L’Alcoolisme et l’Asinthisme

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L’Alcoolisme et l’Asinthisme
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 2 (p. 463-479).
L’ALCOOLISME
ET
L’ABSINTHISME


I.

L’abus des boissons fermentées est aussi ancien que le monde; mais l’extension que cet abus a prise, le caractère d’aggravation qu’il a revêtu, en ont fait une des calamités particulières de notre époque. L’homme d’aujourd’hui ne s’enivre pas seulement, comme l’homme d’autrefois, dans l’entraînement des repas, avec des liqueurs naturelles et généreuses, le vin, la bière ou le jus des fruits; il s’administre des préparations artificielles hors de table, à jeun, comme on use d’un poison ou d’une médecine que l’on veut rendre plus efficace. L’alcoolisme moderne est autre chose que la brutale et passagère intempérance du passé. Il en a tous les défauts : comme l’excès du vin, que l’Ecclésiaste défendait aux Hébreux, « il fait naître la colère et cause beaucoup de ruines; » mais il possède par surcroît des vices qui lui sont propres et une malignité inconnue des anciens. Des études médicales récentes ont mis hors de doute l’efficacité meurtrière du poison alcoolique et l’influence pernicieuse qu’il exerce sur l’organisme et sur l’intelligence de l’homme. C’est donc un fléau qui se manifeste à nous, un fléau nouveau, une production spontanée et caractéristique de notre civilisation. Une habitude si générale doit avoir un retentissement profond sur la condition morale, sociale ou physique de notre société : il est des momens de crise où cette action souterraine de l’alcoolisme éclate tout à coup au grand jour. Nous avons assisté, il y a trois ans, à une éruption de ce genre. A ce moment, le mal est devenu évident à tous les yeux; le guérir était le but de tous les efforts. Tout le monde a compris alors le rôle considérable que l’alcoolisme joue dans nos mœurs, tout le monde a prévu les dangers dont il menace l’avenir. Maintenant que tout est rentré dans l’ordre et dans le repos, l’attention publique s’est tournée vers d’autres objets; mais la sollicitude des médecins ne devait pas s’endormir. Le 30 novembre 1871, l’Académie de Médecine faisait rédiger par un de ses membres, M. Bergeron, et répandre dans la presse un Avis sur les dangers qu’entraîne l’abus des boissons alcooliques. Cet avis émané du corps le plus compétent et le moins suspect de calculs étrangers s’adresse à tous les hommes qui dirigent des ouvriers, aux propriétaires d’usine, aux chefs d’ateliers, aux instituteurs d’adultes. En même temps, quelques députés, s’autorisant des idées exprimées à l’Académie, des vœux d’un grand nombre de conseils-généraux et du sentiment public, essayaient de provoquer au sein de l’assemblée nationale des mesures pour la répression de l’ivrognerie. Grâce à l’initiative intelligente d’un des médecins qui font partie de la chambre, M. Roussel, ces efforts ont abouti à l’adoption de la loi du 3 février 1873 contre l’ivresse publique. Le spectacle de l’ivrognerie sera désormais épargné à la masse de la population saine, si la loi porte les fruits qu’on en attend. On craignait les difficultés de l’application; mais l’expérience a prouvé que ces craintes étaient mal fondées. Dans les quatre mois qui ont suivi la mise en vigueur de la législation nouvelle, c’est-à-dire pendant les mois de février, mars, avril et mai 1873, la police a constaté, pour Paris seulement, 5,325 contraventions; les condamnations prononcées par les tribunaux de la Seine atteignent 4,253. Cette statistique est la justification et la meilleure preuve de la nécessité de la loi. Dans toute l’étendue de la France, l’application des mesures répressives n’a pas rencontré de plus grandes répugnances; les documens signalent seulement quelques petites communes, particulièrement en Bretagne, dont les maires, par des motifs plus ou moins avouables, montrent une complaisance illimitée pour les délinquans.

Mais cette loi elle-même n’est qu’un palliatif; elle couvre d’un manteau pudique les scandales de l’alcoolisme ; elle n’en arrête pas les désordres. L’alcoolisme le plus redoutable n’est pas celui qui affecte la forme excessive de l’ivresse complète; c’est plutôt l’empoisonnement lent et insidieux du buveur qui ne tombe jamais, qui s’entretient dans une demi-ébriété continue en fractionnant la ration de spiritueux qu’il absorbe et en espaçant les prises. Celui-là, qui hausse les épaules devant son compagnon ivre-mort, ne se doute pas qu’il est plus malade que lui, et il n’a que dédains pour cette loi qui le visait et qui ne l’atteint pas.

Les promoteurs de la loi n’ont pas cru leur mission épuisée par ce premier résultat. Dès le 2 mars 1872, ils parvenaient à fonder une société de tempérance sur le modèle de celles qui existent déjà en Amérique et en Angleterre. Des hommes éminens, des des économistes, des administrateurs, s’adjoignaient aux honorables médecins qui avaient formé le noyau de l’Association française contre l’abus des boissons alcooliques. En moins de deux années, la société a pris un développement considérable; elle publie un bulletin, elle répand des brochures destinées à éclairer le public sur les dangers des spiritueux; elle agit sur les chefs d’industrie et sur les instituteurs, elle décerne des récompenses, elle provoque des mesures administratives et des améliorations dont notre pays tout entier devra lui être reconnaissant. — La société française a adopté un principe moins exclusif et moins radical que les associations étrangères : celles-ci poursuivent l’abstinence absolue des boissons alcooliques, vin, bière, liqueurs de toute espèce, et leur doctrine, connue d’abord sous le nom de teetotalisme, aujourd’hui sous celui de néphalisme, compte plus de 3 millions d’adhérens en Angleterre; mais elle n’aurait pas de chance d’être accueillie chez nous. La ligue française est seulement une ligue contre l’alcool; elle se propose un but pratique, celui d’encourager la substitution des boissons inoffensives et salutaires, comme le thé et le café, aux liqueurs spiritueuses, en dehors des repas, dans les réunions d’ouvriers, avant le travail ou après la journée finie. Elle accepte et préconise l’usage de la bière, surtout du vin naturel dont le titre alcoolique n’est pas exagéré par les pratiques du vinage; elle ne méconnaît point les qualités généreuses et hygiéniques d’un produit qui est en même temps l’un des élémens les plus importans de notre richesse nationale.

