L’Amitié d’un grand homme/06

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M. Jeansonnet, qui ne redoutait rien plus en ce monde que le mois d’août, ne résista que faiblement quand Lucien lui proposa de l’amener à Creville

VII. — A CREVILLE-SUR-MER

M. Jeansonnet, qui était philosophe, ne redoutait rien plus en ce monde que le mois d’août. Son approche lui inspirait de la terreur. Il étouffait dans sa mansarde, boulevard des Capucines, et s’ennuyait loin des Gélif. Aussi ne résista-t-il que faiblement à Lucien quand celui-ci lui proposa de l’amener à Creville-sur-Mer. Il ne se doutait pas que la première personne qu’il verrait en débarquant serait Mme Jeansonnet, son épouse légale, car ils étaient seulement séparés. Mme Jeansonnet, en villégiature, s’habillait comme une petite folle. Son costume de légère toile blanche, son chapeau Niniche agrémenté de pompons roses et bleus constrastèrent comiquement avec le grand air de dignité offensée qu’elle prit en apercevant l’infortuné dont elle portait le nom. M. Jeansonnet eut, d’abord, envie de s’enfuir dans un hangar à charbon qui s’ouvrait devant lui.

Quelques minutes après, l’épigrammiste, qui jouissait du plus heureux caractère, avait complètement oublié cette fâcheuse rencontre. Lucien le conduisit à la promenade qui longeait la mer, et où se trouvaient les plus riches propriétés de l’endroit. Ils passèrent ainsi devant la terrasse d’un château fort en réduction, construit sur mille mètres carrés, mais qui avait rattrapé en hauteur la majesté que l’architecte n’avait pu lui donner en largeur. M. Jeansonnet ne vit pas sa femme, enfouie au plus profond d’une guérite de paille.

— N’est-ce pas le fils Plutarque qui passe ? dit à sa fille Mme Carlingue, qui avait Une mémoire impitoyable.

— Je le crois, maman.

— Qui est ce fils Plutarque ? interrogea M. Carlingue. Je connais ce nom-là.

— C’est un jeune homme que je rencontre au cours de danses.

— Et, dis-moi, il n’était pas avec son père ?

— Je ne pense pas…

— Ce vieux monsieur avait pourtant bien l’air d’un homme illustre,..

— Passez-moi la lorgnette ! commanda {Mme}} Jeansonnet. Votre M,Plutarque a choisi un compagnon dont je le félicite et qui est bien agréable en voyage.

— Ah ! vous le commissez ?

— Un peu. C’est mon mari !

— Par conséquent, décida Mme Carlingue, si ce jeune homme te salue, <includeonly></includeonly> ne lui répondras même pas, Suzanne, entends-tu ?

— Pourquoi, diable, interrogea Mme Jeansonnet, Cyprien est-il venu ici ? Vous ne croiriez pas qu’il y a un homme sur la terre pour détester la nature, les arbres et l’océan. Cet homme, c’est lui. Moi, qui tiens de la nymphe et de la dryade, j’ai eu la chance de tomber sur ce phénomène unique ! M. Jeansonnet ne comprend les arbres qu’entourés de grilles et les fleurs qu’au marché de la Madeleine. Il m’a déclaré, un jour, que rien ne lui paraissait plus bête qu’une montagne ! Quand il est dans le train, il lit ses journaux ! M. Carlingue est négociant, lui, eh bien ! l’autre soir, je l’ai surpris, accoudé ici, en train de contempler le crépuscule.

— Cela m’arrive souvent, déclara M. Carlingue ; je ne pose pas au poète, mais je ne passe pas un été sans me planter plusieurs fois devant l’infini.

— Tu ferais mieux de te reposer complètement, opina Mme Carlingue, et de vivre comme une bête.

— Ce n’est pas donné à tout le monde ! soupira Mme Jeansonnet.

L’évocation de cet époux boulevardier la porta à considérer la mer avec une sympathie plus grande. D’ailleurs, tout paysage lui plaisait quand elle était sur le point de le quitter. Or, elle avait rédigé avant de partir une dépêche que sa femme de chambre avait ordre de porter au télégraphe au bout de huit jours, sauf contre-ordre. Cette dépêche, signée d’un nom imaginaire, rappelait Mme Jeansonnet pour affaire urgente. Elle se méfiait de Crevillc et elle n’avait pas tout à fait tort. Cette station balnéaire, entre deux plages célèbres qui l’écrasent, a perdu son charme primitif, sans acquérir l’élégance de ses voisines. Enfin, Mme Carlingue a l’hospitalité autoritaire. Elle règle le lever et le coucher de ses hôtes et leur emploi du temps. Elle entend qu’on lise à certaines heures et, qu’à d’autres, on s’étende rêveusement sur la terrasse. Mme Jeansonnet, accueillie à son arrivée avec enthousiasme, sentait cet enthousiasme décroître visiblement.

Quand Lucien et son parrain eurent disparu à l’horizon, Mme Carlingue prit la parole.

— Chère amie, dit-elle, nous aurons trois personnes pour le thé. Vous devinez qui ?

— Pas du tout ! fit Mme Jeansonnet, qui se redressa, intéressée.

