L’Ami des femmes

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L’Ami des femmes
1864
Gill - Dumas Fils.jpg


Dédié à Mademoiselle Delaporte, témoignage public d’amitié, de reconnaissance et d’estime.

Alexandre Dumas Fils.


Celimene

Voilà qui me confond, pour moi, que des personnes raisonnables se puissent mettre en tête de donner protection aux sottises de cette pièce.


le marquis

Dieu me damne, madame, elle est misérable depuis le commencement jusqu’à la fin.


Dorante

Cela est bientôt dit, marquis. Il n’est rien plus aisé que de trancher ainsi ; et je ne vois aucune chose qui puisse être à couvert de la souveraineté de les décisions.


le marquis

Parbleu ! tous les comédiens en ont dit tous les maux du monde.


Dorante

Ah ! je ne dis plus mot : tu as raison, marquis. Puisque les comédiens en disent du mal, il faut les en croire assurément, Ce sont tous gens éclairés et qui parlent sans intérêt. Il n’y a plus rien à dire, je me rends.


Celimene

Rendez-vous ou ne vous rendez pas, je sais fort bien que vous ne me persuaderez point de souffrir les immodesties de celle pièce, non plus que les satires désobligeantes qu’on y voit contre les femmes.


Dorante

Pour moi, je me garderai bien de m’en offenser, et de prendre rien sur mon compte de tout ce qui s’y dit. Ces sortes de satires tombent directement sur les mœurs, et ne frappent les personnes que par réflexion. N’allons point nous appliquer nous-mêmes les traits d’une censure générale, et profitons d’une leçon si nous pouvons, sans faire semblant qu’on parle à nous. Toutes les peintures ridicules qu’on expose sur les théâtres doivent être regardées sans chagrin de tout le monde. Ce sont là miroirs publics où il ne faut jamais témoigner qu’on se voit ; et c’est se taxer hautement d’un défaut, que se scandaliser qu’on le reprenne.

(MOLIÈRE : Critique de l’École des femmes.)


PERSONNAGES

De Montègre

De Chantrin

De Simerose

Leverdet

Des Targettes

De Ryons

Jane De Simerose

Madame Leverdet

Mademoiselle Hackendorf

Balbine

Joseph

un domestique


Le premier et le dernier acte se passent chez Madame Leverdet : les deuxième, troisième et quatrième actes chez M. de Simorosc. Les cinq actes à la campagne.


NOTA : S’adresser pour la mise en scène à M. HÉROLD, régisseur du Gymnase.


Un salon chez M. Leverdet,

Au lever du rideau, Madame Leverdet fait de la tapisserie près d’une table, et M. Leverdet dort étendu sur un canapé, tournant le dos au public.


Scène I

.
Madame Leverdet, De Ryons, un domestique, puis BALBINE


un domestique, annonçant

Monsieur De Ryons.


Madame Leverdet

Ce n’est pas possible !


De Ryons

C’est bien lui. Vous m’avez dit, chère madame, de venir vous voir un de ces jours, de une heure à deux. Me voici : une heure juste.


Madame Leverdet

Je vous ai dit cela il y a deux ans, et vous n’êtes jamais venu ; mais le curieux là-dedans, c’est que je pensais à vous.


De Ryons

Niez un peu la sympathie.


Madame Leverdet

Asseyez-vous là ; j’ai à vous parler des choses les plus sérieuses.


De Ryons

Il y a donc des choses sérieuses. Comment va M. Leverdet ?


Madame Leverdet, elle montre son mari

Vous voyez.


De Ryons

Il est souffrant ?…


Madame Leverdet

Il dort… C’est son habitude de dormir tous les jours une heure après son déjeuner.


De Ryons

Alors, il faut parler bas…


Madame Leverdet

Inutile ; rien ne réveille un savant qui dort.


De Ryons

M. Leverdet n’est pas un vrai savant.


Madame Leverdet

Oh ! si, je vous en réponds.


De Ryons

Il y a bien des choses qu’il ne sait pas.


Madame Leverdet

Lesquelles ?


De Ryons

Par exemple, il ne sait pas que je suis amoureux de vous…


Madame Leverdet

D’où sortez-vous ?


De Ryons

De chez moi.


Madame Leverdet

On dirait pourtant bien le reste d’une autre visite…


De Ryons

Vous croyez donc ?…


Madame Leverdet

Je crois que vous en dites autant à toutes les femmes… Mais mon âge devrait me mettre à l’abri.


De Ryons

Quel âge avez-vous ?


Madame Leverdet

Vous le savez bien.



De Ryons

Quarante-sept ans.


Madame Leverdet

Quarante-cinq. N’en mettons pas plus qu’il n’y en a.


De Ryons

Eh bien, voyez, je comptais sur quarante-sept. Qu’est-ce que vous faites là ?


Madame Leverdet

Des pantoufles.


De Ryons

Pour M. Leverdet ?


Madame Leverdet

Non, pour M. Des Targettes, dont la fête approche.


De Ryons, d’un ton naïf

Vous le connaissez, M. Des Targettes ?


Madame Leverdet

Et vous ?


De Ryons

Moi, je le vois quelquefois… au cercle.


Madame Leverdet

Il est le plus ancien ami de mon mari. Il est, de plus, le parrain de ma fille. Il y a longtemps que nous ne l’avons vu. Il doit avoir sa sciatique.


De Ryons

Malade ou non, je voudrais bien être à sa place.


Madame Leverdet

Où cela ?


De Ryons

Ici.


Madame Leverdet

Vous y êtes. Vous êtes assis sur le fauteuil où il s’assied toujours quand il vient nous voir. C’est là qu’il dort… car il dort aussi ; seulement, lui, c’est après le dîner.


De Ryons

Il a bien fait de choisir une autre heure que M. Leverdet.


Madame Leverdet

Ils dorment quelquefois ensemble.


De Ryons

Dans les bras l’un de l’autre ?


Madame Leverdet

Presque, ils s’adorent.

M. Leverdet se retourne.


De Ryons, se penchant sur le canapé

Voilà M. Leverdet qui se réveille.


Madame Leverdet

Non, c’est la demie qui sonne, nous en avons encore pour un quart d’heure. Êtes-vous prêt ?


De Ryons

Quel air solennel !


Madame Leverdet

Vous allez voir Au domestique qui entre. C’est vous Joseph. Qu’est-ce que c’est ?


Joseph

Une lettre de madame la comtesse…


Madame Leverdet, au domestique, en lisant

Dites que oui. Certainement… je ne sors pas de la journée… Au fait… je vais écrire. À De Ryons. Vous permettez ? C’est une lettre d’une charmante voisine de campagne qui revient de voyage.


De Ryons

Faites, faites. Il va regarder par la fenêtre.


Madame Leverdet

Eh bien ! Joseph, êtes-vous toujours content que je vous aie placé chez madame De Simerose ?


Joseph

Oui, madame, et je vous en remercie.


De Ryons, à Balbine, qu’on ne voit pas

Bonjour, mademoiselle. Vous allez bien ?


Balbine, du dehors

Très-bien, monsieur, vous voyez, et vous ?


Madame Leverdet, à De Ryons, après avoir congédié le domestique

Ma fille est là ?…


De Ryons

Oui.


Madame Leverdet

Où donc ?


De Ryons

En l’air…


Madame Leverdet

Comment, en l’air ?


De Ryons

Tenez.


Madame Leverdet

Mais elle est folle ! Balbine !


Balbine, du dehors

Maman ?…


Madame Leverdet

Veux-tu bien descendre de cette balançoire.


Balbine

Je ne peux pas l’arrêter.


De Ryons

Elle a de jolies jambes, votre fille.


Madame Leverdet

Voulez-vous vous taire ! Balbine !


Balbine

Me voilà, maman, me voilà.


De Ryons

Pourquoi porte-t-elle des robes courtes ?


Madame Leverdet

Il a été convenu qu’elle en porterait jusqu’à quinze ans, et elle n’en a que quatorze.


De Ryons

Et les robes courtes des filles rajeunissent les mères.


Madame Leverdet

La voici. Tâchez d’être convenable.


Balbine, entrant

Ah ! que j’ai chaud ! Elle court embrasser sa mère.


Madame Leverdet

Comment peux-tu te mettre dans cet état ?… Où est ton mouchoir ? Elle cherche dans la poche de sa fille. Qu’est-ce que tu as dans ta poche ?


Balbine

C’est ma cravate que j’ai ôtée, qui me gênait.


Madame Leverdet

Et puis ?


Balbine

Et puis les clefs de mes tiroirs.


De Ryons

Qu’est-ce que vous tenez donc renfermé ainsi, mademoiselle ?


Balbine

Toutes mes petites affaires que je ne veux pas qu’on touche.


Madame Leverdet, tirant un livre de la poche

Et ça ?


Balbine

C’est mon livre d’anglais.


Madame Leverdet

Un livre dans une poche avec ?…


Balbine

Un morceau de pain pour les poules.


Madame Leverdet

Et une pomme verte.


Balbine

Pour moi… J’aime les pommes vertes. Du fil rouge pour marquer les serviettes, mon couteau, une boîte de plumes, un sou et la clef de la cave.


De Ryons

Et votre mouchoir ?…


Balbine

Tiens, je n’en ai pas.


De Ryons

Je m’en doutais. Dans les poches des petites filles, il y a tout, excepté un mouchoir.


Madame Leverdet

Ah ! tu es bien fagotée.


Balbine

Je vais monter là-haut me réarranger.


Leverdet, sans se retourner

On ne dit pas monter là-haut, mademoiselle ma fille.


Balbine, s’approchant de Leverdet et l’embrassant

Je le sais, monsieur mon papa. C’était pour voir si tu dormais. Qu’est-ce que c’est qu’un papa qui ne dort pas à cette heure-ci. Veux-tu que je te berce ?…


Leverdet

Non, passe-moi le journal, ça sera plus vite fait.


De Ryons, à Madame Leverdet

Il ne sait pas que je suis là.


Madame Leverdet

Il va se rendormir sans vous voir.


De Ryons

C’est bien commode.


Leverdet

Madame Leverdet.


Madame Leverdet

Mon ami ?…


Leverdet

Que la voiture soit prête à deux heures et demie précises, et toi aussi, Balbine.


Balbine

Oui, papa. Mais je voulais te demander quelque chose…


Leverdet

Plus tard, plus tard.


Madame Leverdet

Laisse dormir ton père. Va étudier un peu ton piano et habille-toi.


Balbine, bas

Oui, maman, je pourrai mettre mon chapeau rond et ma robe neuve ?


Madame Leverdet

Mets ton chapeau rond, si tu veux, et ta robe neuve.


Balbine

Au revoir, monsieur.


De Ryons

Au revoir, mademoiselle.

Balbine sort sur la pointe du pied.


Madame Leverdet, à De Ryons

Comment la trouvez vous, ma fille ?


De Ryons

Charmante… C’est charmant, les petites filles… Quel dommage que ça devienne des femmes. Vous n’avez que cette enfant-là ?


Madame Leverdet

Oui.


De Ryons

Et vous êtes mariée depuis…


Madame Leverdet

Depuis vingt-sept ans. On entend la respiration de Leverdet.


De Ryons

Il y a bien de quoi dormir tant que ça.


Madame Leverdet

Le voilà reparti, vous voyez que ce n’est pas long ? ? Voulez-vous vous marier ?


De Ryons, regardant sa montre

Le convoi part toutes les demi-heures ?


Madame Leverdet

Oui.


De Ryons

Je n’ai que le temps… Adieu, chère madame.


Madame Leverdet

Écoutez-moi un peu.


De Ryons

Je ne veux rien entendre.


Madame Leverdet

Une fille ravissante, de bonne famille.


De Ryons, se bouchant les oreilles

Musicienne, parlant l’anglais, dessinant un peu, chantant agréablement, femme du monde et femme d’intérieur au choix comme les chevaux à deux fins… Je la connais, votre jeune fille… c’est et ce sera toujours la même avant le mariage ; après, c’est autre chose. Vous allez voir si nous sommes loin de compte ; ce serait la fille du soleil, elle aurait des cheveux d’or, des yeux de saphir, des dents de perles, des lèvres de rubis, la beauté de Vénus, la sagesse de Minerve, la grâce de Diane, le Pérou dans sa cave et le Pactole dans sou jardin, que je la refuserais encore. Est-ce clair ?


Madame Leverdet

Je suis habituée à cette première bordée. La jeune fille a tout cela.


De Ryons

Sauf les cheveux d’or.


Madame Leverdet

Vous la connaissez ?


De Ryons

Oui. Vous n’êtes pas la première personne qui me parle d’elle.


Madame Leverdet

Elle vous trouve charmant.


De Ryons

Vous voulez me prendre par l’amour-propre. Elle a raison… Je suis charmant, moi, pour une fille à marier. Vingt-cinq mille livres de rentes, orphelin, indépendant, gai, toutes mes dents et tous mes cheveux… C’est assez beau, à trente-cinq ans, par la jeunesse qui court.


Madame Leverdet

Enfin…


De Ryons

Il y a encore quelque chose ?


Madame Leverdet

Oui.


De Ryons

N’insistez pas, vous me rendriez malade, je suis très-nerveux.


Madame Leverdet

Cela suffit… comme tous les gens qui disent du mal du mariage. Vous êtes marié quelque part, dans un coin…


De Ryons

Moi ? je suis libre comme l’air !


Madame Leverdet

Alors, qui vous empêche ?…


De Ryons

Mais justement, ma liberté. Ah ! vous ne savez pas ce que c’est que la liberté, vous autres femmes, mais vous le devinez si bien que pas une de vous ne se marierait si elle devenait un homme. Moi, m’inquiéter pour une femme !… Trembler pour des enfants, promener dans toutes les gares du monde un éternel excédant de bagages, aller nicher mon honneur comme un nid de fauvettes, dans le premier buisson venu ; quand je puis être ici aujourd’hui, demain là, rentrer sans que personne m’attende, sortir sans que personne le regrette ou le désire, être seul gardien de mon honneur et conserver jusqu’à ma mort ma valeur intrinsèque, car tant qu’un homme n’est pas marié, il a toute sa valeur. Les femmes le regardent, les mères le choient, les filles le convoitent ; fût il laid, fût-il bossu, fût-il bancal, on peut toujours en faire un mari ; tandis que le plus beau garçon du monde, l’Anti-nous, eût-il vingt ans, dès qu’il est marié, il n’existe plus pour personne, on l’appelle papa, il sent le loto, il est retiré de la circulation, c’est un assignat. Que les femmes se marient, je le comprends, elles ne peuvent pas faire autrement, sous peine de ridicule ou de scandale ; mais les hommes, et moi surtout, jamais !


Madame Leverdet

Mais la jeune fille que je vous propose, est justement…


De Ryons

Mais si votre jeune fille était telle que je la voudrais, je serais indigne d’elle, et si elle est comme les autres, elle n’est pas digne de moi, et je sais à quoi m’en tenir, elle est comme les autres.


Madame Leverdet

Et les autres, comment sont-elles ?


De Ryons

Je les connais, allez.


Madame Leverdet

Vous connaissez les femmes, vous ?


De Ryons

C’est ma spécialité, je ne m’occupe que de cette branche de l’histoire naturelle, et j’y suis de première force maintenant… Au bout de cinq minutes d’examen ou de conversation, je vous dirai à quelle classe de la société une femme appartient… Grande dame, bourgeoise, artiste ou autre ; quels sont ses goûts, son caractère, son passé, la situation de son esprit et de son cœur, enfin tout ce qui concerne mon état.


Madame Leverdet

Vous êtes un homme effrayant.


De Ryons

Peut-être plus que vous ne croyez.


Madame Leverdet

Eh bien ! qu’est-ce que c’est que la femme ?


De Ryons

Vous voulez ma vraie, vraie opinion ?


Madame Leverdet

Oui.


De Ryons, moitié sérieux, moitié plaisant

Eh bien ! la main sur la conscience, la femme est un être illogique, subalterne et malfaisant.


Madame Leverdet

Taisez-vous, malheureux, c’est la femme qui inspire les grandes choses.


De Ryons

Et qui empêche de les accomplir. Les plus grands hommes et les plus utiles sont ceux qui traversent le monde sans regarder la femme ou qui la relèguent au troisième plan de la vie. Toutes les fois que vous verrez un homme d’élite assez naïf pour confier son cœur à une femme, soyez assurée que cette femme va le méconnaître, l’insulter ou le trahir avec un bellâtre ou un sot, depuis la femme de Socrate, qui jetait tout ce qu’on peut jeter par une fenêtre sur la tête de son époux, jusqu’à la femme de Molière qui trompait le sien avec le premier venu, et qui, lui mort, ne sut même pas être sa veuve.


Madame Leverdet

Tout cela, parce qu’une femme vous aura trompé pour un homme inférieur à vous.


De Ryons

Non ; mais parce que plusieurs femmes ont trompé d’autres hommes pour moi ; et sur l’honneur, je ne valais pas ceux qu’elles trompaient.


Madame Leverdet

Je vous crois.


De Ryons

Soit ! Mais tout obscur et inutile que je suis, je me suis promis de ne donner jamais ni mon cœur, ni mon honneur, ni ma vie à dévorer à ces charmants et terribles petits êtres pour lesquels on se ruine, on se déshonore et on se tue, et dont l’unique préoccupation, au milieu de ce carnage universel, est de s’habiller tantôt comme des parapluies, tantôt comme des sonnettes.


Madame Leverdet

Voulez-vous boire ?


De Ryons

Non, merci.


Madame Leverdet

Alors, vous détestez les femmes ?…


De Ryons

Moi, je les adore, au contraire.


Madame Leverdet

Autrement dit, vous êtes un mauvais sujet, la petite monnaie de Lovelace et de don Juan.


De Ryons

Dieu m’en garde ! Je ne suis pas assez maladroit pour me mettre sur les bras ni Clarisse, ni Elvire, et je n’ai jamais perdu une femme, j’en ai même sauvé quelques-unes presque toujours malgré elles, je dois le dire, et tel que vous me voyez, je suis l’ami des femmes, car je me suis aperçu qu’autant elles sont redoutables dans l’amour, autant elles sont charmantes dans l’amitié, avec les hommes, bien entendu. Plus de devoirs, partant plus de trahisons ; plus de droits, par conséquent, plus de tyrannie. On assiste alors dans la coulisse comme spectateur et même comme collaborateur à la comédie de l’amour… On voit de près les trucs, les machines, toute cette mise en scène éblouissante et incompréhensible à distance… On se rend compte des causes, des effets, des erreurs, des contradictions, de tout ce va-et-vient fantastique du cœur de la femme ; voilà qui est intéressant et instructif ! on est consulté, on donne des avis, on éponge les larmes, on raccommode les amants, on redemande les lettres, on rend les portraits, car vous savez qu’en amour les portraits sont faits pour être rendus… c’est presque toujours le même qui sert. J’en connais un que j’ai redemandé à quatre hommes différents, et qui a fini par être donné au mari.


Madame Leverdet

Alors, vous n’êtes jamais amoureux ?


De Ryons

Jamais. Pour qui me prenez-vous ?


Madame Leverdet

Et ma déclaration de tout à l’heure ?


De Ryons

C’était une politesse.


Madame Leverdet

Impertinent !


De Ryons

Il y a des femmes qui tiennent à cela dans la conversation.


Madame Leverdet

Et ce procédé vous a réussi quelquefois ?


De Ryons

Plus souvent que je ne voulais. Aussi, j’y ai renoncé, excepté dans les grandes occasions.



Madame Leverdet

Comptez-vous me faire croire que vous vous en tenez à la seule amitié ?


De Ryons

Oui ; seulement La Bruyère a dit… Il s’arrête.


Madame Leverdet

Qu’est-ce que vous avez ? On entend un piano.


De Ryons

J’écoute cette musique sentimentale, et je trouve qu’elle fait bien sur le sommeil académique de M. Leverdet.


Madame Leverdet

C’est ma fille qui étudie.


De Ryons

C’est votre fille qui joue du piano de cette façon-là ?


Madame Leverdet

Oui.


De Ryons

Il faut la surveiller, votre fille ! Trop de sentiment musical pour son âge.


Madame Leverdet

Vous ne faites pas grâce aux enfants.


De Ryons

Les femmes ne sont jamais enfants. À propos, c’est peut-être votre fille que vous me proposiez tout à l’heure ?


Madame Leverdet

On ne propose pas sa fille ainsi.


De Ryons

C’est bon pour la fille des autres, n’est-ce pas ? Eh bien, La Bruyère a dit : « Il est plus facile de rencontrer une femme qui n’a pas eu d’amant qu’une femme qui n’en a eu qu’un. »


Madame Leverdet

C’est La Bruyère qui a dit cela ?


De Ryons

Oui… fiez-vous donc aux classiques !


Madame Leverdet

Alors ?


De Ryons

Alors, je suis surtout l’ami des femmes qui ont eu un amant, et comme, suivant La Bruyère toujours, elles ne s’en tiennent pas à cette première épreuve, un beau jour…


Madame Leverdet

Vous êtes le second…


De Ryons

Non, je n’ai pas de numéro, moi. L’amour, tel que je le comprends, n’est qu’un nœud fait à l’amitié pour qu’elle soit plus solide. Il occupe les entractes des grandes passions ; il naît dans un sourire, et se noie dans une larme entre un couchant et une aurore. Aux petits jeux, je suis le pont d’amour. En poésie, je suis une étoile ; dans la vie réelle, je suis un amant sans conséquence et sans responsabilité, un ministre sans portefeuille, et quand un jour la femme, dans une heure de repentir, car le repentir est la grande vertu des femmes, fait le bilan de son passé et que sa conscience lui crie plus de noms qu’elle n’en voudrait entendre, arrivée à mon nom, elle réfléchit un moment, puis elle se dit résolument et sincèrement à elle-même : Oh ! celui-là ne compte pas. Je suis celui qui ne compte pas, et je m’en trouve très bien.


Madame Leverdet

Vous êtes tout simplement monstrueux, et vous ne paraissez pas vous en douter… Mais, malheureux, vous ne croyez donc à rien ?


De Ryons

Voilà bien les femmes ! Ne pas croire à elles, c’est ne croire à rien. Je crois à ce qui est vrai et non à ce qui est faux. Dieu voulait que le Bien fût, mais l’homme ne veut pas qu’il soit, que la volonté de l’homme soit faite. Mais comme il faut pourtant avoir l’air d’obéir à Dieu, on laisse la chose, et l’on se sert du mol : C’est suffisant, après tout, quand on n’y regarde pas de trop près…


Madame Leverdet

Alors, il n’y a pas d’honnêtes femmes ?


De Ryons

Si, plus qu’on ne le croit ; mais pas tant qu’on le dit.


Madame Leverdet

Que pensez-vous de celles-là ?


De Ryons

Que c’est le plus beau spectacle qu’il soit donné à l’homme de contempler.


Madame Leverdet

Enfin ! vous en avez donc vu ?


De Ryons

Jamais.


Madame Leverdet

Eh bien, venez ici, on vous en fera voir.


De Ryons

Combien ?


Madame Leverdet

Comment ! vous n’avez jamais vu de femmes qui aiment leur mari, qui aiment leurs enfants, et dont l’honneur est intact ?


De Ryons

Si ; mais ce n’est pas de la vertu, ça, c’est du bonheur. Le beau mérite d’être fidèle à un mari qu’on aime. Pourquoi ne me dites-vous pas : Admirez donc monsieur un tel qui a cinq cent mille livres de rentes, et qui n’a jamais volé ? depuis qu’il les a…


Madame Leverdet

Et celles qui n’ont pas trouvé le bonheur dans le mariage, que leurs maris ont trompées, abandonnées, ruinées, et qui, sans enfants pour se consoler, restent irréprochables, qu’en dites-vous ?


De Ryons

Qu’elles doivent être affreusement laides ou horriblement ennuyeuses.


Madame Leverdet

Sortez d’ici et n’y revenez jamais. Je ne veux plus vous voir.


De Ryons, lui tendant la main

Adieu, chère madame.


Madame Leverdet

Je ne vous donne pas la main.


De Ryons

J’en mourrai de chagrin, voilà tout.


Madame Leverdet

Rirai-je assez quand vous serez pris à votre tour.


De Ryons

Je le voudrais bien, pour voir ce que c’est.


Madame Leverdet

Vous le verrez…


De Ryons

Je ne crois pas… J’ai fait tout ce que j’ai pu pour cela, ce n’est jamais arrivé.


Madame Leverdet

Savez-vous comment vous finirez ?


De Ryons

Dites…


Madame Leverdet

À cinquante ans, vous aurez des rhumatismes…


De Ryons

Ou une sciatique ; mais je trouverai bien une amie pour me broder des pantoufles.


Madame Leverdet

Pas même, et vous épouserez votre cuisinière.


De Ryons

Ça dépendra de sa cuisine.


Leverdet, se réveille, se frotte les yeux et se lève

Deux heures ! Tout le monde est-il prêt ? Ah ! c’est vous, jeune homme. Tiens, je suis content de vous voir. Il y a longtemps que vous êtes là ?


De Ryons

J’étais déjà là au journal.


Leverdet

Ah ! mon pauvre enfant, je vous demande pardon ; mais si vous aviez passé toute la nuit comme moi à travailler…


De Ryons

Qu’est-ce que vous cherchez encore en ce moment ?


Leverdet

Avez-vous vu quelquefois du charbon de terre ?


De Ryons

Oui, dans les cheminées.


Leverdet

Vous savez ce qu’on en fait ?


De Ryons

On en fait du feu.


Leverdet

Ce n’est pas mal pour un homme du monde ; mais nous voulons en faire autre chose.


De Ryons

Quoi donc ?


Leverdet

Vous savez que l’alcool est un produit indispensable ?


De Ryons

Ça se voit le dimanche.


