces mécaniques n’est une question d’économie sur les salaires ; c’est une question de rendement meilleur et de meilleur traitement des produits. Les grandes exploitations rurales les mieux pourvues de machines occupent justement un plus grand nombre d’ouvriers et les paient mieux : c’est qu’elles produisent plus et rapportent davantage.


III.[modifier]

Tout cela sera bien dans l’avenir, objectera-t-on ; mais s’est-on demandé ce que sont devenus les capitaux de l’agriculture ? Quand la dernière épargne est gravement compromise ou perdue, peut-on se procurer des machines, du bétail, même de l’engrais ? Aura-t-on seulement de quoi ensemencer la terre, si l’on n’a pu conserver de réserves ? Osera-t-on répondre du salaire des ouvriers et des gages du valet de ferme ? et pourra-t-on même assurer la nourriture des chevaux et des bœufs ? — Le capital manque en effet, surtout dans les provinces envahies. Il faudra cependant confier des fonds à l’agriculture pour arriver au moins à la moisson prochaine ; l’intérêt national l’exige. L’industrie, le commerce, demanderont au crédit les avances dont ils ont besoin et les obtiendront. L’agriculture pourra-t-elle, comme eux, recourir à cet unique moyen de salut ? Oui, si le gouvernement se hâte de faire disparaître de nos lois quelques articles qui consacrent des traditions plus vieilles que respectables, et dont on demande depuis longtemps l’abrogation ; — non, si ces mêmes articles subsistent. Quant aux institutions de crédit destinées par l’état à venir en aide aux cultivateurs, les essais qui ont été tentés sous le gouvernement impérial ont dû suffisamment édifier sur la nature des services qu’elles sont capables de rendre.

On sait qu’en matière d’emprunt le point le plus important est le gage, qui assure au prêteur une garantie et donne à l’emprunteur la facilité de trouver des fonds. Or la richesse mobilière de l’agriculture française est considérable, et, même dans les départemens où l’invasion a passé, il doit en rester quelque chose. Sur un gage qui consiste en récoltes, en bestiaux et en matériel de ferme, elle devrait pouvoir emprunter. Elle ne le peut point cependant, parce que la loi (article 2076 du code civil) oblige à mettre ou à laisser le gage en la possession du créancier ou d’un tiers convenu entre les parties. Voilà qui est bien, s’il s’agit de livrer en nantissement des titres de rente, des effets de commerce, des lingots, en un mot des valeurs peu encombrantes ; mais qui peut songer à conduire au domicile du prêteur une meule de foin, un troupeau de bœufs, une locomobile ? On a bien imaginé de chercher un remède dans la création de magasins généraux où resterait entreposé le gage de l’emprunteur rural ; mais que deviendrait l’exploitation pendant que les attelages par exemple demeureraient en dépôt dans un magasin général ? Il faut donc abroger cet article 2076, ou tout au moins faire une exception en faveur de l’agriculture, le privilège du propriétaire étant d’ailleurs sauvegardé. Si l’on invoque la nécessité d’une sécurité pour le prêteur, nous répondrons que c’est un point dont ce prêteur même sera juge. Au reste, l’emprunteur, en ces circonstances, pourrait être assimilé au débiteur constitué séquestre après une saisie, c’est-à-dire constitué gardien de sa propre chose [2]. Une autre réclamation s’applique aux récoltes pendantes. Peut-on les engager ? La loi ne le veut pas, et pourtant dans nos propres colonies, des banques spécialement autorisées prêtent sur récoltes pendantes depuis longues années et à la satisfaction de tout le monde. On n’y voit donc pas de ces malheureux qui, faute de pouvoir attendre une rentrée, sont poursuivis, saisis, exécutés, tandis qu’ils possèdent au soleil une moisson qui sera bientôt mûre, et qui représente trois fois la valeur de leur dette. Pourquoi dans la mère-patrie nous refuserait-on les mêmes avantages ? Aux termes de la loi, je puis vendre ma récolte sur pied six semaines avant de la couper ; par quelle bizarrerie m’interdit-on de l’engager ? Dira-t-on que mon gage pourra être endommagé ou détruit selon le caprice de la saison ? Mais il ne s’agira que d’assurer les récoltes comme on assure les navires, et l’on ne trouvera pas qu’elles courent plus de risques que ceux-ci. Ainsi faculté de consigner le gage à domicile et faculté d’emprunter sur récoltes pendantes, ce sont les deux points principaux en matière de crédit rural, ceux auxquels tiennent le plus les agriculteurs. Il y en aurait d’autres accessoires, non sans importance. Telle serait la révision du contrat de cheptel ; telle serait aussi l’adoption du principe de non-intervention absolue de l’état dans la constitution des établissemens de crédit ? telle serait enfin l’abrogation de la loi de 1807 sur l’intérêt légal, sauf définition par la loi pénale des divers abus qui auraient le caractère de délits. En Angleterre, en Belgique, en Suisse, en Hollande, au Brésil et ailleurs encore, l’argent est une marchandise qui se vend ou se loue à des conditions déterminées par la situation du marché ; qu’il en soit de même chez nous. En résumé, ne craignez pas de toucher à quelques articles de lois pour rendre le crédit abordable à l’agriculture ; elle en a toujours eu besoin, maintenant elle ne peut plus s’en passer. Ces propositions d’ailleurs ont été approuvées déjà, sur le rapport de M. d’Esterno, par les congrès agricoles de Lyon, de Chartres, de Beauvais et en dernier lieu à Paris par l’assemblée générale de la Société des agriculteurs de France. La Société centrale d’agriculture et la Société forestière en ont depuis longtemps admis le principe. Enfin M. Josseau lui-même, rapporteur de la commission officielle du crédit agricole, après les avoir combattues, a fini par les adopter. La question est donc étudiée, connue ; il me reste plus qu’à la résoudre.

D’autres réformes, non moins vivement souhaitées, seront malheureusement d’une exécution plus difficile : nous voulons parler des réductions de charges qui sont demandées à grands cris, et, hâtons-nous de rajouter, non sans justice. En toute autre occasion, noms eussions repris, énuméré, développé les griefs de l’agriculture contre le fisc ; mais le temps serait mal choisi pour solliciter des dégrèvemens, et le trésor public a maintenant besoin de toutes ses ressources. Cependant, parmi les vœux de toute espèce qu’ont émis dans le cours de ces deux dernières années les divers congrès d’agriculteurs réunis à Aix, à Lyon, à Nancy, à Beauvais, à Chartres, à Clemront-Ferrand, à Beaune, à Bourges, à Laval et dans d’autres villes encore, sans parler de Paris, il en est quelques-uns qu’il serait possible de satisfaire. C’est ainsi que nous trouvons dans les procès-verbaux du congrès de Clermont-Ferrand le vœu que les droits de mutation ne soient acquittés qu’au moment de l’extinction de l’usufruit, si l’on ne veut les réduire à moitié. Une pareille demande paraîtra raisonnable, modérée, en présence surtout de l’énormité des droits de mutation perçus sur la nue propriété, qui sont quelquefois tels qu’il serait presque plus avantageux de renoncer à l’héritage. Un certain nombre de réclamations analogues, que feront valoir sans nul doute les mandataires de la province, se recommandent d’elles-mêmes à l’attention du gouvernement. Notons en passant qu’une idée qui semblera d’une tout autre hardiesse commence à se répandre dans le monde agricole. On y répète, et peu à peu cette opinion s’accrédite, qu’il serait temps peut-être de dégrever entièrement les produits de la terre et de substituer à l’impôt sur les objets de consommation un impôt sur le revenu et des taxes municipales. C’est là une grosse question, qu’il ne convient pas d’effleurer ; constatons seulement qu’on l’agite. Il est vrai que plusieurs esprits sérieux aimeraient mieux se résoudre à diminuer l’impôt qu’à en changer l’assiette ; mais, même au xixe siècle, on fera bien peut-être de relire Vauban et sa Dime royale, et de pareils sujets d’étude sont de ceux qui conviennent particulièrement à une assemblée constituante.

