Œuvres complètes de Béranger/L’Alchimiste

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Œuvres complètes de BérangerH. Fournier3 (pp. 45-46).


L’ALCHIMISTE z


Air de la Bonne vieille ; ou d’Aristippe


Tu vas, dis-tu, vieux et pauvre alchimiste,
Tirer de l’or des métaux indigents,
Et, faisant plus pour moi que l’âge attriste,
Me rajeunir par de secrets agents.
J’ouvre ma bourse à ta science occulte.
Mon cœur crédule au grand œuvre a recours.
Chacun pourtant conservera son culte.
Tout l’or pour toi, mais rends-moi mes beaux jours.

Sur ce brasier souffle donc en silence,
Ou d’un vieux livre interroge les mots a*.
Ton art est sûr ; le Pactole et Jouvence
Dans ce creuset vont marier leurs flots.
L’œil sur ce feu, que tu rêves de choses !
Vois-tu déjà le sourire des cours ?
Moi, pour mon front je n’attends que des roses.
Tout l’or pour toi, mais rends-moi mes beaux jours.

Ivre d’espoir, quel délire t’égare !
« Ô rois, dis-tu, baisez mes pieds poudreux.
« J’aurai plus d’or que Cortez et Pizarre
« N’en ont conquis pour d’autres que pour eux. »

Naguère encor, toi qui vivais d’aumônes,
Déjà l’orgueil rugit dans tes discours.
Achète au poids et sceptres et couronnes.
Tout l’or pour toi, mais rends-moi mes beaux jours.

Oui, rends-moi-les avec leur indigence ;
Rends à mon âme un corps plus vigoureux ;
À mon esprit ôte l’expérience ;
Souffle en mon cœur un sang plus généreux.
Puis t’échappant de ton palais de marbre,
En char pompeux bercé sur le velours,
Vois-moi dormir, heureux au pied d’un arbre.
Tout l’or pour toi, mais rends-moi mes beaux jours.

Je sais pourtant ce que vaut la richesse ;
Mais j’aime encor ; je possède et, cent fois,
J’ai craint de voir ma trop jeune maîtresse
Compter mes ans et les siens par ses doigts.
C’est du soleil qui sied à sa peau brune ;
C’est de l’été qu’il faut à nos amours.
Celle que j’aime est sourde à la fortune.
Tout l’or pour toi, mais rends-moi mes beaux jours.

Mais au creuset ta main que trouve-t-elle ?
Rien ! te voilà plus pauvre et moi plus vieux.
« Non, non, dis-tu ; demain, lune nouvelle ;
« Recommençons ; demain nous serons dieux. »
Tu mens, vieillard ; mais d’erreurs caressantes
J’ai tant besoin, que je te crois toujours.
Sur mon front nu, vois ces rides naissantes.
Tout l’or pour toi, mais rends-moi mes beaux jours.


z. Il ne faut pas croire que cette espèce de charlatans ou de fous ait entièrement disparu de la France. C’est l’un d’eux qui m’a donné l’idée de cette chanson. Il faut convenir que celui-là avait l’air d’une profonde conviction.

a*. Ou d’un vieux livre interroge les mots.

L’Hermès des anciens Égyptiens passait dans l’antiquité pour avoir découvert tous les secrets de la nature et les avoir transmis aux prêtres de son pays. La transmutation des métaux lui était attribuée ; de là le nom de science hermétique. Les prétendus livres qui portent son nom sont, dit-on, l’ouvrage des Grecs du Bas-Empire. Ils sont encore la règle des alchimistes et souffleurs, gens qui cherchent le grand œuvre ou la pierre philosophale, secret qui donne à la fois des trésors à volonté et la prolongation indéfinie de la vie humaine. Nicolas Flamel, qui eut la réputation chez nos aïeux d’avoir découvert la pierre philosophale, passait pour être devenu immortel, et je ne sais quel ancien voyageur raconte l’avoir rencontré en Asie deux ou trois siècles après l’époque où il vécut.