De fait, le vin ne se prête pas à un abus aussi facile que les liqueurs spiritueuses. Il ne renferme généralement qu’une proportion d’alcool assez faible, variant de 9 à 11 pour 100. La substance active et enivrante s’y trouve ainsi diluée et par conséquent atténuée dans ses effets; la dilution s’exagère encore, si le vin est pris pendant le repas et réparti dans toute la masse des alimens. L’effet toxique et pernicieux exige alors l’absorption de quantités assez considérables que l’estomac n’est pas toujours en humeur de supporter; il se révolte le plus souvent contre le surcroît qui lui est imposé. Il n’est pas aisé de dompter la répugnance de l’estomac et de devenir un grand buveur; c’est un art difficile, qui aux temps de la décadence romaine avait ses règles, ses pratiques et ses admirateurs. Peu de buveurs seraient capables aujourd’hui de l’exploit de ce Novellius Torquatus qui avait conquis la faveur de Tibère et le consulat en avalant d’un trait devant lui trois congés (9 litres 1/2) de vin de Falerne.

Un moyen aussi laborieux d’arriver à l’ivresse n’aurait pu convenir au génie moderne, qui simplifie tout. Par la distillation, il sépare le principe enivrant que contient le vin, l’alcool, qui, teinté ou aromatisé de diverses façons, possède sous un volume plus faible une activité plus grande. L’alcool a les défauts du vin, il n’en a point les vertus. En effet, dans cette opération de la distillation, toutes les substances qui donnaient au vin une valeur hygiénique et alimentaire ont disparu; le tannin, les tartrates, les phosphates, les acides végétaux, sont restés comme résidus. La production des esprits de vin, tout en favorisant l’ivrognerie, n’aurait pas suffi à lui donner le développement qu’elle a pris, sans le concours d’une circonstance bien plus importante, la découverte des alcools de pomme de terre, de betterave, de riz, de seigle, de maïs. Les eaux-de-vie, le cognac, la fine champagne, l’armagnac, ont toujours été d’un prix élevé qui en empêchait la diffusion. Les alcools de grains au contraire n’ont qu’un prix avili, la production en est illimitée. Dès lors l’abus des spiritueux ne rencontrait plus d’obstacles ; sans compter les dispositions morales du buveur et la puissance des habitudes vicieuses, tout conspirait à l’extension de l’alcoolisme : l’activité enivrante, l’abondance et le bon marché de la liqueur.

Cela même n’était pas encore assez. Les alcools, qui sont la base des liqueurs spiritueuses, s’y trouvent le plus souvent mélangés à des substances nuisibles par elles-mêmes : les unes, comme l’absinthe, y sont introduites à dessein; les autres, telles que les huiles empyreumatiques de l’eau-de-vie de betterave et de l’eau-de-vie de pomme de terre, y persistent malgré les efforts du fabricant. Ces principes possèdent une odeur extrêmement pénétrante; ils communiquent aux eaux-de-vie de grains une sorte de bouquet désagréable qui offense le goût le moins délicat. Le distillateur s’ingénie à le dissimuler par mille pratiques : il ne livre l’alcool à la consommation qu’après l’avoir mélangé, coupé, transformé en liqueurs, — le kirsch, le bitter, le genièvre, — dont l’amertume ou la force couvre tous les autres défauts. Si l’on en croit le témoignage des médecins, ces élémens accessoires seraient loin d’être innocens; ils contribueraient à revêtir l’ivresse d’un caractère plus terrible, ils expliqueraient la variété des formes qu’elle présente de nos jours et surtout la différence avec l’ivrognerie ancienne. On est tenté d’accepter cette manière de voir, si l’on tient compte des expériences et des observations récentes de M. Magnan [1], qui ont mis en lumière les propriétés toxiques de l’essence d’absinthe et les accidens qu’elle provoque chez beaucoup de buveurs. D’ailleurs on sait dans les centres vinicoles que les dégustateurs ne peuvent plus supporter impunément le même nombre d’expertises qu’à l’époque où les industriels n’étaient pas encore employés pour la consommation ou le vinage.


II.

Les anciens n’avaient pas su opérer la distillation du vin et en isoler la partie volatile et inflammable, l’esprit subtil et ardent si commun aujourd’hui sous le nom d’esprit-de-vin. La cornue et l’alambic sont des inventions du moyen âge ; le premier alchimiste qui eut l’idée de soumettre dans ces appareils le vin à l’action du feu découvrit l’alcool : il fut le premier « bouilleur de cru. » On fait honneur de cette inspiration à Arnaud de Villeneuve, célèbre savant qui fut médecin de Pierre III d’Aragon vers l’an 1280 ; mais il est certain que celui-ci ne fit que vulgariser la préparation de cette substance, qu’il avait apprise en Espagne des médecins arabes. Il devint l’historien de cette « eau de vin » ou « eau de vigne, » aqua vini, aqua vitis, et il lui attribua, entre autres vertus merveilleuses, celles de guérir la plupart des maladies, « de retarder la vieillesse et de nourrir la jeunesse. » De là le surnom d’eau-de-vie donné à ce prétendu régénérateur de l’humanité, que plus tard et avec plus de raison les successeurs d’Arnaud appelèrent « l’eau de mort » ou le « démon alcool ; » Guy Patin disait que cette eau inestimable faisait vivre ceux qui la vendaient, mais tuait ceux qui en usaient. Au milieu de tous ces débats, le nom arabe d’alcool a prévalu.

