100%.png

L’Allemagne contemporaine. Études et Portraits/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
L’Allemagne contemporaine. Études et Portraits
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 98 (p. 296-327).
◄  01
03  ►


L’ALLEMAGNE CONTEMPORAINE
ÉTUDES ET PORTRAITS

II.
LES POÈTES DE L’EMPIRE ALLEMAND.


I. Emanuel Geibel, Heroldsrufe, ältere und neuere Zeitgedichte, 1871. — II. Oscar von Redwitz, Das Lied vom neuen deutschen Reich, 1871. — III. Emil Rittershaus, Neue Gedichte, 1872.


I.

« Je voudrais me conserver libre, s’écriait jadis un poète allemand, me cacher au monde entier, voguer sur des eaux tranquilles, abrité derrière un rideau de nuées, et que par un charme magique le chant des oiseaux m’affranchît du poids de la terre. Bercé par le pur élément, je voudrais fuir les hommes et leurs souillures, effleurer la rive par intervalles sans jamais descendre de ma nacelle, saisir en passant un bouton de rose, et poursuivre mon humide voyage, voir de loin comment paissent les troupeaux, comment croissent et se renouvellent les fleurs, comment les vendangeuses détachent les grappes, comment les faucheurs coupent l’herbe odorante, et ne me nourrir que de la clarté du jour qui demeure éternellement pur, et de quelques gorgées d’une onde fraîche, breuvage qui ne hâte point le cours du sang. » Le poète se répondait à lui-même : « Que signifient ces découragemens enfantins, ces vains et chimériques souhaits ? Apprendre à aimer les hommes, voilà le seul vrai bonheur. La fleur se dessèche sans retour, sans retour croît et grandit l’enfant ; il y a dans le cœur des abîmes qui sont plus profonds que l’enfer ;… mais, si au jour de joie succède un jour sombre, tout finit par se balancer. Comme la lune, dans son vol léger, tour à tour t’apparaît ou se dérobe au sein des nues, qu’ainsi passe devant toi la face changeante de la vie, jusqu’à ce qu’elle s’engloutisse dans les flots. »

Platen a représenté sous ces traits deux sortes de poésies, deux muses. L’une, rebutée de ce qu’on voit et de ce qu’on entend ici-bas, prenant la terre en dégoût, s’enfuit dans une solitude, où elle s’enivre de ces songes qui font oublier la vie. L’autre, moins délicate ou moins chagrine, se mêle résolument aux hommes, se plaît aux bruits des cités, aux rumeurs confuses des multitudes. Elle foule d’un pied hardi l’arène où crient, gesticulent, se coudoient et se débattent, des joies grossières et des colères brutales, elle y ramasse un peu de limon sanglant ; pétris par ses doigts, cette boue et ce sang tressaillent, s’animent, prennent un visage où respire une tragique beauté. Comme le cœur humain, le champ de la poésie est infini, et les poètes sont libres dans le choix de leurs sujets comme dans celui de leurs amours. Le point est que l’inspiration soit franche, que l’artiste ait une âme, que dans l’œuvre il y ait un homme. Il est un poète illustre qui n’a chanté sur sa lyre que des boxeurs, des cochers et des jockeys ; mais il a répandu dans ses chants toute la Grèce, ses héros et ses dieux, et le grand cœur de Pindare. En nous promenant au sein du monde invisible, Dante ne nous y fait voir que des guelfes et des gibelins, il nous détaille toute la gazette de Florence ; mais c’est Dante qui la raconte, et il a coulé des passions d’un jour dans cet airain qui brave le temps. Il a su découvrir dans ce qui passe ce qui ne passe point, dans Florence tout le ciel et tout l’enfer ; les pensées éternelles qui le hantaient ont communiqué aux battemens de ce cœur de gibelin leur religieux mystère et leur durée.

La politique n’est pas un éden ; c’est un lieu troublé, obscur, souvent fangeux, et les muses, vêtues d’hermine, qui craignent les éclaboussures, feront mieux de ne s’y point hasarder. De grands poètes ont paru ignorer ce qui se passait autour d’eux, ils sont morts sans avoir fait à l’histoire de leur temps l’honneur de la mettre en vers ; que leur importaient les secrets des cabinets, les agitations des carrefours ? Leur propre cœur suffisait à les occuper. d’autres ont consacré par leurs chants les deuils et les fêtes de leur peuple. « Comme les douces rosées, filles des nuages, disait Pindare, réjouissent le laboureur dont elles fécondent les champs, ainsi les hymnes embellissent les succès de l’athlète vainqueur, et il devient l’entretien des siècles futurs. » D’autres encore n’ont célébré que des noms ou des choses périssables et n’ont pas su les disputer à la mort ; ils dorment, eux et leurs sujets, dans le même tombeau et dans le même oubli. À ceux-ci, l’âme a manqué plus que le talent ; leurs tendresses comme leurs haines ne méritaient pas de traverser les siècles. On a cru condamner la poésie politique en disant que mettre la puissance d’un grand génie au service des passions d’un parti, c’est livrer aux Turcs les statues de Phidias pour en faire de la chaux ; mais le caractère du génie est de ne pouvoir s’asservir aux passions des partis. Il y a en lui quelque chose de souverain qui répugne à toutes les complaisances honteuses, à tous les esclavages. Il ne saurait ni flatter bassement ce qu’il aime, ni outrager l’ennemi vaincu ; ses amours ont de pieuses inquiétudes et la clairvoyance d’une incorruptible justice, ses colères ont des retours généreux et de saintes clémences. Il sait que tout triomphe a un lendemain, que le ciel est jaloux, que les vents sont changeans ; il porte en lui une sagesse cachée que la fortune n’éblouit ni ne maîtrise. Aussi, quoiqu’il marche les yeux attachés sur la terre, quoiqu’il paraisse ne ressentir que des douleurs et des joies mortelles, il peut dire au monde avec confiance en lui montrant son cœur et son poème : Entrez, il y a ici des dieux ! Introite, nam et hic dii sunt.

Si l’on retranchait de la poésie lyrique de l’Allemagne toutes les odes et les chansons politiques, on dépouillerait ce merveilleux écrin sinon de ses plus beaux joyaux, du moins de quelques perles de grand prix. De Herder à Uhland et de Uhland à Freiligrath, le patriotisme a inspiré aux poètes allemands de nobles accens, des accords d’une grâce suave ou d’une mâle et forte harmonie. Qui ne sait qu’en 1813, dans ces jours de sanglante et de glorieuse mémoire où la nation se leva tout entière pour secouer un insupportable joug, quelques-uns de ses fils surent se battre en chantant et chanter en mourant ? Ce ne fut pas Goethe qui se chargea de redire dans la langue des dieux ce qui se passait alors de terrible et de violent au fond des cœurs et le sombre enthousiasme qui emportait les courages [1]. L’Allemagne insurgée lui faisait l’effet d’une maison d’aliénés, où sa sagesse n’était pas à l’aise. Il croyait à l’étoile invincible de Napoléon. « Ils auront beau remuer leurs chaînes, s’écriait-il, ils ne les briseront pas ; cet homme est trop grand pour eux. » Non-seulement il avait peu de foi au succès, mais il détestait à l’égal des portes de l’enfer le fanatisme et la haine, tout ce qui rétrécit le cerveau, tout ce qui trouble la pensée, toutes les fumées acres qui blessent des yeux amoureux du jour. Il disait au patriotisme ce qu’il avait dit autrefois à l’église : « ôte-toi de devant mon soleil, le soleil de la pure humanité! » L’arrivée des Prussiens à Weimar le contraria; les volontaires, selon lui, se comportaient mal et ne prévenaient point en leur faveur. Il s’enfuit à Tœplitz, où, pour mieux se distraire, il entreprit d’étudier l’histoire de la Chine. Plus tard, lorsque tonnait le canon de Waterloo, il n’était plus en Chine, il était en Perse; il lisait Hafiz, et les ghazels de celui qu’on a surnommé l’Anacréon de Chiraz le transportaient; sous l’influence de ce charme, de cette ivresse, il composait déjà dans sa tête son Divan. « Le nord, l’ouest et le sud se déchirent, les trônes volent en éclats, les empires tremblent. Fuis, va respirer dans le pur Orient l’air des patriarches ; parmi les amours, les coupes et les chants, la source de Chiser te rajeunira. » C’est ainsi qu’il avait laissé à de nouveau-venus, à des talens obscurs, novices, à peine dégauchis, le soin de célébrer la patrie, les batailles de la liberté, les déroutes de la tyrannie. Leurs chansons déplaisaient à sa dédaigneuse oreille; il lui semblait que ces violons grinçaient, il préférait Suleika et les soupirs des houris. Pourtant ces violons ont chanté des airs qui méritent de vivre; cette poésie militante qui sent la poudre, où vibre le souffle des tempêtes, n’a pas atteint à la perfection de la forme, mais elle a de l’élan, du jet, une éloquente sincérité : c’est le cri du malheur, du courage et de la foi. Si le Divan est un impérissable chef-d’œuvre, Théodore Kœrner a son prix, et on se plaira toujours à écouter ce qu’en partant pour chercher la mort sur un champ de bataille ce héros de vingt-deux ans disait à son épée [2].

En 1870 comme en 1813, la guerre a eu ses poètes. Gravelotte et Sedan ont singulièrement enrichi le Parnasse germain. Il n’est pas de bulletin de victoire qui n’ait fait entrer en danse les lyres et les guitares. A l’armée active et permanente de la poésie allemande se sont joints et le landsturm et les volontaires; la mobilisation a été générale, tout le monde était sur pied, et chacun a fait vaillamment son devoir. Ceux qui ne possédaient qu’un flageolet tâchaient d’en grossir le son à force d’y souffler; ceux qui avaient de la voix se sont époumonés, et ceux qui l’avaient fausse s’excusaient sur leurs bonnes intentions. Les journaux ont été inondés de vers; parfois un heureux assemblage d’ïambes, de trochées et d’anapestes imitait, à s’y méprendre, le grondement du canon et les charges de cavalerie. A tout cela se mêlaient l’éternel Arminius, qui n’a jamais négligé de si belles occasions de revivre, et le dieu Thor, qui arrivait tout courant de Troudouangour pour menacer Paris de son formidable marteau. Un critique allemand représentait dernièrement à tous ces rimailleurs subalternes que le patriotisme ne suffit pas, que, de même que l’argent est le nerf de la guerre, le nerf de la poésie pourrait bien être le talent. Ils pouvaient répondre comme certain personnage de Heine : « D’autres poètes ont de l’esprit, d’autres la fantaisie, d’autres la passion ; nous avons la vertu. Voilà notre seul bien. » Cependant de vrais poètes, qui ne manquent ni d’esprit ni de fantaisie, ont pris part à ce bruyant concert, et leurs voix ont fini par couvrir les autres. Ils ont exprimé en vers harmonieux et faciles le légitime orgueil que leur inspirait le triomphe des armes allemandes, et ils ont chanté avec une sorte d’enthousiasme religieux la restauration de l’empire. Quelques-uns ont pu se vanter à bon droit qu’ils avaient depuis longtemps annoncé ce grand événement, que leurs regards prophétiques avaient vu Jérusalem sortir de ses cendres, l’oint du Seigneur poser sur sa tête la couronne de gloire.