Si résolu que l’on soit à ne pas insister sur le chapitre le plus délicat des doléances de l’agriculture, on ne peut cependant passer sous silence l’objet de ses récriminations les plus ardentes, l’octroi, qui touche, comme on sait, à cinq classes de produits divers : boissons, comestibles, combustibles, matériaux, fourrages. De toutes les taxes qui, n’importe à quel titre, sont prélevées sur les biens de la terre, il n’en est aucune qui excite un ressentiment si universel. Ce qui domine dans ce concert de plaintes, c’est la voix des viticulteurs ; mais en quelque province que ce soit, au nord aussi bien qu’au midi, ceux qui abordent ce sujet se laissent emporter à une sorte de rage ; leurs discours, leurs écrits, ont le même ton déclamatoire. Charge oppressive, impôt inique, vieux reste des temps féodaux, ce sont les termes les plus doux. De fait, on peut reprocher à l’octroi d’être un impôt mal réparti ; mais on lui reproche surtout (et c’est le plus grave) d’être le plus maladroit des impôts et de diminuer la consommation des villes au détriment de la production des campagnes [3]. La suppression radicale des octrois a donc été votée cent fois d’enthousiasme dans les assemblées de cultivateurs ; mais comment remplacer les recettes qu’ils donnent, c’est un point sur lequel on s’est moins entendu. On a proposé néanmoins bien des solutions du problème. Quelques-unes sont bizarres, quelques-unes aussi sont dignes d’un très sérieux. examen. Nous doutons qu’une élévation des taxes sur les chiens, sur les permis de chasse, sur les voitures publiques, un impôt sur les domestiques, sur les cercles et les cafés, sur les pianos, sur les billards, et tels autres moyens semblables atteignent le but ; mais on peut découvrir des ressources beaucoup plus sûres. M, Léonce de Lavergne, qui se range parmi les adversaires de l’octroi, en divise les produits en quatre parts égales. Pour couvrir la suppression du premier quart, il demande que l’état fasse aux communes l’abandon d’une portion équivalente du principal de l’impôt foncier ; au second quart, il substitue des centimes additionnels à la contribution mobilière ; au troisième quart, des centimes additionnels aux trois autres contributions directes ; il démontre enfin que le dernier quart pourrait disparaître sans qu’on songeât à le remplacer, — cela tout simplement par le fait de l’économie des frais de perception, c’est-à-dire de 12 pour 100, et par une diminution de 13 pour 100 au moins dans les dépenses communales, qui sont inconsidérément exagérées. Il est superflu de louer la compétence de M. de Lavergne dans les questions économiques. Voici maintenant un financier, M. Emile Pereire, qui, dans un Rapport au conseil-général de la Gironde sur la suppression des octrois [4], aborde le même sujet, et cette étude, remplie de tableaux et de chiffres, est d’un ton si net, si convaincu, qu’elle plaira même aux gens qui détestent l’arithmétique. M. Pereire estime qu’une taxe proportionnelle sur les loyers serait un poids accablant, s’il s’agissait d’en tirer l’unique ressource à substituer au produit de l’octroi. Il élève la même objection contre les centimes additionnels aux quatre contributions directes, il rejette comme insuffisant l’impôt des patentes, il ne croit pas qu’on puisse détourner de son affectation actuelle l’impôt sur les valeurs mobilières ; mais il fait observer que, sur un budget général dont le total dépasse 2 milliards, payés sous des formes diverses par l’ensemble des contribuables de France, il doit être facile de trouver soit par des déplacemens de taxes, soit par l’accroissement des revenus indirects, des moyens de remplacer l’octroi. « Les budgets des communes, comme ceux des départemens, ne sont pas, dit-il, de nécessité absolue, complètement distincts des budgets de l’état… La ligne de démarcation qu’on veut tracer entre les ressources générales et les ressources locales n’existe pas d’une manière absolue. De quoi s’agit-il donc ? De déplacer un peu cette ligne, de prélever sur l’ensemble du budget une partie des ressources dont les communes ont besoin, puisque les revenus des villes, comme ceux des départemens et de l’état, sont toujours puisés aux mêmes sources, sont toujours payés par les mêmes contribuables. » Partant de là, M. Pereire voudrait qu’on recourût, pour remplacer l’octroi, aux augmentations ordinaires des revenus indirects (de 35 à 45 millions par an), — à la condition toutefois que de nouvelles dépenses ne fussent pas créées à mesure que ces revenus s’accroîtraient, — au produit net des postes et des télégraphes, à une partie des taxes perçues sur le sucre, le café et le cacao, à une partie des taxes supportées par les habitans des villes pour les patentes, les contributions personnelles et mobilières, les portes et fenêtres, au produit net de l’impôt du dixième sur les chemins de fer, etc. Nous ne nous arrêterons à discuter ni ces deux systèmes ni tous ceux qu’a fait naître la polémique contre les octrois. Ce qui ressort à nos yeux des études auxquelles se sont livrés tant d’économistes, c’est que l’institution est en principe condamnée. Serait-il opportun d’insister en ce moment même pour une suppression générale et complète ? Les circonstances ne permettent plus d’exprimer un avis radical sur la question comme il y a six mois, et nous reconnaissons que, pour un grand nombre de villes, la sagesse commandera des ménagemens qui comportent certains délais. L’essentiel est que ces délais ne traînent pas trop en longueur, et que l’assemblée nationale se prononce dès cette année sur le principe.