L’alcool a donc été introduit par les médecins, et comme un médicament des plus précieux. Malheureusement les maladies qu’il a causées sont plus nombreuses que celles qu’il a guéries; toutefois il a rendu des services. On l’a dit, il n’y a point de substances pernicieuses, il n’y a que des emplois pernicieux, et, comme le prétend Montaigne, « c’est nous qui corrompons par nostre maniement les choses qui d’elles-mêmes sont belles et bonnes. » Dans ces dernières années, une école médicale s’est fondée en Angleterre qui a tenté de systématiser l’usage de l’alcool et d’en faire une méthode de traitement général des maladies fébriles et inflammatoires. Le promoteur de ce mouvement, le médecin R. Bentley Todd, a résumé sa doctrine dans un ouvrage publié en 1860 à Londres, sous le titre de Clinical Lectures. Le traitement à l’alcool a été adopté en Allemagne; l’un des médecins de l’Hôtel-Dieu de Paris, M. Béhier, l’a introduit dans la pratique française, et l’a employé avec succès dans les formes adynamiques de la fièvre typhoïde, de la pneumonie, dans les cas en un mot où il existe une dépression considérable des forces. Administré judicieusement, c’est-à-dire à doses fractionnées, l’alcool a pu produire ainsi les plus heureux résultats. La potion de Todd, qui n’est essentiellement qu’un mélange d’alcool et d’eau, est définitivement entrée dans la thérapeutique habituelle de nos hôpitaux. — En résumé, l’alcool n’a jamais cessé d’appartenir à la médecine : autrefois par ses propriétés, aujourd’hui surtout par ses ravages. Il est comme la lance d’Achille, qui blessait par un côté et guérissait par l’autre. Recommandé jadis comme un remède, il est proscrit maintenant comme un poison, et on lui cherche à son tour un remède.

L’alcool s’est popularisé lentement dans notre pays. Jusqu’aux commencemens du XVIe siècle, il ne fut pas autre chose qu’une potion pharmaceutique dont la préparation était le monopole des apothicaires, qui partagèrent en 1514 leur privilège avec la corporation des vinaigriers. De celle-ci à son tour, vers la fin du règne de François Ier sortit la corporation des distillateurs. Les distilleries se multiplièrent, mais avec lenteur, plutôt pour satisfaire aux demandes du commerce étranger qu’aux besoins intérieurs. L’eau-de-vie et les liqueurs qui en dérivent se faisaient accepter difficilement dans notre pays de soleil et de coteaux, où le vin est abondant et généreux. Si, au dire des historiens grecs et latins, nos pères les Gaulois ont été le premier peuple qui « s’adonna au vin, » nous avons été le dernier qui se soit adonné à l’alcool. Les distilleries, qui s’étaient répandues en France pendant le cours du XVIIe siècle, et dont les plus célèbres étaient celles de Nantes et de Strasbourg, exportaient la plus grande partie de leurs eaux-de-vie en Angleterre. Quelques liqueurs spiritueuses étaient cependant très appréciées sous le règne de Louis XIV, et le grand roi lui-même estimait fort le rossolis. C’était une liqueur d’origine italienne, où l’alcool était aromatisé par le suc d’une plante appelée drosera ou rossolis, c’est-à-dire rosée du soleil. Ce nom lui vient de ce qu’une espèce de suc transparent s’y dépose sur les feuilles en formant autour du limbe une couronne de gouttelettes. Les alchimistes, émerveillés des particularités que présentait cette plante, dont les cils glanduleux s’agitent quand on vient à les irriter, la tenaient en grand honneur et la faisaient entrer dans une multitude de préparations. C’est à ces souvenirs ou simplement à la mode que le rossolis dut probablement une faveur qu’il ne méritait guère : le suc de la plante est acre, il possède même des propriétés nuisibles, et les prairies où le drosera est abondant sont réputées de mauvais pâturages. La liqueur favorite des gens de cour et des bourgeois pendant tout le XVIIe siècle, celle dont la vogue s’est prolongée le plus longtemps, fut le ratafia. On fabriquait plusieurs espèces de ratafia; la principale n’est autre chose que la préparation appelée aujourd’hui « liqueur de noyau. » Les conserves de fruits portaient aussi ce nom générique; mais de toutes ces boissons anodines on faisait peu d’abus, du moins en France. Avec le XVIIIe siècle, l’eau-de-vie pénétra plus avant dans les habitudes, et l’on commence à signaler les excès qu’elle entraîne. Une des causes qui ont le plus contribué à la propager, c’est la guerre. Pour ce qui concerne l’Angleterre, le fait est hors de doute. Les soldats anglais avaient pris dès le xvi*’siècle le goût du brandwine ou « vin brûlé » pendant leurs campagnes dans les Pays-Bas; en rentrant dans leurs foyers, ils conservèrent et répandirent l’usage de ce cordial, de ce brandy qui les avait mis en état de supporter les fatigues sans nombre auxquelles ils étaient exposés. Il en est de même aux États-Unis, où l’ivrognerie est un legs de la guerre de l’indépendance, à en croire le témoignage de Baird. Plus près de nous, les guerres de l’empire ont amené un résultat analogue. De notre temps enfin, la funeste passion de l’absinthe nous a été rapportée d’Afrique par nos soldats, et de l’armée s’est répandue ensuite dans une grande partie de la population. Cependant les origines du mal ne doivent pas être cherchées si loin; elles datent de l’exploitation dans notre pays des alcools de grains, c’est-à-dire de 1824. A ce moment, l’industrie de la distillation prit une extension considérable; elle devint même en peu d’années l’une des plus puissantes de la France. Le prix de l’alcool s’abaissa dans une proportion inconnue, et le pays tout entier fut inondé de ces liqueurs malsaines qui, après avoir imbibé jusqu’à la moelle les populations urbaines, se sont infiltrées ensuite jusqu’au fond des campagnes.