Leverdet

Eh bien, nous voulons faire de l’alcool avec du charbon de terre, et à très-bon marché, vingt-cinq centimes le litre.


De Ryons

Ça va être dimanche tous les jours, alors.


Leverdet, lui montrant un petit flacon qu’il prend dans sa poche

Sentez-moi ça.


De Ryons

Ça ne sent rien.


Leverdet

Justement !… c’est l’alcool pur, abstrait, absolu, la quintessence des alchimistes… mais prenez garde de casser ce flacon, j’aurais peur de ne pas pouvoir refaire ce qu’il y a dedans, et cet échantillon me revient à 28,000 francs.


De Ryons

Nous avons du chemin jusqu’à 25 centimes.


Leverdet

Nous y arriverons.


De Ryons

Et après ?


Leverdet

Nous chercherons autre chose, et ainsi de suite, pendant que vous développerez avec nos femmes des paradoxes comme ceux de tout à l’heure.


De Ryons

Vous nous avez donc entendus ?


Leverdet

Parfaitement.


De Ryons

Vous ne dormiez pas ?


Leverdet

Si ; mais sommeil d’institut, ça dispense de parler, ça n’empêche pas d’entendre.


De Ryons

Eh bien, vous, mon cher maître, vous qui savez tout, qu’est-ce que vous pensez des femmes ?


Leverdet

Demandez-leur ce qu’elles pensent de moi, ce sera bien plus drôle.


De Ryons

C’est que Madame Leverdet veut me marier.


Leverdet

Elle a raison. Quel âge avez-vous ?


De Ryons

Trente-cinq ans.


Leverdet

C’est déjà tard. Épousez la femme que Madame Leverdet vous propose.


De Ryons

Vous la connaissez ?


Leverdet

Non ; mais celle-là ou une autre, peu importe !… sans cela vous serez persécuté toute voire vie par des gens qui vous crieront : « Mariez-vous donc ! mariez-vous donc ! » Les trois quarts de la société sont mariés ! Ils n’admettront jamais, vous le comprenez bien, que l’autre quart a raison de ne pas l’être, et, tôt ou tard, il faut y passer ; mieux vaut se mettre en règle tout de suite. Et puis, pourquoi s’insurger contre les institutions sociales ? Des hommes très-intelligents ont cherché le moyen de transporter le plus confortablement possible de la vie à la mort, à travers toutes sortes d’embarras, les sociétés désordonnées et tumultueuses. Le mariage est un de ces moyens de transport dont personne n’a encore trouvé l’équivalent. Quand vous descendez de chemin de fer, en pleine campagne, vous montez dans l’omnibus qui attend à la station. On est un peu les uns sur les autres ; on est secoué, on se fait du mauvais sang ; mais on s’y habitue, on s’endort ; et on arrive pendant que les autres se fatiguent et se perdent dans les mauvais chemins. Faites comme tout le monde, prenez l’omnibus.


De Ryons

Alors, vous êtes content d’être marié ?


Leverdet

D’abord, je suis du vrai bois dont on fait les maris. Un savant, ça va tout seul. Je suis venu au monde marié, comme je sais lire. Je ne me rappelle même plus comment j’ai fait.


De Ryons

Si vous deveniez veuf ?


Leverdet

Ça me contrarierait, parce que je suis très-habitué à Madame Leverdet, mais je me remarierais tout de suite. Il faut être marié, comme il faut être vacciné ; ça garantit.


De Ryons

Et si l’on ne peut pas vivre avec sa femme ?


Leverdet

On peut toujours vivre avec sa femme, quand on a autre chose à faire.


De Ryons

Et si c’est elle qui vous plante là et se sauve avec un monsieur ?


Leverdet

Le monsieur est plus à plaindre que vous, d’abord. Et puis, vous redevenez un garçon qu’on ne peut plus marier, ce qui est une situation admirable.


De Ryons

Tout cela est bien trouvé… mais le mariage n’en est pas moins la plus lourde chaîne qu’on puisse attacher à la vie de l’homme.


Madame Leverdet, qui est entrée et qui a entendu

Aussi, se met-on deux pour la porter.


Leverdet, prenant une prise de tabac

Quelquefois trois.


Balbine

Me voilà prête… Ah ! papa ?


Leverdet

Quoi ?


Balbine

Je voulais te demander quelque chose.


Leverdet

Qu’est-ce que c’est ?


Balbine

Tu sais bien ma poupée, la grande Catherine, celle que tu m’as donnée, il y a trois ans, le jour que tu as lu ton grand rapport à l’Académie des sciences, que tu m’as dit…


Leverdet

Quel français, mon Dieu ! Eh bien, Catherine ?…


Balbine

Veux-tu me permettre de la donner à la fille de ma maîtresse, dont c’est aujourd’hui la fête.


Leverdet

Donne-la à qui tu voudras, seulement c’est à ta mère qu’il faut demander ces choses-là.


Balbine

Maman m’a dit de te le demander à toi. Alors tu vas nous conduire jusqu’à sa porte.


Leverdet

Qui nous ?…


Balbine

Catherine et moi.


Leverdet

Autre corvée… mais tu me feras le plaisir de l’envelopper, ta poupée. Il ne te manquerait plus que cela, avec tes robes courtes, pour avoir l’air d’une grande bête.


Balbine, elle l’embrasse

Merci, mon ange.


Leverdet

Et puis il y a des enfants, et les enfants ça console de tout.


De Ryons

Excepté d’en avoir.


Madame Leverdet, à Balbine

Tourne-toi un peu… très-bien… Monsieur Leverdet…


Leverdet

Encore une commission.


Madame Leverdet

Oui. N’oubliez pas de passer chez M. Des Targettes.


Leverdet

C’est vrai, le pauvre garçon… il a la jambe prise… Voilà ce que c’est que de s’appeler Gabriel jusqu’à cinquante ans.


Balbine

Oh !… maman, maman… la voiture de madame De Simerose.


Madame Leverdet

Eh bien, va au-devant d’elle.


Leverdet

Vous verrez que nous ne sortirons pas…


Madame Leverdet

Si ; nous avons justement à causer, madame De Simerose et moi.


Balbine

Tiens, papa, garde Catherine.

Leverdet, regardant la poupée, à De Ryons.

Voilà un joujou qui est bien fait, mais ou pouvait faire beaucoup mieux, ainsi… il explique à voix basse.


Scène II

.
m. et mme Leverdet, De Ryons, Balbine, Jane


Madame Leverdet, à Jane qui entre accompagnée de Balbine qu’elle embrasse

Faut-il faire la haie ?


Jane

Il faut m’embrasser d’abord.


Leverdet

Et moi !


Jane

Les deux mains pour vous, je ne vous demande pas de vos nouvelles ; j’en ai par l’Union des sciences.


Leverdet

Vous lisez ces choses-là.


Jane

En Dauphiné on est capable de tout.


Leverdet

Vous êtes donc revenue parle Dauphiné ?…


Jane

Oui, j’y suis depuis quinze jours chez ma tante.


Leverdet

Quelle voyageuse !


Madame Leverdet, présentant De Ryons

Monsieur De Ryons ! Jane salue. Et quand êtes-vous arrivée ?


Jane

Ce matin, et ma première visite est pour vous… À Leverdet. Mais vous alliez sortir, ne vous gênez pas. Deux femmes qui ne se sont pas vues depuis six mois sont sûres de ne pas s’ennuyer ensemble. Ah ! comme elle est belle, cette chère enfant. Elle embrasse Balbine. Elle est aussi grande que moi. Elle ôte son châle et son chapeau.


Madame Leverdet, à De Ryons

Connaissez-vous cette dame ?


De Ryons

Je ne l’ai jamais vue.


Madame Leverdet

Avez-vous entendu parler d’elle ?


De Ryons

Jamais.


Madame Leverdet

Votre parole ?


De Ryons

Ma parole !


Madame Leverdet, à De Ryons

Eh bien ? quelle personne est-ce, puisque vous, êtes si fort ?


De Ryons

Rien de plus facile.


Madame Leverdet

Voyons…


De Ryons

C’est évidemment une femme du monde, une vraie…


Madame Leverdet

À quoi le voyez-vous ?


De Ryons

À sa manière d’entrer dans un salon, de s’habiller, de saluer, de tendre la main, c’est l’habitude de l’art.


Madame Leverdet

Oui… c’est une femme du monde.


De Ryons

Elle a été élevée à Paris, mais elle a du sang étranger dans les veines.


Madame Leverdet

Qu’est-ce qui l’indique ?


De Ryons

La façon dont elle vous a sauté au col. Une française pure n’aurait pas oublié qu’elle avait sur la tête un chapeau de chez madame Ode, car son chapeau vient de chez madame Ode.


Madame Leverdet

Vous vous connaissez donc aussi en chapeaux ?


De Ryons

Les chapeaux, les bottines et les gants, toute la femme est là.


Madame Leverdet

Son père était français, mais sa mère était grecque.


De Ryons

Maintenant elle est veuve ou séparée de son mari.


Madame Leverdet

Qui vous le fait croire ?


De Ryons

Personne ne lui a demandé des nouvelles de M. De Simerose, il faut qu’elle soit veuve ou séparée de lui.


Madame Leverdet

Elle est séparée du comte.


De Ryons

Et c’est lui qui a eu les torts…


Madame Leverdet

Qu’en savez-vous ?…


De Ryons

Vous ne la recevriez pas si c’était elle !


Madame Leverdet

Allons, pas mal… maintenant l’état de son cœur ?


De Ryons

Ceci est plus grave. Il faut pour cela qu’elle me parle, c’est dans la voix qu’on découvre ces choses-là.


Madame Leverdet

Elle s’approche de nous.


De Ryons, à lui-même

Commençons l’attaque.

{{PersonnageD|Jane à De Ryons.

Mademoiselle Leverdet vient de me répéter votre nom, monsieur, que je n’avais d’abord pas bien entendu. Nous sommes presque de vieilles connaissances, si, comme je le crois, vous êtes parent de M. le vicomte De Ryons qui a été consul en Grèce.


De Ryons

C’était mon oncle, madame.


Jane

Eh bien, monsieur, voire oncle a été un des témoins de mon père quand il s’est marié.


De Ryons

Je suis très-heureux et très-honoré de cette circonstance, madame, et il me semble maintenant que, moi aussi, j’ai déjà eu l’honneur de me rencontrer avec vous.


Jane

Ce qui ne serait pas flatteur pour moi, monsieur, puisque vous n’en êtes pas certain ; mais je ne le crois pas, car si nous nous étions déjà rencontrés, votre nom eût évoqué alors comme aujourd’hui, le souvenir de ce que je viens de rappeler.


De Ryons

Mais peut-être alors, madame, ne connaissiez-vous pas mon nom.


Jane

Me voilà tout excusée, en ce cas, de mon manque de mémoire.


Madame Leverdet

Il ne faut vous étonner de rien avec monsieur, chère enfant ; je vous en préviens ; il voit ce que les autres ne voient pas, monsieur est le diable.


Jane

Je lui en fais mon compliment.


Madame Leverdet

Et il dit la bonne aventure.


Jane

Qui peut le plus peut le moins ; pour moi, j’adore les sorcelleries.


De Ryons

Eh bien, madame, je pourrai peut-être vous dire des choses extraordinaires.


Jane

Que faut-il faire pour cela ?


De Ryons

Savez-vous l’anglais, madame ?


Jane

Oui !


De Ryons

Eh bien, veuillez me répéter en anglais les mois que je vais vous dire : Monsieur, à quelle heure arriverons-nous à Strasbourg. Ne craignez rien, je ne suis pas fou !


Madame Leverdet

Je n’en jurerais pas.


Jane

Enfin, monsieur, si cela doit vous faire un grand plaisir, j’y consens.


De Ryons

Bien distinctement n’est-ce pas, madame ?


Jane

At what o’clock shall we arrive at Strasbourg, sir ? Est-ce cela ?


De Ryons

Oui, madame, je vous remercie.


Jane

Puis-je faire encore quelque chose pour votre service, monsieur ?


De Ryons

Oui, madame, mais une première fois il ne faut pas abuser. D’ailleurs je sais ce que je voulais savoir.


Jane

Et vous me ferez sans doute l’honneur de me le dire…


De Ryons

Certainement.


Jane

Et je vous en serai très-reconnaissante, car je ne suis pas tout à fait de votre pays, et je comprends tous les mots de votre langue, mais je n’en comprends pas aussi bien toutes les finesses. Je le regrette, sachant que la plaisanterie française, si elle n’est pas toujours convenable, est presque toujours spirituelle. Elle salue et s’éloigne.


Madame Leverdet

Qu’en dites-vous ?…


De Ryons

Elle a de la riposte, bravo ! Elle est de la grande famille, c’est une vraie femme.


Madame Leverdet

Ce qui veut dire ?…


De Ryons

Capable de tout, même du bien.


Madame Leverdet

Et l’état de son cœur.


De Ryons

Elle a aimé…


Madame Leverdet

Qui ?… son mari ou un autre ?


De Ryons, riant

Il faut que je la voie à table pour cela.


Madame Leverdet

Je suis bien bonne d’écouter vos folies… j’en sais plus long que vous.


De Ryons

Soit, mais laissez-moi le mérite de deviner… En attendant, votre maison est originale, et je suis fâché de ne pas y être venu plus tôt. Il y a à faire ici pour un collectionneur comme moi, et voilà, je crois, un sujet que je n’ai pas encore catalogué.


Madame Leverdet

Eh bien, revenez dîner aujourd’hui.


De Ryons

Je n’y manquerai pas.


Leverdet, à De Ryons

On n’attend plus que vous.


De Ryons

Me voici.


Balbine, bas à sa mère

Ah ! maman, j’oubliais de te dire, l’épileuse est là.


Madame Leverdet

C’est bien, c’est bien…

Tout le monde sort, excepté Jane et Madame Leverdet.


Scène III

.
Jane, Madame Leverdet


Jane

Qu’est-ce que c’est que ce M. De Ryons ? Je ne l’ai jamais vu chez vous ?


Madame Leverdet

C’est un homme du monde, très-léger, très-bavard, très-indiscret, fréquentant, je crois, la plus mauvaise compagnie, cela se voit de reste ; qui ferait pendre son meilleur ami, s’il pouvait avoir un ami, pour un mot spirituel, et qui a deux manies : l’une de ne croire à rien, l’autre de connaître les femmes. Vous ne l’aviez jamais rencontré ?


Jane

Jamais, bien qu’il ait l’air de le croire.


Madame Leverdet

Eh ! il m’a dit sur vous, à première vue, des choses absolument vraies. Je vous préviens que vous l’intéressez beaucoup ; et si vous pouvez le rendre amoureux, ce qui vous sera bien facile, vous vengerez la communauté qu’il attaque du matin au soir.


Jane

Si c’est pour le bien public, nous verrons.


Madame Leverdet

Pourquoi ce brusque retour dont je me réjouis, mais dont vous ne me disiez rien dans votre dernière lettre ?


Jane

Je ne comptais pas revenir si tôt ; mais je me suis mise tout à coup à m’ennuyer.


Madame Leverdet

Et pourquoi étiez-vous partie si vite, sans dire gare, du jour au lendemain, comme vous revenez, du reste ? Vous ne faites rien comme les autres.


Jane

C’est le sang d’Épaminondas ; mais, en réalité, ma mère avait la nostalgie du soleil.


Madame Leverdet

Voilà tout !


Jane

C’est bien assez.


Madame Leverdet

J’aime mieux cela que ce que j’imaginais.


Jane

Qu’imaginiez-vous donc ?


Madame Leverdet

Quelque chagrin …


Jane

Grâces à Dieu, non !


Madame Leverdet

Votre mère est revenue avec vous ?


Jane

Non ! elle ne revient que dans deux ou trois jours. C’est mon oncle qui m’a accompagnée. Mais il est allé voir son fils à Fontainebleau jusqu’à demain.


Madame Leverdet

Alors, vous êtes toute seule ici ?


Jane

Toute seule.


Madame Leverdet, étonnée

Ah ! voyons… quand prenons-nous la grande résolution ?


Jane

Laquelle ?


Madame Leverdet

Celle de vous réconcilier avec M. De Simerose.


Jane

Avec mon mari !… Ah ! mon Dieu ! tout de suite, avant de nous asseoir ? Mais M. De Simerose ne pense plus à moi, et heureusement je ne pense plus à lui.


Madame Leverdet

Vous vous trompez, il pense à vous !


Jane

Qui vous a dit cela ?


Madame Leverdet

Lui-même !


Jane

Vous l’avez vu ?


Madame Leverdet

Il y a huit jours.


Jane

Où donc ?


Madame Leverdet

Chez la vieille marquise de Courleval.


Jane

Et vous vous l’êtes fait présenter ?


Madame Leverdet

J’étais curieuse de le connaître… Je le trouve charmant !


Jane

Et il vous a parlé de moi ?


Madame Leverdet

Beaucoup… et dans les termes les plus honorables et les plus affectueux.


Jane

Je le croyais en voyage.


Madame Leverdet

Il est revenu !


Jane

C’est contre nos conventions, puisqu’il s’était engagé à ne pas vivre dans la même ville que moi.


Madame Leverdet

Vous étiez absente, et, d’ailleurs, il va repartir.


Jane

Pourquoi ne m’avez-vous rien écrit à ce sujet ?


Madame Leverdet

Ce sont choses qu’on n’écrit pas ; à distance, la réponse est trop facile.


Jane

Alors vous comptez m’attaquer énergiquement ?…


Madame Leverdet

Oui ! M. De Simerose se repent.


Jane

Serait-il ruiné ?


Madame Leverdet

Voilà un vilain mot et indigne de vous. Je vous assure qu’il est sincère.


Jane

Inutile, chère madame. J’ai été blessée trop profondément. Je comprends qu’à un homme habitué aux faveurs des plus grandes dames, à ce qu’on m’a dit, depuis notre séparation, car on a toujours des amis pour vous dire ces choses-là, une petite niaise comme moi ait paru ennuyeuse et insuffisante. J’excuserais peut-être qu’il m’eût négligée pour une personne d’un mérite supérieur au mien, ce qui n’eût certainement pas été difficile à trouver ; niais pour la personne dont il s’agit, franchement, je valais mieux que cela, et tout en moi se révolte encore sous un pareil souvenir. Je ne sais pas si d’autres femmes pardonnent ces sortes de choses, mais je ne les pardonne pas, car ce n’est ni de la colère, ni du mépris, c’est du dégoût que cette conduite m’inspire.


Madame Leverdet

Vous ne connaissez pas les hommes. Votre mari vous aimait peut-être alors et vous aime certainement aujourd’hui. Tout le monde a été de votre avis et a pris fait et cause pour vous… Les femmes, par esprit de corps, les hommes, par calcul ; ils espèrent toujours gagner quelque chose à ces catastrophes ; mais au bout d’un certain temps, les femmes se lassent d’admirer une de leurs semblables, les hommes de plaindre une jeune et jolie femme sans bénéfice pour eux. Il ne reste plus alors qu’une femme séparée de son mari, ce qui est toujours un fait anormal, regrettable dans noire société, et peu à peu la réaction se fait. La faute du mari, avec le temps, devient une peccadille qui ne méritait peut-être pas tant de bruit, et la rigueur prolongée de la femme, surtout lorsque le mari fait les premières tentatives de rapprochement, ne s’explique plus aussi bien. On lui cherche alors une raison à côté, et si l’on n’en trouve pas, on en suppose.


Jane

Ernest est là ?…


Madame Leverdet

Non, mais cela viendra fatalement. En attendant, vous vivez dans une véritable servitude, toutes les portes et toutes les fenêtres ouvertes, sous la surveillance de la haute opinion. Vous ne pouvez ni voyager, ni recevoir, ni rester seule, sans qu’on se demande pourquoi je propose l’action la plus simple. On vous jalouse, on vous épie, et à la moindre imprudence, on se vengera de vos deux années d’existence irréprochable. Croyez-moi, pardonnez, il est temps !


Jane

Non !


Madame Leverdet

Vous avez tort ! De deux choses l’une : ou vous n’avez jamais aimé que M. De Simerose, et, dans ce cas, il est bien facile de l’aimer encore et de lui pardonner en sautant bravement par-dessus votre orgueil ; ou vous ne l’aimez décidément plus ; dans ce cas, si le mari vous est indifférent, bénéficiez au moins du mariage, et maintenant que vous en avez eu les chagrins, acceptez-en les privilèges.


Jane

Que voulez-vous dire ?


Madame Leverdet

Du jour où M. De Simerose sera rentré dans votre maison, personne ne regardera plus ce qui s’y passe. C’est au mari que le monde confie la garde de sa femme, et tant qu’il ne dit rien, le monde n’a rien à dire. Les liens de l’épouse sont la liberté de la femme.


Jane

Pardonnez-moi de n’être pas de votre avis, chère madame, mais d’abord on peut ouvrir chez moi les portes et les fenêtres, je ne crains pas les courants d’air. Je livre même les trous de mes serrures si l’on y tient. Je garde la position qu’on m’a faite… malgré moi, et, entre nous, je la trouve bonne… Je n’ai pas d’enfants, je suis riche, je suis libre, je crois ne devoir compte de mes actions qu’à moi-même. Cependant si le monde trouve, malgré tout, à blâmer dans ma conduite et vous a chargée, chère madame, de me le dire, dites-le-moi clairement… Je sais à quoi m’en tenir sur son compte, et je n’ai pas plus besoin de lui qu’il n’a besoin de moi. Je comprends qu’une femme n’affiche pas sa faute au grand jour quand elle en commet une, j’aimerais cependant encore mieux savoir la mienne connue de la terre entière, si j’étais coupable, que de l’escamoter sous des hypocrisies conjugales. Cette manière de voir n’est peut-être pas selon les habitudes françaises, mais, vous le savez, je suis un peu sauvage.


Madame Leverdet

N’en parlons plus, ma chère enfant. Il y a, dans nos appréciations des choses, la différence de nos âges. Je vois de vingt ans plus haut que vous… J’aimerais mieux voir de votre place, mais un jour vous reconnaîtrez que je devais vous parler comme je l’ai fait. Du reste, personne ne vous attaque, rassurez-vous ; seulement vos amis dont je suis, voudraient vous savoir aussi heureuse que vous méritez de l’être, et l’occasion était bien tentante…


Jane

Comment ?


Madame Leverdet

Venez-vous me demander à dîner ?…


Jane

À moins que vous n’ayez beaucoup de monde ; je suis un peu fatiguée de la route.


Madame Leverdet

Je n’ai que des amis… M. De Chantrin…


Jane

Il a toujours sa barbe ?


Madame Leverdet

Toujours… M. De Ryons que vous venez de voir, M. De Montègre à qui j’ai promis de vous le présenter quand vous seriez de retour.


Jane d’un air distrait

Je l’ai déjà vu deux ou trois fois chez sa sœur.


Madame Leverdet

Mais vous ne l’avez jamais reçu ?


Jane

Jamais.


Madame Leverdet

Mademoiselle Hackendorf, qui viendra probablement nous voir dans la soirée. Je voulais l’avoir à dîner, mais elle est si recherchée quand elle traverse Paris…


Jane

Toujours belle ?…


Madame Leverdet

Toujours ;… M. Des Targettes que mon mari est allé chercher…


Jane

J’avais oublié de vous demander de ses nouvelles.


Madame Leverdet, d’un air distrait

Je crois qu’il a été un peu souffrant.


Jane

Vous n’en êtes pas sûre ?


Madame Leverdet

Non… Nous le voyons beaucoup moins… Enfin…


Jane

Enfin ?…


Madame Leverdet

Devinez.


Jane

Comment voulez-vous ?…


Madame Leverdet

M. De Simerose.


Jane

Mon mari ?


Madame Leverdet

Lui-même.


Jane

Ah ! vous avez donc décidément passé dans le camp ennemi en mon absence ?


Madame Leverdet

Non… mais j’entrevoyais une réconciliation possible dont j’aurais été fière et heureuse d’être l’instrument. Je l’ai invité à dîner. Cela se trouve justement aujourd’hui. Accusez le hasard, mais non pas moi… Savez-vous ce qu’il y aurait de mieux à faire ?


Jane

Dites.


Madame Leverdet

Restez ici… Laissez entrer M. De Simerose, donnez-lui la main, comme si vous vous étiez quittés il y a deux jours, dînez avec lui, et allez-vous-en tous les deux ensuite bras dessus bras dessous sans explication, ce sera tout ce qu’il y aura de plus spirituel au monde.


Jane

Oui, ce sera spirituel, aujourd’hui, mais demain ?…


Madame Leverdet

Non, alors ?


Jane résolument

Non !


Madame Leverdet

Vous m’en voulez.


Jane

Je ne vous en veux pas. Mais à une condition.


Madame Leverdet

Dites.


Jane

Vous ne dînerez pas chez vous aujourd’hui.


Madame Leverdet

Et mes invités ?


Jane

Vous les amènerez dîner chez moi, je les recevrai avec plaisir.


Madame Leverdet

Tous ?…


Jane

Excepté un.


Madame Leverdet

Folle ! Je vous reconnais bien là.


Jane

C’est mon ultimatum.


Madame Leverdet

On fera ce que vous voulez.


Jane

Alors je rentre et je fais tout disposer pour vous recevoir… Voulez-vous bien demander mon châle et mon chapeau.

Madame Leverdet sonne.


Scène IV

.
les mêmes, Des Targettes


Des Targettes, qui est entré

Bonjour, comtesse.


Jane

Vous m’avez fait peur.



Des Targettes

Comment allez-vous ?


Jane

À merveille !


Des Targettes

Oh ! je suis bien heureux de vous voir.


Jane

Mais vous n’en paraissez pas étonné.


Des Targettes

Je savais que vous étiez là.


Jane

Qui vous l’avait dit ?