IV.[modifier]

Outre des réformes fiscales, l’agriculture désire de bonnes lois et une représentation élective. On a pris l’habitude de lui répondre en ce qui concerne les lois : « Attendez le code rural qui se prépare et qui ne tardera pas à être promulgué. » Il est à craindre malheureusement que nous soyons loin d’assister à l’achèvement d’un édifice dont tant d’assemblées successives n’ont pu réussir à jeter les bases. En 1791, le jurisconsulte Merlin déclarait qu’il fallait renoncer à faire un code rural. En 1804, une tentative nouvelle fut suivie d’un nouvel insuccès. De même, en 1818 et en 1834, des commissions composées d’hommes politiques, de magistrats et d’agriculteurs, ne purent mettre au jour une rédaction satisfaisante. La commission de 1834 proposa, et fit sagement, de s’en tenir à des lois particulières qui seraient rendues au fur et à mesure des besoins ; ainsi furent votées la loi de 1836 sur les chemins vicinaux, celle de 1838 sur les vices rédhibitoires, et quelques autres. Sous le second empire, le sénat et le conseil d’état se crurent capables de mener l’entreprise à bonne fin. De douze ans de travaux, il est sorti un premier livre présenté récemment à la sanction du corps législatif ; une commission a été nommée dans les bureaux, puis survint la guerre, et tout est resté en suspens. Ce que l’on sait, c’est que la publication de cette première partie si laborieusement enfantée a donné lieu aux protestations les plus vives soit au sein des comices, soit dans la presse. Le projet semblait presque repoussé d’avance, et n’eût probablement pas survécu à la discussion publique. Aussi nombre de sociétés d’agriculture, et à leur tête la Société des agriculteurs de France, s’inspirant des idées qui avaient autrefois prévalu dans la commission de 1834, ont-elles demandé que, si l’achèvement de ce nouveau code doit subir encore des lenteurs, il soit du moins pourvu par des lois spéciales aux nécessités les plus urgentes. Le rapporteur de la Société des agriculteurs, M. Léonce de Lavergne, exprimait aussi les deux vœux suivans, qui furent également adoptés : que dans la rédaction de ces lois rurales on maintînt les principes généraux du code civil, mais sans trop s’assujettir dans les détails aux prescriptions de ce code, et que surtout les commissions chargées d’élaborer de pareilles lois consultassent préalablement les sociétés et les comices. Ce dernier point est en effet celui qui tient le plus à cœur à l’agriculture ; elle estime que ses intérêts sont méconnus, et qu’on en tient un compte trop médiocre tant dans les assemblées que dans le gouvernement. C’est pour cela qu’elle demande un ministre spécial, assisté d’un conseil supérieur, qui ne subordonnerait pas les questions agricoles aux questions d’industrie, de commerce ou de travaux publics ; c’est aussi pour cela qu’elle réclame une représentation élective qui lui soit propre.