Ce n’est pas d’aujourd’hui que la restauration de l’empire est une cause en faveur dans le monde littéraire d’outre-Rhin, et qu’il y a en Allemagne des poètes impérialistes. Le saint-empire germanique a cela pour lui, que jadis il fut assez puissant pour faire de grandes choses, et que plus tard, dans l’âge de décadence où les pouvoirs se corrompent, où leurs vices l’emportent sur leurs qualités, il fut mis dans l’impuissance de mal faire, de telle sorte qu’on lui sait également gré de ce qu’il a fait et de ce qu’il n’a pas fait. Quels noms que ceux d’un Henri l’Oiseleur, d’un Othon le Grand, ces vainqueurs des Slaves et des Huns, ces épées infatigables dont il est vrai de dire qu’elles travaillaient pour une idée, ces conquérans législateurs qui donnèrent à l’Allemagne avec ses premières chartes la Lorraine, la Bohême et l’Italie ! Quelle émouvante tragédie que la querelle des investitures, que la destinée des Henri de Franconie dans leurs alternatives de grandeur et d’abaissement! Et où trouver de plus imposantes figures que celles des deux Frédéric de Souabe? Ces noms et ces visages n’ont jamais cessé de hanter les imaginations germaniques. Les Allemands ont ceci de particulier, que, grâce à la réformation, à la science, à la philosophie, ils sont à certains égards le peuple le plus moderne, le plus émancipé de l’Europe, et qu’ils sont en même temps le peuple le plus attaché, le plus dévot à ses souvenirs. Ils sont doués d’une mémoire tenace et résistante, où il n’y a point de fuite, et qui garde tout. Au goût des hardiesses, des nouveautés, des aventures de l’esprit, ils joignent ce qu’on pourrait appeler le conservatisme du cœur; aussi ont-ils inventé l’art de conserver leurs passions, et vous les voyez tirer du fond de leur poitrine de tendres fidélités ou des haines acerbes qu’on croyait mortes depuis longtemps, et qui paraissent aussi fraîches que le premier jour, à cela près qu’elles sentent un peu le renfermé. Quiconque a voyagé en Allemagne y a rencontré des hommes très raisonnables et très raisonneurs, fort avancés dans leurs idées, chauds partisans de la musique, de la religion et de la politique de l’avenir, et qui ne laissent pas d’avoir leurs superstitions et leurs légendes. A de certaines heures, vous voyez flotter dans leurs yeux des fantômes, vous y apercevez distinctement Barberousse, le champ de bataille de Teutobourg, Chrimhield, tous les Nibelungen, et il prend à ces romantiques défroqués des attendrissemens qui ont mille ans de date : ce ne sont pas des hommes du XIXe siècle, ils sont tout à la fois du XIIIe et du XXe. On a dit avec raison que le vaincu de Tagliacozza, ce pauvre Conradin, mis à mort par Charles d’Anjou en l’an de grâce 1268, est encore en possession d’arracher des larmes à bien des Allemands, qu’il est encore un de leurs griefs contre la France. Il a figuré avec honneur dans les odes et les chansons guerrières de l’an passé, en compagnie d’Arminius et du dieu Thor. L’Allemagne est une maison très aérée et très bien éclairée; Luther, Kant, Lessing, Goethe, Hegel, y ont percé de larges fenêtres par lesquelles la lumière entre à flots, et cependant cette maison où il fait si clair ne laisse pas d’être visitée par des revenans qui en vérité ne sont pas d’humeur débonnaire et mènent grand bruit. M. de Bismarck est le rare exemple d’une tête allemande que ne hantent point les fantômes; mais, lorsqu’il le faut, ce grand sceptique sait évoquer les revenans.

Si Charles-Quint eût réussi dans ses projets, il aurait fait de la puissance impériale une redoutable machine d’oppression. La défection de Maurice de Saxe sauva la réforme et l’Allemagne. Sous Ferdinand II, l’empire s’asservit de nouveau à la politique espagnole, et menaça de détourner à jamais l’Allemagne de ses vraies destinées. Plus allemand que l’empereur, un Tchèque, Wallenstein, refusa de mettre son épée au service de l’Espagne et des jésuites; il lui en coûta la vie. Quand les Allemands oublient, c’est qu’ils le veulent bien; ils ont des ignorances volontaires. En ce temps d’impérialisme rajeuni, on n’aime pas à se souvenir qu’au XVIe et au XVIIe siècle la cause des princes dans leur procès avec l’empereur était celle des peuples et de la liberté des consciences, que les franchises germaniques ont triomphé par le secours de l’étranger, qu’après Gustave-Adolphe rien ne leur fut plus utile que l’alliance de la France. Grâce à Richelieu, à Mazarin, à l’épée de Condé et à la paix de Westphalie, le sceptre impérial ne fut plus pour l’Allemagne une menace ni un danger, et il put reconquérir cette popularité des pouvoirs faibles, qui ont moins de réelle autorité que de lustre et de prestige. On ne saurait les rendre responsables de rien. La faiblesse a cet avantage, qu’elle peut s’attribuer toutes les bonnes intentions, et souvent c’est un bonheur pour un gouvernement que d’avoir le droit de ne rien faire.

Dans les premières années de ce siècle, par l’établissement de la confédération du Rhin, vaine chimère d’un enfant gâté de la fortune qui en était venu à croire tout possible, l’Allemagne perdit son empereur. Au congrès de Vienne, il fut question de le lui rendre. Stein, passionné pour cette restauration, avait réussi à gagner à sa cause Capo d’Istria et la Russie; il ne put vaincre la résistance des princes de Metternich et de Hardenberg. Comme l’a dit M. Thiers, « l’Autriche avait senti le poids de la couronne germanique, et elle n’en voulait pas la dépendance, si en la rétablissant on la laissait élective. Or, comme la Prusse ne pouvait l’admettre qu’élective, dans l’espérance de l’obtenir un jour, l’Autriche avait eu la sagesse de ne plus vouloir d’une couronne fort lourde, qu’on n’obtenait à chaque règne qu’en flattant les électeurs, et qu’on était menacé de voir passer à la Prusse. » Dès lors on put prévoir que la restauration de l’empire ne s’accomplirait qu’après une lutte décisive entre la Prusse et l’Autriche, que la couronne serait le prix du vainqueur, et que cette couronne deviendrait un patrimoine de famille. En attendant, ce ne furent pas seulement les âmes romantiques qui pleurèrent l’empire disparu : il avait le grand mérite de ne plus exister, et ce qui existait plaisait peu. La confédération germanique s’appliquait à faire regretter l’empereur.

Jamais nation ne ressentit une déception pareille à celle qu’éprouva l’Allemagne au lendemain des guerres de l’indépendance. On venait de faire de grandes choses, on avait brisé ses chaînes et renversé le colosse qui tenait l’Europe sous son talon, maître impérieux que la révolution avait mis sur le pavois et qui avait renié sa mère; on avait invoqué contre lui les idées mêmes qu’il avait trahies, et au prix de sanglans sacrifices on avait eu raison de ce génie en démence. Un enthousiasme généreux animait les cœurs, on sentait courir dans ses veines la fièvre des grandes pensées et des grandes actions, et l’Allemagne demandait à ses hommes d’état de s’inspirer de ses désirs, de respecter ses espérances, qui avaient germé et fleuri dans le sang, de lui préparer un avenir digne de ses efforts ; mais on était conduit par des vieillards qui ne consultaient que leurs défiances. Oublieux de tout ce qu’ils avaient promis à Kalisch et ailleurs, les gouvernemens ne songeaient qu’à se liguer contre les peuples, et faisaient peser sur eux le joug d’une police ombrageuse et tracassière. L’Allemagne se sentait jeune; ses hommes d’état, ne pouvant lui communiquer leurs années, avaient pris le parti de la traiter en enfant, de la réintégrer dans son berceau, et ses rois et ses roitelets lui récitaient des contes de nourrice pour l’endormir; quand l’enfant criait, on le fouaillait.

Ce fut alors qu’une jeune muse, pleine de grâces et d’enchantemens, confidente de cette grande espérance déçue, éleva la voix et se mit à parler aux princes, leur disant : « Avez-vous oublié le jour des batailles et que les peuples ont lavé de leur sang votre honte? Ne ferez-vous point ce que vous avez promis? » Et, craignant que les peuples, à force d’être bercés, ne finissent par s’assoupir, elle leur criait : « Où est le prix de vos souffrances et de vos travaux? Vous avez détruit les hordes étrangères, et cependant vous êtes encore en servitude. » Prenant dans sa main son bâton de pèlerin, cette muse faisait le tour « du pays où fleurit la pomme de terre. » Elle pénétrait chez les rois, elle y voyait des arbres qui, au lieu de se nourrir des sucs grossiers, mais vivifians, de la terre, tournaient en l’air leurs racines. Elle entrait chez les poètes, et leur reprochait de n’avoir pas le temps de s’occuper des chagrins des petits, tout appliqués qu’ils étaient à contempler leur grand cœur déchiré. Elle entrait dans les églises, où des robes noires disaient en citant l’Évangile : Apprenez à vous soumettre et à vous taire ! « comme si la Bible tout entière eût été un livre des rois. » Elle se mêlait à la foule et admirait comment ses maîtres l’instruisaient à tromper ses inquiétudes et la longueur des jours par des plaisirs épais, par de gras divertissemens. Elle contemplait à Nuremberg le vieil écusson de l’empire; elle le trouvait bien changé. La devise portait : comme il plaît à Dieu ! Les armoiries étaient un escargot, le tenant une écrevisse.

Ainsi parlait Uhland. Et cependant les années qu’a duré la confédération germanique ont été pour l’Allemagne des années d’école, un temps de laborieux, mais d’utile apprentissage. Elle a réclamé ses droits, plaidé contre ses gouvernemens; dans ce lent procès, elle a déployé une ténacité opiniâtre et courageuse, perdant le plus souvent le principal, gagnant presque toujours l’incident. C’est ainsi que les peuples deviennent libres, ce que les princes leur octroient ne leur profite guère; à cheval donné, comme dit le proverbe, on ne regarde pas la bride, et la bride est souvent telle qu’on ne peut se servir du cheval. De 1815 à 1860, l’Allemagne a peiné, et ce qu’elle possède de plus précieux, ce qu’on s’étudie aujourd’hui à lui ôter, est le fruit de ce patient travail. La France lui vint en aide dans son apprentissage : que ne lui a pas appris 1830! Mais c’est encore une de ces choses dont elle n’aime plus à se souvenir, et pourtant c’est plus près de nous que Conradin,