Des Targettes

Toutes les fois que je viens ici, je demande toujours qui s’y trouve ; on y reçoit des gens si ennuyeux. Quand j’ai su que c’était vous…


Jane

Vous êtes entré tout de même… c’est bien aimable de votre part. Vous allez mieux ?…


Des Targettes

Vous savez donc que j’ai été malade ?


Jane

Madame Leverdet vient de me dire…


Madame Leverdet

Que je le supposais, n’ayant pas vu M. Des Targettes depuis huit jours.


Des Targettes

J’ai été un peu souffrant en effet, mais je vais mieux.


Jane

Alors je pars tranquille… à tantôt… ne vous dérangez pas, mon domestique est là. Elle sort.


Scène V

.
Des Targettes, Madame Leverdet


Des Targettes, à qui Madame Leverdet ne parle pas

C’est ainsi que vous recevez les gens ?


Madame Leverdet

Comment voulez-vous que je vous reçoive ? Vous entrez chez moi, vous ne me saluez même pas. Vous me devriez bien quelques égards, surtout devant une étrangère.


Des Targettes

À ce compte-là, vous me devez bien quelques égards aussi, et lorsque je suis malade, de ne pas me laisser huit jours sans envoyer savoir de mes nouvelles ; si vous appelez ça de l’amitié !…


Madame Leverdet

J’ignorais que vous fussiez malade.


Des Targettes

Ça n’était pas difficile à deviner cependant… et la preuve, c’est que vous l’avez dit à la comtesse.


Madame Leverdet

Qu’est-ce que vous avez eu ?


Des Targettes

J’ai eu ma sciatique.


Madame Leverdet

Avez-vous vu un médecin ?


Des Targettes

Évidemment… c’est toujours par cette bêtise-là qu on commence.


Madame Leverdet

Qu’est-ce qu’il a dit ?


Des Targettes

Qu’est-ce que vous voulez qu’il dise ? il m’a purgé, mais tout cela me fatigue beaucoup.


Madame Leverdet

Enfin vous allez mieux !


Des Targettes

Il paraît. C’est égal, je serais mieux de savoir pourquoi je n’ai pas entendu parler de vous.


Madame Leverdet

D’abord, il ne serait guère convenable que j’allasse dans votre maison.


Des Targettes

Vous pouvez y venir avec votre fille, puisque je suis son parrain.


Madame Leverdet

Elle a ses professeurs tous les jours et toute la semaine a été prise par des détails de ménage, des confitures, des lessives.


Des Targettes

À la bonne heure ; voilà des raisons ! Mais vous pouviez envoyer M. Leverdet.


Madame Leverdet

Il est chez vous.


Des Targettes

C’est bien heureux.


Madame Leverdet

Ah ! vous êtes mal disposé aujourd’hui.


Des Targettes

Vous comprenez bien que cet état de choses ne peut durer.


Madame Leverdet

Vous savez ce que je vous ai dit : faites tout ce que vous croirez devoir faire.


Des Targettes

Je profiterai de la permission.


Madame Leverdet

Vous en avez déjà profité, je crois.


Des Targettes

Peut-être.


Madame Leverdet

Pourquoi n’est-ce pas encore fait ?…


Des Targettes

Patience, cela se fera.


Madame Leverdet

Personne ne le souhaite plus vivement que moi.


Des Targettes

Parce que ?…


Madame Leverdet

Parce que je voudrais vous voir heureux.


Des Targettes

Vous êtes bien bonne.


Madame Leverdet

Vous venez dîner avec nous ?


Des Targettes

Oui !


Madame Leverdet

Nous dînons chez la comtesse, mais vous êtes invité,


Des Targettes

Est-ce que vous avez renvoyé votre cuisinière ?


Madame Leverdet

Non.


Des Targettes

Je vous en avais priée, cependant.


Madame Leverdet

M. Leverdet est habitué à elle.


Des Targettes

Je lui en fais mon compliment. Moi, je suis malade les lendemains des jours où je dîne ici. M. Leverdet va-t-il rentrer ?


Madame Leverdet

Oui.


Des Targettes

Je vais l’attendre, si vous le permettez… il faut que je lui parle.


Madame Leverdet

À propos de la cuisinière ?


Des Targettes

Peut-être. À quelle heure rentrera-t-il ?


Madame Leverdet

À quatre heures… Voulez-vous des journaux ?…


Des Targettes

Merci.


Madame Leverdet

Vous permettez ?…


Des Targettes

Faites…


Madame Leverdet, sortant avec un soupir

Ah !


Des Targettes, seul

Tout va comme sur des roulettes… Des Targettes, mon ami, je suis content de toi.


ACTE II

Chez madame De Simerose. Boudoir. Serre au fond


Scène I

.
De Ryons, Des Targettes, De Montègre


De Ryons

Je ne sais pas comment on dîne chez Madame Leverdet, mais j’ai admirablement dîné ici.


Des Targettes

On mange très-mal chez les Leverdet. Depuis quelque temps, la maison se perd. C’était cependant une des bonnes tables de Paris. N’est-ce pas, De Montègre ?…


De Montègre

Oui, je crois …


Des Targettes

On peut dire que vous êtes distrait, vous, aujourd’hui !…


De Montègre

Je vous demande pardon, je pensais à autre chose.


Des Targettes

C’est ce qui arrive ordinairement quand on est distrait.


De Ryons

Observation fine !…


Des Targettes

C’est égal, le vin de la comtesse est de premier ordre. Si je m’étais séparé de ma femme, ayant du vin comme celui-là, j’aurais emporté mon vin !


De Ryons

Moi, j’aurais gardé ma femme. À propos de femme… s’interrompant. Voulez-vous un cigare, monsieur De Montègre ?…


De Montègre

Merci, monsieur !


De Ryons

Vous ne fumez jamais ?…


De Montègre

Si, quelquefois, mais pas aujourd’hui.


De Ryons

À propos de femme, qu’est-ce que vous alliez donc faire, hier matin, à neuf heures, du côté de la rue Bayard et de la rue François-Premier, dans le quartier des braves. Vous couriez comme un cerf chassé qui aperçoit un étang ?


Des Targettes

J’avais peur de me refroidir…


De Ryons

Parce que ?…


Des Targettes

Parce que je revenais de la gymnastique.


De Ryons

Vous faites donc de la gymnastique ?


Des Targettes

Tous les deux jours.


De Ryons

Depuis quand ?…


Des Targettes

Depuis trois mois.


De Ryons

Alors, vous levez des haltères, vous grimpez aux mâts et vous vous pendez à des trapèzes ?


Des Targettes

Comme vous le dites.


De Ryons

Vous faites ces exercices-là tout seul ?


Des Targettes

Non, avec les autres enfants.


De Ryons

Des petits garçons !


Des Targettes

Et des petites filles aussi.


De Ryons

Est-ce que vous avez un maillot ?


Des Targettes

Non.


De Ryons

J’irai vous voir travailler.


Des Targettes

Venez !


De Ryons

Et pourquoi faites-vous ce métier-là ?


Des Targettes

Mais pour ma santé, mon cher… j’étais tout à fait bas ; mon médecin m’a conseillé la gymnastique, je n’ai qu’à m’en louer. Tâtez mon bras.


De Ryons, après avoir tâté

C’est merveilleux !


Des Targettes

Et vous avez vu fonctionner mes jambes. Vous me croirez si vous voulez, il y a des jours où j’ai vingt ans.


De Ryons

Et les autres jours ?


Des Targettes

De trente à quarante au plus.


De Ryons

Et la sciatique ?


Des Targettes

J’en ai eu une… mais elle a disparu ; seulement je m’en sers encore quand je suis quelque temps sans venir dans une maison où je venais souvent, chez les Leverdet, par exemple, j’ai ma sciatique !


De Ryons

Je comprends alors que, tout en buvant son vin, vous fassiez la cour à la comtesse, car vous avez été très-galant avec elle à table.


Des Targettes

Si elle voulait !… à une femme comme elle, il faudrait un homme comme moi. Je suis très-gentil avec les femmes, moi. Je la trouve charmante, et vous, De Montègre ?…


De Montègre

Moi aussi, mais j’espère et je crois que madame De Simerose est et restera une honnête femme. C’est ce qu’on peut lui souhaiter de mieux, surtout chez elle.


Des Targettes

On plaisante, puritain, on plaisante ; du reste ce n’est pas mon genre de femmes !


De Ryons

Nous y voilà. Laissez trois hommes ensemble après le dîner, vous pouvez être sûr que la conversation va tomber sur les femmes et que ce sera le plus vieux qui commencera. Eh bien, voyons, comment aimez-vous les femmes ?…


Des Targettes

Je les aime brunes, pas trop grandes, un peu grasses, avec le nez retroussé.


De Ryons

Les boulottes ?


Des Targettes

Voilà.


De Ryons

Avec quoi on faisait les grisettes ?


Des Targettes

Justement !


De Ryons

Est-ce assez commun !…


Des Targettes

Ne dites pas de mal des grisettes… mon cher. La race en a disparu ; c’est malheureux ; elles étaient charmantes et pleines de cœur. En 1832-33, y en avait-il, mon Dieu !… Vous êtes trop jeunes vous deux, vous n’avez pas connu ça ; mais il y avait, entre autres, un magasin de lingerie, rue du Mont blanc, qui était une pépinière de jolies filles.


De Ryons

Chez madame Saint-Armand.


Des Targettes

Comment ? vous l’avez connue ?…


De Ryons

Je connais toutes les femmes passées, présentes et à venir. Mon oncle, vieux garçon, qui était mon tuteur, me menait partout avec lui dès l’âge de douze ans, et il aimait beaucoup ce genre de monde. Songez donc que mon premier amour a été Éléonore, en 42.


Des Targettes

Est-ce possible !… la veuve des quatre Adolphe ?


De Ryons

Je filais du collège pour aller la voir, et je vendais mes dictionnaires à la mère Mansut, rue Saint-Jacques, pour lui porter des bouquets de violettes ; je lui faisais des vers, par dessus le marché… Elle m’a pris ma montre…


Des Targettes

42 ? Oui, on prenait déjà les montres. Qu’est-ce qu’elle est devenue ?


De Ryons

Elle a découvert mon adresse, et il y a deux ans, un beau matin…


Des Targettes

Vous appelez cela un beau malin ?


De Ryons

Elle est venue me voir.


Des Targettes

Pour vous rapporter votre montre ?


De Ryons

Pour me demander quelques louis. Est-ce assez triste, quand, à trente-trois ans, on voit déjà revenir du fond de son passé une créature qu’on a connue belle, élégante, rieuse, maintenant ridée, blanchie, vêtue, Dieu sait comme, vous parlant de mont-de-piété, de misère et de maladie, et vous demandant, avec un vieux sourire confidentiel, de quoi dîner pendant deux ou trois jours, elle et quelquefois un autre avec elle. Ah ! mauvaise jeunesse ! Et vous, quelles ont été vos premières amours ?


Des Targettes

Celles de Louis XIV ! une gouvernante… Et vous, De Montègre, avez-vous eu plus de chance que nous ?


De Montègre

Moi, messieurs ?


De Ryons

J’ai idée que oui !


De Montègre

D’où vous vient celle idée très-flatteuse pour moi, monsieur ?


De Ryons

De ce que vous n’avez pas été élevé comme nous, c’est visible. Je suis sûr que vous n’avez pas aimé avant vingt ou vingt et un ans ?


De Montègre

Vingt-deux.


De Ryons

C’est admirable ! Vous devez être né dans un pays de montagnes ?


De Montègre

Dans le Jura.


Des Targettes

Mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.


De Ryons

C’est très-joli, ça !


Des Targettes

Il faut bien rire… Ah l voilà le café !… Ces dames ne nous oublient pas !


De Ryons, à De Montègre

Vous êtes infatigable chasseur ?


De Montègre

Comme tous les montagnards.


De Ryons

N’avez-vous pas des névralgies ?


De Montègre

Atroces.


De Ryons

Eh bien, ça doit être joli quand vous êtes amoureux !


De Montègre

Vous croyez ?


De Ryons

Vous étiez né pour être cuirassier !


De Montègre

Ce qui veut dire ?


De Ryons

La nature, grande faiseuse d’embarras est beaucoup moins prodigue qu’elle veut le paraître. Elle a donc deux ou trois moules où elle jette les hommes peut-être au hasard, et à quelques nuances près, tous les hommes sortis du même moule se ressemblent !


De Montègre

Alors, moi, monsieur ?…


De Ryons

Les cheveux abondants, le teint ambré, la voix sonore et métallique, frappant les mots comme des médailles, les yeux bien encaissés sous le sourcil et tenant bien au cerveau, des muscles d’acier, un corps de fer, toujours au service de l’âme, enthousiasmes rapides, découragements immenses, contenus dans une minute et où l’âme se renouvelle tout à coup, voilà, les caractères principaux de la race à laquelle vous appartenez.


De Montègre

Et c’est pour cela que j’aurais dû être cuirassier ?


De Ryons

Oui, les hommes de cette constitution ont besoin de se dépenser dans une carrière de luttes. C’est parmi eux que Dieu choisit les grands capitaines, les grands orateurs, les grands artistes. Quand ils restent dans la vie commune, il leur faut reporter leur trop plein d’activité sur quelque chose, sous peine d’éclater. C’est l’amour alors qui se charge de la besogne, et comme ces hommes n’ont pas été César, Michel-Ange ou Mirabeau, ils sont Othello, Werther ou Desgrieux.


De Montègre

Vous m’effrayez.


De Ryons

Sincèrement, quand vous avez été amoureux et que tout n’allait pas à votre gré, n’avez-vous jamais pensé aux moyens extrêmes ?


De Montègre

Quelquefois.


De Ryons

Le cuirassier qui portait la main à son sabre ! Eh bien… croyez-moi, le jour où vous aurez un grand chagrin, ne touchez pas une carte pour vous distraire, ne buvez pas un verre d’eau-de-vie pour vous étourdir, vous deviendriez ivrogne ou joueur. Les hommes comme vous n’ont pas de mesure dans la passion. En attendant, vous n’êtes pas à plaindre : vous serez amoureux jusqu’à quatre-vingts ans, et toujours de la même manière.


Des Targettes

Et toujours de la même femme ?…


De Ryons

Non, mais chaque fois que M. De Montègre sera amoureux d’une femme nouvelle, il croira aimer pour la première fois et en avoir pour toute sa vie. Il aimera toujours les femmes, et il ne les connaîtra jamais.


De Montègre

Vous êtes un physiologiste, monsieur.


Des Targettes

Vous connaissez donc aussi les hommes, vous ?


De Ryons

C’est si facile.


Des Targettes

Qu’est-ce qu’il faut faire pour cela ?


De Ryons

Il faut fréquenter beaucoup les femmes. Aussi, M. De Montègre ne doit-il ni admirer ma science, ni se blesser de ma familiarité. D’abord, nous avons été au collège ensemble. Vous étiez externe, et je vous vois encore, arrivant un des premiers, accompagné de votre précepteur…


De Montègre

L’abbé Revel. Je vous demande pardon, monsieur, de ne vous avoir pas reconnu.


De Ryons

S’il fallait reconnaître tous ses anciens camarades de collège on n’en finirait pas, et c’est rarement parmi eux qu’on choisit ses amis.


De Montègre, lui tendant la main

N’importe ! Voulez-vous que nous profitions de l’antécédent.


De Ryons

Comme il vous plaira… Et puis, j’ai beaucoup entendu parler de vous depuis cette époque.


De Montègre

Par qui ?


De Ryons

Par une femme.


Des Targettes

Nommez-la, mon cher ; De Montègre est tellement sournois, que nous n’avons jamais connu aucun de ses amours.


De Montègre

J’espère que monsieur De Ryons…


De Ryons

Je ne nommerai personne… quoiqu’à la rigueur cela ne compromettrait pas beaucoup cette dame dont le petit nom était Fanny.


De Montègre

Ah ! c’est elle !


De Ryons

Quelle ravissante personne !


De Montègre

Quelle coquine !


De Ryons

Vous voilà bien dans votre caractère, vous lui en voulez de vous être trompé sur elle. Toutes les femmes seraient des coquines à ce compte-là. Dès que nous aimons une femme… nous voulons qu’elle n’ait jamais regardé personne avant de nous connaître. C’était à elle de prévoir l’honneur que nous lui ferions un jour. Nous ne nous disons pas que si elle élit aussi honnête que nous la voulons, elle nous aurait envoyé promener dès les premiers mots de notre cour. Alors, ce sont, du matin au soir, les questions les plus saugrenues : à propos d’un individu qu’elle a salué, d’une lettre qu’elle a reçue, d’un bijou qu’elle porte, d’une date qu’elle se rappelle, questions auxquelles l’infortunée répond de son mieux. Enfin, comme elle ne saurait être partout, nous finissons par savoir quelque chose. Nous voilà bien avancés. Nous avons cassé notre joujou, nous voyons ce qu’il y avait dedans. Belle découverte ! et nous disons : C’était une coquine ! Mais non ! c’était tout simplement une femme, et qui nous aimait peut être ! Seulement, nous lui demandions la seule chose qu’elle ne pouvait pas nous dire : La vérité.


De Montègre

Soit ! Mais on n’en est pas moins malheureux !…


De Ryons

Et c’est justice… Pourquoi demander de la vertu à des femmes qui ne cherchent que le plaisir ou l’amour tout au plus. Aussi, le jour où elles ont assez de nous, comme elles ouvrent tranquillement le tiroir où le remords, l’opinion du monde, le respect des enfants, tous les grands mots enfin attendent plies avec du poivre et du camphre, comme des vêtements d’hiver, la saison où il est bon de les remettre !…


Des Targettes

Ah ! que c’est vrai, mon cher !…


De Ryons

Je croyais que vous dormiez.


Des Targettes

Pas encore.


De Ryons, à De Montègre

M’a-t-elle assez parlé de vous !!…


De Montègre

Où donc ? Vous ne veniez pas chez elle !…


De Ryons

Vous n’y laissiez venir personne ; mais elle venait chez moi !


De Montègre

Où demeuriez-vous ?


De Ryons

Rue de la Paix !…


De Montègre

N°9.


De Ryons

Justement.


De Montègre

Je l’y ai conduite bien des fois !


De Ryons

Je le sais, et je vous en remercie !…


De Montègre

Elle allait, disait-elle, chez sa couturière.


De Ryons

De vingt-cinq à quarante ans^ un homme intelligent doit toujours demeurer dans la maison d’une couturière ou d’un dentiste.


Des Targettes

Oh ! quel café, Messieurs !


De Ryons

Sans rancune !…


De Montègre

Ah ! elle m’a fait souffrir !… et que de choses j’ai trouvées dans son passé, quand j’y suis enfin descendu !…


De Ryons

Le passé des femmes, c’est comme les mines de houille, il ne faut pas y descendre avec une lumière, ou gare l’éboulement ! Ne regrettez rien cependant, vous avez aimé !… qu’importe le flacon, pourvu qu’on ait l’ivresse ! comme a dit le poète. Maintenant, disposez de ma vieille expérience, le cas échéant ; mes consultations sont gratuites et ma maison est connue pour sa discrétion.


De Montègre

Heureusement, je suis guéri !…


De Ryons

Il y a des rechutes !… À Des Targettes.Et vous, quand partez vous ?


Des Targettes

Demain. Vous savez donc ?


De Ryons

Qu’il est question d’un mariage pour vous en province.


Des Targettes

Figurez-vous ?… Ah ! voilà ces dames.


Scène II

.
les mêmes, madame De Simerose, Mademoiselle Hackendorf, m. de ciiantrin, Leverdet, Balbine


Jane

Nous permettez-vous, messieurs, d’entrer chez vous ? puisque, à ce qu’il paraît, c’est à nous de venir vous rejoindre.


De Montègre

Nous nous disposions à aller vous retrouver, madame.


Jane

Ou plutôt, vous étiez tout aux charmantes choses que devait dire M. De Ryons, et que nous regrettons de n’avoir pas entendues, si toutefois tout le monde pouvait les entendre. Mais nous avons clé dédommagées par M. Leverdet, qui nous a fait un cours d’astronomie des plus intéressants. On aurait cru entendre Fontenelle.


De Montègre

Nous avons simplement renouvelé connaissance, M. De Ryons et moi, madame ; nous nous trouvons être d’anciens camarades de collège.


Jane

C’est une raison, et je m’en contente pour moi, mais non pour Mademoiselle Hackendorf, qui, n’ayant pas trouvé Madame Leverdet chez elle, a eu la bonne pensée de venir la trouver chez moi et de rester avec nous. Ce n’est pas la peine d’être la plus belle personne de Paris pour être délaissée de la sorte.


Mademoiselle Hackendorf

J’accepte le compliment, parce que nous sommes à la campagne.


De Ryons

Et qu’il est fait par une femme.


Jane

Qui pense ce qu’elle dit, monsieur, par le plus grand des hasards.


Des Targettes

Vous n’êtes décidément pas dans les papiers de la bourgeoise.


De Ryons

Avec moi, ça commence toujours ainsi.



De Montègre, à Mademoiselle Hackendorf, après avoir hésité un moment

Votre santé est bonne, mademoiselle ?…


Mademoiselle Hackendorf

Très-bonne, monsieur, je vous remercie.


De Montègre

Vous arrivez de voyage !


Mademoiselle Hackendorf

J’étais à Bade.


Des Targettes

Et vous allez maintenant ?


De Ryons

À Ostende.


Mademoiselle Hackendorf

Et comment le savez-vous, monsieur mon ennemi ?


De Ryons

Vous faites la même chose tous les ans. Paris, Florence, Bade et Ostende. C’est réglé comme le passage des cailles.


Mademoiselle Hackendorf

Allez, ne vous gênez pas. Qu’est-ce que vous avez encore à me dire ?


De Ryons

Que je suis toujours heureux quand je vous vois.


Mademoiselle Hackendorf

Parce que ?


De Ryons

Parce que j’aime tout ce qui est beau, et que vous êtes une des merveilles de la création.


Mademoiselle Hackendorf

Merci, mon bon monsieur, combien faut-il vous rendre ?…


De Ryons

Vous savez bien que vous êtes jolie ; et vous en êtes bien contente.


Mademoiselle Hackendorf

Oui ! mais quel malheur, n’est-ce pas, que je sois si bête ?…


De Ryons

Vous n’êtes pas bête du tout ! C’est même extraordinaire, étant jolie comme vous l’êtes, que vous ne soyez pas insupportable ; vous l’avez été.


Mademoiselle Hackendorf

Ah !


De Ryons

Mais maintenant vous êtes charmante, je vous étudie depuis quelque temps, et je suis très-content de vous.


Mademoiselle Hackendorf

Allons, tout va bien.


De Ryons

Et monsieur votre père, le verrons-nous ce soir ?


Des Targettes

Il est magnifique ! Il a l’air d’être chez lui.


Jane

Un peu trop.


Mademoiselle Hackendorf

Il m’a promis de venir me chercher, mais ce n’est pas certain, il m’oublie facilement quand il est chez le baron.


Jane

Chez quel baron ?…


Mademoiselle Hackendorf

Est-ce qu’il y en a deux ?


Leverdet

S’il ne vient pas, je vous reconduirai.


Mademoiselle Hackendorf

À quoi bon vous déranger ? Je suis tout habillée pour aller le retrouver là. Il m’enverra toujours ma voilure, et ce n’est pas loin d’ici.


Jane

N’importe, je ne veux pas que vous vous en alliez seule.


Mademoiselle Hackendorf

J’en ai tellement l’habitude.


De Chantrin

Et cette habitude étonné tout Paris, vous le savez, mademoiselle.


Mademoiselle Hackendorf

Ce qui prouve, une fois de plus, qu’il faut bien peu de chose pour étonner la ville qui se dit la plus intelligente du monde.


De Chantrin

Ce n’est pas dans nos mœurs Et nos jeunes filles françaises…


Mademoiselle Hackendorf

Vos jeunes filles françaises ont probablement, quand elles sortent, des diamants plein leur poche, et elles tremblent d’être dévalisées à tous les coins de rue. Aussi, on ne les quitte pas d’un instant : père à droite, mère à gauche, frère devant, oncle derrière, gouvernantes tout autour. Dans notre simple Allemagne, on ne se donne pas tant de peine, on nous confie à nous-mêmes, et je ne changerai pas nos bonnes habitudes pour les Parisiens ; je suis trop vieille maintenant.


De Chantrin

Trop vieille est adorable… Après tout, les Anglaises aussi…


De Ryons, l’interrompant

Vous êtes dans le vrai. Vous êtes belle, vous êtes millionnaire, tout vous est permis.


Jane

Vous vous êtes dévoué pour nous tout à l’heure en nous tenant compagnie, Monsieur De Chantrin, nous vous rendons votre liberté. Si vous voulez fumer votre cigare, le jardin est à vous.


De Chantrin

Vous êtes mille fois trop bonne, madame, je ne fume jamais.


Jane

Comment avez-vous pu échapper à la contagion du cigare ?