Personne n’ignore quel puissant appui est prêté par les chambres de commerce aux intérêts des industriels et des commerçans. L’agriculture n’a pas cette ressource. L’empire a bien institué des simulacres de chambres consultatives d’arrondissement ; mais les personnes qui en faisaient partie étaient à la nomination des préfets, et ceux-ci convoquaient les chambres ou plutôt avaient le droit de les convoquer. Ils n’en abusaient pas. Toutefois pendant quelques mois on avait connu un autre régime. La loi du 20 mars 1851, brusquement abrogée en 1852, avait organisé les comices et créé dans tous les départemens une chambre d’agriculture à laquelle chaque comice envoyait un membre par canton. Ces chambres départementales devaient tenir une session annuelle d’un mois, et déléguaient elles-mêmes un de leurs membres au conseil supérieur de l’agriculture, qui se trouvait ainsi composé de quatre-vingt-six membres issus de l’élection à deux degrés. Cette institution n’était point parfaite ; elle se ressentait de l’esprit qui gâtait souvent les meilleures inspirations de l’assemblée législative. L’élection dominait en principe ; mais quels étaient les électeurs ? Si vous parcourez au hasard la liste des souscripteurs d’un comice quelconque, vous y trouverez, à côté d’un certain nombre de cultivateurs, tous les châtelains de l’arrondissement, puis les bourgeois de la sous-préfecture, avoués, médecins, marchands, notaires, heureux de rencontrer parfois l’occasion de rompre pour une journée le désœuvrement de la vie de petite ville. La grande erreur consistait donc à faire des comices où les cultivateurs n’étaient pas toujours en majorité les assemblées primaires de l’agriculture française. Néanmoins, dans l’état où l’on a vécu sous l’empire, cette loi de 1851 parut si belle que les souhaits les plus hardis l’ont d’abord rappelée sans aller au-delà. L’année dernière seulement, M. Ernest Picard, s’inspirant des idées d’un agriculteur bien connu du Morbihan, déposa un projet de loi beaucoup plus libéral que ne l’était la loi de 1851. Comme tant d’autres projets, celui-ci est resté dans les dossiers de l’ancien corps législatif. C’est bien encore la représentation élective et permanente de l’agriculture que M. Picard se propose d’organiser ; mais cette fois les électeurs ne sont plus seulement les membres des comices, ce sont les cultivateurs mêmes, propriétaires, fermiers et ouvriers ruraux, dont la liste est dressée dans chaque commune par les soins du conseil municipal. Les autres dispositions sont à peu de chose près semblables à celles de la loi de 1851. Quelle différence cependant entre les deux lois ! Ici, le droit de suffrage est universel et complet ; là, il était subordonné à la nécessité de s’affilier à une association locale, et de payer à titre de cotisation une taxe annuelle plus ou moins importante.

Entre le projet de M. Picard et un retour pur et simple à la loi de 1851, il semble qu’on ne puisse hésiter sur le choix à faire ; toutefois nous ne cacherons pas que le nouveau projet a été vu d’un œil inquiet, soupçonneux, par un grand nombre d’associations agricoles, dont quelques-unes même ont combattu en termes assez âpres l’exposé des motifs du député de l’opposition. Leur idéal était précisément cette loi de 1851, d’ailleurs plus ou moins amendée dans les détails, qui paraissait devoir restaurer leur influence, tandis qu’elles craignaient que l’institution proposée par M. Picard ne produisît un effet tout contraire. À nos yeux, cette crainte est vaine, et, si déjà la plupart des huit cents comices ou sociétés d’agriculture que comptent nos départemens ne vivent plus que d’une vie factice, cela tient d’une part à ce que l’administration impériale avait pris à tâche de les énerver, d’autre part à ce que ces associations elles-mêmes ont rarement bien compris leur rôle. En cherchant avec soin, c’est tout au plus si l’on en trouverait cinquante qui aient un titre sérieux à la reconnaissance des populations rurales, qui servent autre chose que de petites vanités d’arrondissement ou de canton. Leurs séances sont rares, et la direction de leurs affaires était jusqu’ici complètement abandonnée à un bureau présidé de droit par le préfet ou le sous-préfet. Quant aux ressources, elles se composent des cotisations annuelles, dont le maximum dépasse rarement 10 francs pour chaque membre, et qui sont perçues avec une peine et avec des retards infinis. Une partie, parfois la moitié, en est consacrée à payer des frais de poste, de bureau, et l’impression d’un bulletin qui généralement n’est