Les fautes des princes ont profité à l’empereur et préparé l’avènement d’un nouveau césar, qui aujourd’hui a l’Allemagne à sa discrétion. Beaucoup d’Allemands en vinrent à se dire que, du moment qu’il faut avoir un maître, mieux vaut qu’il soit grand que petit, parce que cela rend la servitude plus honorable. D’autres s’imaginèrent qu’on ne pouvait atteindre à la liberté que par l’unité, et à l’unité que par l’empire. Ils rêvaient une charte impériale qui aurait contenu toutes les garanties constitutionnelles et qui aurait été imposée d’en haut à tous leurs princes. Dans leur pensée, l’empereur devait être le gendarme de la liberté; mais, lorsqu’on offrit cette charge au roi de Prusse Frédéric-Guillaume IV, il ne se sentit pas la vocation, et il déclina le présent. Quant aux véritables impérialistes, ils se souciaient peu de constitution et de garanties ; ils voulaient à tout prix un empereur, quel qu’il fût, pour que l’Allemagne eût un chef militaire, et que ce chef lui rendît la prépondérance en Europe. Ils s’appliquaient à démontrer en prose et en vers à leurs compatriotes qu’entourés de monarchies unitaires et fortement constituées, le régime fédératif les mettait à la merci des convoitises de leurs voisins. L’expérience de cinquante années a prouvé au contraire que la confédération germanique était une institution défensive d’une réelle efficacité; en revanche, elle se prêtait difficilement à une politique active au dehors, les jalousies, les compétitions, l’opposition des intérêts, rendant presque impossible l’accord nécessaire à une commune entreprise. Or c’était précisément une politique d’action que les impérialistes réclamaient pour leur pays; leur patriotisme s’indignait que l’Allemagne fût la seule puissance de l’Europe qui n’eût pas le libre usage de ses mouvemens. Ils sentaient que leur nation était en proie à un sourd malaise, à une sorte de fièvre lente, que quelque chose d’obscur fermentait en elle, que comme Hamlet elle méditait jour et nuit le problème de sa destinée, que, désireuse d’agir et d’essayer ses forces, il lui fallait ou cette grandeur des peuples émancipés qui se gouvernent eux-mêmes, ou la grandeur plus hasardeuse des peuples militaires et conquérans. Leur choix était fait, ils avaient soif de gloire et d’aventures, et l’Allemagne a fini par penser comme eux. Quand une nation, pleine d’énergies et de ressources, ne trouve pas chez elle cette activité régulière, cette saine occupation qu’on appelle la liberté, il faut, sous peine d’étouffer, qu’elle dépense sa force au dehors. Ce fut surtout à partir de 1840 que les poètes impérialistes se prirent à chanter tout haut les douleurs, les ambitions et les espérances qui les possédaient. Ils conversaient avec les corbeaux qui voltigent autour de la mystérieuse caverne où Frédéric Barberousse a dormi son long sommeil; ils interrogeaient leurs croassemens : ce grand empereur allait-il enfin s’éveiller, et, debout sur la montagne, montrer du doigt la tête prédestinée qui attendait la couronne impériale, le nouveau césar qui renouerait la chaîne brisée des siècles, attacherait l’Allemagne à sa fortune et lui ouvrirait à deux battans les portes de l’avenir ? « Hélas ! s’écriait Henri Heine en terminant Atta Troll, voici peut-être la dernière libre chanson de la muse romantique. Elle se perdra dans le vacarme et les cris de guerre des Tyrtées du jour. D’autres temps, d’autres oiseaux!.. Quel piaillement! On dirait des oies qui ont sauvé le Capitole. Quel ramage! Ce sont des moineaux avec des allumettes chimiques dans leurs serres, qui se donnent des airs d’aigles portant la foudre de Jupiter. Quel roucoulement! Ce sont des tourterelles lasses d’aimer, qui veulent haïr et, au lieu de s’atteler au char de Vénus, traînent celui de Bellone. D’autres temps, d’autres oiseaux ! d’autres oiseaux, d’autres chansons! Elles me plairaient peut-être, si j’avais d’autres oreilles. » On était alors en 1841.

L’Aristophane du XIXe siècle parlait bien légèrement de ces colombes converties au culte de Bellone. Elles avaient le secret et l’oreille de leur peuple. Les anciens appelaient les poètes des devins, des vates. On ne saurait contester aux poètes impérialistes le mérite d’avoir lu dans le livre du destin. Ils pressentaient que, fatiguée des luttes des partis, l’Allemagne se prendrait un jour à tourner ailleurs ses désirs et ses pensées, et qu’un audacieux viendrait qui lui achèterait son âme en lui promettant en échange l’empire de la terre. Un plus grand prophète qu’eux tous avait déjà conté cette histoire dans Faust ; seulement il l’avait altérée et embellie. Il s’est trouvé que Marguerite avait horreur de Faust; elle est à lui, mais ses embrassemens lui sont un enfer, et jamais il n’aura son cœur. Ces devins étaient aussi des docteurs et des conseillers : ils enseignaient à l’Allemagne que les combats de la liberté sont des combats sans gloire, que les droits politiques sont de vaines subtilités et les constitutions des grimoires, qu’il n’y a d’évident que l’éclair de l’épée et une branche de laurier ramassée dans le sang, — et, pour l’arracher tout à fait à ses rêveries, ils s’efforçaient de réveiller ses haines assoupies, de lui persuader que la vraie liberté c’est d’avoir un empereur qui fait peur au Welche. « Non, ce n’est pas un bien-être servile, ni les sanglantes balançoires du temps de l’égalité welche après lesquelles soupire notre peuple, s’écriait un poète de Lubeck [3]. Son cœur ne peut plus cacher le chagrin que lui cause le chêne fracassé; mais de jour en jour un mot grandit, irrésistible, le grand mot de l’empire allemand. En vain le vieux dragon de la jalousie à quatre têtes monte la garde devant l’arbre de vie et nous en refuse le fruit. Qu’il gronde, qu’il vomisse des flammes! Tiens ferme, ô mon peuple! Dieu veille sur tes espérances... Ce qui a mûri dans les âmes se crée une chair et des os. La nécessité parlera tout haut dans le tonnerre des batailles... Voici la fin de ma chanson, voici le vert printemps qui s’annonce : c’est l’empire, plein de puissance et de gloire. »

Pour avoir l’empire, il fallait une guerre et un homme; vingt ans auparavant, dès 1844, ce même prophète appelait de ses vœux les plus ardens cet homme et cette guerre :


« Prie le ciel qui peut prier, et que celui dont le regard ne cherche pas au ciel un refuge dise son secret à la tempête, pour qu’elle le promène de lieu en lieu comme une formule magique. Que le nourrisson qui commence à peine à bégayer apprenne de sa mère ces paroles; que le vieillard les prononce encore aux portes du tombeau : — destinées, accordez-nous un homme, un seul homme!.. Un homme nous fait besoin, un petit-fils des Nibelungen, pour que de son poing et de sa cuisse d’airain il maîtrise le temps, ce coursier emporté !

« J’en atteste le ciel, je ne compte pas au nombre des audacieux qui demandent pour un rien de sévères destins; mais, plutôt que de pourrir par un cancer intérieur, je voudrais rencontrer l’ennemi sur un champ de bataille. Oui, je bénirai trois fois l’heure où flamboieront les épées sorties du fourreau, où, sur le bord de la Moselle et de l’Oder, au lieu de venimeuses paroles de dispute, les balles pleuvront. Oh! si je voyais demain la clarté du soleil se mirer dans le casque des escadrons! si demain nous faisait entrer dans le pays de l’ennemi!.. Guerre, guerre ! donnez-nous une guerre pour remplacer ces querelles qui nous dessèchent la moelle dans les os. L’Allemagne est malade à en mourir; ouvrez-lui donc une veine ! »


Un autre poète a rendu aussi des oracles, et ses prophéties furent récitées au théâtre d’Elberfeld le 1er janvier 1861. Que la France était loin de deviner ce qui se passait alors dans le cœur des poètes du saint-empire !


« L’art a des yeux de prophète, l’art est un révélateur... Un cliquetis de chaînes se fait entendre au loin sur le Belt, et en Alsace le Français règne encore aujourd’hui;... mais écoutez : à l’est et à l’ouest, au sud et au nord, sur le bord du Rhin et sur les rives de l’Eider retentit le cri des poètes : debout, ma patrie!... Ce n’est pas en rêvant dans le sein de la paix, c’est dans les batailles que l’Allemagne deviendra une, libre et grande. Je le vois en esprit; j’entends le bruit de la mêlée. Le coursier des combats écrase le nid de l’alouette, les obusiers entonnent leurs foudroyans cantiques, la fumée de la poudre monte jusqu’aux nuages avec les dernières lamentations des mourans, avec le hurrah des combattans;... mais je vois autre chose : au-dessus du carnage et du sang rayonne comme une rouge et brûlante aurore. A l’ouest, au loin sur les cimes des Vosges, je vois étinceler des feux de joie. Je vois la verte parure de nouveaux lauriers : sur la cathédrale de Strasbourg flotte une bannière allemande. La cloche nous invite aux chants de louange; l’Allemagne le nomme sien, le fleuve allemand... Et maintenant elle dépose sur le front du meilleur de ses fils la couronne impériale, et lui présente le sceptre... Sonnez, trompettes! Battez, tambours! jour de la victoire, quand donc viendras-tu? Dieu soit avec moi! Dieu te soit en aide, Germanie [4]! »


Mais le prophète de Lubeck, M. Geibel, avait pris les devans. Il n’avait pas attendu jusqu’en 1861 pour conquérir l’Alsace et Strasbourg. Voici ce que le Saint-Esprit lui dictait en 1846, lorsque pointait à l’horizon la question du Slesvig-Holstein, lorsque le brigand danois, pareil à un dragon marin, s’apprêtait à dévorer l’Allemagne !


« Le vieux munster de Strasbourg fait ainsi parler ses cloches : — L’art allemand m’apprit en des temps meilleurs à dresser mes tours jusqu’aux étoiles, et pourtant je languis encore tristement dans la servitude du Welche. Cependant, quand je regarde dans le cours des temps, j’aperçois qu’un étranger, le Danois, s’oubliera dans son audace effrontée jusqu’à retrancher un membre du corps allemand, et je me tiens aux écoutes, inquiet. S’il réussit, ô misère! je gémirai dans les cendres, l’éclat de ma rosace pâlira, mes soupirs feront éclater mes tours et mes murailles; mais s’il échoue, alors ce sera pour moi un signe : ma captivité ne durera point éternellement, un jour je serai délivré par l’épée.»


Ce qui est particulier, c’est qu’en 1870, après la déclaration de guerre, ces poètes vaticinans, qui depuis vingt-cinq ans réclament et revendiquent l’Alsace, ont dit à la France : « Pourquoi nous chercher querelle? Nous sommes gens bénins et débonnaires, qui ne demandons qu’à bâtir en paix notre maison, et jamais on ne nous surprit à convoiter le bien d’autrui. » Tel un agneau reprochant ses appétits voraces à un loup ravisseur. Après Wœrth, l’agneau ne bêlait plus. Quel mot trouverons-nous pour définir de si étranges contradictions? Les Allemands, nous l’avons dit, ont quelquefois des oublis volontaires.


II.