De Chantrin

Mon Dieu ! madame, je ne me ferai pas plus fort que je ne suis. J’ai fumé, j’ai fumé ; mais vous l’avouerai-je ? je n’ai pas trouvé la chose aussi agréable qu’on me l’avait dit. Puis, ma mère, qui était essentiellement femme du monde, et comme telle, vous le comprenez mieux que personne, mesdames, avait le parfum du cigare en horreur ? si c’est là un parfum ? m’avait positivement interdit d’entrer chez elle après avoir fumé, car j’avais un désavantage que beaucoup d’hommes n’ont pas ; en effet, portant toute ma barbe, je ne pouvais plus me défaire de cette vilaine odeur de tabac, et malgré tous les soins possibles, après avoir fumé de simples cigarettes, vous savez, mesdames, de ces petits papyrus que les dames elles-mêmes fument accidentellement et qui sont plus un plaisir des yeux et un amusement des lèvres qu’une jouissance du goût ; eh bien ! une simple cigarette me faisait dire par ma mère, lorsque je venais prendre congé d’elle le soir, comme c’était l’habitude dans notre famille, et, du reste, dans toutes les vieilles familles où la tradition du respect filial s’est conservée, et il y en a encore beaucoup, heureusement ? quoi qu’on en dise ? me faisait dire par ma mère : Théogène, avouez que vous avez encore fumé, malgré ma défense. Je l’avouais, et elle me pardonnait, car elle était bonne ; mais je voyais bien que je lui faisais de la peine, et ma mère était tout pour moi ; j’ai donc fini par renoncer, je ne dirai pas à une habitude, car ce n’en était pas arrivé là ; mais à une distraction qui renfermait tant d’inconvénients, et je n’ai eu qu’à m’en louer, pour ma santé d’abord, et pour mes rapports sociaux ensuite, car je préfère, je l’avoue, la causerie intime avec des femmes d’esprit et de goût, comme celle que nous avons eue tout à l’heure, à tous les autres plaisirs ; aussi, à cause de cela, mes amis se moquent-ils de moi.


Leverdet, à Balbine qui écoute encore, la bouche ouverte

Ferme la bouche, c’est fini.


Jane

C’est à cause de cela que vos amis se moquent de vous !…


De Chantrin

Oui, madame.


Jane

Ils ont tort, et vous seriez resté à fumer avec ces messieurs, que je ne vous en aurais pas voulu.


De Ryons

Il a parlé trois minutes, on aurait eu le temps d’aller à Asnières.


Leverdet

Et dire qu’il a suivi mon cours !… Le père de ce garçon-là était cependant un homme de beaucoup d’esprit. Les fils tiennent des mères. Il tient de son excellente mère, qui étai t si essentiellement femme du monde !… Mais n’en disons pas trop de mal devant Mademoiselle Hackendorf.


De Ryons

C’est le fiancé actuel.


Leverdet

Il paraît.


Mademoiselle Hackendorf

Nous ferons bien sur une cheminée tous les deux, en pendants, n’est-ce pas ?


Leverdet

Balbine !


Balbine

Papa.


Leverdet

À quoi penses-tu ?


Balbine

À rien, papa.


Leverdet

Eh bien, prends une tapisserie ou mets-toi au piano, occupe-toi enfin et ne reste pas plantée comme un héron. Tu sais que j’ai horreur de l’inaction, j’aime mieux les gens qui font mal que les gens qui ne font rien.


Jane

Chante-t-elle toujours ?


Leverdet

Toujours.


Jane

Alors elle nous chantera son grand morceau ce soir.


De Chantrin

Ah, vous chantez, mademoiselle. Oh ! la musique…


Leverdet

Le voilà qui chauffe pour un nouveau départ.


Jane à Leverdet

Voici votre partenaire. Des Targettes entre. Et vous avez là tout ce qu’il vous faut !…


Leverdet, à Des Targettes

Eh bien ! et ce bezigue ?


Des Targettes

Toujours le bezigue ! Je commence à en avoir assez !…


Leverdet

Qu’est-ce que vous voulez de mieux à notre âge


Des Targettes

J’étais en train de faire la cour aux femmes !…


Leverdet

C’est très-mauvais pendant la digestion. Allons, asseyez-vous là ; vous aurez le temps après le thé.


Des Targettes

Mais pourquoi donc Madame Leverdet est-elle partie de si bonne heure ?


Leverdet

Elle avait à causer ce soir avec M. De Simerose.


Jane à Mademoiselle Hackendorf

Et alors M. De Montègre ?


Mademoiselle Hackendorf

Eh bien, M. De Montègre a cru un moment être amoureux de moi, il m’a fait une espèce de cour, et un beau jour il a disparu et je n’ai plus entendu parler de lui. C’est pour cela qu’il était si embarrassé tout à l’heure en me revoyant ; il se figure peut-être que je lui en veux. Il se trompe ; il est plein de qualités, mais il a pour moi le défaut le plus horrible, il ne me plaît pas !


Jane

Qui est-ce qui vous plaît ?


Mademoiselle Hackendorf

Personne. Aussi, j’ai résolu de ne pas me marier. Je ne serai jamais plus heureuse que je ne suis. Mon père et moi, nous faisons tout ce que je veux. L’état d’homme est certainement le plus agréable. Une fille riche qui ne se marierait pas, finirait par devenir un homme. J’ai grande envie d’essayer. Ce serait d’un bon exemple !


Jane

Et M. De Ryons ?…


Mademoiselle Hackendorf

M. De Ryons ?


De Ryons, qui a entendu

Vous me faites l’honneur de me parler, mademoiselle ?


Mademoiselle Hackendorf

Non, nous ne vous parlons pas, nous parlons de vous.


De Ryons

Alors je me retire…


Mademoiselle Hackendorf

C’est inutile. On ne dit que des choses à votre éloge, car j’allais répondre à madame qui me questionnait à ce sujet que vous êtes le seul de tous les gens à marier que je connais qui ne m’ait jamais demandée en mariage.


De Ryons

Pour me faire mettre dans le salon des refusés, merci. Je sais que votre père ne veut pour gendre qu’un prince.


Mademoiselle Hackendorf

Ambition de père millionnaire qui rêve toujours un trône pour sa fille, surtout en Allemagne où il y a tant de fauteuils qui ressemblent à des trônes. Il s’en est présenté, des princes, ils ont tous emprunté, l’un dans l’autre, une vingtaine de mille francs, et on n’a plus entendu parler d’eux.


De Ryons

C’est pour rien. Alors, la petite noblesse est admise.


Mademoiselle Hackendorf

Parfaitement.


De Ryons

Si j’avais su cela !


Mademoiselle Hackendorf

Qu’est-ce que vous auriez fait ?


De Ryons

Je vous aurais demandée.


Mademoiselle Hackendorf

Il est encore temps.


De Ryons

Vrai ?


Mademoiselle Hackendorf

Oui.


De Ryons

Vous ne parlez que dans huit jours ?


Mademoiselle Hackendorf

Samedi.


De Ryons

À quelle heure fait-on les demandes ?


Mademoiselle Hackendorf

De deux à quatre heures.


De Ryons

Tous les jours ?


Mademoiselle Hackendorf

Tous les jours, excepté le dimanche et les jours de fête.


De Ryons

Par où entre-t-on ?


Mademoiselle Hackendorf

Par la caisse.


De Ryons

Demain, de deux à quatre, je mets une cravate blanche et je vais demander votre main à votre père.


Mademoiselle Hackendorf

Ne l’oubliez pas.


De Ryons

Soyez tranquille. S’éloignant en disant tout bas à Mademoiselle Hackendorf. Je m’éloigne, la comtesse me trouve insupportable.


Mademoiselle Hackendorf

Monsieur De Ryons prétend qu’il vous déplaît.


Jane

Souverainement. J’ai horreur de ce genre d’esprit, si c’est là de l’esprit.


Mademoiselle Hackendorf

C’est si bon de rire.


De Montègre, s’approchant de madame De Simerose

Vous ai-je dit, madame, que j’ai une commission de ma sœur pour vous ? Mademoiselle Hackendorf va rejoindre le groupe de Balbine.


Jane

Quelle commission ?


De Montègre, bas

Aucune : Mais il faut bien que j’emploie ce moyen pour vous parler un instant, à vous seule ; ne m’avez-vous pas promis un entretien ce soir ?


Jane bas

Dites que vous l’avez exigé.


De Montègre

Ai-je le droit d’exiger quelque chose de vous ?…


Jane

Quand on écrit aux gens ce que vous m’avez écrit…


De Montègre

Vous étiez libre de ne pas me répondre plus cette fois que les autres !…


Jane

Et vous auriez exécuté votre menace ?



De Montègre, fermement

Oui.


Jane émue

Vous vous seriez tué ?…


De Montègre, haussant le ton malgré lui

Ce soir !


Jane

Vous plaisantez ?


De Montègre, même jeu

Vous savez bien que non, puisque vous êtes revenue.


Jane

Parlez moins haut, et ayez l’air de parler de choses indifférentes. Enfin, que voulez-vous ?


De Montègre, bas

Je veux vous voir ! ?


Jane

Vous me voyez !


De Montègre

Je veux vous voir seule.


Jane hésitant

Venez demain.


De Montègre

Ce soir !


Jane

Comment ?


De Montègre

Si je trouve un moyen ?


Jane

Vous ?


De Montègre

Je ferai semblant de m’en aller avec tout le monde, et je reviendrai ensuite.


Jane

La grille du jardin sera fermée.


De Montègre


Je passerai par dessus le mur !


Jane


Il ne manquerait plus que ça ! cependant…


De Montègre

Cependant…


Jane

Moi aussi, j’ai à vous parler. Eh bien !


De Montègre

Eh bien ?


Jane

Votre ami M. De Ryons nous regarde. Éloignez-vous, et revenez causer avec moi quand je serai sur le canapé là-bas … Elle se lève et s’approche du groupe De Chantrin et Balbine qui regardent dans un stéréoscope.


De Chantrin, expliquant à Balbine pendant qu’elle regarde

Là est Porlici, Caslellamare et Sorrente, ici le Vésuve qui fume toujours.


Des Targettes, à Leverdet

Il n’aura pas été élevé par sa mère.


Balbine

Est-ce que vous avez vu une irruption ?


Leverdet, tout en jouant

Éruption !


Balbine

Papa !


Leverdet

On dit : Éruption.


Balbine

Oui, papa.


Leverdet

Et ne dis pas toujours : Oui, papa ! C’est insupportable ! 80 de rois.


De Chantrin

Non, mais il y en a eu une quelques jours après mon départ ! Ici Naples et le Pausilippe où Virgile est enterré.


De Ryons

Ce n’est pas certain !


De Chantrin

Non, mais il y a toujours un tombeau ; pour les étrangers cela revient au même. Voici Pouzoles, Baïa, le Gap Mizène !


Balbine

Que ce doit être beau !…


De Chantrin

Mais il ne faut pas y être seul. Il faut y être avec une personne qu’on aime. J’y étais moi-même avec ma mère, à qui l’on avait ordonné le ciel de l’Italie. Que de souvenirs doux et tristes j’y retrouverais !… À Balbine. Vous êtes bien heureuse, mademoiselle, d’avoir encore votre mère.


Leverdet

Et son père aussi.


Mademoiselle Hackendorf

M. De Chantrin ?…


De Chantrin

Mademoiselle.


Mademoiselle Hackendorf

Voyez donc si ma voiture est là ?…


Balbine, à Des Targettes

Comme elle est jolie, Mademoiselle Hackendorf !


Des Targettes

Toi aussi, tu es jolie, excepté le nez ; mais ça se fera.


Balbine

Pourquoi envoie-t-elle M. De Chantrin chercher sa voiture ? ce n’est pas son parent ?…


Des Targettes

Mais il veut être son mari !


Balbine

Ah !


Leverdet, à De Ryons

Qu’est-ce que vous avez à vous frotter les mains ?


De Ryons

Si vous surpreniez tout-à-coup le secret du charbon de terre, seriez-vous content ?


Leverdet

Oui.


De Ryons

Eh bien ! moi aussi, je cherchais quelque chose, et je crois que j’ai trouvé ce que je cherchais !…


Des Targettes, à Leverdet

Fournissez donc à trèfle… ou coupez…


Leverdet

C’est ce bavard-là qui me fait tromper. Allez-vous-en causer avec les femmes, vous n’êtes bon qu’à ça !


De Ryons, à Mademoiselle Hackendorf sans perdre des yeux Jane qui s’est levée, qui a été un instant au piano, à la table de jeu, et qui est arrivée tout doucement au canapé

On m’envoie causer avec vous, mademoiselle ! {{didascalie|Jane sonne.


De Montègre, s’approchant de Jane qui s’est assise

|Jane. Eh bien ! voici ce que vous allez faire !… au domestique. Le thé !


le domestique

Ici, madame ?


Jane

Dans la serre, À De Montègre. Vous allez prendre congé de moi. Au lieu de vous en aller, vous entrerez par l’antichambre, si personne ne vous voit, dans le boudoir qui est là derrière nous, vous refermerez à clef l’autre porte, et vous gratterez tout doucement à celle-ci, pour me faire savoir que vous êtes en sûreté. Je ne quitterai pas la place où nous sommes. Quand je serai seule, je vous ouvrirai pour cinq minutes seulement… Maintenant, quittez-moi. Haut. Eh bien, si vous écrivez à votre sœur, dites-lui que je lui en veux beaucoup de ne m’avoir pas encore répondu.


De Montègre

Elle a été très-souffrante !


De Chantrin, à Mademoiselle Hackendorf qui est arrivée dans le groupe de Jane et de De Montègre

Mademoiselle, votre voiture vient d’arriver.


De Montègre, haut

Adieu, madame !…


Jane haut

Au revoir, monsieur.


De Ryons, à Jane

Adieu, madame !


Jane

Vous partez, monsieur ?


De Ryons

Oui, madame, je vais faire route avec M. De Montègre, puisqu’il s’en va. Deux anciens camarades qui se retrouvent ont tant de choses à se dire.


Jane embarrassée

Alors c’est une désertion !…


De Ryons

Me feriez-vous l’honneur de me retenir, madame ?


Jane

Certainement ! Devant qui mademoiselle Leverdet chantera t-elle sa romance, si tout le monde s’en va ? Un homme comme vous est un juge précieux pour elle ; et puis, j’ai à causer avec vous, monsieur, et très-sérieusement, au domestique. Attendez !


De Ryons

Je suis à vos ordres, madame ! À De Montègre. Alors, cher monsieur, à une autre fois. Vous savez où je demeure ; vous êtes venu dans ma maison, nous nous reverrons, je l’espère.


De Montègre

Et moi, je le désire, salue et sort.


Scène III

.
les mêmes, moins De Montègre


Jane, à Mademoiselle Hackendorf

Et vous, chère belle, comme je ne veux pas que vous nous abandonniez, je vous confie le thé !


De Chantrin

Voulez-vous que je vous aide, mademoiselle ?…


Mademoiselle Hackendorf

Si vous voulez, monsieur.


Jane au domestique

Qu’est-ce que vous attendez là ?


le domestique

Madame la comtesse m’a dit d’attendre !…


Jane

Je ne sais plus ce que je voulais vous dire… Allez !… À De Ryons. Eh bien, monsieur, vous alliez partir sans me donner l’explication que vous me devez ? car vous m’en devez une !


De Ryons

Sur quoi, madame ?…


Jane

Mais sur cette phrase d’anglais que vous m’avez fait prononcer tantôt, après laquelle vous deviez m’apprendre des choses extraordinaires que vous ne m’avez pas apprises.


De Ryons

C’est vrai, madame.


Jane

Je vous écoute.


De Ryons

Eh bien, madame, puisque vous le voulez, il y a un secret entre nous.


Jane

Entre vous et moi, monsieur ?


De Ryons

Oui, madame.


Jane

Quel secret ?


De Ryons

Un secret charmant.


Jane

Voyons ce secret ?


De Ryons

Permettez-moi d’abord de vous dire, madame, que ce secret vous assure en moi un ami des plus dévoués. Le plus dévoué probablement !


Jane

Vous engagez vite voire amitié !


De Ryons

La maison est bonne.


Jane

Malheureusement on ne peut pas se confier à un homme qu’on ne connaît pas et qui fait gloire de mépriser les femmes…


De Ryons

Celles qui sont méprisables… c’est bien assez !…


Jane

Et alors moi ?…


De Ryons

Vous, madame, vous savez bien que vous n’avez rien de commun avec la masse des femmes. Vous êtes une nature exceptionnelle, et voilà pourquoi, en. dehors même de notre secret, j’ai tant de sympathie et d’amitié pour vous.


Jane

Nous y revenons.


De Ryons

Et ce n’est pas le moment.


Jane

Pourquoi ?


De Ryons

Parce que vous écoutez à peine ce que je vous dis… vous pensez à autre chose. Vous êtes toute distraite, et par quoi ?… Ô femmes !… vous serez toujours les mêmes… on vous parle de dévouement et d’amitié… une souris se met à grignoter le parquet, vous n’écoutez plus que la souris.


Jane

Il n’y a pas de souris chez moi, monsieur, je vous prie de le croire.


De Ryons

C’est peut-être un rat, alors… comme dans Hamlet, car on gratte à cette porte… Écoutez, madame, on entend gratter à la porte derrière Jane.


Jane

C’est vrai, mon petit chien sans doute qui me reconnaît et voudrait entrer… un ami véritable celui-là.


De Ryons, se levant

Voulez-vous que je lui ouvre ?… À tout seigneur tout honneur… vous me présenterez à lui.


Jane

Non pas… Je ne suis pas encore assez sûre de votre amitié… Prouvez-la moi d’abord.


De Ryons

Ordonnez, madame.


Jane

Sérieusement… feriez-vous tout ce que je vous demanderais ?…


De Ryons

Et même, pour vous être utile, tout ce que vous ne me demanderiez pas.


Jane

Et à l’instant même ?


De Ryons

À l’instant même.


Jane

Eh bien ! passez-moi cette assiette de petits gâteaux, je meurs de faim.


De Ryons, apportant l’assiette

Et après ?


Jane qui a donné un coup d’éventail sur la porte

Après ?… rien. Voilà tout ce qu’on peut demander, je crois, à l’amitié d’un homme et surtout à la vôtre.


De Ryons

Vous me déclarez la guerre, madame, c’est imprudent.


Jane

J’en cours les chances.


De Ryons

Il y a un an au mois de juin, je partis tout à coup pour Strasbourg.


Jane

C’est le secret ?


De Ryons

Oui, madame.


Jane

Enfin !


De Ryons

J’avais choisi le train de huit heures du soir. J’étais seul dans mon compartiment, et l’on allait se mettre en route, lorsqu’une dame très-simple et très-élégante à la fois, y monta précipitamment et se jeta dans le premier coin à droite en baissant d’une main le petit rideau bleu de la portière et en ramenant de l’autre en deux ou trois plis son voile sur son visage… Précaution inutile, car ce voile était en grenadine blanche, semblable à de la poussière de marbre tissue… transparent pour celle qui le porte, impénétrable pour celui qui regarde. Cette dame était visiblement agitée, sa main jouait fiévreusement avec la brassière de la voiture, et ses petits pieds impatients enlacés l’un à l’autre se penchaient en avant, en arrière, avec des mouvements de personnes naturelles. Ils avaient l’air de se raconter tout bas ce qui se passait dans la maison. C’est si bavard, un pied de femme… si indiscret, même. Faute de mieux, je me promettais d’écouter ce qu’ils diraient. On partit.


Jane avec indifférence

C’est déjà très-intéressant.


De Ryons

Vous ne savez pas, madame, ce qui passe par l’esprit d’un homme de mon âge, qui se trouve seul dans un wagon avec une jeune et jolie femme. Je vais vous le dire : il commence par se faire à lui-même toutes sortes de questions. D’où vient cette femme ? Où va-t-elle ? Est-elle mariée, veuve ou libre ? A-t-elle aimé ? Aime-t-elle ? Oui, quelle est la femme voyageant seule, qui n’aime pas ou n’a pas aimé ? Ainsi, il y a de par le monde un homme pour qui ces yeux brillent, pour qui ces mains tremblent, pour qui ce cœur bat ; qu’a-t-il donc de supérieur aux autres hommes ? Rien ! il est aimé. Voilà tout. Pourquoi n’est-ce pas moi ?… C’est injuste, mais rien ne m’empêche d’essayer d’être Lui… Et nous voilà amoureux… oui, madame, amoureux. Ne riez pas, l’amour, est une électricité, et l’électricité, demandez-le à M. Leverdet, fait 190,000 lieues par seconde, vingt-deux fois le tour de la terre, et puis faut-il avoir épuisé toutes les hésitations, toutes les joies, toutes les satiétés de l’amour pour dire que l’on a aimé ? L’amour est aussi complet et plus charmant dans sa partie que dans son tout, et il peut être contenu tout entier dans une heure de temps comme toutes les qualités d’un bon vin dans un seul verre. L’homme est bête, il ne faut pas se le dissimuler ; il veut absolument, lui dont l’existence est limitée entre hier et demain, que ses sensations soient éternelles. Il en est une, la plus douce, mais la plus involontaire et la plus fugitive, qu’on appelle l’amour, qui a une voix et des ailes comme l’oiseau. Dès qu’il la tient, il l’enferme dans une cage, et il lui dit : Tu ne chanteras plus que pour moi et tu ne voleras pas plus haut que ma main. Égoïste ! ou l’oiseau meurt, faute de liberté, et l’homme s’écrie : pourquoi est-il mort, sa cage était dorée ? ou l’oiseau chante de son mieux et l’homme s’éloigne en disant : c’est toujours le même air, il m’ennuie. Mais oui, c’est toujours le même air, voilà pourquoi il ne faut pas toujours entendre la même voix. Là où cet oiseau chante, arrête-toi, écoute-le un instant et poursuis ton chemin. Ne tends ni glu ni filet pour le prendre. Il y en a d’autres tout le long de la route et ce sera le dernier qui chantera le mieux. Telles sont mes théories, madame, et je cherchais le moyen de les faire connaître à ma compagne de voyage, lorsque je vis que la brise avait entamé une lutté avec le fameux voile blanc, et l’attaquant par-dessous, le soulevait de manière à me montrer un menton velouté, une bouche rose assez entr’ouverte pour laisser la vie entrer et sortir à son aise, et au milieu de tout cela, deux larmes, deux vraies larmes qui descendaient chacune de son côté, lentement, hésitantes, étonnées, comme des larmes toutes neuves, qui ne savent quel chemin prendre sur des joues de vingt ans.


Jane

Cette dame avait vingt ans ?


De Ryons

Les vingt ans de Célimène, et elle pleurait… Quelle entrée de jeu !… Il y avait là un roman, l’éternel roman de l’amour malheureux. J’ouvris mon portefeuille qui est un portefeuille fait exprès pour moi, contenant tout ce dont une femme peut avoir besoin en voyage, depuis les épingles, le miroir et le petit peigne, jusqu’au fil, aux aiguilles et aux boutons de gants. Le hasard ne peut pas tout faire, il faut bien l’aider un peu. Je tirai un flacon de sels, et sans dire un mot, je le tendis à ma compagne. À ce geste, elle me regarda un instant, puis prenant le flacon, elle me dit : Thank you, sir.


Jane plus attentive

Cette dame était Anglaise ?…


De Ryons

Non, madame ; mais il faut tout prévoir, et elle aimait mieux mettre les événements au compte de l’Angleterre. Ces choses-là se font entre pays amis. Non, c’était une Française avec toutes ses finesses, tous ses sous-entendus, toutes ses audaces. Quand elle vit que je parlais l’anglais, elle ne put s’empêcher de sourire, et je ne sais quelle idée rapide, fantasque, quelle idée femme traversa son esprit, mais j’en vis distinctement le reflet sur son voile, comme on voit sur l’eau le reflet d’une fenêtre qui s’ouvre en plein soleil. Je me hâtai de faire part à ma compagne de mes suppositions et de mes sollicitudes, et peu à peu j’appris la vérité. J’avais devant moi une Hermione irritée contre le Pyrrhus traditionnel qui, à cette heure même, l’oubliait auprès d’une Andromaque de circonstance. Pour que la tragédie fût complète, il n’y manquait qu’un Oreste. Je savais le rôle, je sais tous les rôles de confident, avec quelques variantes, selon le besoin de la scène, car les mœurs ont changé depuis la prise de Troie, et à quoi bon le meurtre et l’assassinat ? Ne sera-t-elle pas assez et mieux vengée, celle qui en se retrouvant avec l’infidèle, qui se croit sûr du secret et de l’impunité, pourra se dire : « Ah ! tu as aimé une autre femme que moi IA outrage secret, vengeance secrète ; et j’ai dit, moi, à un autre homme que je l’aimais… Je ne le pensais peut-être pas, mais c’était bien le moins, pendant que tu me dérobais une portion de mon bonheur, que je donnasse dans l’ombre une parcelle du tien. Nous sommes quittes, mon adoré.»Voilà comment on punit un infidèle et voilà comment Pyrrhus fut puni. Deux larmes, un sourire, un mot d’amour dérobé comme un fruit pardessus un mur, dans le jardin d’un absent… un serrement de main, un voile levé pendant une minute, telle est toute cette histoire, et là est le secret de mon indifférence apparente. Depuis un an, moi, l’homme fort, je suis silencieusement amoureux d’une inconnue. Aussi, jugez de ma surprise et de ma joie, madame, quand je vous vis apparaître ce matin. Ce visage que je n’ai fait qu’entrevoir, mais dont les traits sont ineffaçablement gravés dans mon esprit, c’est le vôtre. Ressemblance étrange, n’est-ce pas ?… Je me suis cru un instant le jouet d’une hallucination et je vous ai priée de dire quelques mots d’anglais, pour savoir si la voix était aussi ressemblante que la figure… même voix. Vous expliquez-vous maintenant, madame, mon amitié subite pour vous ? N’est-il pas tout naturel que jusqu’à ce que j’aie rencontré celle que je cherche, je me dévoue à son image comme à elle-même ; et faut-il ajouter qu’il y a des moments où mon cœur se contenterait volontiers du témoignage de mes yeux et où je ne pourrais m’empêcher de tomber à vos pieds et de vous dire que je vous aime, depuis un an, si je n’avais fait à l’autre le serment de ne pas la reconnaître sans sa permission ?


Jane

C’est tout, monsieur ?


De Ryons

C’est tout !


Jane

C’est très-curieux en effet… Balbine.


Balbine

Madame…


Jane

Dites-nous, je vous prie, la romance que vous nous avez promise… Voici monsieur qui est très-désireux de l’entendre, et qui est très-pressé de se retirer.