lu par personne. Ces dépenses prélevées, on consacre l’argent qui reste à faire tous les ans ou tous les deux ans un concours pour lequel il est d’usage que le département accorde une subvention de quelques centaines de francs Le député, les futurs candidats, diverses notabilités du pays, y ajoutent d’ordinaire quelques médailles d’argent ou de vermeil destinées à récompenser le plus beau lot de volailles, de légumes ou bien à primer la vertu des anciens serviteurs de ferme. Cette munificence peu coûteuse produit de médiocres résultats, et l’on ne peut guère prendre au sérieux de semblables solennités. C’est toujours en effet la même chose : pour les membres de l’association, tout se résume en rapports, discours, lectures de prose ou de vers sur l’estrade, rosettes à la boutonnière et toasts récités au banquet ; pour la foule, elle vient là comme à la foire ou à la fête, bâille aux discours, gouaille les lauréats, traite parfois quelques menues affaires, et ne perd pas l’occasion de boire. Si les sociétés de province voulaient renoncer à ces concours qui leur sont chers, ou plutôt les rendre plus sérieux et moins fréquens, si elles voulaient surtout descendre au terre-à-terre de la vraie pratique agricole, leurs services leur acquerraient vite l’autorité dont elles sont jalouses. À côté des chambres d’agriculture électives, dont la principale mission serait d’intervenir, lorsque les intérêts ruraux l’exigeraient, auprès du préfet, du ministre, de l’assemblée législative, les associations conserveraient le rôle très enviable de stimuler par tous les moyens possibles le progrès dans les cultures du pays, de venir en aide aux cultivateurs selon les circonstances et les besoins, de patronner les publications utiles, de propager les procédés recommandables, de se livrer elles-mêmes, ainsi que le font les Allemands dans leurs stations agronomiques, à des études et à des essais sur les engrais, les instrumens, les appareils, dont elles se proposeraient d’introduire l’usage dans les exploitations de la province. Elles, seraient ainsi à la fois des sociétés savantes et des sociétés d’encouragement et de secours. Elles régleraient l’emploi de leurs fonds sur les nécessités particulières de chaque année. Après la sécheresse du mois de juin 1870, le comité d’agriculture de la ville de Beaune employa l’argent dont il put disposer à l’acquisition de graines de fourrages tardifs qu’il distribua gratuitement, tandis qu’il était temps encore, aux cultivateurs de l’arrondissement de Beaune. Au mois d’août suivant, lorsque les mobiles et les soldats de la réserve furent appelés soudain sous les drapeaux, le comice de Tarare déclara qu’il se chargerait de faire labourer et ensemencer les champs des absens. Voilà des exemples de ce qu’on peut faire. Au-dessus des sociétés locales, quelques grandes associations qui embrassent toute une province, comme l’Association normande, ou même le pays entier, comme la société des agriculteurs de France, rendront des services d’autant plus précieux que leurs ressources sont plus importantes. La Société des agriculteurs de France notamment, fondée en 1868 par la seule force de l’initiative privée comme une protestation contre les tendances de l’administration de l’agriculture, tolérée et gênée pendant dix-huit mois par cette même administration, enfin légalement autorisée après bien des démarches et bien des peines au mois de janvier 1870, compte à présent plus de trois mille membres qui lui sont venus de tous les points du territoire. Elle a tenu à Paris deux sessions générales, et ses délibérations ont acquis une véritable autorité. Elle a créé des prix, publié des travaux et des mémoires remarquables ; elle a ouvert l’été dernier le plus important concours de machines à moissonner qu’il y ait eu en France. Elle a surtout fondé l’institution des congrès agricoles régionaux, sortes de réunions de premier examen, où tous les ans les questions qui doivent être agitées dans l’assemblée générale de la société sont d’abord soumises par les agriculteurs des diverses régions à des débats et à un vote préparatoires. On voit par là que la part des comices, des sociétés, des associations de toute nature, peut être assez belle ; mais il faut bien se mettre en garde contre l’idée de substituer leurs délégués à une représentation élective de l’agriculture. Quelque reconnaissance qu’elles méritent, quelque prépondérance qu’elles acquièrent, ces associations, n’étant pas elles-mêmes issues de l’élection, ne représentent pas en droit autre chose que leurs souscripteurs.