Si le Daphnis de Virgile, cet arbitre souverain des tournois poétiques, revenait au monde et qu’il fît jouter devant lui les coryphées de la poésie impérialiste, qui d’entre eux cueillerait la palme? Il en est jusqu’à trois qui seraient dignes de prendre part à cet assaut. Nous en avons déjà cité deux : l’un, M. Rittershaus, est né à Elberfeld, où il vit encore, et il a célébré son pays, la Westphalie, cette terre rouge, patrie des chênes, de Witikind, de Teut, des longues amours et des yeux bleus. L’autre, M. Geibel, a vu le jour dans l’extrême nord, sur les bords de la Trave, dans l’une des quatre républiques de feu la confédération germanique. Après avoir fait d’excellentes études à l’université de Bonn, il a couru le monde pendant quelques années et visité avec un savant ami la Grèce et l’archipel. En 1840, il était de retour à Lubeck, sa ville natale; peu de temps après, il obtint une pension du roi de Prusse, plus tard il fut nommé par le roi de Bavière professeur d’esthétique à l’université de Munich. On voit que cette muse, quoique née sur un sol républicain, n’a pas à se plaindre des princes; mais elle n’a pas été récompensée au-delà de son mérite. M. Geibel est depuis longtemps l’un des poètes lyriques les plus goûtés de l’Allemagne. A ces deux concurrens, il faut enjoindre un troisième, M. Oscar de Redwitz, un méridional, lequel appartient par sa naissance à la Franconie, par son éducation et par son mariage au Palatinat, où est sa résidence habituelle. M. de Redwitz, qui est aujourd’hui dans la maturité de l’âge, et nous voudrions dire du talent, commença par étudier en droit. Il n’a pas lieu de se repentir d’avoir abandonné Thémis pour une divinité moins sévère, mais souvent plus trompeuse; sa plume, fille gâtée, a remporté de faciles et brillans succès, à quoi l’ont aidée deux alliés très puissans, l’esprit d’à-propos et la faveur d’une coterie.

A ne considérer que le talent, M. Rittershaus et ses neue Gedichte seraient dignes d’obtenir le prix. M. Rittershaus est un vrai poète; il a l’émotion sincère et délicate, et, selon les occasions, la grâce ou la force. Il a même su retrouver dans quelques-unes de ses compositions les mieux réussies le secret des maîtres de la poésie allemande, lequel consiste à exprimer des pensées profondes et les choses intimes du cœur dans une langue simple, facile, divinement familière. Les poètes des autres nations ont la plupart le génie descriptif ou oratoire; ils se plaisent à glorifier la nature et ses charmes, ou, la prenant pour confidente, ils lui racontent avec une chaleureuse éloquence leurs douleurs et leurs joies. Dans le vrai lied allemand, c’est la nature elle-même, cette éternelle rêveuse, qui parle et qui chante; elle révèle au poète ce qu’elle sait ou ce qu’elle pressent des divins mystères, et le poète, fidèle interprète, ne fait que traduire dans le langage des hommes les mots furtifs qu’ont échangés en sa présence les vents et la forêt, les entretiens muets de la lune avec la terre ou les bans que publient dans une nuit de printemps un rossignol amoureux et une chouette fatidique. Les Goethe, les Uhland, les Heine, sont pareils à ce héros fabuleux qui, pour avoir bu quelques gouttes du sang du dragon, avait compris tout à coup la langue des oiseaux, des fleurs et des étoiles, et leur génie s’entend à faire parler les choses, sans y mettre du sien. Aussi quatre petits vers, rimes ou non, leur suffisent-ils souvent pour exprimer un monde de pensées et de profondes sagesses, car les choses ne sont pas agitées et bavardes comme l’homme, elles sont discrètes, recueillies et concises. Le charme propre à la poésie allemande, c’est le mystère, et il y a dans son instrument un peu sourd un silence qui fait rêver.

M. Rittershaus est un vrai poète, mais il n’est pas un véritable impérialiste; c’est ce qui doit l’exclure du concours. Bien que les vents orageux qui soufflaient sur l’Allemagne l’aient pour un temps détourné de sa voie, il y a en lui quelque chose qui résiste; on revient tôt ou tard à sa nature. En 1862, il a composé de beaux vers en l’honneur de Fichte, dont on célébrait la fête; il y exprimait le vœu que ce grand penseur devînt l’oracle de la nation et la pénétrât de son esprit. C’est un péché mortel pour un impérialiste que d’aimer et de chanter Fichte, cette grande âme républicaine qui a toujours tenu un si fier langage aux puissans de la terre. Plus tard, au lendemain de Sadowa, M. Rittershaus s’écriait : « La foule suit le char du vainqueur; le poète restera fidèle au vieux drapeau du droit des peuples et de la liberté. » Si en 1870 il a traité fort durement les Welches, par une contradiction qui lui fait honneur, il disait aussi à la France : « Tu as combattu jadis pour les vérités éternelles, tu as été un prophète de l’humanité... Non, nos rancunes et notre haine ne s’adressent point à cette France qui porterait volontiers avec nous l’étendard de la liberté, et dont le sang a coulé dans la nuit de décembre! » Après la victoire, il a mêlé des avertissemens à ses hosannas. « Que l’empire, disait-il, soit le temple de la liberté et non une caserne impériale ! » Or, si le premier devoir de l’impérialiste est de mépriser le Welche sans rémission, le second est de ne jamais parler légèrement de la caserne. M. Rittershaus s’imagine-t-il qu’on lui puisse pardonner d’avoir prêché tout récemment la fraternité des peuples, d’avoir exhorté l’Allemagne à fermer son oreille aux propos des flatteurs, à ne point diviniser ses mérites et ses vertus, à chercher partout le bien et le vrai sans faire acception des personnes, « et, comme une abeille, à se nourrir de toutes les fleurs qui croissent sur le grand arbre de l’humanité? » Lui pardonnera-t-on aussi d’avoir écrit en 1871 : « Grand Dieu! quand verra-t-on sur la terre la pentecôte des peuples?.. De quoi vous sert de tourner vos regards en haut aussi longtemps que vous vous plaisez dans vos songes, aussi longtemps que, l’échine basse, vous vous faites les porte-queue des prêtres et des rois? La liberté devient son propre bourreau dans un peuple qu’éblouissent des chimères. Il ne peut y avoir de pentecôte des peuples que dans un monde de libres penseurs. » M. Rittershaus est un républicain dérouté, et nous soupçonnons que l’empire de ses rêves est un empire sans empereur. De tous les problèmes politiques, c’est le plus difficile à résoudre.

Le Chant du nouvel empire allemand (das Lied vom neuen deutschen Reich) a valu à son auteur, M. de Redwitz, les remercîmens et les félicitations empressées des plus grands personnages. Ce chant, qui remplit un volume de près de 300 pages, a fait événement. M. de Redwitz est un fervent catholique, et il semblait qu’en sa personne l’église faisait adhésion à l’empire, rendait hommage à l’empereur. « O roi Guillaume ! s’écriait le poète, ô noble et héroïque vieillard, pour toi retentissent mes louanges, tu as subjugué mon cœur; ses glaces ont fondu au soleil de tes exploits. » Malheureusement il s’est trouvé que M. de Redwitz ne parlait qu’en son propre nom, qu’il n’avait reçu de mandat ni des rédacteurs de la Germania, ni de MM. de Mallinckrodt, Windthorst et de Reichensperger, ni d’aucune des perles de ce terrible centre droit que M. de Bismarck rabrouait naguère si vertement. Cela diminue un peu l’importance politique du Chant du nouvel empire allemand. Ce n’est pas le manifeste d’un parti qui se rallie, c’est le transport lyrique d’une âme tendre et peut-être imprévoyante, qui n’a pas su résister à son enthousiasme, qui, pareille à la sainte pécheresse, est venue répandre un vase de parfums sur des pieds adorés. L’enthousiasme nuit quelquefois à la discipline. Peut-être M. de Redwitz s’est-il trop hâté, mais nous n’avons aucune raison de croire qu’il se repente de rien.

On n’avait pas prévu que l’auteur d’Amaranthe s’embarquerait jamais dans une telle aventure. Cette Amaranthe eut en 1849 un prodigieux succès; elle en est aujourd’hui, sauf erreur, à sa vingt-sixième ; édition; il en parut quatorze en trois ans. Qui ne connaît en Allemagne cette épopée romantique et dévote? Des chevaliers poupins qui se signent et se croisent, des troubadours, des guitares, d’éternelles sonneries de cloches, des fleurs et des ruisseaux à foison, une dépense inouïe de clairs de lune, des gazouillemens d’oiseaux dans tous les coins, un charmant petit moyen âge de poche tout pimpant et endimanché, une dévotion doucereuse et mignarde, une croix enguirlandée de roses, sur laquelle se becquettent des colombes qui ont fait le pèlerinage de Paphos, ajoutez une subtile odeur de cierges et de musc qui pénètre, imprègne tout, tel est ce poème, qui offre un attrait de curiosité et presque de plaisir à quiconque aime le joli ou ne craint pas trop le musc. On y trouve de vrais chefs-d’œuvre de descriptions coquettes et précieuses dignes du cavalier Marin.


« Chaque feuille dort encore dans la forêt, chaque tronc et chaque pierre, les oiseaux dans le bocage, les fleurs près du puits et à l’orée du bois. Cependant, au bruit des pas d’Amaranthe, qui traverse la lisière, le prunellier s’éveille en sursaut de son rêve. Comme il secoue son dernier somme de sa tête emperlée de rosée, une de ses baies vient à tomber dans le nid des merles. Près de là, remué par le vent, s’éveille le jeune peuple folâtre des aulnes; à peine ont-ils ouvert leurs petits yeux verdâtres, ils s’empressent malgré l’heure matinale de taquiner le vieux sapin, et rient sous cape de le voir dodeliner sa tête endormie. Ils le tirent par le pan de son habit. Il leur jette un regard fâché, et, encore à moitié engourdi, il gronde et murmure; eux, le rire aux lèvres, le tiennent enlacé dans leurs branches. Comment faire tête à cette jeunesse? Il est bien forcé de se réveiller enfin. Pendant ce temps, le merle s’est remis de sa panique, et du milieu de ses ronces la grive, sa voisine, l’a entendu. Elle crie un gracieux bonjour à l’alouette huppée qui gîte dans le gazon. Aussitôt celle-ci prend son essor; il faut qu’elle aille saluer l’étoile du matin. Troublé par le battement de son aile, le lapereau met le nez hors de son chou et s’élance d’un pied agile. Le pic fringant becquette le pin, l’écureuil dresse l’oreille et dévale lestement de son nid haut perché pour laver ses petits yeux dans la rosée. Enfin le coucou a jeté son cri; il est bien temps de s’éveiller. Chaque arbre le dit à son voisin; on voyage de nid en nid, et il se fait entre frères et sœurs un échange empressé de saluts. Alors du buisson épineux et du sein de la feuillée partent et se croisent mille doux appels. Cependant monte du fond de la vallée, comme le son lointain du cor des Alpes, le murmure des cloches qui annoncent le dimanche. »


Voilà des grâces qui abondent dans cette mystique épopée. — O Amaranthe, muse éthérée et langoureuse, dont les yeux d’azur reflètent la beauté du ciel, vous qui aimiez à poser votre doigt de rose sur la fossette d’un menton fait à peindre, muse des pieux élancemens et des séraphiques amours, qui pouvait deviner qu’un jour vous emboucheriez le clairon des batailles?