Des Targettes, à De Ryons

J’espère que nous avons été aimables, nous ne vous avons pas dérangés…

Mademoiselle Hackendorf, à Jane.

Eh bien, êtes-vous un peu revenue sur le compte de M. De Ryons…


Jane

Beaucoup !…

Pendant ce temps, Balbine commence à chanter, mais en tremblant


Balbine, une romance à la main

On dit que l’on te marie, Tu sais que j’en vais mourir. Ton amour, c’est ma folie. Hélas je n’en puis guérir ! Qui voudrait… parlé. Ah ! ah ! ah !


Leverdet

Eh bien !… qu’est-ce qu’il y a. Elle ne va pas, ta musique !


De Chantrin

Elle se trouve mal…


Jane courant à elle

Ah ! mon Dieu ! qu’avez-vous, chère enfant !…


Balbine

Ah ! ah ! ah !


Des Targettes

Elle a trop mangé…


Mademoiselle Hackendorf

C’est une crise nerveuse… J’en ai eu, je sais ce que c’est !… Il faut la délacer !…


Balbine

Ah ! ah ! ah !…


Leverdet, l’imitant

Ah ! ah ! ah ! tu fais une jolie figure !



Balbine

Marnant maman !


Leverdet

Eh bien, tu peux te vanter d’être insupportable ! Avez-vous un peu d’eau de mélisse OU de l’éther ?… À Mademoiselle Hackendorf. Voyez donc dans le boudoir de la comtesse… il y a toujours un assortiment de flacons. Mademoiselle Hackendorf court vers la porte derrière laquelle est caché De Montègre. Jane, en la voyant se diriger de ce côté, fait un mouvement d’effroi ; De Ryons, qui a vu le mouvement, se jette entre la porte et Mademoiselle Hackendorf, et lui remet un flacon qu’il prend dans son portefeuille.


De Ryons

Voici un flacon qui suffira… il guérit tout ! Jane le regarde, il prend un air naïf et s’appuyant sur le dossier du canapé. Eh bien, quelles nouvelles ?


Leverdet

Elle pleure…ce ne sera rien.à Jane. Je vous demande pardon…


Jane

C’est moi qui suis désolée de ce qui arrive à cette enfant ! La chaleur, sans doute…


Balbine, se jetant dans les bras de son père

Papa !…


Leverdet

Oh ! oui… papa… Tu es une belle fille…


Balbine

Il ne faut pas le dire à maman…


Leverdet

Allons, réarrange-toi et débarrassons la comtesse…


De Ryons, avec intention

Mais cette enfant a la fièvre, et l’air du soir peut lui faire du mal.


Leverdet

Il faut pourtant que nous nous en allions…


Jane en regardant De Ryons

Pourquoi ? Elle peut bien rester ici… j’aurai grand soin d’elle…


Balbine

Oui, je veux rester ici.


Jane

Eh bien, mon enfant… on va vous faire votre chambre à côté de la mienne ; Mademoiselle Hackendorf va vous y accompagner… moi, je vais donner des ordres.


Leverdet

Que vous êtes bonne… Sa mère viendra la prendre demain.


Jane

Ou je vous la reconduirai, puisque je dîne chez vous.

Leverdet, Balbine, Mademoiselle Hackendorf, sortent par la gauche.


De Chantrin, saluant

Madame…


Jane

Monsieur…

De Chantrin sort.


Des Targettes

Au revoir, comtesse… Vous me permettrez de venir savoir des nouvelles de ma filleule…


Jane
Ma maison est à vous. Elle lui donne la main. À De Ryons, qui est resté en scène après avoir avoir vu tout le monde s’éloigner. Adieu, monsieur… 

De Ryons

Pas encore…


Jane

Que voulez-vous donc ?


De Ryons

Je veux vous empêcher de faire une imprudence, aujourd’hui du moins. La maison est pleine de monde, vous ne pouvez ouvrir cette porte à la personne qui est dans cette chambre sans risquer de vous compromettre… Laissez-moi la congédier à votre place… Je vous promets que personne ne la verra, pas même moi…


Jane très-agitée

Vous abusez étrangement de la situation…


De Ryons

Pour votre bien, madame.


Jane

Faites donc, monsieur…


De Ryons

Il n’y a rien à dire ?


Jane qui écrit

Il y a ce mot à remettre.


De Ryons

Merci.


Jane

Je vous déteste, monsieur…


De Ryons

Ça passera… Elle sort. De Ryons seul, et se dirigeant vers la porte. C’est décidément une vraie femme, et me voilà en plein dans mon rôle d’ami.

ACTE III

Chez la Comtesse.


Scène I

.
De Montègre, Joseph


De Montègre

Mademoiselle Leverdet va mieux ?


Joseph

Oui, monsieur, mademoiselle a dormi, et dans ce moment elle fait une promenade en voiture avec madame la comtesse.


De Montègre

On peut attendre ici ?


Joseph

Oui, monsieur, il sort.


Scène II

.
Jane, De Montègre


De Montègre

Enfin, c’est vous ?…


Jane

Je vous avais vu venir.


De Montègre

Oh ! Jane !…


Jane

Prenez garde, on peut entrer.


De Montègre

Il faut bien que je vous dise combien je suis heureux.


Jane

Dites-le de plus loin.


De Montègre

Soyez sérieuse.


Jane

Je le suis, c’est pour cela que je ne veux ni qu’on vous entende, ni qu’on vous voie. Je suis déjà bien assez inquiète depuis hier au soir.


De Montègre

Et moi !… vous devinez les folles pensées qui m’ont traversé l’esprit, quand cette porte s’est entr’ouverte et que j’ai entendu ces mots : « Monsieur, ne me répondez pas ! je ne veux pas plus connaître votre voix que votre visage. Je suis seulement chargé par la comtesse De Simerose de vous dire que mademoiselle Leverdet s’étant trouvée mal, il lui est impossible de vous recevoir. Je dois vous remettre ce billet et vous aider à sortir d’ici. Suivez-moi ; je monterai dans ma voiture sans me retourner. » Une main m’a tendu une lettre. J’ai obéi… et M. De Ryons m’a guidé hors de la maison ; il a sauté dans sa voiture et il est parti. Me connaît-il ? ne me connaît-il réellement pas ? Je n’en sais rien… Vous devinez avec quelle joie j’ai lu votre billet !… J’avais peur de rêver !… Non ! il était bien réel et je l’ai là comme un autre battement de mon cœur… Est-il possible que tant de bonheur soit contenu dans un si petit espace. Quelques mots sur une feuille de papier, et le monde change d’aspect ! Comme je vous aime !…


Jane

Plus bas !…


De Montègre

Mais dites-moi comment M. De Ryons… car avant la journée d’hier vous ne le connaissiez pas ?…


Jane

Non !


De Montègre

Vous me le jurez, n’est-ce pas ?


Jane

Comment, je vous le jure ?… Je vous le dis, cela ne suffit pas ?


De Montègre

C’est que j’avais eu le soir même avec lui une conversation assez étrange, et il m’avait appris qu’il avait été sans que je m’en doutasse, l’ami d’une personne…


Jane

Avec laquelle je n’ai certainement aucun rapport.


De Montègre

Pardon, c’est le reste de mes terreurs d’hier. Enfin, comment s’est-il trouvé votre confident ?…


Jane

Par la seule raison qu’il n’y avait pas moyen de faire autrement. Il a empêché très-adroitement Mademoiselle Hackendorf d’ouvrir cette porte. Sans lui, j’étais donc perdue, car tout mon sang s’était glacé dans mes veines, en la voyant se diriger de ce côté.


De Montègre

Il savait donc que j’étais là ?…


Jane

Il paraît.


De Montègre

Qui le lui avait dit ?


Jane

Ce n’était certainement pas moi… C’était vous, peut-être, à la suite de votre conversation.


De Montègre

Pouvez-vous croire ?


Jane

Il l’avait deviné alors. Vous m’avez parlé trop haut comme je le craignais. M. De Ryons a bien vu mon embarras et mon trouble, et il a voulu absolument se charger de vous. Que faire ? J’ai accepté son offre, et prévoyant bien que les seules explications verbales qu’il vous donnerait ne vous suffiraient pas, surtout en l’état où vous étiez, je lui ai remis pour vous cette lettre qui vous rend si heureux et qui contient peut-être plus que je ne voulais dire.


De Montègre

La regrettez-vous déjà ?


Jane

Je ne regrette jamais rien… Mais où est-elle, cette lettre ?


De Montègre

Elle est là.


Jane

Donnez-la-moi.


De Montègre

Pour quoi faire ?


Jane

Pour la relire.


De Montègre

Vous me la rendrez ?…


Jane

Donnez toujours.


De Montègre, hésitant

Oh ! Jane…


Jane

J’attends…


De Montègre

La voici.


Jane lisant

«Venez demain. Je ne demande qu’à vous croire… Jane.»


De Montègre

Est-ce vrai ?


Jane

Il faut bien que ce soit vrai, puisque c’est écrit.


De Montègre

Il était temps que ce mot d’espoir m’arrivât. J’étais à bout de forces. Si vous saviez quelle existence j’ai menée depuis votre départ. J’ai été fou, j’en suis certain. Combien de fois ne m’est-il pas arrivé de marcher à la rencontre d’un de ces hommes qui passaient dans la rue avec un air joyeux pour le provoquer et lui dire : De quel droit ris-tu quand je souffre ? Son regard rencontrait mon regard ; il croyait avoir affaire à un ami oublié. Il cherchait à me reconnaître, puis une lueur de raison traversait mon cerveau. Je changeais brusquement de route pour me dérober à moi-même, et il s’éloignait en se disant : Voilà un fou. J’ai voulu aimer d’autres femmes… Les plus belles, les plus irrésistibles, m’apparaissaient comme des spectres aussi vides que moi-même… Vous, toujours… alors je rentrais dans ma solitude et penché sur ma fenêtre, je restais des nuits entières à regarder le pavé désert et à me dire : Va donc, le repos est là. Puis, je me sentais retenu par l’Espérance, cette éternelle lâcheté de l’homme… je vous écrivais longuement et j’attendais une réponse qui n’arrivait jamais… Pourquoi êtes vous partie ?…


Jane

Parce que ma mère avait besoin de soleil et de mouvement.


De Montègre

Est-ce bien la vraie raison ou du moins la seule !


Jane

En connaissez-vous une autre ?


De Montègre

Vous n’avez jamais aimé ?


Jane

C’est bien à moi que vous parlez ?


De Montègre

C’est à vous.


Jane

Vous êtes sûr de ne pas me confondre avec une autre personne ?


De Montègre

Que voulez-vous dire ?


Jane

Quand j’ai quitté Paris, je vous avais vu trois fois chez votre sœur Vous ne m’aviez pas adressé la parole, on ne vous avait même pas présenté à moi. Vous ne pouviez donc pas être un obstacle à mon départ et je ne soupçonnais guère que vous m’aimiez. Vous avez commencé à m’écrire… je n’ai fait aucune attention à vos lettres, mais peu à peu, dans le silence de ma vie déserte, j’ai relu ces lettres plus attentivement ; je me suis faite à l’idée que quelqu’un m’aimait, et votre nom a pris sa place dans mes habitudes. Je m’intéressai à vous, je commençai à vous plaindre, et j’éprouvai comme le besoin de me rapprocher de Paris… où vous étiez. J’en étais là quand votre dernière lettre m’est arrivée. Vous vouliez mourir, si vous ne me revoyiez pas avant huit jours. Mourir, c’était beaucoup ; mais c’était possible… j’y avais bien pensé quelquefois, moi. J’ai fait ce que vous demandiez, et, depuis mon retour, les événements se sont précipités si vite les uns sur les autres, qu’ils m’ont entraînée avec eux plus loin que je ne voulais. Je ne regrette rien, je vous le répète, je ne demande qu’à vous croire ; mais autant vous le dire tout de suite, il ne faut pas tant me questionner. Je n’ai jamais rien fait de mal, excepté ce que je fais en ce moment. Guidez-vous là-dessus, et tâchez de me convaincre. Je veux aimer, je veux être aimée. Vous êtes le seul homme à qui j’aie dit cela, seulement, j’ai une nature rebelle à toute espèce de domination, et l’homme que j’aimerais le plus, je ne le reverrais de ma vie s’il me soupçonnait deux fois. Et puis, j’ai mes idées à moi sur l’amour… Cherchez, trouvez, comprenez, je ne demande pas mieux. Voyons, vous voilà prévenu, tout ce que vous avez dit ne compte pas ; recommençons.


De Montègre

Que voulez-vous que je vous dise ?… Je vous aime avec toutes les inquiétudes, avec toutes les curiosités, avec toutes les terreurs de l’amour véritable, et je vous aime ainsi depuis la première heure où je vous ai vue. Ne croyez-vous pas à l’amour instantané ?… Je ne comprends pas pourquoi vous n’êtes pas toute à moi, car il me semble que je vous ai toujours aimée. Je voudrais ne vous avoir jamais quittée d’une minute et pouvoir vivre éternellement à vos pieds. Je vous aime dans le présent, dans l’avenir et jusque dans le passé. Je suis jaloux, non-seulement de l’homme dont vous portez le nom, parce qu’il a goûté un bonheur qui devait être à moi ; mais encore de tous les autres hommes qui ont le droit de vous regarder, de vous parler. Je suis jaloux de votre mère, de vos amis, de votre chien, de vos pensées, de tout ce qui n’est pas moi, enfin ! Qui n’aime pas ainsi, n’aime pas.


Jane

Éternelle profanation de l’amour ! autant dire à "une femme qu’on la méprise, que de lui dire qu’on l’aime de la sorte. Aimer avec le soupçon au fond de l’âme, pourquoi ne pas haïr tout de suite ? et quand j’aurai répondu à toutes vos questions, quand je vous aurai prouvé que je suis Une honnête femme, alors, vous me demanderez de cesser de l’être pour vous prouver que je vous aime. Qu’attendez-vous donc de moi ?… je suis mariée. Je ne puis être votre femme. Quelle espérance vous a déjà donnée cette lettre ? Comptez-vous que nous allons partir ensemble et chercher le bonheur dans la honte ? Ou bien, vais-je transiger avec ma conscience ?… Allez-vous m’apprendre à ne rougir qu’en dedans, à supporter les allusions injurieuses, à implorer la discrétion de mes amis et la complicité de mes valets, ou dois-je suivre les conseils des femmes expérimentées en rouvrant la porte à mon mari, et me faudra-t-il descendre, pour sauver les apparences, à tous les mensonges, à toutes les duplicités, à toutes les impudeurs de l’adultère ?… Est-ce là ce que vous appelez l’amour ?… N’y a-t-il pas d’autres femmes pour ces sortes d’aventures ? Ah ! si j’étais un homme, il me semble que je voudrais élever au-dessus de l’humanité tout entière la femme que j’aimerais. Quand on dit à une femme : Je vous aime ! ce mot ne contient-il pas tous les respects, toutes les loyautés, toutes les protections ?… N’est-ce pas dire : je vous trouve la plus digne entre tous les êtres, du sentiment le plus noble entre tous les sentiments. Oublions la terre, supposons le ciel, mettons en commun nos pensées, nos joies, nos douleurs, nos aspirations, nos larmes ; que dans ce commerce immatériel des intelligences et des âmes, le regard soit toujours fier, l’émotion toujours pure, l’expression toujours chaste, la conscience toujours libre ; et si les hommes soupçonnent cette intimité, la raillent ou la calomnient, laissons dire et pardonnons-leur ; ils ne peuvent ni voir, ni comprendre ce qui passe si loin au-dessus d’eux. Voilà le rêve que j’ai fait, moi, pendant six mois de solitude et de réflexion, que j’ai fait en vous y associant quelquefois, et si vous connaissiez ma vie que je vous dirai tout entière, un jour, dans un seul mot, vous comprendriez que je n’en puis pas faire un autre, et qu’il faut m’aimer ainsi ou ne pas m’aimer du tout.


De Montègre

Que m’importe comment je vous aimerai, pourvu que je vous aime. La vérité, c’est ce que vous dites avec cette voix d’enfant et ce regard d’ange. Quelle femme êtes-vous ? Eh bien, oui, je vous crois, il y a un autre amour ; je veux le connaître, et le connaître par vous et pour vous. Vous avez raison, ces mains qui ont pressé d’autres mains, sont indignes de toucher les vôtres ; cette bouche qui a proféré à la hâte et machinalement tous les mots connus de l’amour profane, n’est pas digne de prononcer votre nom divin. ? Je serai le confident de vos pensées, l’amant de vos rêves, l’époux de votre âme. Je me sacrifierai, j’immolerai en moi, je vous le promets, tout ce qui ne sera pas digne de vous. Je vous verrai de temps en temps une minute, vous me parlerez comme à un étranger, vous me regarderez comme un indifférent, j’emporterai la flamme de vos yeux et le son de votre voix, et j’en vivrai pendant des semaines entières, au fond de quelque retraite. Quand je croirai avoir fait un songe, je reviendrai vous entendre et vous voir. Le monde, le temps, l’espace pourront se placer entre nous sans nous séparer et sans avilir cet amour qui n’aura besoin ni de la voix pour se manifester, ni de la forme pour convaincre. Tenez, je vous aime au-dessus de tout et je ne toucherais pas un pli de votre robe. Est-ce cela ?…


Jane

Taisez-vous, je vous adorerais ! on frappe. Entrez ! le domestique paraît.


Jane au domestique

Pourquoi frappez-vous avant d’entrer ici ?


le domestique

Chez Madame Leverdet, je frappais toujours avant d’entrer.


Jane

C’est une habitude qu’il faudra perdre. Que voulez-vous ?…


le domestique

M. De Ryons fait demander si Madame peut le recevoir ?…


Jane

Certainement ! priez-le d’entrer. Le domestique sort.


Jane à De Montègre

J’ai des excuses à lui faire, éloignez-vous un instant. Mieux vaut qu’il ne vous voie pas ici en ce moment. Vous rentrerez tout-à-l’heure, et quand vous serez seul avec lui, vous lui direz ce que vous croirez devoir lui dire… la vérité… c’est ce qu’il y a de mieux. Pourquoi mentir ?… De Montègre sort d’un côté, De Ryons entre de l’autre.


Scène III

.
Jane, De Ryons


Jane allant à De Ryons et lui tendant les mains

Pourquoi n’entrez-vous pas, monsieur ?


De Ryons

Je ne savais pas, Madame, si je pouvais avoir déjà l’honneur de me présenter chez vous.


Jane

Ne m’avez-vous pas dit que vous étiez mon ami et ne me l’avez-vous pas prouvé ?…


De Ryons

Alors, vous ne me détestez plus ?


Jane

Je ne déteste plus personne. Vous avez pénétré violemment mais utilement pour moi dans mon amitié ; vous y êtes, restez-y tant qu’il vous plaira d’y rester ; je ne me souviens que des services que vous m’avez rendus.


De Ryons

Vous avez l’air heureux ?


Jane

Je commence en effet à croire au bonheur…


De Ryons

Alors, permettez-moi de vous faire un petit présent, il lui remet un petit carton.


Jane

Qu’est-ce que c’est ?…


De Ryons

C’est quelque chose que je vous prie d’accepter en souvenir de moi. On ne sait pas ce qui peut arriver.


Jane

Un voile de grenadine blanche… celui de cette dame.


De Ryons

Non, Elle ne m’a pas même laissé son voile. Voyons, croyez-vous vraiment me devoir quelque chose ?


Jane

Beaucoup.


De Ryons

Qu’est-ce que vous feriez pour me prouver votre reconnaissance ?…


Jane

Tout ce que l’amitié peut faire, comme vous me disiez hier vous-même.


De Ryons

Eh bien ! mettez un instant ce voile sur votre visage…


Jane

C’est donc bien vrai que je lui ressemble, à cette dame ?


De Ryons

Étrangement.


Jane mettant le voile

Ainsi ?…


De Ryons

Relevez-le un peu.


Jane

Comme cela ?


De Ryons

Oui ! maintenant, pour me convaincre, il faut me dire bien nettement que ce n’était pas vous…


Jane

Qui, moi ?


De Ryons

Qui alliez à Strasbourg ?


Jane

Encore ?


De Ryons

Ce n’est pas répondre.


Jane nettement

Non, ce n’était pas moi.


De Ryons

Soit, Nous n’en reparlerons plus… jusqu’à ce que vous m’en reparliez.


Jane

Vous croyez donc que je vous en reparlerai.


De Ryons

J’en suis certain.


Jane

Et quand cela ?


De Ryons

Bientôt ?…


Jane

Parce que ?


De Ryons

Parce que c’est infaillible. Je suis le diable. Vous ne vous le rappelez donc plus ?


Jane

C’est juste. Pardon.


De Ryons

En attendant, promettez-moi, si vous faites un jour un voyage mystérieux, de mettre ce voile, pour que quelque chose de moi vous accompagne.


Jane

Je n’aurai pas à faire de voyage mystérieux, c’est pour cela que vous me voyez si joyeuse… Mais si cela arrive… je ferai ce que vous désirez.


De Ryons

C’est dit.


Jane

C’est dit.


Joseph, annonçant

Monsieur De Montègre.


De Ryons, à part

Tous plus malins les uns que les autres !


De Montègre, entrant

Je me suis permis, madame, de venir savoir des nouvelles de mademoiselle Leverdet.


Jane

Et vous avez bien fait ; elle est mieux. Nous venons de faire une promenade ensemble. Je vais lui demander si elle peut vous recevoir, car, aujourd’hui, c’est elle la maîtresse de la maison ; je vous laisse un moment avec votre ami M. De Ryons, dont je vous ai privé hier, et avec qui vous désiriez tant causer. Elle sort.


Scène IV

.
De Ryons, De Montègre


De Montègre

Donnez-moi la main.


De Ryons

De grand cœur !


De Montègre

Il est inutile, n’est-ce pas, de prolonger le mystère d’hier au soir ?…C’est moi que vous avez fait sortir de chez la comtesse.


De Ryons

Ah !


De Montègre

Vous ne vous en doutiez pas ?…


De Ryons

Si… je le savais même avant d’avoir ouvert cette porte.


De Montègre

Pourquoi aviez-vous l’air de ne pas le savoir ?…


De Ryons

Parce qu’il vous plaisait peut-être que je l’ignorasse, et que j’aimais mieux avoir l’air de l’ignorer.


De Montègre

Au contraire, je tiens à ce que vous le sachiez et à vous donner une explication, afin que vous ne supposiez pas autre chose que ce qui est.


De Ryons

Comme il vous plaira !…


De Montègre

Mais comment saviez-vous que j’étais là ?…


De Ryons

Ce n’était pas bien difficile à deviner !…


De Montègre

Encore le fallait-il…


De Ryons

Tout le temps du dîner, vous avez regardé la comtesse comme un homme amoureux. Je vous ai offert un cigare pendant que nous fumions, vous l’avez refusé tout en me disant que vous fumez ordinairement. Je me suis dit : voilà un homme qui a ce soir un rendez-vous avec une femme. Vous avez chaudement défendu madame De Simerose quand nous avons parlé d’elle, bien que personne ne l’attaquât ; et après avoir causé tout bas avec vous, elle m’a retenu lorsque j’ai voulu me retirer en votre compagnie, bien qu’elle n’eût pas l’air de me porter dans son cœur… Je me suis dit : Voilà un homme qui aime cette femme et voilà une femme qui ne veut pas que je sache où va cet homme. Pendant que je parlais à la comtesse, on a gratte à cette porte… Je me suis dit : C’est le signal ; M. De Montègre est là…


De Montègre

Et maintenant, je veux vous expliquer…


De Ryons

Quoi ?…


De Montègre

Comment il se faisait…


De Ryons

Ne m’expliquez donc rien… Est-ce qu’on explique ces choses-là ?…


De Montègre

Oui, quand l’honneur d’une femme y est intéressé. Il ne s’agit plus ici de Fanny, n’est-ce pas ?…


De Ryons

Non, les femmes se suivent et ne se ressemblent pas.


De Montègre

Il ne faut pas que vos suppositions aillent au-delà du vrai… Sachez donc… et je vous en donne ma parole d’honneur, que je n’ai jamais été l’amant de madame De Simerose, que je ne le suis pas, et que je ne le serai jamais.


De Ryons

Quoi ? Vous m’en enchantez !

{{Personnage|De Montègre}

Pourquoi donc ?.


De Ryons

Parce qu’alors on peut lui faire la cour.


De Montègre

Non, car cela ne m’empêche pas de l’aimer de toute mon âme ; au contraire.


De Ryons

Et d’être aimé d’elle ?…


De Montègre

Peut-être !


De Ryons

Je ne comprends plus alors…


De Montègre

Ne peut-on pas aimer une femme et être aimé d’elle sans la perdre pour cela ?


De Ryons

Ah ! très-bien… Je n’y étais pas, moi… l’amour pur… l’amour abstrait… l’amour absolu… la quintessence des amoureux… 28,000 francs le flacon.


De Montègre

Moquez-vous de moi tant que vous voudrez, je suis heureux.


De Ryons

C’est vous qui vous moquez de moi. Vous, aimer platoniquement ! Un cheval de course attelé à une charrue ; allons donc !… À moitié du sillon, vous donneriez des coups de pied dans les brancards et vous casseriez tout. On aime platoniquementune reine, une religieuse ou une bossue… et l’on n’a d’autre confident que soi-même. Du jour où cet amour se manifeste eu paroles humaines, il s’avilit et s’évapore. Êtesvous sincère ?…


De Montègre

Oui.


De Ryons

En ce cas partez pour la Chine à l’instant même… Vous ne voulez pas ?


De Montègre

Dieu m’en garde !


De Ryons

Eh bien ! avant huit jours, vous déshonorerez celle que vous aimez.