Et maintenant, aussitôt que s’éclaircira l’horizon, nous devrons songer à préparer les progrès de l’avenir. Dieu sait s’il nous en reste à faire ! On n’y réussira qu’en formant l’alliance étroite de la science et de la pratique. C’est pourquoi tant d’esprits éminens attachent le plus haut prix à la restauration, ou, pour mieux dire, à la création de l’enseignement agricole, qui a été chez nous systématiquement négligé. Il faut instituer cet enseignement à tous les degrés, primaire, secondaire, supérieur. M. Duruy est le seul ministre de l’empire qui l’ait compris ; il s’en est occupé avec son bon vouloir habituel ; nous l’avons entendu lui-même exposer dans une réunion de la Société des agriculteurs de France les mesures qu’il avait prescrites et les instructions qu’il avait données aux instituteurs primaires des villages. « Vingt-six mille de nos écoles primaires ont déjà un jardin, disait-il, et j’ai pris, il y a quatre ans, un arrêté par lequel je déclarais qu’il ne serait accordé de subvention aux communes sur les fonds de l’état pour la construction d’une école qu’autant que le plan comporterait un jardin. Dans beaucoup de départemens, l’école normale fait déjà parvenir chaque année aux instituteurs des graines, des greffes, des plants dans les meilleures conditions. Que cet usage se généralise, et Vous voyez qu’il sera facile de rattacher même les hameaux de l’empire au mouvement bienfaisant que vous voulez produire. » — Ces louables efforts ne pouvaient être que stériles. Il ne s’agit pas de mettre aux mains de nos 40,000 instituteurs, qui n’y sont guère préparés, la houe, la bêche ou le greffoir. S’il en est parmi eux qui aient le goût du jardinage, ou même une aptitude particulière pour les travaux des champs, ce sont des exceptions dont il faut se féliciter, mais ce sont des exceptions assez rares. La plupart de ceux qu’on obligerait à enseigner la pratique d’un métier qu’ils n’entendent point ne feraient rien d’utile, les supposât-on pleins de zèle. Ce qui importe, c’est de modifier le programme d’études des écoles rurales. On y apprend la lecture, l’écriture et les quatre règles, c’est bien, et il faut étendre à tous cette instruction première ; mais de quoi charge-t-on, après cela la mémoire des écoliers ? On les oblige à débrouiller la généalogie des rois de Juda et d’Israël ; les plus intelligens sont quelquefois initiés aux mystères de l’analyse grammaticale. Quant aux dictées, le maître les prend au hasard dans des Morceaux choisis des grands écrivains de la France, depuis Pascal jusqu’à Chateaubriand. Jugez de l’étrange chaos que cela doit produire dans le cerveau d’un jeune paysan. Ne pourrait-on substituer à cette routine prétentieuse quelque chose de plus modeste et de plus solide, faire apprendre par cœur aux élèves une sorte de catéchisme agricole où seraient réunis les principes clairs, incontestables, des bons assolemens, des bonnes fumures, de tout ce que vingt ans de labour n’ont jamais enseigné à un charretier ? Joignez-y des notions de comptabilité à l’usage des petits domaines, un peu de droit usuel, un peu d’arpentage, et même, si le maître en est capable, un peu d’histoire naturelle et de chimie élémentaires. Détruisez enfin ce qui reste de vieux préjugés par la lecture de quelques livres de bon sens. L’enseignement secondaire, qui fait également défaut, serait naturellement plus complet et plus relevé ; il conviendrait, jusqu’à l’âge de quinze ou seize ans, aux jeunes fils de cultivateurs destinés à suivre la carrière de leurs pères. L’empire nous a laissé une loi (celle du 21 juin 1865) qui ajoute au programme d’études des lycées et collèges des notions générales d’agriculture. Une pareille loi ne peut être que lettre morte, parce que les professeurs manquent, surtout parce qu’on ne prend au sérieux dans les établissemens universitaires que ce qui mène au baccalauréat. Les cours secondaires d’agriculture ne seront utilement suivis que sous des maîtres spéciaux dans des écoles spéciales. L’enseignement supérieur