Toutefois, en y regardant de près, on conçoit que l’auteur d’Amaranthe ait aspiré à la gloire d’être le chantre officiel de l’empire et de l’empereur. Nous avons vu que la première qualité de l’impérialiste est de nourrir dans son cœur la haine sainte et le saint mépris du Welche, quelque chose des sentimens qu’un mandarin chinois de première classe peut éprouver pour un portefaix négro-malais. Cette haine est le meilleur dérivatif aux fâcheuses velléités qu’ont les Allemands de s’occuper de leurs petites affaires intérieures et de critiquer leurs gouvernemens. L’homme promit dans le temps au cheval de le venger du cerf; c’est ainsi qu’il parvint à le seller et à le brider. Sa haine assouvie, le cheval se serait de grand cœur débarrassé de l’homme; mais il craignait que le cerf humilié et battu ne roulât dans sa tête des projets de sanglantes représailles, et il prit en patience sa servitude. L’Amaranthe de M. de Redwitz contient une profonde allégorie qui n’échappe pas à un lecteur attentif. Le héros du poème, le chevalier Walther, s’était laissé prendre dans les filets d’une altière comtesse italienne, Ghismunda, qui a toutes les vanités, toutes les perfidies d’un cœur welche. Elle est coquette, frivole, inconstante, friande de bijoux, adonnée aux chiffons, volontaire et trompeuse; elle ne pense qu’à s’amuser, elle ne connaît d’autres plaisirs que la toilette, le bal, la chasse et les blessures empoisonnées que font ses yeux, elle rudoie les pauvres et les mendians; — ni âme, ni cœur : ce sont des fruits qui ne mûrissent pas en pays welche. Amaranthe possède au contraire toutes les vertus germaniques; elle est humble, chaste, soumise, attachée à ses devoirs, incapable d’une pensée légère; pendant que son âme voyage au ciel et converse avec les anges, ses doigts se fatiguent à coudre en cachette des chemises pour une pauvresse. Walther, le jeune premier, rompt avec la sirène qui l’avait séduit par son sourire welche, il épouse Amaranthe et toutes ses blondes vertus.

Les allégories fortement conçues ont toujours un double fond. Amaranthe et Ghismunda ne représentent pas seulement deux races, l’une pure et glorieuse, l’autre perverse et déchue; elles personnifient aussi deux sortes de poésie, l’une qui va à confesse, l’autre qui n’y va pas. Celle-ci a lu Spinoza, Hegel, Voltaire; elle voit partout dans l’Évangile des légendes et des mythes, elle adore le grand tout, elle est panthéiste et révolutionnaire; Walther a beau lui expliquer le catéchisme dans une tirade de quatre cents vers, cette fière païenne refuse obstinément de se laisser convertir. Amaranthe est la muse confite en dévotion, qui dit soir et matin son chapelet, qui préfère à tous les plaisirs et à toutes les philosophies du monde le son des cloches, la nappe des communians. « Pour fortifier mon âme, dit-elle, je recours souvent aux sacremens. » Le poème parut en 1849, au fort de la réaction politique et religieuse, et il plut en haut lieu. Les fiançailles de Walther et d’Amaranthe symbolisaient la réconciliation, le mariage du génie et de l’église. Quand au mépris du Welche on joint le mépris de la philosophie, on a bien toutes les qualités requises pour écrire le Chant du nouvel empire allemand.

La dernière guerre a rapporté à l’Allemagne 5 milliards de francs et cinq cents sonnets, car, si notre compte est juste, il y en a cinq cents dans le lied de M. de Redwitz. Après la conclusion de la paix des Pyrénées, Mairet en composa un pour fêter ce grand événement, et il eut l’honneur de le présenter lui-même à la reine-mère, Anne d’Autriche. M. de Bismarck peut se vanter d’avoir ouvert dans l’histoire du monde une ère nouvelle, où tout sera plantureux comme les forêts de l’Inde, gigantesque comme les pyramides d’Egypte; désormais on comptera les indemnités de guerre par milliards, et pour chaque milliard on fera cent sonnets de réjouissance. Toutefois il y a entre les milliards et les sonnets cette différence, qu’au dire des essayeurs-jurés l’or welche est de bon aloi, et qu’il n’est pas sûr que tous les vers des poètes de l’empire allemand soient au titre légal.

Il s’est fait jadis en Allemagne d’admirables sonnets. Le vieil Opitz en avait déjà composé. Plus tard, l’école puritaine et teutonisante condamna « cette invention, demi-galante, demi-mystique, des troubadours welches. » On fit à Goethe un crime de s’être amusé à de si méprisables bagatelles; c’était, disait-on, faire un pèlerinage à Notre-Dame de Lorette. Ce furent les romantiques qui réhabilitèrent le proscrit. A.-W. Schlegel a défini dans un sonnet les règles du sonnet; il y veut deux choses : une plénitude de sens que ne gênent point les bornes étroites où elle est renfermée, et des oppositions habilement balancées. Il aurait dû ajouter l’exquis de la forme; quand on travaille en fin, la moindre bavochure fait tache. Platen le savait; il ne s’est rien permis dans ce genre défendu qui ne fût parfait et de main d’ouvrier. Encore s’inclinait-il modestement devant les maîtres : Pétrarque, Camoëns et l’auteur des geharnischte Sonette. « Je marche sur la trace des maîtres, disait-il, comme un glaneur suit les moissonneurs, car je n’ose me nommer quatrième après eux. » Pourquoi donc M. de Redwitz s’est-il servi d’une invention welche pour dire leur fait aux Welches et célébrer les gloires germaniques? « Tu ressembles, disait Uhland à un contempteur des sonnets qui se permettait d’en faire, tu ressembles à ce magister qui grondait son élève d’avoir volé des cerises et qui les mangeait lui-même, tout en grondant. » M. de Redwitz a même poussé l’inconséquence jusqu’à parler le welche, et parmi ses sept mille vers il a inséré des vers français de sa composition. Il nous représente les Parisiens s’écriant tout d’une voix en 1870:

Ha, vous, Prussiens, l’Autriche n’est pas la France !
Vous serez battus, et avec élégance.
Ha, vive la guerre allemande, ha, vive le Rhin!
Ce n’est qu’une promenade jusqu’à Berlin [5].

La princesse palatine rapporte dans une de ses lettres que, lorsque M. de Navailles visita Sceaux, on lui montra la belle cascade, la galerie d’eau qui était une merveille, la salle des maronniers, et qu’il n’admirait rien de tout cela; mais quand il vint au potager où était la salade, il s’écria : « Franchement la vérité, voilà une belle chicorée. » Nous sommes comme M. de Navailles; sans méconnaître les beautés dont le poème de M. de Redwitz est émaillé, nous avons un faible pour ses vers français. Franchement la vérité, ces quatre vers sont la plus belle rose de son bouquet.

Pour être écrit tout entier en sonnets, le Chant du nouvel empire ne manque point de variété. On y trouve des récits épiques, des effusions lyriques, des alléluias, des épigrammes, des indignations, des cris de fureur, des soupirs, des larmes, des adorations, des roucoulemens de colombe. Tantôt le poète adresse d’éloquentes prosopopées à l’empereur Guillaume, « dont l’œil est éclairé par la lumière de la foi, » et aux généraux qui commandaient à Wœrth et à Sedan, et il les supplie de se souvenir de leurs victoires jusqu’à leur mort, à quoi sûrement ils ne manqueront pas. Tantôt il fait comparaître en présence de M. de Moltke Alexandre, Jules César, Napoléon, Wellington, le grand Frédéric; ces conquérans regardent avec stupeur ce rival qui les a surpassés, et tous ils s’inclinent profondément devant lui. Tantôt il met en scène le grand chancelier, « cet aigle qui embrasse de son œil perçant les champs de bataille de la diplomatie, ce héros qui a fait la guerre sainte avec le glaive de l’esprit, cet archer dont les flèches ont transpercé le mensonge et l’effronterie gauloises. » — « Une seule chose m’inquiète, ô grand homme, lui dit-il; as-tu un cœur? Ce cœur fait peu parler de lui, et cependant, quand tu es resté quelque temps loin de chez toi, tu soupires après tes foyers, et tu as su aimer ta femme et ta sœur. Oui, tu as beau être un homme de bronze, un prince rigide sur le trône de l’intelligence, tu as un cœur qui jamais ne se raillera du mien. »

Puis, s’adressant aux Welches, M. de Redwitz les frappe d’anathème. Il stigmatise avec un impitoyable acharnement le mensonge welche, la perfidie welche, l’immoralité welche, la corruption welche! A toutes ces horreurs il oppose l’honnêteté allemande, la chasteté allemande, la piété allemande, la conscience allemande et toutes les vertus que Dieu a récompensées d’une manière si éclatante en faisant passer 5 milliards des poches françaises dans les poches allemandes.


« Qui ne roussirait, s’écrie-t-il, d’avoir pu jadis admirer les manières welches, parler la langue welche, adopter des maximes welches? »

.... De quel front cet ennemi de Dieu
Vient-il infecter l’air qu’on respire en ce lieu?

« Qui donc aujourd’hui, poursuit-il, regarderait sans dégoût le bourbier welche?.. Ce que recouvrait une chair rosée éclate maintenant comme un abcès purulent. Des cadavres putréfiés jonchent de toutes parts ce jardin parfumé qui recouvrait un cimetière. Jamais on ne vit pareille pourriture, qui brave toute honnêteté;... ce peuple était digne de son Bonaparte. »


L’Allemagne elle-même, hélas! n’est pas sans reproche. Le poète s’indigne de ne pas trouver autour de lui des enthousiasmes aussi brûlans que le sien : « non, les cœurs ne sont pas assez pavoisés. » Les uns se permettaient de critiquer les opérations de guerre, fâcheuses habitudes, dispositions chagrines contractées dans un temps de paix. D’autres affectaient de craindre que Gravelotte et Sedan ne préparassent à l’Allemagne le règne du sabre, « comme si un peuple de héros pouvait se laisser asservir. » D’autres encore se plaignaient qu’après avoir fait la guerre à Napoléon, on la fît à la France, et demandaient la paix à grands cris, « race de tièdes et de lâches. » Les femmes non plus, ô honte! ne furent pas toutes irrépréhensibles. On en a vu qui, dans les hôpitaux, s’occupaient de préférence des blessés ennemis, et « les dorlotaient avec des minauderies welches. » — « Méritent-elles, ces femmes, le nom de femmes allemandes? Non, ce ne sont que des dames, aussi peu allemandes que leur langue et leur toilette... Paix, mon cœur! ne te livre pas à la colère! oublie ces quelques gouttes d’eau sale noyées dans un océan d’amour pur et sacré. » Après cette incartade, M. de Redwitz supplie Dieu de délivrer enfin les Allemands de leur modestie, de leur humilité, — de leur mettre dans l’esprit qu’ils sont un peuple incomparable, le premier peuple du monde, et en finissant il compare le nord et le sud de l’Allemagne à deux cygnes voguant de conserve sous la protection de l’aigle impériale; il souhaite que le cœur de ces cygnes soit désormais semblable au chant d’un rossignol. « Dans ce cœur, dit-il, selon la mission que j’ai reçue, je dépose ce poème du nouvel empire allemand. » Grâce à Dieu, ce n’est qu’un in-douze; mais il est de poids et de dure digestion, même pour un cœur de cygne qui chante comme un rossignol. Cela rappelle certaine cuisine dont Henri Heine avait tâté dans un restaurant de son pays, et qui se composait, disait-il, de sensibleries pâtissées très indécises, d’amoureux plats aux œufs, de sincères boulettes aux prunes, de soupe platonique à l’orge, et de vertueuses andouillettes de ménage. Pour relever le goût, le cuisinier a mêlé du vinaigre à son lait, du poivre à son sucre candi. Pauvres hères que nous sommes, notre estomac welche ne résiste pas à de telles mixtures; bons ou mauvais, il ne supporte que les goûts francs.


III.