De Montègre

Parce que ?…


De Ryons

Parce qu’il y a des lois invariables que nous ne changerons ni vous ni moi… qui n’ai pas envie de les changer, du reste. L’homme a une âme, un esprit et un corps ; s’il n’aime qu’avec son âme, qu’il ne s’adresse pas à une créature terrestre, qu’il aille droit à Dieu, source de toule pureté et de toute vérité ; qu’il soit saint Augustin ou saint Vincent de Paul, et qu’il donne aux hommes un grand exemple à suivre. S’il n’aime qu’avec son imagination, qu’il soit Dante, Tasse ou Pétrarque, qu’il s’adresse à une créature imaginaire ou insaisissable comme Laure, Éléonore ou Béatrix, qu’il mette son amour en rimes et qu’il jette à la postérité un chef-d’œuvre éternel. S’il n’aime qu’avec le corps, qu’il soit Casanova ou Richelieu, qu’il fasse éclater l’amour païen sur les joues des belles filles, comme ces feuilles de rose en forme de bulles, que les enfants font éclater sur le dos de leur main. Cela fait un joli bruit, et il n’y a rien dedans ; car il faut l’harmonie entre le corps, l’esprit et l’âme pour produire l’amour tel que Dieu l’a voulu. Ne venez donc pas, à votre âge, nous raconter que vous allez passer votre vie dans l’adoration perpétuellement respectueuse d’une femme, ou je n’ai qu’un mot à vous dira pour vous rejeter sur la lerre et vous faire trembler de la tête aux pieds, vous et votre amour pur.


De Montègre

Comment cela !… quel mot ?


De Ryons

Vous aimez purement et chastement la comtesse ?


De Montègre

Oui !…


De Ryons

Eh bien, fermez les yeux un moment… Voyez-vous cette ombre qui passe entre elle et vous, en vous riant au nez ? C’est le mari.


De Montègre

Ne parlez pas de cela.


De Ryons

Partez pour la Chine… Non ?… Eh bien, vous avez tort ; et maintenant, si vous me donnez la comédie, ce ne sera plus ma faute… au revoir !


Scène V

.
les mêmes, De Simerose


De Simerose

Pardon, monsieur, madame De Simerose, je vous prie ?


De Ryons

Vous êtes ici chez elle, monsieur…


De Simerose

Je n’ai trouvé personne qu’un domestique, qui tenait en main un fort beau cheval de selle qui est à l’un de vous deux, messieurs, sans doute ?


De Ryons

À moi, monsieur.


De Simerose

Recevez mon compliment, monsieur, c’est une bête admirable. Mais ce domestique, qui ne pouvait venir m’annoncer avec son cheval en main, m’a dit que je trouverais la comtesse dans ce salon ?


De Ryons

Il s’est trompé, la comtesse est dans sa salle à manger, avec mademoiselle Balbine Leverdet. Je puis la prévenir que vous la demandez ?


De Simerose

Si vous le voulez bien, monsieur.


De Ryons

Qui annoncerai-j e ?…


De Simerose

M. d’Issomère. Je viens pour une propriété que madame la comtesse veut vendre. Je me suis adressé déjà à son notaire, mais il faut que je m’entende avec elle-même, et avec elle seule. De Ryons salue. Je vous demande pardon, monsieur.


De Ryons, à De Montègre

Vous restez ?…


De Montègre

Oui, je reste encore un moment, De Ryons sort.


Scène VI

De Montègre, De Simerose, puis la comtesse


De Simerose

Ce monsieur a un beau cheval.


De Montègre

Vous êtes amateur, monsieur ?


De Simerose

Oui, très-amateur. Et vous, monsieur ?


De Montègre

Comme tout le monde.


Jane entrant, à De Simerose

Vous, monsieur le comte ?


De Simerose

Moi-même, madame la comtesse.


Jane

Pourquoi vous faites-vous annoncer chez moi sous un faux nom ?


De Simerose

Parce qu’après ce qui s’est passé hier, vous ne m’auriez probablement pas reçu sous mon nom véritable.


Jane présentant les deux hommes l’un à l’autre

Monsieur De Montègre. Monsieur De Simerose, mon mari.


De Montègre

Je prends congé de vous, madame.


Jane

Mais j’espère vous revoir bientôt. De Montègre salue et sort.


Scène VII

Jane, De Simerose


Jane

Je vous écoule, monsieur.


De Simerose

D’abord, je me présente chez vous pour vous faire mes excuses de l’ennui tout involontaire que je vous ai causé, en acceptant le dîner de cette dame Leverdet. J’ignorais complètement la possibilité de votre retour, et dès que je l’ai su, je me suis retiré. Je ne connaissais pas cette dame. Elle n’a pas eu de cesse que je ne lui fusse présenté, et dès notre première rencontre, elle m’a parlé de vous comme si elle était votre plus intime amie… Elle promettait de mener à bonne fin des événements qui me souriaient tellement que je lui en ai confié la conduite. Elle n’a pas réussi. Je n’ai pas besoin de vous dire combien je le regrette, tout en me conformant encore une fois à votre volonté ainsi que j’ai promis de le faire toujours ; ce me sera plus difficile, maintenant que je vous ai revue.


Jane

J’aimerais autant, monsieur, que vous ne fussiez pas revenu sur ce sujet qui m’est probablement encore plus pénible qu’à vous ; mais puisque cela est fait, permettez-moi de vous dire que vous auriez pu faire plus tôt ces tentatives d’un rapprochement impossible aujourd’hui, si vous vous étiez repenti sincèrement comme vous me l’avez fait dire.


De Simerose

Je n’ai pas fait plus tôt ces tentatives, madame, par une raison toute simple : d’abord, vous étiez fort irritée contre moi… Et pourtant si l’on soumettait la question à un tribunal d’hommes et même de femmes, il y aurait bien des voix en ma faveur.


Jane

Monsieur…


De Simerose

Et puis vous étiez beaucoup plus riche que moi ; ma délicatesse se trouvait donc engagée ; vous auriez pu croire, surtout dans les dispositions où vous étiez à mon égard, à un calcul d’intérêt.


Jane

Et aujourd’hui ?


De Simerose

J’ai perdu un parent fort éloigné sur l’héritage duquel je ne comptais pas, et qui me fait aussi riche que vous ; mon cœur a donc le moyen de vous dire ce qu’il pense… un silence. Cela ne change rien à vos résolutions… silence. Il ne me reste plus alors qu’à vous faire connaître une décision que j’ai prise hier, et à vous demander un service. Cette décision est de quitter l’Europe.


Jane

Pour longtemps ?


De Simerose

Pour toujours. Il faut absolument que ma vie soit employée à quelque chose. Être un homme du monde purement et simplement, cela peut passer pour une carrière si l’on a une famille, des enfants, des relations, mais la position amphibie que notre séparation m’a faite, les demi-torts que j’ai eus, les demi-raisons que je pourrais donner, l’engagement que j’ai pris de ne pas habiter le pays où vous êtes, la nécessité où je suis, toutes les fois qu’on me parle de vous, de répondre que vous êtes la plus honnête femme du monde, ce que je pense, ce qui est, ce qui sera toujours, quoi qu’on veuille me faire entendre, quoi que je voie moi-même, et lorsqu’on me demande la cause de notre séparation, d’être forcé d’avouer que moi seul suis coupable d’une faute qui donne envie de rire à tous les gens à qui je la raconte, bien que je la considère toujours moi-même comme un crime ; tout cela me met dans une situation tellement fausse et tellement ridicule, que j’aurais été heureux d’en finir par une réconciliation publique. Vous ne le voulez pas ? n’en parlons plus… mais vous me permettrez bien de songer un peu à ma dignité et de ne pas m’humilier outre mesure. Je suis donc résolu à partir avec un de mes amis. Nous allons tenter dans le nouveau monde des voyages et des aventures qui rendront peut-être bientôt la situation plus claire pour vous. Quels que soient les accidents auxquels je m’expose, pour me distraire un peu, je tâcherai que vous soyez informée le plus tôt possible de votre liberté complète. Cependant, si, depuis deux ans, vos idées sur le mariage ne sont pas modifiées, ne faites pas une nouvelle tentative, elle ne réussirait pas mieux que la première. Si elles sont autres… soyez heureuse, je le souhaite, et vous le méritez.


Jane

Monsieur…


De Simerose

Rassurez-vous… je ne viens pas essayer de vous émouvoir sur ma destinée probable, mais je tenais à vous dire adieu avant de m’expatrier, et puis, je vous le répète, j’ai besoin d’un service qui ne peut m’être rendu que par une personne que j’estime et que j’aime. Le cas échéant, vous ne douteriez pas de mon honneur, je pense, et n’importe quel service vous auriez à me demander, vous êtes bien sûre que je vous le rendrais. J’en augure autant de vous. Ai-je raison ?


Jane

Oui.


De Simerose

Cependant, si des motifs que je ne connais pas veulent que vous ne puissiez rien faire sans l’avis de quelqu’un, parent ou ami, veuillez me le dire, ma visite s’arrêterait là, ce que j’ai à vous demander exigeant le secret le plus absolu.


Jane

Même vis-à-vis de ma mère ?…


De Simerose

Même vis-à-vis de votre mère qui ne m’aime pas, qui vous aime un peu en égoïste, sans quoi elle vous eût mieux conseillée dans d’autres circonstances.


Jane

Je vous écoute.


De Simerose

Ce mot me suffit. Je sais qu’on n’a besoin de vous demander ni serment, ni protestation. Voici donc de quoi il s’agit : Je m’intéresse beaucoup à un enfant, qui est encore trop jeune pour que je l’emmène avec moi. Je suis sa seule famille ; il n’a plus de mère et n’a pas de père. C’est une triste façon d’entrer dans un monde où l’on a tant besoin d’appuis et d’affections. Il me serait donc très-douloureux, en partant, de l’abandonner à des soins purement mercenaires. Il a près de quatre ans, il est plein d’intelligence et de grâce. C’est un petit garçon… Voulez-vous vous intéresser à lui, l’aller voir de temps en temps et devenir sa protectrice ?…


Jane

Oui.


De Simerose

Si plus tard, il vous plaît, si vous le croyez digne d’une affection sérieuse et suivie, qui vous empêcherait de le prendre auprès de vous. Il vous faudra toujours aimer quelqu’un, vous ne sauriez traverser la vie sans un attachement quelconque. Autant celui-là qu’un autre, et, de plus, ce sera une bonne action. Si je reviens de mes excursions, d’ici à cinq ou six tins… en cinq ou six ans, il se passe bien des choses, nous nous entendrons ensemble sur la manière de l’élever à nous deux, même séparément, et d’en faire un homme. Si je ne reviens pas, qu’il ait bien mérité de vous, et que vous ne soyez pas remariée, adoptez-le lorsque vous serez en âge de le faire. On avancera bien quelques suppositions, mais à ce moment-là, vous vous en soucierez peu. En tout cas, moi je lui donne mon nom par mon testament. Par ce même testament, que je vous prie de garder, je vous laisse toute ma fortune, à titre de dépôt’, rassurez-vous, et vous la lui transmettrez quand vous le jugerez convenable. L’enfant est à la campagne, chez des gens dont voici l’adresse sur cette lettre, par laquelle je vous donne pleins pouvoirs sur lui. Cette lettre est signée du nom que j’ai pris tout à l’heure et qui n’est que l’anagramme de mon nom véritable, si bien que ce n’est pas tout à fait un mensonge. Ces gens sont prévenus qu’une dame viendra peut-être voir le petit et le prendre. Ils sont discrets ; vous les récompenserez de leurs soins, et tout sera dit. Est-ce convenu ?…


Jane

Oui, et je vous remercie de voire confiance.


De Simerose

Je pars demain. Si d’ici là vous avez quelque chose à me faire dire, j’habite, quand je viens à Paris, mon ancien logement de garçon. Je me permettrai de vous écrire quelquefois et de vous demander des nouvelles de Richard. C’est le nom de l’enfant.


Jane

Le même nom que vous…


De Simerose

Le même.


Jane

Vous recevrez régulièrement de ses nouvelles.


De Simerose

Merci. Au revoir, comtesse… adieu, veux-je dire.


Jane

Adieu, monsieur. Le comte sort.


Scène VIII

.
Jane, De Montègre, qui est entré un moment après que le comte était sorti, et sans être vu de Jane


De Montègre

Eh bien ?…


Jane

Vous étiez là ?…


De Montègre

Oui.


Jane

Dans cette chambre ?…


De Montègre

Oui, puisque vous m’avez autorisé hier…


Jane

Mais non aujourd’hui !


De Montègre

Pardon… Je ne croyais pas vous contrarier… Qu’est-ce que votre mari vient faire chez vous ?


Jane

Il est venu mè parler d’affaires, me remettre des papiers d’intérêt.


De Montègre

À quel propos ?…


Jane

Il part…


De Montègre

Pour longtemps ?


Jane

Pour toujours, sans doute.


De Montègre

Alors, pourquoi êtes-vous si troublée ?


Jane

Je ne m’attendais pas à cette visite… elle m’a fait mal.


De Montègre

Et à moi aussi. Quand je pense que vous avez aimé cet homme !


Jane

Oh ! jamais… Elle va pour parler et s’arrête.


De Montègre

Qu’alliez-vous dire ?…


Jane

Rien… plus tard… Adieu.


De Montègre

Vous me congédiez…


Jane

J’ai besoin d’un peu de repos et de solitude, après toutes ces émotions…


De Montègre

Dites-moi que vous m’aimez, Jane.


Jane

Quelle femme serais-je donc si je ne vous aimais pas ?


De Montègre
À demain… 

Jane fait signe que oui. De Montègre sort. Jane va à la fenêtre et le regarde s’éloigner. Elle lui fait un sigue de tête qu’il peut prendre pour affectueux ; puis elle revient à la table où sont les papiers que lui a remis son mari. Elle lit la lettre et la remet sur la table, puis elle lit l’adresse, réfléchit un instant et marche vers la sonnette. Elle s’arrête, nouvelle réflexion. Elle se retourne, et va prendre son châle et son chapeau qu’elle met à la hâte devant la glace ; et se dirige vers la porte du fond pour sortir. Au moment où elle y arrive, De Ryons paraît à la porte de gauche, prend le voile de grenadine resté sur la table et dit :

Comtesse, vous oubliez votre voile…


Jane

Vous avez raison, il peut servir, Elle prend le voile.


De Ryons

Tout le monde doit ignorer où vous allez ?


Jane

Oui.


De Ryons

Même…


Jane

Tout le monde…


De Ryons

Alors, il faut prendre quelques précautions…


Jane

Parce que ?…


De Ryons

Parce que M. De Montègre vous guette.


Jane

Il en est incapable.


De Ryons, l’amenant à la fenêtre

Vous voyez cet homme qui se cache là-bas sous les arbres ? c’est lui.


Jane

Il joue là un mauvais jeu, avec moi surtout.


De Ryons, à part

C’est bien sur ce jeu-là que je compte.


Jane après avoir réfléchi

Que faut-il faire ?


De Ryons

Montez dans votre voiture, qui est encore attelée… faites vous conduire boulevard de Wagram, n° 67. Il y a là un petit hôtel tout neuf. Ordonnez d’avance à votre cocher de s’en aller au bout d’une demi-heure, s’il ne vous a pas vue redescendre ; sonnez, entrez. Traversez la cour et sortez par l’autre porte qui donne sur la rue des Dames. Là, vous trouverez une voiture que je vais y envoyer, et vous vous ferez conduire où vous avez affaire. Seulement, si vous prenez le chemin de fer, le compartiment des dames.


Jane

Merci. Elle sort.


Scène IX

De Ryons, seul

Il regarde par la fenêtre.


De Ryons

Elle monte en voiture. Il quitte son arbre. Le voilà qui prend la piste. Il y a des hommes, quand ils sont amoureux, qui ressemblent aux chiens courants. Ils croient chasser pour leur compte. Ils donnent de la voix tant qu’ils peuvent et ils vous amènent le gibier sous le canon de votre fusil. Allons ! en chasse !

ACTE IV

Même décor


Scène I

Madame Leverdet, Joseph


Madame Leverdet, entrant avec Joseph

Et la comtesse est sortie ?


Joseph

Oui, madame.


Madame Leverdet

Va-t-elle rentrer ?


Joseph

Je le pense bien, madame est sortie à midi et il est quatre heures.


Madame Leverdet

Pourquoi est-elle sortie ?


Joseph

Elle ne me l’a pas dit, madame.


Madame Leverdet

Et ma fille ?


Joseph

Mademoiselle Balbine est dans le jardin.


Madame Leverdet

Seule ?


Joseph

Seule.


Madame Leverdet

La comtesse est peut-être allée au devant de sa mère,


Joseph

Peut-être, madame.


Madame Leverdet

Car madame de Tussac doit revenir ces jours-ci, n’estce pas ?


Joseph

Je n’en sais rien.


Madame Leverdet

Et l’oncle de la comtesse, est-il arrivé ?


Joseph

Non, madame.


Madame Leverdet

Mais on l’attend.


Joseph
.

Son appartement est prêt.


Madame Leverdet

Il l’a accompagnée pendant son voyage en Italie ?


Joseph

Qui ?… madame ?


Madame Leverdet

La comtesse.


Joseph

Madame la comtesse a donc voyagé en Italie ?…


Madame Leverdet

Elle en revient…


Joseph

Ah !


Madame Leverdet

Vous l’ignoriez ?


Joseph

Je suis resté ici, moi, madame…


Madame Leverdet

Mais la femme de chambre était du voyage, elle a dû vous en parler.


Joseph

Non, madame.


Madame Leverdet

De quoi parlez-vous donc à l’office ?


Joseph

Des autres maisons.


Madame Leverdet

Est-ce que vous avez de l’esprit ?… Monsieur Joseph, depuis que vous avez quitté mon service ?


Joseph

Madame le sait bien, c’est pour cela qu’elle m’a renvoyé. il sort.


Scène II

Madame Leverdet, De Montègre


De Montègre

Vous êtes seule ici ?


Madame Leverdet

Oui… qu’avez-vous ? Vous êtes tout pâle.


De Montègre

Je suis bien malheureux.


Madame Leverdet

Ça commence déjà ! Que vous arrive-t-il ?


De Montègre

J’ai besoin de toute votre amitié.


Madame Leverdet

Elle ne vous aime pas, elle vous repousse ?


De Montègre

Elle me trompe, ce qui est pis que tout cela.


Madame Leverdet

Vous avez donc déjà le droit d’être trompé.


De Montègre

Oui et non…


Madame Leverdet

Depuis six mois, vous m’avez mise au courant de tout ce qui se passait entre vous et la comtesse ; mais, depuis hier, je ne sais rien.


De Montègre

Depuis hier, j’ai eu une entrevue avec elle…


Madame Leverdet

Et dans cette entrevue ?…


De Montègre

Je lui ai dit que je l’aimais…


Madame Leverdet

Et elle ?…


De Montègre

Elle m’a laissé entendre qu’elle pourrait m’aimer…


Madame Leverdet

Eh bien ! pour une première entrevue, c’est suffisant. Si ce n’est que ça…


De Montègre

J’étais encore ici avec M. De Ryons, quand…


Madame Leverdet

M. De Ryons est venu la voir aujourd’hui ?


De Montègre

Il est venu savoir des nouvelles de votre fille…


Madame Leverdet

C’est juste.


De Montègre

Comment va-t-elle ?


Madame Leverdet

Bien !…


De Montègre

Je vous demande pardon, n’est-ce pas ?


Madame Leverdet

Allez, allez.


De Montègre

J’étais donc encore là quand son mari est venu.


Madame Leverdet

Son mari ?


De Montègre

Il s’est présenté sous un autre nom que le sien.


Madame Leverdet

Il a bien fait. Elle ne veut plus entendre parler de lui.


De Montègre

Oui, elle m’a dit qu’elle le détestait.


Madame Leverdet

Je le crois. Sans cela qui l’empêchait de se réconcilier avec lui, puisqu’il le demande ; mais elle m’a positivement répondu non, et elle m’a même remise à ma place, en cette occasion, avec une hauteur que j’aurais pu abattre d’un mot si je n’étais pas aussi discrète que je le suis. Enfin, vous avez assisté à l’entrevue.


De Montègre

Non. Mais dès que le comte a eu pris congé d’elle, je suis rentré.


Madame Leverdet

Qu’est-ce que le comte lui voulait ? je le croyais parti.


De Montègre

Ce n’est pas lui, peut-être.


Madame Leverdet

Mais non, au fait, il doit revenir voir aujourd’hui M. Leverdet, qui lui a promis des renseignements. Il aura absolument voulu faire lui-même une dernière tentative avant son départ.


De Montègre

Et lui parler d’affaires d’intérêt, d’après ce qu’elle m’a dit.


Madame Leverdet

Ils doivent en avoir ensemble. Ensuite ?


De Montègre

Ensuite ? Quand elle m’a revu, elle m’a dit qu’elle avait besoin de repos et de solitude, que cette visite l’avait troublée.


Madame Leverdet

C’est assez naturel.


De Montègre

Je l’ai laissée alors. Mais je ne sais quel secret instinct, quel pressentiment me disaient de ne pas m’éloigner de cette maison.


Madame Leverdet

C’est là un pressentiment que vous avez eu pour bien des maisons.


De Montègre

Bien m’en a pris cette fois ; car au bout d’un quart d’heure elle sortait le visage couvert d’un voile d’une étoffe blanche.


Madame Leverdet

De la grenadine. On en porte beaucoup maintenant ; c’est anglais.


De Montègre

J’ai suivi sa voiture.


Madame Leverdet

À pied.


De Montègre

À pied ?


Madame Leverdet

Par cette chaleur-là ; vous êtes fou. Il y a de quoi se tuer. Et vous êtes allé ainsi ?…


De Montègre

Jusqu’au boulevard de Wagram.


Madame Leverdet

Où est ce boulevard ?


De Montègre

Du côté de l’ancienne barrière du Roule.


Madame Leverdet

Il mène au parc de Monceaux.


De Montègre

Justement.


Madame Leverdet

Je vois ça d’ici. Il y a des hôtels tout neufs par là qui ne se louent pas beaucoup.


De Montègre

La voiture s’est arrêtée devant un de ces hôtels.


Madame Leverdet

Quel numéro ?


De Montègre

67…


Madame Leverdet

67, je ne connais personne là…


De Montègre

J’ai attendu…


Madame Leverdet

Toujours par pressentiment. Quelle manie ont les hommes de vouloir toujours savoir ce qu’on veut leur cacher !


De Montègre

Après une demi-heure d’attente, j’ai vu la voiture s’éloigner au pas et vide.


Madame Leverdet

On était venu lui dire de s’en aller.


De Montègre

Non.


Madame Leverdet

Ne faites pas attention… je m’assieds.


De Montègre

Évidemment, elle avait dit à son cocher : si au bout d’une demi-heure je ne suis pas descendue de cette maison vous vous en irez…


Leverdet

Pourquoi ?


De Montègre

Parce qu’elle avait sans doute à aller autre part, où elle ne pouvait pas aller avec sa voiture et ses gens.


Madame Leverdet

Cela devient intéressant…


De Montègre

Je suis entré dans la maison… j’ai donné cinq louis au concierge et je l’ai questionné.


Madame Leverdet

Vous l’avez compromise…


De Montègre

Pourquoi m’a-t-elle menti ?


Madame Leverdet

Et le concierge ?


De Montègre

N’a pu rien me dire, sinon qu’il était venu une dame demander la locataire de la maison, laquelle locataire est absente… après quoi elle était partie par l’autre porte.


Madame Leverdet

La maison a deux issues ?…


De Montègre

Oui.


Madame Leverdet

Pas mal, petite comtesse… Et où allait-elle ?


De Montègre

Voilà ce que je ne sais pas, puisque je restais les yeux fixés sur sa voiture.


Madame Leverdet

Et pendant ce temps, elle gagnait du terrain… Bien joué !


De Montègre

Oui, bien joué ; mais j’aurai ma revanche, je vous eu réponds.


Madame Leverdet

Qu’est-ce que vous avez fait, alors ?


De Montègre

Je suis sorti par la même porte qu’elle, et j’ai regardé dans la rue.


Madame Leverdet

C’est bien inutile, nous ne laissons pas de sillage comme les bateaux à vapeur.


De Montègre

Qui sait, un indice quelconque… Je suis entré dans toutes les maisons… j’ai questionné, rien… Quand je pense qu’elle était peut-être derrière une de ces fenêtres riant de moi avec un autre.


Madame Leverdet

Mais pourquoi rirait-elle de vous avec un autre, quand elle était libre de ne pas revenir et de ne pas vous écouter ?


De Montègre

Je me suis dit tout cela ; mais vous ne savez pas ce que c’est qu’une femme.


Madame Leverdet

Mieux que vous, allez !


De Montègre

Je suis revenu ici.


Madame Leverdet

Toujours à pied ?


De Montègre

Toujours. Elle n’était pas rentrée,


Madame Leverdet

Bien entendu.


De Montègre

J’ai interrogé le cocher adroitement.


Madame Leverdet

Je me fie à vous.


De Montègre

Il m’a dit l’ordre que lui avait donné sa maîtresse. J’ai couru chez vous. On m’a appris que vous étiez ici, et me voilà !


Madame Leverdet

Et déjeuner ?


De Montègre

Il est bien question de déjeuner.



Madame Leverdet

Vous vous rendrez malade, voilà tout. Maintenant, à quoi puis-je vous être bonne dans tout cela ? Je suis prête à vous rendre service, si c’est en mon pouvoir.


De Montègre

Parlez-moi à cœur ouvert. Dites-moi tout ce que vous savez sur elle.


Madame Leverdet

Est-elle… engagée avec vous ?


De Montègre

Non.


Madame Leverdet

Sur l’honneur ?


De Montègre

Sur l’honneur !