enfin, qui seul peut nous donner une bonne agronomie, n’attend qu’un mot du gouvernement pour renaître, car il brillait, il y a quelque vingt ans du plus vif éclat dans cet institut de Versailles dont la suppression a causé autant d’étonnement que de regrets. On a senti depuis quelle faute avait été commise, et l’on a recouru à divers expédiens pour la faire oublier. Il y a peu d’années, M. Duruy voulut transformer le Muséum d’histoire naturelle en école supérieure agronomique ; mais ce projet tomba sous les critiques impitoyables de l’agriculture et de la science, qui se liguèrent contre le ministre. On songea aussi à développer davantage l’enseignement de l’économie rurale dans les cours du Conservatoire des arts et métiers, puis à créer à l’École centrale une classe d’ingénieurs agronomes ; ces tentatives furent abandonnées à causa de leur insuffisance. Ce que demandait l’opinion, c’était qu’on relevât l’institut agronomique de Versailles, et dans ces derniers temps la commission supérieure de l’enquête agricole se rendit enfin au sentiment public. De son côté, la Société des agriculteurs de France renouvela dans les termes les plus pressans le vœu que venait d’exprimer la commission de l’enquête. Malgré les événemens qui sont survenus, à cause même de ces événemens, il est temps d’accéder à de si justes désirs, si l’on ne veut que notre agriculture reste inférieure à celle des autres nations.

L’avenir est bien trouble, et ce que seront nos destinées, nul ne peut le dire ; mais, pour l’agriculture, comme pour l’industrie, les arts, la science, la politique, c’est d’un effort commun, incessant, opiniâtre, que dépendra la réparations plus ou moins prochaine de tant de désastres. De graves et cruels soucis ne laisseront maintenant sans doute que peu de liberté d’esprit à nos gouvernans. Prêtant l’oreille encore aux derniers échos dé la guerre, remplis de l’unique pensée de sauver la France et de conserver son honneur, occupés à fonder, au bruit des dissensions politiques, la paix, l’ordre et la liberté, ne seront-ils pas détournés de beaucoup d’objets importans qu’ils considéreront comme respectables sans doute, mais secondaires et auxquels il sera toujours temps de songer ? Qu’on ne l’oublie pas, nous ne sommes plus, par malheur en situation de nous laisser distraire un seul instant des intérêts matériel du pays, quand ces intérêts se résument en ces deux mots : le travail et le pain. Il faut aussi que l’agriculture elle-même réponde à l’espoir qu’on a mis dans son bon sens, dans son patriotisme et dans son courage. Elle a souffert et souffrira beaucoup encore ; mais, au lieu de se répandre en plaintes qui ne sauraient que l’amollir et l’aigrir, elle doit se mettre virilement à l’œuvre, sans perdre une journée, quels qu’aient été d’ailleurs ses désespoirs et ses tristesses, quelle que soit aussi l’insuffisance des moyens dont elle peut à présent disposer. Qu’elle le sache cependant, jamais peut-être une plus favorable occasion ne s’est offerte à son activité. Si l’agriculture donne ces exemples d’initiative et de mâle énergie, elle ne sera pas seule à en recueillir les fruits, car elle aura contribué à préparer pour la France de nouveaux jours de prospérité et de grandeur.

Eug. Liebert.

  1. Voyez la Revue du 1er septembre 1870.
  2. Dans le cas d’un détournement à son profit de l’objet donné par lui en gage, l’article 408 du code pénal lui serait appliqué. Les peines édictées par cet article sont de deux mois à deux ans de prison, avec amende, etc.
  3. M. Romuald Dejernon, dans un travail nourri et plein de faits, intitulé l’Octroi et le vinage, a fait là-dessus des comparaisons intéressantes. On paie à Paris, sur les vins, 46 francs de droits d’entrée par 228 litres, à Rouen 33 fr., à Lyon 15 fr., à Bordeaux, à Toulouse, 6 et 9 fr., à Montpellier de 4 à 5 fr. Or il se consomme annuellement par individu, à Paris 100 litres de vin seulement, à Rouen 104 litres, à Lyon 180, à Bordeaux et à Toulouse 250, à Montpellier 300.
  4. Bordeaux, 1870.