M. Emmanuel Geibel a sur l’auteur d’Amaranthe, sans parler du reste, cet avantage marqué, qu’il n’a pas attendu pour chanter l’empire que l’empire fût fait, ni pour prédire la fête que la fête fût venue. En réunissant en un volume toutes ses poésies politiques, il les a intitulées avec un juste orgueil les Appels du héraut (''Heroldsrufe), car il y a près de trente ans qu’il appelle et qu’il prophétise. Perchée sur sa tour d’ivoire, sa muse racontait aux vents, aux étoiles, aux vagues de la mer, son amoureux martyre et le mystère de son attente; elle sondait du regard les profondeurs de l’espace; dans chaque tourbillon de poussière qui blanchissait à l’horizon, elle croyait découvrir son rêve, qui l’avait entendue et qui accourait. Que les jours, que les années ont duré à son impatience! Les destins semblaient sourds à ses cris; mais rien n’a pu lasser son indomptable espoir. Enfin tout s’est accompli, elle a contemplé sur la montagne les pieds du bien-aimé, qui s’avançait vêtu de pourpre, le front ceint d’une couronne d’or entrelacée de lauriers. Si les longues fiançailles sont de mode en Allemagne, les fiançailles de trente ans y sont rares. Qui ne serait touché d’une telle persévérance si tardivement récompensée? « O hymen! ô hyménée! s’écrie le chœur dans Aristophane, que tout le peuple fasse éclater sa joie et forme des danses. Voilà le moment d’apporter les torches et de faire paraître l’épouse. »

M. Geibel est un poète en vogue. Ses douces mélancolies, ses gaîtés tempérées, ont fait leur chemin dans le monde; on le met en musique, et ses romances sont en possession de faire gémir et soupirer tous les pianos de l’Allemagne. Comme il arrive à certains écrivains, le public lui est bien plus favorable que la critique. Les censeurs d’office de la littérature lui reprochent de n’avoir rien de très original, ni qui soit vraiment à lui, et de ne pas éviter toujours le convenu, le banal, ni la fadeur. D’autres se plaignent que sa poésie sonne creux, que, si on lit facilement ses vers, ils se laissent facilement oublier. D’autres encore l’accusent d’avoir un tour d’esprit un peu philistin, et d’écrire pour les pensionnats de demoiselles, pour les Backfische. Il peut se consoler des sévérités de la critique : il a le succès, et la malveillance de ses dénigreurs est obligée de lui reconnaître deux qualités, ce je ne sais quoi qui ne se définit pas, mais qui s’impose, le charme, et beaucoup d’étude, la connaissance approfondie du métier, la science du vers et de la rime comme du rhythme. Un esprit chagrin a prétendu qu’en fait d’art notre siècle n’avait aujourd’hui de véritable supériorité que dans l’aquarelle et dans la musique de piano. Il ne faut pas trop ravaler le piano. Si l’âme et la profondeur lui manquent, il offre en revanche des ressources infinies à l’agilité des doigts, aux tours de souplesse, sans compter qu’il a ce mérite d’être un orchestre en raccourci. Non-seulement la poésie de M. Geibel a souvent été chantée avec accompagnement de piano, mais il est lui-même en matière de poésie un très habile pianiste. Il a traduit dans la langue du piano les thèmes traités avant lui par les grands poètes allemands; cela fait une musique facile, courante et agréable. Son instrument étant universel, il s’est essayé dans tous les genres, dans l’épopée comme dans le drame; il a mis en vers un mythe oriental, il a raconté le voyage de fiançailles du roi Sigurd, on a de lui un Meister Andrea qui est une comédie, un roi Roderic, une Brunhild, une Sophonisbe, qui sont des tragédies en cinq actes, et, quel que fût son sujet, il a fait preuve de talent; mais l’Orient, les Nibelungen, l’Espagne, Rome, Carthage, ce brillant virtuose a tout réduit aux proportions du piano. On regrette quelquefois les éclatantes sonorités de l’orchestre, les tendresses et les grincemens du violon, les accens caverneux de la contre-basse, les tendres soupirs du hautbois et les fanfares de la trompette. C’est pourtant quelque chose qu’un habile pianiste, et il faut savoir se contenter des à-peu-près.

Grâce aux ressources variées de son instrument et à la souplesse de sa main, le poète officiel de l’empire, le Kaiserdichter, a pu durant bien des années chanter le même air sans se répéter. Il a composé pour son dieu des hymnes, des odes, des complaintes en tercets, des chansons. En 1844, au bord de la mer, il écrivait ces sonnets dont nous avons parlé plus haut; quelques-uns sont d’une forme achevée et d’une véritable beauté, et dépassent de bien loin, selon nous, les récentes poésies de l’auteur. L’homme est ainsi fait que le désir l’inspire mieux que la possession. A ces sonnets, il mêlait des cavatines telles que celle-ci :


« A travers la nuit profonde passe un bruissement qui fait plier les branches bourgeonnantes. Dans le vent résonne une vieille chanson, la chanson de l’empereur allemand.

« Mon esprit est hagard, mon cœur est pesant. Je me tiens aux écoutes; ce bruit est pareil à une armée en marche dans les nuées, ou au frémissement d’un aigle.

« Bien des milliers de cœurs sont tourmentés comme le mien, et comme le mien sont dans l’attente. Sur toutes les montagnes, ils montent la garde pour voir si le soleil se lève rouge.

« L’Allemagne, fiancée, déjà parée pour la noce, dort d’un sommeil de plus en plus léger. Quand l’éveilleras-tu au bruit de tes trompettes, quand l’emmèneras-tu chez toi, ô mon empereur! »


En 1849, M. Geibel crut posséder son empereur. La veille du jour des Rameaux, un ami l’abordant lui cria d’une voix tremblante : Réjouis-toi, un empereur allemand vient d’être proclamé à Francfort. Au même instant, de toutes les tours de la ville s’éleva un carillon de cloches qui annonçaient Pâques fleuries. « Il me sembla que ces cloches sonnaient en l’honneur de l’empire allemand, et l’hosanna qui leur répondait pieusement dans ma poitrine s’adressait à la fois à deux rois qui faisaient leur entrée, au roi des cieux et à celui de ce monde. » Éperdu, le poète monte à cheval et s’enfuit dans les bois pour s’entretenir avec eux de l’émouvante nouvelle. Il y avait comme une musique répandue dans l’air, les sources murmuraient le nom glorieux, les oiseaux s’égosillaient, et M. Geibel pensait à Henri l’Oiseleur, au blond héros saxon, qui avait l’œil sur le trébuchet quand le duc Éberhard lui vint offrir la pourpre et la lance sacrée. Alors, rapprochant en lui-même le passé et le présent, son cœur se pâma. « Je pleurai comme pleure un homme quand une grande destinée frappe de sa main puissante sur son cœur.» déception! Frédéric-Guillaume IV ne trouva pas que le fruit fût encore mûr, il refusa de le cueillir. « Nous restâmes orphelins comme nous l’avions été pendant quarante-trois ans, nous suspendîmes de nouveau nos harpes aux branches des saules, et le vent gémissait à travers leurs cordes. » Comment ne pas admirer de si doux transports et les saints ravissemens de cette dévotion amoureuse? Du Vulturne jusqu’au Rhône et du Rhône jusqu’à la Seine, pauvres Welches que nous sommes, de tels sentimens nous dépassent. Nous avons tour à tour des gouvernemens qui nous plaisent, d’autres que nous supportons, Dieu le sait, avec une patience exemplaire; mais, quels qu’ils soient, qu’ils nous agréent ou nous fassent peur, nous ne leur sommes guère dévots. Race dure et gangrenée, il est des larmes que nous ne verserons jamais, et la fleur bleue du romantisme politique ne fleurira jamais sur notre bourbier.

Le poète impérial n’a jamais perdu de vue le grand objet qui le transportait. Il avait par instans des mélancolies et des colères. Dans ses mauvaises nuits, il faisait des songes symboliques qui assombrissaient son réveil. Il croyait voir des abeilles cheminant sans guide et s’égarant dans l’espace, des flèches que lançaient au hasard des mains enfantines et qui retombaient impuissantes, une escarboucle faite pour orner la couronne du monde, et qui gisait honteusement dans la poussière de la route. Alors il gourmandait son peuple, lui reprochait de s’occuper de tout hormis de la seule chose nécessaire; il maudissait les partis qui détournaient l’Allemagne de ses vraies destinées, qui, la prenant par l’appât de la liberté, l’emmenaient loin des chemins où l’attendait la grande ombre de Henri l’Oiseleur. Il s’écriait : « Quand donc reverdira le vieux chêne? quand fleurira dans le jardin allemand la couronne de notre empereur? Épée de l’Allemagne, jusques à quand dormiras-tu dans le fourreau? »

Mais sa foi ne connaissait pas les défaillances. Il savait que l’empire serait enfanté par les tempêtes, qu’il renaîtrait à la lueur des éclairs et sur une terre inondée de sang, — et d’avance il voyait couler ce sang fécond, sa muse s’y désaltérait. Peut-on payer trop cher un empereur? « Le jour viendra, écrivait-il en 1859, où le Seigneur lavera la honte de son peuple. Celui qui parla dans les plaines de Leipzig parlera de nouveau dans le tonnerre... Alors, portant sur ton front l’insigne de la souveraineté, tu trôneras devant les nations de l’Europe, princesse sans pareille. Éclatez, éclatez enfin, flammes purificatrices de l’incendie du monde! Comme un phénix, sors de ce bûcher, aigle impérial! » Les tempêtes ont été de parole. En février 1864, à l’ouverture des hostilités contre le Danemark, le poète s’écriait joyeusement : « Je te salue, sainte pluie de feu, tempête de la colère qui éclates après tant d’heures d’angoisse! Nous guérissons dans tes flammes, et mon cœur te répond par des battemens de joie. Aigles au puissant essor, en avant! Déjà l’Allemagne respire et accorde ses harpes pour célébrer vos victoires. » Trois ans plus tard, l’empire était à moitié fait, ce nouvel empire où devaient fleurir à l’envi toutes les vieilles vertus allemandes, où toutes les mains se joindraient pour prier, a où le cœur de la vierge enfermerait des trésors d’honneur et d’innocence, où le chérubin des chastes amours défendrait le jeune homme contre les approches du tentateur. » M. Geibel adressait alors à Guillaume Ier cette étonnante parole : « Oint du Seigneur, tu nous as rendu enfin le beau droit de nous estimer nous-mêmes. » O grande Allemagne d’autrefois, école où s’est instruit tout ce qui pense en Europe, que vous en semble? Il a fallu qu’un roi se chargeât de vous retirer de votre bassesse et de décrasser votre nom.