Madame Leverdet

Alors, je puis tout vous dire.


De Montègre

Il y a donc quelque chose ?


Madame Leverdet

C’est une fatalité. Il faut que ce soit toujours moi qui vous éclaire sur vos amours. En vérité, j’ai l’air d’être jalouse de ces femmes que vous aimez toutes les unes après les autres avec la même fureur ; mais Dieu m’est témoin que votre intérêt seul me guide, n’est-ce pas ?


De Montègre

Oui.


Madame Leverdet

Aussi, quand je vous ai vu épris de madame De Simerose, j’ai fait ce que j’ai pu pour vous détourner d’elle… autant dans son intérêt que dans le vôtre… je croyais la comtesse la plus honnête femme du monde. J’ai donc été fort surprise quand je l’ai vue revenir tout à coup après votre lettre, comme vous l’espériez. Il est vrai que j’ignorais la menace que cette lettre contenait. Elle pouvait revenir pour vous sauver la vie, et n’importe quelle femme, la plus vertueuse même, en eût fait autant à sa place : mais quand je lui ai parlé de vous hier et qu’elle m’a répondu tranquillement : « Oui, je l’ai vu deux ou trois fois chez sa sœur. » Quand je l’ai vue exiger de moi que je lui amenasse tous mes invités, parce que vous étiez du nombre, car il n’y avait pas d’autre raison à cette inconvenance, et quand je vous ai présenté à elle, et que je l’ai vue vous accueillir comme elle eût fait du premier venu, j’ai été plus qu’étonnée de l’empire qu’elle avait sur elle-même et qui ressemblait un peu bien à l’habitude de ces sortes d’affaires.


De Montègre

Vous me faites mourir.


Madame Leverdet

Eh bien| si quelqu’un sait à quoi s’en tenir sur la comtesse, c’est…


De Montègre

C’est ?…


Madame Leverdet

Mais il faudrait être assez fort pour le faire parler, car il ne dit que ce qu’il veut quand il est prévenu ; autrement, il ne peut pas toujours retenir sa langue. C’est ce qui lui est arrivé hier quand il s’est rencontré avec madame De Simerose. Il a laissé échapper qu’il l’avait déjà vue quelque part, et il a fait allusion à un voyage à Strasbourg, je crois.


De Montègre

M. De Ryons, peut-être ?


Madame Leverdet

Lui-même.


De Montègre

Fanny qui recommence.


Madame Leverdet

Où allez-vous ?


De Montègre

Je vais le trouver. Vous avez raison. Il la connaît ; ce n’est plus douteux, maintenant. Vous ne savez donc pas que c’est lui qui m’a remis la lettre, hier, dans cette chambre ? S’il ne l’avait pas connue de longue date…


Madame Leverdet

Quelle lettre ? quelle chambre ?


De Montègre

Vous saurez tout, merci ; mais s’ils se sont moqués de moi, malheur à eux. il va prendre son chapeau.


Madame Leverdet

Nous verrons, ma chère petite comtesse, si vous avez le droit de recevoir, comme vous le faites, les bons conseils que l’on vous donne. Mademoiselle Hackendorf est entrée par la gauche et De Montègre l’a rencontrée avant de sortir.


De Montègre, à Mademoiselle Hackendorf

J’ai été bien coupable envers vous, mademoiselle ; mais si vous saviez, j’étais si malheureux. Il sort.


Scène III

.
Mademoiselle Hackendorf, Madame Leverdet


Mademoiselle Hackendorf

Il est fou.


Madame Leverdet

Il ne s’en faut guère.


Mademoiselle Hackendorf

C’est une épidémie alors.


Madame Leverdet

Pourquoi ?


Mademoiselle Hackendorf

Balbine, avec qui je suis depuis un quart-d’heure, refuse de me parler. J’ai cru qu’elle allait me battre !


Madame Leverdet

Qu’est-ce que cela signifie ? La comtesse est-elle rentrée ?


Mademoiselle Hackendorf

Pas encore.


De Ryons, entre. Après avoir salué

M. De Montègre sort d’ici ?


Madame Leverdet

Oui.


De Ryons

Je viens de le voir passer comme un ouragan.


Madame Leverdet

Une vous a pas vu ?


De Ryons

Il ne voyait personne.


Madame Leverdet

Tant pis, je crois qu’il allait chez vous.


De Ryons

Cette petite course ne peut que lui faire du bien. C’est un homme qui a le sang à la tête.


Madame Leverdet

Vous permettez enfin que j’aille savoir des nouvelles de ma fille ?


Mademoiselle Hackendorf

Allez, et tâchez aussi de savoir pourquoi elle m’en veut

tant. Madame Leverdet sort.


Scène IV

De Ryons, Mademoiselle Hackendorf


De Ryons

Elle vous en veut, parce qu’elle est jalouse de vous.


Mademoiselle Hackendorf

À quel propos ?


De Ryons

Je ne veux pas encore la trahir.


Mademoiselle Hackendorf, après un temps

Eh bien ?


De Ryons

Quoi.


Mademoiselle Hackendorf

Vous êtes aimable.


De Ryons

Comment ?


Mademoiselle Hackendorf

La visite que vous deviez faire à mon père ?


De Ryons

C’était donc sérieux ?


Mademoiselle Hackendorf

Tout ce qu’il y a de plus sérieux. Je l’avais prévenu, il vous attendait avec tous ses livres,


De Ryons

Et il consentait ?


Mademoiselle Hackendorf

Oui.


De Ryons

Quel jeu jouons-nous ?


Mademoiselle Hackendorf

Aucun jeu.


De Ryons

Vous accepteriez d’être ma femme ?


Mademoiselle Hackendorf, nettement

J’en serais enchantée.


De Ryons

Et pourquoi voudriez-vous être ma femme ?


Mademoiselle Hackendorf, même jeu

Parce que vous ne ressemblez pas aux autres hommes.


De Ryons

Enfant gâtée ! il y a un homme, un seul parmi ceux que vous connaissez, qui n’a pas l’idée de vous épouser, qui vous dit des choses désagréables au lieu de vous faire des compliments, c’est celui-là que vous voulez !…


Mademoiselle Hackendorf

Oui ! chacun a bien le droit de chercher son bonheur où il croit le trouver.


De Ryons

Eh bien ! c’est impossible !


Mademoiselle Hackendorf

Alors, j’ai commis un crime ?…


De Ryons

Vous en avez commis plusieurs.


Mademoiselle Hackendorf

Lesquels ?


De Ryons

Vous êtes trop belle.


Mademoiselle Hackendorf

On vieillit.


De Ryons

Vous êtes trop riche !


Mademoiselle Hackendorf

On se ruine. Vous êtes ?…


De Ryons

Voilà tout.


Mademoiselle Hackendorf

Dites donc toute la vérité, puisque vous avez la réputation de la dire toujours… Il faut être un vaniteux, un spéculateur ou un sot pour épouser une fille aussi… célèbre que moi… Ah çà ! qu’est-ce que c’est que cette jeune fille qu’on promène, tous les jours d’hiver et de printemps au bois de Boulogne, dans une calèche découverte, côté d’un vieux monsieur qui a l’air de dire à tout le monde : Regardez donc ma fille comme elle est bien mise et comme elle est belle ; qu’on rentre dès qu’il fait nuit, parce qu’on ne la voit plus et pour qu’elle ne s’abîme pas, qu’on habille ensuite un peu plus, ou un peu moins, si vous voulez, et qu’on transporte dans ses éternelles loges de l’Opéra ou des Italiens, d’où elle entend E Trovatore ou le Trouvère, et qu’on retrouve l’été à Bade où elle balance la renommée de Franc-Picard et de la Toucques. Comment ! vous ne la connaissez pas ? c’est la belle Mademoiselle Hackendorf, un des plus riches partis de l’Europe… Mais pourquoi ne se marie-t-elle pas ? elle n’est plus toute jeune. Elle a bien vingt-deux ans, il doit y avoir, quelque chose. Est-elle aussi riche qu’on le dit ? Est-ce que son père n’a pas fait faillite dans son pays ? On prétend qu’elle a eu une passion pour quelqu’un qui ne pouvait pas l’épouser… Qu’elle y prenne garde, elle va devenir parfaitement ridicule avec ses toilettes excentriques, son attelage à quatre, ses deux millions de dot en actions sur la Banque et en consolidés… Savez-vous à qui elle ressemble ?… À cette belle poupée mécanique qui est en montre dans un magasin du boulevard avec cette annonce : « Je dis papa, je dis maman ! je ne coûte que cinq cents francs. » Tout le monde l’admire… personne ne l’achète… Joli joujou… mais trop connu. On n’ose plus l’offrir à personne, et les voleurs eux-mêmes ne pensent plus à le voler.


De Ryons

Il y a du vrai.


Mademoiselle Hackendorf

Voilà ce qu’on dit, n’est-ce pas ?… Voilà ce que vous avez dit vous-même, on me l’a répété, et un homme qui respecte son nom ne le jette pas dans tout ce bruit… Ce serait cependant une bonne action, car cette fille est une honnête fille et elle ne demande qu’à être une honnête femme, si elle trouve un mari intelligent qui la comprenne et la domine… Sacrifiez-vous… Épousez-moi…


De Ryons

Je ne puis pas me marier.


Mademoiselle Hackendorf, avec un soupir

Dites-moi au moins que vous aimez quelqu’un.


De Ryons

Oui, j’aime quelqu’un.


Mademoiselle Hackendorf, avec un soupir

Alors… M. De Chantrin ?…


De Ryons

C’est un homme du monde et vous serez marquise.


Mademoiselle Hackendorf

Je ne mérite pas davantage, c’est bien.


De Ryons

Seulement, mettez son amour à l’épreuve.


Mademoiselle Hackendorf

Comment ?…


De Ryons

Quand M. De Chantrin connaitra-t-il son bonheur ?


Mademoiselle Hackendorf

Aujourd’hui même… mon père doit lui donner réponse dans une heure.


De Ryons

Exigez de lui qu’il coupe sa barbe.


Mademoiselle Hackendorf

Voilà tout ce que vous avez trouvé à me dire… Adieu… Il la regarde. Elle essuie ses yeux. Eh bien, oui, c’est une larme…

Elle sort.


Scène III

.
De Ryons, seul, puis Jane


De Ryons

Une larme !… Ah ! çà ?… Est-ce que les femmes vaudraient mieux que nous ? a Jane qui entre émue. qu’avez-vous ?


Jane

J’attendais impatiemment que vous fussiez seul.


De Ryons

S’est-il donc passé pendant votre voyage quelque chose de grave ?


Jane

Non… J’ai vu ce que je voulais voir… Dites, n’avez-vous parlé de moi à personne, à Madame Leverdet, par exemple ?


De Ryons

Non… excepté ce que je vous ai dit devant elle hier.


Jane

À propos de Strasbourg ?


De Ryons

Oui,


Jane

Et de M. De Montègre, il n’a pas été question entre elle et vous ?


De Ryons

Jamais.


Jane

Alors, ce qu’elle sait de lui et de moi…


De Ryons

Elle sait donc quelque chose ?


Jane

Elle sait tout… heureusement que ce tout n’est rien.


De Ryons

Elle le tient de lui… qui n’a pas de secret pour elle… Elle a dû être son premier amour. Elle a fait de la vertu avec vous.


Jane

Elle m’a donné à entendre qu’elle ne voulait dans sa maison que des femmes irréprochables.


De Ryons

Comment va-t-elle faire pour rentrer chez elle ?


Jane

Ainsi, vous croyez que c’est M. De Montègre qui a fait à cette femme des confidences sur moi ?…


De Ryons

Évidemment,


Jane

Ohl quel homme serait-ce donc ?


Joseph, annonçant

Monsieur De Montègre.


De Ryons

Vous allez le savoir.


Scène IV

.
LES MÊMES, De Montègre


De Montègre

Je sors de chez vous, mon cher monsieur De Ryons, je voulais vous entretenir un moment.


De Ryons

Je vais vous attendre où vous voudrez.


De Montègre

Mais cette explication peut avoir lieu ici… Madame n’est pas de trop… car il s’agit d’elle.


Jane

De moi ?


De Montègre

Oui, madame… et puisque vous avez initié M. De Ryons à vos secrets, autant que nous nous expliquions franchementles uns devant les autres.


Jane

Soit !


De Montègre

Permettez que je m’adresse d’abord à M. De Ryons : Entre hommes les choses vont plus vite… M. De Ryons, voulez-vous me donner votre parole d’honneur qu’avant de rencontrer madame chez Madame Leverdet, vous ne la connaissiez ni de nom ni de vue ?…


Jane

Je prie M. De Ryons de ne pas répondre.


De Montègre

Parce que ?…


Jane

Parce que je trouve la demande insultante pour moi.


De Montègre

Aussi, madame, n’est-ce pas à vous que je fais celle-ci.


Jane

Mais, M. De Ryons est chez moi, et il s’agit de moi ; je crois qu’en effet le moment est venu d’une explication définitive… Veuillez donc m’interroger, moi, devant M. De Ryons, qui est mon ami, et je verrai si je dois et ce que je dois vous répondre.


De Montègre, à demi-voix

Vous rappelez-vous ce que vous me disiez tantôt, à cette même place ?


Jane haut

Je vous disais comment je comprenais l’amour et que j’adorerais l’homme qui le comprendrait de même… Vous m’avez dit que cet homme ce serait vous… J’ai voulu vous croire, vous me trompiez, je ne vous crois plus.


De Montègre

Pourquoi m’avez-vous trompé la première, en me disant que vous vouliez être seule, et en sortant, dès que je vous ai eu quittée !…


Jane

Il m’a plu d’être seule, après quoi il m’a plu de sortir. Je suis absolument maîtresse de mes actions.


De Montègre

Où êtes-vous allée ?


Jane

Vous le savez, puisque vous m’avez suivie !


De Montègre

Mais en quittant cette maison à deux entrées…


Jane

Je ne voulais probablement pas qu’on sût où j’allais puisque j’employais ce moyen.


De Montègre

Eh bien ! je le sais, moi !


Jane

Alors pourquoi le demander ?


De Montègre

Ne vous raillez pas de moi… vous ne savez pas qui je suis.


Jane

Je commence à le savoir, et j’allais…


De Montègre

Où peut aller une femme qui se cache sous un voile impénétrable et qui prend toutes les précautions que vous avez prises, sinon …


Jane

Sinon,…


De Montègre

Chez son amant.


Jane a un moment d’émotion, puis, en s’éloignaut de de Montègre et eu jetant son gant avec un mouvement de colère, elle dit entre ses dents

Imbécile ! Haut. Monsieur De Ryons, voulez-vous sonner, je vous prie ? De Ryons sonne.


De Montègre

Que faites-vous ? Le domestique entre.


Jane

Vous m’excuserez, monsieur De Montègre, il faut que je sorte… À Joseph. Dites qu’on attelle.


De Montègre, à De Ryons

Venez-vous avec moi, monsieur De Ryons ?


Jane

Restez, monsieur De Ryons, je vous prie.


De Montègre

Adieu, madame.


Jane

Adieu, monsieur, il sort.


Scène VII

.
De Ryons, près de la cheminée, Jane, à l’autre bout du salon


De Ryons, à lui-même

Nous allons voir si j’ai deviné cette femme.


Jane fiévreuse

Alors, c’est ça l’amour sérieux ?


De Ryons

Pas autre chose. Il a un avantage, c’est de durer encore moins que les autres.


Jane de plus en plus agitée

L’homme qu’on épouse vous trompe… et l’homme…


De Ryons, s’approchant d’elle

Qu’on aime… vous insulte.


Jane perdant peu à peu la tête

Est-ce ainsi que vous aimeriez la dame au voile blanc ?…


De Ryons, s’approchant encore

Oh ! non.


Jane

Si vous la retrouviez, seriez-vous homme à lui pardonner, même ce qu’elle aurait fait pour vous ?


De Ryons

Il n’y a de véritable amour que celui qui commence par le pardon !


Jane

Et consentiriez-vous à partir avec elle, à l’emmener au bout du monde, et à lui sacrifier toute votre vie ?…


De Ryons

Tout ! pourvu que je la retrouve.


Jane

Ramassez-moi mon gant, je vous prie…

{{didascalie|De Ryons se baisse, et à moitié à genoux lui rend son gant.


Jane que le dépit et la colère dominent complètement

Thank-you, sir


De Ryons

C’était vous ?


Jane

Eh bien ! oui, c’était moi.


De Ryons, passionnément

Jane ! il lui prend la main. Elle se recule à ce geste par un mouvement instinctif de pudeur et d’effroi. De Ryons changeant de ton, mais affectueusement sévère. Pourquoi me faites vous un mensonge ? je ne suis jamais allé à Strasbourg ! l’histoire que je vous ai racontée n’est pas vraie.


Jane cachant son visage dans ses mains et se laissant tomber sur sa chaise

Malheureuse !


De Ryons, affectueux

Ne pleurez pas, et pardonnez-moi cette épreuve que j’ai tentée et qui a réussi. Je ne vous savais pas alors si digne et si noble. Mais maintenant je suis votre ami sincère, et je veux savoir comment une femme de votre rang peut en arriver à une situation comme celle-ci. Il doit y avoir un secret là-dessous, car vous ne m’aimez pas plus que vous n’aimez M. De Montègre. Voyons, ayez confiance. Répondez-moi.


Jane des larmes dans la voix

Interrogez.


De Ryons

Qui vous avait élevée ?


Jane

Ma mère.


De Ryons

Vous vous êtes mariée par amour.


Jane

Oui.


De Ryons

Votre mari vous aimait-il ?


Jane

Il le disait du moins…


De Ryons

Il ne mentait pas, vous êtes de celles qu’on aime. Pourquoi l’avez-vous quitté ?


Jane

Parce que j’ai eu la preuve qu’il me trompait…


De Ryons

Pour qui ?


Jane après un effort

Pour ma femme de chambre.


De Ryons

Après combien de temps de mariage ?


Jane

Après un mois.


De Ryons

Quelle excuse avait-il ?


Jane avec fierté

Aucune.


De Ryons

Si l’on n’a pas, on croit avoir une excuse dans toutes les erreurs de la vie… Quelle était la sienne ? Le moment est venu de tout me dire. Parlez, si vous voulez que je vous aide à voir clair dans votre propre cœur. Voyons.


Jane avec une émotion croissante

Ah ! vous ne savez pas ce que c’est qu’une jeune fille élevée comme je l’étais. Elle entend parler du mariage sans se faire la moindre idée de sa signification véritable. Elle n’y voit que l’union de deux personnes qui, s’aimant bien, veulent passer leur vie ensemble comme font son père et sa mère, qui se disent vous et ne s’embrassent même pas devant elle. Elle associe à cette union la campagne, les voyages, le désir d’être élégante, l’orgueil d’être appelée madame. Un jour, elle rencontre un homme jeune qui s’occupe d’elle plus que des autres jeunes filles, qui lui révèle ainsi qu’elle est une femme en âge d’être aimée. C’est le premier dont elle n’ait pas envie de rire. Son cœur bat. Cet homme la demande à sa mère, il est agréé ; il peut faire sa cour. La nature, la poésie, la musique, les fleurs, deviennent leurs intermédiaires ; de temps en temps un sourire, un serrement de main ; le soir, une rêverie douce, la nuit un songe chaste, l’Idéal, toujours l’Idéal. Enfin, après une cérémonie religieuse, où les anges eux-mêmes semblent lui faire fête, l’enfant pieuse, romanesque, ignorante, se trouve livrée à cet homme qui sait ce que c’est que l’amour, lui. Que vont devenir les pudeurs, les rêves, les chastetés de la jeune fille, en retombant du ciel sur la terre ? Beaucoup de femmes ferment les yeux et se réfugient dans la maternité. Celles-là sont les fortes âmes, trempées aux sources vives de la nature ; car, enfin, nous n’avons pas à discuter l’œuvre de Dieu ; mais il en est qui s’épouvantent, se révoltent, et tous les sentiments dont ou les a fortifiées jusqu’alors, viennent se grouper autour d’elles et les défendre contre la réalité. Le mari orgueilleux et impatient en sa qualité d’homme, va porter, à la première créature venue, cet amour que l’épouse avait jugé indigne d’elle, et dont elle devient jalouse, cependant, parce qu’elle n’est qu’une femme. Alors, elle retourneà sa mère, sa vie est brisée, et le monde la regarde avec étonnement, la suit avec doute, la calomnie peu à peu et la repousse enfin, car nul n’a le droit de ne pas être semblable aux autres.


De Ryons, qui a écouté avec étonnement, puis avec émotion

Et depuis votre séparation ?


Jane

J’ai voyagé, j’ai étudié, j’ai prié, souffert, j’ai demandé secours à toutes les choses du bien, puis je me suis découragée ; j’ai voulu aimer !


De Ryons

Et vous avez cru que M. De Montègre vous comprendrait ?


Jane

Oui.


De Ryons

Le visiteur de ce matin, c’était M. De Simerose ?


Jane

Oui.


De Ryons

C’est cette visite qui vous a fait aller à Ville-d’Avray ?


Jane

Oui. Le comte est venu me demander un service.


De Ryons

Vous êtes allée voir un enfant.


Jane

Comment le savez-vous ?…


De Ryons

Vous avez pleuré en embrassant cet enfant, vous avez dit que vous viendriez le prendre dès demain.


Jane

Vous êtes donc entré chez cette femme quand j’ai été partie, et vous l’avez donc questionnée ?


De Ryons

J’ai fait ce que je pensais avoir le droit de faire. Vous êtes revenue à Paris. Vous avez trouvé Madame Leverdet qui a fait la vertueuse avec vous, M. De Montègre qui vous a insultée. Vous avez douté du bien. Vous avez perdu la tête, et vous vous êtes jetée dans mes bras en vous disant : Il m’aimera peut-être en croyant en aimer une autre.


Jane

Oui.


De Ryons

Ô femme ! femme ! on te rendrait le paradis que tu le perdrais encore. Eh bien ! malheureuse enfant, vous aimez votre mari, c’est évident, et vous n’avez jamais aimé que lui !


Jane

Peut-être est-il trop tard ! Sauvez-moi.


De Ryons

Évidemment, il faut vous sauver.


Jane

Vous ne me méprisez donc pas ?


De Ryons

Vous mépriser ! mais vous avez du bonheur d’être tombée sur un vicieux comme moi. Maintenant, rappelez-vous toujours ceci : Quand on est une honnête femme, il n’y a plus qu’une chose à faire, quoi qu’il arrive, et quoi qu’il en coûte, c’est de rester honnête, autrement, il y a trop de gens qui en souffrent plus tard.


Jane

À quoi pensez-vous ?


De Ryons, passant la main sur son front

Je pense à ma mère, qui m’a abandonné quand j’avais deux ans, et à mon père qui en est mort. Voilà mon secret à moi. Enfin ! Je ferai pour vous ce qu’il aurait fallu qu’on fit pour elle, et je vais vous sauver, quoique ce ne soit pas facile.


Jane

Comment cela. Il faut seulement empêcher M. De Simerose de partir demain, je n’ai plus d’orgueil, je vais aller le trouver.


De Ryons

Et lui ?


Jane

Qui lui ?


De Ryons

Toute la femme est là ! M. De Montègre, l’homme de la montagne, l’homme à l’amour pur ; elle ne se le rappelle déjà plus.


Jane

Je ne l’aime pas… je ne l’ai jamais aimé ! Que m’importe M. De Montègre !


De Ryons

Parfait ! Mais lui, il croit qu’il vous aime !… Pour vous le prouver, hier il se serait tué pour vous le prouver, demain il tuera votre mari, s’il le sait aimé de vous.


Jane

Ah ! mon Dieu !…


De Ryons

Lui avez-vous écrit beaucoup de lettres ?


Jane

Une seule ! Celle que vous lui avez remise.


De Ryons

Et qui contient ?


Jane

Ces deux seuls mots : « Venez demain, je ne demande qu’à vous croire. »


De Ryons

Signée ?


Jane

Signée.


De Ryons

Autorisez-moi à la lui redemander.


Jane

Je vous y autorise.


De Ryons

Vous devez aller, ce soir, chez Madame Leverdet ?


Jane

Je comptais ne pas y aller après cette scène.


De Ryons

Allez-y, et ne vous étonnez en rien de ce que vous dira M. De Montègre. Il faudra peut-être mentir. Ce sera votre châtiment ! mais acceptez tous les soupçons, toutes les accusations. Je serai là.


Jane

Je ne comprends pas ; je me fie aveuglément à vous.


De Ryons

Et vous faites bien ! Regardez-moi en face !… Elle le regarde. Et moi qui n’avais rien lu dans ce grand œil là ! il lui baise la main avec le plus grand respect. On vous sauvera… mademoiselle !


ACTE V

Chez madame Leverdet. Même décor qu’au premier acte.


Scène I

.
Leverdet, Madame Leverdet, puis Balbine


Leverdet, entrant

Voilà qui est fait… je lis mon rapport, demain, à l’Académie, À Madame Leverdet, qui entre. Mais je suis fatigué… L’enfant est-elle revenue ?


Madame Leverdet

Oui… j’ai été la reprendre.


Leverdet

Elle va tout à fait bien ?


Madame Leverdet

L’esprit est malade…


Leverdet

Qu’arrive-t-il ?


Madame Leverdet, lui donnant une lettre

Lisez !


Leverdet

De qui est cette lettre ?


Madame Leverdet

De votre fille.


Leverdet

À qui écrit-elle ?


Madame Leverdet

À nous.


Leverdet

Elle ne sait donc plus parler ? Est-ce que notre fille serait muette, comme dans le Médecin malgré lui ?…


Madame Leverdet

Lisez !