Depuis quarante années, la quantité d’eau-de-vie consommée en France a plus que doublé. La moyenne annuelle était de 1 litre par tête en 1831; en 1869, elle atteignait 2 litres 54. Le nombre des débitans de boissons s’élève, d’après les documens fournis par l’administration des contributions indirectes, au chiffre de 371,151. Il y a donc un débit par 100 habitans, et ce chiffre énorme est évidemment hors de proportion avec les besoins légitimes des populations. Dans cette quantité d’alcool absorbée, le cognac, le roi des alcools, intervient pour la plus faible part et seulement pour la consommation des classes aisées. A la campagne, les eaux-de-vie de betterave, les eaux-de-vie de marc, jouent le rôle principal; dans les villes, ces alcools crus ne conviennent plus aux exigences d’un goût raffiné. Les boissons en faveur sont : les bitters, macérations dans l’alcool de plantes aromatiques et amères, telles que l’aloès, la rhubarbe et la gentiane; les vermouths, infusions de plantes diverses et trop souvent avariées dans des vins blancs toujours alcooliques et quelquefois piqués. La recette en appartient aux officines. Enfin le breuvage le plus populaire, le mêlé, est obtenu par l’addition de cassis, d’anisette ou de liqueur de menthe.

Ce qui aggrave encore l’influence pernicieuse de ces boissons, ce sont les circonstances dans lesquelles on en fait usage; on les boit à jeun, alors que l’estomac vide est plus sensible aux effets irritans et que l’absorption est plus facile et plus rapide. On ne saurait trop sévèrement condamner, au nom de l’hygiène, une des coutumes les plus chères aux ouvriers des champs comme de la ville, qui est d’ouvrir la journée par le coup du réveil, sous le bizarre prétexte de neutraliser les effets de la brume, de « chasser le brouillard, » ou de « tuer le ver.» Cette habitude déraisonnable est aussi l’une des plus efficaces à produire l’alcoolisme chronique avec son cortège habituel d’accidens. Les femmes elles-mêmes, dans certaines régions de la France, ne sont pas restées à l’abri de la funeste passion de l’ivrognerie. Un député du Nord réclamait l’an dernier l’interdiction de la vente des liqueurs fortes par les marchands de denrées alimentaires et d’épiceries. Bien des ménagères, paraît-il, vont boire chez l’épicier qui n’oseraient aller au cabaret. Dans certaines parties de la Bretagne, ce scrupule n’existe pas, et les cabarets sont fréquentés par les jeunes gens des deux sexes, sans avantage pour la morale, comme on le pense bien; aussi n’est-il pas rare, à la suite des foires et des kermesses, de trouver sur le bord des chemins et des sentiers des hommes et des femmes qui sont tombés là ivres-morts. Les femmes qui se livrent à ces excès sont heureusement une exception, telle qu’il en a pu exister dans tous les temps. Les Romains les punissaient sévèrement : au dire de Pline, une matrone fut condamnée à mourir de faim par son mari pour le seul crime d’avoir ouvert le sac qui contenait la clé du cellier.

L’abus des alcooliques n’existe pas seulement dans la classe ouvrière; il est presque aussi fréquent dans certaines catégories d’employés d’industrie et de commerce ; il s’étend même jusque dans les classes plus aisées. Là les résultats funestes en sont retardés par une hygiène meilleure et une vie plus confortable; mais ils sont loin d’être entièrement conjurés. Beaucoup de dyspepsies, de gastralgies, chez les gens du monde, ont pour cause l’usage même modéré des liqueurs. Bien des gens enfin s’alcoolisent sans le savoir : ce sont des personnes d’une santé faible, qui sous prétexte d’activer une digestion languissante, de stimuler un estomac paresseux, font un usage déréglé de l’eau de mélisse des carmes, des élixirs, de la liqueur de vulnéraire. M. Magnan rappelle que bon nombre de malheureux ont éprouvé des accidens les plus graves de l’alcoolisme pendant le siège de Paris, pour avoir employé la soupe au vin comme principal appoint à leur maigre repas. Les individus chétifs, surmenés, mal nourris, sont d’une sensibilité extrême à l’action de l’alcoolisme. On a vu chez des convalescens, chez des personnes à santé chancelante, le simple usage de vin de quinquina ou de la potion de Todd amener des troubles digestifs, le tremblement, le délire avec hallucination. Il faut enfin citer parmi les victimes innocentes ces enfans en bas âge qui doivent des attaques de convulsions à l’intempérance de leurs nourrices.

Les conséquences désastreuses des abus alcooliques sont si multipliées qu’il serait impossible d’en tenter ici l’énumération. Aux moralistes incombe la charge de décrire toutes les défaillances que l’alcoolisme traîne après lui, la servitude et les misères qu’il engendre; il leur appartient de faire le procès à ce vice, qui est l’agent le plus actif de la détresse, de l’indigence et des désordres de toute espèce. La statistique permet de suivre, par la marche ascendante de la criminalité, les progrès de la consommation de l’alcool. Dans l’intervalle de 1850 à 1870, le nombre moyen des morts accidentelles dues à ce fléau a augmenté dans la proportion de 331 à 587; le nombre des suicides s’est élevé de 240 à 664. La folie alcoolique surtout s’est multipliée dans des proportions effrayantes; les médecins aliénistes, témoins de cette progression redoutable, ont été les premiers à pousser le cri d’alarme et à provoquer, contre les ravages de l’alcoolisme, la croisade actuelle. M. Lunier pour la France entière, MM. Bouchereau et Magnan pour le seul hospice de Bicêtre, ont montré que les cas d’aliénation mentale par excès alcooliques s’étaient élevés progressivement de 12 pour 100, chiffre de 1850, à 29 pour 100, chiffre de 1870. Si l’on considère le tableau des ravages qu’il exerce sur la santé de l’homme, ravages qui se prolongent jusque sur sa descendance, on reconnaîtra qu’une société qui ne se protégerait pas contre un pareil agent de destruction ne serait bientôt plus, comme on l’a dit, qu’une ruine vivante.


III.