Après le Danois, après l’Autriche, le Welche a mordu la poussière. Pour chanter cette dernière victoire, M. Geibel a éprouvé le besoin d’ajouter une octave à son clavier. Quand on veut célébrer dignement le maître, il faut parler sa langue. Bien que l’empereur Guillaume passe pour goûter médiocrement la poésie, il a eu l’honneur de rajeunir un genre littéraire qui était tombé en désuétude, et dont il a donné d’excellens modèles dans ses lettres à la reine, d’une inspiration toute biblique, pleines du Dieu d’Israël et des batailles. L’impérial écrivain a fait école, mais ses nombreux disciples ne l’ont point égalé ; il leur manque le je ne sais quoi qui ne se laisse pas imiter. Nous nous souvenons cependant d’avoir lu dans la Gazette de la Croix, peu après la conclusion de la paix, une poésie très sacrée et très hébraïque, qui avait un assez beau caractère : « nos prières ont converti les champs de bataille en autels, et maintenant nos guerriers reviennent couverts de gloire et chargés de butin, beuteschwer. » C’est ainsi que le psalmiste s’écriait : « Tu m’as délivré de la main des enfans de l’étranger dont la bouche prononce des mensonges, et dont la droite est une droite trompeuse, afin que nos fils soient comme de jeunes plantes et nos filles comme les pierres taillées pour l’ornement d’un palais. Que nos celliers soient remplis ! que nos bœufs soient appesantis par leur graisse ! »

M. Geibel, qui a la main déliée, qui possède à fond le mécanisme du doigté et à qui rien n’est impossible, s’est piqué de prouver qu’il savait dans l’occasion composer des psaumes. De tout temps il s’est plu à faire figurer dans ses vers Jehovah ou Jahveh, la verge du Seigneur, Sodome et Gomorrhe, et ce qu’une femme d’esprit appelait le patois de Canaan; — mais, pour écrire son psaume contre Babylone, il a dû relire tout Jérémie, tout le roi-prophète, et, comme les guerriers allemands, il est revenu, lui aussi, chargé de butin. Ces pastiches, élégamment tournés, ont eu du succès. Le poète y annonçait à la France que la terre serait sombre et le ciel ardent, que le sang monterait jusqu’aux brides des chevaux, que les fleuves seraient encombrés de débris et de cadavres, que les maisons brûleraient, qu’on entendrait des hurlemens dans les rues, qu’un festin serait préparé aux loups et aux vautours; « nous ne pardonnerons pas avant qu’agenouillés et vous reconnaissant pécheurs, vous ayez abjuré l’esprit de mensonge et demandé grâce au Seigneur qui vous juge. » Ailleurs il représentait le génie du mal se conjurant avec les puissances de l’enfer pour fonder son empire dans le sang et la terreur; mais le héros de la Marche est venu, fort et pieux, et sur sa tête volaient les chérubins dans les nuées. « Le dieu de la lumière a terrassé le dragon, et la ville des insolentes railleries tremble sous l’épée flamboyante de l’Allemagne. » Ces cantiques sont d’une savante facture; on croit entendre le grondement de la foudre, les hennissemens des chevaux, le vol des archanges, autant du moins que tout cela peut être reproduit à force d’arpèges et d’accords plaqués; — mais nous préférons résolument à cette religion krupp, qui se charge par la culasse, les charmantes romances qu’écrivait autrefois M. Geibel, ses chansons de printemps, sa ballade du page et de la fille du roi.

Dieu soit loué, la dernière pièce des Heroldsrufe est consacrée à chanter la paix. Le refrain en est ainsi conçu : « louange au Seigneur, au puissant Sauveur, qui, par ses conseils merveilleux, nous a redressés dans la tempête, et aujourd’hui s’approche de nous comme un doux murmure! » Cependant ce chant de paix est encore belliqueux; le poète y convie l’Allemagne à un dernier combat, à une suprême victoire. « Que celui qui pendant la guerre marchait devant nous dans une nuée de feu donne à notre peuple la force de vaincre une fois encore, la force d’extirper des cœurs la sombre semence du mensonge, et tout ce qui reste de welche dans les pensées, dans les mots et dans les actions, das Welschthum auszumerzen in Glauben, Wort und That ! » Voilà le vœu final de M. Geiel. Il ne sera content et rassuré que lorsqu’aura disparu à jamais la dernière trace du dernier de ces Welches à qui Goethe déclarait devoir la meilleure partie de ce qu’il savait, et qui, faute de mieux, ont donné au monde Michel-Ange et Poussin, Dante et Molière, Galilée et Descartes, Torricelli et Laplace, Volta et Lavoisier, Machiavel et Montesquieu, Beccaria et Mirabeau. Alors fleurira sur toute la terre la vertu allemande, que célébreront d’agréables virtuoses, et l’hypocrisie respirera plus à l’aise; car, les Welches étant morts, il ne s’écrira plus de Pantagruel, ni de Provinciales, ni de Tartufe. En vérité, le monde sera heureux ; la vertu allemande n’est pas aussi triste et incommode qu’on pourrait le croire. « Il y a chez nous de la vertu et des mœurs, a dit un poète allemand; cependant nous nous donnons en cachette de bien doux plaisirs. » La critique d’outre-Rhin a traité avec rigueur les chantres de Sedan et du nouvel empire; elle a loué leurs intentions beaucoup plus que leurs vers. On a pu lire, dans un recueil qui a de l’autorité (Im neuen Reich), qu’il était permis de s’étonner que de si grands événemens eussent si mal inspiré les poètes. Il est probable que ni psaumes ni sonnets ne passeront à la postérité, que rien ne survivra, sinon les simples rimes du fusilier Kutschke, poésie de corps de garde, vive d’allure, pleine de gaillardise, et qui ne manque pas de bouquet.

Was kraucht da in dem Busch herum?
Ich glaub’, es ist Napolium.
Was hat er rum zu krauchen dort?
Drauf, Kameraden, jagt ihn fort!

« Qui rôde là-bas dans le buisson? Je crois que c’est Napoléon. Qu’a-t-il donc à rôder par là? Sus, camarades, foncez sur lui! »


Le talent serait-il devenu si rare en Allemagne? « L’âge d’or de la poésie n’est plus, a dit l’auteur des Heroldsrufe; mais l’enthousiasme fait retentir dans ce siècle de fer plus d’une chanson ailée. » M. Geibel est trop modeste, son talent ne fait pas question; ce qui lui manque, c’est précisément l’enthousiasme, celui qui ne s’échauffe jamais à froid, celui qui jamais ne se bat les flancs, Kœrner et Arndt étaient loin de savoir le métier comme lui; mais dans ces poètes de 1813 tout est sincère et vibrant, la colère comme la foi, la piété comme la passion ; ils avaient le cœur sur les lèvres, et dans leur bouche liberté, Dieu, patrie, tous les mots ont un sens. Chantez ce qu’il vous plaira, les roses ou les batailles, la Providence ou le hasard, votre pays ou l’univers, si vous avez la franchise de l’inspiration, vos vers seront assurés de vivre.

Les talens n’ont pas manqué au sujet, mais le sujet a manqué au talent. Les Allemands sont ainsi faits que le plaisir, le bonheur, la gloire, le succès, ne leur suffisent point; ce n’est pas assez qu’on les envie ou qu’on les admire, ils exigent qu’on les approuve et qu’on les estime. Les Welches ont découvert depuis longtemps qu’il se passe dans ce monde beaucoup de choses où la vertu n’a rien à voir, et quand ils vont en bonne fortune ou en quelque endroit où leur conscience pourrait les gêner, ils ont soin de la laisser à la porte, quitte à la reprendre en sortant. L’Allemand ne se résigne pas ainsi à se séparer de sa conscience ; il entend qu’elle soit de toutes ses affaires, de tous ses plaisirs, et il l’emmène partout avec lui. Ces consciences qui ont été menées ou traînées partout, qui ont tout vu et trempé dans tout, deviennent prodigieusement habiles à tout justifier; elles n’ont rien vu qui ne fût édifiant, elles revêtent la robe blanche des lévites pour célébrer avec attendrissement les vertus qui leur ont été données en spectacle, et, par manière de conclusion, elles déclarent que la vertu a tous les droits, que le monde entier lui est promis en récompense : cherchez d’abord le royaume de Dieu, et tout vous sera accordé par-dessus. Tel ce moine qui soutenait que le bon gibier avait été créé pour les religieux, et que, si les perdreaux, les faisans, les ortolans, pouvaient parler, ils s’écrieraient : « Serviteurs de Dieu, soyons mangés par vous! » Il y a là peut-être matière à un fabliau; mais je doute, ô serviteurs de Dieu, que l’Alsace mangée par vous puisse vous fournir le motif d’un dithyrambe ou d’une ode. S’il est permis de vanter son appétit, il faut toujours avoir le style de son sujet.

Le fusilier Kutschke est un bonhomme; il est carré des épaules et très rond en affaires, il ne cherche pas midi à quatorze heures. Il a entendu Napolium rôder dans le buisson, il a pris son fusil. Le fusil était bon, les camarades étaient solides.

Napolium, Napolium,
Mit deiner Sache geht es krumm.


« Napoléon, Napoléon, le diable s’est mis dans tes affaires. » Les poètes officiels parlent autrement, ils donnent dans le phébus : ce qui selon eux a vaincu à Wœrth et à Sedan, ce n’étaient pas les fusils et les canons, c’était l’humilité, la tempérance et la chasteté allemandes conduites par saint Michel en personne. Kutschke n’a pas vu saint Michel, et on l’étonnerait beaucoup en lui parlant de sa chasteté et de sa tempérance; mais il a une idée, qui est simple : il veut à toute force entrer à Paris pour y rabattre le caquet de la grande nation.

Und die franzosische Grossmaulschaft
Auf ewig wird sie abgeschafft.

Les poètes officiels le prennent sur un autre ton ; ils fulminent des anathèmes contre Babylone; si leur peuple aspire à conquérir le monde, c’est qu’il a reçu mission de Dieu pour le régénérer. Ils font des phrases, le fusilier Kulschke n’en fait point, et les poètes de 1813 n’en faisaient pas non plus. La phrase est la mort de la poésie et la ressource des consciences qui ont la rage de s’ingérer dans ce qui ne les regarde pas.

La déconvenue de Raton est le fond de l’histoire universelle. Il tire les marrons du feu, Bertrand les croque; l’un a de la main, l’autre est habile. Raton n’était pas content, nous dit le fabuliste, et il ajoute :

Qu’ainsi ne le sont pas la plupart de ces princes,
Qui, flattés d’un pareil emploi.
Vont s’échauder en des provinces
Pour le profit de quelque roi.


Cette aventure est toujours piquante; mais il ne faut pas, en la racontant, s’accompagner de la harpe de David. Tout le monde sait que les Allemands n’ont pas fait ce qu’ils voulaient faire, qu’ils ont subi leur destinée, qu’une puissance infiniment ingénieuse a exploité le sentiment national et l’enthousiasme unitaire au profit de son ambition, et que, si les destins lui sont propices jusqu’au bout, avant peu il n’y aura plus en Allemagne que 50 millions de Prussiens. On ne saurait trop admirer l’habileté consommée qui a présidé à cette grande entreprise et la conduite des guerres qui en ont assuré le succès; elles font également honneur au mérite des généraux, à l’excellence des institutions. Il faut savoir se contenter d’être heureux, envié et redouté; c’est encore un assez beau partage. Si votre gloire et votre force sont incontestables, c’est en vain que vous voudriez nous faire croire à vos principes, nous vous dirons avec Corneille :

Vous en avez beaucoup pour être de vrais dieux.