— Nous désirons beaucoup nous lier avec Mlle Estoquiau, cousine de Fernand Bigalle, que nous voulons avoir pour notre salon. Vous êtes même le seul être au monde qui soit au courant de notre projet.

— Je l’avais déjà oublié ; cela peut vous garantir ma discrétion !


— Nous ne vous en demandions pas tant ! rétorqua Mme Gélif, froissée. Or les parents de Mlle Estoquiau vont nous rendre visite. C’est M. Mâchemoure, qui tient ici un commerce de quincaillerie, et à qui nous avons fait un gros achat pour entrer en relations. C’est M. Trastravat,notre agent de location et sa femme. Ces personnes sont très simples, je vous demanderai, ma chère amie, de les mettre à l’aise, en vous montrant familière et enjouée.

— Vous me rajeunissez avec vos observations ! remarqua aigrement Mme Jeansonnet. J’ai l’habitude de me montrer aimable envers tout le monde. Quelle mouche vous pique, ma chère amie ?

— Oh ! ma chère amie, nous sommes assez amies pour nous parler en vraies amies. Voulez-vous de la franchise ?

— C’est selon…

— Eh bien ! tenez pour assuré que, sans vous en rendre compte, vous dosez votre affabilité selon la situation sociale de vos interlocuteurs. Nous l’avons remarqué bien souvent, n’est-ce pas, Adolphe ?

M. Carlingue, peu désireux de se compromettre, fît semblant de sortir d’une profonde méditation :

— Hein ? Pardon !… je ne vous suivais pas…

— Il y a moyen de tout arranger, proposa Mme Jeansonnet hors d’elle ; je vais rentrer dans ma chambre et je n’en sortirai que lorsque ces gens seront partis.

— Vous voyez : vous les appelez « ces gens » !

Mais Suzanne leur fît signe de se taire en leur désignant la grille d’entrée, devant laquelle un groupe stationnait. Il y avait M. Mâchemoure, long et maigre personnage, qui portait, au bout d’un corps efflanqué, une petite tête rageuse de don Quichotte gastralgique, avec la barbe et l’impériale. Mme Trastravat complétait, par le rouge de l’indignation qui incendiait ses joues, les échantillons de vives couleurs qu’offraient son corsage vert, sa jupe jaune, son chapeau bleu et son écharpe orange. M. Trastravat, roulé en boule comme un hérisson, tendait le col pour mieux affronter, pygmée animé d’une ardeur héroïque, l’interminable M. Mâchemoure. Ces personnages se disputaient. Leurs éclats de voix furent perçus nettement sur la terrasse.

— Je vous cède la place, hurlait M. Mâchemoure en claquant des mandibules comme un chien furieux. Il y a une dame, je suis galant, je lui cède la place. Entrez. Je me retire !

— Tiens ! répliqua Mme Trastravat, faites donc l’innocent, futé que vous êtes ! N’entrons pas, Hippolyte. Sais-tu pourquoi il veut que nous passions avant lui ? C’est pour dire du mal de nous tout à son aise et pour savoir ce que nous aurons dit dé lui. Mais, écoutez donc, monsieur Mâchemoure, bien que cela me dégoûte de vous parler, apprenez que nous ne nous occupons jamais de vous. Vous n’existez pas plus à nos yeux qu’un ver de terre.

— Un ver de terre, c’est le mot, appuya M. Trastravat, qui commençait à avoir le torticolis.

— Vous croyez qu’on va se laisser prendre à vos belles paroles ! « Il y a une dame ! » poursuivit Mme Trastravat. Et, quand il m’arrive de vous rencontrer, vous faites celui qui se dépêche de rentrer chez lui parce qu’il a mal au cœur !

— Mal au cœur, parfaitement, répéta M. Trastravat, écho fidèle.

— Je fais les plus violents efforts pour me contenir, sachez m’en gré, remarqua M. Mâchemoure. Entrons, puisque ce monsieur et cette dame, qui ne sont pas au courant des usages du pays, nous ont invités ensemble. Entrons ensemble et partons ensemble ; ainsi, vous pourrez me surveiller et je vous surveillerai moi-même, car je sais ce que vous racontez sur mon compte depuis quelque temps. Mais, retenez ceci : je vous appartiens et je ne me soucie pas de vous empêcher de dire des horreurs sur ma vie privée, mais si Trastravat parle mal de ma marchandise, s’il dit encore que je vends des marteaux en fer battu et des casseroles qui fondent au feu, aussi vrai que je m’appelle Eugène, je lui casse les dents à coups de poing et je le laisse mort sur la place.

— Au secours ! glapit Mme Trastravat, il tue mon mari ! Ah ! l’horrible brute !

M. Trastravat s’était éloigné de quelques pas. Il répéta, néanmoins, « horrible brute », mais d’une voix défaillante, caressante presque.

— Et, maintenant, entrons, conclut M. Mâchemoure, et si vous êtes embarrassés, faute d’usages mondains, prenez modèle sur moi, pauvres gens ! Un instant : la dame d’abord — oui, oui, vous êtes une femme malgré tout et je sais ce que je vous dois — moi, ensuite ; Trastravat le dernier.