Le mot d’alcoolisme a été introduit dans la langue médicale vers 1852 par un médecin suédois, M. Magnus Huss, pour résumer l’ensemble des symptômes pathologiques qu’entraîne l’abus de l’alcool. C’est que, pour les chirurgiens comme pour les médecins, l’ivrogne est un malade, et un malade à part, chez lequel tous les phénomènes morbides se présentent avec un aspect spécial et particulièrement grave. L’ivrognerie n’est donc point une simple infraction à la morale et à l’hygiène, c’est un empoisonnement véritable qui a ses formes, ses symptômes, ses accidens, ses complications, ses terminaisons, comme toute autre maladie. Les manifestations de l’alcoolisme sont aujourd’hui suffisamment connues : elles présentent une marche tout à fait caractéristique et une succession prévue. Les irrégularités qui subsistent encore trouveront leur explication quelque jour; il est permis de les attribuer aux substances qui sont mêlées à l’alcool dans les liqueurs spiritueuses, et qui superposent leur action propre à celle de cet agent. Des recherches récentes donnent un appui expérimental à cette opinion, elles ont démontré en effet que l’essence mêlée à l’alcool dans la liqueur d’absinthe a une influence propre et détermine par elle-même des accidens que l’on avait à tort imputés à l’alcool. M. Magnan a su démêler par une analyse délicate la part qui revenait à l’une et à l’autre substance dans les troubles variés que l’on observe chez les buveurs d’absinthe. La conséquence est que l’on doit aujourd’hui distinguer l’empoisonnement par l’absinthe pure ou absinthisme de l’empoisonnement par l’alcool ou alcoolisme.

Si l’on connaît la plupart des phénomènes morbides qui constituent l’alcoolisme, on n’en connaît guère le mécanisme intime. On n’a qu’une idée vague de l’évolution que l’alcool subit dans l’organisme. On le suit jusqu’au moment où il entre dans le sang et s’y mélange : on le voit pénétrer avec le liquide sanguin dans la profondeur des tissus et s’y arrêter pendant quelque temps. Le buveur est donc imbibé d’alcool jusque dans l’intimité de ses fibres; l’expression « se noyer dans le vin » n’est pas une simple métaphore. L’alcool est ensuite éliminé par les émonctoires naturels. Le poumon renvoie à chaque expiration des bouffées de vapeurs alcooliques; une autre portion d’alcool prend la voie de la sueur ou de la salive; une autre encore disparaît par le rein. L’alcool ne reste donc pas dans l’organisme ; il en sort après un court séjour, et c’est pendant ce séjour qu’il fait subir aux tissus des lésions dont les conséquences se développent, les unes immédiatement, les autres à plus longue échéance.

Est-ce tout l’alcool ingurgité qui disparaît ainsi, ou n’est-ce qu’une fraction, l’excès, le trop-plein? La substance sort-elle tout entière telle qu’elle est entrée, sans rien laisser dans l’organisme, qu’elle n’aurait fait que traverser, ou bien une certaine portion de cette substance se fixe-t-elle dans l’organisme pour participer aux échanges de la nutrition et de la respiration, comme font les véritables alimens? Les deux théories ont été soutenues et sont encore en présence. L’une, la doctrine que l’alcool est un aliment, est la doctrine ancienne, que Liebig et l’école chimique ont créée et soutenue : elle a régné sans conteste jusqu’à ces dernières années. Elle est d’accord avec le préjugé vulgaire qui veut que l’alcool soit l’agent nourricier par excellence, la source de force et de vigueur qui met l’homme en état de fournir aux plus rudes travaux; on a été jusqu’à le désigner comme « l’engrais véritable du corps et de l’intelligence.» Liebig soutenait non-seulement que l’alcool alimente l’organisme, il indiquait encore comment il l’alimente : c’était un aliment respiratoire, destiné à brûler dans l’économie pour en entretenir la température : l’alcool s’oxydait, il se transformait en aldéhyde, puis en acide acétique et acide oxalique, et finalement, par une série de dédoublemens successifs, il aboutissait à l’acide carbonique et l’eau; il sortait alors, sous cette forme nouvelle, par la surface pulmonaire et retournait à l’atmosphère.

Les physiologistes reprochent aux chimistes de leur montrer les choses telles qu’elles pourraient être, mais non point telles qu’elles sont. C’est ici le cas. Rien de plus logique que l’explication précédente, rien de moins exact. La théorie de Liebig, sa division des alimens en alimens plastiques et alimens respiratoires, aujourd’hui battue en brèche de tous côtés, ne peut plus subsister. Pour ce qui concerne l’alcool, c’est en 1860 que le travail remarquable de MM. Lallemand, Perrin et Duroy vint attaquer de front la théorie classique. Ces observateurs ont trouvé l’alcool en nature dans le sang et dans le tissu des principaux organes; ils n’ont aperçu ni les produits intermédiaires de l’oxydation prétendue, ni les produits ultimes; la température du corps ne s’élève pas, et l’acide carbonique expiré n’augmente point. L’alcool, disent-ils, n’est donc pas un aliment : il ne subit point de transformations dans l’organisme; il s’élimine sans s’oxyder, après avoir séjourné dans les différens organes et provoqué par son seul contact les actions irritantes qui se manifestent par le délire de l’ivresse et les délabremens de l’alcoolisme chronique.

La discussion n’est pas encore close aujourd’hui. Il est probable qu’une très petite proportion d’alcool sert à l’alimentation, la plus grande étant éliminée en nature, comme le veut la théorie nouvelle. Le rôle alimentaire de cette substance se réduirait à peu de chose, sinon à rien : l’efficacité apparente de l’alcool pour apaiser la faim et la soif serait un effet nerveux dû principalement, sinon exclusivement, à la stimulation énergique qu’il exerce sur le cerveau. Ajoutons que la réputation stomachique et apéritive dont l’alcool jouit auprès des buveurs est tout aussi usurpée que sa réputation nutritive. A dose concentrée, M. Claude Bernard a montré que cette substance arrêtait toutes les sécrétions intestinales et suspendait la digestion. Aussi l’alcoolique invétéré mange-t-il très peu. Les journaux ont, l’an dernier, signalé la mort d’un ancien sous-officier d’artillerie adonné à l’absinthe; ce malheureux en était arrivé à ne plus prendre d’alimens que de loin en loin, et en si petite quantité que ses voisins l’avaient surnommé « l’homme qui ne mange pas. » Dans les vins, surtout dans les vins fins à bouquet, l’influence fâcheuse de l’alcool est combattue par celle des substances empyreumatiques et éthérées qui activent les sécrétions et précipitent la digestion. Dans les vins plats au contraire, l’action antistomachique subsiste seule et sans contre-poids.