Ces principes incompatibles vous jettent dans des contradictions qui font tort à vos vers. Vous voudriez vous faire passer pour d’honnêtes bourgeois dont un brigand est venu assaillir la maison et qui ont fait justice du brigand, — et voilà trente ans que vous convoitez le bien d’autrui, que vous hissez votre drapeau sur la cathédrale de Strasbourg! Vous invoquez le droit qu’ont les peuples de s’appartenir, de se constituer à leur guise, et ce droit vous le foulez insolemment aux pieds à Metz et en Alsace. Vous vous êtes cent fois indignés contre l’humeur conquérante de la France, et le premier usage que vous faites de votre force, c’est de vous agrandir par des conquêtes. Vous lui avez reproché son empereur, et vous n’avez eu rien de plus pressé que de vous en donner un, qui a le droit de mener ses peuples en guerre sans les consulter. Vous avez censuré l’incommode jactance de la grande nation, et vous fatiguez tous les échos de l’Europe de l’énumération de vos grandes vertus. Vous avez fait ou on vous a fait faire une brillante campagne qui vous rapporte deux provinces et 5 milliards, et vous entendez que l’on admire votre générosité; la main sur la conscience, invoquant le Dieu du Thabor et du Golgotha, vous vous donnez pour les régénérateurs du monde. Étrange contre-sens! quand on a fait un bon coup et qu’on éprouve le besoin de fêter religieusement son succès, on laisse le Christ en paix, on élève un autel à Mercure, dieu des milliards, dieu du commerce et d’autre chose.

Les poètes de 1813 avaient du caractère, le fusilier Kutschke en a aussi. Il est bourru, un peu brutal, et il a ses nerfs. Le bruit que faisait Napolium dans le buisson lui a échauffé les oreilles, il a crié haro sur l’écornifleur. Il sait très nettement ce qu’il est et ce qu’il veut : il s’appelle Kutschke, et il n’aime pas les rôdeurs, ni les gens dont le cas est louche. Quant au reste, ne lui demandez pas son avis, il n’en a point, et c’est pour cela qu’il a mérité d’être traduit en islandais, en sanscrit et en babylonien [6]. Les poètes officiels ne savent pas comme lui ce qu’ils veulent et ce qu’ils sont; ils flottent dans un chaos d’idées contradictoires, qu’ils ne réussissent pas à débrouiller, et leurs images bariolées trahissent les incohérences de leur pensée. Il s’est fait dans leur cœur un mariage désassorti entre la sagesse tolérante et lumineuse qu’ils ont apprise des grands écrivains de la grande Allemagne et un patriotisme étroit, exclusif, chagrin, qu’ils ont longtemps reproché à la France, et qui, dans la seconde moitié du XIXe siècle, est un humiliant anachronisme. Ces poètes qui jouent sur leur chalumeau ou sur leur clavecin des sonates sanguinaires, qui font des odes à la sainte mitraille et croient à la régénération du monde par le canon Krupp, sont des civilisés cherchant avec effort à s’inoculer des passions barbares; mais l’esprit de leur siècle est en eux et les condamne. Ils s’exercent laborieusement au mépris comme à la haine, ils tâchent de se persuader qu’ils sont le pur froment, qu’il ne pousse hors de leurs frontières qu’une folle ivraie, des orties, des herbes vénéneuses. S’arrogeant les fonctions du souverain juge, de l’éternel vanneur, leur superbe justice balaie d’un souffle toute cette paille et ces ordures; mais ils sont trop éclairés, trop réfléchis pour prendre leurs anathèmes au grand sérieux, et quand ils parlent de la pourriture welche, ils savent qu’il y a partout de la corruption, que le chérubin des chastes amours n’empêche pas le tentateur de tailler beaucoup de besogne à la police de Berlin. Ces haines et ces mépris sont une leçon apprise, aussi bien que ce nouveau catéchisme qui enseigne que le ciel, son soleil et ses tonnerres appartiennent à l’Allemagne, qu’ils sont à ses ordres, qu’elle en dispose comme de son bien, que Dieu est allemand, qu’il porte à sa couronne une cocarde noire, blanche et rouge comme le pavillon de la marine allemande.

A force de répéter certaines choses, on les croit à moitié; — il est bien difficile de les croire tout à fait dans un pays qui a produit Lessing, Goethe et Humboldt. M. Geibel a-t-il une foi sincère, entière, inébranlable, celle qui transporte les montagnes, non-seulement au chérubin des chastes amours, mais encore à ces autres chérubins qui à Gravelotte couvraient de leurs ailes son empereur, le héros de la Marche? M. Geibel ressemble à ce Mustapha dont parle Voltaire, qui croyait que l’ange Gabriel descendait souvent de l’empyrée pour apporter à Mahomet des feuillets de l’Alcoran écrits en lettres d’or sur du vélin bleu; tout en croyant fermement, il sentait quelques nuages de doute s’élever dans son âme. M. Geibel en est là; on peut dire de lui comme de Mustapha qu’il croit ce qu’il ne croit pas, qu’il s’accoutume à prononcer, à l’exemple de son mollah, certaines paroles qu’il prend pour des idées. Aussi a-t-il peine à s’entendre avec lui-même, et comme lui, cœurs partagés, ses confrères sont en proie à la misère des contradictions. Dans leurs vers s’entremêlent et s’entre-choquent le dieu des batailles et le dieu de la raison, Jehovah et l’absolu, Fichte et l’Alcoran, la philosophie et les archanges, les capucinades et les vérités, la grande Allemagne et la petite. Non, votre vin n’est pas franc; il sent la fabrication et le bois de campêche. Passe encore si cette boisson procurait une joyeuse ivresse ! Elle ne fait monter au cerveau que de noires fumées. Ce triste vin est un vin triste.

Il y avait jadis un génie qui s’appelait Gwyn-Araun; il était, dit l’histoire, sorti d’un nuage comme un éclair. Nourri par la magicienne Morgan, il faisait honneur à son lait et à ses soins : bien qu’il n’eût pas trois pieds de haut, il était devenu le véritable roi des enchantemens et de la féerie. A son cou pendait un cor d’ivoire qui avait la vertu de faire danser la mélancolie, chanter la tristesse. Son cheval, appelé Karn-Groun, le transportait en un clin d’œil d’un bout de la terre à l’autre. Il prenait à son gré toutes les formes, tous les visages, et prêtait sa figure à qui bon lui semblait. Initié à tous les mystères, il conversait familièrement avec les étoiles comme avec les fleurs, et les choses, non plus que les âmes et les dieux, n’avaient pour lui rien de caché. Au demeurant, il n’employait sa puissance qu’à obliger et à secourir les hommes. Généreux, bienfaisant, il leur donnait de sages conseils; il rectifiait leurs préjugés, étendait leur esprit, guérissait leurs blessures et leurs colères, les consolait, les pacifiait. Un jour, Gwyn eut la malencontreuse idée de prier à dîner un solitaire, un ermite d’humeur farouche, nommé Kollenn. L’ermite se présente au palais; sans prendre le temps d’en admirer les colonnades, il traverse à grands pas la cour d’honneur, où une foule de sylphes et de sylphides d’une incomparable beauté dansaient aux sons d’une harpe magique. Il entre brusquement dans la salle à manger; la table était dressée, «Tu n’as qu’à le vouloir, lui dit le génie, et les plats d’or et les coupes de diamant que tu vois vides devant toi se rempliront à l’instant des mets les plus exquis, des liqueurs les plus douces. — Tu es le diable, lui répliqua le saint, et je ne vois ici que des feuilles sèches. » A ces mots, tirant de dessous sa haire son flacon d’eau bénite, il le vida sur la table. Aussitôt le palais, les portiques, les sylphes, le roi des fées lui-même, tout disparut. On ignore ce que Gwyn est devenu. Voilà l’histoire de la poésie allemande. Elle a invité chez elle un hôte fâcheux, un marguillier, un sacristain à l’œil plombé, au front étroit, au teint bilieux, qui s’appelle Kollenn ou le chauvinisme. Il s’est présenté tenant à la main une fiole pleine d’une acre eau bénite, où il avait distillé beaucoup de fiel et d’absinthe; — les vases d’or et les coupes de diamant se sont évanouis comme les fantômes d’un songe. Il n’y a plus sur la table que des feuilles sèches.

Nous avons pleine confiance dans l’avenir littéraire de l’Allemagne, elle a encore beaucoup à nous donner. Nous osons croire que Kollenn aura prochainement épuisé toute sa provision d’eau bénite, qu’il ne lui en restera plus une seule goutte pour ses tristes aspersions, qu’il pendra son goupillon au croc et que le roi des fées reviendra; — mais aussi longtemps que les poètes d’outre-Rhin n’auront pour s’inspirer que le mépris du Welche ou l’adoration de leurs propres vertus, nous préférerons à leurs sonnets comme à leurs psaumes l’histoire des trois Calenders et de quelques dames de Bagdad ; c’est plus gai et en vérité plus instructif. Et nous relirons aussi certains poètes du temps passé, Hœlderlin et ses épigrammes contre la fausse dévotion qui fait servir les dieux au décor de sa rhétorique et à l’arrondissement de ses périodes, Uhland, Lenau, Platen surtout, ce noble talent qui eut le tort, il est vrai, d’aimer la France, d’admirer Corneille et d’aller finir ses jours chez les Welches. « Assurément, disait-il, c’est une belle vertu que la fidélité; cependant la justice est plus belle encore, et quand je devrais mourir un jour abandonné et solitaire, je veux arracher leur capuchon aux hypocrites. Ce n’est pas la peine d’être un pied-plat.»

Abziehn den Heuchlern will ich ihre Kutten;
Nicht lohnt’s der Mühe schlecht zu sein.


VICTOR CHERBULIEZ.

  1. Voyez l’excellente histoire de la littérature allemande de M. Julian Schmidt, 5e édition, t. III, pages 3, 36 et suivantes. Voyez aussi Ludwig Haüsser, Deutsche Geschichte vom Tode Friedrichs des Grossen bis zur Gründung des deutschen Bundes, p. 242 et 243.
  2. Les plus admirables vers, les plus achevés de forme qu’aient inspirés les guerres d’indépendance, sont les Sonnets cuirassés (geharnischte Sonette) de Rückert, qui en 1813 avait vingt-quatre ans; mais ces beaux vers sont plus cherchés que ceux d’Arndt et de Kœrner. Rückert était moins poète qu’artiste. Possédant à un degré rare les ressources de la langue et les secrets du métier, il a traité tous les sujets, s’est essayé dans tous les styles; sa carrière poétique a été une longue expérimentation, et ses expériences ont presque toutes réussi. C’est le plus grand d’entre les habiles. « Les Sonnets cuirassés, a remarqué finement M. Julian Schmidt, ont de l’essor et une grande richesse de pensées; mais quiconque a une oreille délicate pour les vibrations du cœur y sentira par endroits l’inspiration de seconde main, das Anempfundene. »
  3. Geibel, Heroldsrufe. Das Lied vom Reiche.
  4. Emil Rittershaus, Neue Gedichte. Zum neuen Jahr.
  5. Un recueil allemand (Unsere Zeit) reproche aux vers allemands de M. de Redwitz de pécher par une abondance de chevilles, d’inversions forcées, d’apostrophes dures, de rimes cherchées ou douteuses, d’images de mauvais goût. Voilà des reproches qu’on ne peut faire à ses vers français.
  6. L’érudition se mêle de tout en Allemagne. La chanson de Kutschke a été traduite à grands coups de dictionnaire en grec et en hébreu, en sanscrit et en arabe, en provençal et en lithuanien ; elle a même été transcrite en hiéroglyphes et en caractères cunéiformes. L’une de ces traductions est en vers français, qui valent à peu près ceux de M. de Redwitz. Nous souhaitons que la transcription babylonienne soit mieux venue.