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L’Amour fossoyeur (Gilkin)

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La NuitLibrairie Fischbacher (Collection des poètes français de l’étranger) (p. 176-178).
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L’AMOUR FOSSOYEUR



La joue en fruit comme une pèche,
Les bras rythmés comme les flots,
Le beau jeune homme arquant le dos
Dans le sol enfonce la bêche.

Salut, divin adolescent !
Sur ton épaule lisse et ronde
Roule ta chevelure blonde
En fleuve d’or éblouissant.

Elle ondule et baigne tes ailes
Pavoniennes, aux grands yeux fous,
Dans leurs battements lents et doux
Ouvrant des milliers de prunelles.

Puissant Erôs, dieu du Désir,
Ta chair fait frémir la lumière ;
Et ta poitrine printanière,
Qui peut la baiser sans mourir ?

Ton haleine ébranle les mondes,
Tes yeux, qu’aimante le soleil,
Suscitent l’avenir vermeil
Du sein des caresses fécondes.

Ô fleur suprême de la chair,
Forme idéale de la vie,
C’est par toi que l’âme ravie
Pour prendre un corps quitte l’éther.

Et c’est aussi par ta puissance
Que les esprits inférieurs
Montent vers les mondes meilleurs
De délivrance en délivrance.

Pourquoi donc sur ta lèvre en feu
Ce cruel et triste sourire ?
Sur tes pieds sacrés je vois luire
Tes larmes et ton sang de dieu.

La terre en est tout arrosée,
Et sous ta bêche, par moments,
Se brisent de blancs ossements
Croulant dans la fosse creusée.

L’Amour travaille pour la Mort.
En vain, sans repos, il engendre,
Dans la tombe tout doit descendre
Comme de la tombe tout sort.

Et jamais sous les cieux moroses
Ne cessent tes labeurs divers,
Ferment divin de l’univers,
Ô Siva couronné de roses !