Les désordres que l’alcool fait naître dans l’organisme qui lui est livré sont infiniment variés, Pour suivre ce long enchaînement des troubles engendrés par la liqueur enivrante, il nous faut un fil conducteur. L’empoisonnement alcoolique commence à l’ivresse passagère, qui ne laissera point de traces, si elle n’est point suivie de rechutes : il aboutit à ces états irrémédiables qui sont la démence ou la paralysie générale. Entre ce commencement et cette fin, l’alcoolisme subit une série d’arrêts qui en marquent les étapes, arrêts nombreux qui donnent lieu à autant de formes morbides. Ces formes peuvent se réduire à trois états successifs, l’alcoolisme passager ou ivresse, qui guérit sans laisser de traces, l’alcoolisme avéré, qui est encore susceptible de guérison, mais qui s’accompagne du délire alcoolique et du delirium tremens, enfin l’alcoolisme chronique, mal à peu près sans remède. Telle est la série des échelons que devra parcourir le buveur incorrigible, à moins qu’une maladie intercurrente ne vienne brusquer le dénoûment fatal.

L’alcoolisme passager, c’est l’ivresse de l’homme habituellement sobre qui s’est abandonné à un excès. Que de formes variées ne semble-t-elle point revêtir ! Cette variété n’est pourtant qu’une apparence, sous laquelle se retrouve une uniformité réelle. Après une période d’excitation légère, un phénomène qui est toujours le même se produit, la prostration, — prostration d’autant plus profonde que la quantité d’alcool absorbée a été plus forte. L’ivrogne tombe dans un sommeil de plomb, dans un état comateux d’où rien ne peut le tirer. Tandis qu’il « cuve son vin, » pour employer l’expression populaire, l’obtusion de ses sens est profonde, sa sensibilité est émoussée ou éteinte, sa température a baissé, ses fonctions languissent, sa vie est purement végétative. Voilà le véritable caractère de l’ivresse passagère aux yeux du physiologiste : l’identité de terminaison; le début présente également une grande constance. L’excitation, l’animation, la sensation de bien-être, la disposition de l’esprit vers les images gaies et riantes, le sentiment d’une vitalité plus intense qu’éprouve le buveur, font que l’homme qui a connu ces sensations est souvent entraîné à les rechercher de nouveau. Il se met ainsi à la poursuite d’un vain mirage, car, si cette période de début est constante, la durée en est très inégale; elle fait place à un nouvel état où se révèle, par la diversité des manifestations, la diversité des tempéramens et des circonstances. L’intelligence se voile; des combinaisons heurtées et discordantes, des conceptions bizarres, s’y pressent en foule ou s’y succèdent sans aucun lien logique, et dans cette incohérence un seul caractère commun réunit encore les idées débandées, c’est le lien émotionnel. Un même sentiment, tantôt la gaîté, tantôt la colère, tantôt la tristesse ou la sensiblerie, domine toutes les manifestations de l’ivrogne et leur imprime un cachet de ressemblance. Enfin l’exaltation fait place à la torpeur, et le buveur s’achemine rapidement vers l’état comateux, qui vient toujours terminer la scène. Telle est la forme ordinaire de l’ivresse passagère; pendant tout le temps que l’habitude alcoolique ne sera point constituée, cette forme subsistera. Cependant quelques auteurs avaient déjà signalé des discordances dans les accidens de cette première période. MM. Motet, Marcé, Amory, Challand, avaient reconnu que l’ivresse de l’absinthe se présente avec un aspect souvent très particulier : l’essence mélangée à l’excipient alcoolique semblait produire une action toxique qui se greffait sur celle de l’alcool et la défigurait quelquefois. L’étude clinique, en confirmant M. Magnan dans cette idée d’une superposition d’effets chez les buveurs d’absinthe, lui suggéra des recherches expérimentales dont le résultat a été d’établir la forme d’empoisonnement appelée absinthisme.

Il fallait d’abord, parmi les symptômes cliniques produits par l’absinthe, distinguer ceux qui sont dus à la liqueur verte et ceux qui dépendent du dissolvant. Pour y arriver, on a enivré des chiens, des lapins, des cobayes, avec de l’alcool et avec de l’extrait d’absinthe isolément, puis on les a observés. L’ivresse du chien est l’ivresse même de l’homme. L’animal passe, lui aussi, par une période d’excitation légère, pendant laquelle il court en tout sens, il saute, il jappe, il aboie, il prodigue les caresses; au bout de quelque temps, il commence à tituber, ses pattes s’entre-croisent, le train de derrière fléchit et se dérobe, le regard est sans expression : l’hébétude arrive, les membres tombent dans une résolution complète. L’anéantissement est moins profond dans le sommeil ou dans la léthargie que dans cet état où le corps semble fluidifié et se prête comme une fourrure vide à toutes les formes qu’on veut lui donner. Si l’on a employé l’essence d’absinthe, le spectacle est tout différent. L’animal est pris d’une attaque véritable de convulsions. Les muscles du dos se contractent énergiquement, comme chez le tétanique, et courbent le corps en arc : les mâchoires sont serrées, les pattes étendues; c’est le premier stade. Puis tout à coup apparaissent des secousses brusques se succédant comme des décharges; les dents claquent et s’entrechoquent, la gueule se couvre d’écume, les yeux sont convulsés, la face est grimaçante, la langue est ensanglantée par les morsures qu’elle subit; c’est le tableau fidèle d’une attaque d’épilepsie avec les deux stades qu’elle présente chez l’homme. On retrouve chez l’animal jusqu’à cet état vertigineux, qui constitue « l’absence » ou « petit mal » de l’épileptique. Le chien, à certains momens, s’arrête tout à coup, les pattes raidies comme s’il essayait de s’affermir sur un terrain qui fuit, le cou tendu, la tête basse, l’œil morne, le regard vide ou absent. — Ainsi l’alcool fait tomber le chien dans la paralysie; l’absinthe le jette dans l’épilepsie.

