L’Alpha et la fabrication du papier

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L’ALFA
et la fabrication du papier.

On désigne sous le nom générique d’alfa deux graminées : le machrochloa, ou stipa tenacissima, et le lygeum spartum, qui croissent toutes deux dans les différentes contrées que baigne la Méditerranée, mais plus particulièrement en Espagne et en Algérie. Les diverses variétés du stipa : l’aristella, le juncea, le pennata, croissent en effet sur les collines les plus arides et les plus élevées des districts occidentaux de l’Algérie et dans toute la province d’Oran. Ce n’est pas de nos jours seulement qu’on a cherché à tirer parti de ces plantes, et les auteurs anciens Pline et Strabon, pour ne nommer que les plus connus, nous apprennent qu’on en faisait de leur temps des paniers, des corbeilles, des cordages, des nattes, des tapis et même des chaussures élégantes, dont on peut voir des spécimens dans la collection égyptienne cédée par Drovetti au musée de l’université de Turin.

Mais c’est seulement à notre époque qu’on est parvenu à en tirer un profit véritablement rémunérateur. La consommation chaque jour plus considérable du papier, le prix toujours croissant des chiffons ainsi que leur rareté, avaient depuis longtemps poussé quelques esprits pratiques à tenter la fabrication du papier au moyen de certaines plantes textiles telles que les orties, l’aloès, le bananier, et plus tard au moyen de la paille et du bois ; toutes ces matières sont aujourd’hui connues sous le nom générique de succédanés du chiffon. La fabrication du papier au moyen du sparte, qui donnait une pâte faiblement colorée, fut tentée en Angleterre, par MM. Routledge et Lloyd. Ce dernier, propriétaire du Lloyds Weekly Newspaper, après une série d’essais qui finirent par réussir, fabrique aujourd’hui la plus grande quantité du papier sur lequel sont imprimés les journaux écossais. Récolté en Espagne, dans les provinces de Murcie et d’Almeria, le sparte importé en Angleterre revenait en 1864 à 150 francs la tonne, ce qui, pour les 60 000 tonnes importées dans le courant de l’année, faisait un total de 1 500 000 francs. Après avoir été trié, nettoyé, haché et broyé, le sparte est traité avec une dissolution concentrée de soude caustique, 8 kilog. de soude pour 50 kilog. de sparte, qu’on laisse bouillir de six à huit heures. Tous les principes visqueux que renferme la plante sont alors dissous et entraînés, il ne reste plus que la partie ligneuse, réduite à l’état de bouillie d’une couleur foncée. On la lave, on la blanchit et on la traite comme la pâte de chiffons. Mais seule, la pâte de sparte serait trop cassante, on est donc obligé le plus souvent de la mêler avec de la pâte de chiffons.

Le développement rapide que prit en peu de temps cette nouvelle fabrication força bientôt les commerçants anglais à s’adresser à notre colonie algérienne. L’exportation, qui n’était en 1862 pour l’Algérie que de 450 tonnes, montait cinq ans plus tard à 4 120 tonnes, pour atteindre en 1870 43 218, en 1871 60 943, en 1872 44 007 tonnes. Le prix de vente à cette époque était en moyenne de 14 francs les 100 kilog., tandis que le chiffon atteint aujourd’hui 85 fr. les 100 kilog. Si, relativement à la quantité colossale de papier qui se fabrique en Europe seulement, chaque année, ces chiffres semblent faibles, on peut toutefois se rendre facilement compte des progrès accomplis en dix ans et prévoir quelle source inépuisable de richesse l’alfa doit être pour notre colonie. Jusqu’en 1869, l’Angleterre a été seule à se servir de l’alfa, et ce n’est qu’à partir de cette époque que la France et la Belgique ont commencé à s’en servir pour la fabrication du papier, car l’essai tenté, en 1862, par M. Carbonnel, qui avait pris un brevet pour le blanchiment et la préparation de la pâte à papier provenant du sparte, n’avait pas produit de résultats sérieux.

Tout d’abord les Arabes et les quelques colons adonnés à cette culture ont exploité les points les plus rapprochés du littoral et desservis par des routes carrossables ; mais grâce au développement et à l’extension qu’elles ont pris, les cultures se sont éloignées des côtes et se trouvent reléguées dans des cantons difficiles, à une grande distance des ports d’embarquement. Pour obvier à cet inconvénient, MM. Debrousse et Cie étaient depuis plusieurs années en instance auprès du gouvernement français pour obtenir la concession d’un chemin de fer de Saïda à Arzeu, c’est-à-dire de la frontière méridionale du Tell oranais à la mer. Cette convention vient, paraît-il, d’être signée entre le gouverneur général de l’Algérie et MM. Debrousse et Cie qui ont dû recevoir, au lieu d’une subvention en argent, une concession de 300 000 hectares de terres propres à la culture de l’alfa, qui seront mis en communication avec la Méditerranée par une ligne ferrée de 250 kilomètres. Enfin le Moniteur de l’Algérie annonce au même moment que, dans la province d’Alger, une puissante compagnie va commencer des études pour la construction d’un chemin de fer qui mettrait en communication avec la préfecture les terres à alfa du sud de la province, et qui se relierait à Aflreville, au chemin du fer d’Alger à Oran. Malheureusement, si l’alfa est de plus en plus recherché par les Anglais, appréciateurs éclairés des qualités qu’il possède pour la fabrication du papier, s’il a été particulièrement remarqué au milieu des productions de toute sorte envoyées à l’Exposition de Vienne par notre fertile colonie algérienne, il n’a pas eu jusqu’ici le même succès chez nous, qui ne voulons rien changera nos habitudes routinières et qui nous traînerons bientôt, grâce à cette apathie, à la remorque de nations plus actives, plus ingénieuses, qui marchent à grands pas dans la voie du progrès et de la prospérité.

Gabriel Marcel.