Leverdet

« Mes chers parents, pardonnez à votre fille le chagrin qu’elle va vous cause. » Causer sans r, je la reconnais bien là !… « Mais elle ne peut vous cacher plus longtemps la résolution qu’elle a prise… Je suis lasse du monde et de ses vains plaisirs, j’en ai fait hier encore la douloureuse expériance… » Expérience avec un a. Si elle est jamais en état de passer ses examens, mademoiselle Balbine, cela m’étonnera fort. Je n’ai pas de bonheur avec mes élèves. «Je veux consacrer ma vie à la retraite et au soulagement de mes semblables et des autres. Je vous prierai donc de me permettre d’entrer dans un couvent. C’est sœur de charité que je veux être. Je vous serai bien reconnaissante de m’y faire conduire le plus tôt possible, afin que je puisse prier Dieu tout de suite pour vous, mes bons parents, et qu’il vous réunisse au paradis avec votre fille respectueuse : Balbine. » Eh bien ! qu’est-ce que vous lui avez dit ?


Madame Leverdet

Je lui ai dit qu’elle était folle.


Leverdet

Pourquoi cela ?


Madame Leverdet

Parce qu’elle l’est !… Qu’est-ce qui lui trouble ainsi la cervelle ?


Leverdet

Ce n’est pas aussi fou que vous croyez.


Madame Leverdet

Alors, vous consentez à ce qu’elle veut ?


Leverdet

Parfaitement !


Madame Leverdet

Mais moi, je m’y oppose.


Leverdet

De quel droit, chère amie ?


Madame Leverdet

Du droit, que je suis sa mère.


Leverdet

Et moi ! Suïs-je son père ? dites-le…


Madame Leverdet

Oui.


Leverdet

Je voulais vous le faire dire. Eh bien ! le bonheur que l’on donne à ses enfants est la seule excuse que l’on ait de les avoir mis au monde. Le bonheur de Balbine consiste à entrer dans un couvent ; faisons son bonheur et surtout faisons-le vite, parce que je ne suis plus jeune et que j’ai beaucoup à travailler. Le jour où elle changera d’avis, nous la ramènerons à la maison paternelle ; si elle n’en change pas, eh bien ! elle sera religieuse. Il y a des religieuses, donc il y a des femmes qui ont la vocation. Balbine est peut-être de celles-là. Attendez jusqu’à demain, puisque vous avez du monde à dîner aujourd’hui, et d’ailleurs, il faut consulter notre ami Des Targettes, qui est son parrain et qui est presque de la famille.


Madame Leverdet

M. Des Targettes ne viendra peut-être pas.


Leverdet

Oui. Au fait, il trouve que l’on mange mal ici ; il a raison. Pourquoi vous obstinez-vous à garder cette cuisinière… puisqu’il vous prie de la changer et qu’il vous en recommande une. Il m’a parlé de ça hier. Quand on a des amis de vingt ans, on peut bien faire quelque chose pour eux.


Madame Leverdet

Je ne puis pourtant pas bouleverser ma maison pour M. Des Targettes. Du reste, qu’il garde pour lui sa cuisinière, puisqu’il va partir et se marier, il en aura besoin.


Leverdet

C’est encore vous qui lui avez mis en tête l’idée du mariage. Quelle manie vous avez de marier les gens… Se marier, à son âge ! il fallait le marier quand il était jeune, aujourd’hui, il est trop tard. J’ai un ami, un excellent ami, qui me fait mon bezigue le soir, quand je suis trop fatigué… ou qui vous accompagne au spectacle quand j’ai un travail pressé à faire… Et vous voulez me priver de cet ami… Il épousera une jeune femme, je le connais… qui le promènera par monts et par vaux, et moi, qu’est-ce que je deviendrai pendant ce temps-là ! Je n’ai plus le temps d’en dresser un autre. Il lui faut une famille. Eh bien ! soyons sa famille ; qui nous empêche, puisqu’il a peur de la solitude, de lui faire bâtir un petit pavillon au bout du parc, avec une entrée particulière pour qu’il puisse recevoir qui bon lui semble, puisqu’il est encore galant, dit-on… Il prendra ses repas avec nous… il nous donnera ses soirées, et au moins, s’il est malade, nous serons là pour le soigner.



Madame Leverdet

Vous rêvez.


Leverdet

Jamais à cette heure-ci.


Madame Leverdet

Et que dira-t-on ?


Leverdet

Qu’est-ce que vous voulez qu’on dise ?


Madame Leverdet

M. Des Targettes est le parrain de Balbine.


Leverdet

Après ?


Madame Leverdet

Il a soixante mille livres de rentes.


Leverdet

C’est son droit. Il ne les a pas gagnées.


Madame Leverdet

On dira que nous l’accaparons.


Leverdet

Pour…


Madame Leverdet

Pour qu’il fasse Balbine son héritière.


Leverdet

Il sait bien que nous n’accepterons pas un sou de sa fortune et que nous n’en avons pas besoin ; et si vous ne craignez que ça, qu’on fasse venir les maçons. Enfin, je le verrai aujourd’hui ; c’est chose à débattre entre nous. Avez-vous bien remercié la comtesse ?


Madame Leverdet

Oui !


Leverdet

Elle a été excellente pour Balbine. C’est une charmante petite femme, que j’adore, moi !


Madame Leverdet

Je n’ai pas de bonheur avec vous aujourd’hui.


Leverdet

Parce que ?…


Madame Leverdet

Nous ne sommes du même avis sur rien.


Leverdet

Vous n’êtes pas de mon avis sur la comtesse ?


Madame Leverdet

Non.


Leverdet

Qu’est-ce qu’elle vous a fait ?


Madame Leverdet

La comtesse n’a pas la conduite qu’elle devrait avoir. Mon avis est qu’elle eût dû se rapprocher de son mari. Je lui en ai donné le conseil, qu’elle n’a pas cru devoir suivre, et je connais les raisons de son refus. Comme je ne veux pas prêter les mains à ses erreurs, comme je ne veux pas que ma maison serve à des rencontres que je désapprouve…


Leverdet

Quelles rencontres ? Elle aime quelqu’un ? Qu’est-ce que ça vous fait ?… Ce n’est pas une raison parce que vous êtes irréprochable pour être impitoyable. C’est à leur implacabilité qu’on reconnaît les vertus de mauvais aloi. Vous êtes une bonne épouse, vous êtes une bonne mère, soyez une bonne femme, et laissez les gens faire de leur cœur ce que bon leur semble. Cela ne nous regarde pas ; pour moi, j’aime la jeunesse et je trouve que le vent de l’amour lui donne bon visage, de quelque côté qu’il souffle.


Madame Leverdet

On sait que vous avez des prétentions à la philosophie.


Leverdet

Je m’y exerce depuis longtemps et je pardonne facilement les erreurs humaines dont je puis souffrir, à plus forte raison celles dont je ne souffre pas. Quand il y a déjà soixante ans qu’on vit parmi les hommes et quarante ans qu’on les étudie, quand on se sent approcher tous les jours d’un dénouement inévitable, on devient indulgent. L’expérience et la philosophie qui n’aboutissent pas à l’indulgence et à la charité envers le prochain, sont deux acquisitions qui ne valent pas ce qu’elles coûtent…


le domestique, entrant

Mademoiselle demande si elle peut entrer.


Leverdet

Certainement, entre, Balbine ; entre, ma fille. Balbine entre avec une démarche lente et recueillie.


Scène II

.
LES MEMES, Balbine


Leverdet

Ta mère m’a communiqué ta lettre, nous accédons à tes désirs.


Balbine

Oh ! papa ! Oh ! maman ! Oh ! mes bons parents !…


Leverdet

Tu es bien décidée ?


Balbine

Oui, papa !


Leverdet

Tu n’auras pas de regrets ?


Balbine

Non, papa !


Leverdet

Tu ne préférerais pas faire un voyage ?


Balbine

Mais non, papa !


Leverdet

Ou aller deux ou trois fois au spectacle ?


Balbine, choquée

Oh ! papa, non, je le sens, Dieu m’appelle.


Leverdet

Eh bien, il ne faut pas le faire attendre. Prépare toutes tes affaires ce soir, et demain matin ta mère te conduira au couvent.


Balbine

Merci, papa !


Leverdet

C’est bien sœur de charité que tu veux être ?


Balbine

Oui, papa… celles qui ont de grands bonnets.


Leverdet

C’est convenu. Tu dîneras à table aujourd’hui pour la dernière fois ; en attendant, va te recueillir.


le domestique

Monsieur De Ryons !


De Ryons, entrant, à Balbine

Vous avez envoyé votre lettre, mademoiselle ?


Balbine

Oui, monsieur.


Madame Leverdet

Vous savez ce qu’elle contenait ?…


De Ryons

Je m’en doutais, d’après la conversation que j’avais eue avec mademoiselle… C’est une vocation.


Balbine

Oui.


Leverdet

Tu prieras pour lui ?


Balbine

Oui, papa ; oui, monsieur.


De Ryons

Cela vous occupera beaucoup, mademoiselle, car je suis un grand pécheur, À Madame Leverdet. Je vous demande pardon, chère madame, d’arriver d’aussi bonne heure pour dîner chez vous ; mais j’ai absolument besoin de causer avec M. Leverdet.


Madame Leverdet
Nous vous laissons. 

Madame Leverdet et Balbine Sortent.


Scène III

.
Leverdet, De Ryons


Leverdet

De quoi s’agil-il ?


De Ryons

De madame De Simerose.


Leverdet

À qui vous avez fait votre cour, hier, mauvais sujet.


De Ryons

Elle n’est pas de celles à qui je puis faire la cour.


Leverdet

C’est une honnête femme, n’est-ce pas ?


De Ryons

C’est pis que ça ; ce qui ne l’empêche pas de courir un danger. Je suis sûr qu’elle peut compter sur vous, n’est-ce pas, mon cher maître ?


Leverdet

Dites.


De Ryons

Madame Leverdet est aussi une femme excellente ; mais elle a déjà pris un peu parti contre dans la question, et nous manquerions peut-être de temps pour la convaincre. En deux mots, Madame De Simerose aime son mari, elle ne demande qu’à rentrer sous le toit conjugal ; elle est digne de toute l’estime et de tout l’amour du comte… mais…


Leverdet

Mais ?


De Ryons

Il y a toujours un mais avec les femmes ; mais elle a pris le plus long pour en arriver là, et elle a eu l’imprudence d’écrire une lettre compromettante à un autre homme.


Leverdet

Ce n’est pas là une grande affaire.


De Ryons

Aussi n’est-ce pas l’affaire qui m’inquiète, mais l’homme.


Leverdet

Qu’est-ce qu’il a donc de particulier ?


De Ryons

C’est un monsieur organisé de telle façon que, quand la passion le domine… il n’y a pas moyen de lui faire entendre raison, et elle le domine toujours. Il est "éternellement amoureux, tantôt de l’une, tantôt de l’autre, mais toujours au même degré.


Leverdet

Comme l’alcool, qui ne gèle jamais.


De Ryons

Voilà. Il n’avait ni la jeunesse, ni la beauté, ni l’esprit, ni l’élégance de M. De Simerose, mais il avait l’occasion…


Leverdet

Et il n’était pas le mari.


De Ryons

Parfaitement raisonné. Il appartient en outre à cette race d’hommes qui ont la faculté d’arpenter les routes, de passer des nuits sous les fenêtres, de vivre sans manger, d’être toujours prêtsàsefaire sauter la cervelle età tuer toutlemonde.


Leverdet

Tempérament bilieux… le foie trop gros, il faut les envoyer à Vichy.


De Ryons

Madame De Simerose est tombée sur un de ces hommes-là.


Leverdet

M. De Montègre.


De Ryons

Vous le saviez…


Leverdet

Madame Leverdet m’en a touché deux mots.


De Ryons

Ce qui rend la situation délicate, c’est qu’il n’a pas été l’amant de la comtesse… Il ne reste donc pas même une consolation à sa vanité. Et il y a une heure qu’on l’a mis à la porte, et devant moi encore. Il est parti furieux et il doit ruminer sa vengeance… Ceci est un problème… Cela vous regarde, puisque vous êtes un savant… Étant donné dans une situation de : un mari qui aime sa femme, une femme qui aime son mari, séparés l’un de l’autre, et un amant, qui s’est cru aimé de cette femme, comment ramener dans sa maison ce mari qui va partir, se débarrasser de l’amant qui ne veut pas s’en aller, et sauver le cœur et l’honneur de la femme, tout cela en deux heures ?


Leverdet

C’est une règle de trois.


De Ryons

Composée. Ehbien, j’ai entrepris la solution de ce problème.


Leverdet

Ah ! çà, vous êtes donc bon ?


De Ryons

Il n’y a que les niais qui ne sont pas bons. Et j’ai compté sur vous.


Leverdet

Voyons, que faut-il faire ?


De Ryons

Il me faut d’abord De Simerose !


Leverdet

Il va justement venir chercher des notes que je lui ai promises pour son voyage.


De Ryons

Vous tâcherez qu’il ne se rencontre pas avec le Montègre,


Leverdet

Naturellement.


De Ryons

Vous me le garderez dans votre cabinet jusqu’à ce qu’on vienne lui apporter une lettre de la part de sa femme.


Leverdet

Bien !…


De Ryons

Quand la comtesse arrivera, qu’elle ignore la présence de son mari dans la maison et qu’on la fasse entrer ici.


Leverdet

J’ai envie d’écrire tout ça…


De Ryons

Ensuite… Quand M. De Montègre arrivera… on me le fera entrer ici… pour moi tout seul.


Leverdet

Carter et son lion…


De Ryons

Voilà. Et pour vous récompenser de toutes vos peines, j’empêcherai votre fille d’entrer au couvent… et je la guérirai…


Leverdet

De quoi ?


De Ryons

De son amour…


Leverdet

Comment ! elle est amoureuse aussi, elle ?


De Ryons

Parfaitement…


Leverdet

Et de qui ?


De Ryons

D’un sot, comme il convient à son âge… Mais pour ça, j’ai déjà pris mes précautions.


Leverdet

Ah ! je comprends que toutes ces intrigues-là vous intéressent.


De Ryons

Ce sont les échecs vivants… Seulement les fous dominent.


le domestique, annonçant

Monsieur De Montègre.


De Ryons

Passez par ici et ne perdez pas de temps… Leverdet sort.


Scène IV

.
De Ryons, De Montègre.


De Montègre

Monsieur De Ryons, est-ce en ami que je dois vous aborder ?


De Ryons

En ami de la veille… Mais nous avons l’avenir pour nous.


De Montègre

Alors, jusqu’à nouvel ordre, de cette amitié, si récente qu’elle soit, je suis autorisé à vous demander la preuve que je vous demandais il y a deux heures chez madame De Simerose… et qu’elle vous a empêché de me donner.


De Ryons

Parfaitement…


De Montègre

Dites-moi donc, depuis quand vous connaissez madame De Simerose…


De Ryons

Depuis hier. Je lui ai été présenté ici…


De Montègre

Vous ne l’aviez jamais vue auparavant ?


De Ryons

Jamais…


De Montègre

Vous n’aviez pas entendu parler d’elle ?


De Ryons

Pas davantage.


De Montègre

Nous sommes deux hommes d’honneur… n’est-ce pas ? Tout cela est sérieux…


De Ryons

Tout ce qu’il y a de plus sérieux…


De Montègre

Qu’est-ce que c’était alors que cette allusion faite à un voyage à Strasbourg ?…


De Ryons

C’est Madame Leverdet qui vous a raconté cela ?…


De Montègre

Oui…


De Ryons

C’était une plaisanterie…


De Montègre

Pas autre chose ?…


De Ryons

Pas autre chose…


De Montègre

Mais maintenant, vous avez fait plus ample connaissance avec la comtesse ?


De Ryons

Oui…


De Montègre

Et vous êtes son ami,…


De Ryons

Son ami de la veille…


De Montègre

Vous avez probablement plus d’amitié pour elle que pour moi ?…


De Ryons

Je ne demande pas mieux que d’en avoir autant pour l’un que pour l’autre…


De Montègre

Vous avez reçu ses confidences ?…


De Ryons

J’ai eu cet honneur…


De Montègre

Votre amitié pour moi va-t-elle jusqu’à me les communiquer ?…


De Ryons

En partie… car elle m’a chargé d’une mission auprès de vous…


De Montègre

Qui est ?…


De Ryons

Qui est de vous demander la lettre que je vous ai remise de sa part…


De Montègre

Alors, elle ne pense plus ce que contenait cette lettre… Elle ne m’aime pas ?…


De Ryons

Il paraît.


De Montègre

Cela n’aura pas duré longtemps…


De Ryons

Shakespeare a dit : Court, comme l’amour d’une femme…


De Montègre

Et elle en aime un autre.


De Ryons

Quand une femme n’aime plus celui-ci, c’est qu’elle aime celui-là.


De Montègre

Et celui-là… elle l’aimait sans doute avant de me rencontrer ?…


De Ryons

Je le crois.


De Montègre

C’est à cause de lui qu’elle a quitté la France.


De Ryons

Probablement.


De Montègre

Pourquoi, moi, alors ?…


De Ryons

Elle se croyait abandonnée et trahie… elle tâchait d’oublier avec vous.


De Montègre

Et vous connaissez cet homme ?


De Ryons

De vue…


De Montègre

Et de nom ?…


De Ryons

Et de nom.


De Montègre

Vous êtes son ami sans doute ?…


De Ryons

Son ami… de la veille…


De Montègre

Vous ne pouvez pas le nommer ?…


De Ryons

Cela m’est défendu…


De Montègre

Par ?…


De Ryons

Par la plus simple prudence.


De Montègre

Je le connaîtrai…


De Ryons

Cela vous sera difficile.


De Montègre

Je m’attacherai aux pas de la comtesse, et je la suivrai comme son ombre…


De Ryons

Vous perdrez votre temps.


De Montègre

Nous verrons…


De Ryons

Elle n’ira pas chez lui.


De Montègre

Il viendra chez elle…


De Ryons

Pas davantage.


De Montègre

Ils ne se verront pas, alors, cela me suffit.


De Ryons

Ils s’écriront jusqu’au moment où la comtesse pourra le rejoindre… sa mère les aidera…


De Montègre

Sa mère ?…


De Ryons

Elle aime sa fille… elle fera tout pour son bonheur… En somme, vous n’avez pas de droits sur la comtesse et lui en a.


De Montègre

Vous eu êtes sûr ?…


De Ryons
 ?

Tout ce qu’il y a de plus sûr… une fois le mari parti, car c’est lui qui est à craindre et non pas vous, elle sera toute à son amour… Ah ! si c’était le mari qui voulût s’y opposer… ce serait autre chose… Le mari est le mari… quoi qu’on fasse… et si elle lui eût seulement dit ou écrit comme à vous un mot d’espoir, il ne la quitterait plus, le mari ! et il faudrait bien que l’autre cédât la place… mais loin de lui avoir donné de l’espoir… elle le déteste… et redouterait comme la mort de vivre avec lui. Voyons, faites bien les choses… laissez tous ces gens-là tranquilles et rendez-moi cette lettre…


De Montègre

Non… Quand part-il, le mari ?…


De Ryons

Ce soir… ou demain. Non, ce soir.


De Montègre

Vous en êtes sûr ?…


De Ryons

C’est M. Leverdet qui me l’a dit tout à l’heure, en m’apprenant que M. De Simerose allait venir lui dire adieu.


De Montègre

M. De Simerose va venir ?…


De Ryons

Il doit être là.


De Montègre

Il ne pouvait pas mieux arriver…


De Ryons

Que voulez-vous dire ?…


De Montègre, riant nerveusement

Ah ! ah ! Ce sera la meilleure vengeance.


De Ryons

Où allez-vous ?…


De Montègre

Vous le saurez bientôt…


De Ryons

Vous m’effrayez, et la lettre ?…


De Montègre

Elle sera rendue à la comtesse.


De Ryons

Par qui ?


De Montègre

Par quelqu’un que j’en vais charger…


le domestique, annonçant

Madame la comtesse De Simerose.


De Ryons

Souvenez-vous que c’est une femme… Entre Jane.


Scène V

.
LES MEMES, Jane.


De Montègre, à Jane

Vous savez tout ce que vient de me dire M. De Ryons ?.


Jane

Oui.


De Montègre

Vous n’en rétractez rien ?


Jane

Rien.


De Montègre

Vous ne m’aimez plus ?


Jane

Je ne vous ai jamais aimé.


De Montègre

Et vous-aimez un autre homme ?


Jane

Je l’aime…


De Montègre

M. De Simerose est là, madame, vous le savez…


Jane

Eh bien, monsieur ?


De Montègre

Eh bien, ce sera lui qui me vengera de vous. Ne vous en prenez qu’à vous-même, madame, de ce qui va arriver.


De Ryons

Qu’allez-vous faire ?


De Montègre

Vous le verrez, il sort.


Jane

Où va-t-il ?


De Ryons

Il va vous faire du mal, puisqu’il vous aime.


Jane

Comment ?…


De Ryons

En brûlant ses vaisseaux, ce qui fait qu’il ne pourra plus revenir.


Jane

Je me suis fiée à vous.


De Ryons

Et vous avez eu raison. Vous allez voir ce qu’il y a au fond de toutes ces grandes passions qui poursuivent une femme mariée. Quand vous l’aurez vu, vous pourrez le dire à d’autres.


Jane se rapprochant de De Ryons

On ouvre cette porte… Je tremble…


De Ryons

Ne craignez rien. Gaiement et sincèrement. S’il le faut, on le tuera.


Scène IV

.
LES MEMES, Des Targettes, Balbine, puis Leverdet, De Chantrin, Madame Leverdet, De Simerose et De Montègre.


Des Targettes, entrant avec Balbine

Bonjour, comtesse ! Vous paraissez souffrante.


Jane

Non, je vais bien, je vous remercie


De Ryons

Votre malle est-elle faite ? Partons-nous demain ?…


Des Targettes

Leverdet m’a prié de rester pour essayer une cuisinière.


De Ryons, à part

Pauvre Madame Leverdet ! elle ne s’en débarrassera pas.

Leverdet entre.


De Ryons, à Leverdet

Eh bien, quoi de nouveau ?


Leverdet

Beaucoup de nouveau… On vient d’apporter une lettre à M. De Simerose.


De Ryons

Qui l’a apportée ?


Leverdet

Un domestique.


De Ryons

De la part de qui ?


Leverdet

De la part de la comtesse.


Jane

De ma part !


De Ryons, joyeux

Très-bien. Qu’a dit le comte ?


Leverdet

Il a paru fort surpris. Il s’est levé… et il a pris congé de moi à la hâte.


De Ryons

À merveille.


Leverdet, voyant entrer De Chantrin sans barbe ni moustache

Quel est ce monsieur ?…


De Chantrin
.

Mon cher maître…


Leverdet

Comment, c’est vous ?…


De Chantrin

Comtesse…


Jane

Monsieur…


Leverdet

Qu’est-ce que c’est que cette figure-là ?…


De Chantrin, à Leverdet et à Jane

C’est un sacrifice à l’amour ; j’ai coupé ma barbe, j’ai même failli me couper la tête… et je venais vous annoncera vous, mon cher maître, et à Madame Leverdet que j’aime presqu’autant que ma mère, que ses excellentes démarches ont enfin obtenu un heureux résultat. J’épouse Mademoiselle Hackendorff. C’est décidé depuis une heure. Elle m’a même chargé de l’excuser si elle ne vient pas. Elle est un peu souffrante.


Leverdet, à part

On le serait à moins…


De Ryons, à Jane

Riez donc un peu, c’est toujours ça de pris.


Jane

Je n’ai pas envie de rire.


De Ryons, à Jane

Le grotesque à côté du sérieux. C’est pourtant là toute la vie.


Madame Leverdet, entrant, à Jane

Enfin… vous avez entendu raison, chère enfant… et j’en suis bien heureuse… moi qui vous ai toujours aimée et défendue…


Jane
Comment Cela ?… De Simerose entre.

De Ryons

Votre mari.


De Simerose, s’approchant de Jane

Fallait-il absolument, Jane, attendre à demain ?…


Jane

Pourquoi ?…


De Simerose, lui tendant la lettre qu’elle a écrite à De Montègre

Vous m’avez écrit : venez demain. Je ne demande qu’à vous croire… Pouvais-je résister au désir de vous revoir vingt quatre heures plus tôt ?


Jane à part et avec joie

Ma lettre !


De Ryons, à De Montègre, qui est entré un peu après De Simerose

Vous avez envoyé la lettre au mari, comme si elle lui était adressée ?…


De Montègre

Oui…


De Ryons
.

Vous êtes cruel…


De Montègre

Elle ne sera pas à moi, soit, mais elle ne sera pas à l’autre… il sort.


De Ryons

Il croit se venger et il la sauve…


Balbine, entrant

Papa, vous êtes servi…


De Chantrin, à Balbine

Mademoiselle…


Balbine

Monsieur…À son père. Qu’est-ce que c’est que ce monsieur ?…


De Ryons

C’est M. De Chantrin.


Balbine

Ah ! ah ! qu’il est drôle… Elle rit aux éclats, sans pouvoir s’arrêter. Elle s’en va dans le jardin, on l’entend rire encore.


De Ryons

Guérie ! ce n’est pas plus difficile que ça…Voilà comme l’amour tient dans un cœur de quinze ans…


Leverdet, à De Ryons

Vous êtes décidément très-fort, vous.


De Ryons

Oui, mais je ne suis pas heureux. Avec un soupir. Allons dîner !

Jane et son mari restent les derniers en scène.


Jane à De Simerose

J’ai été à Ville-d’Avray. Demain, cet enfant sera près de vous et nous quitterons la France.


De Simerose

Que vous êtes bonne ! Allons, maintenant que nous sommes seuls, dites-moi le dernier mot du pardon.


Jane s’assurant que personne ne peut les voir, et se jetant à son cou

Je t’aime

FIN.