Une telle violence d’action en une substance qui est la base d’un des liquides spiritueux les plus répandus ne mérite-t-elle pas d’attirer l’attention des hommes qui sont chargés de veiller sur la santé publique? On sait que le nombre des malheureux épileptiques va croissant chaque année, et que d’autre part cette maladie a une origine héréditaire dans les habitudes alcooliques des parens. Ne serait-il pas possible que les buveurs d’absinthe fussent plus aptes encore que les buveurs d’alcool à transmettre ce vice à leur postérité? La transmission héréditaire dont les ivrognes possèdent le redoutable privilège n’est pas l’un des moindres dangers auxquels ils exposent la société; le mal qu’ils font ne disparaît pas avec eux : il se prolonge par une descendance de fous, d’idiots, de scrofuleux et d’épileptiques.

La liqueur d’absinthe est préparée par la macération à froid dans l’alcool des feuilles ou des sommités de la plante artemisia absinthium. On y fait intervenir également la badiane, l’anis, l’angélique, le calamus aromaticus, l’origan. La liqueur ainsi composée a été introduite par l’armée d’Afrique dans la population civile; la consommation, à Paris surtout, avait pris dans ces dernières années un développement énorme. Le danger de cet état de choses a provoqué des réclamations devant lesquelles les pouvoirs publics étaient d’abord restés sourds; mais, les nécessités budgétaires aidant, on s’est enfin décidé à prendre des mesures efficaces. La loi du 6 avril 1872 a frappé la liqueur d’absinthe du droit énorme de 195 francs l’hectolitre à Paris, et de 175 francs pour la province. De plus l’article 4 de cette loi interdit la fabrication de l’essence concentrée et en réserve la vente aux pharmaciens. Quelques personnes réclamaient une mesure plus radicale, la prohibition absolue; le conseil-général du Finistère en particulier émettait en 1872 le vœu que « le débit de l’absinthe fût formellement interdit. » Pourtant la situation s’est déjà améliorée sous l’influence du nouveau régime, et après un an d’exercice M. Bergeron annonçait à la société de tempérance que la consommation de la liqueur avait diminué de près de moitié à Paris.

Les excès alcooliques répétés constituent bientôt le buveur à l’état d’alcoolique avéré. Il entre dans la seconde période. Alors les organes, constamment imbibés par le poison, ont contracté des altérations profondes, l’individu n’est déjà plus le même. Aussi, dans ce second stade, un excès peut-il provoquer, au lieu de la simple ivresse, un phénomène nouveau, sans précédent jusque-là, le délire alcoolique ou le delirium tremens.

Certes il est triste que l’homme abdique sa raison pour se faire le jouet des conceptions délirantes qui hantent le cerveau d’un fou. Le mangeur d’opium trouve au moins dans les images riantes qui peuplent ses songes une sorte de compensation à son abrutissement; le délire alcoolique éveille seulement des impressions pénibles ou repoussantes. Dans les premiers jours, les fausses images défilent sans interruption devant les yeux du malade : les hallucinations ne lui laissent ni repos ni trêve. Bientôt après les crises s’espacent; mais l’attaque délirante gagne alors en violence ce qu’elle perd en durée. Elle éclate souvent pendant la nuit, mais plus souvent encore à la tombée du jour, à ce moment crépusculaire que M. Baillarger a signalé depuis longtemps comme le plus favorable à l’éclosion des troubles hallucinatoires. Le malade voit des animaux, des rats, des chats, des fourmis, des insectes, des scorpions, des crapauds, qui courent autour de lui, sur lui; ce sont des araignées qui se glissent entre sa chair et sa peau, des vers qui rongent son corps, qu’il essaie de saisir, de rejeter loin de lui, en proie à la plus profonde anxiété; ce sont des griffes qui se plongent dans son dos, des bêtes froides et mouillées qui se traînent sur ses cuisses... Pendant que ces hallucinations traversent son cerveau, il est sans cesse en mouvement, il va, il vient, il court, il saisit à terre des objets imaginaires, il les rejette. En lui parlant d’une voix forte, on fixe son attention, et on écarte pour un instant les visions qui l’assiègent, mais elles reprennent bientôt leur empire. Dans son délire, il transforme toutes ses impressions en images effrayantes : le son de la cloche est un glas funèbre, tes discours qu’on tient devant lui sont des reproches, des plaintes, des gémissemens, des prières d’un parent; un bruit de voix éloignées lui paraît une clameur tumultueuse, un appel de détresse. Il aperçoit des étincelles, des incendies, des émeutes, des batailles : des boules noires, qui prennent la forme d’animaux immondes, se détachent des murs, grandissent, se précipitent sur lui, rentrent dans la muraille. On massacre ses enfans sous ses yeux; lui-même, on le frappe, on le déchire. Ces exemples suffisent à faire comprendre le caractère terrifiant et la mobilité extrême des illusions délirantes et des perversions sensorielles de l’alcoolique. Les accès durent plus ou moins longtemps, se reproduisent plus ou moins souvent. D’ordinaire la guérison est possible, si le délire alcoolique reste simple et ne prend point les caractères du delirium tremens, qui présente un pronostic beaucoup plus sévère et entraîne fréquemment un dénoûment fatal.

Chez le buveur d’eau-de-vie, les attaques délirantes sont tardives, et il faut des mois, des années pour qu’elles apparaissent : chez le buveur d’absinthe, il suffit de quelques semaines ou même de quelques jours. Les conséquences de l’ivrognerie sont alors bien plus précoces. Lorsqu’un homme arrive après un petit nombre d’excès, avec une rapidité inusitée, aux accidens de l’alcoolisme avéré, aux hallucinations terrifiantes ou à l’épilepsie, on peut à coup sûr incriminer l’absinthe.

Le delirium tremens est aujourd’hui nettement distingué du délire alcoolique. Il en offre tous les symptômes : les hallucinations sensorielles, l’apparition des animaux immondes, les impressions d’épouvante; mais il possède en propre deux caractères : la fièvre appréciable seulement au thermomètre et le tremblement généralisé. La main de l’ivrogne tremble toujours; mais l’agitation ne se communique pas au corps tout entier. Le malheureux attaqué du delirium tremens est au contraire secoué par des frémissemens et des ondulations qui ne laissent pas un muscle en repos, et tandis que le délire simple est susceptible de guérison, le delirium tremens est le plus souvent mortel. Le buveur qui doit atteindre la troisième période de l’empoisonnement, l’alcoolisme chronique, ne présente que rarement les accidens suraigus du delirium tremens ou même du délire alcoolique simple ; il arrive au terme fatal par une marche progressive et lente. Sa condamnation est pourtant certaine. Les ravages de l’alcoolisme, pour être latens, n’en sont pas moins pitoyables ; ils se sont accomplis sans bruit, dans le silence de la vie végétative. Deux alternatives seulement s’ouvrent devant le malheureux alcoolisé : la dégénération graisseuse ou stéatose, qui le conduit à la démence, — ou l’irritation diffuse, la sclérose, qui le fait tomber dans la paralysie générale. Dans les deux cas, c’est une fin odieuse. Quel regret peut laisser aux parens ou aux spectateurs de ces lamentables maladies la catastrophe qui en est le dernier dénoûment? Avant d’être arrivée à ce terme extrême, la vie du vieil alcoolisé ne vaut déjà plus qu’on la pleure. Ce n’est plus un homme que cet être livré aux caprices de ses appétits instinctifs, dont l’imagination est morte, l’intelligence émoussée, le jugement incertain, le caractère hypocondriaque et indifférent. Son visage est défiguré par des éruptions, sa main est agitée par des tremblemens perpétuels, son pied est hésitant, sa démarche traînante; il est la proie de tous les maux.

C’est un miracle si, dans l’état de prédisposition morbide où le met sa déchéance physique, le buveur peut parvenir au terme de l’empoisonnement alcoolique. Non-seulement il est plus sujet aux maladies intercurrentes, mais celles-ci présentent chez lui un caractère spécial de gravité. M. Bergeron fait remarquer que, dans les épidémies de choléra, le chiffre des victimes atteignait toujours son maximum à la suite des grandes libations de la semaine, c’est-à-dire le mardi ou le mercredi. La fièvre typhoïde, la dyssenterie, la variole, sévissent de préférence sur les ivrognes. Le danger de toutes les maladies aiguës est augmenté chez eux par le délire fébrile. Enfin on a constaté les conséquences désastreuses de l’état d’ivresse, et à plus forte raison de l’alcoolisme confirmé, pour les hommes atteints de blessures. Les menaces du phlegmon, de l’érysipèle, de la gangrène, sont constamment suspendues sur eux, la cicatrisation de la plaie ne se fait pas, la surface prend mauvais aspect. Il n’y a pas de blessure légère pour un ivrogne.

Les aliénistes ont depuis longtemps déjà distingué de l’alcoolisme une affection connue sous le nom de dipsomanie, que lui a imposé Hufeland. C’est la folie de l’intempérance : elle se manifeste par accès irrésistibles chez des personnes dont le caractère est au-dessus de tout soupçon et qui mènent la vie la plus rangée. La dipsomanie, perversion instinctive, n’a aucun rapport avec l’alcoolisme, simple empoisonnement; elle peut en être quelquefois le point de départ. Cette affection trahit à un haut degré l’influence héréditaire ; c’est là qu’elle puise ses origines. L’alcoolisme aussi se continue à travers les générations, et même il peut revêtir par là un caractère tout nouveau de malignité. Le fils de l’ivrogne s’empoisonne avec des quantités d’alcool qui n’eussent pas même enivré le père; qu’il commette le moindre excès, et tout aussitôt le délire éclate. L’alcoolique ruine d’ailleurs la santé de sa descendance de bien d’autres façons. Il donne très fréquemment naissance à des idiots, des aliénés, des scrofuleux et des phthisiques. On a même soutenu, avec quelque raison plausible, que l’épilepsie ou les convulsions chez quelques enfans n’avaient pas d’autre cause que le simple état d’ivresse passagère des parens au moment de la conception. Un exemple cité par le docteur Morel semble bien propre à justifier ces assertions, c’est celui d’un ouvrier mort d’alcoolisme chronique en laissant sept enfans. Les deux premiers sont enlevés en bas âge par des convulsions; le troisième devient aliéné à vingt-deux ans; le quatrième essaie plusieurs fois de se suicider et finit par l’idiotie; le cinquième est irritable et misanthrope, sa sœur est hystérique; le septième seul est intelligent et d’un tempérament nerveux.

Nous avons esquissé à grands traits les tableaux des misères dont nous accable le fléau de l’alcoolisme. Il nous resterait à indiquer les remèdes qui peuvent combattre ce mal dévorant. Aux États-Unis, on a fondé des hôpitaux spéciaux (Inebriate asylum) pour « les frères tombés; » malheureusement, pour empêcher les frères de tomber, nous n’avons pas de secret. Il faudrait cependant que l’état se déshabituât de considérer l’exploitation de l’alcool comme une poule aux œufs d’or et qu’il cherchât sincèrement un moyen de dégrever le vin en frappant l’alcool. On pourrait aussi réduire le nombre des cabarets sans se soucier des réclamations intéressées qui se couvrent du pavillon de la liberté commerciale; mais une propagande morale comme celle qu’a commencée depuis deux ans l’Association française contre l’abus des boissons alcooliques nous paraît encore un instrument d’action plus efficace que toutes les mesures législatives ou fiscales. Quid leges sine moribus?


A. DASTRE.

  1. Les diverses formes du délire alcoolique, par le docteur Magnan, Paris 1874; Delahaye.